Les vrais entretiens spirituels de saint François de Sales

ENTRETIENS DE SAINT FRANÇOIS DE SALES

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D’après les Anciens Manuscrits publiés par la Visitation d’Annecy

ENTRETIENS DE SAINT FRANçOIS DE SALES

GLOSSAIRE

PREMIER ENTRETIEN

AUQUEL EST DÉCLARÉE L’OBLIGATION DES CONSTITUTIONS DE LA VISITATION DE SAINTE-MARIE ET LES QUALITÉS DE LA DÉVOTION QUE LES RELIGIEUSES DUDIT ORDRE DOIVENT AVOIR

DEUXIÈME ENTRETIEN

DE LA CONFIANCE ET ABANDONNEMENT

L’on propose si une âme peut, ayant le sentiment de sa misère, aller à Dieu avec une grande confiance.

TROISIÈME ENTRETIEN

PRÉDICATION DE MONSEIGNEUR POUR L’OCTAVE DES INNOCENTS 1

[DE LA FERMETÉ]

QUATRIÈME ENTRETIEN

SUR LE SUJET DE LA CORDIALITÉ

SIXIÈME ENTRETIEN

SUR LE SUJET DES FONDATIONS 1

(DE L’ESPÉRANCE)

SEPTIÈME ENTRETIEN

PRÉDICATION DES LOIS QUE MONSEIGNEUR NOUS A DONNÉE EN L’OCTAVE DES ROIS 1

(DE TROIS LOIS SPIRITUELLES)

HUITIÈME ENTRETIEN

DE LA DÉSAPPROPRIATION

NEUVIÈME ENTRETIEN

DE L’AMOUR ENVERS LES CRÉATURES

DIXIÈME ENTRETIEN

SUR LE SUJET DE LA MODESTIE

ONZIÈME ENTRETIEN

DISCOURS DE L’OBÉISSANCE FAIT PAR NOTRE BIENHEUREUX PÈRE A SES CHÈRES FILLES DE LA VISITATION

DOUZIÈME ENTRETIEN

DE [LA VERTU] D’OBÉISSANCE

TREIZIÈME ENTRETIEN

SUR LE SUJET DE LA SIMPLICITÉ

QUATORZIÈME ENTRETIEN

SUR LES RÈGLES

QUINZIÈME ENTRETIEN

SUR LE SUJET DE LA TENDRETÉ

QUE L’ON A SUR SOI-MÊME

SEIZIÈME ENTRETIEN

SUR LE SUJET DE LA CONDESCENDANCE

DIX-SEPTIÈME ENTRETIEN

FAIT SUR DIVERSES QUESTIONS

DIX-HUITIÈME ENTRETIEN

DE CE QU’IL FAUT OBSERVER QUAND ON TIRE LES VOIX POUR LA RÉCEPTION [A L’HABIT] OU PROFESSION DES SOEURS

DIX-NEUVIÈME ENTRETIEN

SUR LE SUJET DES SACREMENTS

VINGTIÈME ENTRETIEN

PRÉDICATION DE NOTRE BIENHEUREUX PÈRE POUR LE JOUR DE SAINT JOSEPH

VINGT-ET-UNIÈME ENTRETIEN

SUR LE SUJET DE LA PRÉTENTION 1 QUE NOUS DEVONS AVOIR POUR ENTRER EN LA RELIGION 2

VINGT-DEUXIÈME ENTRETIEN

DES CINQ DEGRÉS D’HUMILITÉ

DERNIER ENTRETIEN

DE NOTRE TRÈS SAINT ET BIENHEUREUX PÈRE SUR PLUSIEURS QUESTIONS QUE NOS CHÈRES SOEURS DE LYON LUI FIRENT DEUX JOURS AVANT SA BIENHEUREUSE MORT, LE JOUR DE SAINT ETIENNE 1622

RECUEIL DES QUESTIONS

QUI ONT ÉTÉ FAITES A NOTRE BIENHEUREUX PÈRE EN NOTRE MONASTÈRE DE LYON 1

RECUEIL DE CE QUE NOTRE BIENHEUREUX PÈRE DIT A NOTRE SOEUR CLAUDE-SIMPLICIENNE, RELIGIEUSE EN NOTRE MONASTÈRE D’ANNECY 1

EXTRAITS DE L’HISTOIRE DE LA GALERIE 1

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GLOSSAIRE

des mots qui reviennent très souvent

dans les

ENTRETIENS

DE SAINT FRANÇOIS DE SALES

A, de, en, par

Ains, mais

Amuser (s’), perdre le temps, s’occuper de

Assurer (s’), être sûr

Aucun, aucune, quelque

Aucunement, en quelque façon, nullement, quelque peu

Aucunes fois, quelquefois

Aventure (d’), peut-être

Bailler, donner

Ce, ceci, cela

Céans, ici

Chèrement, tendrement

Combien que, bien que

Comme, comment, que

Davantage, bien plus, de plus, plus

Dedans, dans

Dessus, sur

Die, dise

Divertir, détourner

Emmi, dans, entre, parmi

En, à

Ensemblement, ensemble, en même temps

En tant que, autant que

Ès, en les, dans les

Et si, et pourtant, toutefois

Grand cas, c’est étonnant

Icelle, icelui, iceux, celle-là, celui-là, ceux-là Ici (après un substantif), ci

Ja, déjà

Jusques à tant que, jusqu’à ce que

Lors, alors

Marri, fâché

Mêmement, même

Moins (ni), encore moins

Nonobstant, malgré, quoique

Non plus, pas plus

Or sus, parole d’encouragement

Par ainsi, ainsi

Par après, ensuite, dans la suite

Par ensemble, ensemble

Parmi, au milieu, avec

Pour ce, pour ce que, parce, parce que

Pouvoir mais, n’y pouvoir rien

Prou, beaucoup, assez

Quant et elle, quant et eux, avec elle, avec eux

Quant et quant, en même temps

Que, qui, ce que, ce qui

Religion, monastère, vie religieuse

Ressouvenir (se), se souvenir, se rappeler

Retardement, retard

Sentiment, ressentiment

Si, mais, cependant, oui, pourtant

Si bien, bien que, quoique

Si est-ce que, il n’en est pas moins vrai que, néanmoins

Si que, de sorte que

Souloir, avoir coutume, avoir l’habitude de

Souventes fois, souvent

Sur, sous

Tant, aussi, autant, pour, si, si longtemps

Tendre, délicat, douillet

Tendreté, délicatesse, douilletterie, faiblesse, tendresse

Tout ainsi, tout ainsi que, ainsi, comme, de même que

Viande, aliment, apprêt, nourriture

Voirement, vraiment, à la vérité

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VIVE + JÉSUS

PREMIER ENTRETIEN

AUQUEL EST DÉCLARÉE L’OBLIGATION DES CONSTITUTIONS DE LA VISITATION DE SAINTE-MARIE ET LES QUALITÉS DE LA DÉVOTION QUE LES RELIGIEUSES DUDIT ORDRE DOIVENT AVOIR

Ces Règles et Constitutions n’obligent aucunement d’elles-mêmes à aucun péché, ni mortel ni véniel, ains seulement sont données pour la direction et conduite des personnes de la Congrégation. Mais pourtant, si quelqu’une les violait volontairement, destinément 1, avec mépris, ou bien avec scandale tant des Soeurs que des étrangers, elle commettrait sans doute une grande offense; car on ne saurait exempter de coulpe 2 celle qui arrive à déshonorer les choses de Dieu, dément sa profession, renverse la Congrégation, nie et dissipe les fleurs de bon exemple et de bonne odeur qu’elle doit produire envers le prochain : si bien qu’un tel mépris volontaire serait enfin suivi de quelque grand châtiment du Ciel, et spécialement de la privation des grâces et dons du Saint-Esprit, qui sont ordinairement ôtés à ceux qui abandonnent leurs bons desseins et quittent le chemin auquel Dieu les a mis. Or le contemnement 3 et mépris des Règles et Constitutions, comme aussi de toutes

1. délibérément, à dessein — 2. faute — 3. dédain, mépris

bonnes oeuvres, se connaît par les considérations suivantes.

Celui qui viole par mépris, viole ou laisse à faire quelque ordonnance non seulement volontairement, mais destinément; car s’il la viole par inadvertance, oubli, ou surprise de quelque passion, c’est autre chose. Comme par exemple, il est défendu de sortir hors de la porte sans congé: si, sans y penser, par une habitude, la portière en ouvrant aux étrangers, par inadvertance, ne pensant pas bonnement à ce qu’elle fait, ou bien par quelque surprise de passion, parce qu’elle voit son père ou sa mère à quatre ou cinq pas de la porte, elle sortait pour l’approcher, ce ne serait pas violer la Règle par mépris, car le mépris enclot en soi une volonté délibérée et qui se détermine destinément à faire ce qu’elle fait. De là il s’ensuit 4 que celui qui viole l’ordonnance ou désobéit par mépris, non seulement il désobéit, mais il veut désobéir; non seulement il fait la désobéissance, mais il la fait par désobéissance et avec intention de désobéir. Il est défendu de manger hors du repas : une fille mange des poires, des abricots, ou autres fruits; elle viole la Règle et fait une désobéissance. Or, si elle mange attirée de la délectation qu’elle en pense recevoir, alors elle désobéit non pas par désobéissance, mais par friandise; ou bien elle mange parce qu’elle n’estime point la Règle et n’en veut tenir compte ni se soumettre à icelle, et alors elle désobéit par mépris et pure désobéissance.

Il s’ensuit encore, que celui qui désobéit par

4. il suit

quelque attachement ou surprise de passion voudrait bien pouvoir contenter sa passion sans désobéir, et à même temps qu’il prend plaisir, par exemple, à manger, il est marri que ce soit avec désobéissance ; mais celui qui désobéit par désobéissance et mépris n’est pas marri de désobéir, ains au contraire il prend son plaisir à désobéir de manière qu’en l’un la désobéissance suit ou accompagne l’oeuvre, mais en l’autre la désobéissance précède l’oeuvre et lui sert de cause et de motif, quoique par friandise. Car qui mange contre le commandement, conséquemment ou ensemblement, il commet désobéissance, quoique s’il la pouvait éviter en mangeant il ne la voudrait pas commettre; comme celui qui en buvant trop voudrait bien ne s’enivrer pas, quoique néanmoins en buvant il s’enivre : mais celui qui mange par mépris de la Règle et par désobéissance, veut la désobéissance même, en sorte qu’il ne ferait pas l’oeuvre ni ne la voudrait pas s’il n’était ému 5 à ce faire par la volonté qu’il a de désobéir. L’un donc désobéit voulant une chose à laquelle la désobéissance est attachée, et l’autre désobéit voulant la même chose parce que la désobéissance y est attachée. L’un rencontre la désobéissance en la chose qu’il veut, et voudrait bien ne la rencontrer pas; et l’autre l’y recherche, et ne veut la chose qu’avec intention de l’y trouver. L’un dit : Je désobéis parce que je veux manger ces abricots que je ne puis manger sans désobéir; et l’autre dit: Je les mange parce que je veux désobéir, ce que je ferai en les mangeant.

5. , poussé

La désobéissance et mépris suit l’un, et elle conduit l’autre.

Or, cette désobéissance formelle et ce mépris des choses bonnes et saintes n’est jamais sans quelque péché, pour le moins véniel, non pas même ès choses qui ne sont que conseillées : car bien qu’on puisse ne point suivre les conseils des choses saintes par l’élection d’autres choses, sans aucunement offenser, si est-ce qu’on ne peut pourtant les laisser par mépris et contemnement sans offense; d’autant que tout bien ne nous oblige pas à le suivre, mais oui bien à l’honorer et estimer, et par conséquent, à plus forte raison, à ne le point mépriser et vilipender.

Davantage, il s’ensuit que celui qui viole la Règle par mépris, il l’estime vile et inutile, qui est une très grande présomption et outrecuidance 6: ou bien, s’il l’estime utile et ne veut pas pourtant se soumettre à icelle, alors il rompt son dessein avec grand intérêt 7 du prochain, auquel il donne scandale et mauvais exemple, il contrevient à la société et promesse faite à la compagnie, et met en désordre une maison dévote, qui sont des très grandes fautes.

Mais afin que l’on puisse aucunement discerner quand une personne viole les Règles ou l’obéissance par mépris et contemnement, en voici quelques signes :

1. Quand la personne étant corrigée, elle se moque et n’a nul repentir.

2. Quand elle persévère sans témoigner aucun amendement.

6. arrogance —7. dommage, préjudice

3. Quand elle conteste que la Règle ou commandement n’est pas à propos.

4. Quand elle tâche d’attirer les autres au même violement et leur ôter la crainte d’icelui : comme disant que ce n’est rien, qu’il n’y a point de danger.

Ces signes, pourtant, ne sont pas si certains que quelquefois ils n’arrivent pour d’autres causes que pour celle du mépris : car il peut arriver qu’une personne se moque de celui qui la reprend, pour le peu d’estime qu’elle fait de lui, et qu’elle persévère par infirmité, et qu’elle conteste par dépit et colère, et qu’elle débauche 9 les autres, pour avoir des compagnes et des excuses en son mal. Néanmoins, il est aisé à juger par les circonstances quand tout cela se fait par mépris; car, enfin, l’effronterie et manifeste libertinage 10 suit ordinairement le mépris, et ceux qui l’ont au coeur, enfin le poussent jusques à la bouche, et ils disent, comme David le remarque : Qui est notre maître a ?

Si faut-il que j’ajoute un mot d’une tentation qui peut arriver sur ce point : c’est que quelquefois une personne n’estimera pas d’être désobéissante et libertine 11 quand elle ne méprise qu’une ou deux règles, lesquelles lui semblent de peu d’importance, pourvu qu’elle observe toutes les autres. Mais, mon Dieu, qui ne voit la tromperie? car ce que l’un estimera peu, l’autre l’estimera beaucoup, et réciproquement; de manière qu’en

a. Ps. xi, 5.

8. infraction — 9. provoque les autres, les détourne de leur devoir — 10. insubordination — 11. insubordonnée

une compagnie, l’un ne tiendra compte d’une règle et le second en méprisera une autre, le troisième une autre : ainsi tout sera en désordre, Car lorsque l’esprit de l’homme ne se conduit que selon ses inclinations et aversions, qu’arrive-t-il qu’une perpétuelle inconstance et variété de fautes ? Hier que j’étais joyeux le silence me désagréait, et la tentation me suggérait qu’il était oiseux 12 aujourd’hui que je serai mélancolique elle me dira que la récréation et entretien est encore plus inutile : hier, que j’étais en consolation le chanter me plaisait; aujourd’hui que je suis en sécheresse il me déplaira, et ainsi des autres.

De sorte que, qui veut vivre heureusement et parfaitement il faut qu’il s’accoutume à vivre selon la raison, les Règles et l’obéissance, et non selon ses inclinations ou aversions; et qu’il estime toutes les Règles, qu’il les honore et qu’il les chérisse, au moins par la volonté supérieure car s’il en méprise une maintenant, demain il en méprisera une autre, et l’autre jour 13 encore une autre, et dès qu’une fois le lien du devoir est rompu, tout ce qui était lié, petit à petit s’éparpille et dissipe.

Ne plaise pas à Dieu 14 que jamais aucune des Filles de la Visitation s’égare si fort du chemin de l’amour de Dieu qu’elle s’aille perdre dedans ce mépris des Règles par désobéissance, dureté et obstination de coeur; car, que lui pourrait-il arriver de pis 15 ni de plus malheureux? attendu même qu’il y a si peu de règles particulières et

12. inutile — 13. le surlendemain — 14. à Dieu ne plaise — 15. pire

propres de la Congrégation; la plupart et quasi 16 toutes étant, ou bien des règles générales qu’il faudrait qu’elles observassent en leurs maisons du monde si elles voulaient vivre tant soit peu avec honneur, réputation et crainte de Dieu, ou bien des règles qui regardent les officières et la manifeste bienséance d’une maison dévote.

Que si quelquefois il leur arrive quelque dégoût ou aversion des Constitutions et règlements de la Congrégation, elles se comporteront en même sorte qu’i1 se faut comporter envers les autres tentations, corrigeant l’aversion par la raison, considération et résolution de la partie supérieure de l’âme, attendant que Dieu leur envoie de la consolation en leur chemin, et leur fasse voir (comme à Jacob lorsqu’il était las et recru 17 en son voyage b) que les Règles et méthode de vie qu’elles ont embrassées sont la vraie échelle par laquelle elles doivent, à guise d’Anges, monter à Dieu par charité, et descendre en elles-mêmes par humilité.

Mais si, sans aversion, il leur arrivait de violer la Règle par infirmité, alors elles s’humilieront soudain devant Notre-Seigneur, lui demanderont pardon, renouvelleront leur résolution d’observer cette même Règle, et prendront garde surtout de ne point entrer en découragement et inquiétude d’esprit; ains. avec nouvelle confiance en Dieu, recourront à son saint amour.

Et quant aux violements de la Règle qui ne se font point par pure désobéissance ni par mépris,

b. Gen., XXVIII, 11, 12

16. presque — 17. fatigué, lassé

s’ils se font par nonchalance, infirmité, tentation ou négligence, on s’en pourra et devra confesser comme de péché véniel, ou bien comme de chose où il y peut avoir péché véniel: car, bien qu’il n’y ait aucune sorte de péché en vertu de l’obligation de la Règle, il yen peut néanmoins avoir à raison de la négligence, nonchalance, précipitation ou autres tels défauts, puisqu’il arrive rarement que voyant un bien propre à notre avancement, et notamment étant invitées et appelées à le faire, nous le laissions volontairement sans offenser; car ce délaissement 18, d’où peut-il procéder que de négligence, affection dépravée, ou manquement de ferveur ? Et s’il nous faut rendre compte des paroles qui sont vraiment oiseuses c, combien plus d’avoir rendu oiseuse et inutile la semonce 19 que la Règle nous fait à son exercice !

J’ai pourtant dit qu’il arrive rarement de n’offenser pas Dieu quand nous laissons volontairement de faire un bien propre à notre avancement, parce qu’il se peut faire qu’on ne le laisse pas volontairement, ains par oubli, inadvertance, surreption 21) ; et lors il n ‘y aurait nul péché ni petit ni grand, sinon que la chose que nous oublions ou à laquelle nous avons inadvertance ou pour laquelle nous sommes surpris, fût de si grande importance que nous fussions obligés de nous tenir attentifs pour ne point tomber dans l’oubliance 21 et inadvertance. Comme, par exemple :

c. Matt., XII, 36.

18. abandon d’un bien, renoncement à un bien proposé — 19. invitation — 20. surprise, inconsidération — 21. oubli

si une fille rompt le silence parce qu’elle n’est pas attentive pendant qu’elle est en silence, et partant elle ne s’en ressouvenait pas, d’autant qu’elle pensait à d’autres choses, ou bien elle est surprise de quelque émotion de parler, laquelle devant qu’elle ait bien pensé de réprimer elle aura dit quelque chose, sans doute elle ne pèche point ; car l’observance du silence n’est pas de si grande importance qu’on soit obligé d’avoir une telle attention qu’on ne puisse pas l’oublier; ains au contraire, étant chose très bonne pendant le silence de s’occuper en d’autres saintes et pieuses pensées, si étant attentive à icelles on s’oublie d’être 22 en silence, cet oubli provenant d’une si bonne cause ne peut être mauvais, ni par conséquent le manquement de silence qui provient d’icelui.

Mais si elle oubliait de servir une malade, qui faute de service fût en danger, et qu’on lui eût enjoint ce service pour lequel on se reposerait sur elle, l’excuse ne serait pas bonne de dire: Je n’y ai pas pensé, je ne m’en suis pas ressouvenue. Non, car la chose était de si grande importance qu’il fallait se tenir en attention pour ne point y manquer, et le manquement de cette attention ne peut être excusable, eu égard à la qualité de la chose qui méritait qu’on fût attentive.

Il faut croire qu’à mesure que le divin amour fera progrès ès âmes des Filles de la Congrégation, il les rendra toujours plus exactes et soigneuses à l’observation de leurs Constitutions, quoique d’elles-mêmes elles n’obligent point sous peine de

22. on oublie qu’on doit être

péché mortel ni véniel ; car si elles obligeaient sous peine de la mort, combien étroitement les observerait-on ? Or, l’amour est fort comme la mort d; donc les attraits de l’amour seront aussi puissants à faire exécuter une résolution comme les menaces de la mort. Le zèle, dit le sacré Cantique e, est dur et ferme comme l’enfer; les âmes, donc, qui ont le zèle, feront autant et plus en vertu d’icelui, qu’elles ne feraient pour la crainte de l’enfer : si bien que les Filles de la Congrégation, par la suave violence de l’amour, observeront autant 23 exactement leurs Règles, Dieu aidant, que si elles y étaient obligées sous peine de damnation éternelle.

En somme, elles auront perpétuelle mémoire de ce que dit Salomon aux Proverbes, XIX f: Qui garde le commandement garde son âme, et qui néglige sa voie il mourra : or votre voie c’est la sorte de vie en laquelle Dieu vous a mises.

Que les Soeurs fassent profession particulière de nourrir leurs coeurs en une 24 dévotion intime, forte et généreuse.

Je dis intime, en sorte qu’elles aient la volonté conforme aux bonnes actions extérieures qu’elles feront, soit petites ou grandes; que rien ne se fasse par coutume, mais par élection et application de volonté; et si quelquefois l’action extérieure prévient l’action intérieure, à cause de l’accoutumance 25, qu’au moins l’affection la suive de près. Si avant que 26 m’incliner corporellement devant mon Supérieur je n’ai pas fait l’inclination

d. Cant., VIII, 6. — e. Ibid. — f. Vers. 16.

23. aussi — 24. d’une — 25. habitude—26, de

intérieure, par une humble élection 27 de lui être soumis, qu’au moins cette élection accompagne ou suive de près l’inclination extérieure. Les Filles de la Visitation ont fort peu de règles pour l’extérieur, peu d’austérités, peu de cérémonie peu d’Offices : que donc elles y accommodent y volontiers et amoureusement leurs coeurs, faisant naître l’extérieur de l’intérieur et nourrissant l’intérieur par l’extérieur; car ainsi le feu produit la cendre et la cendre nourrit le feu.

Il faut encore que cette dévotion soit forte

1. à supporter les tentations qui ne manquent jamais à ceux qui veulent tout de bon coeur servir Dieu.

2. Forte à supporter la variété des esprits qui se trouveront en la Congrégation, qui est un essai 28 aussi grand pour les esprits faibles qu’on en puisse rencontrer.

3. Forte à supporter une chacune ses propres imperfections pour ne point s’étonner de s’y voir sujette.

4. Forte à combattre ses imperfections. Ca autant qu’il faut avoir une humilité forte pour ne point perdre courage, ains relever notre confiance en Dieu parmi nos imbécillités 29, autant faut-il avoir de courage puissant pour entreprendre la correction et amendement parfait.

5. Forte à mépriser les paroles et jugements du monde, qui ne manque jamais de contre-roller 30 les instituts pieux, surtout au commencement.

27. choix, volonté—28. épreuve — 29. faiblesse, incapacité — 30. contrôler

6. Forte à se tenir indépendante des affections, amitiés ou inclinations particulières, afin de ne point Vivre selon icelles, mais selon la lumière de la vraie piété.

7. Forte à se tenir indépendante des tendretés de coeur et consolations qui nous proviennent tant de Dieu que des créatures, pour ne point nous laisser engager par icelles.

8. Forte pour entreprendre une guerre continuelle contre nos mauvaises inclinations, humeurs, habitudes et propensions.

Il faut enfin qu’elle soit généreuse : généreuse pour ne point s’étonner des difficultés, ains au contraire agrandir son courage par icelles; car, comme dit saint Bernard, celui-là n’est pas bien vaillant auquel le coeur ne croît pas entre les épines et contradictions. Généreuse pour prétendre au plus haut point de la perfection chrétienne, nonobstant toutes imperfections et faiblesses présentes, en s’appuyant, par une parfaite confiance, sur la miséricorde divine, à l’exemple de celle qui disait à son Bien-Aimé g : Tirez-moi, nous courrons après vous en l’odeur de vos onguents ; comme si elle eût voulu dire : De moi-même je suis immobile, mais quand vous me tirerez, je courrai. Le divin Ami de nos âmes nous laisse souvent comme englués dans nos misères, afin que nous sachions que notre délivrance vient de lui, et que, quand nous l’aurons, nous la tenions bien chère, comme un don précieux de sa bonté. C’est pourquoi, comme la dévotion généreuse ne cesse jamais de crier à Dieu : Tirez-moi,

g. Cant., 1, 3.

aussi ne cesse-t-elle jamais d’aspirer, d’espérer et de se promettre courageusement de courir, et de dire : Nous courrons après vous. Et ne faut pas se fâcher si d’abord on ne court pas après le Sauveur, pourvu que l’on die toujours : Tirez-moi, et que l’on ait le courage bon pour dire : Nous courrons. Car encore que nous ne courions pas, il suffit que, Dieu aidant, nous courrons : cette Congrégation, non plus 31 que les autres Religions, n’étant pas une assemblée de personnes parfaites, mais de personnes qui prétendent de se perfectionner; non point de personnes courantes 32, mais de personnes qui. prétendent courir, et lesquelles pour cela apprennent premièrement à marcher le petit pas, puis à se hâter, puis à cheminer à demi-course, puis enfin à courir.

Cette dévotion généreuse ne méprise rien, et fait que, sans trouble ni inquiétude, nous voyons un chacun s’acheminer, courir et voler diversement, selon la diversité des inspirations et variété (les mesures de la grâce divine qu’un chacun reçoit. C’est un avertissement que le grand Apôtre saint Pan! fait aux Romains, XIV i : L’un, dit-il, croit de pouvoir manger de tout ; l’autre, qui est infirme, mange des herbes. Que celui qui mange ne méprise point celui qui ne mange pas, et que celui qui ne mange pas ne juge point celui qui mange. Que chacun abonde en son sens celui qui mange, mange en Notre-Seigneur, et celui qui ne mange pas, ne mange pas en Notre-Seigneur; et tant l’un que l’autre rendent grâces à Dieu.

h.Vers. 2, 3, 5, 6.

31. pas plus — 32. qui courent

Les Règles n’ordonnent point qu’on die ses coulpes si on ne veut : or il se pourra faire que quelques Soeurs se trouveront bien de les dire et les autres de ne les dire pas. Que celles qui les diront ne méprisent point celles qui ne les diront pas, et celles qui ne les diront point ne méprisent pas celles qui les diront. De même il n’est point ordonné de faire la discipline : il se pourra faire néanmoins que quelques-unes des Soeurs trouveront du profit de la faire, et les autres n’y seront point portées. Il n’y a pas beaucoup de jeûnes commandés : il se pourra faire que quelques-unes obtiendront l’obédience 35 d’en faire davantage que celles qui jeûneront ne méprisent point celles qui mangent, ni celles qui mangent celles qui jeûneront. Et ainsi en toutes autres choses qui ne sont ni commandées ni défendues, qu’une chacune abonde en son sens : c’est-à-dire, qu’une chacune jouisse et use de sa liberté, sans juger ni contreroller les autres qui ne feront point comme elle, voulant faire trouver sa façon meilleure; puisque même il se peut faire qu’une personne mange avec le même ou plus grand renoncement de sa propre volonté que si elle jeûnait, et qu’une personne ne die pas ses coulpes par le même renoncement par lequel l’autre les dira.

La généreuse dévotion ne veut pas avoir des compagnons en tout ce qu’elle fait, ains seulement en sa prétention, qui est la gloire de Dieu et l’avancement du prochain en l’amour divin; et pourvu qu’on s’achemine droitement à ce but-là, elle ne se met pas en peine par quel chemin c’est. Pourvu

33. obéissance

que celui qui jeûne, jeûne pour Dieu, et que celui qui ne jeûne pas que ce soit aussi pour Dieu, elle est toute satisfaite tant de l’un que de l’autre. Elle ne veut donc pas tirer les autres à son train 34, ains suit simplement, humblement et tranquillement son chemin. Que si même il arrivait qu’une personne mangeât, non pas pour Dieu, mais par inclination, ou qu’elle ne fît pas la discipline, non pas pour Dieu, mais par naturelle aversion, encore faudrait-il que celles qui font les exercices contraires ne la jugeassent point; ains que, sans la censurer, elles suivissent leur chemin doucement et suavement, sans mépriser ni juger au préjudice des infirmes, se ressouvenant que si en ces occasions les unes secondent peut-être trop mollement leurs inclinations et aversions, en des autres occurrences les autres en font bien de même.

Mais aussi, celles qui ont telles inclinations et aversions se doivent bien garder de dire des paroles, ni donner aucune sorte de signe 35 d’avoir à dégoût que les autres fassent mieux, car elles feraient une grande impertinence 36 : ains, considérant leur faiblesse, elles doivent regarder les mieux faisantes 37 avec une sainte douceur et cordiale révérence; car ainsi elles pourront tirer autant de profit de leur imbécillité par l’humilité qui en naîtra, que les autres en tirent par leurs exercices. Que si ce point est bien entendu et bien observé, il conservera une merveilleuse tranquillité et suavité en la Congrégation. Que Marthe soit active, mais qu’elle ne contrerolle pas Madeleine;

34. sa manière d’être, de faire — 35. témoignage — 36. chose déplacée, déraisonnable — 37. celles qui font mieux

que Madeleine contemple, mais qu’elle ne méprise point Marthe, car Notre-Seigneur prendra la cause de celle qui sera censurée.

Si les Soeurs qui ont des aversions aux choses pieuses et bonnes et approuvées, ou qui ont des inclinations aux choses moins pieuses me croient, elles useront de violence et contreviendront 38 le plus qu’elles pourront à leurs aversions et inclinations, pour se rendre vraiment maîtresses d’elles-mêmes et servir Dieu par une excellente mortification : répugnant ainsi à leurs répugnances, contredisant à leurs contradictions, déclinant de leurs inclinations, divertissant 39 de leurs aversions, et en tout et partout faisant régner l’autorité de la raison, principalement ès choses esquelles 40 on a du loisir pour prendre résolution. Et pour conclusion, elles s’essayeront d’avoir un coeur souple et maniable, soumis et aisé à condescendre en toutes choses loisibles, et à montrer en toute entreprise l’obéissance et la charité, pour ressembler à la colombe qui reçoit toutes les lueurs que le soleil lui donne. Bienheureux sont les coeurs pliables, car ils ne se rompent jamais!

Les Filles de la Visitation parleront toujours très humblement de leur petite Congrégation, et préfèreront toutes les autres à icelle quant à l’honneur et estime; et néanmoins la préfèreront aussi à toute autre quant à l’amour, témoignant volontiers, quand il se présentera l’occasion, combien agréablement elles vivent en cette vocation. Ainsi les femmes doivent préférer leurs maris à

38. agiront dans le sens contraire de — 39. se détournant — 40. pour lesquelles

tout autre, non en honneur, mais en affection; ainsi chacun préfère son pays aux autres, en amour non en estime, et chaque nocher chérit plus le vaisseau dans lequel il vogue que les autres, quoique plus riches et mieux fournis. Avouons franchement que les autres Congrégations sont meilleures, plus riches et plus excellentes, mais non pas pourtant plus aimables ni désirables pour nous, puisque Notre-Seigneur n voulu que ce fût notre patrie et notre barque, et que notre coeur fût marié à cet Institut; suivant le dire de celui auquel, quand on demanda quel était le plus agréable séjour et le meilleur aliment pour l’enfant : Le sein, dit-il, et le lait de sa mère; car bien qu’il y ait de plus beaux seins et de meilleurs laits, si est-ce que pour lui il n’y en a point de plus propre ni de plus aimable. Le nid de l’arondelle 41 lui est meilleur que celui du cinamologue.

41. hirondelle

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DEUXIÈME ENTRETIEN

DE LA CONFIANCE ET ABANDONNEMENT

L’on propose si une âme peut, ayant le sentiment de sa misère, aller à Dieu avec une grande confiance.

RÉPONSE

Non seulement l’âme qui a la connaissance de sa misère peut avoir une grande confiance en Dieu, mais elle ne peut avoir une vraie confiance qu’elle n’ait la connaissance de sa misère; car cette connaissance et confession de notre misère nous introduit devant Dieu. Aussi, tous les grands Saints, comme Job, David et autres, commençaient toutes leurs prières par la confession de leur misère et indignité; de sorte que c’est une très bonne chose de se reconnaître pauvre, vil et abject, et indigne de comparaître 1 en la présence de Dieu. Ce mot tant célèbre entre les anciens : « Connais-toi toi-même, » encore qu’il s’entende connais la grandeur et excellence de ton âme, pour ne la point avilir et profaner en des choses indignes de sa noblesse, il s’entend aussi : Connais-toi toi-même, s c’est-à-dire ton indignité, ton imperfection et misère. Plus nous sommes misérables, plus nous nous devons confier en la bonté et miséricorde de Dieu; car entre

1. paraître

la miséricorde et la misère il y a une certaine liaison si grande, que l’une ne se peut exercer sans l’autre. Si Dieu n’eût point créé d’homme, il eût été vraiment toujours tout bon, mais il n’eût pas été actuellement miséricordieux, d’autant qu’il n’eût fait miséricorde à personne : car, à qui faire miséricorde sinon aux misérables ?

Vous voyez donc que tant plus 2 nous nous connaissons misérables, et plus nous avons occasion de nous confier en Dieu, puisque nous n’avons rien de quoi nous confier en nous-mêmes. La défiance de nous-mêmes se fait par la connaissance de nos imperfections. Il est bien bon de se défier de soi-même, mais de quoi nous servirait-il de le faire, sinon pour jeter toute notre confiance en Dieu et nous attendre à sa miséricorde ?

Or, j’entends bien que ces choses qui arrivent ainsi entre nous autres ne sont pas des doutes et défiances de la miséricorde en ce qui regarde notre salut; mais c’est une honte et certaine confusion que nous avons d’approcher de Notre-Seigneur. Nous commettons des infidélités, et nous avons lu qu’il y a des grandes âmes, comme sainte Catherine de Sienne et la Mère Thérèse, qui, lorsqu’elles étaient [tombées] en quelque défaut, avaient de ces confusions, et notre amour-propre nous fait accroire que nous en devons aussi avoir; et nous disons : Hélas ! Seigneur, je n’oserai jamais m’approcher de vous, je suis si misérable ! Et tout cela n’est qu’un peu de satisfaction de l’amour-propre qui nous amuse. Je ne dis pas que ces confusions ne soient extrêmement bonnes

2. plus

quand elles sont bien appliquées. Vraiment, il est bien raisonnable qu’ayant offensé Dieu nous nous retirions un peu par humilité et demeurions confus, car si seulement nous avons offensé un ami, nous avons bien honte de l’aborder; mais il n’en faut pas demeurer là, car ces vertus d’humilité, d’abjection et de confusion sont des vertus mitoyennes, par lesquelles nous devons monter à l’union de notre âme avec son Dieu. Ce ne serait pas grand’chose de s’être anéanti et dépouillé de soi-même, ce qui se fait par ces actes de confusion, si ce n’était pour se donner tout à Dieu, ainsi que saint Paul nous l’enseigne quand il dit : Dépouillez-vous du vieil homme, et vous revêtez du nouveau a; d’autant qu’il ne faut pas demeurer nu, mais se revêtir de Dieu. Ce petit reculement ne se fait que pour mieux sauter et s’élancer en Dieu par un acte d’amour et de confiance, car il ne faut pas se confondre tristement ni avec inquiétude : c’est l’amour-propre qui donne ces confusions-là, parce que nous sommes marries de n’être pas parfaites, non tant pour l’amour de Dieu que pour l’amour de nous-mêmes.

Mais vous dites que vous ne sentez point cette confiance. Quand vous ne sentez pas, il en faut faire un acte et dire à Notre-Seigneur : Encore que je n’aie aucun sentiment de confiance en vous, je sais pourtant que vous êtes mon Dieu, que je suis toute vôtre, et n’ai espérance qu’en votre bonté; ainsi je m’abandonne toute en vos saintes mains Il est toujours en notre pouvoir de faire de ces actes et quoique nous y ayons de la dif

n. Coloss., III, 9, 10.

difficulté, il n’y a pourtant pas de l’impossibilité, et c’est en ces occasions-là, parmi les difficultés, ou nous devons témoigner de la fidélité à Notre-Seigneur; car bien que nous les fassions sans goût ni aucune satisfaction, il ne s’en faut pas mettre en peine, puisque Notre-Seigneur les aime mieux ainsi. Et ne dites pas : Je les dis vraiment, mais ce n’est que de bouche; car si le coeur ne le voulait, la bouche n’en dirait pas un mot. Ayant fait cela, demeurez en paix, et sans faire attention sur votre trouble, parlez à Notre-Seigneur d’autre chose.

Voilà donc pour la conclusion de ce premier point, qu’il est très bon d’avoir de la confusion quand nous avons la connaissance et sentiment de notre misère et imperfection, mais qu’il ne faut pas s’arrêter là, ni tomber pour cela en découragement, ains relever son coeur en Dieu par une sainte confiance, de laquelle le fondement doit être en lui et non pas en nous; d’autant que, encore que nous changions, il ne change jamais, et demeure toujours aussi doux et miséricordieux quand nous sommes faibles et imparfaits que quand nous sommes forts et parfaits. J’ai accoutumé 3 de dire que le trône de la miséricorde de Dieu c’est notre misère : il faut donc, d’autant que notre misère sera plus grande, avoir une plus grande confiance, car la confiance est la vie de l’âme ôtez-lui la confiance, vous lui donnez la mort.

Maintenant passons à l’autre question, qui est de l’abandonnement de soi-même, et quel doit

3. j’ai coutume, l’habitude

être l’exercice de l’âme abandonnée. Il y a deux vertus, dont l’une est la fin de l’autre se dépouiller pour s’abandonner. Or il faut savoir qu’abandonner notre âme et nous délaisser nous-mêmes, n’est autre chose que de quitter et nous défaire de notre propre volonté pour la donner à Dieu; car, comme j’ai déjà dit, il ne nous servirait de guère 4 de nous renoncer et délaisser nous-mêmes, si ce n’était pour nous unir parfaitement à la divine Majesté. Ce n’est donc que pour cela qu’il faut faire cet abandonnement, lequel autrement serait inutile et ressemblerait ceux 5 des anciens philosophes qui ont fait des admirables abandonnements de toutes choses et d’eux-mêmes, par une vaine prétention de s’adonner à la philosophie comme Epictète, l’un des plus grands et renommés de cette sorte, lequel était esclave de condition. Or, à cause de sa grande sagesse, l’on le voulut affranchir; mais lui, par un renoncement le plus extrême de tous, ne voulut point de sa liberté, et demeura ainsi volontairement en son esclavage, avec une telle pauvreté qu’après sa mort on ne lui trouva rien qu’une lampe, qui fut vendue bien cher, par manière de relique, à cause qu’elle avait été à un si grand homme. Mais nous autres ne nous voulons abandonner sinon pour nous laisser tout à la merci de la bonté de Dieu.

Il y a beaucoup de gens qui disent à Notre-Seigneur Je me donne tout à vous et ne veux rien réserver; mais il y en a fort peu qui embrassent la pratique de cet abandonnement, lequel n’est autre chose qu’une parfaite indifférence à

4. pas de grand’chose — 5. ressemblerait à ceux

recevoir les évènements selon qu’ils arrivent par ordre de la Providence divine : recevoir également l’affliction comme la consolation, la maladie comme la santé, la pauvreté, le mépris et l’opprobre comme les richesses, l’honneur et la gloire. Je dis avec la partie supérieure de notre âme, car il n’y a point de doute que l’inférieure et inclination naturelle tendra toujours plutôt du côté de l’honneur que du mépris, de la richesse que de la pauvreté; bien que nul ne puisse ignorer que le mépris, l’abjection et la pauvreté ne soient plus agréables à Dieu que l’honneur et la possession de beaucoup de richesses.

Or, pour faire cet abandonnement, il faut obéir à la volonté de Dieu signifiée et à la volonté de son bon plaisir : l’un se fait par manière de résignation, et l’autre par manière d’indifférence. La volonté de Dieu signifiée, ce sont ses Commandements, ses conseils, ses inspirations, nos Règles et les ordonnances de nos Supérieurs. La volonté de son bon plaisir, ce sont les évènements des choses que nous ne pouvons pas prévoir, comme par exemple : je ne sais pas si je mourrai demain; si je tombe malade à la mort, je vois que c’est le bon plaisir de Dieu, et partant je m’abandonne à son bon plaisir et meurs de bon coeur. De même, je ne sais pas si l’année qui vient tous les fruits de la terre seront tempêtés 6 : s’il arrive qu’ils le soient, il est tout évident que c’est le bon plaisir de Dieu. Des exemples plus familiers et convenables à notre condition il arrivera que vous n’aurez pas de la consolation en vos exer

6. ravagés, détruits par la tempête

exercices; il est évident que c’est le bon plaisir de Dieu, c’est pourquoi il faut demeurer avec une entière indifférence entre la désolation et la consolation. Ou bien l’on nous donnera un habit moins agréable 7 que celui que nous avions accoutumé de porter, la robière a fait cela de bonne foi; il est tout certain que le bon plaisir de Dieu est que vous ayez cette robe, et partant il la faut recevoir avec indifférence. L’on vous donnera au réfectoire quelque viande hors de votre goût; cela sans doute est le bon plaisir de Dieu, il faut donc la manger avec indifférence, je dis quant à la volonté. De même des caresses et témoignages d’amitié : si une personne ne nous caresse point, il faut penser que tel est le bon plaisir de Dieu, et qu’elle est occupée à quelque chose de meilleur; à quel propos donc vouloir qu’elle se rende attentive à nous caresser? Que si elle le fait, il faut aussi croire que c’est le bon plaisir de Dieu, et le bénir de cette petite consolation qu’il nous donne.

Il y a des choses esquelles 8 il faut joindre la volonté de Dieu signifiée à celle de son bon plaisir : comme si je tombe malade d’une fièvre, je vois en cet évènement que le bon plaisir de Dieu est que je demeure en indifférence de la santé ou de la maladie; mais la volonté de Dieu signifiée est que j’appelle le médecin et que j’applique tous les remèdes que je puis (je ne dis pas les plus exquis, mais ceux que je puis bonnement 9), car Dieu nous le signifie en ce qu’il donne la vertu aux plantes et aux remèdes, la Sainte Ecriture nous

7. qui nous agrée moins — 8. pour lesquelles — 9. aisément, facilement

l’enseigne en plusieurs endroits et la sainte Eglise l’ordonne. Or maintenant, que la maladie surmonte le remède ou le remède surmonte le mal, il en faut être en parfaite indifférence, en telle sorte que si la maladie et la santé étaient devant vous et que Notre-Seigneur vous dît: Si tu choisis la santé je ne t’en ôterai pas un grain de ma grâce, si tu choisis la maladie je ne te l’augmenterai pas aussi 10 de rien du tout, mais au choix de la maladie il y a un peu plus de mon bon plaisir; alors, l’âme qui s’est entièrement délaissée et abandonnée entre les mains de Notre-Seigneur choisira sans doute la maladie, pour cela seulement qu’il y n un peu plus du bon plaisir de Dieu; oui même quand ce serait pour demeurer toute sa vie dans un lit, sans faire autre chose que souffrir, elle ne voudrait pour rien du 11 monde désirer un autre état que celui-là. Ainsi les Saints qui sont au Ciel ont une telle union à la volonté de Dieu, que s’il y avait un peu plus de son bon plaisir en enfer, ils quitteraient le Paradis pour y aller.

Cet état du délaissement de nous-mêmes comprend aussi d’être abandonné au vouloir de Dieu en toutes tentations, aridités, sécheresses, aversions et répugnances qui arrivent en la vie spirituelle; car en toutes ces choses l’on y voit le bon plaisir de Dieu, quand elles n’arrivent pas par notre défaut 12, et qu’il n’y a pas du péché. Car, tandis que nous ne favorisons point nos aversions, elles nous sont une tribulation laquelle il faut souffrir comme une autre. Mais il faut au commencement examiner la source de notre aversion, qui souvent

10. non plus — 11. au — 12. faute

se trouve procéder de notre imperfection; parce que quand le mal est connu, il est plus facile à guérir, et l’ayant reconnu, il faut mortifier la passion d’où il procède.

Or, en toutes aversions, il faut observer de ne diminuer point les actes de charité envers la personne à laquelle nous avons aversion; il la faut servir, lui parler, la caresser, non seulement comme si nous ne lui en avions point, mais davantage; et en cela nous témoignerons notre fidélité à Dieu et obéirons à sa volonté signifiée, qui est que, contre toute notre répugnance, nous nous surmontions, ainsi que j’ai dit, à la caresser. Et qui vous empêchera de lui dire que vous l’aimez comme votre propre coeur et que vous souffrez beaucoup de peine de lui avoir de l’aversion ? Je dis si c’est une de nos Soeurs et à une Professe, car une Novice ne serait peut-être pas encore capable de savoir que vous lui en ayez. Ce serait certes un grand mal qu’une Soeur ancienne ne reçût pas de bon coeur et avec compassion la pauvre Soeur qui lui a dit sa peine et son aversi6n, puisqu’elle vient à elle avec tant de confiance, et vu qu’elle n’en peut mais, et en voudrait bien être exempte, si c’était le bon plaisir de Dieu. Or, ayant appliqué ces remèdes, ne vous mettez point en peine, mais souffrez de bon coeur, sans désirer d’être délivrée de votre affliction, demeurant soumise au bon plaisir de Dieu, qui est que vous soyez ainsi exercée.

Il arrive quelquefois que l’on a de l’aversion non pas aux personnes, mais aux actions d’icelles. Celles-ci sont les moins mauvaises, quoique toujours il y ait de l’imperfection : car si quelqu’un fait quelque chose qui n’est pas bien, il faut le regarder avec compassion, et non pas en concevoir de l’aversion. Un exemple : il y en a qui ont une grande inclination à la propreté, et concevront de l’aversion contre une personne malpropre, et feront une correction plus âpre pour cette messéance que non pas pour quelque grand péché; cela est une grande imperfection. Mais si elle avait de l’aversion également à tout ce qu’elle verrait faire qui offenserait Dieu, cela proviendrait d’un bon zèle ; néanmoins, il serait par après dangereux de passer de l’aversion de l’action à l’aversion de la personne; et en cette sorte, encore que pour l’ordinaire elle n’ôte pas la charité, elle en ôte la suavité.

Or, ce n’est pas à dire que quand l’aversion est un peu forte nous puissions toujours parler avec la même allégresse que si nous avions une amitié suave; car si bien il est en notre pouvoir de parler et faire toutes autres actions, il ne nous est pas pourtant possible de les faire avec un visage aussi gracieux que si nous n’avions point cette difficulté. C’en est de même comme d’une personne mélancolique; car il est en son pouvoir de chanter, de se promener, de dire des paroles de récréation, mais elle ne peut pas faire tout cela de l’air ni de la grâce qu’elle ferait si elle n’était mélancolique aussi ne faut-il pas requérir cela ni de l’une ni de l’autre, car il ne serait pas à propos. Or, quand il ne s’ensuit point d’autre chose de nos aversions, sinon qu’en parlant à cette personne nous ne sommes pas du tout 13 si gais, ou que nous détournons

13. tout à fait

un peu nos yeux de dessus elle 14 cela n’est pas grand cas; il y a seulement matière d’abaissement et d’humiliation, mais non pas de confession. De même, si je suis obligé de reprendre et avertir cette personne de quelque défaut, et qu’ayant dressé 15 mon intention de le faire avec charité, il m’arrive néanmoins en parlant un peu de sentiment 16 cela n’est point péché et est presque inévitable à tout le monde; un simple abaissement devant Dieu suffit pour réparer cette faute. Mais si notre aversion continue et que nous fassions quelque action ou disions des paroles par ce motif, alors il y a du mal, car, depuis 17 que le coeur le pousse jusqu’à la bouche b, c’est signe que la volonté est coupable et qu’elle n’a pas réprimé le premier mouvement.

Maintenant vous demandez en quoi s’occupe intérieurement cette âme qui est toute abandonnée entre les mains de Dieu? Elle ne fait rien, sinon demeurer auprès de Notre-Seigneur en une sainte oisiveté, sans avoir souci d’aucune chose, non pas même de son corps ni de son âme; car puisqu’elle s’est embarquée sous la Providence de Dieu, qu’a-t-elle à faire de penser qu’elle 18 deviendra? Notre-Seigneur auquel elle s’est toute délaissée y pensera assez. Je n’entends pas pourtant de dire qu’il ne faille pas penser ès choses esquelles nous sommes obligées, chacune selon sa charge. Par exemple : si l’on a donné à une Soeur le soin du jardin, il ne faut pas qu’elle dise : Je

b. Matt., XII, 34, XV, 11, 18-20.

14. de sa personne — 15. dirigé— 16. ressentiment, impatience — 17. dès — 18. ce qu’elle

n’y veux pas penser, Notre-Seigneur y prouvoira 19 bien. De même une Supérieure, une Maîtresse des Novices, il ne faut pas que, sous ombre de dire : je me suis abandonnée à Dieu et me repose en son soin, elles négligent de lire et d’apprendre les enseignements qui sont propres pour l’exercice de leurs charges.

Vous me dites à cette heure : il faut avoir une grande confiance pour s’abandonner ainsi sans aucune réserve. — Il est vrai; mais aussi, quand nous abandonnons tout, Notre-Seigneur prend soin de tout et conduit tout. Que si nous réservons quelque chose de quoi nous ne nous confions pas en lui, il nous la laisse, comme s’il disait Vous pensez être assez sage pour faire cette chose-là sans moi? je vous la laisse gouverner, mais vous verrez bien comme vous vous en trouverez. Celles qui sont dédiées à Dieu en la Religion doivent tout abandonner sans aucune réserve. Sainte Madeleine, qui s’était toute abandonnée à la volonté de Notre-Seigneur, demeurait à ses pieds et l’écoutait tandis qu’il parlait C ; et lorsqu’il cessait de parler, elle cessait aussi d’écouter, mais elle ne bougeait pourtant d’auprès de lui. Ainsi cette âme qui s’est délaissée, elle n’a autre chose à faire qu’à demeurer entre les bras de Notre-Seigneur, comme un enfant dans le sein de sa mère, lequel, quand elle le met 20 pour cheminer, il chemine jusques à tant que sa mère le reprenne, et quand elle le veut porter il lui 21 laisse faire. Il ne sait point ni ne pense point où

c. Luc., X, 39.

19. pourvoira — 20. le met par terre — 21. la

il va, mais il se laisse porter et mener où il plaît à sa mère : cette âme se laisse porter quand elle aime la volonté du bon plaisir de Dieu en tout ce qui lui arrive, et chemine néanmoins quand elle fait avec grand soin tout ce qui est de la volonté de Dieu signifiée.

Vous dites maintenant s’il est bien possible que notre volonté soit tellement morte en Dieu, que nous ne sachions plus ce que nous voulons ou ce que nous ne voulons pas? — Il n’arrive jamais, pour abandonnés que nous soyons, que notre franchise 22 et la volonté de notre libéral 23 arbitre ne nous demeurent, de sorte qu’il nous vient toujours quelque désir et quelque volonté; mais ce ne sont pas des volontés absolues ni des désirs formés 24, car sitôt 25 qu’une âme qui s’est délaissée en Dieu aperçoit en elle quelque volonté, elle la fait incontinent mourir dans la volonté de Dieu.

Or, pour répondre à ce que vous demandez, si une âme encore bien imparfaite pourrait bien demeurer utilement devant Dieu en l’oraison avec cette simple attention à sa sainte présence, si Dieu vous y met, vous y pouvez bien demeurer; car il arrive assez souvent que Notre-Seigneur donne ces quiétudes et tranquillités à des âmes qui ne sont pas encore bien purgées 26. Mais tandis qu’elles ont encore besoin de se purger 27, elles doivent, hors de l’oraison, faire les remarques et les considérations nécessaires à leur amendement; car, quand bien Dieu les tiendrait

22. liberté — 23. libre — 24. formels — 25. aussitôt — 26. purifiées — 27. se purifier

toujours fort recueillies, il leur reste encore assez de liberté pour discourir 28 avec l’entendement sur plusieurs choses indifférentes : pourquoi donc ne pourront-elles pas considérer et faire des résolutions pour la pratique des vertus? Il y a des personnes fort parfaites auxquelles Notre-Seigneur ne donne jamais de ces douceurs ni de ces quiétudes, qui font toutes choses avec la supérieure partie, et font mourir leur volonté dans la volonté de Dieu à vive force et avec la pointe de la raison : et cette mort ici est la mort de la croix d, laquelle est beaucoup plus excellente et plus généreuse que l’autre, que l’on peut plutôt appeler un endormissement qu’une mort; car cette âme qui s’est embarquée dans le sein de la providence de Dieu, se laisse aller et voguer doucement, comme une personne qui, dormant dans un vaisseau, sur une mer tranquille, ne laisse pas d’avancer. Cette sorte de mort ainsi douce se donne par manière de grâce, et l’autre se donne par manière de mérite.

Vous voulez encore savoir quel fondement doit avoir notre confiance. — Il faut qu’elle soit fondée sur l’infinie bonté de Dieu et sur les mérites de la Mort et Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec cette condition de notre part, que nous ayons et connaissions en nous une entière et ferme résolution d’être tout à Dieu, et de nous tout abandonner, sans aucune réserve, à sa Providence; car de lui dire : Je me confie en vous, mais je ne veux pas être toute vôtre, il n’y aurait

d. Philip., II, 8.

28. raisonner

pas de la raison. Mais je désire que vous remarquiez que je ne dis pas qu’il faille sentir cette résolution d’être toute à Dieu, mais seulement qu’il la faut avoir et connaître en nous; parce qu’il ne faut pas s’amuser à 29 ce que nous sentons ou que nous ne sentons pas, car la plupart de nos sentiments et satisfactions ne sont que des amusements de notre amour-propre. Il ne faut pas entendre aussi qu’en toutes ces choses ici, de l’abandonnement et de l’indifférence, nous n’ayons jamais des désirs contraires à la volonté de Dieu et que notre nature ne répugne aux évènements de son bon plaisir; cela peut toujours arriver. Ce sont des vertus qui font leur résidence en la partie supérieure de l’âme, l’inférieure pour l’ordinaire n’y entend rien; il n’en faut faire nul état, mais, sans regarder à ce qu’elle veut, il faut embrasser cette volonté divine et nous y unir, mal gré qu’elle en ait.

Il y a peu de personnes qui arrivent à ce degré de parfait délaissement d’elles-mêmes, mais nous y devons néanmoins tous prétendre, chacun selon sa capacité et petite portée.

29. s’occuper de

DIEU SOIT BÉNI

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TROISIÈME ENTRETIEN

PRÉDICATION DE MONSEIGNEUR POUR L’OCTAVE DES INNOCENTS 1

[DE LA FERMETÉ]

Nous célébrons l’octave de la fête des Saints Innocents, auquel 2 jour la sainte Eglise nous fait lire l’Evangile qui traite comme l’Ange du Seigneur dit en songe a, c’est-à-dire en dormant, au glorieux saint Joseph, qu’il print 3 l’Enfant et la Mère et s’enfuit en Egypte; d’autant qu’Hérode recherchait Notre-Seigneur à la vie 4, étant jaloux de sa royauté, craignant que Notre-Seigneur ne la lui vînt ôter. Plein de crainte et de colère de quoi les Rois Mages n’étaient point repassés vers lui en Jérusalem, il commanda que l’on fît mourir un nombre très grand de petits enfants au-dessous de l’âge de deux ans, croyant par ce moyen que Notre-Seigneur s’y trouverait, et [lui] s’assurerait de la possession de son royaume par sa mort.

Cet Evangile est plein d’une grande quantité de belles conceptions. Je ne doute point que vous

a. Matt., II, 13-18.

1. C’est le titre donné par le Manuscrit. En effet, nous n’avons pas ici un Entretien fait au parloir, où les Religieuses posaient des questions à leur saint Fondateur, mais un Sermon prononcé à la chapelle.

2. dans lequel — 3. prit — 4. pour le faire mourir

n’en ayez découvert plusieurs sur la considération que vous en avez faite au 5 jour de la fête des Innocents; mais la multitude qui s’y rencontre me fait croire que vous en pourrez bien avoir laissé plusieurs qui seront bonnes à dire, bien que je ne veuille pas m’amuser 6 à la recherche de celles que vous auriez pu laisser, non plus 7 que de traiter de celles que vous auriez pu tirer sur ce sujet, ains j’entends de vous dire tout simplement ce que Dieu me donnera. Et tout ainsi qu’en un tableau où un homme fait ou bien un géant est représenté, combattant ou faisant quelque autre action, il est bien plus aisé de remarquer les traits de la peinture que non pas en un autre où est représenté quelque petit corps ou plusieurs petits ensemble qui sont en action (car il faut plus de temps pour observer tous les petits tours, entorses, plis et replis, linéaments et semblables observances 8 qu’il faut faire en la peinture, que non pas au premier; car à ceux-ci l’on découvre autant de fois que l’on les regarde quelque chose de nouveau, où 9 au contraire il est facile de découvrir du premier coup ce qui est au plus grand tableau); de même aux autres mystères qui nous sont représentés, où se trouvent Notre-Seigneur, Notre-Dame, saint Joseph, les pasteurs, les Rois Mages qui viennent adorer Notre-Seigneur, il est facile, ce semble, de découvrir du premier coup les mystères qui sont cachés sous cette peinture; mais il n’est pas si aisé de le faire en ce petit tableau raccourci qui nous re

5. le — 6. perdre le temps — 7. pas plus — 8. observations, considérations — 9. tandis que

présente une peuplade si grande de petits enfants, qui, étant tous assemblés, semblent être une petite fourmilière. Pour beaucoup de temps, donc, que nous mettions à considérer ce qui nous est représenté en ce mystère, toujours néanmoins il nous reste quelque chose à découvrir de nouveau autant de fois que nous le regardons.

Et pour entrer en mon sujet, qui est l’Evangile, je commence par la première remarque que fait le grand saint Chrysostome, qui est l’inconstance, la variété, l’instabilité des accidents de cette vie mortelle. Oh que cette considération est utile! car le défaut d’icelle est ce qui nous porte au découragement, bizarrerie d’esprit, inquiétude, variété d’humeurs, inconstance et instabilité en nos résolutions ; car nous ne voudrions pas rencontrer en notre chemin nulle difficulté, nulle contradiction, nulle peine; nous voudrions avoir toujours des consolations sans sécheresses ni aridités, des biens sans mélange d’aucun mal, la santé sans maladie, le repos sans le travail, la paix sans troubler Qui ne voit notre folie? car nous voulons ce qui ne se peut. La pureté ne se trouve qu’en Paradis : le bien, le repos, la consolation y est en sa pureté, sans aucun mélange du trouble ni de l’affliction ; au contraire, en enfer, le mal, le désespoir, le trouble, l’inquiétude s’y trouve et y est en sa pureté, sans aucun mélange du bien, de l’espérance, de la tranquillité ni de la paix. Mais en cette vie périssable, jamais le bien ne s’y trouve sans la suite du mal, les richesses sans inquiétudes, le repos sans le travail, la consolation sans l’affliction, la santé sans la maladie; bref, tout y est mélangé, c’est une continuelle variété d’accidents divers. Dieu a voulu que les saisons fussent diverses, que l’automne fut attaché à l’été, l’été au printemps, le printemps à l’hiver, l’hiver à l’automne pour nous montrer que rien qui soit 10 en cette vie n’est stable ni permanent b, ains que les choses temporelles seraient perpétuellement muables, inconstantes et sujettes au changement. Le défaut, ainsi que j’ai dit, de la connaissance de cette vérité est ce qui nous rend muables et changeants en nos humeurs, d’autant que nous ne nous servons pas de la raison que Dieu nous a donnée, laquelle raison étant immuable, ferme et solide, est ce qui nous rend semblables à Dieu.

Quand Dieu dit : Faisons l’homme à notre semblance 11 c, il donna quant et quant la raison et l’usage d’icelle pour discourir 12, considérer et discerner le bien d’entre 13 le mal, et les choses dignes d’élection 14 d’entre celles qui méritent d’être rejetées. La raison est ce qui nous rend supérieurs et maîtres de tous les autres animaux. Lorsque Dieu créa nos premiers parents, il leur donna l’entière domination sur les poissons de la mer et sur les animaux de la terre d et par conséquent leur donna la connaissance de chaque espèce et les moyens de les dominer et s’en rendre maîtres et seigneurs. Dieu n’a pas seulement fait cette grâce à l’homme de le rendre seigneur des animaux par le moyen du don qu’il lui a fait de la raison, en quoi il l’a rendu semblable à Lui,

b. Eccles., II, 11.— c. Gen.,s, 26.— d. Ibid., vv. 28-30.

10. de ce qui est — 11. ressemblance — 12. raisonner — 13. d’avec — 14. libre choix

ains encore lui a donné plein pouvoir sur toutes sortes d’accidents et évènements. Il est dit que l’homme sage, c’est à dire l’homme qui se conduit par la raison, se rendra maître absolu des astres. Qu’est-ce à dire cela, sinon que par l’usage de la raison il demeurera ferme et solide en la diversité des accidents et évènements de cette vie mortelle ? Le temps soit beau ou qu’il pleuve, que l’air soit calme ou que les vents soufflent, l’homme sage ne s’en soucie, sachant bien que rien n’est stable ni permanent e en cette vie et que ce n’est pas le lieu de repos. En l’affliction il ne désespère point, ains il attend la consolation; en la maladie il ne se tourmente point, ains il attend la santé, ou s’il se voit tellement mal que la mort s’en dût ensuivre 15 il bénit Dieu, espérant le repos de la vie immortelle après celle-ci; s’il rencontre la pauvreté il ne s’afflige pas, d’autant qu’il sait bien que les richesses ne sont point en cette vie sans pauvreté; s’il est méprisé, il sait bien que l’honneur n’a point de permanence en cette vie, ains est ordinairement suivi de deshonneur ou du mépris. Bref, en toutes sortes d’évènements, soit prospères ou adverses, il demeure ferme, stable, constant, solide en la résolution de tendre et prétendre à la jouissance des biens éternels.

Il ne faut pas entendre cette variété, changement, mutation et instabilité ès choses transitoires et matérielles de cette vie mortelle; nullement, ains nous le devons considérer être encore quasi dans le succès de notre vie spirituelle, où

e. Eccles., ubi pag. prœced.

15. suivre

la fermeté et constance est d’autant plus nécessaire que la vie spirituelle est relevée au dessus de la vie mortelle et corporelle. C’est abus très grand que de ne vouloir point souffrir, ou sentir de mutations et changements en nos humeurs, tandis que nous ne nous gouvernerons ou ne nous laisserons pas gouverner par la raison. L’on dit communément : voyez cet enfant, il est bien jeune, mais il a pourtant déjà l’usage de la raison. Plusieurs ont l’usage de la raison qui ne se conduisent pourtant pas par le commandement de la raison. Dieu a donné la raison à l’homme pour le conduire, et pourtant, il y en a peu qui la laissent maîtriser en eux, ains au contraire ils se laissent gouverner par leurs passions, lesquelles doivent néanmoins être sujettes et obéissantes à la raison, selon l’ordre que Dieu désire être en nous.

Je me veux faire entendre plus familièrement. La plupart des personnes du monde se laissent gouverner et conduire par leurs passions, et non à la raison; aussi sont-ils pour l’ordinaire bizarres, variants 16 et changeants en leurs humeurs. S’ils ont une passion de se coucher de bonne heure, ils le font; si de se coucher tard, de même; s’ils ont une passion d’aller aux champs 17, ils se lèvent au 18 matin; s’ils en ont une de dormir, ils le font; s’ils veulent dîner tard ou tôt, ou déjeuner, ils le font. Et non seulement ils sont bizarres et inconstants en cela, mais ils le sont même en leur conversation, s’accommodant à l’humeur de ceux qu’ils veulent et non aux autres; ils se laissent

16. variables, qui changent souvent — 17. à la campagne — 18.le

emporter à leurs inclinations, affections particulières et passions, sans que pourtant on estime communément cela être vicieux entre les mondains; et pourvu qu’ils n’incommodent pas beaucoup l’esprit du prochain on ne les tient pas pour bizarres et inconstants. Et pourquoi cela? Non pour autre, sinon parce que c’est un mal ordinaire parmi les mondains. Mais en Religion on ne peut pas se laisser du tout 19 tant emporter à ses passions, d’autant que, quant aux choses extérieures, les Règles y sont pour nous tenir réglés au prier, au manger et dormir, et ainsi des autres exercices, toujours à même heure quand l’obéissance ou la cloche nous le signifie; il faut toujours n’avoir qu’une même conversation 20, car on ne se peut séparer.

En quoi donc exerce-t-on la bizarrerie et inconstance? C’est en la diversité des humeurs, des volontés, des désirs. Maintenant je suis joyeux parce que toutes choses me succèdent selon ma volonté; tantôt je serai triste parce qu’il me sera arrivé une petite contradiction que je n’attendais pas. Mais ne saviez-vous pas que ce n’est point ici le lieu où le plaisir se trouve pur, sans mélange de déplaisir, que cette vie est mêlée de semblables accidents? Aujourd’hui que vous avez de la consolation en l’oraison, vous êtes encouragée et résolue de bien servir Dieu; mais demain que vous serez en sécheresse, vous n’aurez point de coeur pour le service de Dieu : Mon Dieu, je suis si alangourie 21 et abattue, dites-vous. Dites-moi un

19. complètement, tout à fait — 20. compagnie, société — 21. languissante

peu, si vous vous gouverniez par la raison/ne verriez-vous pas que s’il était bon de servir Dieu hier, qu’il sera très bon de le servir aujourd’hui ? et c’est toujours le même Dieu, aussi digne d’être aimé quand vous êtes en sécheresse que quand vous êtes en consolation. Maintenant nous voulons une chose, et demain nous ne la voudrons plus; à cette heure, ce que je vois faire à un tel ou à une telle me plaît; tantôt cela me déplaira de telle sorte que cela sera capable de me faire concevoir de l’aversion. J’aime une personne maintenant et me plais grandement en sa conversation; demain j’aurai peine de la supporter. Et qu’est-ce que veut dire cela ? n’est-elle pas autant 22 capable d’être aimée aujourd’hui qu’elle était hier ? Si nous regardions à ce que nous dit la raison, qui est qu’il ne la faut aimer sinon parce que c’est une créature qui porte l’image de la divine Majesté, nous aurions autant de suavité en sa conversation que nous en avions eu d’autres fois. Mais cela ne provient sinon de quoi 23 nous nous laissons conduire à nos inclinations, à nos passions ou à nos affections, pervertissant ainsi l’ordre que Dieu avait mis en nous, que tout serait sujet à la raison; car si la raison ne domine sur toutes nos puissances, nos facultés, nos passions, nos inclinations, nos affections et enfin sur tout ce qui est de nous, qu’arrivera-t-il sinon une continuelle vicissitude, inconstance, variété, changement, bizarrerie, qui nous feront être tantôt en courage, et un peu après lâches, négligents et paresseux ; tantôt joyeux, et puis mélancoliques ?

22. aussi — 23. de ce que

Nous serons tranquilles une heure, et puis inquiets deux jours; bref, notre vie se passera en fainéantise et perte de temps.

Sur ce premier point, donc, nous sommes incités et semonds 24 à considérer l’inconstance et variété des succès, tant ès choses temporelles qu’ès choses spirituelles, afin qu’en l’évènement des rencontres qui pourraient effaroucher nos esprits comme étant choses nouvelles et non prévues, nous ne perdions point courage et ne nous laissions point emporter à l’inégalité d’humeur parmi l’inégalité des choses qui nous arrivent; que soumis à la conduite de la raison que Dieu a mise en nous, nous demeurions fermes, constants et invariables en la résolution que nous avons faite de servir Dieu constamment, courageusement, ardemment et hardiment, sans dis-continuation quelconque.

Si je parlais devant des personnes qui ne m’entendissent pas, je tâcherais de leur inculquer du mieux 25 qu’il me serait possible ce que je viens de dire; mais vous savez que j’ai toujours tâché de vous inculquer bien avant dans la mémoire cette très sainte égalité d’esprit, comme étant la vertu la plus nécessaire et particulière de la Religion. C’est à quoi ont visé plus particulièrement tous les anciens Pères des Religions, à faire que cette égalité et stabilité d’humeurs et d’esprit régnât dans leurs monastères, et pour cela, ils ont établi les Statuts, Constitutions et Règles, afin que les Religieux s’en servissent comme d’un pont pour passer de la continuelle égalité des exercices qui

24. invités, pressés — 25. le mieux

y sont marqués et auxquels il se faut assujettir, à cette tant aimable et désirable égalité d’esprit, parmi l’inconstance et inégalité des accidents que nous rencontrons au chemin tant de notre vie mortelle que de notre vie spirituelle.

Le grand saint Chrysostome dit : Ecoute, ô homme qui te fâches de quoi toutes choses ne te succèdent pas comme tu voudrais, as-tu point de honte de voir que cela 26 que tu voudrais ne s’est pas même trouvé en la famille de Notre-Seigneur? Considère, je te prie, les changements et vicissitudes, et la diversité des succès 27 qui s’y rencontrent. Notre-Dame reçoit la nouvelle qu’elle concevra du Saint-Esprit un fils qui sera Notre-Seigneur et Sauveur : quelle joie, quelle jubilation pour elle en cette heure sacrée de l’Incarnation du Verbe éternel! Un peu après, saint Joseph s’aperçoit qu’elle est enceinte, et savait bien que ce n’était pas de lui qu’elle l’était; ô Dieu, quelle affliction! en quelle détresse ne fut-il pas! Et Notre-Dame, quelle extrémité de douleur et affliction ne ressentit-elle pas en son âme, voyant son cher époux sur le point de la quitter, sa modestie ne lui permettant pas de découvrir à saint Joseph l’honneur et la grâce dont Dieu l’avait gratifiée! Un peu après cette bourrasque passée, l’Ange ayant découvert le secret de ce mystère à saint Joseph, quelle consolation ne reçurent-ils pas!

Lors Notre-Dame produit son Fils, les Anges annoncent sa naissance, les pasteurs et les Rois Mages le viennent adorer : je vous laisse à penser quelle jubilation et quelle consolation d’esprit

26. ce — 27. évènements

n’eurent-ils pas parmi tout cela! Mais attendez, car ce n’est pas tout. Un peu de temps après, l’Ange du Seigneur vient dire en songe à saint Joseph.: Prends l’Enfant et la Mère et t’enfuis en Egypte f , d’autant qu’Hérode veut faire mourir l’Enfant. Oh! que ce fut sans doute un sujet de douleur très grand et à Notre-Dame et à saint Joseph! Oh! que l’Ange traite bien saint Joseph en vrai Religieux ! Prends l’Enfant, dit-il, et la Mère, luis en Egypte et y demeure jusques à tant que je te le die. Qu’est-ce que ceci ? Le pauvre saint Joseph n’eût-il pas pu dire : Vous me dites que j’aille; ne sera-t-il pas assez à temps de partir demain au matin? où voulez-vous que j’aille de nuit? Mon équipage n’est pas dressé 28; comment voulez-vous que je porte l’Enfant? Aurai-je des bras assez forts pour le porter continuellement en un si long voyage? Quoi? entendez-vous que la mère le porte à son tour? hélas! ne voyez-vous pas bien que c’est une jeune fille qui est encore si tendre? Je n’ai ni cheval, ni argent pour faire le voyage. Vous me dites que j’aille en Egypte: hélas ! ne savez-vous pas bien que les Egyptiens sont ennemis jurés des Israélites ? qui nous recevra ? Et semblables choses que nous eussions bien alléguées à l’Ange si nous eussions été en la place de saint Joseph, lequel ne dit pas un mot pour s’excuser de faire l’obéissance, ains il partit à la même heure et fit tout ce que l’Ange commanda.

Il y a quantité de belles remarques sur ce commandement. Et premièrement nous sommes

f. Matt.. II, 13.

28. prêt

enseignés qu’il ne faut nulle remise ni délai en ce qui regarde l’obéissance; c’est le fait du paresseux que de retarder, ainsi que dit saint Augustin de soi-même : Tantôt, « encore un peu, » et puis je me convertirai. Le Saint-Esprit ne veut nulle remise, ains désire une grande promptitude à la suite de 29 ses inspirations; notre perte vient de notre lâcheté qui nous fait dire : je m’amenderai tantôt. Pourquoi non à cette heure qu’il nous inspire et nous pousse? Nous sommes si tendres sur nous-mêmes que nous craignons tout ce qui semble nous empêcher de demeurer en notre tardiveté 30 et fainéantise, qui nous semble être un repos lequel ne veut point être interrompu par la sollicitation d’aucun objet qui nous attire à sortir de nous-mêmes; et nous disons quasi comme le paresseux, lequel se plaignant de quoi l’on le veut faire sortir de sa maison : Comment sortirai-je, dit-il, il y a un lion sur le grand chemin, et les ours sont sur les avenues g qui, sans doute, me dévoreront. Oh! que nous avons grand tort de permettre que Dieu envoie et renvoie heurter et frapper à la porte de nos coeurs par plusieurs fois, avant que nous les lui voulions ouvrir et lui en permettre la demeure, car il y a à craindre que nous ne l’irritions et contraignions de nous abandonner.

De plus, il faut considérer la grande paix, constance et égalité d’esprit de la très sainte Vierge et de saint Joseph parmi l’inégalité si grande des divers accidents et évènements des choses qui

g. Prov., XXII, 13, XXVI, 13.

29. à suivre — 30. lenteur, apathie

leur arrivaient, ainsi que nous avons dit. Or, voyez si nous avons raison de nous troubler et étonner si nous voyons semblables rencontres en la maison de Dieu qui est la Religion, puisque cela était en la famille même de Notre-Seigneur, où la fermeté, la constance et la solidité même faisait sa résidence, qui est Notre-Seigneur. Il nous faut dire et redire plusieurs fois, afin de le mieux graver en nos esprits, que l’inégalité des accidents ne doit pas porter nos âmes et nos esprits à nulle sorte d’inégalité d’humeurs; car l’inégalité d’humeur ne provient d’autre source que de nos passions, inclinations ou affections immortifiées, et cela ne doit plus avoir aucun pouvoir sur nous, tandis qu’il nous incitera à faire, délaisser 31 ou désirer aucune chose, pour petite qu’elle puisse être, qui soit contraire à ce que la raison nous dicte qu’il faut faire ou délaisser pour plaire à Dieu.

Je passe à la seconde considération que je fais sur cette parole : l’Ange du Seigneur dit à saint Joseph : Prends l’Enfant, et ce qui s’ensuit 32 . Mais je m’arrête à cette parole : l’Ange du Seigneur. Sur quoi je désire que nous remarquions l’estime que nous devons faire du secours, de l’assistance et de la direction de ceux que Dieu met autour de nous pour nous aider à marcher sûrement en la voie de la perfection. Mais premièrement, quand on dit : l’Ange du Seigneur, il ne faut pas l’entendre comme l’on dit : l’Ange d’un tel ou d’une telle; car cela veut dire notre Ange gardien, qui a soin de nous de la part de Dieu;

31. laisser — 32. suit

mais Notre-Seigneur, qui est le Roi et la guide 33 des Anges mêmes, n’a pas besoin ou n’avait pas besoin durant le cours de sa vie mortelle d’un Ange gardien. Quand on dit l’Ange du Seigneur, cela se doit entendre ainsi : savoir, l’Ange destiné à la conduite de la maison et famille de Notre-Seigneur, plus spécialement à son service et de la très sainte Vierge.

Pour expliquer ceci familièrement : l’on a changé d’office et d’aides ces jours passés; qu’est-ce que ces aides que l’on vous donne l’une à l’autre signifient? pourquoi vous les donne-t-on? Saint Grégoire dit que nous avons besoin de faire en ce misérable monde, pour nous tenir fermement solides en l’entreprise que nous faisons de nous sauver ou de nous perfectionner, ce que font ceux qui marchent sur la glace: car, dit-il, ils se prennent par la main, ou par dessous les bras, afin que si l’un glisse il puisse être retenu par l’autre, et puis, que l’autre puisse être retenu par lui quand il sera ébranlé pour tomber à son tour. Nous sommes en cette vie comme dessus la glace, trouvant à tous propos des occasions propres pour nous faire trébucher et tomber à tous rencontres : tantôt en chagrin, ores en des murmures, un peu après en des bizarreries d’esprit, qui feront que l’on ne saurait rien faire qui nous puisse contenter; un peu après nous entrons en dégoût de notre vocation, la mélancolie nous Suggérant que nous ne ferons jamais rien qui vaille; et que sais-je moi? semblables choses et accidents qui se

33. employé souvent au XVIIe siècle pour le masculin : le guide. — 34. maintenant

rencontrent en notre petit monde spirituel. Car l’homme est un abrégé du monde, ou, pour mieux dire, un petit monde, auquel 35 se rencontre tout ce que l’on voit au grand monde universel : les passions représentent les bêtes et les animaux qui sont sans raison ; les sens, les inclinations, les affections, les puissances, les facultés de notre âme, tout cela n sa signification particulière ; mais je ne me veux pas arrêter à cela, ains je veux suivre mon discours commencé.

Les aides, donc, que l’on nous donne sont pour nous aider à nous tenir fermes en notre chemin, afin de nous empêcher de tomber, ou, si nous tombons, elles nous aident à nous relever. O Dieu! avec quelle franchise, cordialité, sincérité, simplicité et fidèle confiance ne devons-nous pas traiter avec ces aides qui nous sont données de la part de Dieu pour notre avancement spirituel! non certes autrement que comme avec nos bons Anges

nous les devons regarder tout de même, car nos bons Anges sont appelés nos Anges gardiens parce qu’ils sont chargés de nous assister de leurs inspirations, de nous défendre en nos périls, de nous reprendre en nos défauts et de nous exciter à la poursuite de la vertu; ils sont chargés de porter nos prières devant le trône de la divine bonté et miséricorde de Notre-Seigneur, et de nous rapporter l’entérinement de nos requêtes; et les grâces que Dieu nous veut faire, il nous les fait par l’entremise ou intercession de nos bons Anges. Nos aides sont nos bons Anges visibles, ainsi que nos Anges gardiens le sont invisibles; nos aides

35.

font extérieurement ce que nos Anges font intérieurement : car elles nous avertissent de nos défauts, elles nous encouragent en nos faiblesses et lâchetés, elles nous excitent à la poursuite de notre entreprise pour parvenir à la perfection, elles nous empêchent par leurs bons conseils de tomber et nous aident à nous relever quand nous sommes chus en quelque précipice d’imperfection ou de défaut. Si nous sommes accablés d’ennui et de dégoût, elles nous aident à porter patiemment notre peine, et prient Dieu à ce qu’il nous donne la forcé de la supporter pour ne point succomber en la tentation h. Or, voyez donc l’état que nous devons faire de leur assistance et du soin qu’elles ont pour 36 nous.

Je considère en après 37 pourquoi Notre-Seigneur, qui est la Sapience 38 éternelle, ne prend pas soin de sa famille, je veux dire d’avertir saint Joseph, ou bien sa très douce Mère, de tout ce qui leur devait arriver. Ne pouvait-il pas bien dire à l’oreille de son beau-père saint Joseph : Allons-nous-en en Egypte, où nous demeurerons jusques à un tel temps? puisque c’est une chose toute assurée qu’il avait l’usage de la raison dès l’instant de sa conception aux entrailles de la très sainte Vierge; mais il ne voulait pas faire ce miracle de parler avant qu’il en fût temps. Ne pouvait-il pas bien l’inspirer au coeur de sa sainte Mère, ou de son bien aimé père saint Joseph, époux de la très sacrée Vierge? Pourquoi, dis-je, ne fit-il pas tout cela, plutôt que d’en laisser la

h. Matt., VI, 13.

36. de — 37. ensuite — 38. Sagesse

charge à l’Ange qui était beaucoup inférieur à Notre-Dame ? Ceci n’est pas sans mystère. Notre-Seigneur ne voulut rien entreprendre sur la charge de saint Gabriel, lequel ayant été commis de la part du Père éternel pour annoncer le mystère de l’Incarnation à la glorieuse Vierge, fut dès lors comme grand économe général de la maison et famille de Notre-Seigneur, et avait soin du succès 39 des accidents divers qui s’y devaient rencontrer, pour empêcher que rien n’y survînt qui pût abréger la vie mortelle de notre petit Enfant nouveau-né : c’est pourquoi il avertit saint Joseph de l’emporter promptement en Egypte, pour éviter la tyrannie d’Hérode qui faisait dessein de le faire mourir. Notre-Seigneur ne se voulut pas gouverner lui-nième, ains se laisse porter où l’on veut et par qui l’on veut; il semble qu’il ne s’estime pas assez sage pour se conduire lui-même ni sa famille, ains laisse gouverner l’Ange tout ainsi qu’il veut, encore qu’il n’ait point de science ni de sapience pour entrer en comparaison avec sa divine Majesté.

Et maintenant nous autres, serons-nous si osés de dire que nous nous gouvernerons bien nous-mêmes, comme n’ayant plus besoin de direction ni de l’aide de ceux que Dieu nous a donnés pour nous conduire, ne les estimant assez capables pour nous? Dites-moi, l’Ange était-il plus que Notre-Seigneur ou Notre-Dame? avait-il meilleur esprit et plus de jugement? Nullement. Etait-il plus qualifié, ou doué de quelque grâce spéciale ou particulière? Cela ne se peut, vu que Notre-

39. de l’issue

Seigneur est Dieu et homme tout ensemble, et que Notre-Dame, étant Mère de Dieu, a par conséquent plus de grâces et perfections que tous les Anges ensemble : néanmoins l’Ange commande, et il est obéi.

Mais de plus, voyez l’ordre qui se garde en cette sainte Famille. Il n’y n point de doute qu’il en était de même qu’en celle des éperviers, où les femelles sont maîtresses et valent mieux que les mâles. Qui pourrait entrer en doute que Notre-Dame ne valût mieux que saint Joseph, et qu’elle n’eût plus de discrétion et de qualités propres pour le gouvernement que son époux ? Néanmoins, l’Ange ne s’adresse point à elle de 40 tout ce qu’il est requis de faire, soit pour aller, soit pour venir, ni enfin pour quoi que ce soit. Ne vous semble-t-il pas que l’Ange commet une grande indiscrétion 41 de s’adresser plutôt à saint Joseph qu’à Notre-Dame, qui est le chef de la maison, portant avec elle le trésor du Père éternel? N’eût-elle pas eu à bon droit raison de s’offenser de cette procédure 42 et façon de traiter? Sans doute elle eût pu dire à son époux: Pourquoi irai-je en Egypte, puisque mon Fils ne m’a point révélé que je le dûsse faire. ni moins l’Ange ne m’en a point parlé? Or, Notre-Dame ne dit rien de tout cela, elle ne s’offensa point de quoi l’Ange s’adressait à saint Joseph, nias elle obéit tout simplement, parce qu’elle sait que Dieu l’a ainsi ordonné; elle ne s’informe point pourquoi, ains il lui suffit que Dieu le veut ainsi et qu’il prend plaisir que l’on se soumette sans autre considération. — Mais je suis plus que

40. pour — 41. incivilité — 42. ce procédé

l’Ange et que saint Joseph, pouvait-elle dire. Rien de tout cela; c’est à quoi elle ne pense pas seulement.

Ne voyez-vous pas que Dieu prend plaisir de traiter ainsi avec les hommes, pour leur apprendre la très sainte et très amoureuse sujétion ? Saint Pierre était un homme rude, grossier, un vieil 43 pêcheur, métier mécanique, d’une basse condition; saint Jean, au contraire, était un jeune gentilhomme, doux, agréable, savant; saint Pierre ignorant : et néanmoins Dieu veut que saint Pierre conduise les autres et soit le Pasteur universel, et que saint Jean soit l’un de ceux qui sont conduits et qui lui obéissent. Grand cas de l’esprit humain, qui ne veut point se rendre capable d’adorer les secrets mystères de Dieu et de sa volonté, s’il n’a quelque sorte de connaissance pourquoi ceci ou pourquoi cela ! J’ai meilleur esprit, plus d’expérience, dit-on de soi, et semblables belles raisons qui ne sont propres qu’à produire des inquiétudes, des bizarres humeurs, des murmures.— A quelle raison donne-t-on cette charge? pourquoi a-t-on dit cela ? à quelle fin fait-on faire une telle chose à celle-ci plutôt qu’à l’autre ? Grande pitié! dès qu’une fois on s’est laissé aller à éplucher tout ce que l’on voit faire, que ne faisons-nous pas pour perdre la tranquillité de nos coeurs ! Il ne nous faut point d’autre raison, sinon que Dieu le veut ainsi, et cela nous doit suffire. — Mais qui m’assurera que c’est la volonté de Dieu? — Nous voudrions que Dieu nous révélât toutes choses par des secrètes inspirations.

43. vieux

Voudrions-nous attendre qu’il nous envoyât des Anges pour nous annoncer ce qui est de sa volonté? Il ne le fit pas à Notre-Dame même (au moins en ce sujet), ains voulut la lui faire savoir par l’entremise de saint Joseph auquel elle était sujette comme à son supérieur. Nous voudrions, par aventure 44, être enseignés et instruits par Dieu même, par la voie des extases, ravissements, visions, et que sais-je moi? semblables niaiseries que nous forgeons en nos esprits, plutôt que de nous soumettre à la voie très aimable et commune d’une sainte soumission à la conduite de ceux que Dieu nous a donnés, et à l’observance de la direction tant des Règles que des Supérieurs.

Qu’il nous suffise donc de savoir que Dieu veut que nous obéissions, sans nous amuser à la considération de 45 la capacité de ceux à qui il faut obéir; et ainsi nous assujettirons nos esprits à marcher tout simplement en la très heureuse voie d’une sainte et tranquille humilité, qui nous rendra infiniment agréables à Dieu.

Il nous faut maintenant passer au troisième point de notre discours, qui est une remarque que j’ai faite sur le commandement que l’Ange fit à saint Joseph de prendre l’Enfant et la Mère, et s’en aller en Egypte, et y demeurer jusques à tant qu’il l’avertisse de s’en retourner. Vraiment l’Ange parlait bien courtement, et traitait bien saint Joseph en bon Religieux : Va, et n’en reviens point que je ne te le die. Sur cette façon de procéder entre l’Ange et saint Joseph, nous sommes enseignés, en troisième lieu, comme nous nous

44. peut-être —— 45. perdre le temps à considérer

devons embarquer sur la mer de la divine Providence, sans biscuit, sans rames, sans avirons, sans voiles et enfin sans nulle sorte de provisions, ains laisser tout le soin de nous-mêmes à Notre-Seigneur, sans retour, réplique ni craintes quelconques de ce qui nous pourrait arriver. Car l’Ange dit simplement : Prends l’Enfant et la Mère et t’enfuis en Egypte, sans lui dire ni par quel chemin il ira, ni quelles provisions ils auront pour passer leur chemin, ni en quelle part 46 de l’Egypte, ni moins qui les recevra, ni de quoi ils se nourriront y étant. Le pauvre saint Joseph n’eût-il pas eu raison de lui faire quelque réplique? — Vous me dites que je parte et si promptement? — Tout à cette heure; pour nous montrer la promptitude que le Saint-Esprit requiert de nous lorsqu’il nous dit : Surge, lève-toi, sortant de toi-même et de telle imperfection. Le Saint-Esprit est ennemi des remises et des délais.

Considérez, je vous supplie le grand patron et modèle des parfaits Religieux, saint Abraham, voyez comme Dieu le traite : Abraham, sors de ta terre et de ta parenté, et va à la montagne que je te montrerai 47 — Que dites-vous, Seigneur? que je sorte de la ville? Mais dites-moi donc si j’irai du côté de l’orient ou de l’occident. — Il ne fait aucune réplique, ains part de là tout promptement, et s’en va où l’Esprit de Dieu le conduisait, jusques en une montagne qui s’est appelée depuis Vision de Dieu, d’autant qu’il reçut des grâces

46. partie — 47. Les Soeurs qui ont rédigé cet Entretien ont commis la méprise de confondre ici deux passages de la Genèse (chapitres XIX et XXIX).

grandes et signalées en cette montagne, pour montrer combien la promptitude de l’obéissance lui est agréable. Saint Joseph n’eût-il pas pu dire à l’Ange : Vous dites que j’emmène l’Enfant et la Mère ; dites-moi donc, s’il vous plaît, de quoi les nourrirai-je en chemin? car vous savez bien, mon seigneur, que nous n’avons point d’argent. Il ne dit rien de tout cela, se confiant pleinement que Dieu y pourvoirait; ce qu’il fit, quoique petitement, leur faisant trouver pour s’entretenir simplement, ou par le moyen du métier de saint Joseph, ou même par des aumônes qu’on leur faisait. Certes, tous les anciens Religieux ont été admirables en cette confiance qu’ils ont eue que Dieu leur pourvoirait toujours assez ce de quoi il leur serait nécessaire pour ce qui regardait l’entretien de leur vie, laissant ainsi tout le soin d’eux-mêmes à la divine Providence.

Mais je considère qu’il n’est pas seulement requis de nous reposer en la divine Providence pour ce qui regarde les choses temporelles, ains beaucoup plus pour ce qui appartient à notre vie spirituelle et à notre perfection. Il n’y a certes que le trop grand soin que nous avons de nous-mêmes qui nous fasse perdre la tranquillité Je l’esprit et qui nous porte si souvent à des inégalités et bizarreries d’humeurs; car dès que quelques contradictions nous arrivent, voire seulement quand nous apercevons en nous quelque petit trait de nos immortifications, que nous commettons quelque défaut, pour petit qu’il soit, il nous semble que tout est perdu. Est- ce si grande merveille de nous voir broncher quelquefois en la voie de notre perfection? — Mais je suis si misérable et remplie d’imperfection ! — Le connaissez-vous bien? bénissez Dieu de quoi il vous a donné cette connaissance, et ne vous lamentez pas tant ; vous êtes bien heureuse de connaître que vous n’êtes que la misère même. Après avoir béni Dieu de la connaissance qu’il vous en donne, retranchez cette tendreté inutile ~ui vous fait plaindre de votre infirmité.

Nous avons des tendretés sur nos corps qui sont grandement contraires à la perfection, mais plus, sans comparaison, celles que nous avons sur notre esprit.— Mon Dieu! je ne suis pas fidèle à Notre-Seigneur, et partant je n’ai point de consolation à l’oraison.— Grande pitié, certes ! — Mais je suis si souvent en sécheresse, cela me fait croire que je ne suis pas bien avec Dieu, qui est si plein de consolation. — Voire, c’est bien dit : comme si Dieu donnait toujours des consolations à ceux qu’il aime! Y a-t-il jamais eu pure créature si digne d’être aimée de Dieu et qui l’ait plus été, que Notre-Dame et saint Joseph? voyez s’ils sont toujours en consolation. Se peut-il jamais imaginer une affliction plus extrême que celle que saint Joseph ressentit lorsqu’il s’aperçut que la glorieuse Vierge était enceinte, sachant bien que ce n’était pas de son fait? Son affliction et sa détresse était d’autant plus grande que la passion de l’amour est plus véhémente que les autres passions de l’âme; et de plus, en l’amour, la jalousie est l’extrémité de la peine, ainsi que le déclare l’Epouse au Cantique des Cantiques : L’amour, dit-elle, est fort comme la mort, car l’amour fait en l’âme tous les mêmes effets que la mort au corps; mais le zèle, la jalousie, elle est dure comme l’enfer i. Oh ! je vous laisse à penser donc quelle était la douleur du pauvre saint Joseph, et de Notre-Dame encore quand elle se vit en l’estime que pouvait avoir d’elle celui qu’elle aimait si chèrement et duquel elle savait être si chèrement aimée : la jalousie le faisait languir, ne sachant quel conseil prendre ; il se résolvait, plutôt que de blâmer celle qu’il avait toujours tant honorée et aimée, de se départir d’elle 48 sans dire mot.

Mais je sens bien la peine que me cause cette tentation ou mon imperfection.— Je le crois; mais dites-moi, peut-elle être comparable 49 à celle de laquelle nous venons de parler? Il ne se peut; et si cela est, considérez, je vous prie, si nous avons raison de nous plaindre et lamenter, puisque saint Joseph ne se plaint point, ni n’en témoigne rien en son extérieur : il n’en est point plus amer en sa conversation, il n’en fit pas la mine à Notre-Dame, ni ne la maltraita point; ains simplement il souffre une peine extrême et ne veut faire autre chose que de la quitter : Dieu sait pourtant ce qu’il pouvait faire en ce sujet. — Mon aversion est si grande envers cette personne, je ne lui saurais presque parler qu’avec une grande peine, ses actions me déplaisent si fort ! —C’est tout un, il n’en faut pas pourtant entrer en bizarrerie contre elle, comme si elle en pouvait mais; ains il se faut comporter comme Notre-Dame et saint Joseph. Il faut être tranquille

i. Cap. VIII, 6.

48. s’éloigner d’elle, la quitter — 49. comparée

en notre peine, et laisser le soin à Notre-Seigneur de nous l’ôter quand bon lui semblera. Il était bien au pouvoir de Notre-Dame d’apaiser cette bourrasque, mais elle ne le voulut point faire pourtant, ains laissa pleinement l’issue de cette affaire à la divine Providence.

Ce sont deux cordes également discordantes et également nécessaires d’être accordées pour bien jouer du luth, que la chanterelle et la basse; il n’y a rien de plus discordant que le haut avec le bas: néanmoins, sans l’accord de ces deux cordes, l’harmonie du luth ne peut être agréable. De même en notre luth spirituel, ce sont deux choses également discordantes et nécessaires d’être accordées : avoir un grand soin de nous perfectionner, et n’avoir point de soin de notre perfection, ains le laisser entièrement à Dieu. Je veux dire qu’il faut avoir le soin que Dieu veut que nous ayons de nous perfectionner, et néanmoins lui laisser le soin de notre perfection. Dieu veut que nous ayons un soin tranquille et paisible, qui nous fasse faire ce qui est jugé propre par ceux qui nous conduisent, et aller fidèlement toujours avant dans le chemin qui nous est marqué par les Règles et directions qui nous sont données; et puis, quant au reste, que nous nous en reposions en son soin paternel, tâchant tant qu’il nous sera possible de tenir notre âme en paix; car la demeure de Dieu a été faite en paix i et au coeur paisible et bien reposé. Vous savez que lorsque le lac est bien calme et que les vents n’agitent point ses -eaux, le ciel, en une nuit bien

f. Ps. LXXV, 3.

sereine, y est si bien représenté avec les étoiles, que regardant en bas il semble que l’on voit la même beauté du ciel que quand on regarde en haut: de même, quand notre âme est bien accoisée 50, et que les vents des soins superflus et des inégalités et inconstances d’esprit ne la troublent ni inquiètent, elle est fort capable de porter en elle l’image de Notre-Seigneur. Mais quand elle est troublée, inquiétée et agitée des diverses bourrasques que causent les passions, lorsqu’on se laisse gouverner par elles et non par la raison, nous ne sommes nullement capables de représenter la belle et très aimable image de Notre-Seigneur crucifié, ni la diversité de ses excellentes vertus, ni notre âme ne pourra pas être capable de lui servir de lit nuptial. Il nous faut donc laisser le soin de nous-mêmes à la merci de la divine Providence, et faire néanmoins tout bonnement et simplement ce qui est en notre pouvoir pour nous amender ou perfectionner, prenant toujours soigneusement garde de ne point laisser troubler ni inquiéter nos esprits.

Je remarque enfin que l’Ange ayant dit à saint. Joseph qu’ils demeurassent en Egypte jusqu’à ce qu’il l’avertît d’en revenir, le bon et glorieux Saint ne lui dit point : Et quand sera-ce, seigneur, que vous me le direz? pour nous enseigner que, quand l’on nous fait commandement d’embrasser quelque exercice, il ne faut pas dire : Sera-ce pour longtemps? ains il faut embrasser tout simplement la parfaite obéissance d’Abraham. Lorsque Dieu lui commanda de lui

50. calme, tranquille

sacrifier son fils, il n’apporta nulle réplique, ni plainte, ni délai à exécuter le commandement de Dieu : aussi Dieu le favorisa grandement en lui faisant trouver un bélier qu’il sacrifia sur la montagne au lieu de son fils, Dieu se contentant de sa volonté k.

Je conclus par la simplicité que pratiqua saint Joseph en s’en allant, sur le commandement de l’Ange, en Egypte, où il était assuré de trouver autant d’ennemis qu’il y avait d’habitants dans ce pays-là. Ne pouvait-il pas bien dire: Vous me faites emporter l’Enfant et nous faites fuir un ennemi, et vous allez nous mettre entre les mains de mille et mille que nous trouverons en Egypte, d’autant 51 que nous sommes d’Israël. Il ne fait point de réflexion sur le commandement, c’est pourquoi il y alla plein de paix et de confiance en Dieu. De même, nous autres, quand on nous donne quelque charge, ne disons pas : Mon Dieu, je suis si brusque, si l’on me donne telle charge je ferai mille traits d’activité ; je suis déjà si distraite, si l’on me fait portière, je le serai bien plus, car l’on sait tant de nouvelles à la porte! mais si l’on me laissait, en ma cellule, je serais si modeste, si tranquille et si recueillie. — Allez tout simplement en Egypte parmi la grande quantité d’ennemis que vous y aurez, car Dieu qui vous y fait aller vous y conservera et vous n’y mourrez point; et si, au contraire, vous demeurez en Israël où est l’ennemi de votre propre volonté, sans doute il vous y fera mourir. Il ne

k. Gen., XXII, 1-13.

51.vu

serait pas bien de prendre par sa propre élection 52 des charges et offices, de crainte que nous n’y fassions pas notre devoir; mais quand c’est par obéissance n’apportons jamais nulle excuse. car Dieu est pour nous, et nous fera profiter en la perfection davantage que si nous n’eussions rien eu à faire. Et ne savez-vous pas (ce que je vous ai déjà dit d’autres fois, mais qu’il n’est pas mauvais à redire) que Cassian dit que la vertu ne requiert 53 pas que nous soyons privés de l’occasion de trébucher en l’imperfection qui lui est contraire ? « Il ne suffit pas, » dit-il, « pour être patient et bien doux en soi-même, d’être privé de la conversation des hommes; car il m’est arrivé, étant en ma cellule tout seul, de me passionner 54 tellement, que, quand je prenais mon fusil et il ne prenait pas feu, » je le jetais là de colère.

Certes, il faut finir, et par ce moyen vous laisser en Egypte avec Notre-Seigneur, lequel, je crois, comme les uns tiennent, quand il avait quelque peu de temps de reste après avoir aidé en quelque petite chose à son beau-père saint Joseph, faisait des petites croix, commençant dès lors à témoigner le désir qu’il avait de l’heure dernière de la Rédemption.

52. choix — 53. ne demande, n’exige — 54. me fâcher

VIVE JÉSUS!

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QUATRIÈME ENTRETIEN

SUR LE SUJET DE LA CORDIALITÉ

Notre Mère demande une chose qui est assez bien exprimée dans nos Règles, qui est comme les Soeurs se doivent aimer d’un amour cordial, sans user néanmoins de familiarité indécente 1. Elle veut, je m’assure, savoir quelle est cette cordialité qui nous est recommandée dans nos Règles, après laquelle nous nous ferons mieux entendre en parlant de la seconde partie de la question, qui regarde la modération des témoignages de notre amitié cordiale.

Premièrement, il faut que nous disions un peu plus particulièrement ce qui est fort bien, mais en général marqué dans nos Constitutions, pour satisfaire au désir de notre Mère : à savoir mon 2, quel est cet amour cordial duquel les Soeurs se doivent aimer les unes les autres. Ce que pour mieux comprendre il faut que nous sachions que la cordialité n’est autre chose que l’essence de la vraie et sincère amitié, laquelle amitié ne peut être qu’entre personnes raisonnables et qui fomentent 3 et nourrissent leurs amitiés par l’entremise de la raison; car autrement ce ne peut être amitié, ains seulement amour. Les bêtes ont de l’amour entre elles, mais elles ne peuvent

1. inconvenante — 2. c’est-à-dire — 3. entretiennent

avoir de l’amitié, puisqu’elles sont irraisonnables elles ont de l’amour entre elles, à cause de quelque correspondance naturelle; oui même elles ont de l’amour pour l’homme, ainsi que l’expérience s’en fait tous les jours voir et que divers auteurs en ont écrit des choses admirables comme celle qu’ils disent d’un dauphin, lequel aimait si éperdûment un jeune enfant qu’il avait vu par plusieurs fois sur le bord de la mer, sachant que cet enfant était mort, mourut lui-même de déplaisir. Mais cela ne se doit pas appeler amitié, d’autant qu’il faut que la correspondance de l’amour se trouve entre les deux qui s’aiment, et que cette amitié se contracte par l’entremise de la raison. Ce que je dis pour montrer que les hommes font des amitiés, lesquelles n’ayant pas une bonne fin, ni ne se conduisant pas par la raison, ne méritent nullement le nom d’amitié. Par exemple, en ce temps de Carême prenant 4, vous trouverez une troupe de jeunes fols 5 lesquels s’assembleront et porteront une amitié grande; ils s’appelleront frères et n’oublieront rien pour se faire accroire qu’ils s’aiment fort; ce qui n’est pourtant pas, d’autant que le fondement de leur amitié n’est autre que le dessein qu’ils ont fait de faire plusieurs choses contraires à la raison, sans laquelle il ne peut y avoir de vraie amitié.

Il faut, outre l’entremise de la raison, qu’il y ait une certaine correspondance, ou de vocation, ou de prétention, ou de qualité, entre ceux

4. les trois jours qui précèdent le mercredi des Cendres — 5. tous

qui contractent de l’amitié -par ensemble, ce qui est d’autant plus véritable que l’expérience nous l’enseigne. Car remarquez, je vous supplie, qu’il n’y a point de plus vraie amitié ni de plus forte que celle qui est entre les frères; c’est pourquoi les anciens chrétiens de la primitive Eglise s’appelaient tous frères; et cette première ferveur s’étant refroidie entre le commun des chrétiens, l’on a institué les Religions, dans lesquelles l’on a ordonné que les Religieux s’appelleraient tous frères et soeurs, pour marque de la sincère et vraie amitié cordiale qu’ils se portent ou qu’ils se doivent porter. L’on n’appelle pas amitié l’amour que les pères portent à leurs enfants, ni que les enfants ont pour leur père, parce qu’il n’y a pas de la correspondance, ains sont différents : l’amour des pères étant un amour d’autorité et majestueux, et celui des enfants pour leurs pères, un amour de respect et de soumission. Mais entre les frères, la correspondance de leur amour, à cause de la correspondance de leur condition, fait une amitié ferme, forte et solide, et n’y en a point de comparable à celle-ci; car toutes les autres amitiés sont ou inégales, ou bien faites avec artifice, ainsi que celles que les personnes mariées ont par ensemble, lesquelles sont faites par des contrats écrits et prononcés par des notaires, ou bien par des promesses simples et ainsi tout cela est artificiel. Comme aussi certaines amitiés que les mondains contractent par ensemble, ou pour quelque intérêt particulier, ou pour quelque sujet frivole, et partant ce sont des amitiés grandement sujettes à périr et à se dissoudre ; mais celle qui est entre les frères est tout au contraire, car elle est sans artifice, et partant grandement recommandable. Cela donc étant ainsi, nous dirons que c’est pour ce sujet que les Religieux s’appellent tous frères, et partant ont un amour qui mérite vraiment le nom d’amitié, mais non d’amitié commune, ains d’amitié cordiale.

Mais, me direz-vous, qu’est-ce à dire cordiale? — Cela est autant à dire 6 qu’une amitié qui a son fondement dans le coeur. Or, il faut que nous sachions que l’amour a son siège dans le coeur, et que jamais nous ne pouvons trop aimer notre prochain et ne pouvons excéder les termes de la raison en cet amour, pourvu qu’il réside dans le coeur; mais quant aux témoignages de cet amour, nous pouvons bien faillir et excéder, passant outre les règles de la raison. Le glorieux saint Bernard dit que « la mesure d’aimer Dieu est de l’aimer sans mesure » et que, en notre amour, il n’y doit avoir nulle borne, ains lui faut laisser étendre ses branches autant loin comme 7 il pourra le faire. Ce qui se dit pour Dieu se doit entendre de même pour ce qui regarde l’amour du prochain, pourvu toutefois que l’amour de Dieu surnage toujours au-dessus et tienne le premier rang : mais après, nous devons aimer nos Soeurs de toute l’étendue de notre coeur et ne nous contenter pas de les aimer comme nous-même, ainsi que les Commandements de Dieu nous obligent; mais nous les devons aimer plus que nous-même pour observer les

6. veut dire, signifie — 7. aussi loin qu’il

règles de la perfection évangélique qui requiert 8 cela de nous. Notre-Seigneur l’a dit lui- même . Aimez-vous les uns les autres, ainsi que je vous ai aimés a. C’est une chose grandement considérable : aimez-vous ainsi que je vous ai aimés cela veut dire, plus que vous-même. Et tout ainsi que Notre-Seigneur nous a toujours préférés à lui-même, il le fait encore autant de fois que nous le recevons au très saint Sacrement, se faisant notre viande, de même veut-il que nous ayons un amour tel les uns pour les autres, que nous les préférions toujours à nous, et, qu’ainsi qu’il a fait tout ce qui se pouvait pour nous, excepté de se damner (car il ne le devait ni ne le pouvait faire, ne pouvant pécher, qui est ce qui nous conduit à la damnation), il veut, et la règle de la perfection le requiert, que nous fassions tout ce que nous pouvons les uns pour les autres, excepté de nous damner; mais hors de là, notre amitié doit être si ferme, cordiale et solide, que nous ne refusions jamais de faire ou de souffrir quoi que ce soit pour notre prochain et pour nos Soeurs.

Cet amour cordial doit être accompagné de deux vertus, dont l’une s’appelle affabilité, et l’autre bonne conversation. L’affabilité est celle qui répand une certaine suavité emmi les affaires et communications sérieuses que nous avons les unes parmi les autres; et la bonne conversation est celle qui nous rend gracieux et agréables emmi les récréations et conversations moins

a. Joan., XIII, 34, XV, 12.

8. demande

sérieuses que nous avons avec notre prochain. Toutes les vertus, ainsi que nous avons dit d’autres fois, ont deux vices contraires qui sont les extrémités de la vertu; comme par exemple : la libéralité a la prodigalité d’un côté, et de l’autre l’avarice et chicheté. L’homme, quand il donne plus qu’il ne doit, tombe dans le vice de la prodigalité; et au contraire, quand il ne donne pas selon qu’il pourrait, il se rend avare et chiche. La vertu d’affabilité est tout de même au milieu de deux vices, c’est à savoir, de la gravité et trop grande sériosité 9, et de l’autre côté, d’une trop grande mollesse à caresser et dire des paroles fréquentes qui tendent à la flatterie. Or, la vertu de l’affabilité se tient entre le trop et le trop peu, faisant des caresses quelquefois selon la- nécessité de ceux avec qui l’on traite, et conservant une gravité suave néanmoins quand il est requis, selon les personnes ou les affaires desquelles on traite. Je dis qu’il faut user quelquefois de caresses (je le dis tout de bon et ne me ris pas) en certains temps, comme quand une fille est malade ou affligée et un peu mélancolique, car cela leur fait si grand bien! Il ne serait pas à propos, certes, d’être auprès d’une malade et y être autant sérieuse que l’on serait ailleurs, ne la voulant non plus 10 caresser que si elle était en pleine santé. Il ne faudrait pas aussi vouloir user si fréquemment de caresses à tous propos et dire des paroles toujours emmiellées, les jetant à belles poignées sur les premiers que l’on rencontre; car tout ainsi que si l’on mettait trop de

9. air trop sérieux — 10. pas plus

sucre en quelque viande elle retournerait 11 à dégoût, à cause qu’elle serait trop douce et trop fade, de même les caresses trop fréquentes seraient rendues dégoûtantes 12 et ne rendraient nul fruit; l’on ne s’en soucierait plus, sachant que cela se fait par coutume. Les viandes auxquelles l’on mettrait du sel dessus à grosses poignées, seraient désagréables à cause de leur acrimonie, ainsi que celles où il y aurait trop de sucre à cause de leur douceur. Ces mêmes viandes où le sel et le sucre est mis par mesure, sont rendues agréables au goût et appétissantes; les caresses qui sont faites par mesure et discrétion, sont rendues profitables et agréables à celle à qui on les fait.

La vertu de bonne conversation requiert que l’on contribue à la joie sainte et modérée, et que, aux heures des récréations, l’on contribue aux entretiens gracieux et qui peuvent servir de consolation ou de récréation au prochain; en sorte que nous ne lui causions point de l’ennui par nos contenances refrognées et mélancoliques, ou bien refusant de nous récréer au temps qui est destiné pour ce faire; faisant comme ceux. qui ne veulent rien faire que par mesure, et ne veulent parler qu’en faisant une longue considération sur chaque parole qu’ils ont à dire pour voir si tout est bien compassé et s’il n’y aura rien à redire, tant ils ont peur que rien qu’ils fassent ou qu’ils disent soit sujet à la censure; et font leur examen à tous propos, non pas pour savoir s’ils ont point offensé Dieu, mais pour voir s’ils n’ont point

11. tournerait — 12. désagréables

baillé sujet à personne de les mésestimer. Oh certes, telle sorte de gens se rendent grandement désagréables à ceux avec qui ils conversent, et manquent bien fort à la pratique de la vertu de bonne conversation, laquelle requiert que l’on communique rondement et gracieusement avec le prochain, contribuant ce que nous pourrons à ce qui est requis ou pour son utilité, ou pour sa consolation.

Nous avons déjà traité de cette vertu en un autre Entretien touchant la Modestie, c’est pourquoi je passe outre, et dis que c’est une chose fort difficile de rencontrer toujours le blanc auquel on tire et auquel on vise. C’est bien la vérité que nous devons tous avoir cette prétention d’atteindre et donner droit dans le blanc de la vertu, laquelle nous devons désirer chèrement, soit l’humilité, soit la cordialité, ou des autres mais pourtant, ni nous ne devons perdre courage quand nous ne rencontrons pas droitement l’essence de la vertu, ni nous en devons étonner, pourvu que nous donnions au rond, c’est-à-dire au plus près que nous pourrons; car c’est une chose que les Saints mêmes n’ont pas su faire en toutes les vertus et n’y a jamais eu que Notre-Seigneur et Notre-Dame qui l’aient pu faire. Les Saints les ont pratiquées avec une différence très grande. Quelle différence, je vous prie, n’y a-t-il pas entre l’esprit de saint Augustin et celui de saint Jérôme ? on le remarque par leurs écrits. Il n’y a rien de plus doux que saint Augustin, ses écrits sont la douceur et suavité même; au contraire, saint Jérôme avait une sévérité étrange, et semblait qu’il fût tout rébarbatif. Voyez-le avec sa grande barbe, sa pierre en main, de laquelle il frappe sa poitrine ; en ses épîtres, il se courrouce quasi toujours. Néanmoins, tous deux étaient grandement vertueux, mais l’un excédait en douceur et l’autre en austérité de vie; tous deux, quoique non pas également ni doux ni rigoureux, ont été de grands Saints. Saint Paul et saint Jean ont été des grands Saints, mais non pas également doux et suaves, car la différence de leurs esprits se fait voir en leurs Epîtres. Saint Jean ne témoigne que suavité et douceur; aussi appelle-t-il toujours mes petits enfants ceux auxquels il écrit, à cause de la grande tendreté qu’il avait pour eux. Saint Paul les aimait d’un amour qui n’était pas sans doute si tendre, mais qui était néanmoins fort et solide. Ainsi nous voyons qu’il ne nous faut pas étonner si nous ne sommes pas également doux et suaves, pourvu que nous aimions de cet amour du coeur notre prochain, selon toute son étendue et comme Notre-Seigneur nous a aimés : c’est à-dire plus que nous-mêmes, le préférant toujours à nous en toutes choses, et ne refusant aucunes choses que nous puissions contribuer 13 pour son utilité, excepté de nous damner, ainsi que nous avons déjà dit. Il faut pourtant tâcher de rendre, autant que nous pouvons, les témoignages extérieurs de notre affection, nous conformant autant que la raison le requiert ou permet avec un chacun : rire avec les riants et pleurer avec ceux qui pleurent b.

b. Rom., XII, 15.

13. faire pour notre part

Je dis qu’il faut témoigner que nous aimons nos Soeurs (et ceci est la seconde partie de la question) sans user de familiarité indécente : la Règle le dit, mais voyons voir ce qu’il faut faire en ceci. Rien autre, sinon que la sainteté paraisse en notre familiarité et témoignage d’amitié, ainsi que dit saint Paul en l’une de ses Epîtres : Saluez-vous, dit-il, les uns les autres, avec le baiser saint c. C’était la coutume d’user de baisers quand les amis se rencontraient ; Notre-Seigneur usait envers ses Apôtres de cette forme de salutation, ainsi que nous apprenons en la trahison de Judas; car il usa de cet artifice pour faire prendre Notre-Seigneur, disant : Celui que je baiserai, c’est celui-là, prenez-le d. Les saints Religieux d’autrefois, lorsqu’ils se rencontraient, disaient : Deo gratias, pour preuve du grand contentement qu’ils recevaient en se voyant l’un l’autre; comme s’ils eussent dit ou voulu dire: Je rends grâce à Dieu, mon cher frère, de la consolation qu’il me donne de vous voir. Ainsi, mes chères Filles, il faut témoigner que nous aimons nos Soeurs et nous plaisons avec elles, pourvu que la sainteté accompagne toujours les témoignages que nous leur rendons de nos affections, et que Dieu n’en puisse non seulement pas être offensé, mais qu’il en puisse être glorifié et loué. Le même saint Paul, qui nous enseigne de faire que nos affections soient témoignées saintement, veut et nous enseigne de le faire gracieusement, car il nous en donne l’exemple : Saluez, dit-il écrivant aux Ro

c. Ibid., XVI, 16; I Cor., XVI. 20: II Cor.. XIII, 12. — d. Matt., XXVI, 48, 49.

mains e, un tel qui sait bien que je l’aime du coeur, et un tel, qui doit être assuré que je l’aime comme mon frère, et en particulier sa mère, qui sait bien qu’elle est la mienne aussi.

Dites-vous, ma chère fille, si vous vous devez soucier de rire au choeur et au réfectoire quand les autres y rient, parce que l’on dit que vous êtes trop sérieuse, ou bien craignant de manquer de cordialité si vous ne le faites ? — A cela je réponds que, quant au choeur, il ne faut nullement contribuer à la joie que les autres y ont quand elles se portent à rire, car ce n’en est pas le lieu. Mais au réfectoire, quand je m’apercevrais que toutes rient, je voudrais rire avec elles; mais s’il y en avait une douzaine qui ne rient point, je ne me mettrais pas en peine de contribuer à la joie des autres.

Il y a toujours un petit mot à dire sur le sujet des aversions, bien que non pas pour nous -arrêter beaucoup, car nous l’avons déjà dit d’autres fois. Il ne se faut pas étonner si. l’on ne rit pas de si bonne grâce que si l’on n’en avait point, non plus que quand on se trouve mal; car en ces deux occasions, pourvu que l’on se sourie 14 un peu et que l’on ne tienne pas sa contenance refrognée quand on nous parle, nous nous devons contenter, car, quand la passion est fort émue, il est bien difficile de faire meilleure mine, au moins avec ceux auxquels nous avons de l’aversion, ou quand le mal nous presse. Or bien, nous avons souventes fois dit ceci, c’est pourquoi il suffit

e. Cap. XVI, 5-13.

14. l’on sourie

que nous sachions qu’il faut marcher selon la partie supérieure en la voie de notre perfection, et ne nous pas soucier des émotions de la partie inférieure; car autrement nous serions en perpétuel chagrin et inquiétude d’esprit et ne ferions pas grand avancement. Il la faut laisser gronder et ne pas suivre ses volontés, faisant toujours régner la raison, qui veut que nous nous surmontions en toutes les occasions pour plaire à Dieu et observer le point de nos Règles qui dit qu’il se faut aimer cordialement.

Vous désirez savoir, ma chère fille, si vous n’oseriez plus témoigner d’affection à une Soeur que vous estimez plus vertueuse, que non pas à une autre ?— A cela je vous dis que, si bien nous sommes obligés d’aimer plus ceux qui sont plus vertueux de l’amour de complaisance, nous ne les devons pas pourtant plus aimer de l’amour de bienveillance, et ne leur devons pas rendre plus de témoignages d’amitié; et cela pour deux raisons. La première est que Notre-Seigneur ne l’a pas fait, ains semble qu’il ait plus aimé les imparfaits que non pas les autres, car il a dit qu’il n’était pas venu pour les justes, ains pour les pécheurs». Ceux qui ont plus besoin de nous, nous les devons assister et leur témoigner notre amour plus particulièrement, car c’est là où nous montrons que nous aimons par charité, et non pas à aimer ceux qui nous donnent plus de consolation que de peine. En ceci il faut faire selon que l’utilité du prochain requiert; mais hors de là, il faut tâcher de faire que nous aimions également, puisque

e. Matt., IX, 13.

Notre-Seigneur n’a pas dit : Aimez ceux qui sont plus vertueux, ains indifféremment : Aimez-vous les uns les autres ainsi que je vous ai aimés f, sans en exclure aucun, pour imparfait qu’il soit.

La seconde raison pour laquelle nous ne devons pas rendre des témoignages d’amitié aux uns plus qu’aux autres, ni ne nous devons pas laisser aller à les aimer davantage, est que nous ne pouvons pas juger quels sont ceux qui sont plus parfaits et qui ont plus de vertus, car les apparences extérieures sont trompeuses, et bien souvent ceux qui nous semblent être les plus vertueux ne le sont pas devant Dieu, qui est celui-là qui seul les peut connaître. Il se peut faire qu’une Soeur laquelle vous verrez chopper fort souvent et commettre prou d’imperfections, sera plus vertueuse et plus agréable à Dieu, ou pour la grandeur du courage qu’elle conserve emmi ses imperfections, ne se laissant point troubler ni inquiéter de se voir si sujette à tomber, ou bien par l’humilité qu’elle en retire et amour de son abjection, que non pas une autre, laquelle aura une douzaine de vertus ou naturelles ou bien acquises, et laquelle aura moins d’exercice et de travail, et, par conséquent, peut-être moins de courage et d’humilité que non pas l’autre que l’on voit être si sujette à faillir. Saint Pierre fut choisi de Notre-Seigneur pour être le chef des Apôtres, quoiqu’il fût grandement sujet à beaucoup d’imperfections, en sorte que à tous propos il en commettait à tort et à travers, suivant ses passions et propres affections (je dis, avant qu’il

f. Ubi supra, p. 66.

eût reçu le Saint-Esprit, car dès lors je n’en parle pas); mais parce que, nonobstant ces défauts, il avait toujours un grand courage et ne s’en étonnait point, Notre-Seigneur le rendit son successeur, et le favorisa par dessus tous les autres, de sorte que nul n’eût eu raison de dire qu’il ne méritait pas d’être tant aimé que saint Jean ou les autres Apôtres, ni qu’il n’était pas si vertueux et agréable à Dieu.

Il faut donc nous tenir en l’affection que nous devons avoir pour nos Soeurs le plus également qu’il se peut, tant pour la première que seconde raison que nous en avons donnée. Toutes doivent savoir que nous les aimons de cet amour du coeur, et partant il n’est pas besoin d’user de tant de paroles, que nous les aimons chèrement, que nous avons certaine inclination à les aimer particulièrement, et que sais-je moi ? choses semblables car, pour avoir une inclination pour l’une plus que pour les autres, l’amour que nous lui portons n’en est pas plus parfait, ains, peut-être, plus sujet au changement à la moindre petite chose qu’elle nous fera. Si tant est qu’il soit vrai que nous ayons de l’inclination à en aimer une plus que l’autre, nous ne nous devons amuser 15 à y penser et encore moins à le lui dire, car nous ne devons pas aimer par inclination, ains nous devons aimer notre prochain ou parce qu’il est vertueux, ou bien par l’espérance que nous avons qu’il le deviendra.

Or, pour bien témoigner que nous l’aimons chèrement, il faut lui procurer tout le bien que nous

15. occuper, perdre le temps

pouvons tant pour l’âme que pour le corps, priant pour lui et le servant cordialement quand l’occasion s’en présente; d’autant que l’amitié qui se termine en des belles paroles n’est pas grand’chose, et n’est pas s’aimer comme Notre.. Seigneur nous a aimés, lequel ne s’est pas contenté de nous assurer qu’il nous aimait, mais a voulu passer plus outre, en faisant tout ce qu’il a fait pour preuve de son amour.

Mais il faut que je dise encore ceci : c’est que, à l’amour cordial est attachée une vertu qui est comme un appendice de cet amour, laquelle est une confiance toute enfantine. Les enfants, quand ils ont une belle plume ou telle autre chose qu’ils estiment jolie, ne sont pas en repos qu’ils n’aient rencontré tous leurs petits compagnons pour leur montrer leur plume et faire qu’ils aient part à leur joie; comme aussi ils veulent qu’ils aient part à leur douleur, car dès lors qu’ils ont un peu de mal au bout du doigt, ou qu’ils ont été piqués d’une abeille, ils ne cessent de le dire à tous ceux qu’ils rencontrent, afin que l’on les plaigne et que l’on souffle un peu sur leur mal. Je ne veux pas dire qu’il faille être tout à fait comme ces enfants, mais je dis ainsi : cette confiance doit faire que les Soeurs ne soient – pas si chiches de communiquer leurs petits biens et petites consolations à leurs Soeurs, non plus que de ne vouloir que leurs imperfections soient remarquées par elles. Je sais bien que si l’on avait quelque grande chose, l’oraison de quiétude, ou que sais-je moi quoi, qu’il ne faudrait pas s’en vanter; mais quant à nos petites consolations, nos petits biens, je voudrais qu’on ne fît pas tant les renchéries et réservées, mais que, quand l’occasion s’en présenterait, non par forme de jactance ou vanterie, ains de simple confiance enfantine, l’on communiquât rondement et naïvement les unes parmi les autres. Et pour ce qui regarde nos défauts, que nous ne nous missions pas en si grande peine de les couvrir, car, pour dire que nous ne les laissons pas voir au dehors, ils n’en sont pas meilleurs pourtant ; les Soeurs ne croiront pas que vous n’ayez point d’imperfections pour cela, ains elles seront peut-être plus dangereuses et plus mauvaises que si elles étaient découvertes et qu’elles vous causassent de la confusion, ainsi qu’elles font à celles qui sont plus légères à les laisser paraître à l’extérieur. Il ne se faut donc point étonner ni décourager de quoi nous commettons des imperfections et des défauts devant nos Soeurs; ains au contraire, il faut être bien aises que nous soyons reconnues pour telles que nous sommes. J’ai fait une faute ou une sottise, il est vrai, mais c’est devant nos Soeurs qui m’aiment chèrement, et partant qui me sauront bien supporter en mon défaut, et en auront plus de compassion sur moi que de passion contre moi. Et par ainsi, cette confiance nourrirait grandement la cordialité et tranquillité de nos esprits, qui sont sujets à se troubler quand nous sommes reconnues défaillantes en quelque chose, pour petite qu’elle soit, comme si c’était grande merveille que de nous voir imparfaits.

Enfin, pour conclusion de ce discours de la cordialité, il se faut toujours ressouvenir 16 que,

16. souvenir, rappeler

pour quelque petit manquement de suavité que l’on commet quelquefois par mégarde, l’on ne se doit pas fâcher, ni juger que l’on n’ait point de cordialité pourtant, car l’on ne laisse pas d’en avoir. Un acte par ci par là, pourvu qu’il ne soit pas fréquent, ne fait pas l’homme vicieux, spécialement quand on a la volonté bonne de s’amender.

[DE L’ESPRIT D’HUMILITÉ]

Ce que vous me demandez maintenant est une grande chose, ma chère fille, à savoir mon, que c’est faire toutes choses en esprit d’humilité, ainsi que nos saintes Constitutions nous ordonnent de faire. Mais avant cela, il faut que je dise quelque chose qui vous le fera mieux entendre.

Il y a différence entre l’orgueil, la coutume de l’orgueil et l’esprit d’orgueil : vous faites un acte d’orgueil, voilà l’orgueil; vous faites des actes d’orgueil à tous propos et à tous rencontres, cela est la coutume de l’orgueil; mais si vous vous plaisez aux actes d’orgueil et vous les recherchez, cela est l’esprit de l’orgueil. De même, il y a différence entre l’humilité, la coutume de l’humilité et l’esprit de l’humilité : car l’humilité est de faire quelque acte pour s’humilier; la coutume est d’en faire à tous rencontres et à toutes occasions qui s’en présentent; mais l’esprit d’humilité est de se plaire en l’humiliation, de rechercher l’abjection et l’humilité emmi toute autre chose, c’est-à-dire que, en tout ce que nous faisons ou désirons, notre but principal soit de nous humilier et avilir, et que nous nous plaisions à rencontrer notre propre abjection en toutes occasions, en aimant chèrement la pensée. Voilà ce que c’est faire toutes choses en esprit d’humilité, et c’est autant que qui dirait, rechercher l’humilité et l’abjection en toutes choses.

Vous demandez si c’est un manquement d’humilité de rire des coulpes que les Soeurs disent, ou du manquement que la lectrice fait à la table. — Hé, nullement, ma chère fille, car le rire est une passion qui s’émeut sans notre consentement, et n’est pas en notre pouvoir de nous en empêcher, d’autant que nous rions et sommes émus à rire pour des occasions imprévues. C’est pourquoi Notre-Seigneur ne pouvait rire, car rien ne lui était imprévu, sachant toutes choses avant qu’elles arrivent, mais oui bien se sourire 17, ce qu’il faisait à dessein. Les fols rient à tous propos, parce que toutes choses les surprennent ne les ayant nullement prévues; mais les sages ne sont pas si légers à rire, parce qu’ils se servent mieux de la considération qui fait que nous prévoyons les choses qui nous doivent arriver. Or cela étant ainsi, ce n’est point contre l’humilité de rire, pourvu néanmoins que l’on ne passe point plus avant, s’entretenant en son esprit ou bien avec quelqu’un du sujet qui nous a émus à rire; car de cela 18 il ne le faut pas faire, surtout quand il s’agit de l’imperfection du prochain. Ce serait contraire à la demande que vous m’avez faite, à savoir, comme l’on doit faire pour conserver ou concevoir en nous une bonne estime du prochain, laquelle ne se peut ni concevoir ni

17. sourire — 18. cela

conserver que par la fidélité à la remarque de ses vertus et à la fuite de ses imperfections; car tandis que nous n’en avons point de charge il ne faut jamais tourner nos yeux de ce côté-là, ni moins notre considération : La charité, dit le saint Apôtre, fuit le mal g.

Il faut interpréter toujours en la meilleure part qu’il se peut ce que nous lui voyons faire, car quant au simple soupçon, il faut entièrement en détourner nos esprits; je veux dire, aux choses douteuses il nous faut persuader que ce n’est point le mal que nous avons aperçu, ains que c’est notre imperfection qui nous cause telle pensée, afin d’éviter les jugements téméraires sur les actions d’autrui, qui est un mal très dangereux et lequel nous devons souverainement détester. L’exemple de saint Joseph est grandement aimable en ce sujet : il voyait Notre-Dame grosse, il ne savait point comme quoi; et néanmoins il ne la voulut jamais juger, ains en laissa le jugement à Dieu. Es choses palpablement mauvaises, il nous en faut avoir compassion et nous humilier des défauts de nos Soeurs comme des nôtres mêmes, et prier Dieu d’un même coeur pour leur amendement, que nous ferions pour le nôtre si nous étions sujettes aux mêmes défauts.

Que nous reste-t-il plus à dire? — Dites-vous comme nous pourrons faire pour acquérir cet esprit d’humilité tel que nous avons dit tantôt? —Hélas! mes chères Filles, il n’y a point d’autre moyen que de considérer la beauté de cette vertu

g. Cf. I Cor., XIII, 5.

19. dans les

et son utilité, pour nous affectionner à la pratiquer fidèlement en toutes occurrences; car il n’y a point d’autre finesse pour l’acquérir que pour toutes les autres vertus, qui ne s’acquièrent que par des actes réitérés.

Maintenant, avant que nous finissions, il faut que je die que nous ne devons pas prendre les choses que nous disons par simple direction comme si elles étaient d’obligation et que l’on n’y dût jamais faire des fautes. Par exemple : ce que nous dîmes dernièrement qu’il fallait manger les viandés que l’on nous donne en même ordre que l’on nous les donne, ne se doit pas entendre rigoureusement; de sorte que si l’on donnait de la bouillie au premier service et qu’il y eût une fille qui ne l’aimât pas chaude, elle la pourrait bien laisser pour attendre qu’elle se refroidît; comme de même celle qui ne l’aimerait pas froide, pensant qu’elle aurait le goût de la colle, la pourrait bien manger chaude. Il ne faut pas se plaindre de notre Père en disant : Il a dit ceci, il a dit cela; car le pauvre Père ne dit pas que l’on se brûle la langue, et si, l’on ne laisse pas de le faire. Il faut aller simplement. Une fille qui serait bien dégoûtée ne devrait pas observer de prendre sans choix, ains devrait prendre ce de quoi elle pourrait le mieux manger. Celles qui feront ceci que nous disons ou que nous dîmes dernièrement feront bien, celles qui ne le voudront pas n’y ont nulle obligation.

De même en est-il pour ce que j’ai dit qu’il faut rendre notre amour si égal envers toutes les Soeurs que nous n’en ayons point plus pour une que pour l’autre: cela veut dire, autant que nous le pourrons, car il n’est pas à notre pouvoir d’avoir autant de suavité en l’amour que nous avons pour les unes, avec lesquelles nous avons moins d’alliance ou de correspondance d’humeur, qu’avec les autres auxquelles nous avons de la sympathie. Le grand saint Bernard, sur les paroles du Psalme h, Ecce quam bonum : Oh! qu’il est bon, dit-il, de voir les frères demeurer par ensemble, car leur union ressemble l’onguent 20 précieux que l’on répandait sur le chef du grand-prêtre Aaron, lequel était composé de toutes les huiles odoriférantes que l’on pouvait rencontrer. Il veut dire ainsi : l’amour cordial que les Religieux ont par ensemble, cette union qu’ils ont entre tous fait un onguent précieux, qui est composé des vertus d’un chacun en particulier; car il n’y a celui, tant chétif qu’il soit, qui n’ait quelques vertus, lesquelles sont comme des huiles odoriférantes; et ces vertus sont unies par l’amour cordial et font un onguent si précieux, qu’il est propre, pour sa bonne odeur, pour être répandu sur le chef du grand-prêtre, qui est Notre-Seigneur. Il répand devant lui une suavité non pareille, et fait que les Soeurs qui demeurent en cette très désirable union, lui sont infiniment agréables et dignes de leur vocation.

h. Ps. CXXXII, 1, 2.

20. ressemble à l’onguent

LE TOUT SOIT A LA LOUANGE ET GLOIRE

DE JÉSUS-CHRIST, DE LA BIENHEUREUSE VIERGE

MARIE ET DU GLORIEUX SAINT JOSEPH.

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CINQUIÈME ENTRETIEN

SUR LE SUJET DE LA GÉNÉROSITÉ

Pour bien entendre que c’est et en quoi consiste cette force et générosité d’esprit que vous me demandez, il faut que je réponde premièrement à une question qui m’a été fort souventes fois faite : savoir mon 1, en quoi consiste la parfaite humilité, d’autant que, en résolvant ce point, je me ferai mieux entendre parlant du second, qui est ce que vous désirez savoir maintenant, en quoi consiste cette force et générosité d’esprit qu’il faut avoir pour être fille de la Visitation.

L’humilité n’est autre chose qu’une parfaite reconnaissance que nous ne sommes rien qu’un pur néant, et nous fait tenir en cette estime de nous-mêmes. Ce que pour mieux entendre, il faut que nous sachions qu’il y a en nous deux sortes de biens : les uns qui sont en nous et de nous, et les autres qui sont en nous, mais non pas de nous. Quand je dis que nous avons des biens qui sont de nous, je ne veux pas dire qu’ils ne viennent de Dieu et que nous les ayons de nous-mêmes, car en vérité, de nous-mêmes nous n’avons autre chose que la misère et le néant : mais je veux dire que ce sont des biens que Dieu a tellement mis en nous qu’ils semblent être de nous; et ces biens sont la santé, les richesses, les sciences que nous

1. à savoir

avons acquises, la beauté et semblables choses. Or, l’humilité nous empêche de nous glorifier et estimer à cause de ces biens, d’autant qu’elle ne fait non plus d’état de tous ces biens que nous venons de nommer que d’un néant et d’un rien; et en effet, cela se doit par raison, n’étant point des biens stables et qui nous rendent plus agréables à Dieu, ains muables et sujets à la fortune. Et qu’il ne soit ainsi, y a-t-il rien de moins assuré que les richesses, qui dépendent du temps et des saisons ? La beauté se ternit en moins de rien : il ne faut qu’une dartre sur le visage pour en ôter l’éclat; et pour ce qui est des sciences, un petit trouble de cerveau nous fait perdre et oublier tout ce que nous en avions. C’est donc avec très grande raison que l’humilité ne fait point d’état de tous ces biens ici; mais d’autant plus qu’elle nous fait abaisser et humilier par la connaissance et reconnaissance de ce que nous sommes de nous-mêmes, comme un rien et un néant, par le peu d’estime qu’elle fait de ce qui est en nous et de nous, elle nous fait estimer grandement d’ailleurs à cause des biens qui sont en nous et non pas de nous, qui sont la foi, l’espérance et le peu d’amour que nous avons, comme aussi une certaine capacité que Dieu nous a donnée de nous unir à lui par le moyen de la grâce; et entre nous autres, de notre vocation, qui nous donne assurance, en tant que nous la pouvons avoir en cette vie, de la possession de la gloire et félicité éternelle. Et cette estime que fait l’humilité de tous ces biens ici, à savoir la foi, l’espérance et la charité, est le fondement de la générosité d’esprit.

Voyez-vous, ces premiers biens dont nous avons parlé, appartiennent à l’humilité pour son exercice, et ces seconds à la générosité. L’humilité croit de ne pouvoir rien, eu égard à la connaissance de notre pauvreté et faiblesse, en tant que de nous-mêmes; et au contraire, la générosité nous fait dire avec saint Paul : Je puis tout en Celui qui me conforte a 2. L’humilité nous fait défier de nous-mêmes, et la générosité nous fait confier en Dieu. Voyez-vous, ces deux vertus d’humilité et de générosité sont tellement jointes et unies l’une avec l’autre qu’elles ne sont jamais ni ne peuvent être séparées. Il y en a qui s’amusent 3 à certaine fausse et niaise humilité qui les empêche de regarder rien 4 en eux qui soit bon. Ils ont grand tort; car les biens que Dieu met en nous veulent être reconnus, estimés et grandement honorés, et non pas tenus au même rang de la basse estime que nous devons faire de ceux qui sont en nous et qui sont de nous. Non seulement les vrais chrétiens ont reconnu qu’il fallait regarder ces deux sortes de biens qui sont en nous, les uns pour nous humilier, et les autres pour glorifier la divine Bonté qui nous les a donnés, mais aussi les philosophes; car cette parole qu’ils disent : « Connais-toi toi-même, » se doit entendre de non seulement reconnaître notre vileté et misère, ains aussi reconnaître l’excellence et la dignité de nos âmes, lesquelles sont capables d’être unies à la Divinité par la divine Bonté, qui a mis en nous un certain instinct lequel nous

a. Philip., IV, 13.

2. fortifie — 3. perdent le temps — 4. ne rien regarder

fait toujours tendre et prétendre à cette union en laquelle consiste tout notre bonheur.

L’humilité qui ne produit point la générosité est indubitablement fausse. Après qu’elle a dit Je ne puis rien, je ne suis rien qu’un pur néant, elle cède tout incontinent la place à la générosité, laquelle dit : Il n’y n ni peut avoir rien que je ne puisse, d’autant que je mets toute ma confiance en Dieu qui peut tout; et dessus cette confiance elle entreprend courageusement de faire tout ce qu’on lui commande ou conseille, pour difficile qu’il soit. Et je vous puis assurer que, comme elle ne juge pas même que faire des miracles lui soit impossible, lui étant commandé, si elle se met en la pratique en simplicité de coeur, Dieu en fera, plutôt que de manquer de lui donner le pouvoir d’accomplir son entreprise, vu que ce n’est point par la confiance qu’elle a en ses propres forces qu’elle l’entreprend, ains fondée sur l’estime qu’elle fait des dons que Dieu lui a faits.

Elle fait ce discours en elle-même : Si Dieu m’a appelée à un état de perfection si haut qu’il n’y en a point de plus relevé en cette vie, qu’est-ce qui me pourra empêcher d’y parvenir, puisque je suis très assurée que Celui qui a commencé l’oeuvre de ma perfection la parfera b ? Mais prenez garde que tout ceci se fait sans aucune présomption, d’autant que cette confiance n’empêche pas que nous ne nous tenions sur nos gardes de crainte de faillir; ains elle nous rend plus attentives sur nous-mêmes, plus vigilantes et soigneuses de faire ce qui nous peut servir pour l’avancement de notre perfection.

b. Philip., I, 6.

L’humilité n’est pas seulement de nous défier de nous-mêmes, ains aussi de nous confier en Dieu; la défiance de nous et de nos propres forces produit la confiance en Dieu, et de cette confiance naît la générosité d’esprit dont nous parlons. La très sainte Vierge Notre-Dame nous a montré un exemple de ceci très remarquable lorsqu’elle prononça ces mots: Voici la servante du Seigneur, me soit fait selon votre parole c; en ce qu’elle dit qu’elle est servante du Seigneur, elle fait un acte d’humilité le plus grand qu’il se pût jamais faire, d’autant qu’elle oppose aux louanges que l’Ange lui donne, qu’elle sera mère de Dieu, que l’enfant qui sortira de ses entrailles sera appelé le Fils du Très-Haut d, dignité plus grande que l’on eût pu jamais imaginer, elle oppose, dis-je, à toutes ces louanges et grandeurs, sa bassesse et son indignité, disant qu’elle est servante du Seigneur. Mais prenez garde que dès qu’elle a rendu le devoir à l’humilité, tout incontinent elle fait une pratique de générosité très excellente, disant : Me soit fait selon ta parole. Il est vrai, voulait-elle dire, que je ne suis nullement capable de cette grâce, eu égard à ce que je suis de moi-même, mais en tant que ce qui est de bon en moi est de Dieu et que ce que vous me dites est sa très sainte volonté, je crois qu’il se peut et qu’il se fera; et partant, sans aucun doute, elle dit : Me soit fait ainsi que vous dites.

Il se fait fort peu d’actes de vraie contrition, d’autant qu’après s’être humiliés et confondus devant la divine Majesté en considération de nos

c. Luc., I, 38. — d. Ibid., v. 32.

grandes infidélités, nous ne venons pas à faire cet acte de confiance, nous relevant le courage par une assurance que nous devons avoir que la divine Bonté nous donnera sa grâce pour désormais être fidèles et correspondre plus parfaitement à son amour. Après cet acte de confiance, se devrait immédiatement faire celui de générosité, disant Puisque je suis très assurée que la grâce de Dieu ne me manquera point, je veux encore croire qu’il ne permettra pas que je manque à correspondre à sa grâce; car l’on peut faire cette réplique: Si je manque à la grâce, elle me manquera. — Il est vrai. — Mais si c’est ainsi, qui m’assurera que je ne manquerai point à la grâce désormais, puisque je lui ai manqué tant de fois par le passé?

— La générosité fait que l’âme dit hardiment et sans rien craindre : Non, je ne serai plus infidèle à Dieu; parce qu’elle ne sent en son coeur nulle volonté de l’être, partant elle entreprend sans rien craindre tout ce qu’elle sait qui la peut rendre plus agréable à Dieu, sans exception d’aucune chose; et entreprenant tout, elle croit de pouvoir tout, non d’elle-même, ains en Dieu auquel elle jette toute sa confiance, et pour lequel elle fait et entreprend tout ce qu’on lui commande ou conseille.

Mais vous me dites s’il n’est jamais permis de douter de n’être pas capable de faire les choses qui nous sont commandées. A cela je réponds que la générosité d’esprit ne nous permet jamais de le faire. Mais je désire que vous entendiez ceci comme j’ai’ accoutumé 5 de vous dire

5. j’ai coutume

ordinairement, qu’il faut distinguer la partie supérieure de notre âme d’avec l’inférieure. Ce que je dis donc, que la générosité ne nous permet point de douter, c’est quant à la partie supérieure, car il se pourra bien faire que l’inférieure sera toute pleine de ces doutes et aura beaucoup de peine de recevoir la charge que l’on vous donne; mais de tout cela, l’âme qui est généreuse s’en moque et n’en fait nul état, ains se met simplement en l’exercice de cette charge, sans dire une seule parole, ni faire nulle action pour témoigner le sentiment qu’elle a de son incapacité. Mais nous autres, nous sommes si aises de témoigner que nous sommes bien humbles et que nous avons une basse estime de nous-mêmes, et semblables choses qui ne sont rien moins que la vraie humilité, laquelle ne nous permet jamais de résister au jugement de ceux que Dieu nous n donnés pour nous conduire.

J’ai mis un exemple qui est à mon sujet et qui est fort remarquable dans le livre de l’Introduction : c’est du roi Achaz d, lequel étant réduit à une très grande affliction par la rude guerre que lui faisaient deux autres rois, lesquels avaient assiégé Jérusalem, Dieu commanda au prophète Isaïe de l’aller consoler de sa part, et lui promettre qu’il emporterait 6 la victoire et demeurerait triomphant de ses ennemis. Et Isaïe lui dit que, pour preuve de la vérité de ce qu’il disait, il demandât à Dieu un signe du ciel ou bien en la terre, et qu’il le lui donnerait. Lors, Achaz se méfiant

d. Is., VII, 3-12.

6. remporterait

de la bonté et libéralité de Dieu, dit : Non, je ne le ferai pas, d’autant que je ne veux pas tenter Dieu. Mais le misérable ne dit pas cela pour l’honneur qu’il portât à Dieu, car au contraire, il refusait de l’honorer, parce que Dieu voulait être glorifié en ce temps-là par des miracles, et Achaz refusait de lui en demander un qu’il lui avait signifié qu’il désirait de faire. Il offensa Dieu en refusant d’obéir au Prophète qu’il lui avait envoyé pour lui signifier sa volonté.

Nous devons donc ne mettre jamais en doute que nous ne puissions faire ce qui nous est commandé, d’autant que ceux qui nous commandent connaissent bien notre capacité. — Mais vous me dites que, possible, vous avez beaucoup plus de misère intérieure et de grandes imperfections que vos Supérieurs ne connaissent pas, et qu’ils se fondent seulement sur les apparences extérieures par lesquelles vous avez peut-être trompé leur esprit. — Je vous dis qu’il ne vous faut pas toujours croire quand vous dites, poussées peut-être d’un peu de découragement, que vous êtes tant misérables et remplies de tant d’imperfections; non plus qu’il ne faut pas croire que vous n’en ayez point quand vous n’en dites rien, vous êtes ordinairement telles que vos oeuvres vous font paraître. Vos vertus se connaissent par la fidélité que vous avez à les pratiquer, et de même les imperfections se reconnaissent par les actes. L’on ne saurait, pendant qu’on ne sent point la malice en son coeur, tromper l’esprit des Supérieurs.

Mais vous me pourriez dire que l’on voit tant de Saints qui ont fait tant de résistance pour ne pas recevoir les charges qu’on leur voulait donner. Or, ce qu’ils en ont fait n’a pas été seulement à cause de la basse estime qu’ils faisaient d’eux-mêmes, mais principalement à cause de ce qu’ils voyaient que ceux qui les voulaient mettre en ces charges se fondaient sur des vertus apparentes, comme sont les jeûnes, les aumônes, les pénitences et âpretés du corps, et non sur les vraies vertus intérieures qu’ils tenaient encloses 7 et couvertes sous la très sainte humilité; ils étaient poursuivis et recherchés par des peuples qui ne les connaissaient point que par réputation. Il serait, ce semble, permis de faire un peu de résistance; mais savez-vous à qui? à une fille de Dijon, par exemple, à qui une supérieure d’Annecy enverrait le commandement d’être Supérieure, ne l’ayant jamais vue ni connue. Mais une fille de céans, à qui on ferait le même commandement, ne devrait jamais se mettre en devoir d’apporter aucune raison pour témoigner qu’elle répugne au commandement (je dis toujours quant à la partie supérieure); ains se devrait mettre en l’exercice de sa charge avec autant de paix et de courage comme 8 si elle se sentait fort capable de s’en bien acquitter. Mais j’entends bien la finesse : c’est que nous craignons de n’en pas sortir à notre honneur; nous avons notre réputation en si grande recommandation, que nous ne voulons être tenues pour apprenties en l’exercice de nos charges, ains pour maîtresses qui ne font jamais de fautes.

7. cachées — 8. que

Vous entendez donc assez bien ce que c’est l’esprit de force et générosité que nous avons tant d’envie qui 9 soit céans, afin d’en bannir toutes niaiseries et tendretés fades et pleureuses, qui ne servent qu’à nous arrêter en notre chemin et nous empêchent de faire progrès en la perfection. Ces tendretés se nourrissent des vaines réflexions que nous faisons sur nous-mêmes, principalement quand nous avons bronché en notre chemin par quelque faute; car céans, par la grâce de Dieu, l’on ne tombe jamais du tout 10, nous ne l’avons encore point vu, mais l’on bronche et, au lieu de s’humilier tout doucement et puis se relever courageusement, comme nous avons dit, l’on entre en la considération de sa pauvreté, et dessus cela, on commence à s’attendrir sur soi-même : Hé, mon Dieu, que je suis misérable! je ne suis propre à rien. Et par après l’on passe au découragement qui nous fait dire: Oh non, il ne faut plus rien espérer de moi, je ne ferai jamais rien qui vaille, c’est perdre le temps que de me parler; et dessus cela, nous voudrions quasi que l’on nous laissât, comme si l’on était- bien assuré de ne pouvoir jamais rien gagner avec nous. Mon Dieu, que toutes ces choses sont éloignées de l’âme qui est généreuse, et qui fait une grande estime, comme nous avons dit, des biens que Dieu a mis en elle! Car elle ne se trouble point, ni de la difficulté de ce qu’elle a à faire, ni de la grandeur de l’oeuvre, ni de la longueur du temps qu’il y faut employer, ni enfin du retardement 11 qu’elle

9. tant envie qu’il — 10. tout à fait — 11. retard, action de différer

voit à la perfection de l’oeuvre qu’elle a entreprise.

Les Filles de la Visitation sont toutes appelées à une grande perfection, leur entreprise est la plus haute et la plus relevée que l’on saurait penser; d’autant qu’elles n’ont pas seulement prétention de s’unir à la volonté de Dieu, comme doivent avoir tous les chrétiens, mais de plus elles prétendent de s’unir à ses désirs, voire même à ses intentions, je dis avant qu’elles soient presque signifiées; et s’il se pouvait penser quelque chose de plus parfait, qu’il se pût trouver un degré de plus grande perfection que de se conformer à la volonté de Dieu, à ses désirs et à ses intentions, elles l’entreprendraient sans doute, puisqu’elles ont une vocation qui les oblige à cela. Et partant, la dévotion de céans doit être une dévotion forte et généreuse, comme nous avons dit plusieurs fois.

Mais outre ce que nous avons dit de cette générosité, il en faut dire encore ceci, qui est que l’âme qui la possède reçoit également les sécheresses comme les tendretés des consolations, les ennuis intérieurs, les tristesses, les accablements d’esprit, pour grand que tout cela puisse être, comme les ferveurs, les prospérités d’un esprit bien plein de paix et de tranquillité. Et cela, parce qu’elle considère que Celui qui lui a donné les consolations est Celui-là même qui lui envoie les unes et les autres, poussé d’un même amour qu’elle reconnaît être très grand, parce que en l’affliction intérieure et de l’esprit il prétend de la tirer 12 à une très grande perfection, qui est

12. l’entraîner

l’abnégation de toutes sortes de consolations en cette vie, demeurant très assurée que Celui qui l’en prive ici-bas ne l’en privera point éternellement là-haut au Ciel.

Mais vous me dites que l’on ne peut pas, emmi ces grandes ténèbres, faire ces considérations, vu qu’il vous semble que vous ne pouvez pas seulement dire une parole à Notre-Seigneur. — Certes, vous avez raison de dire qu’il vous semble, d’autant qu’en vérité cela n’est pas. Le sacré Concile de Trente n déterminé cela, et nous sommes obligés de croire que Dieu et sa grâce ne nous abandonnent jamais en telle sorte que nous ne puissions recourir à sa Bonté et protester que, contre tout trouble de notre âme, nous voulons être tout à lui et que nous ne le voulons point offenser. Mais remarquez que tout ceci se fait en la suprême partie de notre âme; et parce que notre partie inférieure n’en aperçoit rien et demeure toujours en sa peine, c’est cela qui nous trouble et qui nous fait estimer bien misérables et sur cela, nous commençons à nous attendrir dessus nous-mêmes, comme si c’était une chose bien digne de compassion que de nous voir sans consolations. Hé, pour Dieu! considérons que Notre-Seigneur et notre Maître a bien voulu être exercé par des ennuis intérieurs, mais d’une façon incomparable. Ecoutez ces paroles qu’il dit sur la Croix : Mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné e? Il était réduit à l’extrémité, car il n’y avait que de la fine pointe 13 de son esprit qui ne fût accablée de

e. Matt., XXVII, 46.

13. la partie suprême

langueurs ; aussi parla-t-il langoureusement. Mais remarquez qu’il se prend à parler à Dieu, pour nous montrer qu’il ne nous serait pas impossible de le faire.

Vous voulez savoir ce qui est mieux en ce temps-là, de parler à Dieu de notre peine et de notre misère, ou bien de lui parler de quelque autre chose ?— Je vous dis que, en ceci comme en toutes sortes de tentations, il est mieux de divertir notre esprit de son trouble et de sa peine, parlant à Dieu de quelque autre chose, que non pas de lui parler de notre douleur; car, indubitablement, si nous le voulons faire, ce ne sera point sans l’agrandir tout de nouveau par le moyen d’un attendrissement que nous ferons sur notre coeur, notre nature étant telle qu’elle ne peut voir ses douleurs sans en avoir une grande compassion. — Mais vous me dites que, si vous n’y faites point d’attention, vous ne vous en souviendrez pas pour le dire. — Et qu’importe? Nous sommes certes comme les enfants, lesquels sont si aises d’aller dire à leur mère qu’ils ont été piqués d’une abeille, afin que la mère les plaigne et souffle sur le mal qui est déjà guéri; car nous voulons aller dire à notre Mère que nous avons été bien affligées, et agrandir notre affliction en la racontant tout par le menu, sans oublier une petite circonstance qui nous peut~ faire un peu plaindre. Or ne voilà pas des enfances très grandes ? Si nous avons commis quelque infidélité, bon de le dire ; si nous avons été fidèles, il le faut aussi dire, mais courtement, sans exagérer ni l’un ni l’autre, car il faut tout dire à ceux qui ont la charge de nos âmes.

Vous dites à cette heure que lorsque vous avez eu quelque grand sentiment de colère ou bien quelque autre sorte de tentation, qu’il vous vient toujours du scrupule si vous ne vous confessez. Il le faut faire en votre revue, mais non pas par manière de confession, ains pour tirer instruction comme l’on s’y doit comporter : je dis quand l’on ne voit pas clairement d’avoir donné quelque sorte de consentement; car si vous allez dire : Je m’accuse de quoi, durant deux jours, j’ai eu des grands mouvements de colère, mais je n’y ai pas consenti, vous dites vos vertus au lieu de dire vos défauts. — Mais il me vient en doute que je n’y ai fait quelque faute. — Il faut regarder mûrement si ce doute n quelque fondement; peut-être, environ un quart d’heure, durant ces deux jours, vous avez été un peu négligente à vous divertir de votre sentiment : si cela est, dites tout simplement que vous avez été négligente, durant un quart d’heure, à vous divertir d’un mouvement de colère que vous avez eu, sans ajouter que la tentation a duré deux jours, si ce n’est que vous le vouliez dire ou pour tirer de l’instruction de votre confesseur, ou bien pour ce qui est de vos revues, et alors il est très bon de le dire; mais pour les confessions ordinaires il serait mieux de n’en point parler, puisque vous ne le faites que pour vous satisfaire; et si bien il vous en vient un peu de peine en ne le faisant pas, il la faut souffrir , comme une autre à laquelle vous ne pourriez pas mettre remède.

VIVE JÉSUS

LA GLORIEUSE VIERGE NOTRE DAME ET LE GLORIEUX SAINT JOSEPH !

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SIXIÈME ENTRETIEN

SUR LE SUJET DES FONDATIONS 1

(DE L’ESPÉRANCE)

Entre les louanges que les Saints donnent à Abraham, saint Paul relève celle-ci au-dessus de toutes les autres, de ce qu’il espéra contre toute espérance a. Dieu lui avait promis que sa génération serait multipliée comme les étoiles du ciel et les sablons de la mer b, et cependant il reçut le commandement de tuer son fils Isaac c. Le pauvre Abraham ne perd point son espérance pourtant, ains il espère contre l’espérance même, que si bien il obéit au commandement qui lui est fait de tuer son fils, il ne lairra 2 pas pourtant de lui tenir parole. Grande certes fut son espérance, car il ne voyait rien en aucune façon sur quoi il la pût appuyer, sinon sur la parole que Dieu lui avait donnée. Oh que c’est un vrai et solide fondement que la parole de Dieu, car elle est infaillible. Abraham sort donc pour accomplir la volonté de Dieu avec une simplicité non pareille, car il ne fit non plus de considération ni de réplique que

a. Rom., IV,18.— b. Gen., XV, 5 ;XXII, 17.— c. Ibid.,XXII,2.

1. C’est le départ de la Mère Claude-Agnès Joly de la Roche et de plusieurs autres Religieuses de la Visitation d’Annecy, envoyées en juillet 1620 à la fondation du Monastère d’Orléans, qui fournit à saint François de Sales l’occasion de faire cet Entretien.

2. laissera

lorsque Dieu lui dit qu’il sortît de sa terre et de sa parenté d, et qu’il allât au lieu qu’il lui montrerait, sans le lui spécifier, afin qu’il s’embarquât plus simplement dans la barque de sa divine providence. Marchant donc trois jours et trois nuits avec son pauvre Isaac, lequel étant chargé du bois pour le sacrifice, il demanda à son père où était l’holocauste; à quoi le bon Abraham répondit : Mon fils, le Seigneur y pourvoira e. O mon Dieu, que nous serions heureux si nous pouvions nous accoutumer à faire cette réponse à nos coeurs lorsqu’ils sont en souci de quelque chose : Le Seigneur y pourvoira; et qu’après cela nous n’eussions plus d’anxiété, de trouble ni d’empressement, non plus qu’Isaac! car il se tut, croyant que le Seigneur y pourvoirait, ainsi que son père lui avait dit.

Grande est certes la confiance que Dieu requiert que nous ayons en son soin paternel et en sa divine providence. Mais pourquoi ne l’aurons-nous pas, vu que jamais personne n’y a pu être trompé ? Nul ne se confie en Dieu, qui ne retire les fruits de sa confiance. Je dis ceci entre nous autres, car quant aux gens du monde, bien souvent leur confiance est accompagnée de présomption; c’est pourquoi elle n’est de nulle valeur devant Dieu. Considérons, je vous supplie, ce que Notre-Seigneur et notre Maître dit à ses Apôtres pour établir en eux cette sainte et amoureuse confiance: Je vous ai envoyés par le monde sans besace, sans argent et sans nulles provisions, soit pour vous nourrir, soit pour vous vêtir;

d. Gen., XII, 1. — e. Ibid., XXII, 6-8.

quelque chose vous a-t-elle manqué ? Ils dirent Non j. Allez, leur dit-il, et ne pensez point à ce que vous mangerez ou boirez, ni de quoi vous vous vêtirez g, ni même ce que vous aurez à dire devant les grands seigneurs et magistrats des provinces par où vous passerez; car en chaque occasion votre Père céleste vous pourvoira de tout ce qui vous sera nécessaire. Ne pensez point à tout ce que vous aurez à dire h. — Mais je suis si incivile, dites-vous, je ne sais point comme il faut traiter avec les grands, je n’ai point de doctrine. —C’est tout un, allez et vous confiez en Dieu, car il a dit i que quand bien la femme oublierait son enfant, si ne nous oubliera-t-il jamais, car il nous porte gravés sur son coeur et sur ses mains. Pensez-vous que Celui qui a bien soin de pourvoir de nourriture aux 3 oiseaux du ciel et aux animaux de la terre, qui ne sèment ni ne recueillent j, vienne jamais à oublier de pourvoir de tout ce qui sera nécessaire à l’homme 4 qui se confiera pleinement en sa providence, puisque l’homme est capable d’être uni à Dieu notre souverain Bien?

Ceci, mes très chères Soeurs, m’a semblé être bon à vous dire sur le sujet de votre départ; car si bien vous n’êtes pas capables de la dignité apostolique à cause de votre sexe, vous êtes néanmoins capables de l’office apostolique, à cause du mérite apostolique. Mais pour ne pas user de ce mot de mérite entre nous autres (car j’ai toujours

f. Luc., XXIX, 35, 36.— g. Ibid., XXX, 22, 29. — h. Ibid., v. 11 ; Matt., X, 19, 20.— i. Is., XLIX, 15, 16.— j. Matt., VI, 26; Luc., XXI, 24.

3. les — 4. nécessaire l’homme

un peu de répugnance à me servir de ce mot-là pour nous exciter au bien), je vous dirai que vous pouvez rendre autant de service à Dieu en certaine façon, et procurer l’agrandissement de sa gloire comme les Apôtres. Certes, mes chères Filles, ceci vous doit être un motif de grande consolation, de voir qu’il se veuille servir de vous pour une oeuvre si excellente que celle à laquelle vous êtes appelées, et vous vous en devez tenir grandement honorées devant la divine Majesté. Car, qu’est-ce que Dieu désire de vous sinon ce qu’il ordonna à ses Apôtres (et c’est pourquoi il les envoya par le monde), qui n’était autre chose que ce que Notre-Seigneur même était venu faire en ce monde, qui fut pour donner la vie aux hommes ? et non seulement cela, dit-il, mais afin qu’ils vécussent d’une vie plus abondante k et qu’ils reçussent une vie meilleure, ce qu’il a fait en leur donnant sa grâce. Les Apôtres furent envoyés de Notre-Seigneur par toute la terre pour le même sujet, car Notre-Seigneur leur dit l : Ainsi que mon Père m’a envoyé, je vous envoie ; allez et donnez la vie aux hommes. Mais ne vous contentez pas de cela : faites qu’ils vivent d’une vie plus parfaite par le moyen de la doctrine que vous leur enseignerez ; ils auront la vie en croyant à ma parole que vous leur exposerez, mais ils auront une vie plus abondante par le moyen du bon exemple que vous leur donnerez. Et n’ayez nul souci si votre travail sera suivi du fruit que vous en prétendez. car ce n’est pas à vous que l’on demandera le fruit, ains seulement si vous vous serez

k. Joan., X, 10. — l. Ibid., XX, 21.

employés fidèlement à bien cultiver ces terres stériles et desséchées; l’on ne vous demandera pas si vous avez recueilli, ains seulement. si vous avez eu soin de bien ensemencer.

De même, mes chères Filles, êtes-vous maintenant commandées 5 d’aller ça et là en divers lieux, pour faire que les âmes aient la vie et qu’elles vivent d’une meilleure vie: car, qu’est-ce que vous allez faire, sinon tâcher de donner connaissance de la perfection de votre Institut, et par le moyen de cette connaissance, attirer plusieurs à embrasser toutes les observances qui y sont comprises et encloses 6 ? Mais, dites-moi, sans prêcher, conférer les Sacrements et remettre les péchés, comme faisaient les Apôtres, n’est-ce pas donner la vie aux hommes? mais, pour parler plus clairement, aux filles, puisque peut-être cent et cent filles qui se retireront à votre exemple dans votre Religion, se fussent perdues demeurant au 7 monde, lesquelles iront jouir au Ciel, pour toute l’éternité, de la félicité éternelle. Et n’est-ce pas par votre moyen que la vie leur sera donnée? Mais de plus, ne sera-ce pas par votre moyen qu’elles vivront d’une vie plus parfaite et agréable à Dieu, vie qui les rendra plus capables de s’unir plus parfaitement à la divine Bonté, puisqu’elles recevront de vous les instructions nécessaires pour acquérir le vrai et pur amour de Dieu, qui est cette vie plus abondante que Notre-Seigneur est venu apporter aux hommes? J’ai apporté le feu en la terre, qu’est-ce que je demande ou que je

5. vous fait-on maintenant le commandement, vous donne-t-on l’ordre — 6. renfermées — 7. dans le

prétends sinon qu’il brûle m ? Et en un autre endroit, il commande que le feu brûle incessamment sur son autel n et que pour cela il ne soit jamais éteint, pour montrer avec quelle ardeur il désire que le feu de son amour soit toujours allumé sur l’autel de notre coeur. O Dieu, quelle grâce est celle que Dieu vous fait! Il vous rend apôtresses, non en la dignité, mais en l’office et au mérite. Vous ne prêcherez pas, car votre sexe ne le permet pas, bien que sainte Madeleine et sainte Marthe sa soeur l’aient fait; mais vous ne laisserez pas d’exercer l’office apostolique en la communication de votre Institut et manière de vie, ainsi que je viens de dire.

Allez donc, pleines de courage, faire ce à quoi vous êtes appelées, mais allez en simplicité ; s’il vous arrive des appréhensions, dites à votre âme : Le Seigneur y pourvoira o ; si les considérations de votre faiblesse vous travaillent, jetez-vous en Dieu et vous confiez en lui. Les Apôtres, pour la plupart, étaient pêcheurs et ignorants; Dieu les rendit saints selon qu’il était nécessaire pour la charge qu’il leur voulait donner. Confiez-vous en lui, appuyez-vous sur sa providence et n’ayez peur de rien. Ne dites pas : Je n’ai point de talent pour bien parler. N’importe, allez sans soin et sans retours, car Dieu vous donnera ce que vous aurez à dire et à faire quand il en sera temps. Que si vous n’avez point de vertu, ou que vous n’en aperceviez point en vous, ne vous mettez pas en peine; car si vous entreprenez pour la gloire de Dieu et pour satisfaire à

m. Luc., XII, 49. — n. Levit., VI, 12. — o. Gen., XXII, 8.

l’obéissance la conduite des âmes ou quel autre exercice quel qu’il soit, Dieu aura soin de vous et sera obligé de vous pourvoir de tout ce qui vous sera nécessaire, tant pour vous que pour celles que Dieu vous donnera en charge.

Il est vrai, c’est une chose de grande conséquence et de grande importance que celle que vous entreprenez, mais pourtant vous auriez tort si vous n’en espériez un bon succès, vu que vous ne l’entreprenez pas par votre choix, ains pour satisfaire à l’obéissance. Sans doute, nous avons grand sujet de craindre quand nous recherchons les charges et les offices, soit en Religion, soit ailleurs, et qu’elles nous sont données sur notre poursuite; mais quand cela n’est point, ployons humblement le col 8 sous le joug et acceptons de bon coeur le fardeau ; humilions-nous, car il le faut toujours faire, mais ressouvenons-nous 9 toujours d’établir la générosité sur les actes de l’humilité, car autrement ces actes ne vaudraient rien.

J’ai un extrême désir de graver en vos coeurs et en vos esprits une maxime qui est d’une utilité non pareille: Ne demander rien et ne refuser rien; recevez ce que l’on vous donnera, et ne demandez point ce que l’on ne vous voudra pas donner en cette pratique vous trouverez la paix pour vos âmes p. Oui, mes très chères Soeurs, tenez vos coeurs en cette sainte indifférence à recevoir tout ce que l’on vous donnera et à ne point désirer ce que l’on ne vous donnera pas. Je vous dis en un mot, ne désirez rien, ains laissez-vous vous-

p. Matt., XX, 29.

8. cou — 9. souvenons-nous

mêmes et toutes vos affaires, pleinement et parfaitement, au soin de la divine Providence; laissez-lui faire de vous tout de même que les enfants se laissent gouverner à leurs nourrices : qu’elle vous porte sur le bras droit ou sur le gauche, laissez-lui faire, car un enfant ne s’en formaliserait point; qu’elle vous couche ou qu’elle vous lève, laissez-lui faire, car c’est une bonne mère qui sait mieux ce qu’il vous faut que vous-mêmes. Je veux dire, si la divine Providence permet qu’il vous arrive des afflictions, des contradictions ou des mortifications, ne les refusez point, ains acceptez-les de bon coeur, amoureusement et tranquillement; que si elle ne vous en envoie point ou qu’elle ne permette pas qu’il vous en arrive, ne les désirez point, ni ne les demandez point. De même, s’il vous arrive des consolations, recevez-les avec esprit de gratitude et de reconnaissance envers la divine Bonté; si vous n’en avez point, ne les désirez point, ains tâchez de tenir votre coeur préparé pour recevoir les divers évènements de la divine Providence, et d’un même coeur, autant qu’il se peut; car il faut toujours savoir qu’il y a deux vouloirs et non vouloirs, dont l’un ne doit nullement être regardé: c’est celui qui tire à la sensualité. Si l’on vous donne des obéissances en Religion qui vous semblent dangereuses, comme sont les supériorités, ne les refusez pas ; si l’on ne vous en donne point, ne les désirez point, et ainsi de toute autre chose. Vous ne sauriez croire, sans en voir l’expérience, combien cette pratique apportera de profit à vos âmes; car au lieu de nous amuser à désirer ces moyens et puis ces autres pour nous perfectionner, nous nous appliquerons plus simplement et fidèlement à ceux que nous rencontrerons en notre chemin.

Jetant mes yeux sur le sujet de votre départ et sur les ressentiments 10 inévitables que vous aurez toutes en vous séparant les unes des autres, j’ai pensé que je vous devais dire quelque petite chose qui pût amoindrir cette douleur; non que je veuille dire qu’il ne soit loisible de pleurer un peu, car il le faut faire, d’autant qu’on ne s’en pourrait pas tenir, ayant demeuré si doucement et amoureusement déjà assez longtemps assemblées dans la pratique des mêmes exercices, ce qui a tellement uni vos coeurs, qu’ils ne peuvent sans doute souffrir nulle division ni séparation. Aussi, mes très chères Filles, ne serez-vous point divisées ni séparées, car toutes s’en vont et toutes demeurent : celles qui s’en vont demeurent et celles qui demeurent s’en vont. Celles qui demeurent s’en vont, non en leurs personnes, ains en la personne de celles qui s’en vont; et de même celles qui s’en vont, demeurent en la personne de celles qui demeureront. C’est un des principaux fruits de la Religion que cette sainte union qui se fait par la charité, union qui est telle que de plusieurs coeurs il n’en est fait qu’un, et de plusieurs membres il n’en est fait qu’un corps q : tous sont tellement faits un en Religion, que tous les Religieux d’un même Ordre ne sont qu’un même Religieux. Par exemple : tous sont supérieurs en

q. Cf. Act., IV, 32.

10. regrets

la personne du Supérieur, comme de même tous sont cuisiniers en la personne du cuisinier; toutes les Soeurs de céans sont sacristaines en la personne de la Sacristaine, et ainsi de tous les autres offices. Les Soeurs domestiques chantent l’Office divin en la personne de celles qui sont dédiées pour le faire, comme celles qui le font apprêtent le dîner en la personne de celles qui l’apprêtent. Et pourquoi cela? La raison en est toute évidente, d’autant que si celles qui sont au choeur pour chanter les Offices n’y étaient pas, les autres seraient à leur place; s’il n’y avait point de Soeurs domestiques pour apprêter le dîner, les Soeurs du choeur y seraient employées; si une telle Soeur n’était pas Supérieure, il y en aurait une autre. De même, celles qui s’en vont demeurent et celles qui demeurent s’en vont, car si celles qui sont nommées pour s’en aller ne le pouvaient pas faire, celles qui demeurent s’en iraient en leur place.

Mais ce qui nous doit faire aller et demeurer de bon coeur, mes chères Filles, c’est la certitude presque infaillible que nous devons avoir que cette séparation ne se fait que quant au corps, car quant à l’esprit, nous demeurerons toujours très uniquement unis. C’est peu de chose que cette séparation corporelle, aussi bien la faudra-t-il faire un jour, veuillons-le ou non; mais la séparation des coeurs et désunion des esprits, c’est cela seul qui est à redouter.

Or, quant à nous autres, non seulement nous demeurerons toujours unis par ensemble, mais bien plus, car notre union s’ira toujours perfectionnant dans les doux et aimables liens de la charité et sera toujours de plus en plus renouée à mesure que nous nous avancerons en la voie de notre propre perfection r, car nous rendant plus capables de nous unir à Dieu, nous nous unirons davantage les unes aux autres; et à chaque Communion que nous ferons notre union sera rendue plus parfaite, car nous unissant avec Notre-Seigneur nous demeurerons toujours plus unies ensemble aussi la réception sacrée de ce Pain céleste et de ce très adorable Sacrement, s’appelle Communion, c’est-à-dire commune union. O Dieu, quelle union est celle qu’il y a entre chaque Religieux d’un même Ordre! union telle, que les biens spirituels sont autant pèle-mêlés 12 et réduits en commun comme les biens extérieurs. Les Religieux n’ont rien en particulier, à cause du voeu sacré qu’ils ont fait de la pauvreté volontaire; et par la profession sainte qu’ils font de la très sainte charité, toutes leurs vertus sont communes, tous sont participants des bonnes oeuvres les uns des autres, et jouiront des fruits d’icelle, pourvu qu’ils se tiennent toujours en charité et en l’observance des Règles de la Religion en laquelle Dieu les a appelés : de sorte que celui qui est en la cuisine ou en quelque autre exercice que ce soit, contemple en la personne de celui qui est en oraison; celui qui se repose participe au travail de l’autre qui est en exercice par le commandement du Supérieur.

Voilà donc, mes chères Filles, comme celles qui s’en vont demeurent et celles qui demeurent

r. Ephes., IV, 2, 3 ; Coloss., III, 14.

12. mélangés, mis en commun

s’en vont, et combien vous devez toutes embrasser également, amoureusement et courageusement l’obéissance, tant en cette occasion comme en toutes autres, puisque celles qui demeurent auront part au travail et au fruit du voyage de celles qui s’en vont, comme celles-là auront part à la tranquillité et repos de celles qui demeureront. Toutes, sans doute, mes chères Filles, avez besoin de beaucoup de vertus, ou de soin de les pratiquer, tant pour s’en aller que pour demeurer: car celles qui s’en vont ont besoin de beaucoup de courage et de confiance en Dieu pour entre prendre amoureusement et avec esprit d’humilité ce que Dieu désire d’elles, nonobstant tous les petits ressentiments 13 qui leur pourront venir de quitter la Maison en laquelle Dieu les a première ment logées, les Soeurs qu’elles ont si chèrement aimées et la conversation desquelles leur apportait tant de consolation en l’âme, les parents, les connaissances, et que sais-je moi ? plusieurs choses auxquelles la nature s’attache, tant que nous vivons en cette vie, et la tranquillité de leur re traite qui leur est si chère. Celles qui demeurent ont de même besoin et nécessité de courage, tant pour persévérer en la pratique de la sainte soumission, humilité et tranquillité, comme aussi pour se préparer à sortir de céans, quand il leur sera commandé; car, ainsi que vous voyez, votre Institut, mes chères Filles, va s’étendant de toutes parts et en tant de divers lieux. De même, devez-vous tâcher de croître et multiplier les actes de vertus, et devez agrandir vos courages

13. sentiments de chagrin

pour vous rendre capables d’être employées selon la volonté de Dieu.

Il me semble, certes, quand je regarde et considère le commencement de votre Institut, qu’il représente l’histoire d’Abraham; car, comme Dieu lui eût donné parole que sa race serait multipliée comme le sablon de la mer 8, il lui commanda néanmoins de lui sacrifier son fils, par lequel la promesse de Dieu devait être accomplie. Abraham espéra et s’affermit en son espérance contre l’espérance même, et son espérance ne fut point vaine, ains fructueuse. De même, quand les trois premières Soeurs se rangèrent et embrassèrent votre sorte de vie, Dieu avait projeté de toute éternité de bénir leur génération t de leur en donner une qui serait grandement multipliée. Mais qui eût pu croire cela, puisqu’en les enserrant 14 dans leur petite maison nous ne pensions à autre chose que de les faire mourir au monde ? Elles furent sacrifiées, ains elles se sacrifièrent elles-mêmes volontairement; Dieu se contenta tellement de leur sacrifice, qu’il ne leur donna pas seulement une nouvelle vie pour elles-mêmes, ains une vie si abondante qu’elles la peuvent même communiquer, par la grâce de Dieu, à plusieurs âmes, ainsi que l’on voit maintenant.

Il me semble, certes, que ces trois premières Soeurs sont grandement bien représentées aux 15 trois grains de blé qui se trouvèrent emmi la paille qui était sur le chariot de Triptolémus, laquelle servait à conserver les amies; car étant

s. Vide loca supra, p. 99.— t. Ps. CXi, 2.

14. enfermant — 15. par les

portés en un pays oit il n’y avait point de blé, ces trois grains furent pris et jetés en terre et en produisirent d’autres en telle quantité que, dans peu d’années, toutes les terres furent ensemencées. La providence de notre bon Dieu, jeta de sa main bénite 16 ces trois filles dans la terre de la Visitation, et après avoir demeuré un peu cachées aux yeux du monde, elles ont fait le fruit u que l’on voit maintenant, de sorte qu’il semble que, dans peu de temps, tous les pays seront faits participants de votre Institut. Oh qu’heureuses sont les âmes qui se dédient véritablement et absolument au service de Dieu, car il ne les laisse jamais stériles ni infructueuses! Pour un rien qu’elles quittent pour Dieu, il leur en donnera des récompenses incomparables, tant en cette vie qu’en l’autre. Quelle grâce, je vous prie, d’être employées au service des âmes que Dieu aime si chèrement, et pour lesquelles sauver il a tant enduré! Certes, c’est un honneur nonpareil, et duquel, mes très chères Filles, vous devez faire un très grand état : et pour vous y employer fidèlement, ne plaignez ni peine, ni soin, ni travail, car le tout vous sera chèrement 17 récompensé, bien qu’il ne faille pas se servir de ce motif pour vous encourager, ains de celui de vous rendre plus agréables à Dieu et d’augmenter d’autant plus sa gloire.

Allez donc, et demeurez courageusement en la pratique de vos exercices, et ne vous amusez pas à regarder que vous ne voyez point en vous

u. Joan., XII, 24, 25.

16. bénie — 17. largement

ce qui est nécessaire, je veux dire les vertus propres aux charges auxquelles on vous mettra. Il est mieux que nous ne les voyons point en nous, car cela nous tient en humilité et nous donne plus de sujet de nous méfier de nos forces et de nous-mêmes, et fait que nous jetons plus absolument toute notre confiance en Dieu. Tant que nous n’avons pas besoin de la pratique d’une vertu, il est mieux que nous ne l’ayons pas 18; quand nous en aurons besoin, pourvu que nous soyons fidèles à celles dont nous avons maintenant la pratique, tenons-nous assurés que Dieu nous donnera chaque chose en son lieu et temps. Ne nous amusons point à désirer ni appréhender rien, laissons-nous tout à fait entre les mains de la divine Providence, qu’elle fasse de nous ce qu’il lui plaira; car, à quel propos désirer une chose plutôt qu’une autre? tout ne nous doit-il pas être indifférent? Pourvu que nous soyons à Dieu et que nous aimions sa divine volonté, cela nous est suffisant pour lui être agréable. Pour moi, j’admire comme il se peut faire que nous ayons plus d’inclination à être employées à une chose plutôt qu’à une autre, étant en Religion principalement, là où un office, une charge ou une besogne est autant agréable à Dieu que mille autres, puisque

18. Il est certain que la pensée de saint François de Sales n’est ici ni bien comprise, ni exactement rendue. Le Saint n’a pas pu enseigner qu’il est préférable d’être privé des habitudes vertueuses que de les posséder, mais seulement qu’il se rencontre certaines occasions dans lesquelles l’expérience de sa propre faiblesse et l’humilité qui en résulte sont plus avantageuses que la possession de toute autre vertu. Cette doctrine est accentuée mieux encore dans l’Entretien De la Simplicité.

c’est l’obéissance qui donne le prix à tous les exercices de la Religion. Quand on nous donnerait le choix des plus abjects, et qu’ils seraient les plus désagréables, ce sont ceux qu’il faudrait embrasser plus amoureusement; mais cela n’étant pas en notre choix, embrassons les uns comme les autres d’un même coeur. Quand la charge que l’on nous donne est honorable devant les hommes, tenons-nous humbles devant Dieu; quand elle est abjecte devant les hommes, tenons-nous-en plus honorés devant la divine Bonté. Enfin, mes chères Filles, retenez chèrement 19 et fidèlement ce que je vous ai dit, soit pour ce qui regarde l’intérieur, soit pour ce qui regarde l’extérieur ne veuillez rien que ce que Dieu voudra pour vous, embrassez amoureusement les évènements et les divers effets de son divin vouloir, sans vous amuser nullement à autre chose.

Après ceci, que vous pourrais-je plus dire 20, mes chères Soeurs, puisqu’il semble que tout notre bonheur soit compris en toute cette aimable pratique ? Je vous présenterai l’exemple des Israélites v, avec lequel je finirai. Ayant demeuré longtemps sans avoir un roi, il leur prit un jour envie d’en avoir un. Qu’est-ce que de l’esprit humain ? comme si Dieu les eût laissés sans conduite, ou qu’il n’eût point eu soin de les régir, gouverner et défendre! Ils s’adressèrent donc au Prophète Samuel, lequel leur promit de le demander à Dieu, ce qu’il fit; et Dieu, irrité de leur

v. I Reg., VIII, 5-13.

19. avec beaucoup d’affection — 20. dire davantage, de plus

demande, leur fit réponse qu’il le voulait bien, mais qu’il les avertissait que le roi qu’ils auraient prendrait telle domination et autorité sur eux, qu’il leur enlèverait leurs enfants : et quant aux fils, qu’il ferait les uns cuisiniers, les autres soldats et capitaines ; et quant aux filles, il ferait les unes cuisinières, les autres boulangères et les autres parfumeuses. Notre-Seigneur en fait de même, mes chères Filles, des âmes qui se dédient à son service; car, comme vous voyez, en Religion il y a diverses charges et divers offices. Mais qu’est-ce que je veux dire ? Rien autre, sinon qu’il me semble que sa divine Majesté a choisi celles qui s’en vont comme des parfumeuses ou parfumières 21: oui certes, car vous êtes commises 22 de sa part pour aller épandre 23 les odeurs suaves des vertus de votre Institut. Et comme les jeunes filles sont amoureuses des bonnes odeurs, ainsi que dit la sacrée amante au Cantique des Cantiques w, disant que le nom de son Bien-Aimé est une huile ou un baume qui répand de toutes parts des odeurs infiniment agréables, c’est pourquoi, ajoute-t-elle, les jeunes filles ont suivi l’attrait de ces divins parfums. Faites donc, mes chères Soeurs, que comme parfumeuses de la divine Bonté, vous alliez répandant de toutes parts l’odeur incomparable d’une très sincère humilité, douceur et charité, afin que plusieurs âmes soient attirées à la suite de vos parfums, et, par ce moyen, embrassent votre sorte de vie, par laquelle elles pourront jouir, comme vous,

w. Cap. i, 2.

21. qui font les parfums — 22. déléguées — 23. répandre

en cette vie, d’une sainte et amoureuse paix et tranquillité de l’âme, pour, par après, aller jouir de la félicité éternelle en l’autre.

Votre Congrégation est comme une sainte ruche d’abeilles (ainsi qu’il vous fut déclaré si excellemment l’autre jour en une prédication), laquelle a déjà jeté divers essaims; mais avec cette différence néanmoins, que les abeilles sortent pour s’aller retirer en une autre ruche où, ayant commencé un ménage nouveau, elles choisissent toujours en chaque essaim un roi particulier sous qui elles militent et font leur retraite. Mais quant à vous, mes chères âmes, si bien vous allez dans une ruche nouvelle, c’est-à-dire que vous allez commencer une nouvelle Maison de votre Ordre, vous n’avez néanmoins qu’un même roi, qui est Notre-Seigneur crucifié, sous l’autorité duquel vous vivrez en assurance partout oit vous serez. Ne craignez pas que rien vous manque, car il sera toujours avec vous tandis que vous n’en choisirez point d’autre; ayez seulement un grand soin d’accroître 24 votre amour et votre fidélité envers sa divine Bonté, vous tenant le plus près de lui qu’il vous sera possible, et tout vous succèdera en bien. Apprenez de lui tout ce que vous aurez à faire, ne faites rien sans son conseil, car c’est l’Ami fidèle qui vous conduira, gouvernera et aura soin de vous, ainsi que de tout mon coeur je l’en supplie.

24. d’augmenter

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SEPTIÈME ENTRETIEN

PRÉDICATION DES LOIS QUE MONSEIGNEUR NOUS A DONNÉE EN L’OCTAVE DES ROIS 1

(DE TROIS LOIS SPIRITUELLES)

L’Ecriture Sainte rapporte a que la fille de Jephté demanda à son père deux mois tout entiers pour pleurer sa virginité par les montagnes avant que l’on la fît mourir; puis après, à son imitation, les filles d’Israël pleuraient tous les ans en ce temps-là. Qui eut demandé à ces filles de quoi elles pleuraient, elles eussent répondu : Nous pleurons tous les ans parce que la fille de Jephté a pleuré une fois en ce temps ici. De même, qui demanderait pourquoi est-ce que l’on se réjouit tous les ans à la solennité des Rois, et que même en ces quartiers de deça les 2 Gaules, l’on fait élection d’un roi par forme de réjouissance, l’on pourrait répondre: Nous nous réjouissons tous les ans à cause que Notre-Dame et glorieuse Maîtresse s’est réjouie une fois en ce temps ici, lorsqu’elle vit venir de si loin les Rois pour adorer son Fils, lequel fut par ce moyen reconnu pour

a. Judic., XI, 37-40.

1. De même que le « troisième Entretien », celui-ci est un sermon fait à l’église, comme l’indique le titre du Manuscrit.

2. en deça des

Roi suprême et le Monarque de tout le monde. Le bonheur du sort m’étant arrivé d’être votre

roi 3, j’ai pensé que je vous devais donner des lois avant que l’octave se passe, après laquelle je ne serai plus roi. Les voici, je vous les apporte; vous les observerez le long de cette année, jusques à tant que Dieu vous envoie un nouveau roi ou une reine, qui vous en donneront aussi des nouvelles. Et pensant quelles lois je vous devais donner, qui vous fussent fort utiles et agréables, j’ai jeté les yeux de ma considération sur l’Evangile d’aujourd’hui, lequel fait mention du baptême de Notre-Seigneur et de la glorieuse apparition du Saint-Esprit en forme de colombe b, sur laquelle apparition je me suis arrêté. Et considérant que le Saint-Esprit est l’amour du Père et du Fils, j’ai pensé que je vous devais donner des lois toutes d’amour, lesquelles j’ai prises des colombes, en considération de ce que le Saint-Esprit avait bien voulu prendre sa forme, et d’autant plus aussi que toutes les âmes qui sont dédiées au service de la divine Majesté sont obligées d’être comme des chastes et amoureuses colombes. Aussi voit-on que I’Epouse, au Cantique des Cantiques c est souventes fois nommée de ce nom, et à bon droit certes, car il y a une

b. Matt., III, 13-17. — c. Cap. II, 10, 14 ; V, 2 ; VI, 8.

3. Avec la coutume traditionnelle de tirer le gâteau des rois, l’usage s’était introduit parmi les premières Religieuses de la Visitation, de réserver la part de leur Fondateur. En 1620, cette part contenait la fève; aussitôt la Communauté écrivit au Saint une protestation de fidélité et lui demanda des lois. Il répondit à cette requête le 13 janvier, en faisant à ses Filles la « Prédication » qui suit.

grande correspondance entre les qualités de la colombe et celles de l’amoureuse colombelle de Notre-Seigneur.

Les colombes ont des lois sans nombre, comme aussi tout le reste des animaux. Les lois des colombes sont infiniment agréables, et c’est une méditation très suave que de les considérer. Quelle plus belle loi, je vous prie, que celle de l’honnêteté 4 ? Car il n’y a rien de plus honnête 5 que la colombe, elle est propre à merveille; bien qu’il n’y ait rien de plus sale que les colombiers et les lieux où elles font leurs nids ; néanmoins on ne vit jamais une colombe salie, elles ont toujours leur pennage lisse et qu’il fait grandement beau voir au soleil. Considérez, je vous supplie, combien la loi de leur simplicité est agréable, car Notre-Seigneur même l’a louée, disant à ses Apôtres : Soyez simples comme colombes, et prudents comme le serpent d . Mais en troisième lieu, mon Dieu, que la loi de leur douceur est agréable ! car elles sont sans fiel et sans amertume. Et cent autres lois qu’elles ont, qui sont infiniment aimables et utiles à observer par les âmes dédiées en la Religion au service plus spécial de la divine Bonté.

Mais j’ai considéré que si je vous donnais des lois que vous eussiez déjà, vous n’en feriez pas grande estime : j’en ai donc choisi trois tant seulement 6, qui sont d’une utilité nonpareille étant bien observées, et qui apportent une très grande suavité à l’âme qui les considère, parce qu’elles

d. Matt., X, 16.

4. netteté — 5. net — 6. seulement

sont toutes d’amour et extrêmement délicates pour la perfection de la vie spirituelle. Ce sont trois secrets qui sont d’autant plus excellents pour acquérir la perfection qu’ils sont moins reconnus 7 de ceux qui font profession de l’acquérir, au moins de la plus grande partie 8.

Mais quelles sont donc ces lois? La première que j’ai fait dessein de vous donner est celle des colombes qui font tout pour leur colombeau et rien pour elles ; il semble qu’elles ne disent autre chose sinon : Mon cher colombeau est tout pour moi, et moi je suis toute à lui e, il est toujours tourné de mon côté f pour penser en moi, et moi je m’y attends et m’y assure 9 : qu’il aille donc chercher, ce bien aimé colombeau, où il lui plaira, si n’entrerai-je point en défiance de son amour, ains je me confie pleinement en son soin. Vous aurez peut-être vu, mais non pas remarqué, que les colombes, tandis qu’elles couvent leurs oeufs, ne bougent de dessus jusques à ce que leurs petits colombeaux soient éclos, et quand ils le sont, elles continuent de les couver et fomenter tandis qu’ils en ont besoin. Et pendant tout ce temps-là la colombe ne va nullement à la cueillette pour se nourrir, ains elle en laisse tout le soin àson cher paron 10, lequel lui est si fidèle que non seulement il va à la quête des grains pour la nourrir, mais aussi il lui apporte de l’eau dans son bec pour l’abreuver; il a un soin nonpareil que

e. Cant., II, 16, VI, 2. — f. Ibid., VII, 10.

7. connus — 8. de la plupart — 9. j’y compte et j’en suis sûre —10. Terme de fauconnerie; se disait plutôt du père des oiseaux de proie.

rien ne lui manque de ce qui lui est nécessaire, et si grand, que jamais il ne s’est vu de colombe morte faute de nourriture en ce temps-là. La colombe fait donc tout pour son colombeau : elle couve et fomente ses petits pour le désir qu’elle a de lui plaire en lui donnant génération, et le colombeau prend soin de nourrir sa chère colombelle qui lui n laissé tout le soin d’elle; elle ne pense qu’à plaire à son paron, et lui, en contre-échange, ne pense qu’à la sustanter.

Oh quelle agréable et profitable loi est celle-ci, de ne faire rien que pour Dieu et lui laisser tout le soin de nous-mêmes! Je ne dis pas seulement pour ce qui regarde le temporel, car je n’en veux pas parler ici où il n’y a que nous autres, cela s’entend assez sans le dire; mais je dis pour tout ce qui regarde le spirituel, l’avancement de nos âmes en la perfection. Et ne voyez-vous pas que la colombe ne pense qu’en son bien aimé colombeau et à lui plaire, en ne bougeant de dessus ses oeufs? et cependant, rien ne lui manque, lui, en récompense, prenant tout le soin d’elle. Oh ! que nous serions heureuses si nous faisions tout pour notre très aimable Colombeau qui est le Saint-Esprit! car il prendrait tout le soin de nous, et à mesure que notre confiance, par laquelle nous nous reposerions en sa providence, serait plus grande, plus aussi son soin s’étendrait sur toutes nos nécessités. Et ne faudrait jamais douter que rien nous manquât, car son amour est infini pour l’âme qui se repose en lui. Oh que la colombe est heureuse d’avoir tant de confiance en son cher paron ! c’est ce qui la fait vivre en

paix et en une merveilleuse tranquillité. Mille fois plus heureuse est l’âme qui, laissant tout le soin d’elle-même et de tout ce qui lui est nécessaire, à son cher et bien aimé Colombeau, ne pense qu’à couver et fomenter ses petits, pour lui plaire et lui donner génération; car elle jouit dès cette vie d’une tranquillité et d’une paix si grande qu’il n’y en n point de comparable, ni de repos égal au sien en ce monde, ains seulement là-haut au Ciel, où elle jouira à jamais pleinement des chastes embrassements de son céleste Epoux.

Mais qu’est-ce que nos oeufs, qu’il faut que nous couvions jusques à ce qu’ils soient éclos pour avoir des petits colombeaux? Nos oeufs sont nos désirs, lesquels étant bien couvés et fomentés, les colombeaux en proviennent, qui sont les effets de nos désirs; mais, entre nos désirs, il y en a un qui est suréminent au-dessus de tout autre et qui mérite grandement d’être bien couvé et fomenté pour plaire à notre divin Paron le Saint-Esprit, lequel veut toujours être appelé l’Epoux sacré de nos âmes, tant sa bonté et son amour est grand envers nous. Ce désir est celui que nous avons apporté entrant en Religion, qui est d’embrasser la perfection religieuse; c’est l’une des branches de l’amour de Dieu et l’une des plus hautes qui soit en cet arbre divin. Mais ce désir ne se doit pas étendre plus loin que les moyens qui nous sont marqués dans nos Règles et Constitutions, pour parvenir à cette perfection que nous avons prétendu d’acquérir en nous obligeant à la poursuite; ains il le faut couver et fomenter tout le temps de notre vie, afin de faire que ce désir devienne un beau petit colombeau qui puisse ressembler à son Père qui est la perfection même g. Et cependant, n’ayons autre attention que de nous tenir sur nos oeufs, c’est-à-dire ramassés 11 dans les moyens qui nous sont prescrits pour notre perfection, laissant tout le soin de nous-mêmes à notre unique et très aimable Colombeau, qui ne permettra pas que rien nous manque de ce qui nous sera nécessaire pour lui plaire.

C’est une grande pitié, certes, de voir des âmes, dont le nombre n’est que trop grand, qui, prétendant à la perfection, s’imaginent que tout consiste à faire une grande multitude de désirs, et s’empressent beaucoup à rechercher ores 12 ce moyen et tantôt un autre pour y parvenir, et ne sont jamais contentes ni tranquilles en elles-mêmes ; car dès qu’elles ont un désir elles tâchent vitement 13 d’en concevoir un autre, et semble qu’elles soient comme les poules, lesquelles n’ont pas sitôt fait un oeuf qu’elles en chargent 15 aussitôt un autre, laissant là celui qu’elles ont fait sans le couver, de sorte qu’il n’en réussi i’~ point de poussin. La colombe n’en fait pas de même, car elle couve et fomente ses petits jusques à tant qu’ils soient capables de voler et aller à la cueillette pour se nourrir. La poule, si elle a des petits, elle s’empresse grandement et ne cesse de closser 16 et mener du bruit; mais la colombe se tient coite et tranquille, elle

g. Matt., V, 48.

11. concentrés, recueillis — 12. maintenant — 13. vite — 14. font — 15. sort — 16. glousser

ne closse ni ne s’empresse point. De même, il y a des âmes, lesquelles ne cessent de closser et s’empresser après leurs petits, c’est-à-dire après les désirs qu’elles ont de se perfectionner, et ne trouvent jamais assez de personnes pour en parler et demander des moyens nouveaux. Bref, elles s’amusent tant à parler de la perfection qu’elles prétendent d’acquérir, qu’elles oublient d’en pratiquer le principal moyen, qui est celui de se tenir tranquilles et de jeter toute leur confiance en Celui seul qui peut donner l’accroissement à ce qu’elles ont ensemencé et planté h. Tout notre bien dépend de la grâce de Dieu, en laquelle nous devons jeter toute notre confiance; et cependant il semble, par l’empressement qu’elles ont à beaucoup faire, qu’elles se confient en leur travail et en la multitude des exercices qu’elles embrassent, ne leur semblant jamais de pouvoir assez faire. Cela est bon, pourvu qu’il soit accompagné de paix et d’un soin amoureux de bien faire ce qu’elles font, et de dépendre néanmoins toujours de la grâce de Dieu et non point de leurs exercices; je veux dire, de n’attendre point aucun fruit de leur travail sans la grâce de Dieu.

Il semble que ces âmes empressées à la quête de leur perfection aient mis en oubli, ou qu’elles ne sachent pas ce que dit Jérémie i : O pauvre homme, que fais-tu de te confier en ton travail et en ton industrie? Ne sais-tu pas que c’est à toi voirement de bien cultiver la terre, de la labourer et ensemencer, mais que c’est à Dieu de donner

h. I Cor., III, 6, 7. — i. Cap. V, 24, IX, 23, XII, 13.

l’accroissement aux plantes, et faire que tu aies une bonne récolte et la pluie favorable à tes terres ensemencées ? Tu peux bien arroser, mais pourtant cela ne te servirait de rien si Dieu ne bénissait ton travail et ne te donnait, par sa pure grâce et non par tes sueurs, une bonne récolte : dépends donc entièrement de sa divine bonté. Il est vrai, c’est à nous de bien cultiver, mais c’est à Dieu de faire que notre travail soit suivi d’un bon succès. La sainte Eglise le chante en chaque fête des saints Confesseurs : Dieu a honoré vos travaux en faisant que vous en tirassiez du fruit j, pour montrer que de nous-mêmes nous ne pouvons rien sans la grâce de Dieu, en laquelle nous devons mettre toute notre confiance, n’attendant rien de nous-mêmes. Ne nous empressons point en notre besogne, je vous prie; car pour la bien faire il faut nous appliquer soigneusement, mais tranquillement et paisiblement, sans mettre notre confiance en icelle, ains en Dieu et en sa grâce. Ces anxiétés d’esprit que nous avons pour avancer notre perfection et pour voir si nous avançons, ne sont nullement agréables à Dieu, et ne servent qu’à satisfaire l’amour-propre, qui est un grand tracasseur qui ne cesse jamais d’embrasser beaucoup, bien qu’il ne fasse guère. Une bonne oeuvre bien faite avec tranquillité d’esprit vaut mieux que plusieurs faites avec empressement.

La colombe s’amuse simplement à sa besogne pour la bien faire, laissant tout autre soin à son cher colombeau : l’âme qui est vraiment

j. Sap., X, 10.

colombine, c’est à dire qui aime chèrement Dieu, s’applique tout simplement, sans empressement, aux moyens qui lui sont prescrits pour se perfectionner, sans en rechercher d’autres, pour parfaits qu’ils puissent être. Mon Bien-Aimé, dit-elle, pense pour moi, et je m’y attends; il a soin de moi, et je m’y confie; il m’aime et je suis toute à lui pour témoignage de mon amour.

Il y a quelque temps qu’il y eût des saintes Religieuses qui me dirent : Mon Dieu, que ferons-nous cette année? L’année passée nous jeûnâmes trois j ours de la semaine et nous faisions la discipline autant : que ferons-nous maintenant, le long de cette année? il faut bien faire quelque chose davantage, tant pour rendre grâces à Dieu de l’année passée, comme pour aller toujours croissant en l’amour de Dieu. C’est bien dit qu’il se faut avancer, répondis-je; mais notre avancement ne se fait pas comme vous pensez, par la multitude des exercices de piété, ains par la perfection avec laquelle nous les faisons, nous confiant toujours plus en notre cher Colombeau et nous défiant davantage de nous-mêmes. L’année passée vous jeûniez trois jours de la semaine et vous faisiez la discipline trois fois; si vous voulez toujours doubler vos exercices, cette année la semaine y sera entière, mais l’année qui vient comme ferez-vous? il faudra que vous fassiez neuf jours en la semaine, ou bien que vous jeûniez deux fois le jour.

Grande folie de ceux qui s’amusent à désirer d’être martyrisés aux Indes, et ne s’appliquent pas à ce qu’ils ont à faire selon leur condition ! mais grande tromperie aussi à ceux qui veulent plus manger qu’ils ne peuvent digérer. Nous n’avons pas assez de chaleur spirituelle pour bien digérer tout ce que nous embrassons, et cependant nous ne voulons pas retrancher ces anxiétés d’esprit que nous avons de désirer et vouloir beaucoup faire. Lire force livres spirituels, et surtout quand ils sont nouveaux, bien parler de Dieu et beaucoup, et des choses les plus spirituelles pour nous exciter, disons-nous, à la dévotion, bon; ouïr force prédications, faire des conférences et souvent, cela émeut; communier bien souvent, se confesser encore plus souvent, servir les malades, bien parler de tout ce qui se passe en nous pour manifester la prétention que nous avons de nous perfectionner au plus tôt qu’il se pourra, ne sont-ce pas là des choses fort propres pour parvenir au but de nos desseins? Oui, pourvu que tout se fasse selon qu’il est ordonné, et que ce soit toujours avec dépendance de la grâce de Dieu; c’est-à-dire que nous ne mettions point notre confiance en tout cela, pour bon qu’il soit, ains en Dieu, qui nous peut seul faire tirer le fruit de tous nos exercices k.

Mes chères Filles, je vous supplie, considérez un peu la vie de ces grands saints Religieux: un saint Antoine, qui a été honoré de Dieu et des hommes à cause de sa très grande sainteté, dites-moi, comment est-il parvenu à une si grande sainteté et perfection? est-ce à force de lire, ou par des fréquentes Communions, ou par la multitude des prédications qu’il entendait ? Nullement,

k. II Cor., IX, 10 ; I Tim., VI, 15.

ains il y parvint en se servant des exemples des saints ermites, prenant de l’un l’abstinence, de l’autre l’oraison, et ainsi il allait, comme une soigneuse abeille, picotant et cueillant les vertus des serviteurs de Dieu, pour en composer le miel d’une sainte édification. — Mais un saint Paul, premier ermite, parvint-il à la sainteté qu’il acquit par la lecture des bons livres? il n’en avait point. Etait-ce les Communions ou confessions qu’il faisait? il n’en fit que deux en sa vie. Etait-ce les conférences ou les prédications? il n’en eut point, et ne vit nul homme dans le désert que saint Antoine, qui l’alla visiter à la fin de sa vie. Savez-vous ce qui le rendit saint? Ce fut la fidélité qu’il eut à s’appliquer en ce qu’il entreprit au commencement, à quoi il avait été appelé, et ne s’amusant à autre chose.

Ces grands saints Religieux qui vivaient sous la charge de saint Pacôme, avaient-ils des livres, des prédications ? nulles. Des conférences ? ils en avaient, mais rarement. Communiaient-ils souvent ? rarement. Se confessaient-ils souvent? quelques fois aux bonnes fêtes. Oyaient-ils 17 force Messes ? les Dimanches et les fêtes; hors de là, point. Mais que veut dire donc que mangeant si peu de ces viandes spirituelles qui nourrissent nos âmes à l’immortalité, ils étaient néanmoins toujours en si bon point 18, c’est-à-dire si forts et courageux pour entreprendre l’acquisition des vertus, et parvenir à la perfection et au but de leur prétention? Et nous autres qui mangeons

17. entendaient-ils — 18. en si bon état de santé spirituelle

beaucoup, sommes toujours si maigres, c’est-à-dire lâches et languissants à la poursuite de nos entreprises, et semble, sinon en tant que les consolations spirituelles marchent, que nous n’ayons nul courage ni vigueur au service de Notre-Seigneur. Il faut donc imiter ces saints Religieux, nous appliquant à notre besogne, c’est-à-dire à ce que Dieu requiert de nous selon notre vocation, fervemment et humblement, et ne penser qu’en cela, n’estimant pas de trouver nul moyen de nous perfectionner meilleur que celui-là.

Mais, me pourra-t-on répliquer, vous dites fervemment : mon Dieu, comme pourrai-je faire cela, car je n’ai point de ferveur? — Non pas de celle que vous entendez, quant au sentiment, lequel Dieu donne à qui bon lui semble et qu’il n’est pas en notre pouvoir d’acquérir quand il nous plaît. J’ajoute aussi humblement, afin que l’on n’ait point de sujet de s’excuser; car ne dites pas: Je n’ai point d’humilité, il n’est pas en mon pouvoir de l’avoir; car le Saint-Esprit, qui est la bonté même, la donne à qui la lui demande l. Non pas cette humilité, c’est-à-dire ce sentiment de notre petitesse, qui nous fait si fort humilier en toutes choses si gracieusement; mais je veux dire l’humilité qui nous fait connaître notre abjection et qui consiste à aimer souverainement cette abjection que nous avons reconnue être en nous; car cela est la vraie humilité.

Jamais on n’étudia tant que l’on fait maintenant. Ces grands Saints, Augustin, Grégoire, Hilaire, duquel nous faisons la fête aujourd’hui,

1. Luc., XI, 13.

n’ont point tant étudié, et n’eussent su le faire, composant tant de livres qu’ils ont faits, prêchant et faisant tout le reste qui appartenait à leurs charges; mais ils avaient une si grande confiance en Dieu et en sa grâce, et une si grande méfiance d’eux-mêmes, qu’ils ne s’attendaient 19 nullement et ne se confiaient en leur industrie ni en leur travail; si qu’ils firent toutes les grandes oeuvres qu’ils ont faites purement par la confiance qu’ils avaient mise en la grâce de Dieu et en sa toute-puissance. C’est vous, disaient-ils, ô Seigneur, qui nous faites travailler, et pour qui nous travaillons; ce sera vous qui bénirez nos sueurs et qui nous donnerez une bonne récolte. Ainsi leurs livres, leurs prédications rapportaient des fruits merveilleux; et nous autres, qui nous confions en nos belles paroles, en notre bien dire et en notre doctrine, toutes nos peines s’en vont en fumée et ne rendent autre fruit que de vanité. Il faut donc, pour conclusion de cette première loi que je vous donne, vous confier pleinement en Dieu et faire tout pour lui, quittant 20 entièrement le soin de vous-mêmes à votre cher Colombeau, lequel usera d’une prévoyance nonpareille sur vous; et d’autant que votre confiance sera plus vraie et plus parfaite, sa providence sera plus spéciale.

J’ai pensé de vous donner pour seconde loi la parole que disent les colombes en leur langage Plus l’on m’en ôte et plus j’en fais. Qu’est-ce à dire cela ? C’est que, lorsque leurs petits colombeaux sont un petit grossets 21, le maître du colombier les leur vient ôter, et soudain elles se

19. comptaient — 20. laissant — 21. un peu gros

mettent à en couver des autres; mais si l’on ne les leur ôte pas, elles s’amusent après ceux-là longuement et partant elles en font moins. Elles disent donc : Plus on m’en ôte et plus j’en fais. Et pour vous mieux faire entendre ce que je veux dire, je vous présente un exemple. Job, ce grand serviteur de Dieu, qui a été loué de la bouche de Dieu même m, ne se laissa vaincre d’aucune 22 affliction qui lui survint; ains, plus Dieu lui ôtait ses petits colombeaux, plus il en faisait. Qu’est-ce qu’il ne faisait pas en sa première prospérité? Quelles bonnes oeuvres ne faisait-il pas? Il le dit lui-même en cette façon n : J’étais le pied du boiteux, c’est-à-dire je le faisais porter, ou je le mettais sur mon âne ou mon chameau; j’étais l’oeil de l’aveugle, en le faisant conduire; j’étais enfin le pourvoyeur du famélique et le refuge de tous les affligés. Maintenant voyez-le réduit en extrême pauvreté. Il ne se plaint point de Dieu qui lui a ôté les moyens qu’il avait de faire tant de bonnes oeuvres, ains il dit avec la colombe Plus on m’en ôte et plus j’en fais; non des aumônes, car il n’a pas de quoi, mais en ce seul acte de soumission et de patience qu’il fit, se voyant privé de tous ses biens et de ses enfants, il fit plus qu’il n’avait fait par toutes les grandes charités qu’il faisait durant le temps de sa prospérité, et se rendit plus agréable à Dieu en ce seul acte de patience qu’il n’avait fait en tant et tant de charités exercées durant sa vie; car il fallait avoir un amour plus fort et généreux pour cet

m. Job, I, 8, II, 3, XLII, 7, 8. — n. Cap. XXIX, 15, 16.

22. par aucune

acte seul, qu’il n’avait été besoin 23 pour tous les autres mis ensemble.

Il nous faut donc faire de même, pour observer cette aimable loi des colombes, nous laissant dépouiller par notre divin Maître de nos petits colombeaux, c’est-à-dire des moyens d’exécuter nos désirs, quand il lui plaît de nous en priver, pour bons qu’ils soient, sans nous plaindre ni lamenter jamais de lui, comme s’il nous faisait grand tort; ains nous devons nous appliquer à doubler, non nos désirs ni nos exercices, mais la perfection avec laquelle nous les faisons, tâchant par ce moyen de gagner plus par un seul acte, comme indubitablement nous ferons, que nous ne ferions pas avec cent autres faits selon notre propension et affection. Notre-Seigneur ne veut pas que nous portions sa croix sinon par le bout, et il veut être honoré comme les grandes dames, desquelles l’on porte la queue de leurs robes; il veut pourtant que nous portions la croix qu’il nous met sur les épaules, qui est la nôtre même. Mais hélas! nous n’en faisons rien, car quand sa Bonté nous prive de la consolation qu’il nous soulait 24 donner en nos exercices, il semble que tout est perdu, qu’il nous ôte les moyens de faire ce que nous avions entrepris.

Voyez, de grâce, cette âme, comme elle couve bien ses oeufs au temps de la consolation, laissant le soin d’elle-même à son cher et bien aimé Colombeau. Si elle est en l’oraison, quels saints désirs ne fait-elle pas de lui plaire ! elle s’attendrit en sa présence, elle s’écoule toute en son Bien-Aimé,

23. n’en avait eu besoin — 24. avait coutume de nous

elle se laisse entièrement entre les bras de sa divine providence. Oh ! que ce sont des oeufs bien aimables ! et tout cela est bien bon. Mais venons aux effets, qui sont ses petits colombeaux. Qu’est-ce qu’elle ne fait pas? Ses oeuvres de charité sont en si grand nombre! sa modestie paraît devant tous les hommes o, si qu’elle est d’une édification nonpareille; elle se fait admirer de tous ceux qui la voient ou qui la connaissent. Les mortifications, dit-elle, ne me coûtaient rien durant ce temps-là, ains ce m’étaient des consolations; les obéissances m’étaient des allégresses; je n’avais pas sitôt ouï le premier son de la cloche que j’étais levée ; je ne laissais point passer de pratique de vertu, et tout cela je le faisais avec une paix et tranquillité très grande. Mais maintenant que je suis en dégoût et que je suis ordinairement en sécheresse à l’oraison, je n’ai nul courage, ce me semble, pour mon amendement, je n’ai point cette ardeur que je soulais avoir en mes exercices enfin, la gelée et la froidure est passée chez moi. — Hélas ! je le crois bien. Voyez, je vous prie, cette pauvre personne, comme elle se lamente de sa disgrâce ; son mécontentement paraît jusque sur son visage, elle a sa contenance refrognée, pensive, mélancolique et si confuse que c’est pitié. Hé, mon Dieu, qu’avez-vous? est-on contraint de lui dire. — Oh ! que j’ai ? je suis si alangourie 25! rien ne me peut contenter, tout m’est à dégoût, je suis maintenant si confuse ! — Mais de quelle confusion ? car il y en a de deux sortes : l’une

o. Philip., IV, 5.

25. languissante

qui conduit à l’humilité et à la vie, et l’autre qui porte au désespoir et par conséquent à la mort p. — Je vous assure, dit-elle, que je le suis bien tant, que j’en perds presque le courage de passer outre en la prétention de ma perfection. — Mon Dieu, quelle faiblesse ! la consolation manque, et par même moyen le courage. Il ne faut pas ainsi faire; ains, plus Dieu nous prive de la consolation, et plus nous devons travailler pour lui témoigner notre fidélité. Un seul acte fait avec cette sécheresse d’esprit, vaut mieux que plusieurs faits avec grande tendreté, parce que, comme j’ai déjà dit en parlant de Job, il se fait avec un amour plus fort, quoiqu’il ne soit pas si tendre ni si agréable. Plus donc on m’en ôte et plus j’en fais: c’est la seconde loi que je désire grandement de vous voir observer.

La troisième loi des colombes que je vous présente, est qu’elles pleurent comme elles se réjouissent; elles ne chantent jamais qu’un même air, tant pour le cantique de leur réjouissance que pour ceux où elles se lamentent, c’est-à-dire pour se plaindre et manifester leur douleur. Voyez-les perchées sur des branches, où elles pleurent la perte qu’elles ont faite de leurs petits, quand la belette ou la chouette les leur a dérobés (car quand c’est quelque autre qui les leur prend que le maître de la colombière, elles sont fort affligées); voyez-les aussi quand le paron vient à s’approcher d’elles, elles sont toutes consolées; mais pourtant, elles ne changent point d’air, ains font le même grommellement 26 pour preuve de

p. Cf. II Cor., VII, 10, 11.

26. roucoulement

leur contentement, qu’elles faisaient pour manifester leur douleur. C’est cette très sainte égalité d’esprit, mes chères âmes, que je vous souhaite je ne dis pas l’égalité d’humeur ni d’inclination, je dis l’égalité d’esprit; car je ne fais ni ne désire que vous fassiez nul état des tracasseries que fait la partie inférieure de notre âme, qui est celle qui cause les inquiétudes et les bizarreries, quand la partie supérieure ne fait pas son devoir en se rendant maîtresse, et ne fait pas bon guet pour découvrir ses ennemis, ainsi que le Combat spirituel dit qu’il faut faire, afin qu’elle soit promptement avertie des remuements et assauts que lui fait la partie inférieure, qui se sert de nos sens et de nos inclinations et passions pour lui faire la guerre et l’assujettir à ses lois. Mais je dis qu’il se faut tenir toujours fermes et résolus en la suprême partie de notre esprit, pour suivre la vertu de laquelle nous faisons profession, et se tenir en une continuelle égalité ès choses adverses comme aux prospères, en la désolation comme en la consolation, et enfin parmi les sécheresses comme emmi les tendretés.

Job, duquel nous avons déjà parlé en la deuxième loi, nous fournit encore d’un 27 exemple en ce sujet, car il chante toujours sur un même air tous les cantiques qu’il n composés, qui ne sont autres que l’histoire de sa vie. Qu’est-ce qu’il disait lorsque Dieu faisait multiplier ses biens, lui donnait des enfants et enfin lui envoyait à souhait selon qu’il l’eût pu désirer en cette vie ? que disait-il, sinon : Le nom de Dieu soit béni ?

27. un

C’était son cantique d’amour qu’il chantait en toute occasion; car voyez-le réduit à l’extrémité de l’affliction : qu’est-ce qu’il fait? Il chante son cantique de lamentation sur le même air que celui qu’il chantait pour sa réjouissance : Nous avons reçu les biens de la main du Seigneur, pourquoi n’en recevrons-nous les maux q ? Le Seigneur m’avait donné des enfants et des biens, le Seigneur me les a ôtés, son saint nom soit béni r Toujours: Le nom de Dieu soit béni. Oh que cette âme sainte était bien une chaste et amoureuse colombe, grandement chérie de son cher Colombeau!

Ainsi puissions-nous faire, mes chères Filles, qu’en toutes occasions nous prenions les biens et les maux, les consolations et les afflictions de la main du Seigneur, ne chantant toujours que le même cantique très aimable : Le nom de Dieu soit béni, et toujours sur l’air d’une continuelle égalité; car si ce bonheur nous arrive, nous vivrons avec une grande paix en toutes occurrences. Mais ne faisons point comme ceux qui pleurent quand la consolation leur manque, et ne font que chanter quand elle est revenue, en quoi ils ressemblent aux singes et marmots 28 qui sont toujours mornes et furieux quand il fait un temps pluvieux et sombre, et ne cessent de gambader et sauter quand le temps est beau.

Voilà donc les trois lois que, comme votre roi, je vous donne, lesquelles néanmoins étant lois toutes d’amour, n’obligent que par amour.

q. Cap. II, 10. — r. Cap. I, 21.

28. ancien nom du singe.

L’amour donc que nous portons à Notre-Seigneur, nous sollicitera de les observer et garder, afin que nous puissions dire, à l’imitation de la belle colombe du souverain Colombeau, qui est l’Epouse sacrée : Mon Bien-Aimé est tout mien, et moi je suis toute pour lui, ne faisant rien que pour lui plaire; il a toujours son coeur tourné de mon côté par prévoyance, comme j’ai le mien tourné de son côté par confiance s. Ayant fait tout pour notre Bien-Aimé dès cette vie, il aura soin de nous pourvoir de son éternelle gloire pour récompense de notre confiance; et là nous verrons le bonheur de ceux qui, quittant tout le soin superflu et inquiet que nous avons ordinairement sur 29 nous-mêmes et sur notre perfection, se seront adonnés tout simplement à leur besogne, s’abandonnant totalement entre les mains de la divine Bonté pour laquelle seule ils auront travaillé : leurs travaux seront enfin suivis d’une paix et d’un repos qui ne se peut expliquer, car ils reposeront pour jamais dans le sein de leur Bien-Aimé. Le bonheur aussi de ceux qui auront observé la deuxième loi sera grand ; car s’étant laissés dépouiller par le Maître, qui est Notre-Seigneur, de tous leurs petits colombeaux, et ne s’étant nullement fâchés ni dépités, ains ayant eu le courage de dire : Plus l’on m’en ôte et plus j’en fais, demeurant soumis au bon plaisir de Celui qui nous aura dépouillés, nous le bénirons d’autant plus au Ciel et multiplierons les actes de louanges et bénédictions, que nous aurons été humblement soumis en la

s. Vide loca supra, p. 121.

29. de

privation des consolations que nous eussions pu désirer dans cette vie en nos exercices, lesquels, nonobstant le dégoût, la gelée et la sécheresse, nous n’aurons pas laissé de faire fidèlement. Et pour conclusion et finir notre discours, nous chanterons d’autant plus courageusement là-haut au Ciel, le cantique très aimable : Dieu soit béni t, dans les éternelles consolations, que nous l’aurons chanté de meilleur coeur parmi les désolations, langueurs et dégoûts de cette vie mortelle et passagère, durant laquelle il nous faut tâcher de conserver soigneusement la continuelle et très aimable égalité d’esprit. Amen.

t. Apoc.. V, 9-13, VII, 12.

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HUITIÈME ENTRETIEN

DE LA DÉSAPPROPRIATION

Les petites affections du tien et du mien sont encore des restes du monde où il n’y n rien de si précieux que cela; car c’est la souveraine félicité du monde d’avoir beaucoup de choses propres 1 et de quoi l’on puisse dire : mien. Or, ce qui nous rend affectionnés à ce qui est nôtre, c’est la grande estime que nous faisons de nous-mêmes; car nous nous tenons pour si excellents que, dès qu’une chose nous a touchés, nous l’en estimons davantage, et le peu d’estime que nous faisons des autres fait que nous avons à contre-coeur ce qui leur a servi. Mais si nous étions bien humbles et dépouillés de nous-mêmes, que nous nous tinssions pour un néant devant Dieu, nous ne ferions plus d’état de ce qui nous serait propre, et nous estimerions extrêmement honorés d’être servis de ce qui aurait été à l’usage d’autrui.

Mais il faut faire différence entre les inclinations et les affections ; car, quand ces choses ne sont que des inclinations et non des affections, il ne s’en faut point mettre en peine, parce qu’il ne dépend pas de nous de n’avoir point de mauvaises inclinations. Si donc il arrive que l’on change la robe d’une Soeur pour lui en donner une moindre,

1. en propre, dont on a la propriété

que la partie inférieure s’émeuve un petit 2, cela n’est pas péché, pour ce qu’avec la raison elle l’accepte de bon coeur pour l’amour de Dieu; et ainsi de tous les autres sentiments 3 qui nous arrivent. Car si l’on me vient rapporter que quelqu’un n médit de moi, ou que l’on me fasse quelqu’autre contradiction, incontinent la colère s’émeut et je n’ai pas une veine qui ne se torde, parce que le sang bouillonne; mais si, au travers de 4 tout cela, je me retourne à Dieu et fais un acte de charité pour celui qui m’a offensé, il n’y a point de péché. Je dis, encore qu’il s’élève mille sortes de pensées contre cette personne-là et que la chose durât tout un jour,voire plusieurs; pourvu que de temps en temps je les désavoue, il n’y a point du tout de mal, car il n’est pas en mon pouvoir d’accoiser 5 mon sentiment. Mais si cette Soeur suivait le sentiment qu’elle a eu de ce changement de robe ou de cotte 6, sans doute cela serait fort mal, et aurait une grande infidélité envers Dieu et sa propre perfection. Or ces choses-là arrivent parce que l’on n’a pas mis toutes les volontés en commun, qui est pourtant une chose qui se doit faire en entrant en Religion; chaque Soeur devrait laisser sa volonté propre hors la porte, et n’avoir que celle de Dieu.

Bienheureux qui n’aurait point d’autre volonté que celle de la Communauté, et qui en prendrait chaque jour dans la bourse commune pour ce qui lui ferait besoin 7. C’est ainsi que se doit entendre

2. un peu. — 3. ressentiments, sentiments de peine — 4. au milieu de, malgré — 5. de calmer — 6. petit jupon joint à un corps — 7. ce dont il aurait besoin

cette parole sacrée de Notre-Seigneur a : N’ayez point souci du lendemain; car elle ne regarde pas tant ce qui est du vivre et du vêtir, comme des exercices spirituels. Ainsi, qui vous viendrait demander : Que voulez-vous faire demain? vous répondriez : Je ne sais pas; aujourd’hui je ferai une telle chose que l’on m’a commandée, demain je ne sais pas que je ferai, parce que je ne sais pas ce que l’on me commandera. Qui ferait ainsi, n’aurait jamais de chagrin; car là où est l’indifférence vraie, il n’y peut avoir de déplaisir ni de tristesse. Mais c’est une vertu qui ne se peut pas acquérir en cinq ans, il en faut bien dix; c’est pourquoi il ne se faut pas étonner si nos Soeurs ne l’ont pas encore, puisqu’elles ont toutes une bonne volonté de l’acquérir. Si quelqu’une voulait avoir du tien et du mien, il le lui faudrait aller donner hors de la porte, car dedans il ne s’en parle point.

Il ne faut pas faire seulement en général la désappropriation, mais en particulier; car il n’y a rien de si aisé que de dire : Il faut aller à la Visitation. L’on dit de gros en gros : Il faut renoncer à vous-mêmes et quitter la propre volonté. — Oh ! nous ferons bien tout cela! — Mais quand ce vient 8 à la pratique et par le menu, c’est la difficulté. C’est pourquoi il faut faire considération sur sa condition et sur toutes les choses qui en dépendent.

Il faut bien prendre garde, quand nous sommes émus de quelque passion, de ne faire point

a. Matt., VI, 34.

8. on en vient

d’action qui parte de notre mouvement; quand néanmoins il arrive en des choses de peu 9, comme serait de jeter une plume ou chose semblable avec un peu de sentiment, ce n’est pas matière de confession. Il s’en faut pourtant déclarer à la Supérieure et s’en amender; car autrement ce serait nourrir volontairement son imperfection.

Il faut regarder avec beaucoup d’honneur et d’estime toutes les choses de notre Institut, et toutes les actions de mortification, de piété et dévotion qui y sont conformes et que les Supérieurs permettent. Il arrive pourtant quelquefois que nous y avons de l’aversion par la mauvaise inclination de nos esprits; de façon que l’une se déplaira de voir seulement baiser terre, l’autre de voir dire une coulpe, ou quelque autre mortification. De les mépriser ou censurer ce serait une présomption trop insupportable; il se faut bien garder de le faire, car ce serait un trop grand mal : aussi n’arrive-t-il pas de cette sorte. Mais ce défaut est en toutes les personnes spirituelles que j’ai jamais connues, par la nonchalance et découragement. La nonchalance fait que nous n’avons pas le courage de faire les mortifications, ni de désirer que l’on nous y exerce, c’est pourquoi nous avons aversion à les voir faire aux autres; et le découragement nous fait ennuyer et dire : Mon Dieu, la grande peine! ce n’est jamais fait, je ne vis jamais tant de choses, c’est toujours à recommencer. Il ne faut donc pas se laisser ainsi aller selon ses inclinations ou aversions, mais suivre la raison et la conduite des Supérieurs.

9. de peu d’importance

Et pour ce qui est de quel esprit on doit recevoir les mortifications, si l’on nous y préparait en nous avertissant deux heures devant, il serait aisé de n’en être point ému; mais quand elles arrivent par surprise il est bien difficile. Les mortifications que nous choisissons, encore qu’elles soient répugnantes à notre nature, depuis que nous en avons fait l’élection il n’y a plus de difficulté, parce que notre nature en tire de la vanité; mais celle qui est faite par nos Supérieurs, il la faut recevoir comme de la main de Dieu, avec honneur et humilité. Les mortifications nous arrivent par l’ordre de la providence de Dieu et nous sont toujours faites avec charité, et faut le croire ainsi, car il ne nous appartient pas de juger si elles partent de la passion. Mais s’il arrivait que cela nous tombât en la pensée, il faut le recevoir par forme de tribulation, avec douceur, et regarder toujours la main de Dieu; car encore qu’il ne soit pas auteur du mal et de cette passion, puisqu’elle devait arriver, Notre-Seigneur la prend de sa main et la pose dessus nous, pour nous faire mériter par la souffrance de la tribulation.

Nous devons grandement aimer de faire et voir faire aux Soeurs tout ce qui leur peut profiter et les avancer à la perfection, et en faire beaucoup d’estime; car ces petites pratiques, encore qu’elles semblent de peu de valeur, sont plus utiles que les grandes. Les grandes se rencontrent rarement, et ces petites sont sans nombre et doivent être faites avec soin et affection: comme de parler bas, marcher doux 10 être proprement et nettement

10. doucement

habillée. Car si vous battez des 11 portes ou marchez fort, vous troublez la tranquillité d’une Soeur qui est peut-être en oraison ; si vous êtes habillée de travers ou avec quelque indécence 12 , vous donnez occasion à une autre de rire ou de se distraire de la présence de Dieu, et lui faites ce dommage; et ainsi en d’autres occasions. Et cela est mal, car nous devons toutes être en ce continuel exercice de charité, de contribuer tout ce qui nous est possible pour le 13 bien les unes des autres, car tout doit être en commun, voire Notre-Seigneur même; il ne veut pas que nous l’ayons en particulier, il veut tellement être en particulier qu’il soit à tous en commun, et tellement en commun qu’il soit à tous en particulier.

Quand l’on est tenté de quelque tentation où il y a danger de pécher, et qu’elle dure, pour s’empêcher d’offenser Dieu il faut souventes fois faire quelque acte qui témoigne que l’on n’y consent pas : comme serait de baiser terre, lever les mains jointes contre le ciel avec cette intention, et dire quelques paroles à Notre-Seigneur, et choses semblables. Cela tient l’esprit en repos et nous ôte le doute et la crainte d’avoir consenti; car à l’examen, trouvant que l’on a fait ces choses-là, l’on est en assurance autant que l’on y peut être en cette vie.

Le vrai dépouillement se fait par trois degrés le premier est l’affection qui s’engendre en nous par la considération de la beauté du dépouillement; le second degré c’est la résolution qui suit l’affection, car nous nous résolvons aisément à

11. frappez les — 12. messéance — 13. au

un bien que nous affectionnons; le troisième est la pratique, qui est plus difficile.

Or, les biens desquels il se faut dépouiller sont de trois sortes : les biens extérieurs, les biens du corps et les biens du coeur. Les biens extérieurs sont toutes les choses que nous avons laissées hors de la Visitation: les maisons, les parents et choses semblables. Pour en faire le dépouillement, il faut renoncer 14 tout cela entre les mains de Notre-Seigneur, et puis, les ayant ainsi renoncés 15, il faut retourner à Notre-Seigneur lui demander les affections qu’il veut que nous ayons pour eux ; car il ne faut pas demeurer sans affections, ni les avoir égales et indifférentes : il faut plus aimer les pères, les enfants, et ainsi chacun en son degré; car la charité donne le rang aux affections. Les seconds biens sont ceux du corps : la beauté, la santé et semblables choses. Tout cela il le faut renoncer 16, et puis il ne faut plus aller regarder au miroir si l’on est beau, ni se soucier non plus de la santé que de la maladie, au moins quant à la volonté supérieure; car la nature se ressent toujours et crie quelquefois, au moins quand l’on n’est pas bien parfait. L’on demeure également content en la maladie comme en la santé, l’on prend les remèdes et les viandes comme elles se rencontrent; j’entends toujours avec la raison, car quant aux inclinations je ne m’y amuse point. Les biens du coeur sont les consolations et les douceurs qui arrivent en la vie spirituelle; ces biens-là sont fort bons. Et pourquoi, me direz-vous, s’en faut-il dépouiller? Il le faut faire pourtant

14. remettre — 15. remis — 16. il faut y renoncer.

et les remettre entre les mains de Notre-Seigneur pour qu’il en dispose comme il lui plaira, et le servir sans elles comme avec elles.

Il y a une autre sorte de biens, qui ne sont ni intérieurs ni extérieurs, ni biens du corps, ni biens du coeur; ce sont des biens imaginaires qui dépendent de l’opinion d’autrui ils s’appellent l’honneur, l’estime, la réputation, et tout cela. Il s’en faut dépouiller tout à fait de ceux-ci, et ne vouloir autre honneur que l’honneur de la Congrégation, qui est de chercher en tout la gloire de Dieu, ni autre estime ou réputation que celle de la Communauté, qui est de donner bonne édification en toutes choses.

Le contentement que nous ressentons à la rencontre des personnes que nous aimons, et les témoignages d’affection que nous leur rendons en les voyant, ne sont point contraires à cette vertu du dépouillement, pourvu qu’ils ne soient point démesurés, et que, étant absents, notre coeur ne coure pas après; car, comment se pourrait-il faire que les objets étant présents, les puissances ne fussent point émues ? C’est comme qui dirait à une personne au rencontre 17 d’un lion ou d’un ours : N’ayez point de peur 18. Cela n’est pas en notre pouvoir. De même, au rencontre de ceux que nous aimons, il ne se peut pas faire que nous ne soyons émus de joie et de contentement; mais tout cela est conforme au bon plaisir de Dieu, c’est pourquoi il n’est point contraire à la vertu. Je dis plus: que si je désire de voir quelqu’un pour une chose utile et qui doit réussir à la gloire de

17. à la rencontre — 18. point peur

Dieu, si son dessein de venir est traversé et que j’en ressente un peu de peine, voire que je m’empresse un peu pour divertir les occasions qui le retiennent, je ne faux point en 19 la vertu du dépouillement, pourvu que je ne passe point jusqu’à l’inquiétude.

Ainsi vous voyez que la vertu n’est pas une chose si terrible que l’on s’imagine. C’est une faute que plusieurs font : ils se forment des chimères en l’esprit et pensent que le chemin du Ciel est étrangement difficile; en quoi ils se trompent et ont bien tort, car David disait à notre Seigneur que sa loi était trop douce et facile b, et qu’elle était plus douce que le miel c Nous devons tous dire de même de notre vocation, l’estimant non seulement bonne et belle, mais aussi douce, suave et aimable; si nous faisons ainsi, nous aurons un grand amour à observer ce qui en dépend.

Il est vrai, mes chères Filles, l’on ne saurait jamais parvenir à la perfection tant que l’on aura de l’affection à quelque imperfection, pour petite qu’elle soit, voire même quand ce ne serait qu’avoir une pensée inutile; et vous ne sauriez croire combien elle apporte de mal à une âme, car dès que vous aurez baillé la liberté à votre esprit de s’arrêter à penser à une chose inutile, il pensera par après à des choses pernicieuses. Il faut donc couper court au mal dès que nous le voyons, pour petit qu’il soit.

Il faut beaucoup s’examiner s’il est vrai, comme il nous semble quelquefois, que nous n’ayons

b. Ps. CXVIII, 4, 96, 167. — c. Pss. XVIII, 11, CXVIII, 103

19. manque point à

point nos affections engagées. Et dites-moi, quand on vous loue, que vous tâchez de dire quelque parole qui agrandisse la louange que l’on vous donne, ou bien que vous les recherchez par des paroles artificieuses, disant que vous n’avez plus la mémoire ou l’esprit si bon que vous souliez à 20 avoir pour bien parler, qui ne voit que vous prétendez que l’on vous dise que vous parlez toujours extrêmement bien? Cherchez donc bien au fond de votre conscience si vous n’y trouverez pas que vous avez de l’affection à la vanité. Vous pourrez ainsi facilement connaître, lorsqu’on vous ôtera la commodité 21 de faire ce que vous aviez proposé, si vous y avez de l’affection ou non; car si vous n’y en avez point, vous demeurerez aussi en repos de ne la pas faire comme si vous l’eussiez faite, et au contraire, si vous vous troublez, c’est la vraie marque que vous y aviez mis votre affection. Or, nos affections sont si précieuses, puisqu’elles doivent être toutes employées à aimer Dieu, qu’il faut bien prendre soin de ne les loger pas en des choses inutiles; et une faute, pour petite qu’elle puisse être, faite avec affection, est plus contraire à la perfection que cent faites par surprise et sans affection.

Nous devons plus de respect et d’honneur à nos Supérieurs qu’à nos bons Anges, parce que nos bons Anges ne sont qu’ambassadeurs de Dieu, et nos Supérieurs tiennent la place de Dieu même: si que Notre-Seigneur a dit d: Qui vous écoute m’écoute, parlant des Supérieurs, et qui vous méprise me méprise.

d. Luc., X, 16.

20. aussi bon que aviez coutume d’ — 21. facilité

Vous me demandez maintenant, s’il arrivait qu’une Soeur n’eût pas la confiance de découvrir le secret de son coeur à la Supérieure, ou bien à l’Assistante en son absence? — La Supérieure lui devrait volontiers permettre de parler à celle des Soeurs qu’elle voudrait et que la Soeur qui demanderait congé désirerait; sans témoigner aucune aversion de cela, ains étant bien consolée de quoi il plairait à Dieu de la décharger d’autant. Mais il est pourtant vrai que la Soeur commettrait une très grande imperfection, puisqu’elle ne doit regarder en la Supérieure que Dieu seulement, ce qu’elle n’est pas tant obligée de faire en la personne des Soeurs.

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NEUVIÈME ENTRETIEN

DE L’AMOUR ENVERS LES CRÉATURES

Il y a certains amours qui semblent extrêmement grands et parfaits aux yeux des créatures, qui devant Dieu se trouveront petits et de nulle valeur. La raison est que ces amitiés ne sont point fondées en la vraie charité, qui est Dieu a , ains seulement en certaines alliances et inclinations naturelles, sur quelque condition humainement louable et agréable. Au contraire, il y en a d’autres qui semblent extrêmement minces et vides aux yeux du monde, qui devant Dieu se trouveront pleines et fort excellentes parce qu’elles se font seulement pour Dieu et en Dieu, sans mélange de notre propre intérêt, les actes de charité qui se font autour de 1 ceux que nous aimons de cette sorte sont mille fois plus parfaits, d’autant que tout est purement à Dieu ; mais les services et autres assistances que nous faisons à ceux que nous aimons par inclination sont beaucoup moindres en mérite, à cause de la grande complaisance et satisfaction que nous avons à les faire, et que, pour l’ordinaire, nous les faisons plus par ce mouvement que pour l’amour de Dieu. Il y a encore une autre raison qui rend ces premières amitiés dont nous avons parlé moindres que les dernières: c’est qu’elles ne sont pas de durée, parce que la

a. I Joan., IV, 8, 16.

1. envers

cause en étant si frêle, dès qu’il arrive quelque traverse, elles viennent à se refroidir et altérer; ce qui n’arrive point à celles qui sont seulement en Dieu, parce que la cause en est solide et permanente.

A ce propos, sainte Catherine de Sienne fait une belle comparaison : Si vous prenez, dit-elle, un verre, et que vous l’emplissiez dans une fontaine, et que vous buviez en même temps sans le tirer de là-dedans, encore que vous buviez tant que vous voudrez, le verre ne se vide point: mais si vous le tirez hors de la fontaine, quand vous aurez bu, le verre sera vide. Ainsi est-il des amitiés : quand on ne les tire point de leur source, elles ne tarissent jamais. Les caresses mêmes et signes d’amitié que nous faisons contre notre propre inclination ès personnes auxquelles nous avons de l’aversion, sont meilleures et plus agréables à Dieu que celles que nous faisons attirés de l’affection sensitive. Et cela ne se doit point appeler duplicité, ou simulation 2, car si bien j’ai un sentiment contraire, il n’est qu’en la partie inférieure, et les actes que je fais, je les fais avec la force de la raison, qui est la partie principale de mon âme. De manière que, quand celle à qui je fais ces caresses saurait que je les lui fais parce que je lui ai de l’aversion, elle ne s’en devrait point offenser, ains les estimer et chérir davantage que si elles partaient d’une affection sensible; car les aversions sont naturelles, et d’elles-mêmes ne sont nullement mauvaises quand nous ne les suivons pas; au contraire, c’est un moyen de pratiquer mille sortes de bonnes vertus, et Notre-Seigneur même

2. dissimulation

nous sait plus de gré quand avec une extrême répugnance nous lui allons baiser les pieds, que si nous y allions avec beaucoup de suavité. Ainsi ceux qui n’ont rien d’aimable sont bien heureux, car ils sont assurés que l’amour qu’on leur porte est excellent, puisqu’il est tout en Dieu.

Souvent nous pensons aimer une personne pour Dieu, et nous l’aimons pour nous-mêmes; nous nous servons du prétexte de ses vertus, et disons que c’est pour cela que nous l’aimons; et rien moins, c’est pour la consolation que nous en recevons; car n’y a-t-il pas plus de suavité à voir venir à vous une âme pleine de bonnes affections et qui suit extrêmement bien vos conseils, qui va 3 fidèlement et tranquillement le chemin que vous lui avez marqué, que d’en voir une autre toute inquiétée et embarrassée, faible à suivre le bien, à qui il faut mille fois dire une même chose? Sans doute vous y en aurez davantage. Ce n’est donc pas pour Dieu que vous l’aimez, car cette dernière est à lui aussi bien que l’autre, et vous la devriez davantage aimer, car il y a davantage à faire pour Dieu. Il est vrai que où il y a davantage de Dieu, c’est-à-dire de vertu, qui est une participation des qualités divines, nous y devons plus d’affection : comme, par exemple, s’il se trouvait une âme plus parfaite que celle de notre Père spirituel, nous la devrions aimer davantage pour cette raison-là; mais néanmoins nous devrions aimer beaucoup plus notre Père spirituel parce qu’il est notre père et conducteur.

Nous devons aimer le bien en notre prochain

3. suit

comme en nous-mêmes, et principalement en Religion où tout doit être parfaitement en commun, et ne devons point être marries qu’une Soeur pratique quelque vertu à nos dépens. Comme, par exemple, si je me trouve à une porte avec une plus jeune que moi et que je me retire pour lui donner le devant, à mesure que je pratique cette humilité, elle doit avec douceur pratiquer la simplicité, et qu’elle essaie en une autre rencontre de me prévenir. De même, si je lui donne un siège ou me retire de ma place, elle doit être contente que je fasse ce petit gain, et par ce moyen elle en sera participante; comme si elle disait : Puisque je n’ai pu faire cet acte de vertu, je suis bien aise que cette Soeur l’ait fait. Et non seulement il n’en faut pas être marrie, mais il faut être disposée à contribuer 4 tout ce que nous pouvons pour cela, jusqu’à notre peau s’il en était besoin; car, pourvu que Dieu soit glorifié, il ne nous doit pas chaloir 5 comment ni par qui; de telle sorte que s’il se présentait une occasion de faire quelque oeuvre de vertu, et que Notre-Seigneur nous demandât qui nous aimerions mieux qui la fît, il faudrait répondre : Seigneur, celle qui la pourra faire plus à votre gloire. Or, n’ayant point ce choix, nous devons désirer de la faire, car la première charité commence à soi-même; mais ne le pouvant, il faut se réjouir, se complaire et être extrêmement aise de ce qu’une autre le fait, et ainsi nous aurons mis parfaitement toutes choses en commun b Autant en faut-il dire pour ce

b. Act., II, 44, IV, 32.

4. faire pour notre part — 5. importer

qui regarde le temporel; car pourvu que la Maison soit accommodée 6, nous ne nous devons pas soucier si c’est par notre moyen ou par un autre. Quand il se trouve de ces petites affections, c’est signe qu’il y a encore du tien et du mien.

Lorsque nous entendons le signe de l’obéissance, nous devons croire que c’est la voix de Notre-Seigneur qui nous appelle, et faut partir tout promptement, encore que nous fussions occupées à travailler pour Dieu; tout ainsi qu’une jeune mariée entendant la voix de son époux, encore qu’elle fasse quelque chose pour lui, elle quitte tout pour aller où il l’appelle ; et, bien qu’un peu de retardement 7 ne soit pas une infidélité, c’est néanmoins une grande fidélité et une vertu fort agréable à Dieu de ne retarder point du tout. De même, il y a mille choses que ne les faisant point nous ne péchons pas, mais si nous les faisons nous faisons une bonne vertu : comme de parler bas, marcher doucement, baisser les yeux, bien faire la récréation et choses semblables qui sont néanmoins fort nécessaires pour la bienséance et recueillement.

Il se dit peu de paroles oiseuses en ces maisons de Religieuses d’observance; car si bien tout ce qui se dit n’est pas nécessaire, c’est pour l’ordinaire ou une simple communication de pensées qui se fait pour entretenir la société, ou paroles qui se disent pour la récréation et entretien commun où il est bon que chacune contribue; et ce qui, en autre sorte 8, serait oiseux, étant dit à la récréation ne l’est point, parce qu’il a une fin pour

6. aménagée, pourvue — 7. retard — 8. temps

laquelle il est utile. Mais si, hors de la récréation, au temps qu’il faut parler de choses de dévotion, quelqu’une racontait un songe, cela vraiment serait oiseux. Ce sont encore paroles oiseuses, quand, pour dire une chosé, l’on multiplie beaucoup de mots qui ne sont nullement nécessaires pour la faire entendre; si cela néanmoins arrive par l’ignorance de celui qui parle et qui ne se sache pas autrement expliquer, il n’y a point de péché.

Nous ne connaîtrons jamais notre propre perfection, car il nous arrive comme à ceux qui naviguent sur mer; ils ne savent pas s’ils avancent, mais le maître pilote, qui sait l’art de naviger 9, le connaît. Ainsi nous ne pouvons pas juger de notre avancement, mais oui bien de celui d’autrui; car nous ne sommes pas assurés 10, quand nous faisons une bonne action, que nous l’ayons faite avec perfection, d’autant que l’humilité nous le défend. Or, encore que nous puissions juger de la vertu d’autrui, si ne faut-il pourtant jamais déterminer qu’une personne soit meilleure qu’une autre, parce que les apparences sont trompeuses; et tel qui paraît fort vertueux à l’extérieur aux yeux des créatures, devant Dieu le sera moins qu’un autre qui paraissait beaucoup plus imparfait.

L’humilité est non seulement charitable, mais douce et maniable; car la charité est une humilité montante, et l’humilité est une charité descendante. L’humilité sera au dernier degré de sa perfection quand nous n’aurons plus de propre volonté; par l’humilité, toute justice c est accomplie.

c. Matt., III, 15.

9. naviguer — 10. sûrs

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DIXIÈME ENTRETIEN

SUR LE SUJET DE LA MODESTIE

Vous demandez que c’est que la vraie modestie. Je vous dirai qu’il y a quatre vertus qui portent toutes le nom de modestie. La première, et celle qui porte le nom de modestie par éminence au-dessus des autres, c’est la bienséance de notre maintien extérieur : et à cette vertu sont opposés deux vices, à savoir la dissolution 1 en nos gestes, en nos contenances, c’est-à-dire la légèreté; et l’autre vice qui ne lui est pas moins contraire, est une contenance affectée. La seconde vertu qui porte le nom de modestie, est l’intérieure bienséance de notre entendement et de notre volonté : celle-ci a de même deux vices opposés, qui sont la curiosité de l’entendement, la multitude des désirs de savoir et d’entendre toutes choses, et l’instabilité en nos entreprises, passant d’un exercice à l’autre sans nous arrêter à rien; l’autre vice qui lui est opposé est une certaine stupidité et nonchalance d’esprit qui ne veut pas même savoir ni apprendre les choses nécessaires pour notre perfection, imperfection qui n’est pas moins dangereuse que l’autre. La troisième modestie consiste en notre conversation et en nos paroles, c’est-à-dire en notre façon de parler et converser avec le prochain,

1. manque de mesure et de décence

évitant les deux imperfections contraires et qui lui sont opposées, à savoir, la rusticité et la babillerie: la rusticité qui nous empêche de contribuer 2 quelque chose pour l’entretien de la conversation; et la légèreté qui nous fait tellement parler que nous ôtons le temps aux autres de parler à leur tour. La quatrième modestie est l’honnêteté 3 et bienséance des habits, et ses deux vices contraires sont la saleté et la superfluité. Or voilà: dites-moi donc maintenant de laquelle vous voulez que je vous parle.

La première est extrêmement recommandable pour plusieurs raisons, et premièrement parce qu’elle nous assujettit fort. Il n’y a point de vertu à laquelle il faille une si particulière attention; et en ce qu’elle nous assujettit consiste son grand prix, car tout ce qui assujettit pour Dieu est d’un mérite infini; bien que je ne me plaise pas trop d’user de ce mot de mérite entre vous autres, mais je veux dire, est infiniment agréable à Dieu. La seconde raison est qu’elle ne nous assujettit pas seulement pour un temps, mais pour toujours, en tous lieux, aussi bien seul qu’accompagné 4, en tout temps, oui même en dormant. Un grand Saint l’écrivit à un sien disciple, disant qu’il se couchât modestement en la présence de Dieu, ainsi comme 5 ferait celui à qui Notre-Seigneur étant encore en cette vie, tout ainsi qu’il y était avant sa Mort et Passion, lui commanderait de dormir et se coucher en sa présence; et bien, dit-il, que tu ne le voies pas et n’entendes pas le commandement

2. faire pour notre part — 3. la propreté — 4. qu’en compagnie — 5. comme

qu’il t’en fait, ne laisse pas de le faire tout de même que si tu le voyais, parce qu’en effet il t’est présent et te regarde pendant que tu dors. O mon Dieu, combien 5 nous nous coucherions modestement et dévotement si nous le voyions! Sans doute nous croiserions nos bras sur notre poitrine avec une grande dévotion. La modestie nous assujettit donc toujours et tout le temps de notre vie, à cause que les Anges et Dieu même nous sont toujours présents, pour les yeux duquel Seigneur nous nous tenons en modestie.

Cette vertu est aussi fort recommandée à cause de l’édification du prochain, et je vous dirai que la simple modestie extérieure en. a converti plusieurs; ainsi qu’il arriva à saint François, lequel passa une fois par une ville avec une si grande modestie en son maintien que, sans qu’il dît une seule parole, il y eut un grand nombre de jeunes gens qui le suivirent, tirés de ce seul exemple, pour être instruits de lui. Il y eut dernièrement un Père Capucin lequel, me faisant regarder un autre de leurs Religieux qu’il avait amené avec lui, me dit : Voyez-vous ce Père, ni il ne prêche, ni il ne converse presque avec personne, étant d’une vie fort retirée, mais pourtant sa seule modestie en a tiré beaucoup d’autres en notre Religion. La modestie est une prédication muette; c’est une vertu que saint Paul recommande fort particulièrement aux Philippiens, chapitre quatrième a, leur disant : Faites que votre modestie paraisse devant tous les hommes. Et ce qu’il dit à son

a. Vers. 5.

6. attirés par

disciple saint Timothée b, qu’il faut que l’Evêque soit orné, s’entend qu’il soit orné de modestie et non de vêtements de soie, afin que, par son maintien modeste, il baille confiance à un chacun de l’aborder, évitant également la légèreté comme la rusticité, afin que, donnant la liberté aux mondains de l’approcher, ils ne croient pas néanmoins qu’il soit mondain comme eux.

La vertu de modestie observe trois choses, à savoir, le temps, le lieu et la personne. Car dites-moi, celui qui ne voudrait point rire à la récréation que comme l’on rit hors de ce temps-là, ne serait-il pas importun ? Il y a des gestes et des contenances qui seraient immodestie hors de ce temps-là, qui ne le sont nullement; de même, celui qui voudrait rire lorsque l’on est parmi les occupations sérieuses, et relâcher son esprit comme l’on fait très raisonnablement à la récréation, ne serait-il pas estimé léger et immodeste ? De même, l’on observe le lieu, les personnes, la conversation 7 en laquelle on est; mais tout particulièrement, elle regarde la personne. Autre est la modestie d’une femme du monde que celle d’une Religieuse; une fille qui, étant dans le monde, voudrait tenir la vue aussi basse comme feraient nos Soeurs, ne serait pas estimée, non plus que nos Soeurs si elles ne la tenaient pas plus basse que les filles du monde. Ce qui est modestie à un homme sera immodestie à un autre à cause de sa qualité; la gravité est extrêmement bienséante à une personne âgée, qui 8 serait affectée à une plus jeune,

b. I Ep., III, 2.

7. compagnie, société — 8. laquelle

à laquelle convient plus une modestie rabaissée et humiliée.

Il faut que je vous dise une chose que je lisais ces j ours passés, parce qu’elle regarde le discours que nous faisons de la modestie. Théodose désirant, comme très pieux et catholique qu’il était, de bien faire élever son fils afin qu’il fût digne Empereur après lui, s’adressa pour cet effet à saint Damase afin qu’il lui cherchât un gouverneur capable pour ce faire. Saint Damase lui envoya Arsénius, lequel après avoir été plusieurs années en la cour et autant favorisé de l’Empereur qu’aucun autre, à la fin s’ennuyant de toutes ces vanités, bien qu’il lui fût loisible de vaquer aux exercices de piété et dévotion, si est-ce que n’ayant pas accoutumé 9 cet air 10 et façon de vivre, il fit dessein de s’échapper et retirer dans les déserts et solitudes, en la conversation et compagnie des bons Pères ermites; dessein qu’il exécuta sur le champ. Or les anciens Pères, qui avaient ouï dire merveilles de la vertu de ce grand Arsénius, furent bien aises et consolés de l’avoir en leur compagnie. Il s’accosta de deux Religieux dont l’un avait nom Pastor, et fit grande amitié avec eux. Or, un jour que tous les Pères étaient assemblés pour faire une conférence spirituelle (car ç’a été de tout temps qu’il s’en est fait entre les personnes pieuses), il y eut quelqu’un des Pères qui avertit le Supérieur qu’Arsénius commettait ordinairement une immodestie, en ce qu’il croisait les jambes l’une sur l’autre. Il est vrai, dit le Père, je l’ai bien remarqué, mais c’est un bon homme 11

9. n’ayant pas l’habitude de —10. manière —11. homme bon

qui a vécu fort honorablement au 12 monde, il a apporté cette contenance de la cour. — Enfin il lui fâchait de le fâcher en le reprenant d’une chose si légère où il n’y avait point de péché ; mais d’ailleurs il avait envie de l’en faire corriger, parce qu’il n’avait que cela où l’on pût trouver à redire. Le Religieux Pastor dit : O mon Père, ne vous mettez pas en peine, il n’y aura pas grande façon à le lui dire, car il en sera bien aise; mais néanmoins, s’il vous plaît, demain je me mettrai en la même posture que lui à l’heure de l’assemblée, et vous m’en ferez la correction devant tous, et par ainsi il entendra qu’il ne le faut pas faire.

Ce qui fut fait. Et le Père faisant la correction à Pastor, le bon Arsénius se jeta en terre, demandant humblement pardon, disant que si bien le Père ne l’avait pas remarqué, il avait néanmoins toujours fait cette faute-là, que c’était sa contenance ordinaire de la cour; et nonobstant qu’il en demandât une pénitence, il ne lui en fut pas donnée, mais depuis on ne le vit plus en cette posture.

En cette histoire je trouve plusieurs choses bien dignes de considération, mais particulièrement la prudence et retenue du Supérieur à craindre de fâcher ce bon Arsénius par une correction de si peu d’importance, et à chercher néanmoins le moyen de l’en faire corriger; où il montre combien ils étaient tous exacts à la moindre chose qui regarde la modestie. De plus, la bonté d’Arsénius à se rendre coupable et sa fidélité à s’en corriger, bien que ce fut une chose si légère qu’elle n’était pas même immodestie étant dans 8 la cour, quoiqu’elle

12. dans le — 13. à

le fût étant parmi ces Pères. Mais ce que je regarde aussi, c’est que nous ne nous devons point étonner si nous avons encore quelque vieille habitude du monde, puisqu’Arsénius avait bien encore celle-là après avoir demeuré assez longuement au 14 désert en la compagnie des Pères. L’on ne peut pas être si tôt défait de ses imperfections; il ne faut jamais s’étonner d’en voir beaucoup en soi-même, pourvu que l’on ait la volonté de les combattre.

Non, ma chère fille, ce n’est pas un mauvais jugement de penser que le Supérieur fait la correction à un autre de quelque chose que je fais aussi bien que lui, afin que, sans me corriger moi-même, je m’en amende; mais il faut s’humilier profondément, voyant qu’il nous reconnaît faible et sait bien que nous ressentirions puissamment la correction s’il nous la faisait. Il faut aimer précieusement cette abjection. Il est bien aussi bon de s’humilier, comme fit Arsénius, confessant que l’on est coupable de la même faute, pourvu que l’on s’humilie toujours en esprit de douceur et de tranquillité.

Vous désirez aussi que je parle des autres vertus de modestie. La seconde, qui est l’intérieure, fait les mêmes effets en l’âme que celle que nous avons dit au corps. Celle-ci compose les mouvements, les gestes et contenances du corps, évitant les deux extrémités. qui sont ses deux vices contraires : la légèreté et dissolution, et la contenance trop affectée. De même l’intérieure modestie maintient les puissances de notre âme en tranquillité

14. dans le

et en modestie (cela s’entend l’entendement et la volonté), évitant, comme j’ai dit, la curiosité de l’entendement, sur lequel elle exerce principalement son soin, et retranchant aussi à notre volonté la multitude des désirs, la faisant appliquer simplement à ce seul un que Marie a choisi et qui ne lui sera point ôté c, qui est la volonté de plaire à Dieu. Marthe représente fort bien l’immodestie de la volonté, car elle s’empresse, elle met tous les serviteurs de la maison en besogne, elle va deça et delà sans s’arrêter, tant elle a d’envie 15 de bien traiter Notre-Seigneur, et lui semble qu’il n’y aura jamais assez de mets bien apprêtés pour lui faire bonne chère. De même, la volonté qui n’est pas retenue par la modestie passe d’un sujet à un autre pour s’émouvoir à aimer Dieu et à désirer plusieurs moyens pour le servir; et cependant il ne faut point tant de choses. Mieux vaut s’attacher à Dieu comme Madeleine, se tenant à ses pieds, lui demandant qu’il nous donne son amour, que de penser comme et par quel moyen nous le pourrons acquérir. Cette modestie retient la volonté resserrée 16 en l’exercice et dans les moyens de son avancement en l’amour de Dieu, selon la vocation en laquelle nous sommes.

J’ai dit que cette vertu s’applique particulièrement à assujettir l’entendement, et cela, parce que la curiosité que nous avons naturellement est très dangereuse et fait que nous ne savons jamais parfaitement une chose, d’autant que nous ne mettons pas assez de temps pour la bien apprendre. Comme

c. Luc., X, 42.

15. envie — 16. renfermée

aussi elle fuit l’autre extrémité du vice qui lui est contraire, qui est la stupidité et nonchalance d’esprit qui ne veut pas savoir ce qui est nécessaire. Or, cette sujétion de l’entendement est de très grande importance pour notre perfection, car à mesure que la volonté s’affectionne à une chose, si l’entendement lui vient montrer la beauté d’une autre, il la divertit de la première.

Un jour un Religieux demanda au grand saint Thomas comme il pourrait faire pour être bien sa-vaut : « En ne lisant qu’un livre, » lui répondit-il. Je lisais ces jours passés la Règle que saint Augustin fit pour ses Religieuses, où il dit expressément que les Soeurs ne lisent jamais aucun livre, sinon ceux qui leur seraient donnés par la Supérieure; et après il fit le même commandement à ses Religieux, tant il avait de connaissance du mal qu’apporte la curiosité de savoir autre chose que ce qui nous est nécessaire pour mieux servir Dieu, qui est certes fort peu de chose. Marchez en simplicité par l’observance de vos Règles, et vous servirez parfaitement Dieu, sans vous épancher 17 à rechercher de savoir autre chose. Les conférences spirituelles, les prédications que l’on fait, ne sont pas toujours pour enseigner ni pour apprendre, mais pour se récréer et revigorer 18 un peu l’esprit. La science n’est pas nécessaire pour aimer Dieu, ainsi que dit saint Bonaventure (duquel nous faisons la fête) à un Religieux, car une simple femme est autant capable d’aimer Dieu comme le plus docte homme du monde. Il faut peu de science et beaucoup de pratique en ce qui regarde la perfection.

17. aller ça et là — 18. fortifier

Je me souviens sur ce propos, combien cette curiosité de vouloir savoir tant de moyens de nous perfectionner, d’avoir connu deux âmes, deux Religieuses de deux Ordres bien réformés, l’une desquelles, à force de lire les livres de la Mère Thérèse, apprit si bien à parler cc~mme elle, qu’elle semblait être une petite Mère Thérèse; et elle le croyait, s’imaginant tellement tout ce que la Mère Thérèse avait fait durant sa vie, qu’elle croyait en faire tout de même, jusques à avoir des bandements 19 d’esprit et des suspensions des puissances tout ainsi comme elle lisait que la Sainte avait eu, si que elle en parlait fort bien. Il y en n plusieurs qui, à force de penser aussi à la vie de sainte Catherine de Sienne, voire même de Gênes, pensent être par imitation des saintes Catherine. Ces âmes ici, au moins, ont du contentement en elles-mêmes, par l’imagination qu’elles ont d’être saintes, bien que leur contentement soit vain. Mais l’autre Religieuse que j’ai dit avoir connue, était bien de différente humeur, d’autant qu’elle n’avait jamais de contentement à cause de l’avidité qu’elle avait de chercher et désirer la voie et la méthode de se perfectionner, et encore qu’elle travaillât pour cela, néanmoins il lui semblait qu’il y avait toujours quelque autre façon que celle qu’on lui enseignait. L’une de ces filles vivait contente en sa sainteté imaginaire et ne recherchait ni ne désirait autre chose, et l’autre vivait mécontente à cause que sa perfection lui était cachée, et partant, désirait toujours autre chose. La modestie intérieure tient

19. tensions

l’âme entre ces deux états et en médiocrité de désirs de savoir ce qui est nécessaire et rien plus.

C’est sans doute, ma chère fille, que la multitude 20 des paroles en un sujet où il n’en est besoin que de peu doit être évitée comme étant une immodestie, et principalement en l’occasion que vous dites, qui est pour s’excuser; car, outre l’immodestie des paroles, c’est aussi une autre sorte d’imperfection de ne vouloir pas être reconnue défaillante ou imparfaite : c’est contre l’humilité qui nous fait aimer notre abjection.

Il faut que je die encore un mot de la modestie extérieure de laquelle nous avons jà parlé. Vous ne sauriez croire combien elle sert à l’intérieure et à acquérir la paix et tranquillité de l’âme. La preuve s’en fait à l’oraison; car tous les saints Pères, qui ont fait profession très grande de l’oraison, ont tous jugé que la posture la plus dévote y aidait beaucoup, comme de se tenir à genoux, les mains jointes ou les bras en croix; cela aide infiniment à se tenir recueilli et ramassé 21 en la présence de Dieu.

Vous demandez si de tenir la tête penchée ou repliée sur l’épaule, ou bien de tourner les yeux dans la tête est contre la modestie. Je réponds que si cela se fait quelquefois sans y. penser, il n’y n pas grand mal, pourvu que l’on n’affecte point ces façons de faire comme étant quelque chose de remarquable pour la dévotion; car il faut éviter la contenance affectée, puisque tout ce qui est affecté doit être abhorré, évitant soigneusement de

20. multiplicité — 21. concentré

faire le sanctificetur quand il n’y a point de nomen tuum après, je veux dire les dévots et les saints en notre contenance extérieure, comme je fis une fois. Il n’y a point de danger de faire ce petit conte de récréation, puisqu’il est à mon propos. Etant jeune écolier en cette ville, il me prit une ferveur et une envie d’être saint et parfait; je commençai à me mettre en la fantaisie que pour cela il fallait que je repliasse ma tête sur mon épaule en disant mes Heures, parce qu’un autre écolier qui était vraiment un saint le faisait; ce que je fis soigneusement quelque temps durant, sans que pourtant j’en devinsse plus saint.

Revenons maintenant à notre propos. Cette seconde modestie a été appelée de plusieurs une studiosité d’esprit 22, c’est à dire un soin très particulier de tenir l’esprit rangé dans les bornes d’une sainte modestie, voulant savoir simplement ce qui nous est nécessaire et retranchant la curiosité de toute autre chose.

La troisième modestie regarde les paroles et la manière de converser. Il y a des paroles qui seraient estimées immodestie en tout autre temps qu’en celui de la récréation, où justement et avec bonne raison l’on doit débander et relâcher un peu l’esprit; qui ne voudrait aussi parler ni laisser parler les autres que de choses hautes et relevées en ce temps-là, commettrait une immodestie, car n’avons-nous pas dit que la modestie regarde le temps, le lieu et la personne? A ce propos, je lisais l’autre jour que saint Pacôme, d’abord qu’il fut entré au désert pour mener une vie monastique,

22. attention soutenue de l’esprit

eut de grandes tentations, et le malin esprit lui apparaissait fort souvent en diverses manières. Celui qui écrit sa Vie dit que, lorsqu’il allait par les bois pour en couper, il vint une troupe de ces esprits infernaux pour l’épouvanter, qui se rangèrent comme des soldats qui posent la garde, tous bien armés, et se criaient l’un à l’autre Faites place au saint homme. Saint Pacôme qui connut bien que c’étaient des fanfares de l’esprit malin, se prit à sourire, disant : Vous vous en moquez, mais je le serai. Or, le diable voyant qu’il ne l’avait pu attraper ni faire entrer en mélancolie, il se pensa 23 qu’il l’attraperait du côté de la joie, puisqu’il s’était ri de la première embuscade. Il s’en va donc attacher quantité de grosses cordes à une feuille d’arbre, et se mirent plusieurs à ces cordes, comme pour tirer avec une grande violence, et se criant, l’un à l’autre : Hay, hay ! suant comme s’ils eussent eu grande peine. Le bon Saint levant les yeux et voyant cette folie, se représenta Notre-Seigneur crucifié en l’arbre de la croix, et fit le signe d’icelle; et le démon, voyant que le Saint s’appliquait au fruit de l’arbre et non pas à la feuille, s’en alla confus et honteux.

Il y a temps de rire et temps de ne pas rire; comme aussi temps de parler et temps de se taire d, comme nous montra ce glorieux Saint en ses tentations. Cette modestie compose notre façon de parler, afin qu’elle soit agréable; ni trop haut ni trop bas, ni trop lentement ni trop brusquement,

d. Eccles., III, 4, 7.

23. il pensa à part soi

se tenant dans les termes d’une sainte médiocrité, laissant parler les autres quand ils parlent, sans les interrompre, car cela tient de la babillerie, et parlant néanmoins à son tour, pour éviter la rusticité et suffisance qui nous empêche d’être de bonne conversation.

La quatrième vertu nommée modestie regarde les habits et la façon de s’habiller. De celle-ci il n’est pas besoin d’en dire autre chose sinon qu’il faut éviter la sordité 24, c’est-à-dire la saleté et messéance en la façon de s’habiller; comme aussi l’autre extrémité, qui est un trop grand soin de nous bien habiller, et affecter d’être bien guindée 25 et bien tirée 26. Cette netteté a été fort recommandée par saint Bernard, comme étant un grand indice de la pureté de l’âme. Il y a une chose qui semble nous contrarier en ceci en la Vie de saint Hilarion; car un jour, parlant à quelque gentilhomme qui l’était allé voir, il lui dit « qu’il n’y avait point d’apparence de rechercher la netteté dans les cilices, » voulant dire qu’il ne fallait point rechercher de la netteté autour de nos corps, qui ne sont que des charognes puantes et toutes pleines d’infection; mais cela était plus admirable en ce grand Saint que non pas imitable. Il ne faut pas voirement avoir trop de délicatesse, mais aussi il ne faut pas être sale. Et ce qui faisait ainsi parler ce Saint était, si je ne me trompe, à cause qu’il parlait aux courtisans, qu’il voyait tellement pencher du côté de la délicatesse, qu’il était besoin de leur parler ainsi un

24. malpropreté — 25. ageancée — 26. familièrement : tirée à quatre épingles

peu âprement; comme ceux qui veulent redresser un jeune arbrisseau, ne le redressent pas seulement au pli qu’ils veulent qu’il prenne, mais le font même courber de l’autre côté afin qu’il retourne à son pli. Voilà ce que c’est que modestie, assez bien exprimé ce me semble.

Vous désireriez bien savoir, dites-vous, comme il faut faire pour bien recevoir la correction sans qu’il vous en demeure du sentiment ou de la sécheresse de coeur. — D’empêcher que le sentiment de colère ne s’émeuve en vous et que le sang ne vous monte au visage, jamais cela ne sera; bienheureux serons-nous si nous pouvons avoir cette perfection un quart d’heure devant que 27 mourir. Mais de garder de la sécheresse d’esprit, en sorte que nous ne parlions pas, après que le sentiment est passé, avec autant de confiance, de douceur et de tranquillité qu’auparavant, cela il faut avoir un grand soin de ne le pas faire. — Vous dites que vous renvoyez bien loin le sentiment, mais que cela ne laisse pas de demeurer.— Je réponds, ma chère fille, que vous le renvoyez peut-être comme font les citoyens d’une ville dans laquelle se fait la nuit une sédition; ils chassent les séditieux et ennemis, mais ils ne les mettent pas hors la ville, si qu’ils se vont cachant de rue en rue, jusques à ce que le jour vient, qu’ils se jettent sur les habitants et demeurent enfin les maîtres. Vous rejetez le sentiment que vous avez de la correction qui vous est faite, mais non pas si fortement et soigneusement qu’il ne se cache en quelque petit coin de votre coeur, au moins une

27. avant de

partie du sentiment. Vous ne voulez pas avoir du sentiment, mais aussi vous ne voulez pas soumettre votre jugement qui vous fait accroire que la correction n été faite mal à propos, ou bien qu’elle a été faite par passion ou chose semblable: qui ne voit que ce séditieux se jettera sur vous et vous accablera de mille sortes de confusions, si promptement vous ne le chassez bien loin?

Mais que faut-il faire en ce temps-là ? Il faut se serrer autour de Notre-Seigneur et lui parler de quelque autre chose. — Mais votre sentiment ne s’accoise 28 pas, ains il vous suggère de regarder le tort que l’on vous fait. — O Dieu ! ce n’est pas le temps de soumettre son jugement pour lui faire croire et confesser que la correction est bonne et qu’elle a été bien faite à propos; ô non ! c’est après que votre âme est raccoisée 29 et tranquillisée, car pendant le trouble il ne faut pas dire ni faire aucune chose, sinon demeurer fermes et résolues de ne consentir point à notre passion, pour raison que nous eussions de le faire. Jamais nous ne manquerions de raisons en ce temps-là, il nous en viendrait à la foule 30 : mais il n’en faut pas écouter une seule, pour bonne qu’elle puisse sembler: il se faut tenir proche de Dieu, comme j’ai dit, nous divertissant, après nous être humiliés devant sa Majesté.

Mais remarquez ce mot que je me plais grandement à dire à cause de son utilité : humiliez-vous d’une humilité douce et paisible, et non pas d’une humilité chagrine et troublée, car c’est notre malheur : nous portons devant Dieu des

28. se calme — 29. calmée — 30. en foule, en quantité

actes d’humilité dépiteux et ennuyeux 31, et par ce moyen nous ne raccoisons pas nos esprits et ces actes sont infructueux. Mais si, au contraire, nous faisions ces actes devant la divine Bonté, avec une douce confiance, nous sortirions de là tout rassérénés et tout tranquillisés, et désavouerions par après toutes les raisons, bien souvent et pour l’ordinaire irraisonnables, que notre jugement et notre amour-propre nous suggéreraient, et nous irions avec autant de facilité parler à ceux qui nous ont fait la correction comme auparavant. — Vous vous surmontez bien, dites-vous, à leur parler; mais s’ils ne vous parlent pas comme vous désirez, cela redouble la tentation. —Tout cela provient du même mal que nous avons dit; que vous doit-il importer que l’on vous parle d’une façon ou d’une autre, pourvu que vous fassiez votre devoir?

Tout compté et rabattu, il n’y a point d’homme qui n’ait d’aversion à la correction. Saint Pacôme, après avoir vécu quatorze ou quinze ans ès déserts en grande perfection, eut une révélation de Dieu qu’il gagnerait une grande quantité d’âmes, et que plusieurs viendraient dans le désert se ranger sous sa conduite. Il avait déjà quelques Religieux avec lui, et le premier qu’il avait reçu était son frère, nommé Jean, qui était son aîné. Saint Pacôme donc, ayant eu cette révélation, commença à faire agrandir son monastère, faisant faire quantité de cellules; son frère Jean, ou pour ne savoir pas son dessein, ou pour le zèle qu’il avait à la pauvreté, comme étant son aîné

31. ennuyés

lui fit un jour une grande correction, lui disant si c’était ainsi qu’il voulait imiter Notre-Seigneur lequel n’avait pas eu où reposer son chef c tandis qu’il était en cette vie, faisant faire un si grand couvent; que c’était bien perdre le temps, et plusieurs semblables choses. Saint Pacôme, tout parfait qu’il était, eut tellement du sentiment de cette correction, qu’il se tourna de l’autre côté, afin, si je ne me trompe, que sa contenance ne fit paraître son ressentiment. II s’en alla tout de ce pas se jeter à genoux devant Dieu, demandant pardon de sa faute, et se plaignant de quoi, après avoir tant demeuré dans le désert, il n’était point encore mortifié, ce disait-il. Il fit une prière si fervente et si humble, qu’il obtint la grâce de n’être jamais plus sujet à l’impatience. Et saint François même 32, sur les derniers temps de sa vie, après tant de ravissements, d’unions amoureuses, après avoir tant fait pour la gloire de Dieu et s’être surmonté en tant de sortes, un jour qu’il plantait des choux dans le jardin, il arriva qu’un Frère, voyant qu’il ne les plantait pas bien, l’en reprit; et ce Saint fut saisi d’un si puissant mouvement de colère de se voir repris, qu’il prononça à moitié une injure à son Frère qui l’avait repris. Il ouvrit la bouche pour la prononcer, mais il se retint, et prenant du fumier qu’il enterrait avec les choux : Ah ! méchante langue, dit-il, je t’apprendrai bien s’il faut que tu injuries ton frère;

e. Matt., VIII, 20; Luc., IX, 58.

32. Les Soeurs qui ont rédigé cet Entretien ont commis ici une méprise. Le fait qu’elles rapportent est arrivé, non pas à saint François d’Assise, mais à l’un de ses disciples nommé Barbarus.

et soudain il se prosterna à deux genoux, suppliant le Frère de lui pardonner. Or, quelle apparence y a-t-il, je vous prie, que nous autres nous étonnions de nous voir prompts à la colère et sentiment, quand l’on nous reprend ou que l’on nous fait quelque contradiction ? Mais il faut tirer l’exemple de ces Saints, lesquels se surmontèrent tout incontinent, l’un recourant à la prière, et l’autre demandant humblement pardon à son Frère, et ne firent rien ni l’un ni l’autre en faveur de leur sentiment, mais s’amendèrent et firent leur profit de la correction.

Vous me dites que vous acceptez de bon coeur la correction, que vous l’approuvez et trouvez juste et raisonnable, mais que cela vous donne une certaine confusion à l’endroit de la Supérieure, parce que vous l’avez fâchée, ou baillé occasion de se fâcher, qui vous ôte la confiance de vous approcher d’elle, nonobstant que vous aimiez l’abjection qui vous revient de la faute.— Cela se fait, ma chère fille, par le commandement de l’amour propre. Vous ne savez peut-être pas qu’il y a un certain monastère en nous-mêmes, dont l’amour-propre est le supérieur, et partant, il impose des pénitences ; et cette peine est une pénitence qu’il vous impose pour la faute que vous avez faite d’avoir fâché la Supérieure, parce que peut-être elle ne vous estimera pas tant comme elle eut fait si vous n’eussiez pas failli.

J’ai assez parlé pour ceux qui reçoivent la correction; il faut que je dise ce mot pour ceux qui la font. Outre qu’ils doivent avoir une grande discrétion pour bien prendre le temps, ils ne se doivent jamais offenser ni étonner de voir que ceux à qui ils la font en ont du ressentiment, tandis qu’il ne leur saute pas aux yeux; car c’est une chose bien dure à une personne de se voir corriger. C’est assez pour ce point : que dites-vous davantage?

Comme vous pourriez faire pour porter votre esprit en Dieu de 33 toutes choses, sans regarder ni à droite ni à gauche? — Ma chère fille, j’aime bien votre proposition, d’autant qu’elle porte sa réponse quant et elle : il faut faire ce que vous dites, aller à Dieu de toutes choses, sans regarder ni à droite, ni à gauche. — Ce n’est pas cela que vous voulez dire, mais comment vous pourriez faire pour l’affermir tellement en Dieu que rien ne le puisse détacher ni retirer. — Deux choses sont nécessaires pour cela à savoir, mourir et être sauvé, car après cela il n’y aura jamais de séparation, et notre esprit sera invariablement attaché et uni à son Dieu. — Vous dites que ce n’est pas encore cela, mais que c’est que vous pourriez faire pour empêcher que la moindre mouche ne retire votre esprit de Dieu, ainsi qu’elle fait ; vous voulez dire la moindre distraction.—Pardonnez-moi, ma fille, la moindre mouche de distraction ne retire pas votre esprit de Dieu, ainsi que vous dites, car rien ne nous retire de Dieu que le péché; et en vertu de la résolution que nous avons faite le matin de tenir notre esprit uni à Dieu et attentif à sa présence, nous y demeurons toujours, voire même quand nous dormons, puisque nous le faisons au nom de Dieu et selon sa très sainte volonté. Il

33. en

me semble même que sa divine Bonté nous dit. Dormez et vous reposez, et cependant 34 j’aurai les yeux sur vous pour vous garder et défendre du lion rugissant qui va toujours autour de vous pour penser vous défaire f. Voyez voir 35 donc si nous n’avons pas raison de nous coucher bien modestement, ainsi que nous avons dit. C’est le moyen de bien faire tout ce que nous faisons que d’être attentifs à la présence de Dieu, car nul ne l’offensera voyant qu’il le regarde. Les péchés véniels même ne sont pas capables de nous détourner de la voie qui nous conduit à Dieu : ils nous arrêtent sans doute un peu en notre chemin, mais ils ne nous en détournent pas pourtant, et beaucoup moins les simples distractions; et ceci je l’ai dit en l’Introduction.

Pour ce qui est de l’oraison, elle ne nous est pas moins utile ni moins agréable à Dieu pour ce que l’on y a beaucoup de distractions; ains elle nous sera peut-être plus utile que si nous y avions eu beaucoup de consolations, parce qu’il y a plus de travail, pourvu néanmoins que nous ayons la fidélité de nous en retirer et n’y laisser point arrêter l’esprit volontairement et destinément 36. C’en est de même de la peine que nous avons le long de la journée d’arrêter notre esprit en Dieu et aux choses célestes, pourvu que nous ayons soin de retirer notre esprit par le bras, pour l’empêcher de courir après les mouches et papillons, comme lait une mère laquelle est tendre de 37 son enfant.

f. I Petri, V, 5.

34. pendant ce temps — 35. voyez — 36. à dessein — 37. facile à émouvoir à l’égard de, facile à craindre pour

Elle voit que ce pauvre petit s’affectionne à courir après les papillons pensant de les attraper; elle le retient incontinent par le bras, lui disant : Mon enfant, tu te morfondras à courir après ce papillon au soleil, il vaut mieux que tu demeures auprès de moi. Ce pauvre enfant y demeure jusques à ce qu’il en revoie un autre, après lequel il serait aussi prêt de 38 courir si la mère ne le retenait comme devant 39. Et que faire là, sinon prendre patience et ne nous lasser point de notre travail, puisqu’il est pris pour l’amour de Dieu?

Mais, si je ne me trompe, quand nous disons que nous ne pouvons trouver Dieu et qu’il nous semble qu’il est si loin de nous, nous voulons signifier que nous ne pouvons avoir le sentiment de sa présence; car il y a bien à dire entre avoir la présence de Dieu et être en sa présence, ou bien à avoir le sentiment de sa présence: n’est-ce pas cela que vous voulez dire? — Sans doute. — O ma fille, il n’y a que Dieu qui nous puisse faire cette grâce, car de nous donner les moyens d’acquérir ce sentiment il ne nous est pas possible.

Dites-vous comment il faut faire pour se tenir toujours avec un grand respect devant Dieu, comme étant très indigne de cette grâce ? — Il n’y a point d’autre moyen de le faire que comme vous dites : regarder qu’il est notre Dieu, et que nous sommes de faibles créatures, indignes de cet honneur; comme faisait saint François qui, interrogeant Dieu : « Qui êtes-vous, et qui suis-je ?» passa toute une nuit. Enfin vos demandes portent toutes leurs réponses.

38. à — 39. avant

Si vous me demandez : Comment pourrai-je faire pour acquérir l’amour de Dieu? — Eu le voulant aimer. Au lieu de vous appliquer à penser et demander: Comment pourrai-je faire pour unir mon esprit à Dieu ? mettez-vous en la pratique par une continuelle application de votre esprit en Dieu, et je vous assure que vous parviendrez bien plus tôt à votre prétention que non pas par aucune autre voie; car, à mesure que nous nous dissipons, nous sommes moins ramassés 40, et partant plus incapables de nous unir et j oindre avec la divine Majesté, qui nous veut tout sans réserve. Il y n certes des âmes qui s’amusent tant à penser comme elles feront, qu’elles n’ont pas le temps de faire; et en ce qui regarde notre perfection, qui consiste en l’union de notre âme avec la divine Bonté, il n’est question que de peu savoir et beaucoup faire. Il faut aller grandement simplement en cette sainte besogne, car ceux qui vont continuellement demandant le chemin le plus court pour aller en la ville où ils prétendent d’aller, courent fortune d’arriver plus tard que ceux qui, ayant enfilé 41 le grand chemin, ne s’en détournent point. Car les uns leur disent : Vous n’allez pas bien, le chemin que vous avez pris est le plus long; il faut retourner en derrière 42 et puis vous mettre 43 dans un tel chemin. Pendant qu’ils retournent en derrière, ils n’avancent pas, ni moins pendant qu’ils s’amusent à demander le chemin. Il me semble que ceux à qui l’on demande le chemin du Ciel ont grande raison de dire comme ceux

40. recueillis — 41. s’étant engagés tout droit dans — 42. en arrière — 43. engager

qui disent que pour aller à un tel lieu il faut toujours aller, mettant l’un des pieds devant l’autre, et que, par ce moyen on parviendra où l’on désire d’aller. Allez toujours, dit-on à ces âmes pleines de désirs de leur perfection, en la voie de votre vocation en simplicité, vous amusant plus à faire que non pas à désirer le plus court chemin.

Mais voici une finesse qu’il faut que vous me permettiez de découvrir, sans toutefois vous offenser. C’est que vous voudriez que je vous enseignasse une voie de perfection toute faite, ou une méthode de perfection tellement faite qu’il n’y eût qu’à la mettre sur votre tête comme vous jetteriez votre voile, et que par ce moyen vous vous trouvassiez toute parfaite sans peine, c’est-à-dire que je vous donnasse la perfection toute faite ; car, parce que je dis qu’il faut faire, cela n’est pas trouvé agréable; ce n’est pas ce que nous voudrions. Oh certes, s’il était à mon pouvoir, je serais le plus parfait homme du monde; car si je la pouvais donner aux autres sans qu’il fallût rien faire, je la prendrais premièrement pour moi. Il nous semble que la perfection est un art; que si l’on pouvait trouver son secret, on l’aurait tout incontinent sans peine. Certes, nous nous trompons; car il n’y a point de plus grand secret que de faire et travailler fidèlement en l’exercice du divin amour, si nous prétendons de nous unir au Bien-Aimé.

Mais je voudrais bien que l’on remarquât que quand je dis qu’il faut faire, j’entends toujours parler de la partie supérieure de notre âme; car pour toutes les répugnances de l’inférieure, il ne s’en faut non plus étonner que les passants font des chiens qui aboient de loin. Ceux qui, étant en festin, vont picotant chaque mets, et en mangent de tous un peu, se détraquent fort l’estomac, dans lequel se fait une grande indigestion qui les empêche de dormir toute la nuit, ne pouvant faire autre chose que cracher. Ces âmes qui veulent savoir et goûter de toutes les méthodes et de tous les moyens qui nous conduisent ou peuvent conduire à la perfection en font tout de même; car l’estomac de leur volonté n’ayant pas assez de chaleur pour digérer et mettre en pratique tant de moyens, il se fait une certaine crudité et indigestion qui leur empêche le repos et la tranquillité de l’esprit auprès de Notre-Seigneur, qui est cet un nécessaire que Marie a choisi et ne lui sera point ôté g.

Passons maintenant à répondre à la question que vous me faites : comme il faut faire pour obéir bien simplement et purement à Dieu et à nos Supérieurs?— La demande est fort bonne, mais elle porte sa réponse : obéir purement, c’est obéir simplement à Dieu et à notre Supérieure. Vous pouvez doubler l’intention pour laquelle vous obéissez de plusieurs doublures : par exemple, vous habiller à la volonté de Dieu parce que vous savez que les récompenses des obéissants sont éternelles; de plus, parce que les désobéissants seront privés de la jouissance de Dieu : tout cela est bon, mais il n’est pas ni simple ni pur, parce qu’il est mêlé et doublé. De même, vous obéissez à vos Supérieurs voirement bien pour l’amour de

g. Luc., X, 42.

Dieu, mais vous ajoutez à cette robe les doublures que nous avons dites, et de plus une certaine prétention de plaire et être estimée de la Supérieure: cela n’est pas obéir simplement et purement pour l’amour de Dieu. Ce désir de plaire à la Supérieure nous ôte bien souvent et le mérite de l’obéissance et la paix du coeur; car dès que nous voyons qu’elle n’est pas contente de nous, au lieu de serrer et caresser tendrement au fond de notre coeur cette abjection, nous nous inquiétons et troublons comme si notre bonheur dépendait de cela. Oh ! que l’âme, laquelle ne ferait rien pour ses Supérieurs eu égard à leurs personnes, ains aurait la fidélité de regarder toujours Dieu en eux et son saint amour, qu’elle ferait certes un grand bien pour elle! car le but et la fin de cette obéissance serait merveilleusement agréable à Dieu, qui doit être notre prétention et non pas les récompenses. Ainsi faisant, toutes sortes de Supérieurs nous seront indifférents, parce que nous trouverons Dieu en tous.

Dites-vous, ma Mère, si les Supérieurs ont le pouvoir de commander à leurs inférieurs des choses qui soient contre les commandements de Dieu ou de son Eglise? — Non, certes, bien que ce soit sous prétexte de les éprouver; car leur autorité est subordonnée aux commandements de l’Eglise, comme ceux de l’Eglise sont subordonnés, je veux dire sujets à ceux de Dieu; et si bien je sais que plusieurs l’ont fait, je crois qu’ils ne l’ont fait que par une grande simplicité, tant en ceux qui commandaient qu’en ceux qui obéissaient. La simplicité leur sert d’excuse. Plusieurs, par simplicité, ont fait de ces obéissances que, s’ils eussent eu plus d’entendement, ne les eussent pas faites ou dû faire.

Mais je dirai pourtant que les Supérieurs et Supérieures qui sont approuvés du Pape, ont l’autorité de dispenser leurs inférieurs de certains commandements de l’Eglise, quand ils voient quelque sorte de nécessité. Par exemple, la Supérieure voit une Soeur toute langoureuse, qui se trouve un peu mal un jour de jeûne : elle peut et doit lui commander librement de ne pas jeûner; je dis pour des jours particuliers, car pour ne point jeûner de tout le Carême, il faut avoir la dispense du confesseur, et pour les viandes prohibées il faut avoir aussi la dispense d’ailleurs. — Mais il vous vient du doute si cette fille a assez de mal pour ne pas jeûner.— Oh certes, il ne faut pas grande considération pour le regard ~ jeûne, ains il vaut toujours mieux pencher du côté de la charité que de l’austérité, car c’est l’intention de la sainte Eglise. Mais si la fille juge qu’elle pourra bien jeûner, elle le peut dire en simplicité à la Supérieure; que si nonobstant la Supérieure persévère à dire qu’elle ne jeûne pas, lors il le faut faire sans scrupule; mais si elle vous remet à votre volonté, faites alors ce que vous voudrez. L’on peut, sans rompre en point de façon le jeûne, prendre deux ou trois morceaux de pain avec un peu de vin, le matin et emmi la journée. Ceux qui le feraient sans nécessité, manqueraient à la sobriété, mais non pas au jeûne; il faut pourtant demander toujours congé de ce faire. Si un jour de jeûne

45. pour ce qui concerne le

vous vous trouviez un peu mal et fissiez une mine mélancolique, bien que vous ne veuillez pas, ni ayez besoin de rien prendre, je vous dis, nia chère fille, au lieu de deux doigts de pain et de vin, prenez deux doigts de courage et de vigueur, afin de ne pas, par votre mine malade, rendre les autres malades pour l’appréhension qu’elles prendront de votre mal. Je vous dirai bien plus, pour vous montrer combien la sainte Eglise n’est pas si austère en ses commandements : vous avez une Soeur malade un jour de fête; elle n’a néanmoins que la fièvre tierce, mais son accès lui prend pendant le temps de la Messe; elle se passera bien, ce semble, que personne demeure auprès d’elle pour demi-heure que durera la sainte Messe. Je vous dis que vous pouvez perdre la Messe pour demeurer auprès d’elle, bien qu’il n’en dût point arriver de mal à la malade de la laisser. Enfin, il faut toujours excéder du côté de la charité en tout ceci, et pour les jeûnes particulièrement, quand on prend d’ailleurs quelque travail pour la charité.

Que dites-vous, ma chère fille, comment vous pourrez faire pour bien affermir vos résolutions et faire qu’elles réussissent en effet ? — Il n’y a point de meilleur moyen que de les mettre en pratique. — Mais dites-vous que vous demeurez toujours si faible que, encore que vous fassiez souvent des fortes résolutions de ne pas tomber en l’imperfection dont vous désirez de vous amender, l’occasion se présentant, vous ne laissez pas toujours de donner du nez en terre.— Vous voulez que je vous dise la cause pourquoi nous demeurons faibles ? C’est: parce que nous ne nous voulons pas abstenir des viandes malsaines : comme une personne, laquelle voudrait bien n’avoir point de mal d’estomac, demanderait à un médecin comme elle pourrait faire; il lui répondrait : Ne mangez point de telle et telle viande, parce qu’elle engendre des crudités qui causent par après des douleurs; elle ne s’en voudrait pourtant pas abstenir. Nous en faisons de même : nous voudrions, par exemple, bien aimer la correction, mais nous voulons néanmoins être estimés; oh t c’est une folie, cela ne se peut. Vous ne sauriez être forte à supporter courageusement la correction tandis que vous mangerez de la viande de cette estime propre.— Oh je voudrais bien tenir mon âme bien recueillie, et néanmoins je ne veux retrancher tant de sortes de réflexions inutiles.— Cela ne se peut.— Mon Dieu’ que je voudrais bien être ferme et invariable en mes exercices, mais je voudrais bien aussi n’y avoir pas tant de peine : en un mot, je voudrais trouver la besogne toute faite.— Cela ne se peut tandis que nous serons en cette vie, car nous aurons toujours à travailler. La fête de la Purification, comme je vous ai dit déjà une fois, n’a point d’octave.

Il faut que nous ayons deux égales résolutions: de voir croître des mauvaises herbes en notre jardin, et d’avoir le courage de les vouloir arracher; car notre amour-propre ne mourra point tandis que nous vivrons, lequel est celui qui fait ces impertinentes 46 productions. Ce n’est pas être faible que de tomber quelquefois en des péchés véniels, pourvu que nous nous en relevions tout

46. déplacées

incontinent par un retour de notre âme en Dieu, nous humiliant tout doucement. Et ne faut pas que nous pensions de pouvoir vivre sans en faire toujours quelques-uns, car il n’y a eu que Notre-Dame qui ait eu ce privilège. Certes, si bien ils nous arrêtent un peu, comme j’ai dit, ils ne nous détournent pourtant pas: un simple retour à Dieu les efface. Et ce que l’on dit que la bénédiction de l’Evêque et l’eau bénite les effacent, n’est pas en vertu de la bénédiction, mais en vertu de l’acte d’humilité que l’on fait en la recevant, et en vertu du retour que nous faisons de notre esprit en Dieu.

Vous demandez s’il faut toujours prendre l’eau bénite en faisant certaines considérations que les livres enseignent. Oh ne pensez pas que tout ce qu’ils enseignent doive être pratiqué par les personnes qui sont déjà parvenues en ce degré que de faire cette pratique de retourner leur esprit à tous propos du côté de la divine Majesté par une certaine affection contemplative; car tout cela nuirait à leur simplicité. Ceux qui voudront faire une considération sur l’eau bénite en la prenant, et puis une faisant la révérence au Crucifix, et puis une autre sur la présence du Saint-Sacrement, sur le signe de la Croix et choses semblables; ou bien, qui voudrait prendre la considération de la vie, mort et passion de Notre-Seigneur, particularisant sur tous les points, dès le commencement jusques à la fin, qui ne voit qu’il n’aurait pas le temps durant une Messe de faire une bonne affection ou une résolution, qui est le plus utile ? Certes, l’intention d’aller à l’église pour adorer Dieu comprend par éminence toutes ces considérations particulières, et se tenir en cette affection ou à une autre, si elle vous vient, durant la Messe, c’est une très bonne façon de l’entendre. Enfin, la multiplicité des sujets dissipe notre coeur et notre esprit, et l’empêche et divertit de cette simplicité amoureuse qui rend notre âme si agréable à Dieu. Tout cela est bon à 47 ceux qui ne savent pas faire autre chose de ce qui est mieux, et cela tient leur esprit en règle.

Vous voulez encore savoir si vous devez toujours faire des résolutions, encore que vous voyez bien que, selon votre ordinaire, vous ne les pratiquez pas. Oh certes, il ne faut jamais cesser de les faire, quand bien nous verrions qu’il est impossible de les pratiquer lorsque l’occasion s’en présentera, et cela avec plus de fermeté que si vous sentiez en vous assez de courage pour réussir 48 de votre entreprise, disant à Notre-Seigneur : Il est vrai que je n’aurai pas la force de faire ou supporter une telle chose de moi-même, mais je m’en réjouis, d’autant que ce sera votre force qui le fera en moi h; et sur cet appui, allez en la bataille courageusement, et ne doutez point que vous ne remportiez la victoire. Notre-Seigneur fait envers nous tout de même comme 49 bon père ou une bonne mère, laquelle laisse marcher son enfant tout seul lorsqu’il est sur une douce prairie où l’herbe est grande, ou bien dessus la mousse, car si bien il vient à tomber, il ne se fera pas grand mal; mais aux mauvais et dangereux chemins,

h. II Cor., XII, 9, 10.

47. pour — 48. venir à bout — 49. qu’un

il est porté soigneusement entre ses bras. Nous avons vu souvent des âmes supporter courageusement des grands assauts sans être vaincues par leurs ennemis, ains demeurer victorieuses, lesquelles par après ont été vaincues en des bien légers rencontres ~ Et pourquoi cela, sinon parce que Notre-Seigneur, voyant qu’elles ne se feraient pas grand mal en tombant, les n laissées marcher toutes seules, ce qu’il n’a pas fait lorsqu’elles étaient dans les précipices des grandes tentations, d’où Dieu les a tirées par sa main toute-puissante. Sainte Paule, laquelle fut si généreuse à se déprendre du monde, quittant la ville de Rome, tant de commodités, et dont la tendreté de l’affection maternelle ne put ébranler le coeur résolu de quitter tout pour Dieu, après avoir fait toutes ces grandes merveilles, elle se laissa surmonter par la tentation de son propre j ugeitent qui lui fit accroire qu’il ne se fallait pas soumettre à l’avis de tant de saints personnages qui voulaient qu’elle retranchât quelque chose de son austérité ordinaire : en quoi saint Jérôme avoue qu’elle était répréhensible.

Il sera facile de répondre à votre demande, nia chère fille, qui est, lequel vous devez faire, ou la simplicité ou la charité, s’entend la pratique de l’une ou de l’autre quand elle se rencontre en même sujet.— La charité est la principale vertu à laquelle toutes les autres sont et doivent être sujettes; mais en l’exemple que vous me donnez, il vaut mieux faire, ou pour mieux dire, pratiquer la simplicité car ce n’est pas un manquement de

50. de bien légères rencontres

charité de faire lever une Soeur pour vous laisser passer en la place qu’une autre vous présente. Je dis quand bien elle sera un peu incommodée de se lever, ou trop pressée dessus son siège, il vaut mieux aller eu la place que l’on vous présente, tout simplement, étant bien aise que la Soeur qui se lève fasse cette pratique de charité à votre occasion.

Dites-vous encore lequel vous devez faire quand une Soeur vous prie de faire quelque chose de sa charge, et laquelle vous ne pourriez faire sans manquer à ce qui est de la vôtre.— Par exemple: le souper ne pouvant pas être apprêté à l’heure, si vous faites ce de quoi elle vous prie, qui ne voit que si vous faisiez la condescendance à cette heure-là, ce serait au préjudice de l’obéissance et de la charité ? ce qui ne se doit jamais faire, quel prétexte que l’on ait. Il faudrait dire tout doucement à cette Soeur : Si vous pouviez attendre jusques à ce que j’aie fait ce que j’ai à faire de ma charge, je le ferai, mais je ne peux pas à cette heure. — Mais si ce que vous avez à faire n’était pas pressé, alors il le faudrait quitter promptement pour pratiquer la charité et la condescendance, faisant ce de quoi vous êtes priée.

Remarquons pour conclusion, que tout ce que nous avons dit des discours de la modestie, sont des choses bien délicates pour la perfection; et partant, que nulle de nous autres qui les avons entendues, n’ait s’il vous plaît à s’étonner si elle se trouve n’être pas encore parvenue à cette perfection, puisque, par la grâce de Dieu, nous avons tous le courage bon pour y vouloir prétendre. Ainsi soit-il.

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ONZIÈME ENTRETIEN

DISCOURS DE L’OBÉISSANCE FAIT PAR NOTRE BIENHEUREUX PÈRE A SES CHÈRES FILLES DE LA VISITATION

L’obéissance est une vertu morale qui dépend de la justice. Or, il y a certaines vertus morales qui ont tant d’affinité avec les vertus théologales, qui sont la foi, l’espérance et la charité, qu’elles semblent presque théologiques : comme la pénitence et la religion, et ainsi la justice et l’obéissance.

L’obéissance consiste en deux points, qui sont d’obéir aux supérieurs, et aux égaux et inférieurs. Mais ce second appartient plutôt à l’humilité, douceur et charité qu’à l’obéissance; car celui qui est humble pense que tous les autres le surpassent et sont beaucoup meilleurs que lui, de sorte qu’il se les rend supérieurs.

Mais quant à l’obéissance qui regarde ceux que Dieu n établis sur nous pour nous gouverner, elle est de justice et de nécessité, et se doit rendre avec une entière soumission de notre entendement et de notre volonté. Or, cette obéissance de l’entendement se pratique lorsque, étant commandés, nous acceptons et approuvons le commandement, non seulement avec la volonté, mais aussi avec notre entendement, approuvant et estimant la chose commandée et la jugeant meilleure que toute autre chose que l’on nous eût pu commander sur cette occasion. C’est alors qu’on aime tellement à obéir que l’on désire insatiablement d’être commandé, afin que tout ce que l’on fait soit fait par obéissance; et celle-ci est l’obéissance des parfaitement parfaits, et celle que je vous désire. Mais elle est un pur don de Dieu, ou bien est acquise avec beaucoup de temps et de travail, par une grande quantité d’actes souvent réitérés et faits à vive force 1, qui nous font puis après acquérir l’habitude. Notre inclination naturelle nous porte toujours au désir de commander et a une grande aversion à obéir; néanmoins il est tout certain que nous avons beaucoup de capacité pour obéir, et n’en avons point pour commander.

L’obéissance plus ordinaire a trois conditions la première est d’agréer la chose que l’on nous commande et y plier doucement notre volonté, aimant à être commandés; car ce n’est pas le moyen de nous rendre vrais obéissants que de n’avoir personne qui nous commande, comme de même ce n’est pas le moyen d’être doux que de demeurer seul en un désert. La seconde est la promptitude, à laquelle est contraire la paresse ou tristesse spirituelle; car il arrive rarement qu’une âme triste fasse les choses promptement et diligemment. En termes théologiques, la paresse s’appelle tristesse spirituelle, et c’est cela qui empêche de faire l’obéissance courageusement et promptement. L’on ne saurait passer les rivières plus sûrement que dans un navire ou bateau; aussi nous ne saurions faire le passage de notre vie

1. de vive force

avec plus de sûreté que par le moyen de l’obéissance. La troisième est la persévérance; car il ne suffit pas que l’on agrée le commandement et que, pour quelque espace de temps, on l’exécute, si l’on n’y persévère, puisque c’est cette persévérance qui donne la couronne a.

Il se trouve partout des exemples admirables de la persévérance, mais particulièrement dans saint Pacôme. Il y a eu des moines qui ont persévéré avec une patience incroyable à ne faire toute leur vie qu’un même exercice : comme le bon Père Jonas, qui ne fit jamais en sa vie autre chose que des nattes, et s’était tellement habitué à cela qu’il les faisait sa fenêtre fermée, en méditant et faisant oraison, l’un ne lui empêchant point l’autre; de sorte qu’enfin on le trouva mort les genoux croisés et sa natte attachée dessus, et fallut l’enterrer ainsi tout en un monceau : il mourut en faisant ce qu’il avait fait toute sa vie. C’est un acte de grande humilité de faire toute sa vie par obéissance un exercice abject, car il peut arriver journellement des tentations que l’on serait bien capable de quelque chose de plus grand. Or, cette dernière condition est la plus difficile de toutes, à cause de la légèreté et inconstance de l’esprit humain; d’autant qu’à cette heure nous aimons faire une chose, et tantôt nous ne la voudrions pas regarder. Si nous voulions suivre tous les mouvements de notre esprit, ou qu’il fût possible de le faire sans qu’il y eût du scandale ou du déshonneur, nous ne verrions autre chose que des changements : quand nous aurions été une heure

a. Matt., X, 22; XXIV, 13.

Jésuite, nous voudrions être une autre heure Capucin, et puis un peu après nous chercherions une autre condition; et tel qui a vécu en bonne paix toute sa vie avec sa femme, s’il eût pu la changer l’eût fait une douzaine de fois; voire même jusque là, que, si nous pouvions, nous changerions de père et de mère, tant cette inconstance de l’esprit humain est extravagante : mais il la faut arrêter avec la force de nos premières résolutions. Or, pour nous affectionner à l’obéissance lorsque nous nous trouvons tentés, il faut faire des considérations de son excellence, de sa beauté et de son mérite, voire de son utilité, pour nous encourager à passer outre : cela s’entend pour les âmes qui ne sont pas encore bien établies en l’obéissance, car, quand il n’est question que d’une simple aversion ou dégoût de la chose commandée, il ne faut faire qu’un acte d’amour et se mettre à la besogne. Je n’entends pas un acte d’amour sensible, car ils ne sont pas en notre puissance 2 et ne sont nullement nécessaires; je dis un acte d’amour raisonnable, avec la pointe de notre esprit, car c’est ainsi que doivent aller les vraies servantes de Dieu, autrement nous n’irons jamais bien. Si nous nous attachons à ces petites tendretés et douceurs spirituelles, et que nous ne nous résolvions de servir Dieu avec la pointe de nos résolutions, nous n’aurons jamais ni des vraies vertus, ni d’amour solide.

J’ai connu un gentilhomme qui me dit une fois en voyant passer un autre : Voilà un homme que j’aime avec une passion étrange, mais je ne

2. pouvoir

lui ai jamais parlé ni ne lui parlerai jamais, car j’en évite tant que je puis les occasions. — Et pourquoi, lui dis-je, puisque vous l’aimez tant? — Pour ce, dit-il, que si je l’accoste, peut-être ne parlera-t-il pas si bien que je me suis imaginé, ou il fera quelque chose de mauvaise grâce, et je ne pourrai plus l’aimer. — Voyez-vous, quand nos affections dépendent de tant de petites choses, elles sont sujettes à mille détraquements.

Il ne faut faire nul état des aversions ni des difficultés, pourvu que cette pointe de notre esprit tienne toujours à son souverain Objet. Notre-Seigneur même en sa Passion les a souffertes, car il avait une aversion mortelle à souffrir la mort, il le dit lui-même b; mais avec la fine pointe de son esprit, il était résigné à la volonté de son Père, tout le reste était un mouvement de la nature.

La persévérance plus difficile est ès choses intérieures, car pour les matérielles et extérieures, elles sont encore assez faciles. Cela procède de ce qu’il nous fâche d’assujettir notre entendement, car c’est la dernière chose que nous assujettissons, et néanmoins il est extrêmement nécessaire que nous assujettissions nos pensées à certains objets; de manière que quand on nous marque certains exercices ou pratiques de vertu, il faut que nous demeurions en cet exercice et que nous assujettissions notre esprit autant de temps que l’on nous marque. Je n’appelle pas manquer à la persévérance quand nous faisons quelque petite interruption, pourvu que nous nous reprenions et que nous ne quittions pas tout à fait. Comme de

b. Matt., XXVI, 38, 39 ; Marc., XIV, 34-36.

même, ce n’est pas manquer à l’obéissance que de manquer à quelques-unes de ses conditions, car nous ne sommes obligés qu’à la substance des vertus et non pas aux conditions, et encore que nous obéissions avec répugnance et quasi comme forcés par l’obligation de notre condition, notre obéissance ne laisse pas d’être bonne en vertu de notre première résolution; mais elle est d’une valeur et d’un mérite infiniment grand quand elle est faite avec les conditions que nous avons dites; car une chose, pour petite qu’elle soit, étant faite par obéissance est de fort grande valeur.

L’obéissance est une vertu si excellente que Notre-Seigneur a voulu conduire 3 tout le cours de sa vie par obéissance, ainsi qu’il l’a dit tant de fois qu’il n’était pas venu pour faire sa volonté c; et l’Apôtre dit qu’il s’est fait obéissant jusques à la mort, et la mort de la croix d, et a voulu joindre au mérite infini de sa parfaite charité l’infini mérite d’une parfaite obéissance. La charité cède à l’obéissance, parce que l’obéissance dépend de la justice : aussi est-il meilleur de payer ce que l’on doit que de faire l’aumône; cela veut dire qu’il est mieux de faire l’obéissance qu’un acte de charité de notre propre mouvement.

La spiritualité de cette Maison doit être une spiritualité toute généreuse et indépendante de toutes sortes de tendretés, de goûts et consolations sensibles. Il ne faut point désirer d’être délivrés de nos difficultés, répugnances et aversions,

c. Joan., IV, 34, V, 30, VI, 38 ; Heb., X, 9. — d. Philip., II, 8.

3. diriger, régler

car elles ne nous nuisent nullement; au contraire, lorsque on nous commande une chose à laquelle toute notre nature est répugnante 4 et que nous l’allons faire avec la force de l’amour intellectuel, il n’y a point de doute que cette action ne soit d’un mérite infiniment plus grand que si nous l’avions faite sans répugnance et par conséquent avec moins de mérite. Mais on peut regagner ce qui défaut 5 en faisant cette même action avec une très grande charité; car nous n’avons pas en cette action présente le mérite de nous surmonter, d’autant que nous n’y avons point de difficulté, mais nous l’avons ja eu aux actions précédentes, esquelles nous nous sommes surmontés. Nous ne pouvons pas moissonner deux fois.

La quatrième sorte d’obéissance est une certaine souplesse de notre volonté à suivre la volonté d’autrui; et c’est une vertu extrêmement aimable qui fait tourner notre esprit à toutes mains et nous dispose à faire toujours la volonté de Dieu. Par exemple : si allant en quelque lieu, je trouve une Soeur et qu’elle me dise que j’aille en un autre lieu, la volonté de Dieu en moi est que je fasse ce qu’elle veut ; que si j’oppose mon opinion, la volonté de Dieu en elle est qu’elle me cède, et ainsi de toutes autres choses qui sont indifférentes. Mais s’il arrivait que sur cette première opposition toutes deux voulussent céder, il ne faudrait pas demeurer là sur cette conteste 6, mais regarder lequel serait le plus raisonnable et meilleur, et puis le faire simplement. Il faut que cela soit

4. répugne 5. manque, fait défaut — 6. contestation, dispute

conduit par la discrétion, car il ne serait pas à propos de quitter une chose qui serait de nécessité pour condescendre à une chose indifférente. Si je voulais faire une action de grande mortification et qu’une autre me vînt dire que je ne la fisse pas, ou que j’en fisse une autre, je remettrais, s’il m’était possible, mon premier dessein pour faire sa volonté, et puis je parachèverais mon entreprise. Que si je ne la pouvais omettre, et que ce qu’elle voudrait de moi ne fût pas nécessaire, je ferais ce que j’avais premièrement entrepris.

Quand une Soeur nous requiert 7 de faire quelque chose et que par surprise nous témoignons d’y avoir de la répugnance, il ne faut pas que la Soeur s’en ombrage ni fasse semblant de le connaître, ou qu’elle prie de ne le faire pas; d’autant qu’il n’est pas en notre puissance d’empêcher que notre couleur, nos yeux ou notre contenance ne témoignent le combat que nous avons au-dedans, encore que, avec la raison, nous veuillions bien faire la chose; car ce sont des messagers qui viennent sans qu’on les appelle, et qui, encore qu’on leur dise : Retournez, n’en font rien pour l’ordinaire. A quel propos donc cette Soeur ne voudra-t-elle pas que je fasse ce dont elle me prie, pour cela seulement qu’elle reconnaît que j’y ai de la répugnance? elle doit aimer que je fasse ce profit pour mon âme. Vous me direz : C’est qu’elle craint de vous avoir fâchée. Non, c’est l’amour-propre qui ne voudrait pas que j’eusse seulement une petite pensée que vous êtes importune; je l’aurai bien pourtant, encore que je ne m’y arrête

7. demande

pas. Si néanmoins aux signes de ma répugnance je joins des paroles qui témoignent apertement 8 que je n’ai point d’envie de faire ce dont cette Soeur me prie, elle peut et doit me dire tout doucement que je ne le fasse pas, quand ce sont personnes de pair à pair 9; car quant à ceux qui ont autorité, il faut qu’ils tiennent ferme et fassent plier leurs inférieurs. Or, quand bien une 10 Soeur m’aurait refusé tout à plat 11 quelque chose ou montré de la répugnance, je ne dois pourtant point perdre la confiance de l’employer une autre fois, ni ne me dois point mal édifier de son imperfection : car à cette heure je la supporte, et tantôt elle me supportera; maintenant elle a de l’aversion à faire cette chose, et une autre fois elle la fera volontiers. Si toutefois j’avais l’expérience que ce fût un esprit qui ne fût pas encore capable de cette façon de traiter, j’attendrais pour quelque temps, jusqu’à ce qu’il fût un peu mieux accommodé 12

Nous devons toutes être capables des défauts les unes des autres, et ne faut en façon quelconque s’en étonner; car si nous demeurons quelque temps sans tomber en faute, nous serons puis après un autre temps à ne faire que faillir et ferons plusieurs grosses imperfections de suite, desquelles il faut faire profit par l’abjection qui nous en revient. Il faut souffrir avec patience le retardement de 13 notre perfection, et faire toujours ce que nous pouvons pour notre amendement et de bon coeur.

8. ouvertement — 9. égales — 10. bien qu’une — 11. absolument — 12. disposé — 13. ce qui retarde

Pour les tentations où il y a danger de pécher, nous pouvons demander à Dieu qu’il nous en délivre, à l’imitation de saint Paul c qui, se trouvant affligé de l’aiguillon de la chair, demanda par trois fois d’en être délivré; et si Notre-Seigneur ne lui eût répondu, il eût persévéré en sa demande. Mais quand Notre-Seigneur lui eût dit: Ma grâce te suffit, car ma vertu se parfait 14 en l’infirmité, il demeura en paix parmi cette guerre. C’est ainsi que Notre-Seigneur est glorifié en nos tentations, quand nonobstant leur grand nombre et diversité nous n’offensons point Dieu; car il faut que sa grâce et vertu soit bien forte, puisqu’elle nous soutient parmi tant et de si grandes infirmités, et nous donne la force de nous rendre parfaits. Tant 15 que nous demeurerons en nos imperfections Dieu n’en sera point glorifié.

Or, le moyen d’acquérir cette souplesse à suivre la volonté d’autrui est de faire souvent des actes d’indifférence en l’oraison, et puis les venir mettre en pratique aux occasions; car ce n’est pas assez de se dépouiller devant Dieu, d’autant que cela se faisant seulement avec l’imagination, il n’y n pas grande affaire; mais, quand il le faut faire en effet, et que, venant de nous donner toute à Dieu, nous trouvons une créature qui nous commande, il y a bien de la différence, et c’est là où il faut montrer son courage.

Cette douceur de condescendance à la volonté du prochain est une vertu de grand prix; elle est le symbole de l’oraison d’union. Comme cette

e. II Cor., XII, 7-9.

14. se perfectionne — 15. pendant, aussi longtemps

oraison n’est autre chose qu’un renoncement de nous-mêmes en Dieu, quand l’âme dit avec vérité Je n’ai plus de volonté sinon la vôtre, Seigneur, alors elle est toute unie à Dieu; de même, quand nous renonçons à notre volonté pour faire toujours celle du prochain, c’est la vraie union avec le prochain : et faut faire tout cela pour l’amour de Dieu.

Il arrive souvent qu’une personne petite et faible de corps et d’esprit, qui ne s’exercera qu’à des choses petites, les fera avec une si grande charité qu’elles surpasseront beaucoup en mérite des actions grandes et relevées; car pour l’ordinaire, les actions relevées se font avec moins de charité à cause de l’attention et de diverses considérations qui se font autour d’elles. Si néanmoins une grande oeuvre est faite avec autant de charité que la petite, sans doute celui qui la fait a beaucoup plus de mérite et de récompense. Enfin, la charité donne le prix et la valeur à toutes nos oeuvres, de manière que tout le bien que nous faisons il le faut faire pour l’amour de Dieu, et le mal que nous éviterons il le faut éviter pour l’amour de Dieu. Les actions bonnes que nous faisons qui ne nous sont pas particulièrement commandées et qui ne peuvent tirer leur mérite de l’obéissance, il le leur faut donner par la charité, encore que toutes nous les pouvons faire par obéissance, parce que Dieu a commandé toutes les vertus. Bref, il faut avoir bon courage et ne dépendre que-de Dieu ; c’est le caractère des Filles de la Visitation de regarder en toutes choses la volonté de Dieu et la suivre, Dites-vous que quelquefois, au silence, il vous vient envie de dire un Ave maris Stella ou un Veni creator, ou bien quelque autre chose en faisant votre ouvrage. — Il n’y a point de difficulté que vous ne le puissiez dire et qu’il ne soit bon, comme par forme de prière; et c’est une bonne petite oeuvre en laquelle vous avez du mérite, comme de baiser une image ou quelque autre chose semblable. Or, il faut bien prendre garde que ceci se fasse sans préjudice d’un plus grand bien. Par exemple : si vous aviez dévotion, vous trouvant devant le très Saint Sacrement, de dire trois Pater à l’honneur de la Sainte Trinité, et que l’on vous vint appeler pour aller faire quelque autre chose, il faudrait se lever promptement et aller faire cette action à l’honneur de la Sainte Trinité, au lieu de dire vos trois Pater. Ces choses sont quelquefois utiles à certains esprits, d’autres n’en ont pas besoin. Il y n de toutes herbes dans un jardin, et si bien il s’y en trouve une plus excellente que toutes les autres, ce n’est pas à dire qu’il ne faille mettre que celle-là dans le pot.

C’en est de même des pratiques de vertu, oraisons jaculatoires ou génuflexions, car il ne faudrait pas se préfiger 16 d’en faire un tant par jour ou durant un tel temps, sans le dire à la Supérieure, bien qu’il faille être fort fidèle à en faire. Si vous pensez que ce soit le Saint-Esprit qui vous inspire de les faire, comme aussi des prières, il vous saura bon gré que vous demandiez congé, voire même que vous ne les fassiez point si l’on ne le vous permet pas, d’autant que rien ne lui est tant

16. se fixer d’avance

agréable que l’obéissance religieuse. Vous ne pouvez donc pas promettre à personne de dire tant de Pater pour eux. Si l’on vous prie de le faire, il faut répondre que vous demanderez congé; mais si l’on se recommande simplement à vos prières, vous pouvez répondre que vous le ferez de bon coeur, et en même temps élever votre esprit en Dieu pour cette personne-là. Tout de même en est-il de la très sainte Communion, car vous ne pouvez point communier pour personne sans congé. Cela ne s’entend pas qu’étant prêtes de recevoir Notre-Seigneur, s’il vous vient en mémoire les nécessités communes du peuple, vous ne puissiez les représenter 17 à Dieu, le suppliant d’en avoir compassion; et tant s’en faut que vous fassiez mal en le faisant, qu’au contraire votre oraison sera plus agréable à Dieu plus elle sera 18 générale. Mais si vous voulez communier particulièrement pour quelque chose, il faut demander congé, si ce n’est pour vos nécessités particulières, comme pour obtenir force contre quelque tentation, ou bien pour demander quelque vertu à Notre-Seigneur.

17. présenter — 18. qu’elle sera plus

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DOUZIÈME ENTRETIEN

DE [LA VERTU] D’OBÉISSANCE

Je commencerai l’Entretien parce que, dès au soir 1, des questions me furent faites, dont il y en avait deux qui se rapportaient à une même chose, qui était en quoi consiste la paix et tranquillité du coeur et les moyens de la pouvoir acquérir; et de celle-ci je ne parlerai point pour aujourd’hui. L’autre fut, s’il est loisible aux Soeurs, quand la Supérieure ou la Directrice les a mortifiées, de l’aller dire aux autres; la troisième demandait que je dise quel est l’exercice propre pour faire mourir le propre jugement; la quatrième désirait que je prIasse du zèle et de la confiance que les Soeurs doivent avoir de s’avertir en charité les unes les autres. Notre Mère dit après qu’elle désirait que je parlasse de l’obéissance; et parce que son âge et sa maternité doivent avoir quelque préférence, je me suis résolu 2 de commencer mon discours par la question de l’obéissance.

Et dis qu’il y a trois sortes d’obéissance pieuse, car des autres je n’en veux pas parler : dont la première est générale entre tous les chrétiens, qui est l’obéissance rendue à Dieu et à la sainte Eglise en l’observance de leurs commandements. La seconde est l’obéissance religieuse, qui est déjà d’un grand prix au-dessus de l’autre, parce qu’elle

1. dès le soir, dès hier au soir — 2. j’ai résolu, décidé

s’attache non seulement aux commandements de Dieu, ains elle s’assujettit à l’observance de ses conseils. Mais il y a une troisième obéissance, qui est celle de laquelle je veux parler, qui se nomme amoureuse; et celle-ci est la plus parfaite et celle dont Notre-Seigneur nous n montré l’exemple tout le temps de sa vie. Il y a des exemples de l’obéissance en la Sainte Ecriture infiniment et qui sont admirables; mais vous les entendrez mieux si je vous dis les propriétés et conditions de cette obéissance.

Les saints Pères lui en ont donné plusieurs, mais entre toutes j’en choisirai trois, dont la première est une obéissance qu’ils nomment aveugle, la seconde est prompte et la troisième persévérante. L’obéissance aveugle a trois conditions : la première est qu’elle ne regarde jamais au visage des Supérieurs, ains seulement à leur autorité; la seconde, qu’elle ne s’informe point des raisons ni des motifs que les Supérieurs ont de commander telle ou telle chose, il lui suffit de savoir qu’on lui commande; la troisième est qu’elle ne s’enquiert point des moyens qu’il faut qu’elle tienne pour faire ce qui est commandé, s’assurant que Dieu, par l’inspiration duquel on lui a fait le commandement, lui baillera bien le pouvoir de l’accomplir, et se met ainsi en besogne; au lieu de s’enquérir comme elle fera, si, elle se met à faire.

Revenons donc à la première condition de cette obéissance amoureuse qui est entée sur l’obéissance religieuse. C’est une obéissance aveugle qui se met amoureusement à faire tout ce qui lui est commandé, tout simplement, sans regarder jamais si le commandement est bien ou mal fait, pourvu que celui qui commande ait le pouvoir de commander, et que le commandement serve à la conjonction 3 de notre esprit avec Dieu; car hors de là, jamais le vrai obéissant ne fait aucune chose. Plusieurs se sont grandement trompés sur cette condition de l’obéissance, lesquels ont cru qu’elle consistait à faire à tort et à travers tout ce qui pouvait être commandé, fût-il même contre les commandements de Dieu et de la sainte Eglise; en quoi ils ont grandement erré, s’imaginant une folie en cet aveuglement qui n’y est nullement; car tout ce qui est contre les commandements de Dieu, comme les Supérieurs n’ont point de pouvoir de faire jamais aucun commandement sur cela, les inférieurs n’ont de même jamais aucune obligation d’obéir, ains s’ils obéissaient, ils pécheraient mortellement.

Or, je sais bien que plusieurs ont fait des choses contre les commandements de Dieu par l’instinct 4 de cette obéissance amoureuse, laquelle ne veut pas seulement obéir aux commandements de Dieu et des Supérieurs, mais aussi à leurs conseils et à leurs inclinations. Plusieurs donc se sont précipités à la mort par une inspiration particulière de Dieu, qui était tellement forte qu’ils ne s’en pouvaient nullement dédire 5 car autrement ils eussent indubitablement péché mortellement. Il est rapporté dans le second Livre des Machabées a, ce me semble, d’un nommé Rasias, lequel

a. Cap. XIV, 37-46.

3. l’union — 4. le mouvement — 5. pouvaient nullement y résister, s’y opposer

poussé d’un zèle ardent de la gloire de Dieu, s’alla exposer aux coups dont il savait ne pouvoir éviter les blessures; et se sentant blessé à la poitrine, il tira toutes ses entrailles par cette blessure, puis les jeta en l’air en présence de ses ennemis. Sainte Apollonie se jeta dans le feu que les impies, -ennemis de Dieu et du nom chrétien, lui avaient préparé pour la mettre et la faire mourir. Saint Ambroise rapporte aussi l’histoire de trois filles qui, pour éviter de perdre leur chasteté, se jetèrent dans un fleuve où elles furent suffoquées par les eaux : mais celles-ci d’ailleurs avaient quelque sorte de raison pour ce faire, qui serait trop longue à déduire. L’on en voit tant d’autres qui se sont précipités à la mort, comme celui qui se jeta dans une fournaise ardente; mais tous ces exemples doivent être admirés et non imités. Vous voyez assez qu’il ne faut jamais être si aveugles que de penser agréer à Dieu en contrevenant à ses commandements. L’obéissance amoureuse présuppose que nous avons l’obéissance aux commandements de Dieu.

L’on dit que cette obéissance est aveugle, parce qu’elle obéit également à tous les Supérieurs, sans regarder à leur visage, je veux dire à la personne. Tous les anciens Pères ont grandement blâmé ceux qui n’estimaient pas les Supérieurs qui étaient de moindre qualité qu’eux. Ils demandent : Quand vous obéissiez à l’autre Supérieur, pourquoi le faisiez-vous? pour l’amour de Dieu ? Nullement; car celui-ci ne tient-il pas la même place de Dieu parmi vous que l’autre? Sans doute, il est vicaire de Dieu, et Dieu vous commande par sa bouche et vous fait entendre ses volontés par ses ordonnances. Vous obéissez aux Supérieurs parce que vous leur avez de l’inclination. Hélas ! vous ne faites rien de plus que les mondains; non seulement ils obéissent à ceux qu’ils aiment, mais ils n’estimeraient leur amour bien satisfait s’ils ne suivaient encore au plus près qu’ils peuvent leurs inclinations et affections, ainsi que fait le vrai obéissant, tant à l’endroit de ses Supérieurs comme de Dieu même. Les païens, tout méchants qu’ils étaient, nous ont montré des exemples admirables sur ce sujet, car le diable parlait à eux en diverses sortes d’idoles : les unes étaient des rats, les autres des chiens, des lions, des serpents et choses semblables, et ces pauvres gens ajoutaient foi également à toutes, obéissant à la statue d’un chien comme d’un homme (car il y en avait aussi), sans aucune différence. Et pourquoi cela, sinon parce qu’ils regardaient leurs dieux en la diversité de ces statues. Saint Pierre nous commande d’obéir à nos Supérieurs, disant: Obéissez, mais je vous dis, obéissez à vos Supérieurs, encore qu’ils fussent méchants b . Et de ceci, saint Paul nous en a montré l’exemple, car un jour, étant mené devant le Pontife, il y eut un de ses valets qui le frappa impudemment sur la joue; et le grand Apôtre, se voyant frappé sans raison, par son autorité apostolique lui donna sa malédiction, disant : Dieu te frappe, paroi blanchie! Mais depuis, sachant que cet homme qui l’avait frappé avait de l’autorité et de la supériorité de la part du Pontife, il s’en repentit, et

b. I Ep, II, 18.

dit pour témoigner son déplaisir : Certes, je ne le savais pas c car nous autres chrétiens sommes enseignés qu’il faut honorer tous ceux qui ont quelque supériorité sur nous. Notre-Seigneur, Notre-Dame et saint Joseph nous ont fort bien enseigné cette façon d’obéir au voyage qu’ils firent de Nazareth en Bethléem d; car César ayant fait un édit, que tous ses sujets vinssent au lieu de leur naissance pour être enrôlés, ils y allèrent amoureusement pour satisfaire à cette obéissance, bien que César fût païen et idolâtre : Notre-Seigneur voulant montrer par là que nous ne devons jamais regarder au visage de ceux qui commandent, pourvu qu’ils aient le pouvoir de commander.

Il y a dans la Sainte Ecriture des exemples admirables de l’obéissance aveugle, comme je vous ai dit. Dans l’Evangile, entre tous les autres, il y en n un très remarquable et qui est bien peu remarqué; c’est celui du paralytique. Je l’aime, celui-ci, grandement à cause de l’extrême simplicité avec laquelle il laissa faire de lui tout ce qu’on voulut.

Je passe maintenant à la seconde propriété de l’obéissance aveugle : après qu’elle a gagné ce point de ne pas regarder qui commande, ains se soumettre également à toutes sortes de Supérieurs, elle passe outre et parvient au second, qui est d’obéir sans considérer l’intention ni la fin pour laquelle le commandement est fait, se contentant de savoir qu’il est fait, sans s’amuser à considérer s’il est bien ou mal fait, si l’on a raison ou non de

c. Act., XXIII, 2-5. — d. Luc., II, 1-5.

faire tel ou tel commandement. Ce paralytique ayant déjà été fort longuement malade sans qu’aucun remède lui eût pu nullement servir, ses amis pensèrent et jugèrent entre eux que si Notre-Seigneur le voyait, qu’il le pourrait bien guérir. Ils se résolurent donc de le porter devant lui; et un jour ils furent avertis qu’il était entré en une maison où on l’avait invité pour prendre sa réfection ; en somme il était en festin, mais environné d’une si grande multitude de peuple, à cause qu’il était déjà renommé par ses miracles, que chacun y accourait pour le voir ou pour recevoir la santé. Les amis du paralytique s’avisèrent d’un artifice pour porter ce pauvre homme devant Notre-Seigneur, le montant dessus le couvert 6 de la maison, laquelle ils découvrirent, et puis dévallèrent 7 ce pauvre malade (qui était perclus de tout le corps, enflé de tous côtés) avec des cordes, au milieu de la chambre, devant Notre-Seigneur; lequel le guérit incontinente, tant pour la foi du malade que pour la charité que ces bonnes gens avaient pratiquée en son endroit. Mais vous ne savez pas encore ce qui me plaît davantage en cet exemple et qui sert plus à mon propos : c’est l’extrême simplicité de l’obéissance du paralytique. Voyez-vous, avait-il pas bien raison de dire : Hélas! que me voulez-vous faire ? me voulez-vous faire mourir de me monter sur le couvert? ma vie vous ennuie-t-elle? que vous ai-je fait pour me faire souffrir le martyre que ce me sera d’être ainsi tracassé ? — Il avait certes bien

e. Marc., II, 3-12; Luc., V, 18-25.

6. transportant sur le toit — 7. descendirent

raison de vouloir considérer le mal qui lui devait réussir8 de cette entreprise que ses amis faisaient. Rien de tout cela; il n’est point marqué en l’Evangile qu’il dît une seule parole, ains laissa faire de lui tout ce que l’on voulut en cette occasion, bien que cette obéissance lui dût coûter la vie.

L’histoire d’Abraham est fort célèbre. Dieu lui dit : Abraham, sors de ta terre et de ta parenté, c’est-à-dire, sors de ta ville, et t’en va au lieu que je te montrerai f. Le pauvre Abraham va sans répliquer. Hé! Seigneur, ne pouvait-il pas bien dire, vous me dites que je sorte de la ville, mais dites-moi donc, s’il vous plaît, de quel côté je sortirai, car il y a diverses portes et conduisant en divers lieux. Il ne dit pas un mot, ains s’en alla où l’Esprit le portait, sans regarder en point de façon Vais-je bien ou mal ? pourquoi, à quelle intention Dieu m’a-t-il fait ce commandement si courte-ment qu’il ne m’a pas seulement marqué le chemin par lequel il veut que je marche ?— Oh certes, le vrai obéissant ne fait point tous ces discours, il se met seulement en besogne sans s’enquérir d’autre chose que d’obéir.

Notre-Seigneur nous voulut montrer combien cette sorte d’obéissance lui était agréable, lorsqu’il s’apparut 9 à saint Paul pour le convertir; car l’ayant appelé par son nom, il le fit choir par terre et l’aveugla. Voyez-vous, pour le rendre son disciple il le fit tomber, pour l’humilier et l’assujettir à lui; puis soudain il l’aveugla, et, étant aveugle, il lui commanda de s’en aller en la ville

f. Gen., XII, 1

8. résulter — 9. apparut

trouver Ananias, et qu’il fit tout ce qu’il lui commanderait 9. Mais pourquoi Notre-Seigneur ne lui dit-il pas lui-même ce qu’il devait faire, sans le renvoyer plus loin, lui qui avait bien daigné lui parler pour le convertir? Saint Paul fit tout ainsi 10 qu’il lui fut commandé. Il n’eût rien coûté à Notre-Seigneur de lui dire lui-même ce qu’il lui fit dire par Ananias, mais il voulut que nous connussions par cet exemple combien il aime l’obéissance aveugle, puisqu’il semble qu’il n’aveugla saint Paul sinon 11 pour le rendre vrai obéissant.

L’aveugle-né étant devant Notre-Seigneur ne demanda point sa guérison, mais Notre-Seigneur lui demanda s’il voulait être guéri et recouvrer la vue : Hé! de grâce, je le veux, s’il vous plaît. Notre-Seigneur, sur sa réponse, prit de la boue et lui en mit dessus les yeux, lui commandant de s’aller laver en la fontaine de Siloé h. Ce pauvre aveugle ne pouvait-il pas bien s’étonner du moyen que Notre-Seigneur tenait pour le guérir, et lui -dire: Hélas! que me faites-vous? si je n’étais pas aveugle, cela serait capable de me faire perdre la vue. Vous me dites que je m’aille laver en un tel lieu : menez-moi donc, car vous voyez bien que si l’on ne me conduit je n’y saurais aller. Il obéit certes tout simplement, il ne considéra rien de tout ceci, ains s’en alla sans faire attention qu’il ne fût pas en son pouvoir. Car le vrai obéissant croit tout simplement de pouvoir faire tout ce qu’on lui peut commander, parce qu’il tient que tous les commandements viennent de Dieu ou lui

g. Act., IX, 4-8. — h. Joan., IX, 6, 7.

10. ainsi — 11. que

sont faits par son inspiration, et ne peuvent être impossibles à raison de la puissance de Celui qui commande.

Naaman le Syrien i, ladre, s’en alla trouver Elisée pour être guéri, parce que tous les remèdes dont il avait usé pour recouvrer la santé ne lui avaient de rien servi. Sachant donc qu’Elisée faisait de grandes merveilles, il s’en alla à lui, et étant parvenu où il était, il lui envoya un de ses gens pour le prier de le vouloir venir guérir. Sur quoi Elisée ne sortit pas même de sa chambre, ains lui manda dire par son serviteur ou disciple Giési qu’il eût à s’aller laver au fleuve du Jourdain par sept fois, et qu’il serait guéri. Lors Naaman se dépita et dit: N’y a-t-il pas des eaux en notre pays qui sont aussi bonnes que celles du fleuve Jourdain? et n’en voulait rien faire. Mais ses valets lui remontrèrent 10 qu’il devait faire ce qui lui était enjoint par le prophète, puisque c’était une chose si facile : Vous auriez quelque raison, lui disaient-ils, de refuser d’obéir s’il vous eût commandé quelque chose bien difficile. Il se laissa gagner à ces paroles, et s’étant baigné par sept fois, ainsi qu’il lui était commandé, il fut guéri.

La troisième propriété de l’obéissance aveugle est qu’elle ne considère point et ne s’enquiert point tant par quel moyen et quelle voie elle doit tenir pour bien obéir. Elle sait que le chemin par lequel elle doit aller à Dieu est la Règle de la Religion et les commandements des Supérieurs; elle enfile 11 ce chemin en simplicité de coeur, sans tant

i. IV Reg., V, 9-14.

10. firent remarquer — 11. s’engage dans

pointiller 12 si ce serait mieux de faire ainsi ou ainsi pour bien obéir : pourvu qu’elle obéisse, il lui suffit, parce qu’elle sait bien que cela suffit pour être agréable à Dieu pour lequel elle obéit purement et pour son amour.

Cette obéissance amoureuse a une seconde condition, comme j’ai dit, qui est qu’elle est prompte. Or, la promptitude de l’obéissance a toujours été recommandée aux Religieux comme une pièce très nécessaire pour bien obéir et observer parfaitement ce qu’ils ont voué à Dieu. Ce fut la marque que print 13 Eliezer l pour connaître la fille que Dieu avait destinée pour être l’épouse du fils de son maître. Il dit donc ainsi en soi-même : Celle àqui je demanderai à boire, qui me dira : J’en donnerai non seulement à vous, mais je puiserai encore de l’eau pour vos chameaux, ce sera celle-là que je connaîtrai être digne épouse du fils de mon maître. Et allant pensant à cela, il voit de loin la belle damoiselle Rébecca, laquelle était bergère et fut par après princesse; mais dans ce temps-là, les princesses et princes faisaient tous quelque chose. Eliézer, la voyant si belle et si gracieuse auprès du puits où elle tirait de l’eau pour abreuver ses brebis, lui fit sa demande, et la damoiselle répondit selon son dessein : Oui dà, dit-elle, et non seulement à vous, mais encore à vos chameaux. — Remarquez, je vous prie, combien elle fut prompte et gracieuse ; elle n’épargnait point sa peine, elle en était bien libérale, car il ne fallait pas peu d’eau pour abreuver tant de chameaux

1. Gen., XXIV, 14-20.

12. examiner pointilleusement — 13. prit

comme Eliezer en menait. Oh certes, les obéissances qui se font mal gracieusement ne sont point agréables. Il y en a qui obéissent, mais c’est avec tant de langueur et une si mauvaise mine qu’ils diminuent de beaucoup le mérite de cette obéissance. La charité et l’obéissance ont une telle union ensemble qu’elles ne se peuvent séparer l’amour nous fait obéir promptement et gracieusement, car pour difficile que soit la chose commandée, celui qui a l’obéissance amoureuse l’entreprend amoureusement; parce que l’obéissance étant une des principales parties de l’humilité qui aime souverainement la soumission, l’obéissant aime par conséquent souverainement le commandement, et dès qu’il l’aperçoit de loin, quelle mine qu’il puisse avoir, soit qu’il soit selon son goût ou non, il l’embrasse et le caresse tendrement, et le chérit uniquement.

Il y a dans la Vie de saint Pacôme un exemple de cette promptitude à l’obéissance que je m’en vais vous dire. Entre les Religieux de saint Pacôme il y en avait un nommé Jonas, homme de grande vertu et sainteté, lequel avait la charge du jardin, où il y avait un figuier qui portait de fort belles figues. Or ce figuier servait de tentation aux jeunes Religieux; toutes les fois qu’ils passaient autour, ils regardaient toujours un peu ce figuier. Saint Pacôme se promenant un jour par le jardin, leva les yeux contre ce figuier et vit le diable au-dessus de l’arbre, qui regardait du haut les figues d’en bas, comme les Religieux les regardaient de bas en haut. Le grand Saint appela soudain Jonas et lui commanda que dès le lendemain il ne manquât de couper le figuier, à cause qu’il voulait dresser ses Religieux à la mortification des sens avec autant de soin comme à la mortification intérieure des passions et inclinations. A quoi le pauvre Jonas répliqua: Hé, mon Père, encore faut-il supporter un peu ces jeunes gens; que voulez-vous, mon Père, ce sont de bons enfants, il les faut bien récréer en quelque chose; ce n’est pas pour moi que je le veux conserver. Ce qu’il disait fort véritablement, car on remarqua que de soixante-et-quinze ans qu’il vécut en la Religion et qu’il fut jardinier, il n’avait jamais tâté d’aucun fruit, mais il en était libéral à l’endroit des Frères. Saint Pacôme lui dit fort doucement : Bien, mon Frère, vous n’avez pas voulu obéir simplement ni promptement; mais voulez-vous gager que l’arbre sera plus obéissant? Ce qui arriva; d’autant que le lendemain, on trouva l’arbre tout sec, et ne porta jamais figues depuis ce temps-là.

Notre-Seigneur tout le temps de sa vie a donné des exemples continuels de cette promptitude à l’obéissance, car il ne se peut rien voir de si souple ni de si prompt qu’il était à la volonté d’un chacun. Il faut donc être prompt pour obéir; car il ne suffit pas au coeur amoureux de faire ce qu’on lui commande ou qu’on lui témoigne de désirer, s’il ne le fait promptement; il ne peut voir l’heure assez tôt venue que cela soit fait, afin qu’on lui commande derechef quelque autre chose. David ne fit qu’un simple souhait de boire de l’eau de la citerne de Bethléem, que soudain partirent trois chevaliers qui, à tête baissée, traversèrent l’armée des ennemis et lui en allèrent quérir m Ils furent grandement prompts à suivre le désir du roi; ainsi voit-on que tant de grands Saints ont fait pour suivre les inclinations et les désirs qu’il leur semblait que le Roi des rois, Notre-Seigneur, avait. Quel commandement, je vous supplie, n fait Notre-Seigneur, qui obligeât sainte Catherine de Sienne à boire ou lécher avec la langue la pourriture qui sortait de la plaie de cette pauvre femme qu’elle pansait? et saint Louis, roi de France, de manger avec les ladres le reste de leur potage pour leur donner courage de manger? Certes, ils n’étaient nullement obligés à cela; mais sachant que Notre-Seigneur aimait et avait témoigné d’avoir de l’inclination à l’amour de la propre abjection, pensant lui faire un peu de plaisir de suivre son inclination, ils faisaient ces choses, quoique très répugnantes à leurs sens, avec un grand amour. Nous sommes obligés de secourir nos prochains lorsqu’ils ont des extrêmes nécessités, mais non pas davantage; néanmoins, parce que l’aumône est un conseil de Notre-Seigneur, plusieurs font volontiers l’aumône autant que leurs moyens le leur permettent. Dessus cette obéissance aux conseils est entée cette obéissance amoureuse, qui nous fait passerjusqu’à suivre, même ric à ric, les désirs et les intentions de Dieu et de nos Supérieurs. Mais il faut que je dise une tromperie en laquelle pourraient tomber ceux qui voudraient entreprendre la pratique de cette vertu si exactement, qu’ils fussent toujours en halte 14 pour

m. II Reg., XXIII, 15, 16.

14. en haleine

vouloir connaître les désirs et inclinations de leurs Supérieurs ou de Dieu même; car ils perdraient le temps. Tandis que je m’enquerrais quel est le désir de Dieu, je ne m’occuperais pas à me tenir en repos et tranquillité auprès de lui, qui est le désir qu’il a maintenant, puisqu’il ne m’en signifie point d’autre. Celui qui, pour suivre l’inclination que Notre-Seigneur a témoigné d’avoir que l’on secourût les pauvres, voudrait aller de ville en ville pour les chercher, qui ne sait que tandis qu’il sera en l’une il ne servira pas ceux qui sont en l’autre? Il faut aller en cette besogne en simplicité de coeur; faire l’aumône quand j’en rencontre l’occasion, sans m’aller amusant par les rues, de maison en maison, pour voir s’il n’y en a point quelqu’un que je ne sache pas. De même quand je m’aperçois que la Supérieure désire quelque chose de moi, il faut que je me rende prompte, sans aller épluchant 15 si je pourrais connaître qu’elle ait 16 quelque inclination que je fasse autre chose; car cela ôterait la paix et tranquillité du coeur, qui est le principal fruit de l’obéissance amoureuse.

La troisième condition est la persévérance. Or celle-ci Notre-Seigneur nous l’a enseignée fort particulièrement ; saint Paul le déclare en ces termes : Il a été fait obéissant jusques à la mort, dit-il, et à la mort de la croix n. En ces paroles jusques à la mort, est présupposé qu’il a été obéissant tout le temps de sa vie, voire dès qu’il était ès entrailles de Notre-Dame, ainsi que nous avons

n. Philip., II, 8.

15. examiner minutieusement — 16. peut-être

dit, quand il alla ou qu’il fut porté par sa Mère de Nazareth en Bethléem. Il semble qu’il fut même plus obéissant à sa mort que non pas au commencement de sa vie, car étant sur le giron de sa glorieuse Mère, il remuait bien les bras et les jambes pour s’essayer de vouloir marcher; mais en sa mort il ne remue ni bras ni jambes, ains meurt immobile par obéissance. Durant tout le cours de sa vie on ne voit autre chose que des traits d’obéissance rendue tant à ses parents qu’à plusieurs autres, voire très impies; ainsi qu’il commença par cette vertu, de même acheva-t-il le cours de sa vie mortelle.

Le bon Religieux Jonas, duquel j’ai déjà parlé, nous fournit deux exemples sur ce sujet de la persévérance. Bien qu’il manquât à cette obéissance que saint Pacôme lui donnait, c’était néanmoins un Religieux de grande perfection et auquel il semble que saint Pacôme ne devait pas refuser la conservation du figuier, à cause de la persévérance qu’il avait eue dès qu’il entra jusques alors, et jusqu’à la mort à faire le jardin : car il ne changea jamais de charge durant soixante-et-quinze ans qu’il vécut au monastère. L’autre fut qu’il ne fit jamais autre besogne que des nattes de joncs entrelacés avec des feuilles de palmier; si qu’il mourut en ce faisant, et l’on le trouva mort tout en un monceau, ses nattes sur ses genoux. Il s’était tellement duit 17 à cette sorte de besogne qu’il faisait l’oraison mentale en les faisant, sans nulle difficulté. C’est une grande vertu de persévérer

ainsi longuement en un même exercice. De faire à

17. habitué

joyeusement une chose que l’on commande pour une fois, tant que l’on voudra, cela ne coûte rien mais quand on vous dit : Vous ferez toujours cela et tout le temps de votre vie, c’est là où il y va du bon et où gît la difficulté.

Voilà donc ce que j’avais à vous dire, sinon encore ce mot, qui est que l’obéissance est d’un si grand prix qu’elle est compagne de la charité ces deux vertus sont celles qui donnent le prix et la valeur à toutes les autres, de sorte que sans elles, toutes les autres ne sont rien. Si vous n’avez ces deux vertus, vous n’en avez point; si vous les avez, vous avez toutes les autres quant et quant.

Laissant à part l’obéissance générale ès commandements de Dieu, et parlant de l’obéissance religieuse, si le Religieux n’obéit, il ne saurait avoir aucune vertu, parce que c’est l’obéissance qui le rend principalement Religieux; c’est la vertu propre et particulière de la Religion. Ayez le désir du martyre même, pour l’amour de Dieu, cela n’est rien si vous n’avez l’obéissance, ainsi qu’il arriva à un Religieux de saint Pacôme. Je me plais grandement à raconter quelque chose de cet auteur, parce que c’était un très grand Saint, Père des Religieux. Il rapporte, ou celui qui écrit sa Vie, qu’il vint un jour parmi eux un jeune homme pour être reçu en leur compagnie. Le Saint l’ayant admis, il persévéra tout le temps de son année de probation avec une humilité et soumission exemplaires. C’est certes partout que les Novices font des merveilles en l’année de leur noviciat, et l’on les remarque partout pour être fort mortifiés; ils tiennent les yeux si bas! Mais, pour retourner à notre propos, ce Religieux, après sa probation, vint un jour trouver le grand saint Pacôme et lui dit, transporté de grande ferveur O mon Père, j’ai un désir pour lequel je vous supplie très humblement de vouloir bien prier Dieu qu’il l’accomplisse. — Bien, mon fils, dit le bon Père, il me le faut dire ce désir. — Mon Père, répliqua le Religieux, il faut, s’il vous plaît, que vous me promettiez de prier et faire bien prier les Frères pour cela. — Enfin le bon Père lui demanda tant quel désir c’était, qu’il lui dit que c’était le désir du martyre, qu’il ne serait jamais content que cela n’arrivât. Le bon Père tâcha fort de modérer son ardeur; mais plus il en disait, et plus l’autre s’échauffait en sa poursuite. Saint Pacôme lui disait: Mon fils, mieux vaut vivre en obéissance et mourir tous les jours en vivant, par une continuelle mortification de soi-même et de ses passions, que non pas de martyriser votre imagination. Assez meurt martyr qui bien se mortifie; c’est, d’aventure 18, un plus grand martyre de persévérer toute sa vie en obéissance, que non pas de mourir tout d’un coup par un glaive. Vivez en paix, mon fils, et tranquillisez votre esprit, le divertissant de ce désir. — Mais l’autre, qui assurait que son désir procédait du Saint-Esprit, ne rabattait rien de son ardeur, incitant 19 toujours le Père qu’il fit prier, pour que son désir fût accompli. Cela fait, le Père se retira. Mais de là à quelque temps, on eut nouvelles propres à sa consolation, car certains Sarrasins, voleurs, vinrent en une montagne proche de la Religion. Sur quoi saint

18. sans doute — 19. pressant

Pacôme l’appela à soi et lui dit : Or sus, mon fils, l’heure est venue que vous avez tant désirée; allez à la bonne heure couper du bois à la montagne. Le Religieux, tout éperdu de joie, s’en va chantant et psalmodiant des hymnes à la louange de Dieu et en action de grâces de quoi il avait bien daigné lui faire l’honneur de mourir pour son amour. Enfin il ne pensait rien moins que de faire ce qu’il fit. Voici que ces voleurs, l’ayant aperçu. vinrent droit à lui et commencèrent à l’empoigner. Pour un peu, il fut fort vaillant : Mais moi je ne demande autre chose que de mourir pour mon Dieu; et semblables choses. Ces Sarrasins le conduisirent où était leur idole pour la lui faire adorer, et quand ils virent qu’il refusait ardemment de faire cette injure à Dieu, ils commencèrent à se mettre en devoir de le tuer. Hélas! ce pauvre Religieux, si vaillant en imagination, se voyant l’épée à la gorge : Hélas! de grâce, dit-il, ne me tuez pas; je ferai ce que vous voudrez; ayez pitié de moi I je suis encore jeune, ce serait dommage de borner le cours de mes jours. — Enfin il adora leur idole, et cela fait, ces voleurs se moquant de lui le battirent très bien, et puis le laissèrent revenir en son monastère, où étant arrivé plus mort que vif, ce semblait à sa couleur toute pâle et transie, le Père saint Pacôme, qui lui était allé au devant. lui dit : — Eh bien, mon fils, comme va? Qu’y a-t-il que vous êtes si défait? — Lors le pauvre Religieux, tout honteux et confus parce qu’il avait de l’orgueil, ne pouvant supporter de se voir avoir fait si grande faute, se jeta en terre et confessa sa faute; à quoi le Père remédia promptement, faisant prier les Frères pour lui et lui faisant demander pardon à Dieu; il le remit en bon état, et puis lui donna de bons avertissements : Mon fils, souviens-toi que mieux vaut avoir de petits désirs de vivre selon la Communauté, et ne vouloir que la fidélité à l’observance des Règles, sans entreprendre ni désirer autre chose que ce qui y est compris, que non pas d’en avoir de grands, de faire des merveilles imaginaires, qui ne sont bons qu’à enfler nos coeurs d’orgueil et nous faire mésestimer les autres, pensant bien être quelque chose de plus qu’eux. Oh qu’il fait bon, mon enfant, vivre à l’abri de la sainte obéissance, plutôt que de se retirer d’entre ses bras pour chercher ce qui semble plus parfait! Si tu te fusses bien mortifié en vivant, lorsque tu ne voulais rien moins que la mort, tu ne fusses pas tombé ainsi que tu as fait; mais bon courage, mon fils, souviens-toi de vivre désormais en soumission, et t’assure que Dieu t’a pardonné. — Il obéit au conseil du Saint et vécut avec beaucoup d’humilité tout le temps de sa vie.

L’obéissance n’est point de moindre mérite que la charité; car donnez un verre d’eau par charité à un pauvre, cela vaut le Ciel, Notre-Seigneur même l’a dit o ; faites-en autant par obéissance, vous gagnez tout autant. La moindre petite chose faite par obéissance est très agréable à Dieu; mangez par obéissance, votre manger 20 est de plus grand mérite que les jeûnes des anachorètes s’ils sont faits sans obéissance; reposez-vous par obéissance,

o. Matt., X, 42; Marc., IX, 40.

20. action de manger

votre repos est plus méritoire et plus agréable à Dieu que non pas de travailler.

O Dieu, combien d’exemples y a-t-il, ès Vies des saints Pères, de la pratique exacte de l’obéissance ès choses indifférentes! Comme ce Religieux à qui saint François dit qu’il ne fallait pas planter les choux la racine demeurant au-dessous, ains au-dessus; ce que le bon Religieux fit tout promptement, et le chou crût aussi beau que ceux qui étaient bien plantés, tant Notre-Seigneur favorise l’obéissance. Certes, en ces choses de peu de conséquence, ce serait une très grande imperfection de témoigner de la résistance à les faire, quand elles nous sont commandées; car elles sont uniquement propres pour nous tenir en humilité. L’obéissance, comme j’ai dit, étant une pièce principale de l’humilité, aime infiniment les commandements des choses les plus abjectes; bien que rien ne soit estimé peu ni de peu d’importance par le vrai obéissant, à cause qu’il regarde le tout comme des moyens propres pour s’unir à Dieu et à Notre-Seigneur qui n tant aimé l’obéissance, comme dit saint Bernard, qu’il n mieux aimé mourir que de manquer d’obéir.

Mais, me direz-vous, qu’est-ce qui m’arrivera de pratiquer si exactement cette obéissance amoureuse, avec ses trois conditions, qui sont de faire l’obéissance comme un aveugle, sans regarder à la personne qui commande, ni à la fin et au motif que l’on a de commander, pourvu que celui qui le fait en ait le pouvoir: ni moins s’enquérir trop des moyens qu’il faut tenir pour faire ce qui est commandé, ains se mettre en besogne, muni de la

confiance que Dieu, qui nous a fait ou fait faire le commandement, nous donnera bien le pouvoir de l’accomplir. Puis, obéir promptement, qui est la seconde condition; et enfin, obéir persévéramment, non pour un temps, ains pour tout le temps de notre vie. Qu’est-ce qui adviendra à celui-ci qui sera si heureux que de faire comme je viens de dire? Il jouira de la paix et tranquillité continuelle de l’âme, parce qu’il n’aura à rendre aucun compte de ses actions, puisqu’elles ont été toutes faites par obéissance, tant des Règles comme des Supérieurs. Car, pour dire un mot des Règles, le vrai obéissant les aime, les honore et les estime uniquement, comme le vrai chemin par lequel il doit s’acheminer à l’union de son esprit avec Dieu; et partant, il ne se retire jamais de cette voie ni de l’obéissance, tant des choses qui sont dites par forme de direction ou de conseil, comme de celles qui sont commandées. Le vrai obéissant rendra compte de quelques pensées, mais d’actions faites par obéissance, jamais. Il vivra doucement et paisiblement, comme un enfant qui est entre les bras de sa chère mère, lequel ne se met point en souci de ce qui lui pourra survenir; que la mère le porte sur le bras gauche ou sur le droit, il ne s’en soucie pas. De même le vrai obéissant, qu’on lui commande ceci ou cela, il ne s’en met point en peine; pourvu qu’on lui commande et qu’il soit toujours entre les bras de l’obéissance, je veux dire en l’exercice de l’obéissance, il est content. Et à ces obéissants, je leur puis bien assurer, de la part de Dieu, le Paradis tant pour la vie éternelle comme aussi durant le cours de leur vie mortelle.

Mais j’ai assez dit; demandez aussi quelque chose. S’il vous est venu quelque difficulté sur ce sujet, proposez-les maintenant.

Vous dites si tout ce que les Supérieurs vous disent qu’il faut que vous fassiez, si vous êtes obligée 21 peine de confession de le faire; comme quand vous rendez compte, s’il faut que vous teniez pour commandement tout ce que la Supérieure vous dit, propre 22 à votre avancement? — O non, ma chère fille; car de faire des fautes ou par oubli ou autrement quelquefois, en ce qui nous est commandé, il y a peu ou point de péché, sinon que la chose qui est commandée fût de très grande importance ; car en ce cas nous serions obligés d’appliquer fortement notre mémoire pour nous en ressouvenir, comme aussi si c’était quelque chose qui regardât le bon ordre de la Maison; d’autant qu’en ce cas-là, encore que ce qui est commandé soit fort léger, comme par exemple, d’éteindre tous les soirs In chandelle, c’est sans doute qu’une fille qui ne voudrait pas s’assujettir à cette obéissance, offenserait Dieu. Pour y manquer quelquefois par oubli, il n’y a point de mal ; d’en faire coutume, soit par négligence ou autrement, c’est cela qui fait le péché. Je dis bien plus : je suis obligé de dire mon Office tous les jours sur peine de péché mortel; il arrive qu’au temps que j’ai accoutumé de dire Complies, je suis détourné pour quelque affaire et je viens à m’oublier 23 de les dire ; le lendemain seulement je me ressouviens que je ne les avais pas dites. Je n’ai point péché néanmoins et ne m’en confesse pas, parce que la chose n’était

21. sous — 22. de convenable — 23. oublier

pas de si grande importance que je fusse obligé d’aller toujours pensant que je n’avais pas dit Complies et qu’il me les fallait dire.

Les commandements de Dieu et de la sainte Eglise ne sont pas si rigoureux comme l’on pense; ils ne gênent pas tant les esprits comme l’on croit. La loi de Dieu est une loi toute d’amour et toute douce, ainsi l’assure David p ; les distractions involontaires ne rendent pas nos oraisons ni nos Offices moins agréables à Dieu, et c’en est de même de ce que vous dites du dormir; car tout ainsi que nous ne sommes nullement obligés de redire nos Offices parce que nous avons été distraits en les disant, nous n’avons d’obligation non plus à les redire quand nous y avons un peu dormi, pourvu que ce ne soit pas durant une notable partie de l’Office, et que vous ayez eu tout le soin que vous avez pu pour vous tenir réveillée : car si vous êtes négligente à cela, il y pourrait bien avoir matière de confession. J’ai commencé mon Office bien réveillé et avec intention de le bien dire selon mon devoir; parmi l’Office, il me vient un peu d’assoupissement, je dis néanmoins le verset que bien que mal 24 et cela durant le temps d’un ou deux Psalmes 25: que voudriez-vous faire à cela? Il ne s’en faut pas confesser pourtant, car vous ne sauriez quel remède y faire, non plus que d’éviter les distractions qui vous y surviennent.

Vous me dites maintenant que parce que vous avez un peu d’aversion à ce point des Règles d’avertir les Soeurs en charité, sous le prétexte que ce

p. Ps. CXVIII, 97, 103.

24. tant bien que mal — 25. Psaumes

n’est pas chose d’importance, vous ne vous assujettissez pas à le bien observer.—A cela je réponds, ma chère fille, que si bien vous n’y êtes peut-être pas grandement obligée sur peine de péché, néanmoins, l’amour que vous devez porter à vos Règles vous y oblige. Certes, l’amour des Règles est de très grande importance, et partant il faut que chaque Soeur les embrasse cent fois le jour par grande tendreté de dilection; et ce qui est dans nos Règles à quoi nos coeurs répugnent et ont de l’aversion d’observer, c’est à quoi nous devons être plus fidèles, pour témoigner notre amour à Notre-Seigneur. Je dis de même de ceci comme des aversions que nous avons les unes aux autres; car s’il arrive qu’une Soeur ait quelque peu d’aversion à une autre, il faut, pour se surmonter, qu’elle la caresse 26 plus particulièrement que les autres, qu’elle cherche l’occasion d’être souvent près d’elle pour lui parler, pour lui rendre quelque petit service.

Revenons à notre propos, et disons qu’il ne faut point gêner les esprits par des vains scrupules, et partant je vais vous donner l’éclaircissement de ce que vous demandez. Les Supérieurs, non plus que les confesseurs, n’ont pas toujours l’intention d’obliger les inférieurs par les commandements qu’ils font; quand ils veulent le faire, ils usent du mot de commandement, sur peine de désobéissance, et lors les inférieurs sont obligés sur peine de péché, bien que le commandement fût fort léger; mais autrement, non. Car ils donnent des avis en trois sortes : les uns par forme de

26. la traite avec affection

commandement, les autres par forme de conseil, les autres par forme de simple direction. Dans les Constitutions et Règles, c’en est tout de même, car il y a des articles qui disent : les Soeurs pourront faire telle chose, et des autres qui disent elles feront, ou bien, elles se garderont bien de faire. Les uns sont des conseils et les autres des commandements. Celles qui ne se voudraient pas assujettir aux conseils ni à la direction contreviendraient à l’obéissance amoureuse, mais si elles étaient bien fidèles à ce qui est commandé, on ne saurait que leur dire, parce qu’elles feraient ce à quoi elles sont obligées; bien que ceci serait fort difficile, parce que celui qui fait volontairement des petites fautes court grande fortune de tomber incontinent en des grandes. — C’est sans doute que vous n’êtes pas obligée d’avertir les Soeurs de leurs défauts si vous n’avez point la charge de le faire, parce que la Règle use du mot : elles pourront. Mais, ma chère fille, il y a un commandement de Dieu de se corriger les uns les autres, qui est encore de plus grande autorité que la Règle. Il est vrai que c’est en ce qui regarde le péché, car ce serait trop importuner de s’avertir à tous propos des légères imperfections à quoi par notre fragilité nous sommes tous sujets. Mais revenant à ce que nous disons, ne serait-ce pas je vous prie, témoigner une grande lâcheté de courage et avoir bien peu d’amour pour Dieu, que de ne vouloir faire que ce qui nous est commandé et rien davantage? Certes, celui qui voudrait observer les commandements de Dieu, ne voulant rien faire autre 27, c’est chose assurée qu’il ne serait pas

27. autre chose

damné, mais il montrerait bien que ce n’est pas pour Dieu ni pour son amour qu’il obéit en les observant, mais pour lui-même, afin de n’être damné. C’est comme celui qui se vanterait de quoi il 28 n’est pas larron : Et bien, si vous n’êtes pas larron vous ne serez pas pendu, voilà votre récompense. — Vous obéissez aux commandements de Dieu qui vous sont faits : et bien, vous ne serez pas mis dehors 29 du monastère, mais aussi ne serez-vous pas tenu comme un fidèle serviteur de Dieu, nias comme mercenaire si vous ne faites rien de plus. Le serviteur qui ne voudrait rendre aucun service à son maître que celui pour lequel il a été pris, serait estimé comme un homme bien agreste. Bien, lui dirait le maître, s’il ne le chassait de la maison, vous vous arrêtez au service pour lequel je vous ai pris; mais je m’arrêterai aussi au gage que je vous ai promis, et n’aurez rien davantage.

Vous dites que vous voulez bien faire ce qui est conseillé et même ce qui vous est donné par forme de direction, mais que vous désirez savoir si, y manquant quelquefois, vous êtes autant obligée à vous en confesser comme de ce qui est commandé.— Nullement. Quand un homme se confesse à moi et me dit qu’il joue, et qu’ordinairement quand il joue il jure Dieu parce qu’il est sujet à se passionner, sur cela je lui commande de la part de Dieu de ne plus jouer; et à ce commandement que je lui fais, il est obligé d’obéir. Mais quand je lui demande : Jurez-vous toutes les fois que vous jouez? Il me dit : Non, pas ordinairement. Lors je lui dis : Mon fils, je vous conseille de ne plus

28. de ce qu’il — 29. hors

jouer, parce que c’est un amusement vain et inutile. A ceci il n’est pas obligé d’obéir sur peine de péché; mais quand je lui dis par forme de direction : Mon enfant, vous devriez vous abstenir de jouer (parce que je ne suis pas obligé de lui défendre le jeu quand il ne lui arrive de se passionner ou jurer que fort rarement); alors il n’est nullement obligé de s’en abstenir. De même en est-il quand les Supérieurs disent quelque chose qu’ils ne commandent pas, bien que la perfection à laquelle nous prétendons nous doive faire estimer et embrasser tout ce qui peut servir à nous unir et conjoindre 30 à la divine Majesté, laquelle union doit être l’unique prétention de nos âmes et pour laquelle nous devons faire tout ce que nous faisons. Bien que nous ne contrevenions pas à l’obéissance que nous avons vouée, qui est celle des commandements, quand nous ne nous assujettissons pas à la suite des 31 conseils et de la direction, nous contrevenons néanmoins à l’obéissance amoureuse à laquelle nous prétendons, nous autres qui sommes à la Visitation; car, Dieu nous garde de n’avoir pas le courage d’embrasser la pratique de l’obéissance amoureuse, ainsi que nous l’avons dépeinte tantôt!

Vous dites, comme une âme qui n’a point du tout d’amour à l’obéissance peut faire pour l’acquérir ? — Hélas! ma chère fille, il n’y a rien autre à faire qu’à tâcher de l’aimer. Je veux dire, lorsqu’on vous commande quelque chose, d’embrasser et caresser 32 ce commandement, le mignoter 33 et

30. joindre inséparablement — 31. à suivre les — 32. faire bon accueil à — 33. caresser délicatement

baiser; et puis quand il nous en est fait un autre, en faire de même, comme étant une chose très précieuse et agréable, faisant considération du bien qu’elle nous apporte, qui est l’union avec Dieu; et de celui-là à un autre. Ainsi faisant, vous accoutumerez votre coeur à l’aimer.

Mais vous dites si l’on ne pourrait pas bien penser, quand l’on nous, change de Supérieure, qu’elle n’est pas si capable que l’autre que nous avions, qu’elle n’a pas tant de connaissance du chemin par lequel il nous faut conduire. — Oh certes, nous ne pouvons pas nous empêcher que la pensée ne nous en vienne, mais de s’y arrêter, c’est ce qu’il ne faut point faire; car si Balaam fut bien instruit par une ânesse q, à plus forte raison devons-nous croire que Dieu, qui nous a donné cette Supérieure, fera bien qu’elle nous enseignera selon sa volonté, bien que peut-être ne sera-ce pas selon la nôtre. Notre-Seigneur n promis que le vrai obéissant ne se perdra jamais r non certes, celui qui suivra indistinctement la direction des Supérieurs que Dieu établira sur lui. Bien que le Supérieur fût un ignorant et conduisît ses inférieurs selon son ignorance, voire par des voies scabreuses et dangereuses, les inférieurs se soumettant en tout ce qui n’est point manifestement contre les commandements de Dieu et de la sainte Eglise, je vous peux assurer qu’ils ne pourront jamais errer. Le vrai obéissant, dit l’Ecriture Sainte s, rendra compte de plusieurs belles victoires, c’est-à-dire demeurera vainqueur en toutes

q. Num., XXII, 28-30. — r. Loco quo infra. — s. Prov.. XXI, 28. .

les difficultés où il sera porté par obéissance, et sortira des chemins qu’il enfilera 34 obéissance, à son honneur, pour dangereux qu’ils puissent être. Ce serait une plaisante façon d’obéir si nous ne voulions obéir qu’aux Supérieures qui nous seraient agréables. Aujourd’hui que j’ai une Supérieure qui est belle ou qui est fort estimée, tant par sa qualité comme par ses vertus, je lui obéirai; et demain que j’en aurai une qui sera laide et moins estimée, je ne voudrai pas lui obéir. — Vous lui rendez pareille obéissance qu’à l’autre, dites-vous, mais vous n’estimez pas tant ce qu’elle dit, ni ne le faites pas avec tant de satisfaction. — O mon Dieu, qui ne sait que vous obéissiez à l’autre par inclination, et non purement pour Dieu? car si cela n’était, vous auriez autant de plaisir et feriez autant d’estime de ce que cette-ci 35 vous dit, comme vous faisiez de ce que l’autre vous disait.

J’ai accoutumé de dire souvent une chose que toujours il est bon de dire, parce qu’il le faut toujours observer, qui est que j’entends parler quant à la partie supérieure; car c’est ainsi qu’il faut vivre en cette Maison, et non jamais selon nos sens et inclinations. C’est sans doute que j’aurai plus de satisfaction, quant à la partie inférieure de mon âme, de faire ce qu’une Supérieure me commande à laquelle j’ai de l’inclination, que non pas à faire ce que l’autre me dit à laquelle je n’en ai point du tout; mais pourvu que j’obéisse également quant à la partie supérieure, il suffit, et mon obéissance vaut mieux quand j’ai moins de plaisir à la faire, parce que c’est là où nous montrons que

34. auxquels il s’engagera — 35. celle-ci

c’est pour Dieu et non pas pour notre plaisir que nous obéissons. Il n’y n rien de plus commun dans le monde que cette façon d’obéir, mais de l’autre elle est extrêmement rare et ne se pratique qu’en, Religion. Si l’on pouvait faire des Supérieures de cire ou au moule comme l’on voudrait, il semble qu’il y aurait bien du plaisir, car nous les plierions selon notre gré, et ainsi faisant, elles ne nous commanderaient que ce que nous voudrions faire.

Mais n’est-il jamais permis de désapprouver de ce que celle-ci ne baille pas si facilement des congés que l’autre, ni de le dire, ni penser pourquoi celle-ci fait telles ordonnances que l’autre ne faisait pas ? — Oh certes jamais, mes chères Filles. Il faut approuver tout ce que les Supérieurs font, ordonnent ou défendent, pourvu, comme j’ai déjà dit, qu’il ne soit point manifestement contre les commandements de Dieu; car alors il ne faut pas obéir, ni moins approuver cela. Mais hors de là, les inférieurs doivent toujours croire et faire confesser à leur propre jugement que les Supérieurs font très bien, et qu’ils ont très bonne raison de le faire; car autrement ce serait se faire supérieur et rendre le Supérieur inférieur, puisque vous vous rendriez examinateur de sa cause. Combien de fois arrive-t-il qu’un Pape défend une chose que celui qui vient après lui ordonne que l’on fasse? Faudrait-il que nous disions : Pourquoi fait-il cela ? Oh non, jamais, ains faut que nous pliions les épaules sous le joug de la sainte obéissance, croyant que tous deux ont eu bonne raison de faire le commandement qu’ils ont fait, quoique différent et contraire l’un à l’autre.

Dites-vous, s’il ne serait point loisible à une fille qui n déjà vécu longuement en Religion et qui n rendu de grands services, de se relâcher un peu de l’obéissance, au moins en quelques petites choses? — Que serait cela, sinon faire comme un maître pilote qui, ayant amené sa barque au port après avoir longuement et fort péniblement travaillé pour la sauver des périls de la tourmente, voudrait enfin, étant parvenu au bord, rompre son navire et se jeter lui-même dans In mer ? Ne le jugerait-on pas bien fol ? car s’il voulait faire cela, il ne devait pas tant travailler pour amener la barque au port. La Religieuse qui a bien commencé n’a pas tout fait si elle ne persévère jusqu’à la fin. Il ne faut pas dire: Il n’appartient qu’aux Novices d’être si exacts; car si bien l’on voit par toutes les Religions les Novices si exacts et mortifiés, ce n’est pas qu’ils soient plus obligés que les Profès; oh non, ains ils ne le sont nullement, mais oui bien les Profès. Les Novices sont exacts et persévèrent en obéissance pour parvenir à la grâce de la Profession, mais les Profès y sont obligés en vertu des voeux qu’ils ont faits, qu’il ne suffit pas d’avoir faits pour être Religieux, s’ils ne les observent. Ce serait ressembler à ceux qui paraissent si mortifiés le jour de Pâques parce qu’ils se confessent, et le lendemain, mondains comme devant 36. Le Religieux qui penserait se pouvoir relâcher en quelque chose après la Profession, voire après avoir vécu déjà longuement en Religion, se tromperait grandement. Notre-Seigneur se montra plus exact en sa mort que non pas en son enfance, à se

36. avant

laisser manier et plier, ainsi que j’ai dit tantôt, parce que, étant dans le giron de sa chère Mère qui le voulait emmaillotter, il remuait bien un peu ses petites manons et ses petits pattons; mais en la croix, il ne fit nul remuement, se laissant clouer tout ainsi comme l’on voulut. C’est assez dit de l’obéissance pour nous y bien affectionner.

Passons outre, et disons quelque chose sur la question qui me fut faite un soir, à savoir s’il est loisible aux Soeurs de se dire l’une à l’autre qu’elles ont été bien mortifiées par la Supérieure ou la Maîtresse des Novices sur quelque occasion.— Ceci se peut dire en trois sortes. La première est qu’une Soeur peut aller dire : Mon Dieu, ma Soeur, que notre Mère vient de me bien mortifier, toute joyeuse de quoi la Supérieure lui a fait faire ce petit gain pour son âme, lui disant bien son fait sans l’épargner; et partant elle en donne la joie à sa Soeur afin qu’elle lui aide 37 à en bénir Dieu. La seconde façon en laquelle on le peut dire est pour se soulager; elle trouve la mortification ou la correction bien pesante, et elle s’en va un peu décharger sur sa Soeur à qui elle le dit, laquelle la plaignant un peu, lui ôtera une partie de sa charge; et celle-ci n’est déjà pas tant supportable que la première, parce que l’on commet une imperfection en se plaignant. Mais la troisième est tout à fait mauvaise, qui est de le dire par forme de murmure ou de dépit, et pour faire connaître que la Supérieure a eu tort; or, de cette façon, je crois bien que l’on ne le fait pas en cette Maison, par la grâce de Dieu.

37. l’aide

De la première, encore qu’il n’y ait point de mal de le dire, il serait pourtant très bien de ne le dire pas, ains s’occuper en soi-même à s’en réjouir avec Dieu. En la seconde façon, certes il ne le faut pas faire, car par le moyen de notre plainte nous perdons le mérite de la mortification. Savez-vous ce qu’il faut faire quand nous sommes corrigés et mortifiés ? il nous faut prendre cette mortification à pleines mains, comme une pomme d’amour, et la cacher en notre coeur, la baisant et caressant le plus tendrement qu’il nous est possible. Mais quant à aller dire : Je viens de parler à notre Mère, je suis aussi sèche que j’étais auparavant; il n’y a qu’à s’attacher à Dieu; pour moi je ne retire aucune consolation des créatures, je suis sortie moins consolée que je n’étais. La Soeur à qui on dit cela, devrait répondre tout doucement : Ma chère Soeur, que ne vous étiez-vous bien attachée à Dieu, ainsi que vous dites qu’il faut faire, avant que d’aller 38 parler à notre Mère, et vous n’auriez pas eu du mécontentement de quoi elle ne vous a pas consolée.— Dites-vous, mes chères Filles, en ce sens-là, qu’il se faut bien attacher à Dieu? Prenez garde que cherchant Dieu au défaut 39 des créatures, il ne se veuille pas laisser trouver, car il veut être cherché avant toutes choses et au mépris de toute chose. — Parce que les créatures ne me contentent pas, je cherche le Créateur. — Le Créateur mérite bien que je quitte tout pour lui; aussi veut-il que nous le fassions. Quand nous sortons de devant la Supérieure toute sèche, et sans avoir reçu aucune goutte de

38. avant d’aller — 39. à défaut

consolation, il faut que nous emportions notre sécheresse comme un baume précieux, ainsi que j’ai dit qu’il faut faire des affections que l’on reçoit en la sainte oraison; comme un baume précieux, dis-je, afin que nous ayons un grand soin de ne pas laisser répandre cette liqueur céleste qui nous a été envoyée du ciel comme un don très grand, pour parfumer notre coeur de la privation de la consolation que nous pensions rencontrer ès paroles de la Supérieure.

Mais il y a une chose à remarquer sur ce sujet, qui est que quelquefois on porte un coeur dur et sec comme un rocher lorsque l’on va parler, lequel ne peut être capable d’être arrosé ni humecté de l’eau de la consolation, d’autant qu’il n’est nullement susceptible de ce que la Supérieure dit; et encore qu’elle parle fort bien selon votre nécessité, néanmoins il ne vous semble pas. Une autre fois que vous aurez le coeur tendre et bien disposé, elle ne vous dira que trois ou quatre paroles, beaucoup moins utiles pour votre perfection que les autres n’étaient pas, qui vous consoleront; et pourquoi cela ? parce que votre coeur était disposé à cela. Il vous semble que les Supérieurs ont la consolation sur le bord des lèvres et qu’ils la répandent facilement dans les coeurs de ceux qu’ils veulent, ce qui n’est néanmoins pas, car ils ne peuvent pas toujours être d’une même humeur, non plus que les autres. Bienheureux certes est celui qui peut garder une égalité de coeur parmi toutes ces inégalités de sujets ! Tantôt nous serons consolés, et d’ici à un peu nous aurons le coeur sec, en telle sorte que les paroles de consolation nous coûteront extrêmement cher à dire. Vous me demandâtes encore que j’eusse à vous dire quel est l’exercice propre pour faire mourir le propre jugement.— A quoi je réponds que c’est en lui retranchant fidèlement toutes sortes de discours aux occasions où il se veut rendre maître, lui faisant connaître qu’il n’est que valet; car, mes chères Filles, ce n’est que par des actes réitérés que nous acquérons les vertus bien qu’il y en ait eu quelques-uns à qui Dieu les a toutes données en un moment. Comme à sainte Catherine de Gênes, laquelle fut convertie en un moment étant devant son confesseur, si qu’une autre servante de Dieu, qui pour lors était en la même ville, admirait comme sainte Catherine avait été si promptement amendée de toutes ses imperfections; au contraire, sainte Catherine l’admirait de quoi, après tant de temps qu’elle avait employé à s’amender, elle ne l’avait encore pu faire.

Quand il vous vient envie de juger si une telle chose est bien ou mal ordonnée, retranchez ce discours à votre propre jugement; et si tantôt l’on vous dit: Il faut faire une chose de telle façon, ne vous amusez point à discourir 40 si elle ne serait point mieux faite autrement qu’ainsi que l’on vous a dit. Si l’on vous donne un exercice, ne permettez pas à votre jugement de discerner s’il vous sera propre ou non. Mais prenez garde, que si bien vous faites la chose ainsi qu’elle est commandée, bien souvent le propre jugement n’obéit pas, car il n’approuve pas le commandement; ce qui est pour l’ordinaire cause de la répugnance que nous

40. examiner, raisonner en vous-même pour savoir

avons à nous soumettre à faire ce que l’on veut de nous. Parce que l’entendement et le jugement représentent à la volonté que cela ne se doit pas, ou qu’il faut user d’autres moyens pour faire ce que l’on nous dit que non pas ceux qui nous sont marqués, la volonté ne peut se soumettre, d’autant qu’elle fait toujours plus d’état des raisons que le propre jugement lui montre que non pas d’aucune autre; car chacun croit que son propre jugement est le meilleur. Je n’ai jamais rencontré personne qui ne fît état de son jugement, sinon deux, dont l’un est de cette ville, et l’autre, je ne sais où il est. Mais ces deux me confessèrent qu’ils n’avaient point de jugement, et l’un me vint une fois trouver et me dit : Monseigneur, dites-moi, je vous prie, un peu une telle chose, car je n’ai point de jugement pour la pouvoir comprendre; ce qui m’étonna fort.

En notre âge 41, nous avons un exemple extrêmement remarquable de la mortification du propre jugement. Il y avait un grand docteur 42, docteur grandement renommé, qui fit un livre qu’il intitula : Des Dispensations et Commandements, lequel étant fait, tomba entre les mains du Pape.

41. temps

42. Selon toute vraisemblance, le « grand docteur » n’est autre que Pierre de Villars, Archevêque de Vienne. Il avait publié un livre intitulé : Remonstrances, Advertissements et Exhortations sur les principales choses qui sont à réformer, establir et observer aux Heures Canoniales, etc. (Roussin, Lyon, 1598). Or, dans la « Conclusion » de ce livre étaient formulées au sujet des « Commendes » et des « Exemptions » certaines propositions qui désagréèrent au Pape Clément VIII. Les Soeurs qui ont recueilli le présent Entretien ont confondu « Commendes » et « Exemptions » avec Dispensations et Commandements; erreur qui s’explique assez facilement et qui n’infirme pas notre assertion.

Sa Sainteté jugea qu’il y avait quelques choses erronées, et l’écrivit à ce docteur afin qu’il eût à les rayer de dessus son 43 livre. Mais remarquez que le Pape n’y trouva rien d’hérétique, ains seulement quelques raisons erronées. Le docteur, recevant le commandement du Pape, soumit si absolument son jugement, qu’il ne voulut point éclaircir son affaire pour se justifier, mais au contraire crut qu’il avait tort et qu’il s’était laissé tromper à son jugement. Montant en chaire, il lut tout au long ce que le Pape avait écrit, prit son livre, le déchira en pièces, puis dit tout haut que ce que le Pape avait jugé sur ce fait avait été très bien jugé, qu’il approuvait de tout son coeur la censure et la correction paternelle qu’il avait daigné lui faire, comme étant très juste et très douce, à lui qui avait mérité d’être rigoureusement châtié, et qu’il s’étonnait grandement de ce qu’il avait été si aveugle que de se laisser tromper à son propre jugement en une chose si manifestement mauvaise. Il n’était nullement obligé de le faire, parce que le Pape ne commandait rien de tout cela, ains seulement qu’il eût à biffer de dessus son livre certaines choses. Il témoigna une très grande vertu en cette occasion, et une mortification du propre jugement admirable.

On en trouve rarement de bien mortifiés : faire avouer que ce qui est commandé est bon, l’aimer et l’estimer comme chose très bonne et très utile, c’est à cela que le jugement se trouve rétif; car il y en n encore plusieurs qui disent : Je ferai bien cela ainsi que vous dites, mais je vois qu’il serait

43. de son

mieux autrement. Hélas ! que faites-vous ? Si vous nourrissez ainsi le jugement, sans doute il vous enivrera; car il n’y n point de différence entre une personne ivre et celui qui est plein de son propre jugement; vous feriez aussi peu déprendre l’un que l’autre de leur fantaisie. Un jour David t étant en la campagne avec ses soldats tout lassés 44 et ne trouvant plus de quoi manger, il envoya chez Abigaïl prier son mari qu’il lui envoyât quelques vivres pour lui et ses soldats. Mais les soldats de David qui étaient venus, trouvèrent ce pauvre homme ivre, lequel entendant ce que David demandait, commença à parler en ivrogne, car il refusa de leur donner aucune chose, disant que David, après avoir mangé ses voleries, les envoyait chez lui pour le ruiner comme les autres; et semblables choses. Ces gens ne manquèrent pas de faire le récit de tout ce qui s’était passé entre ce pauvre ivrogne et eux; à quoi David dit : Vive Dieu! il me le paiera, le méconnaissant qu’il est du bien que je lui ai fait de sauver ses troupeaux. Abigaïl, sachant le dessein de David, s’en alla le lendemain au-devant de lui avec des présents pour l’apaiser, usant de ces termes : — Mon seigneur, que voudriez-vous faire à un ivrogne? Hier que mon mari était ivre, il parla mal, mais en ivrogne et comme un fol. Si vous veniez aujourd’hui chez lui, il vous recevrait certes de bon coeur et honorablement. Apaisez votre courroux, mon seigneur, et ne veuilliez mettre vos mains sur lui, car vous auriez regret toute votre vie d’avoir mis la main

t. I Reg., XXV, 4-25.

44. las

237

sur un fol. — Il faut faire ces mêmes excuses d’une personne enivrée de son propre jugement, car elle n’est non plus capable de raison que l’autre. Il faut donc avoir un grand soin de l’empêcher de faire ces considérations, principalement en ce qui concerne l’obéissance.

Vous voulez encore savoir si vous devez avoir grande confiance et un grand soin à vous avertir en charité de vos défauts.— C’est sans doute, ma chère fille, qu’il le faut faire; car à quel propos verrai-je une tare 45 en ma Soeur que je ne tâche de lui ôter par le moyen d’un avertissement? II ne serait pas temps d’avertir et faire la correction à une Soeur tandis que je la verrai de mauvaise humeur ou pressée de mélancolie, car elle rejetterait d’abord la correction si je la lui présentais; il faut un peu attendre, et puis l’en avertir avec confiance et charité. Mais si une Soeur me dit des paroles qui ressentent le murmure, et que d’ailleurs elle ait un coeur doux, sans doute il faut que tout confidemment je lui dise Cela n’est pas bien; et quand je ne le dois pas dire, si je m’aperçois qu’il y ait quelque passion émue dans son coeur, alors il faut détourner le propos le plus dextrement 46 que l’on peut.

C’est sans doute que vous pouvez avertir des fautes qui se font à l’Office, encore que ce soit de la charge de l’Assistante; et ne faut pas attendre qu’une Soeur ait persévéré toute une semaine à faire une même faute, car dès la seconde fois, si vous pensez qu’elle n’en ait pas été avertie à la première, vous le devez dire. à l’Assistante; et

45. un défaut — 46. adroitement

j’approuverais plutôt que l’on parle de cela à l’Assistante que non pas à la Soeur qui a fait la faute, bien qu’on le puisse faire avec charité, si l’on veut. Si l’Assistante l’en a déjà avertie, il ne lui coûtera guère de vous le dire doucement, car il ne faut pas être chiche de ses paroles.

Vous dites que vous craignez d’avertir si souvent des fautes que fait une Soeur à l’Office, parce que cela lui ôte l’assurance et la fait plutôt faillir à force de craindre.— O Dieu, il ne faut pas faire ce jugement des Soeurs de céans; car cela n’appartient qu’aux filles du monde de perdre l’assurance quand on les avertit de leurs défauts. Nos Soeurs aiment trop leur propre abjection pour faire cela; au contraire qu’elles s’en troublent 47 , elles prendront occasion d’avoir un plus grand courage et plus de soin de s’amender, non pas pour éviter d’être averties, puisque je présuppose qu’elles aiment souverainement tout ce qui peut les rendre viles et abjectes à leurs yeux propres, ains afin de faire toujours mieux leur devoir et se rendre capables de leur vocation.

47. loin de s’en troubler

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TREIZIÈME ENTRETIEN

SUR LE SUJET DE LA SIMPLICITÉ

La vertu de laquelle nous avons à traiter est si nécessaire que, quoique j’en aie souventes fois parlé, notre Mère a désiré néanmoins que j’en fasse un Entretien tout entier; et c’est de la simplicité de laquelle, bien que peut-être l’on n’en ait pas tant besoin céans qu’ailleurs, il est pourtant requis que ce soit céans que l’Entretien s’en fasse. Je pense bien que je redirai peut-être des choses que j’ai dites d’autres fois, mais il n’y aura pas grand mal de les redire encore. Or, avant d’ouvrir le discours de la simplicité et bailler ouverture à nos Soeurs de m’en faire des questions, il faut que nous disions premier, que 1 c’est que la vertu de la simplicité.

Vous savez que nous appelons communément une chose simple, quand elle n’est point brodée, doublée ou bigarrée; par exemple nous disons Voilà une personne qui est habillée bien simplement, parce qu’elle ne porte point de doublure ni de façon en son habit, je dis de doublure qui se voie; sa robe n’est que d’une étoffe, et cela est une robe simple. La simplicité donc n’est autre chose qu’un acte de charité pur et simple qui n’a qu’une seule fin, qui est d’acquérir l’amour de Dieu; et notre âme est simple lorsque nous n’avons point d’autre prétention en tout ce que nous faisons ou désirons. L’histoire tant commune des

1. premièrement, en premier lieu, ce que

hôtesses de Notre-Seigneur, à savoir Marthe et Madeleine a, est grandement remarquable pour ce sujet : car ne voyez-vous pas que Marthe, bien que sa fin fut louable de vouloir bien traiter Notre-Seigneur, ne laissa pas d’être reprise par ce divin Maître, d’autant qu’outre la fin très bonne qu’elle avait pour son empressement, elle regardait encore Notre-Seigneur en tant qu’homme; et pour cela croyait qu’il fût comme les autres, auxquels un seul mets ou une sorte d’apprêt ne suffit pas ; c’était cela qui faisait qu’elle s’émouvait grandement afin de trouver des oranges, des citrons, du vinaigre et semblables choses pour réveiller l’appétit. Et par ainsi elle doublait cette première fin de l’amour de Dieu en son exercice, de plusieurs autres petites prétentions, desquelles elle fut reprise de Notre-Seigneur : Marthe, Marthe, tu le troubles de plusieurs choses, bien qu’une seule soit nécessaire, qui est celle que Madeleine a choisie et qui ne lui sera point ôtée. Cet acte de charité simple qui fait que nous ne regardons et n’avons autre mire 2 en toutes nos actions que le seul désir de plaire à Dieu, est la part de Marie qui est seule nécessaire, et c’est la simplicité, vertu laquelle est inséparable de la charité, d’au‘ tant qu’elle regarde droit à Dieu, sans que jamais elle puisse souffrir aucun mélange de propre intérêt; autrement ce ne serait plus simplicité, car elle ne peut souffrir nulle doublure des créatures, ni aucune considération d’icelles; Dieu seul y trouve sa retraite.

a. Luc., X, 38-42.

2. point de mire

Cette vertu est purement chrétienne, car les païens, voire ceux qui ont fort bien parlé des autres vertus, comme Platon et Aristote, n’en ont eu nulle connaissance, non plus que de l’humilité. De la magnificence, de la libéralité, de la prudence, de la constance, ils en ont fort bien écrit, mais de la simplicité et de l’humilité, point 3. Notre-Seigneur lui-même est descendu du Ciel pour en donner connaissance aux hommes, tant de l’une que de l’autre vertu, autrement ils eussent toujours ignoré cette doctrine si nécessaire. Soyez prudents comme le serpent b, dit-il à ses Apôtres, mais passez plus outre, et soyez simples comme la colombe. Comme s’il eût voulu dire: Apprenez de la colombe à aimer Dieu en simplicité, je veux dire, à procurer en vous l’augmentation de l’amour céleste en la simplicité de votre coeur, n’ayant qu’une seule prétention et une seule fin en tout ce que vous ferez; mais n’imitez pas seulement la simplicité de l’amour des colombes en ce qu’elles n’ont toujours qu’un paron 4 pour lequel elles font tout, auquel seul elles veulent complaire et craignent de déplaire ; mais imitez-les aussi en la simplicité qu’elles pratiquent en l’exercice et au témoignage qu’elles rendent de leur amour: car elles ne font point tant de choses ni tant de mignardises, ains elles font simplement leurs petits gémissements autour de leurs colombeaux, se tenant en cette confiance qu’ils sont tout assurés de leur amour et se contentent

b. Matt.. X, 16.

3. point du tout — 4. terme de fauconnerie se disait du père des oiseaux de proie.

de leur tenir compagnie quand ils sont présents. La simplicité bannit de l’âme tant de soin et de sollicitude que plusieurs ont inutilement pour rechercher quantité d’exercices et de moyens pour pouvoir aimer Dieu, ainsi qu’ils disent; et leur semble que, s’ils ne font tout ce que les Saints ont fait, ils ne sauraient être contents. Pauvres gens, qu’il y a grande pitié en eux! car ils se tourmentent à trouver l’art d’aimer Dieu, et ne savent pas qu’il n’y en a point d’autre que de l’aimer. Ils pensent qu’il y a une certaine finesse pour acquérir cet amour, lequel néanmoins ne se trouve qu’en la simplicité. Ce que nous disons qu’il n’y a point d’art, n’est pas pour mépriser certains livres, qui sont intitulés : L’art d’aimer Dieu; car ces livres mêmes enseignent qu’il n’y a point d’autre art que de se mettre à l’aimer, c’est-à-dire, se mettre en la pratique des choses qui lui sont agréables, qui est ce qui nous fait acquérir et trouver cet amour sacré; mais cette pratique s’entreprend en simplicité, sans trouble et sans inquiétude. La simplicité embrasse vraiment les moyens que l’on prescrit à chacun selon sa vocation pour acquérir l’amour de Dieu, mais cela se fait sans se détourner nullement de sa fin, qui est l’amour de Dieu, de sorte qu’elle ne veut point d’autre motif pour acquérir ou être incitée à la recherche de cet amour que sa fin même, autrement la simplicité ne serait pas parfaitement simple; elle ne peut souffrir aucun autre regard, pour parfait qu’il puisse être, que le pur amour de Dieu, qui est sa seule prétention. Par exemple, si l’on va à l’Office, et que l’on demande : Où allez-vous? — Je vais à l’Office, répondrait-on. — Mais pourquoi y allez-vous? pourquoi plutôt en cette heure qu’en une autre heure? — C’est parce que, la cloche ayant sonné, si je n’y vais pas je serai remarquée. — La fin d’aller à l’Office pour louer Dieu est très bonne, mais ce motif n’est pas simple, car la simplicité requiert que l’on y aille attirée du désir de plaire à Dieu, sans aucun autre regard; et ainsi de toutes choses.

Il nous faut, devant que 5 passer plus outre, découvrir une tromperie qui est en l’esprit de plusieurs touchant cette vertu; car ils pensent que la simplicité soit contraire à la prudence, et qu’elles soient opposées l’une à l’autre, ce qui n’est nullement: car jamais les vertus ne se contrarient l’une l’autre, ains ont une union très grande par ensemble. La vertu de simplicité est opposée et contraire au vice de l’astuce, vice qui est la source d’où procèdent les finesses, les artifices et les actes de duplicité. L’astuce est un amas d’artifices, de tromperies, de malices, et c’est par le moyen de l’astuce que nous trouvons des inventions pour tromper l’esprit du prochain et de ceux avec lesquels nous avons à faire, pour les faire venir au point que nous prétendons, qui est de leur donner à entendre que nous ne savons rien autre que ce que nous leur disons, et n’avons point d’autre sentiment ni connaissance sur le fait dont il s’agit, sinon celui que nous leur manifestons: chose qui est infiniment contraire à la simplicité, qui requiert que nous ayions l’intérieur conforme à l’extérieur.

Je n’entends pourtant pas de dire, ma chère

5. avant de

fille, qu’il faille témoigner nos émotions et passions à l’extérieur comme nous les avons à l’intérieur; car ce n’est pas contraire à la simplicité de faire bonne mine en ce temps-là, ainsi que vous pensez. Il faut toujours faire différence entre les effets de la partie supérieure de notre âme et les effets de notre partie inférieure. Il est vrai que vous avez une grande émotion en votre intérieur, ou sur la rencontre d’une correction, ou de quelque autre contradiction, mais cette émotion ne provient pas de votre volonté, ains tout ce ressentiment se passe en la partie inférieure ; la partie supérieure ne consent point à tout cela, ains elle agrée, accepte et trouve bonne cette rencontre. Nous avons dit que la simplicité a son regard continuel en l’acquisition de l’amour de Dieu; or l’amour de Dieu requiert de nous que nous retenions nos sentiments et que nous les mortifiions et anéantissions, c’est pourquoi il ne requiert pas que nous les manifestions et fassions voir au dehors. Ce n’est donc pas manquer de simplicité de faire bonne mine quand nous sommes mortifiés de quelque chose. — Mais vous trompez ceux qui vous voient, dites-vous, d’autant que, bien que vous soyiez fort immortifiées, ils croiront que vous êtes fort vertueuses. — C’est cette réflexion que vous faites sur ce que l’on dira ou pensera de vous qui est contraire à la simplicité; car nous avons dit qu’elle ne vise qu’à contenter Dieu et nullement les créatures, sinon en tant que l’amour de Dieu le requiert. Après que l’âme simple ou qui est ornée de la vertu de simplicité a fait une action qu’elle juge se devoir faire, elle n’y pense plus ; et s’il lui vient de ces fanfares, à savoir que l’on dira ou que l’on pensera d’elle, elle retranche promptement tout cela, parce qu’elle ne peut souffrir nul divertissement 6 en sa prétention, qui est de se tenir attentive à son Dieu pour accroître en elle son amour. La considération des créatures ne l’émeut point pour aucune chose, car elle réfère tout au Créateur.

De même en est-il de ce que vous dites, s’il n’est point permis de se servir de la prudence pour ne pas tout dire aux Supérieurs, mêmement quand nous penserions que ce que nous avons à leur dire les pourrait troubler, ou bien nous-mêmes en le disant : car la simplicité ne regarde sinon s’il est expédient de dire ou de faire une telle chose, et puis, dessus cela elle se met à la faire, sans tant perdre de temps à la considération que la Supérieure se trouble, ou bien moi encore si je lui dis quelque pensée que j’ai eue d’elle, ou qu’elle ne le fasse pas ni moi aussi. S’il est expédient pour moi de le dire, je ne laisserai pas de le dire tout simplement, en arrive après ce que Dieu voudra. Quand j’aurai fait mon devoir, je ne me mettrai pas en peine d’autre chose, car Dieu ne le veut pas.

Il ne faut pas toujours tant craindre le trouble, soit pour soi-même, soit pour autrui ; car le trouble de soi-même n’est point péché, ains le Combat spirituel veut qu’on l’aille chercher aucune fois pour s’exciter au combat quand il ne se rencontre pas. Si je sais qu’allant en telle compagnie l’on me dira quelque parole qui me troublera et m’émouvra, au contraire que je doive 7 éviter d’y

6. détour — 7. loin de devoir

aller, je m’y dois porter armé de la confiance que je dois avoir en la protection divine, qui me fortifiera pour vaincre ma nature contre laquelle je veux faire la guerre. Le trouble ne se fait qu’en la partie inférieure de notre âme; c’est pourquoi il ne s’en faut nullement étonner quand il n’est pas suivi et voulu, je veux dire quand nous ne consentons point à ce qu’il nous suggère : cela, il ne le faudrait pas faire. Mais d’où pensez-vous que ce trouble vienne bien souvent, sinon du manquement 8 de simplicité? d’autant que l’on s’amuse à penser : Que dira-t-on, ou que pensera-t-on? au lieu de penser à Dieu et à ce qui nous peut rendre plus agréables à sa Bonté.

Mais si je dis une telle chose, j’en demeurerai plus en peine que devant que l’avoir dite. — Bien, si vous ne la voulez pas dire et qu’il ne soit pas nécessaire, n’ayant besoin d’instruction sur ce fait, résolvez-vous promptement et ne perdez pas du temps à considérer si vous la devez dire ou non; car il n’y aurait pas de l’apparence que, sous le prétexte de la prudence, nous voulussions faire une heure de considération sur toutes les menues actions de notre vie. — Si je dis à la Supérieure toutes les pensées qui me peuvent le plus mortifier, j’en demeurerai après bien en peine. Dites-vous, ma chère fille, s’il est expédient ou de nécessité de lui dire toutes celles qui vous mortifient le plus? — Quant à moi, je pense que oui, qu’il serait mieux de lui dire celles-là que non pas plusieurs autres qui ne servent de rien, sinon pour allonger l’entretien que vous faites avec elle; et

8. manque, défaut

si vous demeurez en peine, ce n’est que l’immortification qui fait cela. A quel propos dire ce qui n’est pas nécessaire pour mon utilité, en laissant ce qui me peut le plus mortifier ? La simplicité, ainsi que nous avons déjà dit souventes fois, ne recherche que l’amour de Dieu. Or, l’amour de Dieu ne se trouve jamais si bien qu’en la mortification de nous-mêmes, et à mesure que la mortification croît en nous, nous approchons d’autant plus du lieu où nous devons trouver le divin amour. — Mais c’est que vous craignez de mortifier ou troubler la Supérieure. — Oh! ne vous en mettez pas en peine de cela, car les Supérieurs doivent être parfaits, ou du moins ils doivent faire les oeuvres des parfaits ; et partant, ils ont des oreilles ouvertes pour recevoir tout ce qu’on leur veut dire, et cela sans s’en mettre beaucoup en peine. La simplicité ne se mêle pas de ce que font les autres, elle pense à soi; encore n’a-t-elle pour soi que les pensées qui sont vraiment nécessaires, car quant aux autres, elle s’en détourne toujours promptement. Cette vertu a une grande affinité avec l’humilité, laquelle ne permet pas que l’on ait mauvaise opinion de personne que de nous-mêmes.

Vous voulez savoir maintenant comme quoi 8 il faut observer la simplicité, rondeur et naïveté en la conversation ou récréation, d’autant, dites-vous, que où il y a tant de diversité d’esprits, il ne se peut faire que ce que vous dites soit approuvé ou trouvé bon de tous.— Oh certes, cela serait bon que nous puissions toujours ajuster nos paroles au sentiment et à l’humeur d’un chacun que nul n’y

9. comment

trouvât à redire, mais pourtant cela ne se peut; et aussi ne nous devons-nous pas mettre en peine de le faire, car il n’est pas nécessaire. — Mais faut-il faire des considérations sur chaque parole que je dois dire, pour éviter de fâcher quelqu’une? — Nullement, pourvu que vous observiez la Règle en ne parlant que de ce qui est requis, et qui sert à la récréation et à l’esprit de joyeuseté; car s’il vous venait en la pensée de dire quelque chose qui ne fût pas conforme à cela, il ne le faudrait pas dire, d’autant que la simplicité suit toujours la règle de l’amour de Dieu en toute chose; et si bien il faut être naïf en la conversation, il ne faut pourtant pas être inconsidéré, disant à tort et à travers tout ce qui vient en la fantaisie. — Mais je me trouve auprès d’une Soeur qui sera peut-être un peu mélancolique, et partant, elle ne prendra pas plaisir à m’ouïr parler, moi qui serai en humeur de me récréer. — Quant à cela, ma fille, il n’y faut pas prendre garde, car qu’y feriez-vous? Elle est maintenant sérieuse ou mélancolique, et une autre fois, vous le serez; maintenant il faut que vous fassiez la récréation pour vous et pour elle, et une autre fois elle en fera autant pour vous. Mais ne serait-ce pas une belle chose à voir que, dès que nous avons dit quelques mots de récréation, nous nous missions à regarder toutes les Soeurs l’une après l’autre, pour voir si elles en rient et si elles l’approuvent, et que, voyant quelqu’une qui ne le fît pas, nous nous en missions bien fort en peine, et que pour cela nous crussions qu’elle ne l’a pas trouvé bon ou qu’elle en tire quelque mauvaise interprétation ? Oh certes, il ne faut pas faire ainsi; ce serait l’amour-propre qui nous ferait faire cette enquête, cela ne serait pas marcher simplement, car la simplicité ne court point après ses paroles ni ses actions, ains elle en laisse l’évènement à la divine Providence à laquelle elle s’attache souverainement. Elle ne se détourne ni à droite ni à gauche, ains elle suit simplement son chemin : si elle rencontre des occasions pour pratiquer quelque vertu elle s’en sert soigneusement comme d’un moyen propre pour parvenir à sa prétention qui est l’amour de Dieu, mais elle ne s’empresse point; elle ne méprise point d’occasions, mais elle ne se trouble pas aussi, ni ne s’empresse pour les rechercher; elle se tient coi et tranquille en la confiance qu’elle n que Dieu sait son désir, qui est de lui plaire, et cala lui suffit.

Mais comme peut-on accorder deux choses si contraires l’une à l’autre? L’on nous dit d’un côté que nous ayons un grand soin de notre perfection et avancement, et d’ailleurs, l’on nous défend d’y penser.— Sur quoi il faut remarquer la misère de l’esprit humain, car il ne s’arrête jamais à la médiocrité, ains il court ordinairement aux extrémités. Une fille à qui l’on aura défendu de sortir à 10 la rue dès qu’il est nuit ne manquera pas de dire : Mon Dieu, j’ai la plus terrible mère qui se peut dire! elle ne veut pas même que je sorte de la maison. — On ne lui a défendu de sortir que la nuit, et elle dit que c’est pour toujours. Une autre chantera trop haut, et on l’en avertira : Bien, dira-t-elle, l’on se plaint de quoi je chante trop haut; mais je chanterai si bas que

10. dans

l’on ne m’entendra pas. — Ou bien une autre, de quoi elle marche trop vite, se mettra à marcher si doucement que l’on compterait bien tous ses pas. Et que ferait-on là? Il faut avoir patience, pourvu que l’on ne veuille pas nourrir ces défauts, et qu’ils ne se fassent pas par opiniâtreté. L’on ne peut pas toujours aller si justement que l’on ne choppe ou penche du côté des extrémités; pourvu que l’on se redresse le plus promptement qu’il se peut, il se faut contenter. Nous tenons ce défaut de notre bonne mère Eve, car elle en fit bien autant lorsque le malin esprit la tentait de manger du fruit défendu, lui disant seulement que Dieu leur avait défendu de le toucher c et non d’en manger.

Demandez-vous, ma chère Soeur, si vous devez répondre simplement quand une Soeur vous demande si vous avez été mortifiée de quelque chose qu’elle vous n dit ou fait ? — Bien qu’elle ne doive pas faire telle demande, si c’est une Soeur que vous voyez être assez capable pour ne perdre pas la confiance pour cela, et qu’il soit vrai, vous lui pouvez bien dire tout simplement que oui; mais ajoutez que vous la priez de ne laisser pas pour cela de vous employer toujours franchement, car vous lui en savez bon gré. Mais si vous doutiez qu’elle s’ombrageât de cela, vous pouvez bien prendre une petite intention pour lui répondre, en sorte qu’elle ait toujours la confiance de vous exercer.

Il y a une tromperie en l’esprit de plusieurs personnes, qui pensent que de faire des caresses et

c. Gen., III, 3.

rendre des témoignages d’amitié à ceux auxquels on a de l’aversion soient des actes de duplicité et d’artifice, ce qui n’est pourtant pas; car les aversions sont involontaires et ont leur siège en la partie inférieure de l’âme, la volonté les rejette, bien qu’elles ne s’en aillent pas. Les actes d’amour que nous faisons envers ceux à qui nous avons de l’aversion proviennent de la raison qui nous dit qu’il se faut mortifier et surmonter; et partant, quoique nous ayons un sentiment tout contraire à nos paroles et à nos actions, en cela nous ne manquons pas à la simplicité, car nous désavouons ces sentiments comme étrangers; et en effet ils le sont. La folie des gens du monde est grande, car ils se vantent d’avoir la simplicité en ce fait, parce qu’ils ne font point bonne mine à leurs ennemis, disant qu’ils sont francs et ne sont point dissimulés.

Il n’est pas mauvais non plus de faire semblant de n’avoir pas envie de faire quelque chose à laquelle nous avons une forte inclination, au moins pour le sujet que vous dites, qui est pour donner la confiance à une Soeur de se contenter en la faisant, et vous, de vous mortifier en vous ôtant l’occasion de la faire; car si bien vous désirez bien fort de la faire, ce désir n’est pourtant qu’en la partie inférieure, puisque vous voulez préférer, quant à la partie supérieure de votre âme, la consolation de votre Soeur à la vôtre. Enfin, il faut toujours entendre en toute chose que les productions de la partie inférieure et sensitive de l’âme n’entrent ou ne logent point en notre considération, non plus que si nous ne les apercevions pas.

Avons-nous encore quelque chose à dire de la simplicité? car il faudra dire un mot de la prudence, mais ce sera après, car de prudence il en faut peu, et de simplicité beaucoup.

Il est vrai, c’est manquer de simplicité de faire tant de considérations quand nous voyons faire des fautes les unes aux autres, pour savoir si ce sont des choses nécessaires à dire à la Supérieure; car, dites-moi, la Supérieure n’est-elle pas capable de cela et de juger s’il est requis d’en faire la correction ou non ? Ce n’est pas comme si vous en parliez à quelque autre qui n’y dût pas remédier. — Mais que sais-je moi, à quelle intention cette Soeur a fait telle chose? peut-être que son intention était bonne.— Il se peut bien faire ; mais dites-moi, l’action est-elle bonne ou mauvaise ? — Selon l’extérieur elle est mauvaise. — Et pourquoi ne la voulez-vous pas dire? car vous ne devez pas accuser son intention, ains seulement son action de quoi vous mettez-vous donc en peine ? — Dites-vous, ma fille, que vous pensez que la chose étant de peu de conséquence, elle ne vaut pas 11 d’aller mettre cette pauvre Soeur en trouble, et que possible 12 n’y retournera-t-elle plus. — Tout cela n’est pas simple, car la Règle qui vous ordonne de procurer l’amendement des Soeurs par le moyen des avertissements, ne vous commande pas d’être si considérée en ce point, comme si l’honneur des Soeurs dépendait de cette accusation. Je dirai bien plus : si je savais que cette personne que j’ai à corriger commettrait un péché véniel emmi le trouble que mon avertissement ou correction lui

11. ne vaut pas la peine — 12. peut-être

causera, je ne devrais pas laisser de le faire. Beaucoup moins donc devrais-je laisser de le faire pour la seule considération du trouble, qui n’est point péché en soi, ains seulement ès mauvais effets qu’il produit. Seulement devrais-je, et il le faut observer, attendre le temps convenable, car, de faire les corrections sur-le-champ, c’est ce qui est dangereux. Si je pouvais prévoir qu’en attendant un peu, cette personne fût plus disposée, sans doute je devrais attendre; mais hors de là, il faut faire en simplicité ce que nous sommes obligés de faire selon Dieu, et cela sans scrupule. Car, si bien cette personne se passionne et se trouble après l’avertissement ou la correction que je lui fais, je n’en peux mais et n’en suis pas cause; ce n’est que son immortification. Et si elle commet sur l’heure un péché véniel, ce péché-là sera cause qu’elle en évitera plusieurs autres qu’elle eût commis en persévérant en son défaut. — Non pas, ma chère fille, la Supérieure ne doit pas laisser de corriger les Soeurs parce qu’elle sait qu’elles ont de l’aversion à la correction; car peut-être que nous en aurons toujours tant que nous vivrons, d’autant que c’est une chose totalement contraire à la nature de l’homme, d’aimer d’être avili: mais cette aversion ne doit pas être favorisée de notre volonté, laquelle doit aimer l’humiliation.

Les Règles le disent expressément que vous pouvez faire l’avertissement en particulier, si la faute est secrète. — Mais l’on vous verra parler en particulier et l’on vous en avertira. — C’est sans doute, car les Soeurs qui vous voient ne savent pas de quoi vous parlez ; mais quel intérêt y a-t-il ? Vous en serez bien mortifiée: eh! bien, Dieu en soit béni! cela vous humiliera d’autant. Vous devez être bien aise de quoi vous êtes reprise en faisant bien, car en cela vous êtes du parti de Notre-Seigneur, lequel n’ayant jamais fait mal, a néanmoins voulu être tenu et être mis à mort pour un malfaiteur. La vertu de simplicité embrasse amoureusement cette mortification comme un moyen propre pour lui aider à parvenir tant plus tôt 13 à sa prétention, qui est de s’unir à Notre-Seigneur par une totale conformité de vie et d’exercices.

Vous désirez de savoir encore si voyant que la Supérieure ne témoigne pas d’agréer qu’on lui parle des défauts que les Soeurs remarquent en elle, si l’on ne doit pas laisser de les lui dire en simplicité? — Qui en doute de cela? La Supérieure n’en doit pas témoigner de l’agrément aussi; et qu’est-il besoin de prendre garde si elle l’agrée ou non? La Supérieure vous écoute et vous prête l’oreille pour ouïr ce que vous lui voudrez dire; n’est-ce pas assez? — Mais elle ne me dit rien pour me témoigner qu’elle a trouvé bon que je le lui aie dit. — Et qu’importe? Ayant rendu votre devoir, pourquoi vous mettez-vous en peine du reste? — Peut-être qu’elle pensera que je l’ai dit à quelque intention autre que celle de la charité. — Tout cela, mes chères Filles, sont des retours fort contraires à la simplicité qui ne s’amuse qu’autour de Notre-Seigneur. Mais passons outre.

Certes, je ne sais pas quelle est l’intention de notre Mère, mais je crois qu’elle est telle que vous jugez, à savoir que nous disions quelque chose de

13. d’autant plus tôt

la simplicité à nous laisser conduire selon l’intérieur, tant par Dieu même que par nos Supérieurs. Il y a des âmes qui sont, comme vous dites, si braves en elles-mêmes, qu’elles ne veulent être conduites que par l’Esprit de Dieu, et leur semble que tout ce qu’elles s’imaginent soient des inspirations et des mouvements du Saint-Esprit, qui les prend par la main et les conduit en tout ce qu’elles veulent faire, comme des enfants. En quoi certes elles se trompent fort, car je vous prie, y a-t-il jamais eu une vocation plus spéciale que celle de saint Paul, en laquelle Notre-Seigneur lui parla lui-même pour le convertir ? et néanmoins il ne le voulut pas instruire, ains le renvoya à Ananias, disant: Va, tu trouveras un homme qui te dira ce que tu as à faire d. Et bien que saint Paul eût pu dire: Seigneur, pourquoi non vous-même ne me le direz-vous pas bien? il ne le fit pas, ains s’en alla tout simplement faire comme il lui était commandé. Et nous autres, pensons-nous être plus favorisés de Dieu que saint Paul, croyant qu’il nous veut conduire lui-même, sans l’entremise d’aucune créature ?

Il y avait une fille qui s’était forgé cette opinion en son esprit, et c’est son confesseur même qui me l’a raconté. Elle s’imaginait qu’elle ne devait rien faire qu’à mesure que l’Epoux le lui dirait ou inspirerait, si que sa mère était bien empêchée 14, car si elle l’appelait pour aller à la Messe ou pour aller dîner, elle disait de tout qu’elle le ferait quand l’Epoux le voudrait; et fallait

d. Act., IX, 4-7.

14. embarrassée

toujours ainsi attendre la voix de l’Epoux. Or, la voix de l’Epoux pour nous autres, mes chères Filles, ne doit être autre que la sainte obéissance, car hors de là il n’y a que tromperie. — Mon Dieu, je suis attirée à une si grande simplicité intérieure, et cependant l’on m’en veut tirer pour me faire suivre les exercices que l’on donne aux autres par exemple, l’observance du Directoire qui marque les attentions particulières qu’il faut avoir en chaque exercice. — C’est une chose certaine que tous ne sont pas conduits par un même chemin, mais aussi n’est-ce pas à un chacun de nous de connaître par quel chemin Dieu nous appelle; cela appartient aux Supérieurs, lesquels ont la lumière de Dieu pour ce faire. Il ne faut pas dire Ils ne me connaissent pas bien, car nous devons croire que si ; l’obéissance et la soumission sont toujours la vraie marque de la bonne inspiration. —Mais je n’ai pas de consolation aux 15 exercices que l’on me fait faire, et cependant j’en avais tant aux autres. — Il se peut bien faire, mais ce n’est pas par la consolation que l’on juge de la bonté de nos actions; il ne faut pas s’attacher à notre propre satisfaction, car ce serait s’attacher aux fleurs et non aux fruits. Vous retirerez plus d’utilité de ce que vous ferez suivant la direction de vos Supérieurs, que non pas en suivant vos instincts intérieurs, qui ne produisent pour l’ordinaire que de l’amour-propre qui, sous couleur de bien, recherche de se complaire en la vaine estime de nousmêmes.

C’est bien la vérité que notre bien dépend de

15. dans les

nous laisser conduire et gouverner par l’Esprit de Dieu sans réserve; c’est cela que prétend la vraie simplicité que Notre-Seigneur n tant recommandée : Soyez simples comme la colombe e, dit-il à ses Apôtres; mais il ne demeure pas là, leur disant de plus : Si vous n’êtes faits simples comme petits enfants, vous n’entrerez point au Royaume de mon Père f Un enfant, tandis qu’il est bien petit, est réduit en une grande simplicité qui fait qu’il n’a autre connaissance que de sa mère; il a un seul amour qui est pour sa mère, une seule prétention qui est le sein de sa mère : étant appliqué et couché dessus ce sein bien aimé, il ne veut rien autre 16. L’âme qui n la parfaite simplicité n’a qu’un amour qui est pour Dieu; et en cet amour elle n’a qu’une seule prétention, qui est de reposer sur la poitrine du Père céleste, et là, comme un enfant d’amour, faire sa demeure, laissant entièrement tout le soin de soi-même à son bon Père, sans que jamais plus elle se mette en peine de rien, sinon de se tenir en cette sainte confiance; non pas même les vertus et les grâces qui lui semblaient être fort nécessaires ne l’inquiètent point à force de les désirer, ni n’a aucune sollicitude à la poursuite de la perfection. Elle ne néglige voire-ment rien de ce qu’elle rencontre en son chemin, mais aussi elle ne s’amuse point à rechercher d’autres moyens de se perfectionner que ceux qui lui sont prescrits. A quoi servent aussi les désirs des vertus dont la pratique ne nous est pas nécessaire ? La douceur, l’amour de notre abjection, l’humilité,

e. Ubi supra, p. 242. — f. Matt., xVIII, 3.

16. rien autre chose, rien de plus

la douce charité et cordialité envers le prochain sont des vertus, avec l’obéissance, dont la pratique nous doit être commune 17, d’autant qu’elle nous est nécessaire parce que les rencontres des occasions nous en sont fréquentes; mais quant à la constance, à la magnificence, que sais-je moi? telles autres vertus que peut-être nous n’aurons jamais occasion de pratiquer, ne nous en mettons point en peine; nous n’en serons pas pour cela moins magnanimes ni généreux.

En somme, il nous faut conclure en disant que je fais une différence entre les personnes du monde (je dis qui vivent chrétiennement dans le monde) et les Soeurs de la Visitation; car ceux-là, il est requis qu’ils pratiquent la prudence afin d’accroître leurs moyens, et qu’ils aient un grand soin pour entretenir leur famille, car, faisant autrement, ils manqueraient à leurs obligations; et quoiqu’ils doivent bien plus s’appuyer sur la divine Providence que sur leur industrie, si ne faut-il pas qu’ils laissent pourtant de penser à leurs affaires. Mais les Soeurs de la Visitation, elles, doivent laisser tout le soin d’elles-mêmes entre les mains de Dieu; je ne dis pas seulement pour les choses extérieures et qui appartiennent à la nourriture du corps, mais beaucoup plus absolument pour ce qui regarde leur avancement spirituel, laissant à la disposition de la divine Bonté de leur donner des biens spirituels, des vertus et des grâces, tout ainsi qu’il lui plaira ; leur prudence doit être de se laisser absolument entre les bras de la divine Providence.

17. ordinaire

Je considère que entre les animaux ceux qui se servent le plus de la prudence (car il y a une prudence naturelle aussi bien qu’une prudence chrétienne), ces animaux, dis-je, sont les moindres et les plus couards et peureux : le renard, qui est si fin et qui se sert de tant de ruses, est peureux; le lièvre, qui est si peureux, use de tant de prudence pour s’échapper des chiens qui le poursuivent, que quelquefois ils sont bien empêchés; le fourmi 18 a une prudence et prévoyance admirable; les cerfs mêmes, quoiqu’ils ne soient pas petits, ne laissent pas d’être peureux, et partant, fins et artificieux; mais le lion, qui est un animal généreux, se confiant en sa propre vaillance, marche en la simplicité de son coeur, et partant il s’endort aussi volontiers sur un grand chemin comme dans une retraite particulière. Les chameaux sont fort simples aussi, bien qu’ils soient si grands et si puissants qu’ils se lairraient 19 mettre une maison dessus et la porteraient, tant ils sont propres pour la charge. Entre les petits animaux, nous avons la colombe et la pauvre brebiette 20 qui sont si simples qu’il n’y en n point de plus aimables.

Mais il faut dire un mot de la prudence du serpent avant que de finir, car j’ai bien pensé que si je parlais de la simplicité de la colombe, l’on me jetterait vite le serpent dessus. Plusieurs ont demandé quel était le serpent duquel Notre-Seigneur voulait que nous apprissions la prudence. Car, quand les Israélites furent conduits par Moïse dans le désert, ils étaient à tous propos piqués par

18. la fourmi — 19. laisseraient — 20. petite brebis

des petits serpenteaux, dont plusieurs mouraient faute de remèdes; de quoi Dieu ayant pitié, commanda que l’on élevât un serpent d’airain, lequel étant regardé par ceux qui seraient piqués des serpents, ils seraient incontinent guéris g. Or, le serpent d’airain qui fut élevé au haut bout d’une perche dans le désert, ne représentait autre chose que Notre-Seigneur et notre Maître, qui devait être élevé sur le mont de Calvaire en l’arbre de la croix, lequel étant élevé, pratiqua merveilleusement bien la prudence du serpent. Car le serpent montre sa prudence en diverses façons, et premièrement en ce qu’étant jà vieil 21, il se dépouille de sa vieille peau; et Notre-Seigneur en fit de même, c’est-à-dire il se dépouilla de sa propre gloire, car il fut, ainsi que dit saint Paul, fait scandale aux Juifs et folie aux Gentils h Mais à nous autres Chrétiens, il n été fait notre édification et Sauveur très aimable, et l’unique et doux remède à tous nos maux; car en le regardant fiché 22 et attaché dessus la croix, nous ne pouvons mourir; là nous trouvons de quoi médeciner 23 nos plaies. Ou bien, si nous voulons encore prendre les paroles de Notre-Seigneur en ce sens : Soyez prudents comme le vrai serpent i qui, lorsqu’il est attaqué, expose tout son corps pour conserver sa tête tant seulement 24 De même devons-nous faire, exposant tout au péril quand il est requis, pour conserver en nous Notre-Seigneur, c’est-à-dire son amour qui est comme notre tête; car il est notre chef et nous sommes ses membres j.

g. Num., XXI, 8, 9. — h. I Cor., I, 23. — i. Ubi supra, p. 242. — f. Ephes., IV, 15; Coloss., I, 18; I Cor., VI, 15.

21. vieux — 22. fixé — 23. porter remède à —24. seulement

Enfin, il faut que nous fassions un acte de prudence en finissant notre discours, de crainte de retenir trop nos Soeurs. Seulement désiré-je que nous nous ressouvenions bien qu’il y a deux sortes de prudence, à savoir, la naturelle et la supernaturelle 25 . Quant à la naturelle, il la faut bannir et mortifier, car elle n’est pas bonne, d’autant qu’elle nous suggère mille petites considérations et prévoyances non nécessaires qui tiennent nos esprits bien éloignés de la simplicité.

La vraie vertu de prudence doit être véritablement pratiquée, d’autant qu’elle est comme un sel spirituel qui donne goût et saveur à toutes les autres vertus; mais elle doit être pratiquée par nous autres, qui sommes de la Visitation, en telle sorte que la vertu d’une simple confiance surpasse tout. Nous devons avoir une confiance toute simple qui nous fasse demeurer en repos entre les bras de notre Père et de notre chère Mère, assurées que nous devons être que Notre-Seigneur et Notre-Dame, comme notre chère Mère, nous protégera toujours de sa protection et de son soin maternel, puisque nous sommes ici assemblées pour son honneur, et pour la gloire de son Fils très cher, qui est notre bon Père et très doux Sauveur.

Le tout soit à la gloire et louange de notre Sauveur Jésus-Christ, de la bienheureuse Vierge Notre-Dame et du glorieux saint Joseph.

25. surnaturelle

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QUATORZIÈME ENTRETIEN

SUR LES RÈGLES

C’est une chose très difficile que celle que vous demandez : quel est l’esprit de vos Règles et comment vous le pourrez bien prendre? Or, premier que de 1 parler de cet esprit, il faut que nous sachions que veut dire cela, avoir l’esprit d’une Règle; car nous entendons dire communément un tel Religieux n le vrai esprit de sa Règle.

Nous tirerons du saint Evangile deux exemples qui sont tout propres pour nous faire comprendre ceci. Il est dit que saint Jean-Baptiste était venu en l’esprit et en la vertu d’Elie a, et pour cela qu’il reprenait hardiment et rigoureusement les pécheurs, les appelant engeance de vipères b. Mais quelle était cette vertu d’Elie ? C’était la force qui procédait de son esprit pour anéantir et punir les pécheurs, faisant tomber le feu du ciel pour perdre et confondre ceux qui voulaient résister à la majesté de son Maître c: c’était donc un esprit de rigueur qu’avait Elie.

L’autre exemple que nous trouvons au saint Evangile d, qui sert à notre propos, est que Notre-Seigneur voulant aller en Jérusalem, ses disciples l’en dissuadaient parce que les uns avaient de

a. Luc., I, 17. — b. Matt., III, 7 ; Luc., in, 7. — c. IV Reg., I. — d. Luc., IX, 51-56.

1. avant de

l’affection d’aller en Capharnaüm, les autres en Béthanie, ainsi ils tâchaient de conduire Notre-Seigneur au lieu où ils voulaient aller; car ce n’est pas dès à cette heure 2 que les inférieurs veulent conduire leurs maîtres selon leur volonté. Mais Notre-Seigneur, qui était très facile à condescendre, affermit 3 son visage (l’Evangéliste use de ces mêmes mots) pour aller en Jérusalem, afin que les Apôtres ne le pressassent plus de n’y pas aller. Allant donc en Jérusalem, il voulut passer par une ville de Samarie, mais les Samaritains ne le lui voulurent pas permettre; lors saint Jacques et saint Jean entrèrent en zèle, ou bien en colère (car le zèle est souventes fois pris pour colère, comme aussi la colère pour le zèle); et il ne s’en faut pas étonner, car ils n’étaient pas encore confirmés en grâce. Ils furent donc irrités contre les Samaritains de l’inhospitalité qu’ils faisaient à leur Maître, et lui dirent: Maître, veux-tu que nous fassions tomber le feu du ciel pour les abîmer, et châtier de l’outrage qu’ils te font? Et Notre-Seigneur leur répondit : Vous ne savez de quel esprit vous êtes, voulant dire : Ne savez-vous pas que nous ne sommes plus au temps d’Elie qui avait l’esprit de rigueur? Et bien qu’Elie fût un très grand serviteur de Dieu, et qu’il fît bien en faisant ce que vous voulez faire, néanmoins vous autres ne feriez pas bien en l’imitant, d’autant que je ne suis pas venu pour confondre et punir les pécheurs, ains pour répandre des parfums, et par ces odeurs les attirer à pénitence c et à ma suite.

e. Luc., V, 32.

2. d’aujourd’hui — 3. raffermit

Voilà donc quel est l’esprit particulier d’une chose : ce que, pour mieux entendre, il nous faut donner des exemples qui sont hors de nous, et après, nous reviendrons à nous-mêmes. Toutes les Religions et toutes les assemblées de dévotion ont un esprit qui leur est général, et chacune en a un qui lui est particulier. Le général est la prétention qu’elles ont toutes de prétendre à la perfection de la charité : ceci a été déterminé et tenu pour une chose très certaine, même par les Conciles. Mais l’esprit particulier sont les moyens de parvenir à cette perfection de la charité, c’est-à-dire à l’union de notre âme avec Dieu et avec le prochain pour l’amour de Dieu; ce qui se fait, avec Dieu par l’union de notre volonté à la sienne, et avec le prochain par la douceur, qui est une vertu dépendante immédiatement de la charité.

Venons à cet esprit particulier : ils sont certes très différents les uns des autres. Par exemple les Chartreux ont un esprit tout à fait différent de celui des Jésuites, et celui des Capucins tout différent à 4 ceux-ci. L’esprit des Chartreux est le moyen qu’ils prennent pour s’unir à Dieu et au prochain selon la prétention générale : la prétention particulière est de s’unir à Dieu par la contemplation; et pour cela, ils ont une très grande solitude, et conversent le moins qu’ils peuvent parmi le monde, non pas même les uns avec les autres, si ce n’est en certains jours de la semaine. Ils s’unissent aussi avec le prochain par le moyen de l’oraison, en priant Dieu pour lui. Au contraire, l’esprit particulier des Pères Jésuites est

4. de celui de

voirement bien de s’unir à Dieu et au prochain, mais c’est par le moyen de l’action, quoique spirituelle. Ils s’unissent à Dieu, mais c’est en lui réunissant le prochain, tant par études que prédications, confessions, conférences et autres telles actions de piété; et pour mieux faire cette union avec le prochain, ils conversent avec le monde, et n’ont point pris d’habit qui soit trop différent ni sévère. Ils s’unissent encore à Dieu par l’oraison; néanmoins leur fin principale est celle que nous venons de dire, de tâcher à convertir les âmes et les réunir à Dieu.

Les Capucins ont un esprit sévère et rigoureux. Pour bien dire quel est leur esprit, c’est un parfait mépris, quant à l’extérieur, du monde et de toutes ses vanités et sensualités. Je dis quant à l’extérieur, d’autant que toutes les Religions l’ont ou le doivent avoir en l’intérieur. Ils veulent par leurs exemples induire les hommes au mépris des choses de la terre, à quoi sert la pauvreté de leurs habits; et par ce moyen, convertir les âmes à Dieu. Ils s’unissent ainsi avec sa divine Majesté, et encore avec le prochain pour l’amour de Dieu. Cet esprit de sévérité leur est tellement propre pour ce qui regarde l’extérieur, que si l’on en voit un qui ait quelque sorte d’affectation ou qui la témoigne en son habit, ou bien à vouloir être traité un peu plus délicatement que les autres, pour peu que ce soit, l’on dit tout aussitôt qu’il n’a plus l’esprit de saint François. De même si l’on voit un Chartreux qui témoigne tant soit peu de se plaire à converser avec le prochain, pour parfaite que soit son intention, fût-elle même de le convertir, il perd tout incontinent l’esprit de sa Religion. Comme aussi un Jésuite, s’il voulait se retirer en la solitude et vaquer à la contemplation comme les Chartreux, si ce n’est au temps qui leur est marqué dans leurs exercices et la nécessité d’un chacun, à quoi est pourvu selon la prudence des Supérieurs.

C’est donc une chose fort nécessaire que de savoir quel est l’esprit particulier de chaque Religion ou assemblée pieuse; ce que pour bien connaître, il faut considérer la fin pour laquelle elle a été commencée et les divers moyens pour parvenir à cette fin. Il y a la générale pour toutes les Religions, comme nous avons dit; mais c’est de la particulière de laquelle je parle, d’autant qu’il lui faut avoir un amour si grand qu’il n’y ait chose aucune que nous puissions connaître qui soit conforme à cette fin, que nous n’embrassions de tout notre coeur.

Avoir l’amour de la fin de notre Institut, savez-vous que c’est ? C’est être exactes à l’observance des moyens de parvenir à cette fin, qui sont nos Règles et Constitutions; et être pointilleux 5 à faire tout ce qui en dépend et qui sert à les observer plus parfaitement, c’est avoir l’esprit de notre Religion. Mais remarquez qu’il faut que cette exacte et pointilleuse 6 observance soit entreprise en simplicité de coeur; je veux dire qu’il ne faut pas vouloir aller au-delà, par des prétentions de faire plus qu’il ne nous est marqué dedans nos Règles, car ce n’est pas par la multiplicité des choses que nous faisons que nous parvenons à la perfection, ains c’est par la perfection et pureté

5. exact, ponctuel — 6. ponctuelle

d’intention avec laquelle nous les faisons. Il faut donc regarder quelle est la fin de notre Institut et l’intention de l’Instituteur, et nous arrêter aux moyens qui sont marqués pour y correspondre.

Quant à la fin de votre Institut, il ne la faut pas rechercher en l’intention qu’avaient les trois premières Soeurs qui commencèrent, non plus que celle des Pères Jésuites au premier dessein qu’avait le bienheureux Père Ignace; car il ne pensait rien moins qu’à faire ce qu’il fit par après, comme de même saint François, saint Dominique et les autres qui ont commencé des Religions. Mais Dieu, à qui seul appartient de faire ces assemblées de piété, les n fait réussir de la façon que nous voyons qu’elles sont. Il ne faut jamais penser, encore moins le croire puisqu’il n’est pas vrai aussi, que ce soient les hommes qui par leurs inventions aient commencé cette façon de vivre si parfaite comme est celle de la Religion : c’est Dieu, par l’inspiration duquel ont été composées les Règles, qui sont les moyens propres pour parvenir à cette fin générale à tous les Religieux, de s’unir à Dieu, et au prochain pour l’amour de Dieu.

Mais chaque Religion a sa fin particulière, comme aussi les moyens particuliers pour parvenir à cette union; et tous ont un moyen général pour s’unir à Dieu, qui est par les voeux. Chacun sait que les richesses et les biens de la terre sont de puissants attraits et dissipent l’âme, tant par la trop grande affection qu’elle y met, comme aussi par la sollicitude qu’il faut avoir pour les garder, voire même pour les accroître, d’autant que l’homme n’en a jamais assez selon qu’il désire : les Religieux, donc, coupent court à tout cela par le voeu de pauvreté. Ils en font de même à la chair et à toutes ses sensualités et plaisirs tant licites qu’illicites, par le voeu de chasteté qui est un très grand moyen pour s’unir à Dieu très particulièrement; d’autant que ces plaisirs sensuels alentissent et affaiblissent grandement les forces de l’esprit, dissipent le coeur et l’amour que nous devons tout à Dieu, et que nous lui donnons entièrement, ne nous contentant pas de sortir de la terre de ce monde, mais sortant encore de la terre de nous-mêmes, c’est-à-dire renonçant aux plaisirs terrestres de notre chair. Mais beaucoup plus parfaitement nous nous unissons à Dieu par le voeu d’obéissance, d’autant que c’est ramasser 8 toute notre âme avec toutes ses puissances, ses volontés et ses affections pour nous soumettre et assujettir, non seulement à la volonté de Dieu, mais à celle de nos Supérieurs que l’on doit toujours regarder comme étant celle de Dieu même; et ceci est un très grand renoncement, à cause des continuelles productions de petites volontés que fait notre amour-propre. Etant donc ainsi séquestrés de toutes choses, nous nous retirons en l’intime de nos coeurs, pour nous plus absolument et parfaitement unir à sa divine Majesté.

Il faut remarquer la fin pour laquelle la Congrégation de la Visitation a été érigée : elle est assez bien exprimée au commencement de vos Règles; la connaissance de la fin vous fera assez aisément comprendre quel est l’esprit particulier de la Visitation. J’ai toujours jugé que c’était un esprit

7. ralentissent — 8. concentrer

d’une profonde humilité envers Dieu, et de douceur envers le prochain; d’autant qu’il y a moins de rigueur pour le corps, il faut qu’il y ait plus de douceur de coeur. Tous les anciens Pères ont déterminé que, où la rigueur des mortifications corporelles manque, il doit y avoir plus de perfection d’esprit. Il faut donc que l’humilité envers Dieu et la douceur envers le prochain suppléent en cette Maison à l’austérité des Soeurs Carmélites, des Soeurs de Sainte-Claire, des Chartreuses et ainsi des autres. Et si bien les austérités sont bonnes en elles-mêmes et sont des moyens pour parvenir à la perfection, elles ne seraient pas néanmoins bonnes en la Maison de céans, d’autant que ce serait contre la fin des Règles.

L’esprit de douceur est tellement le propre esprit de la Visitation, que quiconque y voudrait introduire des austérités, soit plus de jeûnes, plus de disciplines, plus de haires qu’il n’y a pas maintenant, détruirait incontinent la Visitation; d’autant que ce serait faire contre la fin pour laquelle elle a été dressée, qui est pour recevoir les filles infirmes, qui n’ont pas des corps assez forts pour entreprendre de s’unir à Dieu par la voie des austérités que l’on fait aux autres Religions, ou bien qui n’y sont pas inspirées. De même, les Capucins décherraient de leur premier esprit s’ils voulaient quitter cette extrême pauvreté dont saint François n fait profession, que même en l’ornement de leurs églises ils ne veulent rien de superflu, non pas seulement des ornements de soie; et s’il arrive que l’on en reçoive en quelques-uns de leurs couvents, on dit aussitôt qu’ils perdent l’esprit de leur Ordre.

Mais vous me dites : S’il arrive qu’une Soeur ait une complexion robuste, ne peut-elle pas bien faire des austérités plus que les autres, pourvu qu’elles ne s’en aperçoivent pas? — Je réponds à cela qu’il n’y a point de secret qui ne passe secrètement à une autre; et ainsi de l’une à l’autre l’on vient par après à faire des Religions dans la Religion et des petites ligues, et puis tout se dissipe. La bienheureuse Mère Thérèse dit admirablement bien le mal qu’apportent ces petites entreprises de vouloir faire plus que la Règle n’ordonne et que la Communauté ne fait; et tout particulièrement si c’est une Supérieure, le mal en sera d’autant plus grand; car, dit-elle, tout aussitôt que ses filles s’en apercevront, elles voudront incontinent faire comme elle, et ne manqueront pas de raisons pour se persuader qu’elles le feront bien, les unes poussées de zèle, les autres pour lui complaire, et tout cela servira de tentation à celles qui n’en pourront ou voudront pas faire de même. O Dieu, il ne faut jamais souffrir ces particularités en Religion.

L’on excepte néanmoins certaines nécessités particulières, comme s’il arrivait qu’une Soeur fût pressée de quelque grande vexation ou tentation, alors ce ne serait pas un extraordinaire de demander à la Supérieure de faire quelque petite pénitence de plus que les autres; car il faut user de la même simplicité que font les malades, qui doivent demander les remèdes qui leur semblent les pouvoir soulager. S’il y avait une Soeur qui fût si généreuse et si courageuse que de vouloir parvenir à la perfection dans un quart d’heure, faisant plus que la Communauté, je lui conseillerais qu’elle s’humiliât et se soumît à ne vouloir être parfaite que dans trois j ours, allant le train des autres. S’il se rencontre des Soeurs qui aient des corps forts et robustes, à la bonne heure; il ne faut pas néanmoins qu’elles veuillent aller plus vite que celles qui en ont des faibles.

Voici un exemple en Jacob f qui est très admirable et fort propre pour montrer comme il se faut accommoder aux faibles et arrêter notre force pour aller de pair avec eux, principalement quand nous y avons de l’obligation comme ont les Religieux à suivre la Communauté en tout ce qui est de la parfaite observance. Jacob donc, sortant de la maison de son beau-père Laban avec toutes ses femmes, ses enfants, ses serviteurs et ses troupeaux pour s’en retourner chez lui, craignait extrêmement de rencontrer son frère Esaü, d’autant qu’il pensait qu’il fût toujours irrité contre lui, ce qui n’était néanmoins plus. Etant donc en chemin, il rencontra Esaü. Lors le pauvre Jacob eut bien peur le voyant, à cause qu’il était fort bien accompagné d’une grande troupe de soldats. L’ayant salué, il le trouva tout doux en son endroit. Esaü dit à Jacob : Mon frère, puisque nous nous sommes ainsi rencontrés, allons de compagnie et achevons le voyage ensemble; à quoi répondit le bon Jacob : — Mon seigneur et mon frère (il use du mot de seigneur à cause qu’il était son aîné), il n’en sera pas ainsi, s’il vous plaît, d’autant que je mène mes enfants, et leurs petits pas exerceraient ou abuseraient de votre

f. Gen., XXXIII, 1-14.

patience; mais moi qui y suis obligé, mesure volontiers mes pas aux leurs, auxquels aussi j’assujettis ceux de mes serviteurs. Et même qu’il n’y a pas longtemps que mes brebis ont agnelé; les agnelets 9 étant encore si tendres ne pourraient pas aller si vite; à quoi il faut aussi que nous nous accommodions, et tout cela vous arrêterait trop en chemin. — Remarquez, je vous prie, la débonnaireté de ce saint Patriarche; je l’aimais déjà bien, mais je le veux encore plus aimer désormais, à cause de cet acte de débonnaireté. Il s’accommode volontiers aux pas, non seulement de ses petits enfants, mais aussi de ses agnelets. Il était à pied, car il n’allait jamais à cheval. Ce voyage lui fut heureux, comme il se voit assez par les bénédictions qu’il reçut de Dieu tout au long du chemin; car il vit et parla plusieurs fois avec les Anges, et à la fin au Seigneur des Anges et des hommes; et enfin il fut mieux partagé que son frère qui était si bien accompagné et auquel tous s’accommodaient à marcher selon ses pas.

Si nous voulons que notre voyage soit béni de la divine Bonté, assujettissons-nous volontiers à l’exacte et ponctuelle observance de nos Règles, et cela en simplicité de coeur, sans vouloir doubler les exercices; qui serait aller contre l’intention de l’Instituteur et de la fin pour laquelle la Congrégation a été érigée. Accommodons-nous volontiers avec les infirmes qui y peuvent être reçues, et je vous assure que nous n’arriverons pas plus tard pour cela à la perfection, ains au contraire ce sera cela même qui nous y conduira plus tôt, parce

9. petits agneaux

que, n’ayant pas beaucoup à faire, nous nous appliquerons à le faire avec le plus de perfection qu’il nous sera possible. Et c’est en quoi nos oeuvres sont plus agréables à Dieu, d’autant qu’il n’a pas égard à la multiplicité des choses que nous faisons pour son amour, ains seulement à la ferveur de la charité avec laquelle nous les faisons. Je trouve, si je ne me trompe, que si nous nous déterminons à vouloir parfaitement observer nos Règles, nous aurons assez de besogne sans nous charger davantage, d’autant que toute la perfection y est comprise.

La bienheureuse Mère Thérèse dit que ses filles étaient tellement exactes, qu’il fallait que les Supérieures eussent un très grand soin de ne rien dire qui ne fût très bon à faire, parce qu’elles se portaient, sans autre semonce 10, incontinent à le faire, et pour plus parfaitement observer leur Règle elles étaient pointilleuses à la moindre petite dépendance. Elle rapporte qu’une fois il y eut une de ses filles qui, n’ayant pas bien entendu quelque chose qu’une Supérieure avait commandé, elle lui dit qu’elle n’entendait pas bien cela. Et la Supérieure, à laquelle il prit une petite fantaisie (car il n’est pas merveille qu’elles en aient quelques-unes), lui répondit : Allez mettre la tête dans un puits et vous l’entendrez. La fille fut si prompte à partir de la main 11, que la Mère Thérèse dit que, si on ne l’eût arrêtée, elle s’allait jeter dans un puits. Il y n certes moins à faire à être exacte en l’observance des Règles, que non pas de

10. invitation — 11. terme de manège employé au figuré, pour obéir sans délai

les vouloir observer en partie. Par exemple : la Règle ordonne qu’en certains temps l’on ne parle point; il est beaucoup plus facile de s’en abstenir tout à fait que s’il y avait des exceptions, parce qu’il ne faudrait pas seulement être attentive à faire 12 le silence, mais aussi pour parler aux occasions qui y seraient exceptées. La charité pourtant montre assez quand c’est qu’on le peut faire sans enfreindre le commandement de ne point parler.

Je ne puis assez dire de quelle importance est ce point ici, d’être ponctuelle à la moindre petite chose qui sert à plus parfaitement observer la Règle, voire même aux moindres’ petites cérémonies; comme aussi de ne vouloir rien entreprendre davantage, sous quelque prétexte que ce soit, parce que c’est le moyen de conserver la Religion en son entier et en sa première ferveur; et le contraire est ce qui la détruit et fait déchoir de sa première perfection. Voyez-vous, ce qui maintient les Pères Jésuites en la perfection de leur Institut, ce n’est autre chose que la fermeté qu’ils ont à recevoir toutes sortes d’obéissances sans aucune réplique. — Mais vous me dites s’il y aurait plus de perfection à se conformer tellement à la Communauté, que même l’on ne demandât point à faire des Communions extraordinaires? — Qui en doute, mes chères Filles, qu’il n’y ait plus de perfection ? Si ce n’est en certains cas, comme serait la fête de notre Patron ou d’un Saint auquel nous aurions eu dévotion toute notre vie; ou quelques nécessités fort pressantes. Mais quant à certaines petites ferveurs que nous avons aucunes

12. observer

fois, qui sont passagères et qui, pour l’ordinaire, sont des effets de notre nature, lesquelles nous font désirer la Communion, il ne faut point avoir égard à cela; non plus que les mariniers en ont pour un certain petit vent qui se fait à la pointe du jour, lequel est produit des vapeurs qui s’élèvent de la terre et partant n’est pas de durée, ains cesse dès aussitôt que les vapeurs sont un peu surélevées 13 et dissipées; le patron du navire, qui le connaît, ne crie point au vent, ni ne déplie point les voiles pour voguer à la faveur de ce vent qui n’est que de la terre. De même nous autres, il ne faut pas que nous tenions pour un bon vent, c’est-à-dire pour inspirations, tant de petites volontés qui nous viennent, ores 14 de demander à communier, tantôt de faire l’oraison et par après une autre chose; car notre amour-propre, qui recherche toujours sa satisfaction, demeurerait grandement content de tout cela et principalement de ses petites inventions, et ne cesserait de nous en fournir toujours de nouvelles. Aujourd’hui que la Communauté communie, il vous suggèrera qu’il faut que par humilité vous demandiez de vous en abstenir, parce que c’est la fête d’un tel Saint qui apportait tant de préparation pour recevoir le très Saint Sacrement; et vous, qui êtes si peu préparée il n’est pas raisonnable que vous le receviez, et choses semblables. Et lorsque le temps de s’humilier sera venu, il vous persuadera de vous réjouir et de demander la Communion pour cet effet: et ainsi il ne serait jamais fait. Il ne faut point tenir pour inspiration les choses qui sont

13. élevées au-dessus — 14. maintenant

hors de la Règle, si ce n’est en cas si extraordinaire, que la persévérance nous fasse connaître que c’est la volonté de Dieu, comme il s’est trouvé, pour ce qui est de la Communion, en deux ou trois grandes Saintes, lesquelles il voulait qu’elles communiassent tous les jours. Les Chartreux tiendraient pour une très grande tentation de désirer d’être employés au salut des âmes par le moyen de la prédication. Il ne faudrait pas qu’un d’entre eux pensât faire un grand service à Dieu de vouloir aller, sous le prétexte que les autres Pères n’en sauraient rien hormis le Supérieur, prêcher en quelque village où il penserait faire beaucoup de fruit et accroître la gloire de Dieu par le salut de ces âmes; voire même quand il serait fort capable et aurait pour prétexte de ne vouloir pas enfouir le talent que Dieu lui a donné pour la prédication:

car nonobstant que toutes ses intentions fussent très bonnes et pieuses, l’acte ne serait pourtant pas bon en l’exécution, d’autant que cela serait contre leur coutume et le train ordinaire de leur Communauté. Je trouve que c’est un très grand acte de perfection de se conformer en toutes choses à la Communauté et de ne s’en départir jamais par notre propre choix; car outre que c’est un très bon moyen pour nous unir avec le prochain, c’est encore nous cacher à nous-mêmes notre propre perfection.

Il y a une certaine simplicité de coeur en laquelle consiste la perfection de toutes les perfections, et c’est cette simplicité qui fait que notre âme ne regarde qu’à Dieu et se tient toute ramassée 15 et resserrée en elle-même pour

15. recueillie

s’appliquer, avec toute la fidélité et perfection qui lui est possible, à l’observance de sa Règle, sans s’épancher à désirer ni vouloir entreprendre de faire plus que cela. Elle ne veut point faire des choses excellentes ni extraordinaires qui la pourraient faire estimer des créatures; et ainsi elle se tient fort basse en elle-même et n’a pas de grandes satisfactions, car, ne faisant rien de sa propre volonté ni rien de plus que les autres et que toute la Communauté, il semble qu’elle ne fait rien : toute sa sainteté est cachée à ses yeux, Dieu seulement la voit, qui se délecte en sa simplicité par laquelle elle ravit son g en s’unissant à lui. Cette âme n’a pas beaucoup de satisfaction en ce qu’elle fait, d’autant qu’elle tranche court à toutes les inventions de son amour-propre, lequel prend une souveraine délectation à faire des entreprises de choses grandes et excellentes et qui nous font surestimer 16 au-dessus des autres. Elle jouit pourtant d’une grande paix et tranquillité d’esprit.

Jamais il ne faut penser ni croire que pour ne faire rien de plus que les autres et suivre la Communauté nous ayons moins de mérite. Oh non, car nous ne devenons pas parfaits et ne sommes pas plus agréables à Dieu pour la multiplicité des exercices, des pénitences et austérités, mais oui bien par la pureté d’amour avec laquelle nous les faisons. La perfection ne consiste pas aux 17 austérités, encore que ce soient de bons moyens d’y parvenir et qu’elles soient bonnes en elles-mêmes;

g. Cant., IV, 9.

16. estismer — 17. dans les

néanmoins pour nous elles ne sont pas bonnes, parce qu’elles ne sont pas de nos Règles, ni conformes à l’esprit d’icelles, étant de plus grande perfection de se tenir dans leur simple observance et suivre la Communauté. Celle qui se tiendra dans ces limites, je vous assure qu’elle fera un très grand chemin en peu de temps, et rapportera 18 beaucoup de profit à ses Soeurs par son bon exemple.

J’ai vu l’expérience de ceci en deux Généraux des Chartreux, dont l’un est encore en vie et l’autre est mort; celui-ci je le vis à Paris lorsque j’y étais. Il était grandement austère, et ne mangeait ordinairement que du pain et ne buvait que de l’eau. Celui au contraire qui est aujourd’hui, n’est point singulier en aucune chose, et ne fait que ce que leur Communauté fait. Tous deux sont très grands serviteurs de Dieu, mais j’ai été assuré que celui-ci est beaucoup plus aimé et estimé de ses Frères que non pas l’autre, et son exemple de douceur et conformité de vie les édifie beaucoup plus que non pas la rigueur qu’avait l’autre envers soi-même. Quand nous sommes à ramer, il le faut faire par mesure; ceux qui rament sur mer ne sont pas battus pour ramer un peu lâchement, mais oui bien s’ils ne donnent pas les coups de rame par mesure. De même l’on doit tâcher d’élever et enseigner les Novices toutes également, faisant les mêmes choses, afin que l’on rame justement; et si bien toutes ne le font pas avec tant de perfection, nous ne saurions qu’y faire.

Vous me dites maintenant que c’est par mortification que vous demeurez un peu plus dans le

18. apportera

choeur aux jours de fête que les autres, parce que le temps vous y a déjà bien duré deux ou trois heures de suite que toutes y ont demeuré. — A cela je vous réponds que ce n’est pas une règle générale qu’il faille faire tout ce à quoi l’on a de la répugnance, non plus que de s’abstenir des choses auxquelles on a de l’inclination; car si une Soeur en n à dire l’Office divin, il ne faut pas qu’elle laisse d’y assister sous le prétexte de se vouloir mortifier. Au demeurant, le temps des fêtes qui est laissé en liberté pour faire ce que l’on veut, on le peut employer selon la dévotion d’une chacune; mais il est vrai pourtant que, ayant demeuré trois heures, voire plus dans le choeur selon la Communauté, il y a beaucoup à craindre que le quart d’heure que vous y demeurez davantage ne soit un petit morceau que vous donnerez à votre amour-propre. Il est vrai que, ne pouvant pas le faire mourir, il semble qu’il faut bien lui bailler quelque petite chose.

Vous voulez savoir maintenant si vous ne feriez pas mieux de vous conformer à la Communauté, faisant l’Exercice de la Messe en disant votre chapelet, que non pas à faire une autre sorte d’oraison durant le temps qu’on la dit. — Outre le bien que vous ferez en vous assujettissant à l’entendre comme les autres, puisque tout doit aller d’un même air 19 la Visitation, vous observerez de plus le conseil du grand saint Bernard, lequel dit qu’il faut, aux prières communes, joindre notre attention à l’intention pour laquelle elles sont faites ; et lui étant demandé s’il était mieux pour

19. d’une même manière

nous autres qui entendons ce que nous disons aux Offices, d’appliquer notre attention simplement à Dieu, ou bien de suivre le sens des paroles que nous prononçons, il répondit qu’il aimait mieux que l’on s’appliquât à suivre le sens de ce que l’on dit, d’autant que c’est se conformer à l’intention de celui qui, par inspiration de la divine Majesté, les a composées. Je suis fort volontiers l’opinion de ce grand Saint, et ai toujours été de cet avis, qu’il faut nous appliquer durant le saint Sacrifice de la Messe à la considération des mystères qui y sont compris, selon qu’ils sont marqués en l’Exercice de la Messe. Et si bien j’ai laissé la liberté à Philothée de le faire ou de ne le pas faire, selon qu’elle jugera lui être convenable, s’occupant durant icelle à des autres prières, soit mentales, soit vocales, je l’ai fait parce que je ne la connais pas toujours cette Philothée; mais cet Exercice me semble être meilleur, pour être plus conforme à l’intention de la sainte Eglise.

Enfin, mes chères Filles, il faut beaucoup aimer nos Règles, puisqu’elles sont les moyens par lesquels nous parvenons à leur fin, qui est de nous conduire facilement à la perfection de la charité, qui est l’union de nos âmes avec Dieu et avec le prochain. Et non seulement cela, mais encore de réunir le prochain avec Dieu, ce que nous faisons par la voie que nous lui présentons, laquelle est toute douce et facile, nulle fille n’étant rejetée faute de force corporelle, pourvu qu’elle ait la volonté de vivre selon l’esprit de la Visitation, qui est un esprit d’humilité envers Dieu et de douceur envers le prochain : et c’est cet esprit qui fait notre union tant avec Dieu qu’avec le prochain. Par l’humilité, nous nous unissons à Dieu, nous soumettant à l’exacte observance de ses volontés qui nous sont signifiées dans nos Règles; car nous devons pieusement croire qu’elles ont été dressées par son inspiration, étant reçues de la sainte Eglise et approuvées par Sa Sainteté, qui en sont des signes très évidents; et partant, nous les devons aimer d’autant plus tendrement et les serrer sur nos poitrines tous les jours trois fois, par forme de reconnaissance envers Dieu qui nous les a données. Par la vertu de douceur de coeur, nous nous unissons avec notre prochain par une exacte et pointilleuse conformité de vie, de moeurs et d’exercices, sans vouloir entreprendre de faire ni plus ni moins qu’eux et que ce qui nous est marqué en la voie en laquelle Dieu nous n mises, ains employant et arrêtant toutes les forces de notre âme à les faire avec toute la perfection qui nous est possible. Mais remarquez que ce que j’ai dit plusieurs fois qu’il faut être non seulement ponctuelle à l’observance des Règles, mais aussi à la moindre petite dépendance, ne se doit pas entendre d’une pointillerie 20 de scrupules. Oh! non, car ce n’a pas été mon intention, mais d’une ponctualité de chastes épouses qui ne se contentent pas d’éviter de déplaire à leur céleste Epoux, ains veulent faire tout ce qu’elles peuvent pour lui être un tant soit peu 21 plus agréables.

Il sera fort à propos que je vous présente quelques exemples remarquables pour vous faire comprendre combien c’est une chose agréable à Dieu

20. ponctualité — 21. tant soit peu

de se conformer à la Communauté en toutes choses: écoutez donc ce que je m’en vais vous dire. Pourquoi pensez-vous, mes très chères Filles, que Notre-Seigneur et sa très sainte Mère se soient soumis à la loi de la présentation et purification, sinon à cause de l’amour qu’ils portaient à la communauté ? Certes, cet exemple devrait suffire pour émouvoir les Religieux à suivre exactement la Communauté, sans jamais s’en départir; car ni l’Enfant ni la Mère n’y étaient nullement obligés: non l’Enfant, parce qu’il était Dieu, non plus la Mère, parce qu’elle était toute pure, ains elle était la pureté même. Ils pouvaient facilement s’en exempter sans que personne s’en aperçût. La très Sainte Vierge ne pouvait-elle pas s’en aller en Nazareth au lieu d’aller en Jérusalem, et donner à quelque pauvre l’argent de quoi 22 elle voulait acheter les tourterelles qu’elle offrit? Ne vous semble-t-il pas qu’elle eût beaucoup mieux fait? O Dieu, elle ne fit rien de tout cela, ains tout simplement elle suivit la communauté. Elle pouvait bien dire : La loi n’est point faite pour mon très cher Fils ni pour moi, ni elle ne nous oblige nullement; mais puisque le reste des hommes y sont obligés et l’observent, nous nous y soumettons très volontiers pour nous conformer à un chacun d’eux, et n’être singuliers en aucune chose. L’apôtre saint Paul n’a-t-il pas dit qu’il fallait que Notre-Seigneur fût semblable en toutes choses à ses frères, hormis le péché h ? Mais dites-moi, est-ce la crainte de la prévarication qui les rendait si exacts à

h. Heb., II, 17; IV, 15.

22. dont

l’observance de la Loi ? Non certes, ce n’était pas cela, car il n’y avait point de prévarication pour eux; ains ils étaient attirés par l’amour qu’ils portaient à leur Père éternel.

L’on ne saurait aimer le commandement si l’on n’aime celui qui commande; à mesure que nous aimons et estimons celui qui fait la loi, à mesure nous nous rendons exacts à l’observer. Les uns sont attachés à la loi par des chaînes de fer, et les autres par des chaînes d’or; je veux dire, les séculiers qui observent les Commandements de Dieu de crainte d’être damnés, les observent par force et non par amour; mais les Religieux et ceux qui ont soin de la perfection de leur âme, y sont attachés par des chaînes d’or, c’est-à-dire par amour; ils aiment les Commandements et les observent amoureusement, et pour les mieux observer, ils embrassent l’observance des conseils. David dit i que Dieu a commandé que ses commandements fussent trop bien 22 gardés par ceux qui l’aiment. Voyez comme il désire que l’on soit ponctuel à l’observance. Ainsi sont certes tous les vrais amants, car ils n’évitent pas seulement la prévarication de la loi, mais ils évitent aussi l’ombre de la prévarication; c’est pourquoi l’Epoux au Cantique des Cantiques j dit que son Epouse ressemble à une colombe qui se promène le long d’un fleuve qui coule doucement et dont les eaux sont cristallines. Vous savez peut-être que la colombe se tient en assurance auprès de ces eaux, parce qu’elle y voit les ombres des oiseaux qu’elle

i. Ps. CXVIII, 4. — j. Cf. V, 12.

23. extrêmement bien

redoute, et soudain qu’elle voit ces ombres elle prend la fuite, et ainsi elle ne peut être surprise. De même, veut dire le sacré Epoux, est ma bien-aimée, car tandis qu’elle échappe de devant 24 l’ombre de la prévarication de mes commandements, elle ne craint point de tomber entre les mains de la désobéissance. Certes, celui qui se prive volontairement par le voeu d’obéissance de faire sa volonté ès choses indifférentes, montre assez qu’il aime d’être soumis ès nécessaires et qui sont d’obligation; celui qui se prive volontairement des richesses licites, montre qu’il ne veut pas de leurs taches illicites. Les Apôtres, pour mieux observer le commandement que Notre-Seigneur leur avait fait de renoncer à tous les biens de la terre, se privèrent volontiers de ce qui leur était non seulement licite, mais nécessaire.

Il faudrait être extrêmement ponctuel en l’observance des lois et des Règles qui nous sont données par Notre-Seigneur même, surtout en ce point de suivre en toutes choses la Communauté; et se faut bien garder de dire que nous ne sommes pas tenus d’observer cette Règle ou commandement particulier des Supérieurs, d’autant qu’il est fait pour les faibles, et que nous sommes forts et robustes; ou au contraire, que le commandement est fait pour les forts, et que nous n’y sommes pas obligés parce que nous sommes faibles et infirmes. O Dieu ! il ne faut rien moins que cela en une Communauté. Je vous conjure, si vous êtes fortes, que vous vous affaiblissiez pour vous rendre conformes aux infirmes; et si vous êtes faibles, je vous

24. fuit devant

dis : Efforcez-vous pour vous ajuster avec les fortes. Le grand Apôtre saint Paul dit qu’il s’est fait tout à tous pour les gagner tous k. Qui est infirme avec lequel je ne le sois aussi ? Avec les forts, je suis fort. Lequel de mes frères est scandalisé avec lequel je ne le sois l ? Quand je suis avec les infirmes je prends volontiers les commodités nécessaires à leurs infirmités pour leur bailler confiance d’en faire de même; si je me trouve auprès des malades, lors je me tiens auprès d’eux tout ainsi comme la nourrice tendre et amoureuse de son enfant malade, duquel elle frotte la tête afin de l’endormir. Mais quand je me trouve avec les forts, je suis comme un géant pour leur donner le courage m ; et si je puis apercevoir que mon prochain soit scandalisé de quelque chose que je fais, si bien il m’est licite de la faire et qu’en la faisant je ne fasse nul péché, néanmoins j’ai un tel zèle de la paix et tranquillité de son coeur, que je m’abstiens volontiers et de bon coeur de la faire n. C’est donc l’amour qu’il portait à Dieu qui l’incitait à se rendre ainsi conforme à un chacun pour les lui gagner tous.

Mais, me direz-vous, maintenant que c’est l’heure de la récréation, j’ai un grand désir d’aller faire l’oraison pour m’unir plus immédiatement avec la souveraine Bonté. Mon Dieu, j’ai un si grand désir d’aller dire mon chapelet à l’honneur de Notre-Dame ! ne puis-je pas bien penser que la loi qui ordonne de faire la récréation ne m’oblige

k. I Cor., IX, 22. — l. II Cor., XI, 29.— m. Galat., II. 11. — n. I Cor., VIII, 13.

25. ainsi que, comme

pas, puisque j’ai l’esprit assez jovial de moi-même? — Non, il ne faut non plus le penser que le dire; si vous n’avez pas besoin de vous récréer, il faut néanmoins faire la récréation pour celles qui en ont besoin.

N’y a-t-il donc point d’exception en Religion? les Règles obligent-elles également? Sans doute. Certes, il y a des lois qui sont justement injustes. Par exemple, le jeûne du Carême est commandé pour un chacun : ne vous semble-t-il pas que cette loi soit injuste, puisqu’on modère cette injuste justice donnant des permissions et des dispenses à ceux qui ne la peuvent pas observer? De même en Religion : le commandement est également pour tous et nul de soi-même ne s’en peut dispenser, mais les Supérieurs modèrent la rigueur selon la nécessité d’un chacun.

Il se faut bien garder de penser que les infirmes soient plus inutiles en Religion que les forts et robustes, qu’ils fassent moins ou aient moins de mérite, et par conséquent soient moins récompensés de Notre-Seigneur, parce que tous font également la volonté de Dieu. Les mouches à miel nous montrent l’exemple de ce que nous disons, car les unes sont employées à la garde de la ruche et à la nettoyer, et les autres sont perpétuellement au travail de la cueillette; celles qui demeurent dedans la ruche ne mangent pas moins de miel que celles qui ont la peine de l’aller picorant sur les fleurs, et cela avec beaucoup de raison, parce que celles qui demeurent dedans et presque sans rien faire empêchent que les araignes 26

26. araignées

ne viennent embarrasser les rayons de celles qui vont à la cueillette.

Ne vous semble-t-il pas aussi que David o fit une loi injuste lorsqu’il commanda que les soldats qui garderaient les hardes eussent également part au butin de ceux qui iraient à la bataille et en reviendraient tout chargés de coups? Non certes, elle n’était point injuste, d’autant que ceux qui gardaient les hardes les gardaient pour ceux qui combattaient, et ceux qui étaient à la bataille combattaient pour ceux qui gardaient les hardes: ainsi ils méritaient tous une même récompense, puisqu’ils obéissaient tous également à la volonté du Roi. Ce n’est pas l’oeuvre qui nous fait mériter, ains l’amour et la charité avec laquelle nous la faisons.

Disons encore ce mot sur le sujet de la Présentation de Notre-Seigneur au Temple et de la Purification de sa très sainte Mère. Regardez, je vous prie, comme ce très saint et glorieux Enfant se laisse porter, tout simplement mais amoureusement, entre les bras du bienheureux saint Siméon: car il ne pleure point ni ne témoigne nulle répugnance d’être tiré des 27 bras de sa très chère Mère, bras esquels il ressentait tant de suavités qu’il ne se peut dire. Quelle suavité, je vous prie, lorsque la très Sainte Vierge distillait dans la sacrée bouche de son Enfançon 28 les gouttes de son très pur et céleste lait, faisant quant et quant de sa bouche des soupirs enflammés qu’elle lançait dans le coeur du Sauveur, lequel, en échange, ouvrait

o. I Reg., XXX, 23-25.

27. oté d’entre les — 28. petit enfant

ses petits yeux pour la regarder; et par le moyen de ces regards, le coeur de la très glorieuse Vierge demeurait presque pâmé des flammes de son amour. Que personne donc ne s’excuse plus d’aller à la sainte Communion sur son indignité : O mon Dieu, comment oserai-je aller recevoir Notre-Seigneur si souvent comme les autres, vu que je suis si misérable ? — O Dieu, je n’oserais m’approcher de Dieu par le moyen de l’oraison ! — Hé, quelle tromperie! ne voyez-vous pas que Notre-Seigneur va tout simplement entre les bras de saint Siméon, et quitte sa très chère Mère qui était toute pure et sans macule 29?

29. tache

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QUINZIÈME ENTRETIEN

SUR LE SUJET DE LA TENDRETÉ

QUE L’ON A SUR SOI-MÊME

[DU JUGEMENT PROPRE]

Avant toutes choses il faut faire le signe de la Croix, et puis nous dirons quelques petites choses sur les deux questions qui m’ont été faites, bien que peu, afin de laisser du temps à nos Soeurs de me demander ce qu’elles voudront.

La première est si d’être attachée à sa propre opinion est une chose bien contraire à la perfection. — Sur quoi je réponds qu’être sujet à avoir des propres opinions, ou n’y être pas, est une chose qui n’est ni bonne ni mauvaise, d’autant que cela est tout naturel. Chacun n des opinions; mais pourtant cela ne nous empêche pas de parvenir à la perfection, pourvu que nous ne nous attachions pas à notre propre opinion ou que nous ne l’aimions pas, car c’est cet amour de nos propres opinions qui est infiniment contraire à la perfection; c’est ce que j’ai tant de fois dit, que l’amour de notre propre jugement et l’estime que l’on en fait est la cause qu’il y n si peu de parfaits. Renoncer à la propre volonté, il s’en trouve beaucoup qui le font, les uns pour un sujet, les autres pour un autre ; je ne dis pas seulement en Religion, mais dans les cours mêmes. Si un prince commande quelque chose à un courtisan, il ne refusera jamais; mais avouer que le commandement soit bien fait, cela se fait grandement 1 rarement. Je ferai bien ce que vous me commandez, en cette même façon que vous me dites, mais… Ils demeurent toujours sur leur mais, qui veut autant dire qu’ils savent bien qu’il serait mieux autrement. Nul ne peut douter, mes chères Filles, que ceci ne soit fort contraire à l’acquisition de la perfection, car il produit pour l’ordinaire des inquiétudes d’esprit, des bizarreries, des murmures, et enfin il nourrit l’amour que nous avons de notre propre estime; de manière donc que la propre opinion ne doit pas être aimée ni estimée.

Mais il faut que je vous dise qu’il y a des personnes qui doivent former leur opinion, comme sont les Supérieurs qui ont charge des autres, les Evêques, et ainsi de ceux qui ont quelque charge de gouvernement. Mais les autres ne le doivent nullement faire, si l’obéissance ne le leur ordonne; car autrement ils perdraient le temps qui doit être employé à se tenir fidèlement auprès de Dieu. Et comme ceux-ci seraient estimés peu attentifs à leur propre perfection et personnes inutilement occupées, s’ils voulaient former et s’arrêter à considérer leurs propres opinions, de même les Supérieurs devraient être estimés peu capables de leur charge, s’ils ne voulaient enfin prendre quelque résolution sur les choses qui leur sont proposées, ou faire des considérations pour bien appuyer leurs opinions. Car ce serait une chose malséante de les voir toujours irrésolus en leurs opinions; mais pourtant, si ne doivent-ils pas agréer, ni s’appuyer

1. très

ou attacher à leurs propres opinions, car c’est ce qui est contraire à leur perfection.

Le grand saint Thomas, qui avait un esprit le plus grand que l’on saurait avoir, quand il formait quelque opinion, il l’assurait ou appuyait sur des raisons les plus prégnantes 2 qu’il se pût faire; et si néanmoins il se trouvait quelqu’un qui n’approuvât pas ce qu’il avait jugé ou qui y contredît, il ne disputait point ni ne s’en offensait point, mais souffrait cela de bon coeur; par où il témoignait bien qu’il n’aimait pas sa propre opinion, bien qu’il ne la désapprouvât pas aussi, ains laissait cela ainsi, qu’on le trouvât bon ou non. Après avoir fait son devoir, il ne se mettait pas en peine du reste. Les Apôtres n’étaient pas attachés à leurs propres opinions, non pas même ès choses du gouvernement de l’Eglise, qui était une affaire si importante : si que, après avoir déterminé une affaire par la résolution qu’ils en avaient prise, ils ne s’offensaient point si l’on opinait là-dessus et que quelques-uns refusassent de recevoir leurs opinions, quoique bonnes et justement fondées sur la raison; ils ne démordaient pas de leurs opinions quand elles étaient bien appuyées, mais pourtant ils ne cherchaient pas à les faire recevoir par des disputes ni contestes a 3.

Si les Supérieurs voulaient changer d’opinions à tous rencontres, ils seraient estimés légers et imprudents en leur gouvernement; mais si ceux qui n’ont point de charge voulaient être attachés à leurs opinions, les voulant former, assurer et

a. Act., XV, 7, 12, 13; 1 Cor., XI, 16.

2. pressantes 3. contestations

faire recevoir pour bonnes, ils seraient tenus pour opiniâtres; car c’est une chose toute certaine que l’amour de notre propre opinion dégénère en opiniâtreté s’il n’est fidèlement mortifié et retranché nous en voyons l’exemple même entre les Apôtres. C’est une chose admirable que Notre-Seigneur ait permis que plusieurs choses dignes véritablement d’être écrites, que les Apôtres ont faites, soient demeurées cachées sous un profond silence, et que cette imperfection que le grand saint Paul et saint Barnabé commirent ensemble ait été écrite.

C’est sans doute une spéciale providence de Notre-Seigneur qui l’a voulu ainsi pour notre instruction particulière b. Ils s’en allaient tous deux pour prêcher l’Evangile ensemble et menaient quant et eux un jeune homme nommé Jean-Marc, lequel était parent de saint Barnabé. Ces deux grands Apôtres tombèrent en dispute s’ils le mèneraient plus loin ou s’ils le laisseraient, et s’étant trouvés de contraire opinion sur ce fait, ne se pouvant accorder, se séparèrent l’un de l’autre c. Or, dites-moi maintenant, devons-nous nous troubler quand l’on voit quelques tels défauts parmi nous autres, puisque les Apôtres les commirent bien ? ils s’attachèrent à leur opinion jusques à descendre à l’opiniâtreté, en la voulant soutenir pour bonne.

Il y a certes des grands esprits qui sont fort bons, mais qui sont tellement sujets à leurs opinions et les estiment si bonnes que jamais ils n’en veulent démordre; si qu’il faut bien prendre garde de ne la leur pas demander à l’imprévu 4, de peur

b. Rom., XV, 4. — c. Act., XV, 37-40.

4. à l’improviste

qu’ils ne la forment sans bonnes considérations, car après, il est presque impossible de leur faire reconnaître ou confesser qu’ils ont failli, d’autant qu’ils se vont enfonçant si avant à la recherche des raisons propres à soutenir ce qu’ils ont une fois dit être bon, qu’il n’y a plus moyen, s’ils ne s’adonnent à une excellente perfection, de les en faire dédire. Il y en a d’autres qui, ayant des esprits grands et fort capables, ne sont pourtant pas sujets à cette imperfection, ains se démettent assez volontiers de leurs opinions. Bien qu’elles soient très bonnes, ils ne s’arment pourtant pas à la défense quand on leur oppose quelque contrariété ou contraire opinion à celle qu’ils ont jugée être bonne et bien assurée 5, ainsi que nous avons dit du grand saint Thomas. Par ainsi, vous voyez que c’est une chose naturelle que d’être sujet à ses opinions.

Les personnes mélancoliques y sont pour l’ordinaire plus sujettes que non pas ceux R qui sont d’humeur joviale et gaie, car pour l’ordinaire, ceux-ci sont assez aisés à tourner à toutes mains et faciles à croire ce qu’on leur dit. La grande sainte Paule était opiniâtre à soutenir l’opinion qu’elle avait formée de faire des grandes austérités, plutôt que de se soumettre à s’en abstenir ; de même plusieurs autres Saints, lesquels estimaient qu’il fallait grandement macérer le corps pour plaire à Dieu, si qu’ils refusaient pour cela d’obéir au médecin et de faire autres telles choses propres à la conservation de ces corps périssables et mortels. Et bien que cela fût une imperfection, ils

5. sûre — 6. que ceux — 7. beaucoup

ne laissèrent pas d’être saints et fort agréables à Dieu; ce qui nous apprend que nous ne nous devons pas troubler quand nous apercevons en nous des imperfections ou des inclinations contraires à la vraie perfection, pourvu qu’on ne se rende pas opiniâtre à vouloir persévérer en icelles; car et sainte Paule et les autres qui se rendirent opiniâtres, quoique ce fût en peu de chose, ont été répréhensibles en cela. Quant à nous autres, il ne faut jamais que nous laissions tellement former nos opinions que nous n’en déprenions 8 volontiers quand il est de besoin 9, soit que nous soyons obligés ou non de les former. Ceux qui sont adonnés à leur propre jugement se vont enfonçant presque continuellement à la recherche des raisons propres à soutenir ce qu’ils ont une fois compris; ceci est naturel, mais de s’y laisser aller, ce serait une imperfection notable. Dites-moi, n’est-ce pas perdre le temps inutilement, spécialement ceux qui n’ont pas charge de le faire?

Vous me dites ce que c’est qu’il faut faire pour mortifier cette inclination? — Il lui faut retrancher la nourriture. Vous vient-il en pensée qu’on a tort de faire faire cela de la sorte, qu’il serait mieux ainsi que vous l’avez conçu, détournez-vous de cette pensée en disant en vous-même : Hélas! qu’ai-je à faire de telle chose, puisqu’elle ne m’est pas commise. Il est toujours beaucoup mieux fait de s’en détourner ainsi tout simplement, que non pas de rechercher des raisons en notre esprit pour nous faire croire que nous avons

8. nous ne nous en déprenions — 9. il en est besoin, c’est nécessaire

tort; car au lieu de le faire, votre entendement, qui est préoccupé de son jugement particulier, vous donnera le change, et au lieu d’anéantir et désapprouver l’opinion que vous aviez conçue, il vous donnera des raisons pour la maintenir et faire reconnaître pour bonne. Il est toujours mieux de faire comme je viens de dire, de la mépriser sans la vouloir regarder, la chasser si promptement quand on l’aperçoit que l’on ne sache pas ce qu’elle voulait dire.

O ma fille, il ne faut pas être si rigoureux à soi-même que d’empêcher ce premier mouvement de complaisance qui nous vient quand notre opinion est approuvée et suivie, car cela ne se peut autrement, mais il ne se faut pas amuser à cette complaisance; il en faut bénir Dieu, puis passer outre sans se mettre en peine de cela, non plus que d’un petit ressentiment de douleur qui nous viendrait si elle n’était pas suivie ni approuvée. Il faut quand on est requis, ou par la charité ou par l’obéissance, proposer ou avancer notre opinion sur le sujet dont il est question; mais au demeurant, il faut se rendre indifférent si elle sera reçue ou non. Il faut même opiner aucunes fois sur les opinions des autres et remontrer 10 les raisons sur quoi nous avons appuyé les nôtres; mais il faut que cela se fasse modestement et humblement, sans mépriser celles des autres, ni contester pour faire recevoir les nôtres.

Dites-vous si ce n’est pas nourrir cette imperfection que de rechercher 11 d’en parler avec ceux qui ont été de notre avis, lorsqu’il n’est plus

10. faire remarquer — 11. chercher

question d’y prendre nulle résolution, étant déjà déterminé ce qui s’en doit faire ? — Qui en doute, ma chère fille, que ce ne soit nourrir nôtre inclination, et par conséquent commettre de l’imperfection 12; car c’est la vraie marque que l’on ne s’est pas soumis à l’avis des autres et que l’on préfère toujours le nôtre particulier. La chose qui a été proposée étant déterminée, il n’en faut plus parler non plus qu’y penser, sinon que ce fût une chose notablement mauvaise; car alors, s’il se pouvait encore trouver quelque invention pour en détourner l’exécution, ou y mettre remède étant déjà faite, il le faudrait faire le plus charitablement qu’il se pourrait et le plus insensiblement, afin de ne troubler personne ni mépriser ce qui aurait été trouvé bon ou jugé à propos.

Le meilleur remède à ceci est donc, comme j’ai déjà dit en termes différents, de négliger ce qui nous vient en pensée pour ce regard 13, nous appliquant à quelque chose meilleure 14 car si nous nous voulons laisser aller à faire attention sur 15 toutes les opinions que notre propre jugement nous suggèrera en diverses rencontres et occasions, qu’arrivera-t-il, sinon une continuelle distraction des 16 choses plus utiles qui sont propres à notre perfection, nous rendant incapables et inhabiles pour la sainte oraison? Car, ayant donné la liberté à notre esprit de s’amuser à la considération de telles tricheries 17, il s’enfoncera toujours plus avant et nous produira pensées sur pensées, opinions sur opinions et raisons sur raisons qui

12. une imperfection — 13. pour ce sujet, à ce sujet — 14. de meilleur —15. à —16. d’avec les — 17. choses de rien

nous importuneront merveilleusement au temps de l’oraison. Car l’oraison n’étant autre chose qu’une application totale de notre esprit avec toutes ses facultés en Dieu, étant lassé à la poursuite des choses inutiles, sera d’autant moins habile et apte à la considération des mystères sur lesquels on veut faire l’oraison.

Voilà donc ce que j’avais à vous dire sur le sujet de la première question, par laquelle nous avons été enseignés que d’avoir des opinions n’est pas contraire à la perfection, mais oui bien d’avoir l’amour de nos propres opinions et l’estime par conséquent; car si nous ne les estimions pas, nous n’en serions pas si amoureux, et si nous ne les aimions pas, nous ne nous soucierions guère qu’elles fussent approuvées, et ne serions pas si faciles à dire : Les autres croiront ce qu’ils voudront, mais quant à moi… Savez-vous que veut dire ce quant à moi? Je ne me soumettrai point, ains serai ferme en ma résolution et en mon opinion. C’est, comme j’ai dit plusieurs fois, la dernière chose que nous quittons que notre propre jugement, et pourtant c’est une des choses les plus nécessaires à quitter et renoncer pour l’acquisition de la vraie perfection; car autrement, nous n’acquerrons pas l’humilité qui nous empêche et nous défend de faire aucune estime de nous, ni de tout ce qui en dépend; et partant, si nous n’avons la pratique de cette vertu en grande recommandation, nous penserons toujours être quelque chose de meilleur que nous ne sommes, et que les autres nous en doivent de reste. Or, c’est assez dit sur ce sujet.

Si vous ne demandez rien davantage, nous passerons à la seconde question, qui est si la tendreté que nous avons sur nous-mêmes nous empêche beaucoup au chemin de la perfection. Ce que pour mieux entendre, il faut que je vous ressouvienne de ce que vous savez très bien, que nous avons en nous deux amours, l’amour affectif et l’amour effectif; et cela est aussi bien en l’amour que nous avons pour Dieu qu’en celui que nous avons pour le prochain et pour nous-même encore. Mais nous ne parlerons pas de celui que nous portons à Dieu, ains de celui du prochain, et puis nous retournerons à nous-mêmes.

Les théologiens ont accoutumé 18, pour faire bien comprendre la différence entre ces deux amours, de se servir de la comparaison d’un père lequel a deux fils, dont l’un est un petit mignon encore tout enfant, de bonne grâce, et l’autre est homme fait, brave et généreux soldat, ou bien à quelque autre condition telle que l’on voudra. Le père aime grandement ses deux fils, mais d’amour différent, car il aime ce petit d’un amour extrêmement tendre et affectif. Regardez-le, je vous prie, qu’est-ce qu’il ne permet pas de faire à ce poupon autour de lui? Il permet qu’il lui entortille la barbe autour de sa main, qu’il la plie ou peigne ; il le dorlotte, il le tient avec une suavité non pareille, tant pour l’enfant que pour lui, sur ses genoux ou entre ses bras, il le baise et rebaise. Si l’enfant a été piqué d’une abeille, il ne cesse de souffler dessus le mal, jusques à tant que la douleur soit apaisée; que si, au contraire, son fils aîné avait été piqué de trente

18. ont l’habitude

abeilles, il n’en daignerait tourner son pied, bien qu’il l’aime d’un amour grandement fort et solide. Considérez, je vous prie, la différence de ces deux amours; car bien que vous ayez vu la tendreté que ce père a peur son petit, il ne laisse pourtant pas de faire dessein de le mettre hors de sa maison et le faire chevalier de Malte, destinant son aîné pour son héritier et successeur de ses biens. Celui-ci donc est aimé de l’amour effectif, et le petit de l’amour affectif; l’un et l’autre sont aimés, mais différemment.

L’amour que nous avons pour nous-mêmes est de cette sorte, car il est affectif et effectif. L’amour effectif est celui qui gouverne les grands, ambitieux d’honneurs et de richesses, qui se procurent tant de biens et qui ne se rassasient jamais d’en acquérir : ceux-là, dis-je, s’aiment grandement de cet amour effectif. Mais il y en n d’autres qui s’aiment plus de l’amour affectif: ceux-ci sont grandement tendres d’eux-mêmes, et ne font jamais autre chose que de se dorloter, mignarder et conserver; ils craignent tant tout ce qui leur pourrait nuire que c’est grande pitié. S’ils sont malades, quand bien ils n’auraient mal qu’au bout du doigt, il n’y a rien de plus mal qu’ils sont; ils sont si misérables! Nul mal, pour grand qu’il soit, n’est comparable à celui qu’ils souffrent, et l’on ne peut trouver jamais assez de médecins pour les guérir; ils ne cessent de se médeciner, et pensant conserver leur santé, ils la perdent et ruinent tout à fait si les autres sont malades, ce n’est rien. Enfin, il n’y a qu’eux qui soient à plaindre, et pleurent tendrement sur eux-mêmes, si qu’ils tâchent fort d’émouvoir ceux qui les voient à compassion; ils ne se soucient guère qu’on les estime patients, pourvu qu’on les croie bien malades et affligés imperfection, certes, propre aux enfants, et, si je l’ose dire, aux femmes, et encore entre les hommes à ceux qui sont d’un courage efféminé et peu courageux; car entre les généreux, cette imperfection ne se rencontre point. Les esprits bien faits ne s’arrêtent pas à ces niaiseries et fades tendretés qui ne sont propres que pour nous arrêter en la voie de notre perfection. Ne pouvoir souffrir que l’on nous estime tendres, n’est-ce pas l’être grandement?

J’ai une histoire, dès que je passai de Paris à une Maison religieuse, qui sert à mon propos; et certes, j’eus plus de consolation en ce 19 rencontre que je n’en avais eu en tout mon voyage, bien que j’eusse fait rencontre de beaucoup d’âmes fort vertueuses; mais celle-ci me consola entre toutes. Il y avait en cette Maison une fille en son essai qui était merveilleusement douce, maniable, soumise et obéissante, enfin elle avait les conditions plus nécessaires pour être vraie Religieuse en la Visitation. Il arriva par malheur que les Soeurs remarquèrent en elle une imperfection et une tare corporelle 20 qui fut cause qu’elles commencèrent à mettre en doute si pour cela on la devait renvoyer. La Mère l’aimait fort et il lui fâchait de le faire; néanmoins les Soeurs s’arrêtaient fort sur cette incommodité corporelle. Or, quand je passai, le différend fut remis à moi pour en déterminer selon que je jugerais devoir être fait ; si que cette bonne

19. cette — 20. défaut corporel

fille, qui est de bonne maison, fut amenée devant moi, où étant, elle se mit à genoux et me dit : Il est vrai, Monsieur, que j’ai une telle imperfection, qui est certes assez honteuse (la nommant tout haut avec une simplicité grande). Je confesse que nos Soeurs ont bien grande raison de ne me pas vouloir recevoir, car je suis insupportable en mon défaut; mais je vous supplie de m’être favorable, vous assurant que si elles me reçoivent, exerçant ainsi la charité en mon endroit, j’aurai un grand soin de ne les point incommoder, me soumettant de bon coeur à faire le jardin, ou à être employée à d’autres offices quels qu’ils soient qui me tiennent éloignée de leur compagnie, afin que je ne les incommode point.— Oh! certes, cette fille n’était guère tendre d’elle SI même! Je ne me pus tenir de dire que je voudrais de bon coeur avoir le même défaut naturel, et avoir le courage de le dire devant tout le monde avec la même simplicité qu’elle fit devant moi.

Elle n’avait pas si peur d’être mésestimée, comme plusieurs autres, et n’était pas si tendre dessus soi-même; elle ne faisait pas toutes ces considérations vaines et inutiles : Que dira la Supérieure si je lui dis ceci ou cela ? mais si je lui vais demander quelque soulagement. elle dira ou pensera que je suis bien tendre. Et pourquoi, s’il est vrai, ne voudriez-vous pas qu’elle le pense? —Mais quand je le lui dis, elle me fait une mine si sèche qu’il me semble qu’elle ne l’agrée pas. — Il se peut bien faire que la Supérieure, ayant assez d’autres choses en l’esprit, ne fera pas toujours

21. sur elle

attention à rire ou parler fort gracieusement quand vous lui dites votre mal; et c’est ce qui vous fâche et vous ôte, dites-vous, la confiance de lui aller dire vos incommodités. O Dieu, mes chères Filles, cela sont des enfances; il faut aller simple-ment. Si la Supérieure ou la Maîtresse Pe vous ont pas bien reçues comme vous voudriez bien, une fois, voire plusieurs, il ne faut pas se fâcher pourtant, ni juger qu’elle fera toujours de même; oh non, Notre-Seigneur la touchera peut-être de son esprit de suavité pour la rendre plus agréable à votre premier retour.

Il ne faut pas être si tendre que de vouloir dire toujours toutes les incommodités que nous avons, quand elles ne sont pas d’importance : un petit mal de tête ou un petit mal de dents qui sera peut-être bientôt passé, si vous le voulez porter pour l’amour de Dieu, il n’est pas besoin que vous l’alliez dire pour vous faire un peu plaindre. — Dites-vous que vous ne le dites pas à la Supérieure ou à celle qui vous peut faire prendre du soulagement, mais oui bien facilement aux autres, parce que vous voulez souffrir cela pour Dieu. — O ma chère fille, si cela était que vous le voulussiez souffrir pour Dieu, ainsi que vous dites, vous ne l’iriez pas dire à une autre que vous savez bien qui se sentira obligée à déclarer votre mal à la Supérieure; et par ce moyen, vous aurez, en biaisant, le soulagement que tout à la bonne foi vous eussiez mieux fait de demander tout simplement à celle qui vous pouvait donner congé; car vous savez bien que la Soeur à qui vous dites que la tête vous fait bien mal, n’a pas le pouvoir de vous dire : Allez vous coucher. Ce ne peut être donc à autre intention, bien que l’on ne le fasse pas à dessein, sinon d’être un peu plainte par cette Soeur, et cela fait grand bien à l’amour-propre. Or, si c’est par rencontre que vous le dites, les Soeurs vous demandant peut-être comme vous vous portez à cette heure-là, il n’y a point de mal, pourvu que vous le disiez tout simplement, sans l’agrandir ou vous lamenter; mais hors de là il ne le faut dire sinon à la Supérieure ou à la Maîtresse. — Vous répliquez que si vous le dites à la Supérieure vous craignez de vous attendrir en le disant. — Ne le dites donc pas si le mal ne le requiert, je veux dire qu’il ne soit pas d’importance. J’approuve grandement la coutume des Soeurs Carmélites, de ne point se plaindre ni découvrir leurs incommodités à autres sinon à la Supérieure, et les Novices à la Maîtresse. Il ne faut pas craindre non plus, bien qu’elles soient un peu rigoureuses à faire la correction sur tel défaut, car vous ne leur ôtez pas la confiance de vous la faire : allez donc tout simplement leur dire votre mal.

Oh! je crois bien du, que vous prenez plus de plaisir de le dire à celles qui n’ont point charge de vous soulager; car tandis que vous faites ainsi, chacun plaint ma Soeur l’Assistante et se met-on en besogne pour lui pourvoir 22 les remèdes, au lieu que si vous l’alliez dire à la Soeur qui a charge de vous, il faudrait entrer en sujétion de faire ce qu’elle ordonnerait : et cependant, c’est cette bénite sujétion que nous évitons toujours de tout notre coeur, l’amour-propre recherchant d’être

22. procurer

gouvernante de nous-même et maîtresse de notre propre volonté. — Mais si je dis que j’ai mal à la tête, la Supérieure me dira que je m’aille coucher. — Et bien, qu’importe? si vous n’avez pas assez de mal pour cela, il ne vous coûtera guère de dire Ma Mère ou ma Soeur, je n’ai pas assez de mal pour cela, ce me semble. — Et si elle dit après que vous ne laissiez pas pourtant 23, vous irez tout simplement ; car il faut observer toujours une grande simplicité en toutes choses. Marcher simplement est une voie grandement agréable à Dieu et très assurée.

Que dites-vous, ma chère fille ? si voyant une Soeur qui a quelque peine en l’esprit, ou quelque incommodité, n’avoir pas la confiance ou le courage de se surmonter à vous la venir dire, et vous apercevant bien que, faute de le faire, cela la porte à quelque humeur mélancolique, si vous devez l’attirer ou bien la laisser venir d’elle-même? — A cela, il faut que la considération gouverne, car quelquefois il faut condescendre à leur tendreté en les appelant et s’informant qu’il 24 y a, et d’autres fois il faut mortifier ces petites bizarreries en les laissant, comme qui dirait: Vous ne voulez pas vous surmonter à demander le remède propre à votre peine, souffrez-la donc à la bonne heure, vous méritez bien cela.

Cette tendreté est beaucoup plus insupportable aux choses de l’esprit que non pas aux corporelles; et si, elle est par malheur plus pratiquée ou nourrie par les personnes les plus spirituelles, lesquelles voudraient être saintes du premier coup, et ne

23. d’y aller 24. de ce qu’il

voudraient pas néanmoins qu’il leur coutât rien, non pas même les combats que leur cause la partie inférieure par les ressentiments n qu’elle a ès choses contraires à la nature; et cependant, veuillons-nous ou non, il faudra que nous ayons le courage de souffrir et résister à ces efforts tout le temps de notre vie en plusieurs petites rencontres, si nous ne voulons faire banqueroute à la perfection que nous avons entreprise. Je désire grandement que l’on distingue toujours les effets de la partie supérieure de notre âme d’avec les effets de la partie inférieure, et que nous ne nous étonnions jamais des productions de l’inférieure, pour mauvaises qu’elles puissent être; car cela n’est nullement capable de nous arrêter en chemin, pourvu que nous nous tenions fermes en la partie supérieure pour aller toujours avant en la voie de la perfection, sans nous amuser et perdre le temps à nous plaindre que nous sommes imparfaits et dignes de compassion, comme si l’on ne devait faire autre chose que de plaindre, notre misère et infortune d’être si tardifs à venir à chef de notre entreprise.

Cette bonne fille de laquelle nous avons parlé, ne s’attendrit nullement en parlant de son défaut, ains elle me le dit avec un coeur et une contenance fort assurée, en quoi elle me plut davantage; car nous autres, il nous fait si grand bien de pleurer un peu sur nos défauts, cela contente tant l’amour-propre! Il faut, mes chères Filles, être plus généreuses et ne s’étonner nullement de nous voir sujettes à mille sortes d’imperfections, et avoir

25. répugnances

néanmoins un grand courage pour mépriser nos inclinations, nos humeurs, bizarreries et attendrissements, mortifiant fidèlement tout cela en chaque rencontre. Que si néanmoins il nous échappe d’y faire des fautes par ci par là, ne nous arrêtons pourtant pas, mais relevons notre courage pour être plus fidèles à la première occasion et passons outre, faisant du chemin en la voie de Dieu et au renoncement de nous-mêmes.

Que dites-vous, ma fille, si la Supérieure vous voyant faire mauvaise mine vous demande que vous avez, et vous voyant prou de choses en l’esprit pêle-mêle qui vous fâchent, ne pouvez pourtant dire ce que c’est, comme il faut que vous fassiez? — Il faut dire cela ainsi tout simplement: J’ai plusieurs choses en l’esprit, mais je ne sais que c’est. — Vous craignez, dites-vous, que la Supérieure pense que vous n’avez pas la confiance de le lui dire. — Que vous doit-il soucier qu’elle le pense ou qu’elle ne le pense pas ? pourvu que vous fassiez votre devoir, de quoi vous mettez-vous en peine? Ce, que dira-t-on si je fais ceci ou cela, ou qu’est-ce que la Supérieure pensera, est grandement contraire à la perfection quand on s’y arrête; car il faut toujours se souvenir en tout ce que je dis, que je n’entends point parler de ce que fait ou dit la partie inférieure, car je n’en fais nul état. C’est donc à la partie supérieure que je dis qu’il faut mépriser ce que dira-t-on ou que pensera-t-on?

Cela vous vient quand vous avez rendu compte, parce que vous n’avez pas assez dit de fautes particulières vous pensez, dites-vous, que la Supérieure dira ou pensera que vous ne lui voulez pas tout dire. — C’en est de même des redditions de compte comme de la confession ; il faut avoir une égale simplicité en l’une comme en l’autre. Or, dites-moi, faudrait-il dire : Si je me confesse de telle chose, que dira mon confesseur ou que pensera-t-il de moi ? Nullement, il pensera et dira ce qu’il voudra; pourvu qu’il m’ait donné l’absolution et que j’aie rendu mon devoir, il me suffit. Et comme après la confession il n’est pas temps de s’examiner pour voir si l’on a bien dit tout ce que l’on a fait, ains c’est le temps de se tenir attentif et tranquille auprès de Dieu avec lequel nous nous sommes réconciliés et lui rendre grâce de ses bienfaits, n’étant nullement nécessaire de faire la recherche de ce que nous pourrions avoir oublié, de même en est-il après avoir rendu compte : il faut dire tout simplement ce qui nous vient; après, il n’y faut plus penser. Mais aussi, comme ce ne serait pas aller à la confession bien préparé que de ne vouloir pas s’examiner, de crainte de trouver quelque chose digne de se confesser 26, de même il ne faudrait pas négliger de rentrer en soi-même, ou se divertir pour ne pas se ressouvenir de ce que l’on a fait, afin d’en rendre compte selon l’ordinaire.

Il ne faut aussi être si tendre à vouloir tout dire, ni recourir aux Supérieurs pour crier holà! à la moindre petite peine que vous avez, laquelle peut-être sera passée dans un quart d’heure. Il faut bien apprendre à souffrir un peu généreusement ces petites choses auxquelles nous ne pouvons

26. qui méritât d’être accusée en confession

remédier, étant des nouvelles productions, pour l’ordinaire, de notre nature imparfaite: comme sont ces inconstances d’humeurs, de volontés, de désirs, qui produisent tantôt un peu de chagrin, tantôt une envie de parler et puis tout pour un coup 27 une aversion grande de le faire, et choses semblables auxquelles nous sommes sujets tant que nous sommes en cette vie périssable et passagère. Mais quant à cette peine que vous dites que vous avez, laquelle vous ôte le moyen de vous tenir attentive à Dieu si vous ne l’allez incontinent dire à la Supérieure, à cela je vous dis qu’il faut remarquer qu’elle ne vous ôte pas peut-être l’attention à la présence de Dieu, ains plutôt la suavité de cette attention. Or, si ce n’est que cela, si vous avez bien le courage et la volonté, ainsi que vous dites, de la souffrir sans rechercher du soulagement, je vous dis que vous ferez très bien de le faire, bien qu’elle vous apportât un peu d’inquiétude, pourvu qu’elle ne fût pas grande. Mais si elle vous ôtait le moyen de vous tenir proche de Dieu, à cette heure-là il le faudrait aller dire à la Supérieure, non pas pour vous soulager, mais pour gagner chemin en la présence de Dieu, bien qu’il n’y aurait pas grand mal de le faire pour vous soulager.

C’est une grande pitié, certes, que la Supérieure dise : Faites ce qu’il vous plaira, quand on lui demande pour lui parler. Si elle vous remet à votre volonté, il faut considérer lequel est mieux, de le faire ou de ne le faire pas, et puis se résoudre, car il ne faut pas perdre le temps.

27. tout à coup

Mais dites-vous, ma chère fille, si les Soeurs ont une Supérieure de si mauvaise grâce qu’elle ne les reçoive point avec l’esprit de suavité, quand elles viennent à elle, soit quand elles ont besoin de lui parler ou qu’elles demandent quelque congé, et par ce moyen leur ôte la confiance de recourir à elle en leurs nécessités, s’il leur serait point permis de s’adresser à celle qui tient sa place et son autorité quand elle n’y est pas, sous le prétexte de ne pas tant importuner la Supérieure, et de plus, afin d’avoir le congé que peut-être elle ne leur donnerait pas ?— Oh! non certes, ma chère Soeur, l’on ne doit pas faire cela, sinon que la Supérieure fût tellement empêchée que l’on l’incommodât bien de lui parler. Or, je sais bien que, quand elle n’est pas aux Assemblées, il ne la faudrait pas aller chercher pour lui demander congé d’en sortir. N’est-ce pas être bien tendre de ne vouloir pas s’adresser à la Supérieure parce qu’elle est de mauvaise grâce ? Si elle continue à mal recevoir les Soeurs qui viennent en simplicité de coeur s’adresser à elle, je confesse bien qu’elle fait mal et est bien imparfaite; mais les Soeurs pour cela ne doivent pas laisser de rendre leur devoir tout simplement, s’adressant à elle comme à leur Mère, avec une confiance toute filiale. — Mais elle me refuse pour l’ordinaire tout ce que je lui demande. — C’est tout un, il ne faut pas laisser pourtant de lui demander ce qui semblera être bon de faire; et quant à cette considération qu’elle peut être importunée de vous, elle est vaine, il la faut retrancher. — Mais elle ne fait pas ainsi aux autres. — Cela peut bien être. — Et partant, je pense qu’elle ne m’aime pas tant. — Oh! c’est là que je vous attendais, car c’est toujours notre rendez-vous général que de revenir à nous-mêmes; nous ne sommes jamais assez aimées ou estimées de la Supérieure, qui est une chose très importante pour notre consolation. Que nous doit-il importer, pourvu que nous rendions notre devoir en son endroit, qu’elle nous aime ou qu’elle ne nous aime pas ? Oh ! dà, ma chère fille, je ne dis pas qu’il faille dire par esprit de mépris de la Supérieure que nous ne nous soucions pas qu’elle nous aime, ains plutôt par mépris de nous-même et avec intention de nous dépouiller de cette vaine affection que nous avons d’être aimée. En quoi voulons-nous nous mortifier sinon ès occasions de contradiction qui nous arrivent? Mes chères Filles, il faut écorcher la victime si nous voulons qu’elle soit agréable à Dieu. En l’ancienne Loi d, Dieu ne voulait point que l’holocauste lui fût offert, si premier 28 il n’était écorché : de même, nos coeurs ne seront jamais si propres pour être immolés et sacrifiés à l’honneur de la divine Majesté, que quand ils seront bien écorchés de leur vieille peau, qui sont nos habitudes, nos inclinations, nos répugnances, les affections superflues que nous avons sur nous-mêmes et pour notre propre volonté.

C’est un grand cas 29! mais j’ai une si puissante répugnance d’aller parler à cette heure à la Supérieure, pour la présomption que j’ai qu’elle me mortifiera. — C’est ici où il y va du bon; car un acte de mortification fait avec une grande

d. Levit., I, 1-6.

28. d’abord — 29. c’est une chose surprenante

répugnance, est infiniment propre pour nous mettre fort avant en la perfection. Ce serait une chose grandement agréable si l’on pouvait faire que la Supérieure eût toujours le miel sur les lèvres pour distiller sa suavité et sa douceur dans le coeur de celles qui lui voudraient parler, et que ce fût toujours. — Mais ce qu’elle me dit ne me sert de rien pour ma consolation à cette heure que j’ai le coeur en amertume; et c’est peut-être parce qu’elle ne me parle pas assez gracieusement selon que je désirerais.— Oh! sans doute, c’est cela; mais que faut-il faire? Il se faut moquer de tout cela comme étant des enfances. Sommes-nous consolées ? bénissons Dieu; la consolation nous manque-t-elle ? bénissons-le semblablement, et ne nous étonnons point de ces petites bizarreries.

Mais si les Soeurs ne doivent pas perdre la confiance de s’adresser à la Supérieure, encore qu’elles y aient de la répugnance, de même la Supérieure ne doit pas s’abstenir de leur commander ou ordonner quelque chose, encore que les Soeurs lui témoignent de la répugnance; sinon que, apercevant une grande et puissante aversion en la Soeur, elle trouvât bon de différer un peu de temps à l’exercer en la mortification, car il ne faut pas être toujours si rigoureux. Mais, mon Dieu, que les Soeurs qui auraient une Supérieure qui ne les aimerait pas seraient heureuses! bien que cela ne se puisse, car la Supérieure aime toujours les Soeurs de cet amour effectif dont nous avons parlé, leur procurant tout le bien qu’elle peut par l’exercice de sa charge, selon qu’elle y est obligée; mais de cet amour affectif, tendre et mignard 30, que nous désirons si chèrement 31, c’est de celui-là que je veux dire; car moins la Supérieure nous aimera de cette sorte, et moins d’amusement nous aurons autour de cet amour, si que nous aurons plus de temps pour nous tenir retirées auprès de Dieu, qui doit être notre soin particulier.

Qui ne voit que c’est par esprit de jalousie que vous entrez en humeur de quoi cette Soeur se tient si près de la Supérieure et témoigne trop tendrement son affection ? — Dites-vous, ma chère fille, que ce n’est pas cela, ains seulement l’aversion que vous avez à ces fades caresses. — Or, pour cela, il n’en faut pas avoir de l’aversion, ou du moins ne s’y faut-il pas laisser aller, ains secouer notre esprit pour l’en divertir. Si la Soeur suit un peu trop son inclination à cette heure, vous en ferez peut-être autant bientôt après en une autre occasion, et partant il la faut supporter. Il nous faut user du même remède pour nous divertir de ces petites tricheries d’humeur, de chagrin, d’aversion, que nous avons dit touchant la première question du renoncement de la propre opinion, par un simple divertissement 32 de notre esprit, pour parler à Dieu d’autre chose. Car, comme l’amour de la propre opinion, quand elle s’attache ès choses de la foi, nous fait tomber en hérésie, et nous rend malheureux (comme il advint aux Anges, qui, s’étant trop attachés à l’opinion qu’ils avaient formée qu’ils devaient être quelque chose davantage qu’ils n’étaient, furent par leur opiniâtreté à soutenir et aimer leur opinion rendus d’Anges

30. délicat, gracieux — 31. ardemment, avec grande affection — 32. action de se détourner

glorieux, diables, éternellement damnés et éternellement attachés au mal, si que jamais plus ils ne s’en peuvent déprendre; où au contraire, les Anges, pour s’être soumis, se sont tellement attachés à Dieu que jamais ils n’en peuvent être détachés, car ayant par la subtilité de leur esprit une fois pénétré le fond de quelque vérité, ils n’en démordent jamais), de même, si nous n’apprenons à négliger et nous moquer de la variété de l’esprit humain, nous perdrons le temps à nous tourmenter en nous voyant si éloignés de cette égalité après laquelle nous aspirons, et de laquelle pourtant nous ne jouirons point absolument tandis que nous serons en cette vie, cette grâce étant réservée aux esprits bienheureux là-haut au Ciel. Et bien que, comme je viens de dire, nous ne la puissions pas avoir absolument en sa perfection en cette vie, nous devons pourtant tâcher de l’avoir au plus grand degré que nous pourrons.

Or sus, n’avons-nous pas assez dit touchant cette tendreté que nous avons sur nous-même, tant de l’intérieur qui regarde l’esprit, comme des choses qui regardent le corps ? Les plus spirituels s’aiment bien aussi de l’amour effectif; car nous avons dit que les mondains s’aiment grandement de cet amour, se souhaitant, par une affection pleine d’ambition, tant de biens et tant d’honneurs qu’ils n’en sont jamais contents. Les personnes qui font état de servir Dieu le plus fidèlement qu’elles peuvent, ne sont pas exemptes de l’ambition, mais elle s’exerce au désir des choses intérieures, souhaitant les vertus au plus haut degré de leur perfection; mais l’amour tendre et affectif ayant plus de pouvoir sur eux que non pas sur les mondains, les fait amuser à ce désir sans s’appliquer soigneusement et laborieusement à la recherche de venir à chef de leur prétention, parce qu’il leur coûterait cher de renoncer à soi-même en tant d’occasions. Répugner à nos répugnances, décliner de nos inclinations, mortifier nos affections, mortifier le propre jugement et renoncer à la propre volonté est une chose que l’amour affectif et mignard que nous nous portons à nous-mêmes ne nous peut permettre sans crier : holà! que cela fait de la peine! Et cela est cause que nous ne faisons rien.

Dites-vous, ma chère fille, si pour pratiquer la sainte pauvreté, il ne faut pas se tenir attentif à recevoir de bon coeur les petites disettes qui nous arrivent, tantôt en ceci, tantôt en cela ? — Je l’ai dit à Philothée; à plus forte raison le doivent faire ceux qui en ont fait le voeu. C’est être pauvre bien agréablement, ou plutôt ce n’est pas être pauvre quand rien ne nous manque. C’est sans doute qu’il ne se faut pas plaindre de tels rencontres, car si nous nous en plaignons, c’est une marque que nous ne les aimons pas, et partant nous ne rendons pas notre devoir à la pauvreté. Ce n’est pas être pauvre de n’avoir point d’argent quand nous n’en avons pas besoin et que rien ne nous manque. Notre glorieux Père saint Augustin dit dans vos Règles que celui-là est plus heureux lequel n’a pas besoin de beaucoup, que celui qui a besoin de beaucoup de choses de quoi les autres se passent bien. Il y a certes des personnes qui sont toujours en nécessité, parce qu’ils ont besoin de tant de choses pour les contenter que c’est grande pitié; et c’est ceux-ci qui sont pauvres, pourvu qu’ils ne se procurent pas tant de choses, parce qu’ils ont de la disette de ce qu’ils n’ont pas et qu’il semble qu’ils devraient avoir.

Ce que j’ai dit à Philothée est bon pour être pratiqué par les Religieux, excepté certains chapitres, comme sont ceux qui regardent le mariage, les danses, les jeux et semblables; mais tout le reste est très bon. Je l’incite donc de 33 prendre amoureusement les occasions qu’elle rencontrera de pratiquer la pauvreté réelle. Si nous nous procurons d’être toujours bien pourvus de tout ce qui nous semble aucunement nécessaire, nous ne ressentirons point d’effets de la sainte pauvreté. Quant à moi, je ne voudrais pas demander ce de quoi je me pourrais bien passer, pourvu qu’il n’apportât un notable détriment à la santé; car pour avoir un peu de froid, pour porter une robe un peu trop courte, ou qui n’est pas bien faite assez juste pour moi, je ne ferais nul état de cela. Mais si l’on me donnait des chausses qui fussent si étroites ~ qu’il me fallut demeurer un demi quart d’heure à les chausser, j’en demanderais d’autres, plutôt que de perdre le temps là tous les matins; mais pour porter quelque chose mal accommodée ou qui me blesserait un peu, je n’en voudrais rien dire. Or, quant à souffrir le froid, il faut avoir égard à ne pas souffrir des grandes froidures contraires à la santé ; il ne le faut pas faire.

J’ai dit en deux ou trois lieux de la France une chose que je m’en vais vous dire maintenant

32. à — 34. bas qui fussent si étroits

c’est que, pour parvenir à la perfection, il faut vouloir peu et ne demander rien. Il est vrai que c’est être bien pauvre d’observer ceci; mais je vous assure que c’est un grand secret pour acquérir la perfection, et si caché néanmoins, qu’il y a peu de personnes qui le sachent, ou, s’ils le savent, qui en fassent leur profit. Quant à moi, si j’étais Religieuse, je ne demanderais rien, au moins si j’étais de l’humeur que je suis maintenant, car je ne demande rien à Notre-Seigneur, ni ne veux rien demander. Il y en a qui demandent des croix, et ne leur semble jamais que Notre-Seigneur leur en donnera assez pour satisfaire à leur ferveur; moi, je n’en demande point, seulement je désire de me tenir prêt pour porter celles qu’il plaira à sa Bonté de m’envoyer, le plus patiemment et humblement que je pourrai. J’en ferais de même si j’étais en Religion: je ne demanderais du tout rien, sinon que je fusse malade, car il faut que les malades demandent confidemment leurs petites nécessités. Je ne demanderais pas même de conununier, excepté en certains jours que la coutume semble nous obliger de le demander, comme celui de la réception à l’habit, de la Profession et de la fête du Patron et je demanderais aussi une aiguille et du filet quand on me commanderait de faire quelque ouvrage, car le commandement qui m’est fait de faire l’ouvrage m’oblige à demander ce qui est requis pour le faire. Non, certes, ma chère fille, je ne demanderais point des mortifications ; je me tiendrais prêt pour bien recevoir celles que vous me feriez, mais je n’en demanderais point. Je m’amuserais à aller simplement toujours avant en mon chemin, sans m’amuser à désirer aucune chose.

Vous faites bien de demander à pétrir parce que vous vous sentez assez forte pour cela ; mais moi je le ferais de bon coeur quand on me le commanderait, autrement je n’y penserais pas. Enfin, j’aimerais mieux porter une petite croix de paille que l’on me mettrait sur les épaules sans mon choix, que non pas d’en aller couper une bien grande dans un bois avec beaucoup de travail, et la porter par après avec une grande peine ; et je croirais, comme il serait véritable, être plus agréable à Dieu avec la croix de paille que non pas avec celle que je me serais fabriquée avec plus de peine et de sueur, parce que je la porterais avec plus de satisfaction pour l’amour-propre qui se plaît tant à ses inventions, et si peu à se laisser conduire et gouverner en simplicité, qui est ce que je vous désire le plus. Faire tout simplement tout ce qui nous est commandé ou par les Règles, ou par les Constitutions, ou bien par nos Supérieurs, et puis nous tenir en repos pour tout le reste, tant près de Dieu que nous pourrons.

Que dites-vous, ma chère fille, que sur ce que j’ai dit tantôt qu’il se fallait mortifier fidèlement, si vous devez vous abstenir ordinairement de manger telle ou telle viande que vous aimez fort ? —Si c’était moi, je ne le ferais pas, car nous sommes obligés par la parole sacrée de Notre-Seigneur e de manger ce que l’on nous mettra devant ; et cela se fait sans choix. Quand l’on me donnerait ce

e. Luc., X, 8.

que j’aimerais bien, je le mangerais avec actions de grâces; quand on ne m’en donnerait pas, je ne m’en soucierais pas.—Mais dites-vous qu’il y a de deux sortes de viandes en votre portion.— Je mangerais toujours ce qui se rencontrerait de mon côté et selon mon appétit ou nécessité, et puis je laisserais le reste, bien que ce fût ce qui serait plus à mon goût; mais si j’avais bien du dégoût, je choisirais ce que je pourrais mieux manger hors de là, je prendrais sans choix ce qui me serait donné et au même ordre qu’il me serait donné.

Sur le sujet de la pauvreté, j’ai dit qu’il est bon de souffrir quelque petite nécessité sans se plaindre, ni désirer, encore moins demander, ce qui nous manque. Celles qui ne le voudront faire peuvent demander ce qu’elles auront besoin, d’autant que les Règles le permettent, et cela n’est pas contre la pauvreté ainsi que vous dites ; mais aussi n’est-il pas selon icelle, ni selon la perfection. En tâchant de vous accommoder vous ne faites pas mal, pourvu que vous ne vous rendiez trop exactes à la recherche de vos commodités, et que vous vous teniez dans les termes de l’observance pour ce regard 35 ; mais aussi perdons-nous, par ce moyen, des pratiques de vertu qui sont fort propres à notre condition. — Non, ma chère Soeur, la charité ne requiert pas que les Soeurs se tiennent en attention pour reconnaître et remarquer si quelque chose ne manque point à quelques-unes, tandis qu’elles n’en ont point de charge ; mais si elles aperçoivent quelque nécessité en une Soeur, elles doivent en avertir la Supérieure tout simplement,

35. à cet égard

sans l’agrandir ni diminuer, non plus que si c’était pour elles-mêmes.

Vous demandez si c’est manquer à l’observance et faire mal que de choisir une serviette plus déliée pour la Supérieure, et ne lui donner pas celle qui se rencontre, sans choix, comme l’on fait aux autres Soeurs. — A cela, ma chère fille, je vous réponds que ce qui a été fait pour ce regard jusqu’à présent n’a pas été mal, mais si est-ce pourtant que désormais il ne le faut plus faire. La Supérieure a ses honneurs et singularités à part : elle est appelée ma Mère, elle a le pouvoir et l’autorité de commander et d’ordonner, et les Soeurs lui obéissent; hors de cela, il ne faut point de singularité, ainsi qu’il est dit dans les Constitutions, sinon de la nécessité comme les autres Soeurs.

Il faut donc conclure maintenant et clore notre Entretien par la recommandation de la simplicité et générosité d’esprit ; marcher toujours en la voie de notre propre perfection, sans nous amuser en chemin, quel rencontre de contradiction que nous puissions faire, soit de nos propres imperfections, répugnances ou passions immortifiées, soit des autres exercices qui proviennent d’ailleurs. De quel côté que ce soit, ne nous lassons point de souffrir pour Notre-Seigneur, auquel soit à jamais rendu grâce, gloire et louange par tous les siècles des siècles. Amen.

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SEIZIÈME ENTRETIEN

SUR LE SUJET DE LA CONDESCENDANCE

[DE LA VOLONTÉ DE DIEU]

Je commence notre discours par la réponse à la question qui m’a été donnée en ce billet; à savoir, que c’est et en quoi consiste la parfaite détermination de suivre et de regarder la volonté de Dieu en toutes choses, et si nous la pouvons trouver ou suivre ès volontés des supérieurs ou inférieurs, que nous voyons clairement procéder de leurs inclinations naturelles ou bien habituelles.

Pour nous prendre au commencement de la question, il faut que vous sachiez que la détermination de suivre la volonté de Dieu en toutes choses sans exception est contenue dans l’Oraison dominicale, en ces paroles que nous disons tous les jours : Votre volonté soit faite en la terre comme au Ciel a. Au Ciel, il n’y a nulle résistance à la divine volonté, tout lui est sujet et obéissant ainsi disons-nous qu’il nous puisse arriver et ainsi promettons-nous à Notre-Seigneur de faire, n’y apportant jamais nulle résistance, mais demeurant toujours très sujettes en toutes occurrences à cette divine volonté. Et de ceci, j’en ai parlé, ce me semble, bien clairement au livre de l’Amour de Dieu; néanmoins, pour satisfaire à la demande qui m’est faite, j’en dirai encore quelque chose.

a. Matt., VI, 10.

La volonté de Dieu se peut entendre en deux façons: il y a la volonté de Dieu signifiée, et la volonté de son bon plaisir. La volonté signifiée est distinguée en quatre parties: ses Commandements, ses conseils, les commandements de l’Eglise et les inspirations. Es Commandements de Dieu et de son Eglise, il faut nécessairement que chacun plie le col 1 et se soumette à l’obéissance, parce qu’en cela la volonté de Dieu est absolue, voulant que nous obéissions si nous voulons être sauvés. Les conseils, il veut bien que nous les observions, mais non pas d’une volonté absolue, ains seulement par manière de désir; et pour cela nous ne perdons pas la charité ni ne nous séparons pas de Dieu pour n’avoir pas le courage d’entreprendre l’observance des conseils, ni ne devons pas vouloir entreprendre la pratique de tous, ains seulement de ceux qui sont plus conformes à notre vocation ; car il y en a qui sont tellement opposés les uns aux autres, qu’il serait tout à fait impossible d’embrasser la pratique de l’un sans s’ôter le moyen de pratiquer l’autre. C’est un conseil de quitter tout ce que l’on a pour suivre Notre-Seigneur dénué de toutes choses ; c’est un conseil de prêter et de donner l’aumône: dites-moi, celui qui a quitté tout d’un coup ce qu’il avait, de quoi peut-il prêter ou faire l’aumône puisqu’il n’a rien ? Il faut donc suivre les conseils que Dieu veut que nous suivions, et ne pas croire qu’il les ait tous donnés afin que nous les embrassions tous ou la pratique d’iceux. Les conseils qu’il faut que nous pratiquions nous autres, ce sont nos Règles ; je

1. cou

veux dire, ils sont tous compris dans l’enclos 2 d’icelles.

Mais nous avons dit que Dieu signifie encore sa volonté ès inspirations ; il est vrai, pourtant il ne veut pas que nous discernions de nous-mêmes si ce qui nous est inspiré est sa volonté, ni moins qu’à tort et à travers nous suivions ces inspirations. Il ne veut pas aussi que nous attendions que lui-même nous manifeste ses volontés ou qu’il nous envoie des Anges pour nous enseigner; mais sa volonté est que nous recourions, ès choses douteuses et d’importance, à ceux qu’il a établis sur nous pour nous conduire, et que nous demeurions totalement soumis à leurs conseils et à leurs opinions en ce qui regarde la perfection de nos âmes. Voilà donc en quoi Dieu manifeste ses volontés, que nous appelons la volonté signifiée.

Il y a de plus la volonté du bon plaisir de Dieu, laquelle nous devons regarder en tous les évènements, je veux dire en tout ce qui nous arrive: en la maladie, en la mort, en l’affliction, en la consolation, ès choses adverses et prospères, bref en toutes choses qui ne sont point prévues. Et à cette volonté de Dieu, nous devons toujours être prêts de nous soumettre en toutes occurrences, ès choses agréables comme ès désagréables, en l’affliction comme en la consolation, en la mort comme en la vie, et en tout ce qui n’est point manifestement contre la volonté de Dieu signifiée, car celle-là va devant 3; et c’est en ceci que nous répondons à la seconde partie de la question. Ce que, pour vous mieux faire entendre, il faut que

2. ce qui est contenu, ce qui est renfermé dans — 3. passe avant

je vous die ce que j’en ai trouvé ces jours passés dans la Vie du grand saint Anselme, où il est dit que durant tout le temps qu’il fut Prieur et Abbé de son Monastère, il fut extrêmement aimé d’un chacun, parce qu’il était fort complaisant, se laissant plier à la volonté de tous, non seulement des Religieux, mais même des étrangers. Si on lui venait dire : Mon Père, votre Révérence devrait prendre un peu de bouillon chaud, il vous ferait grand bien à l’estomac ; tout soudain il le prenait: Je le veux bien, mon fils, disait-il. Après, un autre venait qui lui disait : O mon Père, cela vous fera mal, vous ne le devriez pas prendre; et tout soudain il le quittait. Ainsi il se soumettait, en tout ce qui n’était point manifestement contre la volonté de Dieu, à celle de ses Frères, lesquels bien souvent sans doute suivaient leurs inclinations naturelles ou habituelles, mais encore plus particulièrement les séculiers qui le faisaient aussi tourner à toutes mains, selon leurs volontés.

Or, cette grande souplesse et condescendance du Saint n’était pas approuvée de tous, bien qu’il fût fort aimé de tous; si que, un jour, il y eut de ses Frères qui lui voulurent remontrer que cela n’était pas bien selon leur jugement. Etant venus à lui, ils commencèrent à dire: Vraiment, mon Père, vous êtes honoré et aimé d’un chacun de nous autres qui sommes sous votre charge ; mais il faut que vous nous permettiez de vous dire, comme étant ceux qui vous aiment plus particulièrement que les autres, qu’il nous semble que vous êtes trop facile, condescendant et souple à la volonté de tout le monde. Il semble que vous devriez être plus généreux, faisant plier ceux qui vous sont sujets sous votre volonté, et non pas ainsi que vous faites, vous soumettant à tous. — O mes enfants, dit le grand saint Anselme, vous ne savez peut-être pas à quelle intention je le fais. Sachez, mes Frères, que me ressouvenant que Notre-Seigneur a commandé b que nous ne fissions à notre prochain que ce que nous voudrions qui nous fût fait, m’en ressouvenant, dis-je, je ne puis faire autrement; car je voudrais que Dieu fît ma volonté, et partant, je fais volontiers celle de mes Frères et de mes prochains, afin qu’il lui plaise à ce bon Dieu de faire quelquefois la mienne. De plus, j’ai une autre considération, qui est que, après ce qui est de sa volonté signifiée, je ne puis connaître la volonté de Dieu, je veux dire la volonté du bon plaisir, que par la voix de mon 4 prochain; car Dieu ne me parle point, moins m’envoie-t-il des Anges pour me déclarer ce que c’est que son bon plaisir. Les pierres, ni les animaux, ni les arbres, ni les plantes ne parlent point; il n’y a que l’homme donc qui me puisse manifester la volonté de mon Dieu, et partant je m’attache à cela tant que je puis. Dieu me recommande la charité envers le prochain ; c’est une grande charité de se conserver en l’union les uns avec les autres, et je ne trouve point de meilleur moyen que d’être fort doux et condescendant. La douce et humble condescendance doit toujours surnager en toutes nos actions. Mais la principale considération est de croire que Dieu me manifeste ses

b. Matt., VII, 12; Luc., VI, 31.

4. encore moins

volontés par celles de mes Frères, et partant j’obéis à Dieu toutes les fois que je leur condescends en quelque chose. Outre cela, Notre-Seigneur n’a-t-il pas dit c que si nous ne sommes faits comme un petit enfant, que nous n’entrerons point au Royaume des cieux ? Ne vous étonnez donc point si je suis souple et facile à condescendre comme un enfant, puisque, en cela, je ne fais que ce qui m’a été ordonné par mon Sauveur. II n’y a pas grand intérêt que je m’aille coucher ou que je demeure levé, que je prenne un bouillon ou que je le laisse, que j’aille là ou que je demeure ici; mais il y aurait bien de l’imperfection de ne pas me soumettre en cela.

Voyez-vous, mes chères Soeurs, le grand saint Anselme se soumet en tout ce qui n’est point contre les Commandements de Dieu et de la sainte Eglise, ou contre ses Règles, car l’obéissance marche toujours devant. Je ne pense pas, non, que si on eût voulu lui faire faire quelque chose contre cela, qu’il l’eût fait; oh! nullement, mais après cela, sa règle générale était la condescendance en tout et à tous. Le glorieux saint Paul, après avoir dit d que rien ne le séparera de la charité de Dieu, ni la mort, ni la vie, non pas même les Anges, ni tout l’enfer s’il se bandait contre lui n’en aurait pas le pouvoir: Je ne sache point de plus grande finesse, dit-il, que de me rendre tout à tous e, rire avec les riants, pleurer avec ceux qui pleurent f, boire avec ceux qui boivent, enfin me rendre un avec un chacun. Ce que je dis qu’il

c. Matt., XVIII, 3.— d. Rom., VIII, 35, 38. — e. I Cor., IX, 22 ; cf. II Cor., XII, 15, 16. — f. Rom., XII, 15.

faut pleurer avec ceux qui pleurent, ne se doit pas entendre avec ceux qui pleurent de tendreté sur eux-mêmes, car il ne le faut pas; non plus qu’il ne se faudrait pas enivrer avec ceux qui le font, car si bien je dois boire quand quelqu’un me témoigne de le désirer bien fort, regardant la volonté de Dieu eu cela, je ne dois pourtant pas excéder les termes de la modestie et sobriété. — Mais, me direz-vous, dois-je penser que Dieu ait inspiré cet homme de me présenter à boire ? — Non pas, mais oui bien de condescendre à sa volonté en buvant : la volonté de Dieu est que je boive, encore que ce ne fût pas sa volonté que l’on m’ait présenté à boire.

Saint Pacôme, faisant un jour des nattes, il y eut un enfant (car il recevait en ce temps-là des enfants pour les élever en la Religion), ce pauvre petit donc, regardant comme faisait le Saint, lui dit: O mon Père, vous ne faites pas bien; ce n’est pas ainsi qu’il faut faire. Le grand Saint, quoi qu’il fît bien ces nattes, se leva néanmoins tout promptement, et s’en alla asseoir proche 5 de l’enfant, lequel lui montra comme il entendait qu’il fallait faire. Il y eut quelques-uns des Religieux qui lui dirent; Mon Père, vous faites deux maux en condescendant à la volonté de cet enfant, car vous l’exposez au danger d’avoir de la vanité, et vous gâtez votre stolle 6, car elle était mieux ainsi que vous faisiez. — A quoi le bienheureux. Père répondit : O mes Frères, si Dieu permet que l’enfant ait de la vanité, peut-être qu’en récompense il me donnera de l’humilité; et quand il

5. alla s’asseoir près — 6. natte

m’en aura donné, j’en pourrai par après donner à cet enfant. Il n’y n pas grand danger de passer ainsi ou ainsi les joncs pour faire des nattes, mais il y aurait un grand danger si nous n’avions pas à coeur cette parole tant célèbre de Notre-Seigneur g :

Si vous n’êtes faits comme un petit enfant en simplicité, humilité et souplesse, vous n’aurez point de part au Royaume de mon Père. — Oh! que c’est un grand bien d’être ainsi pliables et faciles à être tournés à toute main!

Non seulement les Saints nous ont enseigné cette pratique de la soumission de notre volonté, mais aussi Notre-Seigneur même, tant par exemples que par paroles. Le conseil de l’abnégation de soi-même h, qu’est-ce autre chose sinon renoncer en toute occasion à sa propre volonté, à son jugement particulier, pour suivre la volonté de Dieu, et se soumettre à tous et en toutes choses, excepté toujours ce en quoi l’on offenserait Dieu en le faisant ? — Mais vous me dites : Je vois clairement que ce que l’on veut que je fasse procède d’une volonté humaine et d’une inclination, et partant Dieu n’a pas inspiré ma Mère ou ma Soeur de me faire faire une telle chose, puisque c’est par le mouvement de son inclination naturelle ou habituelle, ou même par passion. — Non, sans doute, Dieu ne lui a pas inspiré cela, mais oui bien à vous de le faire, et y manquant vous contreviendriez à la détermination que vous avez faite d’obéir à la volonté de Dieu en toutes choses et par conséquent au soin que vous devez avoir de votre perfection. Il faut donc se soumettre toujours à faire

g. Ubi supra, p. 326. — h. Matt., XVI, 24; Luc., Ix, 23.

tout ce que l’on veut de nous, pour faire la volonté de Dieu, pourvu que ce ne soit point contre sa volonté qui nous est signifiée ès quatre façons que j’ai dit.

Mais la volonté des créatures se peut présenter en trois façons : soit par manière d’affliction, ou de complaisance, ou bien sans propos et hors de propos. A la première il faut être bien fort pour embrasser volontiers ces volontés qui sont si contraires à la nôtre qui ne voudrait point être contrariée; et cependant, pour l’ordinaire, il faut grandement 7 souffrir en cette pratique de suivre les volontés des Supérieurs, et ce qui est le plus, celle des inférieurs ou égaux, car pour l’ordinaire, leur volonté contrarie la nôtre. Il faut donc recevoir par manière de souffrance et d’affliction l’exécution de ces volontés. Par manière de complaisance, il n’est pas besoin d’exhortation pour nous les faire suivre, car, mon Dieu, très volontiers nous obéissons ès choses agréables, ains nous allons au-devant de ces volontés pour leur offrir nos soumissions. Ce n’est pas aussi de cette sorte de volonté, je m’assure, que l’on me demande s’il s’y faut soumettre, car on n’en doute nullement; mais de celles qui sont hors de propos et dont nous ne connaissons point la raison pourquoi 8 l’on veut cela de nous. C’est ici où il y a du bon: car, pourquoi ferai-je plutôt la volonté de ma Soeur que la mienne ? la mienne n’est-elle pas aussi conforme à celle de Dieu en cette légère occurrence que la sienne? Pour quelle raison dois-je croire que ce qu’elle me dit que je fasse

7. beaucoup — 8. pour laquelle

soit plutôt une inspiration de Dieu que la volonté qui m’est venue de faire une autre chose?

O mon Dieu! mes chères Soeurs, c’est ici où sa divine Bonté nous veut faire gagner le prix de la soumission; car si nous voyions toujours que l’on eût bien raison de nous commander ou de nous prier de faire une telle chose, nous n’aurions pas grand mérite en la faisant, ni grande répugnance, parce que sans doute toute notre âme acquiescerait volontiers à cela ; mais quand ces raisons nous sont cachées, notre volonté répugne, notre jugement regimbe quelquefois. Il faut surmonter le tout pour, avec une simplicité enfantine, se mettre en besogne sans tant de discours 9 ni de raisons : je sais que la volonté de Dieu est que je fasse plutôt la volonté de mon prochain que la mienne, et partant je me mets en la pratique 10 sans tant de regards, si c’est la volonté de Dieu que je me soumette à faire ce qui procède de passion, d’inclination, ou bien d’un vrai mouvement de raison et d’inspiration. Pour les petites choses, il faut marcher en simplicité; car quelle apparence y aurait-il d’aller faire une heure de méditation pour connaître si c’est la volonté de Dieu que je mange 11 un bouillon ou que je ne le mange pas, que je boive quand l’on m’en prie ou que je m’en abstienne par pénitence ou sobriété, et semblables petites choses, lesquelles ne sont nullement dignes de considération, et principalement si je vois que je contenterai tant soit peu le prochain en les faisant.

Es choses de conséquence, il ne faut pas perdre

9. réflexions — 10. à accomplir cette volonté — 11. prenne

le temps non plus à les considérer, mais il s’en faut adresser à nos Supérieurs afin de savoir d’eux ce que nous avons à faire; après quoi, il n’y faut plus penser, ains s’arrêter absolument à leurs opinions, puisque Dieu nous les .a donnés pour la conduite de notre âme en la perfection de son amour.

Mais si l’on doit ainsi condescendre à la volonté d’un chacun, beaucoup mieux à celle des Supérieurs, lesquels nous devons tenir et regarder parmi nous comme la personne de Dieu même; aussi sont-ils ses lieutenants. Et si bien il arrive qu’ils aient des inclinations ou naturelles ou habituelles, voire même des passions par le mouvement desquelles ils commandent, ou reprennent les fautes de leurs inférieurs, il ne s’en faut nullement étonner, car ils sont hommes comme les autres et par conséquent sujets à avoir des inclinations et des passions; et bien qu’il ne soit pas permis de faire ce jugement, que ce qu’ils nous commandent part de la passion, néanmoins, encore que nous connussions palpablement que cela fût, il ne faudrait pas laisser d’obéir tout doucement et amoureusement, et se soumettre avec humilité à la correction.

[Appendice

Mais aussi, me direz-vous, c’est une chose bien dure à l’amour-propre que d’être sujet à tous ces rencontres 1. Mon Supérieur ou ma Supérieure est d’humeur mélancolique, et partant, dès qu’elle me voit rire de bon coeur elle me dit : Dites, de quoi riez-vous? — Belle demande de quoi je ris: je ris parce que j’ai joie. — Si au contraire la Supérieure est d’humeur joyeuse, incontinent qu’elle verra que je ne ris pas elle me dira: De quoi êtes-vous triste? — Cela n’est-il pas insupportable ? car l’on ne saurait plus fâcher ceux qui sont mélancoliques que de leur dire : pourquoi ils le sont parce que, pour l’ordinaire, ils n’en sauraient donner raison aucune qui fût recevable.

1. toutes ces rencontres ]

Passons outre, et disons quelques petites choses de la confession.

Premièrement, je voudrais que l’on portât un grand honneur aux confesseurs, car nous sommes fort obligés d’honorer le sacerdoce, et partant je dis qu’il faut porter beaucoup de respect aux confesseurs en la confession ; il les faut regarder comme des anges que Dieu nous envoie pour nous réconcilier avec sa divine Bonté. Et non seulement cela, mais il les faut regarder comme lieutenants de Dieu en terre ; et partant, encore qu’il leur arrive quelquefois de se montrer hommes eu la confession, commettant quelques imperfections, comme serait de faire quelques demandes curieuses qui ne sont pas de la confession, de demander vos noms, comment vous vivez, si vous faites des pénitences, si des pratiques de vertu et quelles elles sont, si vous avez point 12 quelque tentation, voire même quelque chose de l’oraison, je voudrais répondre simplement selon qu’ils me demandent, bien que je ne fusse pas obligé. Il ne faut pas répondre : Il ne m’est pas permis de vous le dire. Oh ! non, jamais il ne faut user de cette défaite-là; vous pouvez dire tout ce que vous voudrez en confession, de ce qui regarde votre particulier; mais du général des Soeurs il faut répondre que vous ne savez pas les pénitences ni les pratiques de vertu qu’elles font. S’ils s’enquièrent plus avant si l’on en fait des extérieures, il faut dire que oui.

Pour revenir à ce que je disais, si vous craignez de dire quelque chose de ce qu’ils vous demandent, de peur de vous embarrasser, comme serait que vous avez des tentations, si vous appréhendez de les dire en cas qu’ils les voulussent savoir par le menu, vous pouvez prendre une intention disant que non, entendant en vous-même: Pas pour lui dire ; ou bien vous pouvez répondre : J’en ai, mon Père, mais par la grâce de Dieu je ne pense pas y avoir offensé sa Bonté.

C’est un grand mal sans doute que d’aller dire

12. si vous avez

à un confesseur, quand il demande si vous n’avez plus rien à dire, après avoir confessé les péchés que vous avez faits : Mon Père, j’ai bien encore quelque autre chose, mais la Supérieure, ou la Directrice m’a commandé de ne m’en pas confesser. Celles qui font cela ont tort, car elles font accroire au confesseur que l’on gagne leur confiance céans, et qu’on leur ôte la liberté de se confesser comme il faut, ce qui n’est point. Car le confesseur, qui ne sait pas à quelle intention la Supérieure vous a dit cela et qui ne connaît nullement votre manière de procéder ni l’état de votre âme, y trouvera peut-être du péché; et combien qu’il n’ait point égard à la condition de l’état de votre âme, commencera à blâmer la Supérieure d’ignorance, et à trouver extrêmement mauvaise cette manière de gouvernement. Ce point d’avoir la confiance de parler ainsi à la Supérieure ou à la Directrice pour apprendre à se bien confesser est de très grande importance, l’on ne le veut pas ôter, d’autant que l’on apporterait céans des consciences embrouillées et ignorantes qui seraient désagréables tout à fait; mais il faut aussi que les Soeurs ne fassent point cette faute, de dire que l’on leur a défendu de se confesser de ceci ou de cela, car certes, cela peut être scandaleux. Dites à la bonne foi à votre confesseur tout ce qui vous fera de la peine si vous voulez, mais gardez-vous bien de parler ni du tiers ni du quart, car cela est de très grande importance.

[Appendice

Si bien la Supérieure vous dit, ou la Directrice quand vous lui parlez pour vous confesser: Ne vous confessez pas de telle ou de telle chose, ce n’est pas par forme de commandement, ains de simple direction. Celles qui font cela ainsi simplement, demeurant en repos et soumettant leur jugement, croyant que puisque la Supérieure ou la Maîtresse leur dit qu’il n’y a pas matière de confession, qu’elles ne s’en doivent pas confesser, font fort bien de ne le pas faire; et celles-ci quand on leur dit: Avez-vous plus rien à dire ? elles disent facilement que non, ou si elles ne le font pas, elles le doivent faire sans scrupule. Mais les autres, qui ne seront pas contentes si elles ne se confessent pas de la chose pour laquelle on leur a dit qu’il n’y avait point matière de confession, si elles aiment mieux satisfaire leur amour-propre que de suivre la direction, à la bonne heure, qu’elles le disent, mais que ce soit sans cette préface, que la Supérieure leur a commandé de ne s’en pas confesser.]

Il faut user de condescendance à l’endroit des confesseurs, leur disant volontiers quelques petites choses qu’ils sont envieux 13 de savoir; mais au

13. désireux

partir de là, il faut un grand soin de couvrir leurs imperfections. Nous leur avons quelque réciproque obligation de tenir secret ce qu’ils nous disent en l’acte de la confession, principalement de tenir closes et cachées leurs imperfections s’ils nous en ont montré quelques-unes. Il ne faut donc point venir redire ce qu’ils nous ont dit, si ce n’était quelque chose de grande édification; hors de là il ne faut rien dire.

S’il arrive qu’ils vous donnent quelque conseil qui soit contre vos Règles et votre manière de vivre, écoutez-les avec humilité et révérence, et puis vous en serez quitte pour n’en rien faire. Les confesseurs n’ont pas toujours l’intention de nous obliger sur peine de péché à ce qu’ils nous disent, non plus que les Supérieurs; recevez ces conseils par manière de simple direction, et ne vous mettez pas en peine de les pratiquer s’ils sont tels que j’ai dit, contre vos Règles. Mais au partir de là, il faut estimer tout ce qui vous est dit en confession; vous ne sauriez croire le grand profit qu’il y a en ce Sacrement, pour les âmes qui y viennent avec la préparation et humilité requises. Si le confesseur vous conseille chose que vous puissiez bonnement 14, il le faut faire, comme serait de faire quelque pénitence avec congé ; il lui faut dire humblement: Mon Père, je demanderai congé d’en faire. Mais s’il vous voulait donner pour pénitence de faire quelque chose qui fût contre la Règle, alors il faudrait lui dire fort doucement: Mon Père, je supplie très humblement Votre Révérence de me changer cette

14. facilement

pénitence, d’autant qu’étant contre la Règle, je craindrais de scandaliser nos Soeurs si je la faisais. Ou bien, si c’était de dire tant d’Heures tous les jours, ou tant d’Offices durant un an ou quelque temps: Je ne le pourrai pas bonnement faire, à cause que nos heures nous sont toutes réglées.

Il ne faut point murmurer contre les confesseurs. S’il vous arrive quelque chose en vos confessions par le défaut du confesseur, vous pouvez dire tout simplement à la Supérieure : Ma Mère, je désirerais bien, s’il plaît à Votre Charité, de me confesser à quelque autre, sans dire autre chose ; car ainsi faisant, vous ne découvririez pas l’imperfection du confesseur, et si, vous auriez la commodité de vous confesser à votre gré. Mais ceci ne se doit pas faire à la légère, pour des causes de rien et qui seraient de nulle importance; il faut éviter les extrémités. Comme il n’est pas bon de supporter des notables défauts ès confessions, aussi ne faut-il pas être douillets, ne pouvant supporter quelque petite chose.

[Appendice

Par exemple, le confesseur me fait longuement demeurer en la confession, et j’aurais bien besoin du temps pour faire d’autres choses ; ou bien je serais mortifiée par la Supérieure de quoi j’ai tant demeuré : elle me demandera peut-être, sans néanmoins le vouloir savoir, que c’est que j’ai tant dit, tout exprès pour me mortifier, et pour cela je m’ennuierai fort devant le confesseur.— O Dieu, il ne faut pas être si tendre et si peu amoureuse de la mortification que de vouloir l’éviter tant que l’on pourra.

Vous dites, ma chère Fille, que c’est pour la crainte que vous avez de fâcher la Supérieure. —Oh! non, pardonnez-moi s’il vous plaît, car cela est une défaite de l’amour-propre. Il ne faut pas croire que les Supérieures soient si tendres; elles ne le sont pas tant, non, et ne vous presseront ni inviteront à leur dire ce que vous ne voudriez pas, si ce n’est par forme de simple confiance; ni elle ne croira pas, ainsi que vous le craignez, que vous ne lui disiez pas tout; et quand bien même cela serait, elle ne s’en devrait pas mettre en grande peine.]

Bien que vous ne soyez pas obligée de dire tout à la Supérieure, c’est néanmoins un moyen très propre pour maintenir la paix et tranquillité du coeur. Bien souvent ceux ou celles qui vont avec réserve à l’endroit de leurs Supérieurs et Supérieures se trompent, car ils quittent le lieutenant de Dieu parmi eux pour chercher ailleurs ce qu’ils ne pourront trouver, parce que Dieu a réservé ce qu’ils cherchent en la soumission et volontaire sujétion à l’autorité de leurs propres Supérieurs. Tant que le bien nous est proche, il ne le faut pas chercher loin. Mais ressouvenez-vous toujours de ce que j’ai dit: que vous n’êtes point gênées ni contraintes de dire tout à la Supérieure, ni moins de ne pas dire ce que vous voudrez au confesseur, pourvu que vous ne parliez toujours que de vous.

Passons outre et disons ce que j’avais proposé de vous dire, qui est que je voudrais fort que les Soeurs de céans prissent un grand soin de particulariser leurs péchés en confession. Je veux dire, celles qui, pour être trop occupées en la présence de Dieu ne se pourront souvenir d’avoir rien remarqué qui soit digne de confession; ou bien celles qui sont d’un naturel si simple que, encore qu’elles fassent plusieurs choses qui mériteraient d’être confessées, ne les remarquent néanmoins nullement, mais vont ainsi simplement à la bonne foi, ô Dieu, qu’elles sont heureuses! Et de cette sorte j’en ai connu une qui était de mon âge, laquelle je crois n’avoir jamais fait péché mortel ; mais néanmoins, encore qu’elle soit très bonne, il m’est arrivé de lui voir faire de bons gros péchés véniels en ma présence, laquelle venant après pour se confesser n’avait rien à dire, parce qu’elle avait fait cela si simplement qu’elle n’y connaissait point de mal. Ainsi je voudrais que celles qui n’auraient rien remarqué qui fût digne de l’absolution, accusent quelque péché particulier; car de dire: Je m’accuse généralement d’avoir dit des mensonges, votre accusation n’est pas bonne, si vous n’ajoutez : par vanité, ou pour nuire au prochain; parce qu’il y a des mensonges qui ne sont pas péché. De dire aussi: Je m’accuse d’avoir eu plusieurs mouvements de colère, cela n’est pas bon, et n’est pas davantage que si vous disiez que vous avez eu plusieurs mouvements de joie; car la colère est une passion comme la joie et la tristesse, et ne faut pas croire que tous les mouvements de colère soient péché, d’autant qu’il n’est pas en notre pouvoir de nous empêcher de ces assauts. Nous serons toujours sujets à des passions, le veuillons 15 ou non ; ces moines qui ont voulu dire le contraire ont été condamnés par l’Eglise et par tous les Docteurs et Conciles. Il faut que la colère soit déréglée et nous porte à des actions déréglées, pour être péché. Il ne faut pas, donc, s’accuser d’avoir eu des mouvements de colère; si le confesseur était bien avisé, il vous dirait : Allez en paix si vous n’avez autre chose à dire. — Il faut particulariser une chose qui porte péché; par exemple : Je m’accuse de quoi, étant dans le monde, je fis une fois telle chose; et ne pas dire: J’ai fait des désobéissances ; mais il faut dire en quoi vous avez désobéi, si c’est une chose légère ou d’importance. Mais ceci je voudrais bien que l’on le retînt, parce qu’il est nécessaire de le mettre en pratique.

Je dis de plus que je voudrais bien que l’on eût un grand soin d’être bien véritables, simples et charitables en la confession (ce que je ne dis pas pour rien, mais parce que je le dois dire). Véritable et simple en ceci est une même chose dire bien clairement son fait, sans fard et sans artifice, faisant attention que c’est à Dieu que nous parlons, auquel rien ne peut être célé; mais

15. le veuillons-nous

surtout fort charitables, ne mêlant nullement les autres en nos confessions. Vous avez à vous accuser de quoi vous avez fait des murmures en vous-même, ou bien avec des Soeurs de ce que la Supérieure s’est mise en colère : n’allez pas dire que vous avez murmuré de quoi elle s’était mise en colère, mais dites : Je m’accuse de quoi j’ai murmuré contre une des Soeurs anciennes; ou bien simplement: J’ai murmuré, sans autre chose; sinon qu’il faut dire si ç’a été en vous-même, ou bien avec quelque autre, car vous ne savez pas les dangers et le mal qu’il y a en ceci. Dites le mal que vous avez fait, et non pas la cause ni ce qui vous y a poussée; ne dites pas que ç’a été sur le sujet d’une correction, si vous doutez que l’intérêt de celui qui l’a faite y concoure tant soit peu. Et si bien le mal que l’on fait à l’endroit des Supérieurs est un peu plus grand, ce n’est pourtant pas une chose nécessaire de dire que c’est à l’endroit du Supérieur que vous l’avez fait, en ces choses de si peu d’importance particulièrement.

Bref, il ne faut jamais découvrir, ni directement, ni indirectement, le mal des autres confessant le nôtre, ni faire entendre ou donner sujet au confesseur de soupçonner qui c’est qui a contribué à notre péché. J’ai dit indirectement, parce que quelquefois l’on dit: Je m’accuse de quoi j’ai eu du sentiment 16 quand la Supérieure m’a fait une correction par passion; mais cela serait se confesser comme les chambrières 17, qui disent qu’elles ont eu de l’impatience toutes les fois que leur

16. ressentiment — 17. servantes

maîtresse s’est mise en colère contre elles sans raison. Mais dire tout doucement: Je m’accuse de quoi j’ai pensé que la Supérieure me corrigeait par passion; sans ajouter : bien que je n’eusse pas grand fondement pour le croire. Il ne faut pas faire cela, car vous confessez le mal de la Supérieure et ne vous rendez pas coupable. Les pensées qui ne sont pas délibérément reçues ne sont pas péché, non plus que les sentiments de passions, s’ils ne sont suivis de quelques paroles ou actions mauvaises. Et ce que je dis de la Supérieure se doit entendre d’un chacun.

Il ne faut pas porter ces accusations inutiles en la confession: vous avez eu des pensées de murmure, de vanité, voire même des plus mauvaises si vous vous y êtes arrêtée délibérément, dites-le à la bonne foi, comme de même si vous avez eu des distractions volontaires; ou bien que, faute de vous être bien préparée au commencement de l’Office, vous l’avez dit avec distraction. Mais si cela n’est pas, ne vous mettez pas eu peine d’aller dire que vous avez eu une grande négligence à vous tenir recueillie durant le temps de vos oraisons ; car, qu’est-ce que le confesseur entendra par cette accusation ? Et puis vous vous pourriez bien tromper aussi vous-même en cela, d’autant que ce n’est pas toujours par notre faute que nous ne sommes pas attentifs en nos prières. Il faut faire tout simplement ce que l’on peut pour être attentifs en nos oraisons, et nous humilier tout doucement quand nous y manquons, sans faire ces scrupules de péché où il n’y en a point. Etes-vous négligente à rejeter une distraction ? cela est autre chose; confessez-vous-en tout simplement, sans le préambule d’une continuelle négligence de vous tenir en la présence de Dieu; car cela ne sert de rien en la confession.

Je voudrais encore, mes chères Filles, qu’en cette Maison l’on portât grand honneur et révérence à ceux qui nous annoncent la parole de Dieu, qui sont les prédicateurs. Certes, l’on a beaucoup d’obligation à le faire; car il semble que ce sont des messagers célestes qui viennent de la part de Dieu pour nous enseigner le chemin de notre salut. Il les faut regarder comme tels et non pas comme simples hommes; car, quoiqu’ils ne parlent pas si bien que les hommes célestes, il ne faut pas pourtant rien rabattre de l’humilité et révérence avec laquelle nous devons recevoir la parole de Dieu, qui est toujours la même, aussi sainte, aussi pure que si elle était dite et proférée par des Anges. Je remarque que quand j’écris à une personne sur du mauvais papier, et par conséquent avec un mauvais caractère, elle me remercie avec autant d’affection que quand je lui écris dessus du bon et que l’écriture en est plus belle. Pourquoi cela? sinon parce qu’elle ne fait pas attention ni sur le papier qui n’est pas bon, ni sur le caractère qui est mauvais, ains seulement que c’est moi qui lui ai écrit. De même en faut-il faire de la parole de Dieu ne point regarder qui est-ce qui nous l’apporte ou qui nous la déclare; il nous suffit que Dieu se serve de ce prédicateur pour nous l’enseigner. Et puisque nous voyons que Dieu l’honore tant que de parler par sa bouche, comment est-ce que nous autres pourrions manquer d’honneur et de respect en son endroit?

Or sus, qu’y a-t-il plus à dire ? O ma Mère, cela n’est pas croyable que nos Soeurs soient tellement attachées aux caresses de la Supérieure que dès qu’elle ne leur parle pas de bonne grâce, elles tirent vite conséquence que c’est qu’elles ne sont pas aimées. Oh ! pardonnez-moi, ma Mère, nos Soeurs aiment trop singulièrement l’humilité et la mortification pour être mélancoliques sur un léger soupçon, qui est peut-être sans fondement, qu’elles ne sont pas tant aimées comme leur amour-propre leur fait désirer d’être. — Mais j’ai fait une faute à l’endroit de la Supérieure, et partant, j’entre en des appréhensions qu’elle me fasse la mine et qu’elle ne m’en sache mauvais gré, et, en un mot, elle ne m’aura plus en si bonne estime qu’elle m’avait, car c’est un point de grande importance que celui-ci, d’être bien estimée de notre Mère.— O mes chères Soeurs, tout ce marrissement-là 18 se fait par le commandement d’un certain père spirituel qui s’appelle l’amour-propre, qui commence à dire: Comment, avoir ainsi failli ! qu’est-ce que dira ou pensera notre Mère de moi ? Oh ! il ne faut plus rien espérer de bon de moi, qui suis une pauvre misérable; je ne pourrai jamais rien faire qui puisse contenter notre Mère ; et semblables belles et justes doléances. L’on ne dit point: Hélas! j’ai offensé Dieu, il faut donc recourir à sa miséricorde et espérer qu’il nous fortifiera. Oh! dit-on, je sais bien que Dieu est bon et qu’il n’aura pas égard

18. trouble-là

à mon infidélité; il reconnaît trop bien notre infirmité; mais notre Mère… Nous revenons toujours là pour continuer nos plaintes.

Il faut sans doute avoir du soin de plaire aux Supérieurs, car le grand Apôtre saint Paul le déclare et en exhorte quand il dit, parlant aux serviteurs (et il se peut aussi attribuer aux enfants) : Servez, dit-il, vos maîtres à l’oeil 19, voulant dire: Ayez un grand soin de leur plaire. Mais aussi il dit par après: Ne servez point vos maîtres à l’oeil i, voulant dire qu’ils se gardent bien de rien faire de plus étant à la vue des maîtres, qu’ils feraient étant absents, parce que les yeux de Dieu les voient toujours, auquel on doit avoir un grand respect pour ne rien faire qui lui puisse déplaire; et ce faisant, ne nous mettre pas en grand souci de vouloir toujours contenter les hommes, car il n’est pas en notre pouvoir. Faisons du mieux 20 que nous pourrons pour ,ne fâcher personne; mais après cela, s’il arrive que par notre infirmité nous les mécontentions quelquefois, recourons soudain à la doctrine que je vous ai tant de fois prêchée et que j’ai tant d’envie 21 de graver en vos esprits: humilions-nous soudain devant Dieu et reconnaissons notre fragilité et faiblesse, et puis réparons notre faute, si elle le mérite, par un acte d’humilité à l’endroit de la personne que nous avons fâchée. Cela fait, ne nous troublons jamais; car un autre père spirituel que nous avons, qui est l’amour de Dieu,

f. Ephes., VI, 5, 6; Coloss., III, 22.

19. Ces paroles ne se trouvent pas textuellement en saint Paul. Cf. Rom., XII, 17.— 20. le mieux —21. tant envie

nous le défend, nous enseignant que, après que nous avons fait l’acte d’humilité ainsi que j’ai dit, nous rentrions en nous-mêmes pour caresser tendrement et chèrement cette bien heureuse abjection qui nous revient d’avoir failli et cette bien aimée mine froide que la Supérieure nous fera.

Nous avons deux amours, deux jugements et deux volontés, et partant il ne faut faire nul état de tout ce que l’amour-propre, le jugement particulier ou la propre volonté nous suggèreront, pourvu que nous fassions régner l’amour de Dieu au-dessus de l’amour propre, le jugement des Supérieurs, voire des égaux et inférieurs au-dessus du nôtre, le réduisant au petit pied; ne nous contentant pas d’assujettir notre volonté en faisant tout ce que l’on veut de nous, mais assujettissant le jugement à croire que nous n’aurions nulle raison de ne pas estimer que cela soit justement et raisonnablement fait, démentant ainsi absolument les raisons qu’il voudrait apporter pour nous faire accroire que la chose qui nous est commandée serait mieux faite autrement que ce que l’on nous dit. Il faut avec simplicité rapporter 23 une fois nos raisons, si elles nous semblent bonnes; mais au partir de là acquiescer sans plus de répliques à ce que l’on nous dit, et par ainsi faire mourir notre jugement, que nous estimons si sage et prudent au-dessus de tout autre.

O mon Dieu ! ma Mère, nos Soeurs sont tellement résolues d’aimer la mortification, que ce sera une chose agréable de les voir : la consolation

22. apporter, dire

ne leur sera plus rien en comparaison de l’affliction, des sécheresses, des répugnances, tant elles sont désireuses de se rendre semblables à leur Epoux. Aidez-les donc bien en leur entreprise: mortifiez-les bien et hardiment, sans les épargner, car c’est ce qu’elles demandent. Elles ne seront plus attachées aux caresses, puisque cela est contraire à la générosité de leur vocation, laquelle fera que désormais elles s’attacheront si absolument au désir de plaire à Dieu, qu’elles ne regarderont plus autre chose, si elle n’est propre pour les avancer en l’accomplissement de ce désir. C’est la marque d’un coeur tendre et d’une dévotion molle que de se laisser arrêter à tous les petits rencontres de contradiction : n’ayez pas peur que ces niaiseries d’humeur mélancolique et dépiteuse se voient jamais parmi nous; nous avons trop bon courage, grâces à Dieu ; nous nous appliquerons tant à faire désormais, qu’il y aura un grand plaisir de nous voir.

Cependant, mes chères Filles, purifions bien notre intention, afin que, faisant tout pour Dieu, pour son honneur et gloire, nous attendions notre récompense de lui seul. Son amour sera notre loyer 23 en cette vie, et Lui-même sera notre récompense en l’éternité.

VIVE

JÉSUS,

SA GLORIEUSE MÈRE NOTRE-DAME ET SAINT JOSEPH !

23. récompense

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DIX-SEPTIÈME ENTRETIEN

FAIT SUR DIVERSES QUESTIONS

[DES AVERSIONS]

Je suis toujours prêt sans préparation; mais avant toute chose il faut faire le signe dé la Croix. Avant que 1 proposer les questions qui me sont faites, il me prend opinion de dire une chose, laquelle m’arrive assez souvent, qui est qu’en mes sermons je touche toujours quelque particulier en la répréhension que je fais des vices, sans pourtant que j’aie nul dessein de le faire. Je préviens donc l’opinion que pourraient avoir nos Soeurs, que je parle pour quelqu’une en particulier, touchant quelque défaut qu’elles auront peut-être commis; car bien que mon intention ne soit point telle, je serai pourtant bien aise de le faire : et c’est ainsi que je m’accuse.

Les philosophes, et particulièrement le grand Epictète, mettent une grande différence entre un barbier et un chirurgien, bien que maintenant ce soit presque une même chose. Ils font cette différence touchant l’abord de leurs boutiques; car, disent-ils, si vous eussiez approché celle d’un barbier, vous eussiez eu un plaisir grand, d’autant qu’il y avait toujours un petit enfant qui jouait du flageolet; et outre cela, le barbier parfumait tellement sa boutique que ce n’était que parfums.

1. de

Mais au contraire, celle du chirurgien était puante, et n’y voyait-on que des onguents et emplâtres; et outre cela, on entendait ordinairement des pauvres gens qui criaient: Holà, que me faites-vous? Mon Dieu, que de douleurs! d’autant que l’on faisait aux uns des incisions, l’on raccommodait les ruptures des autres, l’on appliquait le feu au troisième, enfin tout cela leur causait des grandes douleurs; car chacun sait que l’on ne peut remettre les os qui sont disloqués et hors de leur place sans faire dire holà au pauvre malade. Mais le barbier ne fait point de mal quand il coupe la barbe, d’autant qu’elle n’est point sensible.

Je fais quelquefois le barbier et d’autres fois le chirurgien, mes Filles. Ne voyez-vous pas que quand je prêche au choeur je ne fais point de mal? car je ne touche pas ordinairement les défauts particuliers avec tant de familiarité comme je fais en nos conférences particulières, à cause des séculiers qui nous entendent. Je ne jette que des parfums, je ne parle que des vertus et de choses récréatives et propres à consoler nos âmes; je joue un peu du flageolet, parlant des louanges que nous devons rendre à Dieu. Mais en nos entretiens familiers, je viens en qualité de chirurgien, n’apportant que des cataplasmes et des emplâtres pour appliquer sur les plaies de mes chères Filles ; et bien qu’elles crient un peu holà, je ne laisse pourtant pas de presser un peu ma main sur la plaie afin de mieux faire tenir l’emplâtre, et par ce moyen les guérir et rendre fort saines. Si je fais quelque incision, ce ne sera pas sans qu’elles en ressentent 2 de la douleur; mais je ne m’en mettrai pas en peine, puisque je ne suis ici que pour cela. Voilà donc, mes chères Filles, comme je dresse mes excuses envers celles que je pourrais toucher, les assurant que, s’il m’arrive de le faire, je le ferai de tout mon coeur.

Or sus, voyons voir 3 quelle est la première demande qui m’est faite. — C’est que nos Soeurs se confessent aucunes fois de certaines choses que les confesseurs n’entendent pas, comme peut-être des aversions; et quel remède il y a à cela ? — Il est vrai, il y a des confesseurs qui n’entendent nullement que c’est qu’aversion, et si on ne leur explique, ils pensent que ce soient des malveillances ; ce qui n’est pourtant pas, ainsi que je dirai tantôt. Il se rencontre des hommes qui sont fort doctes et qui auront confessé trente ans les séculiers, qui n’entendront pas les Filles de Sainte Marie de la Visitation en ce qui est de la confession; non plus que les personnes qui, hors de la Visitation, font profession d’être fort spirituelles; car ce sont des choses si minces et si délicates qu’il n’y a que les vrais spirituels qui les entendent bien. Mais que faut-il faire ? Je trouve qu’il est très bon que les Supérieures instruisent les confesseurs qu’elles douteront 4 n’être pas capables de les bien entendre; au 5 défaut de quoi il faut que les filles, lesquelles s’aperçoivent que le confesseur se méprend, prenant opinion que cette aversion dont elles s’accusent soit une haine ou malveillance (ce qu’elles peuvent facilement connaître par la répréhension qu’il leur

2. éprouvent — 3. voyons — 4. craindront — 5. à

fait), qu’elles se fassent mieux entendre et qu’elles lui disent librement: Mon Père, ce n’est pas cela, il me semble que vous ne m’entendez pas; c’est une telle chose. Et par après, elles peuvent bien dire à la Supérieure que le confesseur ne les entend pas, d’autant que ce n’est point l’accuser d’aucune imperfection, non pas même d’ignorance; puisqu’il se peut bien faire que le confesseur, extrêmement docte, ne sera pas néanmoins capable de les entendre en ces choses si délicates et qui regardent plutôt l’imperfection que le péché. Cela m’arriva une fois confessant une personne : elle s’accusa d’une chose que je n’entendais pas bien, d’autant que je ne pouvais croire qu’en une Maison de si grande perfection il se commît un tel défaut. Je lui dis tout librement que je ne l’entendais pas et que je la priais de me mieux expliquer ce dont elle s’accusait; ce qu’elle fit, et je trouvais que ce n’était rien. Oh! certes, je désirerais que nos Soeurs eussent un grand soin de se confesser fort clairement et simplement, afin de ne point mettre les confesseurs en ces peines. La Supérieure doit, avec humilité, instruire les confesseurs de la qualité des fautes que les Soeurs commettent en ces aversions. Ce sont de certaines inclinations qui sont naturelles aucunes fois, et lesquelles font que nous avons un certain petit contre-coeur à l’abord 6 de ceux envers qui nous les avons; elles font que nous n’aimons pas leur conversation, s’entend que nous n’y prenons pas du plaisir comme nous ferions à celle de ceux avec lesquels nous avons une

6. à la première rencontre

inclination douce qui nous les fait aimer d’un amour sensible, parce qu’il y a une certaine alliance et correspondance entre notre esprit et le leur.

Or, pour montrer que ceci est naturel, d’aimer les uns par inclination et non pas les autres, les philosophes avancent cette proposition, disant que si deux hommes entrent dans un tripot où deux autres jouent à la paume, d’abord ceux qui entrent auront de l’inclination que l’un gagne plutôt que l’autre. Et d’où vient cela, puisqu’ils ne les avaient jamais vus ni l’un ni l’autre, ni n’en avaient jamais ouï parler? ils ne savent point si l’un est plus vertueux que l’autre; néanmoins, cela arrive ordinairement. Il faut donc confesser que cette inclination d’aimer les uns plus que les autres est naturelle; et l’on le voit même aux bêtes, lesquelles n’ont point de raison: elles ont de l’aversion naturellement et de l’inclination naturellement. Faites-en l’expérience en un petit agnelet 7 qui ne vient que de naître: montrez-lui la peau d’un loup; quoiqu’il soit mort, il se mettra à fuir et se cachera sous les flancs de sa mère, il bêlera et n’y aura sorte de tintamarre qu’il ne fasse pour éviter la rencontre de ce loup. Mais montrez-lui un cheval, qui est une bien plus grosse bête; il ne s’en épouvantera nullement, il jouera avec lui. La raison de cela n’est autre que le naturel, qui lui donne de l’alliance avec l’un et de l’aversion à l’autre.

Devons-nous faire grand cas des aversions? —Non certes, non plus que des inclinations, pourvu que nous soumettions le tout à la raison. Ai-je

7. petit agneau

de l’aversion à converser avec une personne, laquelle je sais bien être de grande vertu et avec laquelle je puis beaucoup profiter? faut-il que je suive mon inclination qui me fait éviter de la rencontrer? Nullement; il faut que j’assujettisse mon aversion à la raison qui me doit faire rechercher sa conversation 8, ou au moins y demeurer avec un esprit de paix et de tranquillité quand je m’y rencontre. il y a des personnes qui ont si grand peur d’avoir de l’aversion à ceux qu’ils aiment par inclination, qu’ils fuient leur conversation de 9 crainte qu’ils ont de rencontrer quelque défaut qui leur ôte la suavité de leur affection et de leur amitié. Mais ces amours-ci sont appelés amitiés de besace, qui pend toute d’un côté. J’ai vu un gentilhomme qui était de cette humeur. Nous étions compagnons d’école, il m’aimait beaucoup, et d’autant plus qu’il m’aimait il fuyait de me rencontrer; de quoi j’étais fort étonné, car je ne lui avais jamais fait de déplaisir 10. Enfin nous nous rencontrâmes, et il me raconta librement 11 le dessein qu’il avait de fuir ma conversation, d’autant qu’il craignait de ne me pouvoir pas tant aimer comme il faisait auparavant, parce, disait-il, que dès qu’il rencontrait quelque sorte d’imperfection ou défaut en ceux qu’il aimait, il perdait incontinent les suavités qu’il avait en son amour, ne fissent-ils que de dire quelque mauvais mot en parlant, ou de commettre la moindre messéance en leur contenance.

8. compagnie — 9. par ta — 10. peine — 11. franchement

Mais quel remède à ces aversions, puisque nul n’en peut être exempt; je dis pour parfait qu’il soit, ou en une chose ou en une autre ? Ceux qui sont d’un naturel âpre auront de l’aversion à celui qui sera fort doux, et estimeront cette douceur une trop grande mollesse ; bien que cette qualité de la douceur soit la plus universellement aimée; néanmoins l’on voit des dames qui sont tellement dégoûtées du sucre, que si elles en voient sur quelque fruit, elles laisseront seulement pour cela d’en manger. Nul n’est exempt des aversions tant que l’on est en cette vie. L’unique remède à ce mal, comme en toute autre sorte de tentations, c’est une simple diversion, je veux dire, n’y point penser. Me rencontré-je à faire quelque chose avec une personne à laquelle j’ai de l’aversion ? je dois divertir mon esprit de l’attention à mon aversion, sans faire semblant de rien. Mais le malheur est que nous voulons trop bien connaître si nous avons raison ou non de lui avoir de l’aversion. Oh! jamais il ne faut s’amuser à cette recherche, car notre amour-propre, qui ne meurt jamais, nous dorera si bien la pilule qu’il nous fera croire qu’elle est bonne; je veux dire qu’il nous fera voir qu’il est vrai que nous avons certaines raisons lesquelles nous sembleront bonnes ; et puis celles-là étant approuvées de notre propre jugement et ayant l’approbation de l’amour-propre, il n’y aura plus moyen de nous empêcher de les trouver justes et raisonnables.

Oh certes, il faut bien prendre garde à ceci; je m’étends un peu à en parler parce qu’il est d’importance 12 Nous n’avons jamais nulle raison d’avoir de l’aversion, beaucoup moins de la vouloir nourrir. Quand ce sont des simples aversions naturelles il n’en faut faire nul état, ains s’en divertir sans faire semblant de rien, trompant ainsi notre esprit. Mais quand l’on voit que le naturel passe plus outre et nous veut faire départir de la soumission que nous devons à la raison, alors [il nous faut recourir à celle-ci qui] ne permet de rien faire en faveur de nos aversions, non plus que de nos inclinations si elles sont mauvaises, de crainte d’offenser Dieu. Or, quand nous ne faisons rien autre en faveur de nos aversions que de parler un peu moins agréablement que nous ne ferions à une personne pour laquelle nous aurions de grands sentiments d’affection, ce n’est pas grande chose, ains il n’est presque pas en notre pouvoir de faire autrement quand nous sommes en l’émotion de cette passion; l’on aurait tort de requérir cela de nous.

C’est bien assez pour ce point. Passons à la seconde question, qui est s’il est loisible à une Soeur de se plaindre un peu quelquefois à quelque Soeur de quoi la Supérieure ou la Maîtresse des Novices, ou bien une Soeur l’aurait fâchée, ou ne l’aurait pas bien satisfaite en quelque occasion, et s’il ne vaudrait pas bien mieux faire ces plaintes au confesseur ou Père spirituel, si c’est la Supérieure, ou à la Supérieure, si c’est la Maîtresse ou une Soeur qui nous a fâchée, que non pas de nous adresser à quelque Soeur particulière? — O mon Dieu, se plaindre est chose bien

12. important

dangereuse, car, comme nous avons dit en l’Introduction, « pour l’ordinaire, qui se plaint pèche. » La première façon de se plaindre à une Soeur et parler de l’imperfection de celle qui ne nous a pas satisfaite, est tout à fait mauvaise ; la seconde, de le faire aux Supérieurs, est tolérable aux imparfaits. Mais nous autres, oh! je voudrais bien que nous ne fussions pas si tendres que de nous vouloir plaindre pour la moindre insatisfaction 13 que nous recevons du prochain, lequel n’a peut-être nulle intention de nous fâcher. Il ne faut pas dire grande chose sur ce sujet, car il suffit que nous sachions que, sans marchander, il s’en faut amender, étant une chose d’assez grande importance.

La troisième demande est: Comme l’on se doit comporter en la réception des livres que l’on nous donne à lire ? Car la Supérieure baillera à lire un livre de l’Imitation de Notre-Dame à une Soeur qui n’aimera point à le lire, ou bien les Mortifications d’Arias, ou tel autre livre qui parle fort bien des vertus; et parce qu’elle ne l’aime pas, elle ne fera point de profit de sa lecture, ains elle le lira avec une négligence d’esprit et un ennui qui lui ôtera tout le goût et le plaisir qu’il y a à lire. Et la raison de ceci est qu’elle dit qu’elle sait déjà sur le bout du doigt ce qui est compris dedans ce livre, et de plus, qu’elle aurait plus de désir qu’on lui donnât à lire l’Amour de Dieu, ou bien les livres qui en parlent. Je trouve qu’elle n’a pas tort d’aimer plus l’amour de Dieu que non pas tous les livres ensemble,

13. mécontentement

car certes, l’amour de Dieu doit être préféré à toute autre chose. Mais parlant selon l’intention de la Soeur qui propose cette question, nous dirons que c’est une imperfection que de vouloir choisir ou désirer un aube livre que celui qu’on nous donne; c’est une marque que nous lisons plutôt pour satisfaire la curiosité de l’esprit, que non pas pour profiter de notre lecture. L’esprit a une curiosité aussi bien que le corps et les yeux ; si nous lisons pour profiter et non pas pour nous contenter, nous serons également satisfaits d’un livre comme d’un autre; au moins accepterions-nous de bon coeur tous ceux que nos Supérieurs nous donneraient. Je dis bien plus, car je vous assure que nous prendrions plaisir à ne jamais lire qu’un même livre, pourvu qu’il fût bon et qu’il parlât de Dieu; quand il n’y aurait que ce seul nom de Dieu, nous serions contents, puisque nous y trouverions toujours assez de besogne à faire après l’avoir lu et relu plusieurs fois. De vouloir lire pour contenter notre curiosité, c’est une marque que nous avons encore l’esprit un peu léger, et qui ne s’amuse pas à faire le bien qu’il a appris en ces petits livres de la pratique des vertus; car ils parlent fort bien de l’humilité et de la mortification, que l’on ne pratique pourtant pas lorsqu’on ne les accepte de bon coeur.

De dire: Parce que je ne l’aime pas, je n’en ferai point de profit, ce n’est pas une bonne conséquence, non plus que de dire : Parce que je le sais tout par coeur, je ne saurais prendre plaisir à le lire, ni ne le saurais lire de bon coeur. Tout cela sont des enfances ; il faut être plus généreuses que cela. Vous donne-t-on un livre que vous savez déjà tout ou presque tout par coeur? bénissez-en Dieu, d’autant que vous comprendrez plus facilement sa doctrine. Si l’on vous donne un livre que vous avez déjà lu plusieurs fois, humiliez-vous, et vous assurez que c’est Dieu qui le veut ainsi afin que vous vous amusiez plus à faire qu’à apprendre, et que sa volonté vous le donne pour la seconde et troisième fois parce que vous n’avez pas fait votre profit de la première lecture. Je vous ai dit d’autres fois qu’un Religieux ayant demandé le moyen qu’il tiendrait pour devenir bien docte, saint Thomas d’Aquin lui répondit qu’il ne lût qu’un livre. Or, le mal d’où procède tout ceci, est que nous cherchons toujours notre propre satisfaction et non pas notre plus grande perfection. Si de hasard 14 l’on n égard à notre infirmité, et que la Supérieure nous mette au choix du livre que nous voudrions, alors nous le pouvons choisir avec simplicité selon notre désir; mais hors de là, il faut demeurer toujours humblement soumises à tout ce que nos Supérieurs nous ordonnent, soit qu’il soit à notre goût ou non, sans jamais témoigner les sentiments que nous pourrions avoir qui seraient contraires à cette soumission ; et alors l’on ne dira plus : Je ne saurais prendre plaisir à lire tel livre que la Supérieure m’a commandé de lire.

L’on demande maintenant s’il est loisible de nommer les Soeurs qui nous auraient rapporté quelque chose que la Supérieure ou une Soeur aurait dit à notre désavantage; car, comme on

14. par hasard

dit tout à la Supérieure, il se peut faire qu’elle demandera le nom de la Soeur qui nous a fait ce rapport: vous êtes en doute s’il faut que vous lui disiez qui elle est. — A cela je vous dis que non, et qu’elle ne vous le doit pas demander, parce que ce rapport est un péché lequel peut être d’importance selon le sujet, et il nous est défendu de révéler le péché secret du prochain; en ce qui n’est qu’imperfection, on le peut, mais en cas de péché il ne le faut pas. J’excepte néanmoins celles qui ont charge d’avertir et de surveiller les autres, car elles peuvent bien avertir des choses qui sont en soi péché; mais non pas celles qui n’en ont pas la charge.—Vous me dites que cela fait grand bien à la Supérieure, pour corriger les Soeurs plus doucement, qu’on lui nomme les Soeurs qui ont failli. — Il vaut mieux que l’on ne les nomme pas en choses où il y a du péché, et qu’elle fasse ses corrections générales ; car bien que toutes ne soient pas coupables, il n’est pas mauvais de les avertir toutes, et celles qui seront coupables prendront leur meilleure part de la correction.

Ceci est de plus grande importance que l’on ne pense. Aller dire à une Soeur que la Supérieure a dit ceci ou cela d’elle en son absence, c’est un péché qui s’appelle une sussurration 15. Il faut que je vous apprenne à parler latin : sussurratio en latin veut dire un gazouillement, un petit bruit ou murmure que font ces petits ruisseaux dans lesquels il y a des pierres qui, faisant flotter et ondoyer les eaux, les empêchent de couler sans

15. léger murmure, chuchoterie

bruit, ainsi que font les grands fleuves qui coulent si doucement que l’on ne voit presque pas le mouvement perpétuel de ces eaux. Les personnes du monde font du bruit non pas comme des petits ruisseaux, mais comme des torrents fort rapides et qui entraînent après eux tout ce qu’ils rencontrent. Les mondains médisent tout librement, ils crient les péchés et les défauts de leur prochain, ils sèment des dissensions, ils ont des malveillances et des haines mortelles, ils ne prennent nulle garde aux aversions, car ce sont des haines pour eux, et ne cessent d~ contrister ou faire du mal à ceux auxquels ils en ont. Mais les personnes plus spirituelles, leurs aversions ne produisent pas des choses d’importance, elles leur sont plutôt des peines que des péchés; et partant elles méritent plus qu’elles n’offensent.

A quel propos, mes chères Filles, irez-vous contrister une pauvre Soeur par cette sussurration que vous faites en lui rapportant que la Supérieure ou une autre a dit quelque chose d’elle qui la pourra fâcher? Mon Dieu! nous devons avoir plus de zèle de la paix et tranquillité du coeur de nos Soeurs que cela, et plus de soin de couvrir les défauts du prochain. Vous faites deux maux; car outre celui de parler de l’imperfection qui a été commise, vous ôtez la tranquillité à votre Soeur et, de plus, vous parlez en particulier. Puisque, par la grâce de Dieu, nous nous abstenons bien de ces grands péchés que j’ai dit qui se commettent au 16 monde, il faut aussi que nous ayons un grand soin de nous abstenir de ceux-ci,

16. dans le

puisqu’il est à notre pouvoir de ne les pas faire. Votre Soeur fait-elle un péché qui n’est pas

connu ? faites ce que vous pourrez pour l’en faire amender, lui faisant la correction fraternelle, ainsi qu’il est marqué dans les Règles. Mais hors de là, ayez un grand soin de ne le point découvrir, sinon ainsi que vous trouverez dans l’article De la Correction, que vous devez faire; car autrement il y a du péché en le faisant. Nous pouvons bien dire nos péchés véniels haut et clair devant tout le monde, principalement quand c’est pour nous humilier; mais nos péchés mortels nous ne le pouvons pas, parce que nous ne sommes pas maîtres de notre réputation : à plus forte raison, sommes-nous obligés de ne pas découvrir ceux du prochain, quand ils sont secrets.

Une chose qui est vue par plusieurs, il n’y a pas de mal de la dire aux Supérieurs. Par exemple une Soeur vous aura dit des paroles qui témoignent qu’elle est bien passionnée 17 et qu’elle a un mouvement d’impatience ; si elle fait cela devant quelque autre Soeur, ce n’est pas un secret ni un péché caché, vous le pouvez bien dire à la Supérieure afin qu’elle essaie de l’en faire corriger; comme aussi de toutes les autres fautes qui ne sont pas d’importance : des légers murmures, des paroles ou mines froides que l’on se fait aucune fois les unes aux autres, des manquements en l’observance des Constitutions et en semblables petites choses ; mais ès grandes, il faut faire ce qui est en l’article De la Correction.

La cinquième question dit si nous nous devons

17. se sent très émue

étonner de voir des imperfections entre nous autres, ou bien nous étonner de quoi on les voit aux Supérieurs. Quant au premier point, c’est sans doute que nous ne nous devons nullement étonner d’en voir quelques-unes céans, aussi bien qu’ès autres Maisons religieuses, pour parfaites qu’elles soient car elles ne le seront jamais tant, non plus que nous autres de la Visitation, que nous n’en fassions toujours quelques-unes par ci par là, plus ou moins selon que nous serons exercées. Ce n’est pas grande chose que de voir une fille laquelle n’a rien qui la fâche ou qui l’exerce, être bien douce. Quand on me dit: Voilà une telle laquelle on ne voit jamais commettre de défaut 18, je demande incontinent : A-t-elle quelque charge ? Si l’on me dit non, je ne fais pas grande merveille de sa perfection ; car, mes chères Soeurs, il y a bien différence entre les vertus de celle-ci, et celles d’une autre laquelle sera bien exercée soit extérieurement par les contradictions ou affaires, soit intérieurement par les tentations : car la force de la vertu ne s’acquiert jamais au temps de la paix et tandis que nous ne sommes pas exercées par la tentation de son contraire. Oh ! que bien heureuse est celle qui, ayant été fort vaine étant au monde, est toujours fort travaillée de cette tentation étant en Religion ; car, au contraire que cela lui nuise, cela même 19 sera la cause qu’elle deviendra humble d’une humilité vraie et solide. Ceux qui sont fort doux tandis qu’ils n’ont point de contradictions et n’ont pas acquis cette vertu l’épée au poing, sont voirement 20 fort exemplaires

18. faute — 19. cela, loin de lui nuire — 20. à la vérité

et de bonne édification ; mais si vous venez à l’épreuve, vous les verrez incontinent remuer et témoigner que leur douceur n’était pas une vertu forte et solide, ains une vertu plutôt imaginaire que véritable.

Il y a bien de la différence entre la cessation d’un vice et avoir la vertu qui lui est contraire. Plusieurs qui semblent être fort vertueux, n’ont pourtant point les vertus, parce qu’ils ne les ont pas acquises en travaillant. Bien souvent il arrive que nos passions dorment ou demeurent assoupies, et si pendant ce temps-là nous ne faisons provision de forces pour les combattre et leur résister, quand elles viendront à se réveiller nous serons vaincus au combat. Il faut toujours demeurer humbles et ne pas croire que nous ayons les vertus, encore que nous n’y fassions pas (au moins que nous connaissions) des fautes qui leur sont contraires. Je voudrais bien que les Soeurs du voile blanc ne prissent point garde aux fautes des autres, mais qu’elles missent tant de soin à regarder celles qui sont en elles, qu’elles n’eussent pas le temps de voir celles que les professes commettent, au moins pendant le temps de leur noviciat; car après, ou sur la fin d’icelui elles seront diverties 21 de voir les leurs, d’autant que les corrections venant à cesser, les passions s’endormiront. Et puis, elles ne feront pas de grandes fautes, et par conséquent se rendront si attentives à Dieu qu’elles seront moins capables de voir celles des Soeurs professes qu’elles jugeront être bien exercées ; par ce moyen, elles auront plus de

21. empêchées

compassion des défaillantes que non pas d’étonnement de les voir faillir; ains elles les estimeront grandement bonnes, voyant que nonobstant qu’elles-mêmes aient été si imparfaites, les professes n’ont pas laissé de leur désirer le bonheur de faire la sainte Profession et de vivre le reste de leurs jours en leur compagnie.

Certes, il y a beaucoup de gens qui se trompent en ce qu’ils croient que les personnes qui font profession de la perfection ne devraient jamais broncher en des imperfections, et particulièrement les Religieuses, parce qu’il leur semble qu’il ne faut qu’entrer en Religion pour être parfait, ce qui n’est pas; car les Religions ne sont pas pour assembler 22 des personnes parfaites, mais des personnes qui aient le courage de vouloir prétendre à la perfection. La perfection n’est autre chose que d’avoir non seulement la charité, car tous ceux qui sont en grâce l’ont, mais d’avoir la ferveur de la charité, laquelle nous fait entre~ prendre non seulement l’extirpation des vices qui sont en nous, mais nous fait travailler fidèlement pour acquérir les saintes vertus qui leur sont contraires. Je vous dirai ce qui m’est arrivé assez souvent. Je demandais à ces femmes séculières qui viennent céans si elles me diraient la vérité de ce que je voulais leur demander; elles m’ayant dit qu’elles le feraient, je m’enquérais d’elles ce qu’il leur semblait des Filles de la Visitation. Incontinent, les unés me répondaient qu’elles avaient trouvé plus de bien céans qu’elles ne pensaient pas qu’il y en eût; et je bénissais

22. réunit

Dieu de cela. Les autres, à qui je faisais la même demande, me répondaient qu’il y avait bien différence de lire la Règle et de la voir pratiquer, parce que la Règle n’est que miel et sucre, c’est la douceur et perfection même, mais que l’on ne laissait pas de voir céans quelques imperfections qui étaient commises par les Soeurs; de quoi, certes, je me moquais tout bonnement de voir qu’elles pensaient que, parce que les Règles sont si parfaites, il ne se dût point commettre d’imperfections.

Mais que faut-il faire quand on voit de l’imperfection aux Supérieures aussi bien qu’aux autres ? ne s’en faut-il pas étonner? car l’on ne met pas des Supérieures imparfaites, dites-vous. — Hélas! mes chères Filles, si l’on ne voulait mettre des Supérieurs ou Supérieures qui ne fussent parfaits, il faudrait prier Dieu qu’il lui plût nous envoyer des Saints ou des Anges pour l’être, car des hommes nous n’en trouverons point. L’on cherche vraiment qu’ils ne soient pas de mauvais exemple, mais de n’avoir point d’imperfections l’on n’y prend pas garde, pourvu qu’ils aient les conditions de l’esprit qui sont nécessaires; d’autant qu’il s’en trouverait bien de plus parfaits, qui ne seraient pas tant capables d’être Supérieurs. Dites-moi, mes chères Filles, Notre-Seigneur ne nous a-t-il pas montré lui-même qu’il n’y fallait pas prendre garde, en l’élection qu’il fit de saint Pierre pour le rendre Supérieur de tous les Apôtres ? car chacun sait que saint Pierre était le plus imparfait de tous les autres, et il le montra bien, voire même après qu’il fut mis en cette charge si remarquable. Quelle faute ne fit-il pas en la Mort et Passion de son Maître, s’amusant à parler avec une chambrière n, et reniant si malheureusement son cher Seigneur qui lui avait fait tant de bien; il fit le bravache, et puis enfin il prit la fuite. Mais outre cela, dès qu’il fut confirmé en grâce par la réception du Saint-Esprit, encore fit-il une faute de telle importance, que saint Paul, écrivant aux Galates a, leur mande qu’il a résisté en face à saint Pierre parce qu’il était répréhensible, Et puis nous autres, nous nous étonnerons que nos Supérieurs fassent des fautes, après avoir vu saint Pierre être répréhensible, voire même après avoir reçu le Saint-Esprit? Et non seulement saint Pierre, mais encore saint Paul et saint Barnabé, lesquels eurent une petite dispute ensemble, parce que saint Barnabé voulait mener avec ceux qui allaient prêcher l’Evangile Jean-Marc, qui était son cousin. Saint Paul était d’opinion contraire, ne voulant pas qu’il allât avec eux; et saint Barnabé, ne voulant pas céder à la volonté de saint Paul, ils se séparèrent et allèrent prêcher l’un en une contrée et l’autre avec son cousin en une autre b Notre-Seigneur tira du bien de leur dispute ; car au lieu qu’ils n’eussent prêché qu’en un endroit de la terre, ils jetèrent la semence du saint Evangile en divers lieux.

Ne pensons pas, tant que nous serons en cette vie, de pouvoir vivre sans commettre des imperfections, voire des péchés véniels, car il ne se peut,

a. Cap. II, 11. — b. Act., XV, 37-41.

23. servante

soit que nous soyons supérieurs ou inférieurs, puisque nous sommes tous hommes, et par conséquent avons tous besoin de cette assurance, afin que nous ne nous étonnions pas de nous y voir sujets.

Notre-Seigneur nous a ordonné de dire tous les jours ces paroles qui sont au Pater: Pardonnez-nous nos offenses c; il n’y a point d’exception en cette ordonnance, parce que nous avons tous besoin de le faire. Ce n’est pas une bonne conséquence de dire : Un tel est Supérieur, donc il n’est point colère ni n’a point d’autres imperfections ; non plus que de dire: Un tel est Evêque, donc il ne dit pas de mensonge ni n’a point de vanité. — Vous vous étonnez, peut-être, de quoi venant à parler à la Supérieure elle vous dit quelque parole moins douce qu’à l’ordinaire, parce qu’elle a peut-être la tête toute pleine de soucis et affaires; votre amour-propre s’en va tout troublé, au lieu de penser que Dieu a permis cette petite sécheresse à la Supérieure pour mortifier votre amour-propre, qui recherchait que la Supérieure vous caressât un peu, recevant aimablement ce que vous lui vouliez dire. Mais enfin, il nous fâche bien de rencontrer la mortification où nous ne la cherchons pas. Hélas ! il s’en faut aller, priant Dieu pour la Supérieure, ou le bénissant de cette bien aimée contradiction. Mais en un mot, mes chères Filles, ressouvenons-nous de ces paroles du grand Apôtre saint Paul: La charité ne cherche point le mal d; il ne dit pas qu’elle ne voit point le mal, mais qu’elle ne le

[ Appendice

Venant à parler à la Supérieure elle vous dit:

Aïe! parce qu’elle a peut-être la tête toute pleine de marteaux, de pierres, de chaux, par le soin qu’elle prend de faire avancer les bâtiments ; mais ce mot qu’elle vous dit, signifie-t-il autre sinon: Que ne me laissez-vous en paix, j’ai assez d’autres choses à penser ! Elle ne dit pas tant de choses, mais elle n’en pense pas moins, ce semble à votre amour-propre, qui s’en va tout troublé, faisant ce beau discours en soi-même : Mon Dieu, quelle Supérieure ! avoir si peu de vertu qu’elle ne puisse souffrir qu’on lui parle. — O Dieu, au lieu de faire ce discours, vous feriez bien mieux de faire considération 2 ce que votre amour-propre recherchait, qui était que la Supérieure vous appelât ma chère fille, et qu’elle vous caressât un peu, recevant amiablement ce que vous lui veniez dire.

2. de penser à, de considérer ]

c. Matt., VI, 12. — d. I Cor., XIII, 5.

cherche pas; c’est-à-dire que, pour peu qu’il y ait du doute que ce qu’elle voit ne soit pas le mal même, elle ne pénètre point plus avant, ains croit tout simplement qu’il n’y avait point de mal; voulant dire que dès qu’elle le voit, elle s’en détourne, sans y penser ni s’amuser à le considérer.

Vous me dites si la Supérieure ne doit point témoigner de répugnance que les Soeurs voient ses défauts, et que c’est qu’elle doit dire quand une fille se vient accuser tout simplement à elle de quelque jugement ou pensée qui la marque d’imperfection; comme serait si quelqu’une avait pensé que la Supérieure aurait fait une correction avec passion, ce qu’elle doit faire en cette occasion ? — C’est de s’humilier et de recourir à l’amour de son abjection. Mais si la Soeur était un peu troublée en le disant, la Supérieure devrait ne faire semblant de rien et détourner ce propos, mais cacher néanmoins l’abjection dans son coeur; car il faut bien prendre garde aux détours de notre amour-propre, pour nous faire perdre l’occasion de voir que nous sommes imparfaits et de nous humilier. Si bien l’on retranche l’acte d’humilité extérieur, crainte de fâcher la pauvre Soeur qui l’est déjà assez d’avoir eu cette pensée, il ne faut pas laisser de le faire intérieurement. Mais si, au contraire, la Soeur n’était point troublée en s’accusant, je trouverais bien bon que la Supérieure avouât librement qu’elle a failli, s’il est vrai; car si le jugement est faux, il est bon qu’elle le dise avec humilité, réservant toujours néanmoins

24. aimablement

précieusement l’abjection qui lui en revient de quoi on la juge défaillante.

Voyez-vous, cette petite vertu de l’amour de notre abjection ne doit jamais s’éloigner de notre coeur d’un pas, parce que nous en avons besoin à toute heure, pour avancés que nous soyons à la perfection, d’autant, comme nous avons dit, que nos passions renaissent, voire quelquefois après avoir vécu longuement en la Religion et après avoir fait un grand progrès en la perfection; ainsi qu’il se vit en un Religieux de saint Pacôme, nommé Sylvain, lequel étant au monde était un bateleur et comédien de profession. S’étant converti et fait Religieux, il passa l’année de sa probation, voire plusieurs autres après, avec une mortification fort exemplaire, sans que l’on le vit jamais faire aucun acte de son premier métier. Vingt ans après, il pensa qu’il pouvait bien faire quelques badineries sous le prétexte de récréer les Frères, cuidant 25 que ses passions fussent déjà tellement mortifiées qu’elles n’eussent pas assez de pouvoir pour le faire passer au-delà d’une simple récréation. Mais le pauvre homme fut bien trompé, car la passion de la joie ressuscita tellement, qu’après les badineries il parvint aux dissolutions, de sorte que l’on se résolut de le chasser du Monastère; ce qu’on eût fait sans un des frères Religieux, lequel se rendit pleige 26 pour Sylvain, promettant qu’il s’amenderait, ce qui arriva, et fut depuis un grand Saint. Voilà donc, mes chères Soeurs, comme il ne se faut jamais oublier 27 de ce que nous avons été, afin que nous ne devenions pires,

25. pensant, croyant — 26. caution — 27. perdre le souvenir

et ne pas penser que nous soyons parfaits quand nous ne commettons pas beaucoup de lourdes fautes.

Il faut aussi prendre bien garde de ne nous pas étonner si nous avons des passions, car nous n’en serons jamais exempts tandis que nous serons en cette vie ; ces ermites qui voulurent dire le contraire furent censurés par le sacré Concile, et leur opinion condamnée et tenue pour une erreur. Nous ferons donc toujours quelques fautes, mais il faut faire en sorte qu’elles soient rares et qu’il ne s’en voie que deux en cinquante ans, ainsi qu’il ne s’en vit que deux en autant de temps que vécurent les Apôtres après qu’ils eurent reçu le Saint-Esprit. Encore qu’il s’en verrait trois ou quatre, voire sept ou huit en une si grande suite d’années, il ne s’en faudrait pas fâcher ni perdre courage, ains prendre haleine et se fortifier pour mieux faire.

Disons encore ce mot pour la Supérieure. Comme les Soeurs ne doivent pas s’étonner de quoi la Supérieure commet des imperfections, ou bien la Maîtresse des Novices (puisque saint Pierre, tout Pasteur qu’il était de la sainte Eglise et Supérieur universel de tous les chrétiens, tomba bien en défaut et tel qu’il en mérita la correction, ainsi que dit saint Paul e), de même elles ne doivent pas témoigner de l’étonnement que l’on voie leurs défauts, et que ceux de la Directrice soient remarqués par les Novices et ceux de la Supérieure par toutes les Soeurs; mais l’une et l’autre doivent observer la douceur et l’humilité avec laquelle

e. Ubi supra, p. 363.

saint Pierre reçut la correction que lui fit saint Paul, nonobstant qu’il fût son Supérieur. L’on ne sait ce qui est plus considérable, ou la force du courage de saint Paul à le reprendre, ou bien l’humilité avec laquelle il se soumit à la correction qui lui était faite, voire pour une chose en laquelle il pensait bien faire et avait une fort bonne intention. Passons outre.

Vous demandez s’il arrivait qu’une Supérieure eût tant d’inclination de complaire aux personnes séculières, sous le prétexte de leur profiter, qu’elle en laissât le soin particulier qu’elle doit avoir des filles qui sont en sa charge, ou bien qu’elle n’eût pas assez de temps pour faire ce qui est des affaires de la Maison à cause qu’elle demeurerait trop longuement au parloir, si elle ne serait pas obligée de retrancher cette affection qu’elle aurait de complaire aux séculiers, encore que son intention fût bonne ? — Je vous dirai à 28 cela que les Supérieures sont de certaines personnes lesquelles sont pour le profit non seulement de ceux de dedans, mais encore de ceux de dehors; il faut qu’elles soient grandement affables avec les séculiers afin de leur profiter, et doivent de bon coeur leur donner une partie de leur temps. Mais quelle pensez-vous que doit être cette partie ? Ce doit être la douzième, les autres restant pour être employées dans la Maison au soin de leur famille. Les abeilles sortent bien voirement de leur ruche, mais ce n’est que par nécessité ou utilité, et demeurent fort peu au dehors 29 et principalement le roi des abeilles, il ne sort que fort rarement, comme

28. sur — 29. dehors

quand il se fait un essaim, qu’il est tout environné de son petit peuple. La Religion, c’est-à-dire la Congrégation, est une ruche mystique toute pleine d’abeilles célestes, lesquelles sont assemblées pour ménager le miel des saintes vertus, et pour cela, il faut que la Supérieure, qui est entre elles comme leur roi, soit soigneuse de les tenir de près pour leur apprendre la façon de les acquérir et conserver. Mais néanmoins, si ne faut-il pas qu’elle manque pour cela de converser avec les personnes séculières, quand la nécessité ou la charité le requiert; par exemple, avec quelque dame mondaine, laquelle désirera peut-être de se convertir, quittant la vanité pour suivre la vérité et dévotion; pour ce, elle aura beaucoup 30 besoin de l’assistance de la Supérieure pour lui donner plusieurs avis et conseils qui lui sont nécessaires. Mais hors de la nécessité ou charité, il faut que la Supérieure soit courte avec les séculiers. Je dis la nécessité, d’autant qu’il y a certaines personnes de grand respect, lesquelles il ne faudrait pas mécontenter.

Mais quant à ce point que vous alléguez, que la Supérieure demeure longuement au parloir à cause du soin qu’elle a d’acquérir des amis pour la Congrégation, oh ! certes, il n’est pas tant besoin de cela comme l’on penserait bien; car si elle se tient dedans pour bien faire ce qui est de sa charge, elle ne doit point douter que Notre-Seigneur ne pourvoie assez la Congrégation des amis qui lui sont nécessaires. — Il lui fâche de rompre compagnie quand l’on sonne les Offices

30. bien

pour y aller, de crainte qu’elle a de mécontenter ceux avec qui elle parle au parloir. — Il ne faut pas être si tendre, car si ce n’est des personnes de grand respect, ou bien qui ne viennent que fort rarement ou qui sont de loin, il ne faut pas quitter les Offices ni l’oraison, si la charité ne le requiert absolument. Quant aux visites ordinaires des personnes desquelles on se peut librement 31 dispenser, il faut dire que notre Mère est à l’oraison ou à l’Office; s’il leur plaît d’attendre ou de revenir. Et, si je ne me trompe, la Supérieure qui saura que si elle perd le temps de dire l’Office ou de faire l’oraison avec les autres, il faudra qu’elle reprenne le temps de dire l’Office et de faire l’oraison selon que sa commodité le lui pourra permettre, elle se rendra assez soigneuse de ne pas perdre le temps que la Communauté y emploie, pour des choses non nécessaires. Et ceci, il le faut observer, non seulement la Supérieure, mais toutes les Soeurs, de ne point manquer d’assister aux Offices et à l’oraison tant qu’il se peut ; mais s’il arrive que pour quelque grande nécessité on le fasse, que néanmoins l’on reprenne du temps après pour faire l’oraison, tant qu’il se pourra bonnement; car de dire l’Office, nul ne doute que l’on n’y soit obligé.

Or, pour le regard de 32 cette question, qui est si l’on ne doit pas toujours faire quelques petites particularités à la Supérieure de plus qu’aux autres Soeurs, tant au vêtir qu’au manger, elle sera tôt résolue ; car en un mot je vous dis que non en façon quelconque, si ce n’est de la

31. facilement — 32. pour ce qui concerne, touchant

nécessité, comme l’on fait à chacune des Soeurs.— Dites-vous s’il ne faut pas qu’elle ait une chaire 33 tout partout 34 ? — Non certes, il ne le faut pas, si ce n’est au choeur et au Chapitre; et en cette chaire, jamais l’Assistante ne s’y doit mettre, bien qu’en toutes choses l’on lui doive du respect comme à la Supérieure (s’entend en son absence). Au réfectoire même il n’en faut point, ains seulement un siège comme aux autres; bien que partout on la doive regarder comme une personne particulière et à laquelle on doit porter très particulier respect, si ne faut-il pas qu’elle soit singulière en aucune chose que le moins qu’il se pourra. L’on excepte pourtant toujours la nécessité comme serait si elle était bien vieille, car alors il serait permis que l’on lui donnât une chaire pour son soulagement. Il faut éviter soigneusement tout ce qui nous fait paraître quelque chose au-dessus des autres, je veux dire suréminent et remarquable. La Supérieure doit être reconnue et remarquée par ses vertus et non par ces singularités non nécessaires, spécialement entre nous autres de la Visitation qui voulons faire une profession particulière d’une grande simplicité. Ces honneurs sont bons pour ces Maisons religieuses où l’on appelle Madame, la Supérieure, mais pour nous autres il ne faut rien de tout cela.

Qu’y a-t-il plus à dire ? — Comment il faut faire pour bien conserver l’esprit de la Visitation et empêcher qu’il ne se dissipe ? — L’unique moyen est de le tenir fermé 35 et enclos 36 dans l’observance des Règles. — Mais vous dites qu’il

33. chaise — 34. partout — 35. renfermé — 36. clos

y en a qui sont tellement jalouses de cet esprit qu’elles ne voudraient point le communiquer hors de la Maison.— Il y a de la superfluité en cette jalousie, laquelle il faut retrancher; car à quel propos, je vous prie, vouloir céler au prochain ce qui lui peut profiter? Je ne suis pas de cette opinion, car je voudrais que tout le bien qui est en la Visitation fût reconnu et su d’un chacun; et pour cela, j’ai été toujours de cet avis qu’il serait bon de faire imprimer les Règles et Constitutions, afin que plusieurs, les voyant, en pussent tirer quelque utilité. Plût à Dieu, mes chères Soeurs, qu’il se trouvât beaucoup de gens qui les voulussent pratiquer, voire même des hommes! l’on verrait bientôt un grand changement en eux, qui réussirait 37 à la gloire de Dieu et au salut de leurs âmes. Soyez grandement soigneuses de conserver l’esprit de la Visitation, mais non pas en sorte que ce soin vous empêche de le communiquer charitablement et avec simplicité au prochain, à chacun selon sa capacité; et ne craignez pas qu’il se dissipe par cette communication, car la charité ne gâte jamais rien, ains elle perfectionne toutes choses.

37. tournerait

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DIX-HUITIÈME ENTRETIEN

DE CE QU’IL FAUT OBSERVER QUAND ON TIRE LES VOIX POUR LA RÉCEPTION [A L’HABIT] OU PROFESSION DES SOEURS

Il y a fort longtemps que quelques Soeurs me firent une question par laquelle elles me demandaient quelle méthode et quel motif il fallait avoir pour donner sa voix, tant aux filles que l’on reçoit au Noviciat qu’à celles que l’on veut admettre à la Profession. Et bien que la question soit ancienne, pour y avoir 1 longtemps qu’elle m’a été faite, je n’y ai toutefois guère pensé et suis toujours demeuré votre débiteur jusques à maintenant que j’y répondrai, disant que le motif que l’on doit avoir pour donner sa voix consiste en deux points. Le premier est qu’il faut que ce soit à des personnes bien appelées de Dieu; le second, qu’elles aient les conditions requises pour votre manière de vie.

Or, je fais ici ce discours, parce qu’il m’a semblé plus à propos de traiter de ce sujet par forme d’entretien et colloque familier 2 que d’en faire un sermon; d’autant qu’en cette façon, cette matière se pourra traiter plus librement et familièrement. Et quant à la première partie, les Novices y auront leur part ; mais pour la seconde, elles auront patience jusques à l’année qui vient, que nous la redirons s’il en est besoin.

1. parce qu’il y a — 2. conférence familière

Or donc, quant à ce premier point, qu’il faut qu’une fille soit bien appelée de Dieu pour être reçue en Religion, quand je parle de cet appel et vocation, il ne faut pas penser que j’entende parler des vocations générales, telle qu’est celle par laquelle Notre-Seigneur appelle tous les hommes au christianisme; ni encore de ces paroles si redoutables qui sont en l’Evangile a: Plusieurs sont appelés, mais peu sont élus. Dieu appelle tous les hommes à être chrétiens parce qu’il désire de donner à tous la vie éternelle b; mais pour cela tous ne viennent pas, quoique tous soient invités, et partant peu sont élus. C’est-à-dire, il y en a quelques-uns qui correspondent et suivent l’attrait de Dieu, mais peu viennent, en comparaison des appelés. Ce premier point est bien général et bien redoutable.

Mais parlons plus en particulier de ces vocations. Plusieurs sont bien appelés de Dieu en la Religion, et néanmoins il y en a encore peu d’élus, c’est-à-dire il y en a peu de ceux-là qui maintiennent et conservent leur vocation. Ceux-ci sont bien appelés, mais quoiqu’ils aient bien commencé, ils ne sont toutefois pas fidèles à correspondre à la grâce ni à persévérer à faire ce qui peut conserver leur vocation et la rendre bonne et assurée. Il y en a d’autres qui n’étant point bien appelés, néanmoins étant venus, ils ont été élus, et leur vocation a été bonifiée et ratifiée de Dieu ; et ceci est un autre point. D’autres viennent par dépit et ennui en Religion, et quoiqu’il semble que ces vocations ne soient point bonnes, on en

a. Matt., XX, 16 ; XXII, 14. — b. I Tim., II, 4.

a néanmoins vu qui, y étant ainsi entrés, ont été des choisis et élus; et c’est encore un autre point. Nous mettrons tous ces points les uns sur les autres, et tâcherons de les tous reconnaître, pour voir et trouver la bonne vocation. Plusieurs sont encore incités d’entrer 3 en Religion par quelque désastre et infortune qu’ils ont eu au 4 monde; d’autres, par le défaut de la 5 santé, ou beauté corporelle, desquels souventes fois la vocation est très bonne, et bien qu’ils aient un motif qui de soi n’est pas bon, néanmoins Dieu s’en sert pour appeler telles personnes à la Religion. Enfin ce sont des choses inscrutables que les voies de Dieu c, et une chose admirable, belle et aimable que la variété des vocations et des moyens desquels Dieu se sert pour appeler ses créatures, lesquels doivent être honorés et révérés par nous autres mortels.

Vous voyez donc combien c’est une chose grande et bien difficile que de reconnaître une bonne vocation; néanmoins, c’est la première chose qui est requise pour donner sa voix, de savoir si cette fille proposée est bien appelée et si sa vocation est bonne. Comment donc, y ayant une si grande variété de vocations et de si différents motifs, pourrons-nous reconnaître les bonnes d’avec les mauvaises, et comment est-ce que l’on pourra faire pour n’être pas trompés ? Oh ! certes, il est vrai que c’est une chose de grande importance que celle-ci et laquelle est bien difficile néanmoins elle ne l’est pas tant que nous soyons entièrement frustrés des moyens de reconnaître

e. Rom., XI, 33

3. invités à entrer — 4. dans le — 5. manque de

quand une vocation est bonne. Or, entre plusieurs que je pourrais alléguer, je dirai celui-ci comme le meilleur de tous: que la bonne vocation n’est autre chose qu’une volonté ferme et constante qu’a la personne appelée, de vouloir servir Dieu en la manière et au lieu auquel la divine Majesté l’appelle; et cela est la meilleure marque que l’on puisse avoir pour reconnaître quand une vocation est bonne.

Mais remarquez que, quand je dis une volonté ferme et constante de vouloir servir Dieu en la manière et au lieu où Dieu l’appelle, je ne dis pas qu’elle fasse, dès le commencement, tout ce qu’il faut faire en sa vocation avec une fermeté et constance si grande qu’elle soit exempte de toute répugnance, difficulté ou dégoût en ce qui est de sa vocation. Non, je ne dis pas cela, ni moins que cette fermeté et constance soit telle qu’elle la rende exempte de faire des fautes, ni si ferme qu’elle ne vienne jamais à chanceler ni varier en l’entreprise qu’elle a faite de pratiquer les moyens qui la peuvent conduire à la perfection. Oh ! non, certes, ce n’est pas cela que je veux dire, car tout homme est sujet à telle passion, changement et vicissitude, et tel aimera aujourd’hui une chose qui ne l’aimera pas demain; un jour ne ressemble jamais à l’autre. Tel aimera aujourd’hui l’humilité et dira que c’est une aimable vertu, que c’est la plus belle et la plus nécessaire de toutes, et en ce temps-là voudrait employer toutes ses forces pour l’acquérir; et le lendemain en sera dégoûté, ou bien ne la prisera ni estimera pas tant qu’il faisait hier. L’on dira bien que c’est une grande vertu, mais bien qu’elle soit grande, si n’est-elle pas la plus aimable de toutes à cause qu’il faut tant de peine pour l’acquérir que c’est pitié, et puis, après cela, encore n’en a-t-on point ou peu. Voyez combien nous sommes variables et sujets à l’inconstance !. Ce n’est donc pas parmi ces divers mouvements et accidents qu’il faut juger de la fermeté et constance de la volonté au bien que l’on a une fois embrassé; mais oui bien si parmi cette variété de divers mouvements et accidents la volonté demeure ferme à ne point quitter le bien qu’elle a une fois embrassé; encore qu’elle sente le dégoût ou le refroidissement en l’amour de l’humilité, elle ne laisse pas pour cela de se servir et user des moyens qu’elle sait ou qui lui sont marqués pour l’acquérir. C’est en cela que nous voyons la constance de la volonté, tellement 8 que, pour avoir une marque d’une bonne vocation, il ne faut point une constance sensible, mais qui soit en la partie supérieure de l’esprit, et qu’elle soit effective.

Il n’est pas requis pour savoir si Dieu veut que nous soyons Religieux ou Religieuses, que sa divine Majesté nous parle sensiblement, ou nous envoie du Ciel quelque Ange pour nous signifier sa volonté; ni moins est-il besoin d’avoir des révélations pour ce sujet. Il ne faut non plus l’examen de dix ou douze docteurs de la Sorbonne pour examiner si l’inspiration est bonne ou mauvaise, s’il la faut suivre ou non ; mais il faut bien cultiver et correspondre au premier mouvement, et puis 7 ne se faut point mettre en peine s’il

6. de sorte — 7. il

vient des dégoûts et des refroidissements touchant cela ; car si l’on tâche de tenir toujours sa volonté bien ferme à vouloir rechercher le bien qui nous est montré, Dieu ne manquera pas de faire réussir 8 le tout à sa gloire. Or, quand je dis ceci, je ne parle pas seulement pour nous autres, mais pour les filles qui sont encore au monde, desquelles certes on doit avoir de la jalousie et du soin de leur 9 aider parmi leurs bons désirs. Quand elles ont le premier mouvement un peu fort, rien ne leur est difficile, il leur semble qu’elles franchiraient toutes les difficultés; mais quand elles viennent 10 à sentir quelques vicissitudes, et que ces sentiments ne sont plus si sensibles en la partie inférieure, il leur semble aussi que tout soit perdu et qu’il faille tout quitter: car l’on veut lors, et puis l’on ne veut pas. Ce que l’on sent alors n’est pas suffisant pour faire quitter le monde. — Je le voudrais bien, disent-elles, mais je ne sais pas si c’est la volonté de Dieu que je sois Religieuse, d’autant que l’inspiration que je sens à cette heure ne me semble pas assez forte. Il est bien vrai que je l’ai eue plus forte que maintenant, mais comme elle n’est pas de durée, cela me fait douter qu’elle ne soit pas bonne. J’en ai ouï parler à mes père et mère, ou bien à quelque autre je ne sais où, et ainsi l’envie m’en est venue, mais cela s’est 11 aussitôt passé ; ce qui me fait croire que telle inspiration n’est pas de Dieu. —Enfin il faut faire mille examens pour connaître si elles suivront cette inspiration.

Certes, quand je rencontre telles âmes, je ne

8. tourner — 9. pour les — 10. commencent.— 11. est

m’étonne point de leurs dégoûts et refroidissements, ni moins crois-je que pour iceux leur vocation en soit moins bonne ; mais il faut seulement en cela avoir soin de les aider en leur apprenant à ne se point étonner de ces changements et vicissitudes, mais les encourager à demeurer fermes parmi iceux. — Et bien, leur faut-il dire, cela n’est rien ; si bien vous avez été persuadée à vous faire Religieuse par vos parents ou par qui que ce soit, dites-moi, n’avez-vous pas senti l’inspiration ou mouvement dans votre coeur pour la recherche d’un si grand bien? — Oui, disent-elles, il est bien vrai ; mais cela s’est aussitôt passé. — Oui bien, peut-être, la force de ce sentiment, mais non pas en telle sorte qu’il ne vous en soit demeuré aucune affection pour cela, puisque vous dites que vous sentez toujours je ne sais quoi qui vous attire de ce côté-là. Et ce qui me met en peine, dites-vous, c’est que cet attrait ne vous semble pas assez fort pour une telle résolution. — Or je réponds à ces sortes de gens : Ne vous mettez pas en peine de ce sentiment sensible, ne l’examinez pas tant; contentez-vous de la constance de votre volonté, laquelle parmi tout cela ne perd point son premier dessein ou l’affection d’icelui; soyez seulement soigneuses de le bien cultiver et de bien correspondre à ce premier mouvement. Ne vous souciez point de quel côté il vient, car Dieu a plusieurs moyens d’appeler ses serviteurs ou servantes à son service ; il ne se sert pas seulement de la prédication qui, comme une divine semence, est jetée en la terre de nos coeurs par la bouche des prédicateurs. Il est vrai que l’on se sert de ce moyen ici plus que de nul autre pour la conversion des hérétiques et infidèles. Et plusieurs ont été touchés, par le moyen des prédicateurs, non seulement à se faire chrétiens, mais aussi ont été appelés de Dieu à des vocations particulières : comme fut saint Nicolas de Tolentin, lequel étant en un sermon d’un bon Père qui prêchait le martyre de saint Etienne, et oyant dire que saint Etienne vit les cieux ouverts et le Fils de Dieu assis à la dextre 12 de son Père d, il fut tellement touché qu’il se résolut 13 à cet instant-là de quitter le monde; et depuis ce moment il n’eut point de repos qu’il ne se fût fait Religieux; ce qu’il fit après avoir déclaré son dessein, et étant reçu, il devint un si bon Religieux que, comme tel, il vécut et mourut saintement. Les exemples de ceux qui ont été appelés de Dieu comme lui par la prédication sont presque innombrables.

D’autres ont été touchés par la lecture des borts livres; d’autres pour avoir ouï lire des paroles sacrées de l’Evangile, comme saint François et saint Antoine, lesquels oyant dire ces paroles : Va, vends tout ce que tu as et le donne aux pauvres, et me suis e; ou bien : Quiconque veut venir après moi, qu’il renonce à soi-même, prenne sa croix et me suive f, et plusieurs autres, quittèrent tout, et firent avec un courage admirable ce que Notre-Seigneur leur commandait par la lecture.

Combien y en a t-il qui ont été appelés de Dieu

d. Act., VII, 55. — e. Matt., XIX, 21. — f. Ibid., XVI, 24 ; Luc., IX, 23.

12. droite — 13. résolut

par le moyen de la lecture des bons livres ? Certes, c’est une chose innombrable. Vous savez que deux gentilshommes, lisant la Vie de saint Antoine, furent tellement touchés de Dieu, qu’ils quittèrent à cet instant le service de l’empereur de la terre pour servir le Dieu du Ciel. Entre tous les livres, la grande Guide des pécheurs, de Grenade, a servi à plusieurs pour leur faire faire 14 une forte détermination de quitter le monde et de se rendre Religieux, ainsi que plusieurs m’ont assuré ; aussi est-ce un livre excellent que celui-ci, où l’on remarque les traits les plus admirables et les plus pénétrants qui se puissent dire. .J’ai ouï raconter à des Religieux, comme plusieurs personnes avaient été touchées de Dieu de quitter le monde en lisant ce livre; et moi, j’ai parlé à plusieurs qui m’ont assuré qu’elles avaient reçu leur vocation en le lisant.

Vous avez sans doute lu la Vie du bienheureux Père saint Ignace de Loyola, Fondateur et premier Père des Jésuites : il fut touché de Dieu par la lecture des bons livres. Il était gentilhomme de fort bon lieu, brave selon le monde et grand guerrier. Le commencement de sa conversion fut par un désastre qui lui arriva: un coup d’arquebuse lui vint atteindre la cuisse et la lui rompit, tellement qu’il le fallut emporter en son logis pour le panser. Etant tout ennuyé pour se voir ainsi réduit, il demanda des livres de guerre pour se divertir. Mais on lui apporta la Fleur des Saints, non point celle qu’a fait le Père Ribadeneira, car il n’était pas encore né, mais d’autres Fleurs

14. prendre

qui étaient jà 15 alors ; et en les lisant, il fut touché de telle sorte qu’il quitta tout et se résolut d’être soldat de Jésus-Christ. Il fit cette résolution 16 si efficace qu’il ne se donna point de repos qu’il ne l’eût mise à exécution, et a été un grand serviteur de Dieu.

Il y en a d’autres qui ont été touchés par des ennuis et désastres qui leur sont venus 17, ce qui les a fait dépiter contre le monde à cause qu’il s’était moqué d’eux ou les avait trompés; et eux, fâchés d’avoir reçu un tel affront et fâcherie, l’ont quitté comme par dépit. Notre-Seigneur s’est souvent servi de tels moyens pour appeler plusieurs personnes à son service, qu’il n’eût pu avoir en autre façon. Car, combien que Dieu soit tout-puissant et puisse tout ce qu’il veut, si est-ce qu’il ne veut point nous ôter la liberté qu’il nous a une fois donnée; et quand il nous appelle en son service, il veut que ce soit de notre bon gré et non par force ni par contrainte. Car si bien ceux-ci viennent à Dieu comme dépités contre le monde qui les a fâchés, ou bien à cause de quelques travaux 18 ou afflictions qui les tourmentent, si ne laissent-ils pas pour cela de se donner à Dieu d’une franche liberté; et certes, souventes fois telles personnes ont bien réussi et ont été de grands serviteurs de Dieu, même quelquefois plus grands que ceux qui y sont entrés par des motifs plus apparents.

Vous aurez peut-être lu ce que raconte Platus, d’un gentilhomme, brave 19 selon le monde,

15. existaient déjà —16. il prit cette résolution d’une manière —17. arrivés — 18. peines, souffrances — 19. accompli

lequel étant un jour bien paré et frisé, sur un cheval bien empanaché, ne mettait son soin que de plaire aux dames qu’il muguettait; et comme il bravait, voilà que son cheval le passa chevalier, et le renversa par terre au milieu de la rue dans un monceau de boue, dont il sortit tout sale et crotté. Ce pauvre jeune homme fut si honteux et confus, que, tout en colère, il se résolut à cet instant de se faire Religieux, disant : Ah ! traître monde, tu t’es moqué de moi, mais je me moquerai aussi de toi; tu m’as joué d’un trait, mais je t’en jouerai bien d’un autre, car je n’aurai jamais part avec toi : dès cette heure je me résous fermement de me faire Religieux. Et de fait, il fut reçu en Religion où il vécut fort saintement; et néanmoins sa vocation venait d’un dépit.

Il y en a eu d’autres desquels les motifs ont été encore plus mauvais que celui-ci; car j’ai ouï raconter à un Capucin une chose qui est arrivée de notre temps, c’est pourquoi je suis bien aise de la dire. Ce bon Père donc me dit en parlant des vocations, qu’un gentilhomme, brave d’esprit et de corps et de fort bon lieu, voyant passer un jour des Pères de leur Ordre, se prit à dire à des jeunes seigneurs, ses compagnons, qui étaient avec lui : Il me prend envie de savoir comme vivent ces pieds déchaux 20, et pour cela, de me rendre parmi eux, non point à dessein d’y toujours demeurer, ains seulement pour trois semaines ou un mois, pour remarquer tout ce qu’ils font, afin de m’en rire et 21 moquer par après avec vous autres. Ayant fait ainsi son complot, il poursuit

20. déchaussés — 21. d’en rire et m’en

fort et ferme son entreprise, si bien que là 22 à quelque temps il fut reçu. Mais la divine Providence qui s’était servie de ce moyen pour le retirer du monde, bonifia et rectifia sa vocation en convertissant sa fin et son intention, de mauvaise qu’elle était en bonne. Certes, son intention était très mauvaise; car qu’est-ce, je vous prie, entrer en Religion pour voir ce que l’on y fait, à dessein d’en sortir pour s’en rire et moquer avec ses compagnons? C’était à la vérité une très mauvaise fin, si Dieu ne l’eût changée ; ce qu’il fit, car ce jeune gentilhomme en pensant prendre les autres fut pris lui-même; n’ayant passé que peu de jours en la Religion où il était entré, il fut soudain tout à fait changé, persévéra fidèlement en sa vocation, et depuis a été un grand serviteur de Dieu.

Voici encore un exemple qui est de notre âge 23. Le Révérend Père Général des Feuillants, qui certes a été un grand serviteur de Dieu et un homme de grande sainteté (lequel j’ai connu et ai ouï de ses prédications), entra néanmoins au service de Dieu pour une fin qui n’était point tant bonne, car il semblait que c’était plutôt pour chercher l’honneur et sa commodité 24 que pour y être appelé de Dieu ; il acheta son abbaye, ou bien son père l’acheta pour lui. Et cependant, sa vocation fut tellement bonifiée et rectifiée de Dieu, et il a tellement réformé sa vie, qu’il a été un miroir de vertu; c’est lui qui a réformé les Feuillants et les a remis en leur première perfection.

22. de là — 23. temps — 24. son avantage

Il y en a d’autres, ainsi que nous avons dit tantôt, de qui la vocation n’est de soi pas meilleure que celle-ci. Ce sont ceux qui vont en Religion à cause de quelque défaut corporel ou naturel, comme pour être boiteux, borgnes, ou pour être laids et tels autres défauts; et, ce qui semble encore pire, c’est qu’ils y sont portés par leurs parents, lesquels trop souvent, quand ils ont des enfants qui ont ces défauts que nous venons de dire ou quelques autres, les laissent au coin du feu, disant: Ils ne sont pas bons pour le monde, il les faut mettre en Religion ; ce sera autant de décharge pour notre maison. Sur cela, ils se mettent en peine de leur trouver des bénéfices. Les enfants, parce que c’est leur père qui prend soin d’eux, se laissent conduire où l’on veut, sous l’espérance de vivre du bien de l’autel. —D’autres ont une grande quantité d’enfants: Et bien, disent-ils, il faut décharger la maison, envoyant les cadets en Religion, afin que les aînés aient tout et qu’ils puissent paraître au monde; ceux-là seront bons pour être de l’Eglise, ils vivront trop bien au coin de l’autel. Mais bien souvent Dieu fait voir la grandeur de sa clémence et miséricorde, en se servant de ces fins et intentions, qui d’elles-mêmes ne sont nullement bonnes, pour faire de telles personnes de grands serviteurs de sa divine Majesté, laquelle se fait voir en ceci très admirable.

Ainsi ce divin Artisan se plaît à faire de beaux édifices avec des bois fort tortus et qui n’ont nulle apparence d’être propres à chose du monde. Et tout ainsi qu’une personne qui ne sait que c’est de la menuiserie, voyant quelque bois tout tortu en la boutique d’un menuisier, s’étonnerait d’entendre dire que d’icelui l’on puisse faire quelque beau chef-d’oeuvre (car, dirait-il, si cela est comme vous dites, combien de fois faudra-t-il passer le rabot par dessus, avant que d’en pouvoir faire un tel ouvrage), ainsi la divine Providence fait pour l’ordinaire de beaux chefs-d’oeuvre avec des bois tortus; et en somme fait entrer en son festin les boiteux et les aveugles g, pour nous faire voir qu’il ne sert de rien d’avoir deux yeux et deux jambes pour aller en Paradis; qu’il vaut mieux aller au Ciel avec une jambe, un oeil ou un bras, que d’en avoir deux et se perdre h. O Dieu, c’est sans nulle comparaison ! Or, telles sortes de gens étant venus ainsi en Religion, ont souvent fait de grands fruits et persévéré fidèlement en leur vocation.

Il y en a eu d’autres qui ont été bien appelés, qui néanmoins n’ont pas persévéré; ains, après avoir demeuré 25 quelque temps, ils ont tout quitté. Et de ceci nous avons l’exemple de Judas, lequel nous ne pouvons douter qu’il ne fût bien appelé; car Notre-Seigneur le choisit et l’appela à l’apostolat de sa propre bouche quand il dit : Je vous ai choisis, ce n’est pas vous qui m’avez choisi i, car personne ne peut aller à Dieu s’il n’est appelé de lui J. Tirez-moi, dit l’Epouse, et je courrai après l’odeur de vos parfums k; par lesquelles paroles elle montre qu’il faut qu’elle soit tirée pour

g. Luc., XXV, 21. — h. Matt., XVIII, 8, 9 ; Marc. IX, 42. — 1. Joan., XV, 16.— j. Ibid., VI, 44, 66. — k. Cant., I, 3.

25. y être demeurés

courir. Et certes, quand Notre-Seigneur dit à ses Apôtres qu’il les a choisis, il ne fait nulle exception, ains. il parle de Judas aussi bien que des autres. Donc ,il était bien appelé; Notre-Seigneur ne se pouvait tromper en le choisissant, car il avait le discernement des esprits. D’où vient donc qu’étant si bien appelé, il ne persévéra pas en sa vocation ? Oh! voyez-vous, c’est qu’il abusa de sa liberté, et ne se voulut pas servir des moyens que Dieu lui donnait pour ce sujet; mais au lieu de les embrasser et en user à son profit, il fit tout le contraire, en abusant et les rejetant; et quant et quant il se perdit. Car c’est une chose certaine que quand Dieu appelle quelqu’un à quelque vocation, il s’oblige, par conséquent, par sa prudence et Providence divine, de lui fournir toutes les conditions requises pour se rendre parfait en sa vocation. Quand il appelle quelqu’un au christianisme, il s’oblige de lui fournir tout ce qui est requis pour être bon chrétien; tout de même, quand il appelle quelqu’un pour être prêtre ou évêque, il s’oblige aussi de lui fournir tous les moyens nécessaires à sa charge; et quand il appelle quelqu’un pour être Religieux ou Religieuse, il leur promet à même temps de leur donner les moyens requis pour être parfaits en cette vocation.

Or, quand je dis que Notre-Seigneur s’oblige, il ne faudrait pas penser que ce soit nous qui l’ayons obligé à ce faire en nous faisant Religieuses, car on ne saurait l’obliger comme nous nous obligeons les uns les autres ; mais Dieu s’oblige soi-même par soi-même, poussé et provoqué à ce faire par les entrailles de son infinie bonté et miséricorde l ; tellement que, me faisant Religieux, Notre-Seigneur s’est obligé de me fournir tout ce qu’il faut que j’aie pour être bon Religieux, non point par devoir, mais par sa miséricorde et infinie Providence; tout ainsi que quand un roi lève des soldats pour faire la guerre, sa prudence et prévoyance veut qu’il prépare des armes pour ses soldats, car quelle apparence y a-t-il de les envoyer combattre sans armes ? Que s’il ne le fait, il est taxé d’une grande imprudence, d’autant qu’ils le sont allés trouver sous l’espérance qu’il les fournirait de 26 toutes les armes propres à faire leurs fonctions. Mais trouvant que le prince n’a point pensé aux armes et aux munitions qui sont requises à une telle entreprise, il est soudain jugé digne de risée.

Or, la divine Providence ne manque jamais de soin ni de prudence touchant ceci; et pour nous le mieux faire croire, elle s’y est obligée, en sorte qu’il ne faut jamais entrer en doute qu’il y ait de sa faute quand nous ne réussissons pas bien. Mais remarquez que quand je dis que Dieu s’est obligé à fournir les aides requises 27 ceux qu’il appelle en quelque vocation, je n’entends pas de dire qu’il ne les donne qu’à ceux à qui il les a promises 28. Oh ! non, car je me tromperais, d’autant que souvent il les a données et les donne encore à ceux à qui il ne les a pas promises et auxquels il ne s’est point obligé. Par exemple: voilà un homme que Djeu n’a pas appelé

I. Luc., I, 78.

26. leur fournirait — 27. l’aide requis, les secours requis — 28. promis

pour être prêtre ni évêque, et qui néanmoins, sachant qu’il y a quelque bénéfice ou un évêché vacant, il se met à courir la poste et emploie tous ceux qu’il sait avoir du crédit à la cour pour l’obtenir du roi; et enfin, par la faveur de plusieurs personnes, il est fait et créé évêque. Or, Dieu ne l’a pas appelé pour l’être, et partant il ne s’est pas obligé de lui donner les conditions requises pour être bon évêque ; aussi ne les donne-t-il pas toujours. Pourtant, la libéralité de Notre-Seigneur est telle et si grande, qu’il ne laisse pas pour cela quelquefois de les donner comme s’il s’y était obligé; mais à ceux qu’il a choisis, il ne manque jamais. Et ce que je dis d’un évêque, je le dis de toutes sortes de vocations quelles qu’elles soient.

Il y a encore une chose à remarquer, qui est que Dieu ne s’est pas obligé à donner toutes les conditions requises tout à coup 29, ni les rendre parfaits en leur vocation en un instant. L’on se tromperait, car les Religions ne seraient pas nommées hôpitaux, comme elles sont. J’ai déjà montré ailleurs que, de tout temps, les Religions ont été appelées hôpitaux, et les Religieux d’un nom grec qui veut dire guérisseurs, qui sont dans les hôpitaux pour se guérir les uns les autres, comme les lépreux de sainte Brigitte. Il ne faut donc pas penser qu’entrant en Religion nous soyons parfaits tout promptement, car j’ai déjà dit plusieurs fois que nous ne venons pas parfaits en la Religion, mais oui bien pour tendre à la perfection. Et cette Congrégation, non plus que toutes les autres

29. tout d’un coup, tout de suite

Religions, n’est pas une assemblée de filles parfaites, ains de filles qui tendent et prétendent à la perfection ; c’est une école où l’on vient pour apprendre les moyens qu’il faut tenir pour se perfectionner, et pour ce faire, il est nécessaire d’avoir la volonté ferme et constante d’embrasser les moyens de nous perfectionner selon notre vocation et l’Institut où nous sommes appelés.

Ce n’est donc pas les mines tristes, les faces pleureuses et les personnes soupirantes 30 qui sont toujours les mieux appelées ; ni celles qui mangent le plus de crucifix, qui ne veulent bouger des églises, qui sont toujours parmi les hôpitaux, ni encore ceux qui commencent avec grande ferveur. Il ne faut point regarder les larmes des pleureurs, ni écouter les soupirs des soupirants, ni faire considération sur les mines et cérémonies extérieures pour reconnaître ceux qui sont bien appelés ; mais à ceux qui ont une bonne volonté ferme et constante de vouloir être guéris, et qui pour cela travaillent avec fidélité pour recouvrer la santé spirituelle.

Il ne faut point aussi tenir pour une marque d’une bonne vocation ces ferveurs qui font que l’on ne se contente point en sa vocation, mais que l’on s’amuse à quelques désirs, qui sont pour l’ordinaire vains et apparents, d’une plus grande sainteté de vie; car pendant que l’on s’amuse à rechercher ce qui le plus souvent n’est pas parfait, l’on ne fait pas ce qui nous peut rendre parfaits en celle que nous avions embrassée. Nous avons un exemple de ceci en un jeune homme qui était prêtre de l’Oratoire, lequel était si fervent qu’il

30. qui soupirent de désir

lui semblait que la manière de vie des Pères de l’Oratoire n’était pas assez parfaite pour contenter sa ferveur ; c’est pourquoi il pensa qu’il devait sortir de là pour entrer en une Religion formelle 31. Ce que voyant, le bon Père Philippe de Néri, qui était son Supérieur, l’y conduisit par la main; et le voyant entrer avec tant de ferveur au lieu 32 où il savait par divine inspiration qu’il ne devait point demeurer, il se prit à pleurer à chaudes larmes, tellement que ces bons Religieux, qui jugeaient que c’était d’abondance de consolation, lui dirent: Hé, mon Père, il faut que la consolation que vous ressentez soit bien grande! vous feriez bien mieux de modérer un peu vos larmes que non pas de les laisser couler de la sorte. Mais ce bienheureux Philippe de Néri, illuminé d’une lumière toute divine, leur répondit : Ah! je ne pleure pas à cause de la consolation que je ressens, mais je jette des larmes de compassion de voir ce jeune homme quitter une manière de vie pour en prendre une autre et que, y entrant avec une si grande ferveur, il n’y persévèrera néanmoins pas. Ce qui arriva puis après, ainsi qu’il l’avait prédit.

Voilà donc comme les jugements de Dieu sont occultes et secrets, et comme vous voyez que les uns, étant entrés en Religion par dépit et par moquerie, y persévèrent; et les autres, y étant bien appelés et ayant commencé avec grande ferveur, finissent mal et quittent tout. C’est donc une chose très difficile que de savoir si une fille est bien appelée de Dieu, pour lui donner sa voix;

31. qui a reçu sa constitution définitive — 32.

car si bien je la vois fervente, peut-être ne persévèrera-t-elle pas. Ce sera son mal ; ne laissez pas de lui donner votre voix, si vous voyez qu’elle ait cette volonté constante de se vouloir guérir et être pansée, car si elle veut recevoir les aides que Notre-Seigneur s’est obligé de lui donner, elle persévérera. Et même, bien qu’il ne les lui eût pas promises, ne s’y étant pas obligé, d’autant qu’il ne l’avait pas appelée, elle peut néanmoins se rendre capable de les recevoir. Que si elle le fait seulement pour un temps et qu’elle ne persévère pas après quelques années, à son dam ! vous n’en pouvez mais, c’est elle et non vous qui en êtes la cause. Voilà donc, ce me semble, en quoi consiste cette première partie; mais avant que de commencer la seconde, les Soeurs Novices se retireront et prieront Dieu pour nous pendant que nous parlerons de l’autre.

Il ne me reste maintenant à dire que ce qui appartient à vous autres Professes, qui est ma seconde partie: à savoir, les conditions que doivent avoir les filles que l’on reçoit céans ; en second lieu, celles qu’on reçoit au Noviciat, et troisièmement, celles que l’on admet à la Profession. Quant à la première réception, je n’ai guère à dire là-dessus, car on ne peut pas beaucoup connaître (je dis quant à la première entrée pour l’essai) ces filles qui viennent avec une si bonne mine que rien plus. Parlez-leur: à leur dire 33, elles feront tout ce que l’on voudra. Elles ressemblent à saint Jean et à saint Jacques auxquels Notre-Seigneur demandant s’ils boiraient bien le calice

33. à les entendre

de sa Passion, répondirent hardiment et franchement que oui m; et cependant ils l’abandonnèrent la nuit de sa Passion. Ces filles en font de même: elles font tant de prières, tant de révérences, elles témoignent tant de bonne volonté que l’on ne les peut bonnement éconduire; et en effet, l’on n’y doit pas faire de trop grands regards 34, ce me semble. Je ne parle pas à cette heure en forme de prédicateur, mais par simple conférence en laquelle chacun dit son opinion; voilà pourquoi je ne dis pas qu’il ne le faille pas faire, mais oui bien qu’il me semble que l’on n’y doit pas avoir grahd regard. Je dis ceci pour l’intérieur, car certes, il est bien difficile en ce temps-là de le pouvoir connaître, principalement des filles qui viennent ici de loin; tout ce que l’on peut faire, c’est de savoir qui elles sont et telles choses qui regardent l’extérieur et le temporel, puis leur ouvrir la porte et les mettre à leur premier essai. Si ce sont des filles du lieu 35, l’on peut observer leurs façons de faire, et, par la conversation que l’on a avec elles, reconnaître quelque chose de leur intérieur; mais je trouve qu’il est encore bien malaisé, car elles tiennent toujours la meilleure mine et posture qu’elles peuvent.

Il me semble que pour ce qui est de la santé corporelle et infirmités du corps, l’on n’y doit point faire ou fort peu de considération, d’autant qu’en notre Institut l’on y peut recevoir les infirmes et imbéciles 36 comme les fortes et robustes, puis

m. Matt., XX, 22.

34. grandes considérations—35. de la ville, de ce lieu — 36. faibles

qu’il a été fait en partie pour elles; pourvu que les infirmités ne soient si pressantes qu’elles les rendent tout à fait incapables d’observer la Règle et inhabiles à 37 faire ce qui est de leur vocation. Mais excepté cela, je ne leur refuserais jamais ma voix, non pas même quand elles n’auraient qu’une jambe, ou qu’elles seraient aveugles ou manchottes; si nonobstant cela elles avaient les autres conditions requises à cette vocation, je leur donnerais ma voix. Et que la prudence humaine ne vienne point ici dire : Et s’il se présentait toujours de telles personnes, les faudrait-il recevoir ? .— Je dis que oui ; pourvu, comme j’ai dit, qu’elles eussent toujours les conditions de l’esprit qui sont requises à cette vocation, je ne voudrais faire nulle considération sur leurs défauts du corps. Oui, mais si toutes étaient aveugles ou malades, qui les servirait ? Ne vous mettez pas en peine de cela, car il n’arrivera pas ; laissez-en le soin à la divine Providence, laquelle y saura bien pourvoir, et y appellera les fortes nécessaires à leur service. S’il s’en présente des infirmes, Dieu soit béni; s’il s’en présente des robustes, à la bonne heure! Le monde use pour l’ordinaire de tels discours quand il voit entrer plusieurs personnes en Religion, et, comme en désapprouvant leur retraite, dit : Et si tous les hommes et femmes se faisaient Religieux et Religieuses, qui maintiendrait le monde ? nous le verrions bientôt prendre fin. Mais, encore disent-ils, qui les nourrirait? — Oh! prudence humaine, ne vous mettez pas en peine de cela, car il n’arrivera pas; il

37. incapables de

n’en demeurera toujours que trop dans le monde.

Il y avait une fille qui était aveugle, laquelle poursuivait en votre Maison de Paris; et pendant que j’y étais, plusieurs personnes s’employèrent pour la faire recevoir; elle le désirait fort. C’était une très bonne fille et j’eusse bien désiré qu’on l’eût en cela consolée. Et à la vérité, si elle n’eût eu des conditions qui ne le permettaient pas, je lui eusse donné ma voix nonobstant qu’elle fût aveugle; car en somme, les maladies qui n’empêchent point d’observer la Règle ne doivent point être considérées en ces Maisons ici. Voilà ce que j’ai à dire touchant la première réception.

Venons à la seconde, qui est de recevoir une fille au Noviciat. Je ne trouve pas qu’il y ait de grandes difficultés ; néanmoins on y doit faire plus de considérations qu’en la première réception, car on a bien plus de moyens de remarquer leurs humeurs, actions et habitudes. L’on voit bien si elles sont colères ou tendres, ou telles autres passions ; mais tout cela ne les doit point empêcher d’être admises au Noviciat, ni ne doit point retenir les Soeurs de leur donner leurs voix, pourvu qu’elles aient une bonne volonté de s’amender, de se soumettre et de se servir des médecines et médicaments propres à leur guérison. Et bien qu’elles aient de la répugnance à ces remèdes et les prennent avec grande difficulté, cela ne veut rien dire, pourvu qu’elles ne laissent pas d’en user ; car les médecines sont toujours amères au goût, et n’est pas possible de les prendre avec la suavité que l’on ferait si elles étaient bien appétissantes ; mais pour cela elles ne laissent pas de faire leur opération, et quand elles la font meilleure c’est lorsqu’elles font plus de travail et de peine. Tout de même en est-il d’une fille qui a ses passions fortes: elle est colère et pour cela elle fait plusieurs manquements, faisant dix ou douze ruades 38 par jour. Or, si avec cela elle veut bien être corrigée et mortifiée, et qu’on lui donne les remèdes propres à sa guérison, combien qu’elle les prenne avec travail 39 et s’en fâche un peu, il ne faut pas pour cela lui refuser sa voix, car elle a non seulement la volonté de guérir, mais encore elle prend les remèdes qui lui sont donnés pour ce sujet, quoique avec peine et difficulté.

Il y en a d’autres qui ont été mal nourries 40 et civilisées 41, et qui auront la nature 42 rude et grossière 43. Il n’y a point de doute que celles-ci n’aient plus de peine et de difficulté que les autres qui ont le naturel plus doux et traitable, et qu’elles seront plus sujettes à faire des fautes que celles qui ont été mieux nourries. Mais si néanmoins elles veulent bien être guéries et témoignent une volonté ferme à vouloir se servir des remèdes, quoi qu’il leur coûte, je leur donnerais ma voix nonobstant ces chutes; car ces personnes-là, après beaucoup de travail, font de grands fruits en la Religion, deviennent de grands serviteurs et servantes de Dieu et acquièrent une vertu forte et solide; car la grâce de Dieu supplée au défaut de la nature, et il n’y a point de doute que souvent où il y a moins de naturel il y a plus de grâce.

38. actes d’impatience, de colère — 39. peine — 40. mal élevées — 41. sont malhonnêtes — 42. le naturel — 43. grossier, incivil

Donc, quoique les filles que l’on reçoit au Noviciat aient beaucoup de mauvaises habitudes, le coeur rude et grossier, témoignant à leur visage d’avoir beaucoup de passions (car quand on craint, on devient pâle ; quand on nous avertit de quelque chosé qui nous fâche, la couleur monte au visage et l’on devient rouge, ou bien la fâcherie nous tire les larmes des yeux), tout cela ne doit point retenir de donner sa voix, pourvu que cette fille veuille être guérie. En somme, pour recevoir une fille au Noviciat, il ne faut savoir sinon si elle a une bonne volonté de vivre en une grande soumission, se servant des moyens qui lui sont donnés pour se perfectionner; car ayant cela, je lui donnerais ma voix. Et voilà, ce me semble, tout ce qui se peut dire touchant cette seconde réception.

Venons maintenant à la troisième, qui est une chose de très grande importance; à savoir, la réception des filles à la Profession. En ceci il est requis d’une plus grande considération, et il me semble que l’on y doit observer trois choses. La première, que les filles que l’on propose pour la Profession soient saines, non de corps comme j’ai déjà dit (car je n’y voudrais faire nulle considération, si ce n’était en des choses qui le méritassent), mais j’entends saines de coeur et d’esprit; c’est-à-dire, qu’elles aient le coeur bien disposé pour vivre en une entière souplesse et soumission. La deuxième, qu’elles aient l’esprit bon et quand je dis un bon esprit, je n’entends pas dire de ces grands esprits qui sont pour l’ordinaire vains et pleins de suffisance, qui étaient au monde des boutiques de vanité et qui viennent en Religion, non pas pour s’humilier, mais comme s’ils voulaient faire des leçons de philosophie et théologie, voulant tout conduire et gouverner. C’est à ces esprits qu’il faut bien prendre garde; non qu’il n’en faille point recevoir, car si l’on voit qu’ils puissent ou veuillent être changés et humiliés, ils pourront bien, avec le temps et la grâce de Dieu, faire cette métamorphose, qu’ayant été au monde une boutique de vanité, ils en soient en Religion une d’humilité; ce qui arrivera sans doute si, avec fidélité, ils se servent des remèdes qui leur sont donnés pour leur guérison; car c’est une chose assurée que, qui est fidèle aux 44 petites choses, Dieu le constituera sur des grandes n. Quand je parle donc d’un esprit bon, j’entends parler d’un esprit médiocre, qui ne soit ni trop grand ni trop petit. Oh! certes, quand une fille n l’esprit ainsi fait, c’est une bonne condition, car ces esprits-là font toujours beaucoup sans que pour cela ils le sachent. Ils s’appliquent à faire et s’adonnent aux vertus solides; ils sont traitables et l’on n’a pas beaucoup de peine à les conduire, car facilement ils comprennent combien c’est une chose bonne de se laisser gouverner.

La troisième chose qu’il faut observer, c’est si cette fille a bien travaillé pendant l’année de son Noviciat; si elle n bien souffert et bien profité des médecines qu’on lui a données, propres à la guérir de son mal, si elle a bien voulu souffrir, si elle a fait valoir les résolutions qu’elle fit en

n. Matt., XXV, 21, 23.

44. dans les

entrant en son Noviciat, de changer et amender ses mauvaises humeurs et inclinations, car l’année du Noviciat lui n été donnée pour cela. Que si l’on voit qu’elle persévère fidèlement en sa bonne résolution, que sa volonté demeure ferme pour continuer à se vouloir amender, et que l’on ait remarqué qu’elle se soit appliquée à se réformer et se former selon la Règle et les Constitutions, et que cette volonté lui dure toujours, voire de vouloir mieux faire, cela est un très bon signe et une bonne condition pour lui donner sa voix.

Vous me dites que l’on voit bien que cette fille travaille à son amendement et témoigne une bonne volonté, mais par ci par là elle ne laisse pas de faire de grandes fautes et même assez souvent: comme l’on peut connaître qu’elle ait cette bonne volonté de s’amender, puisque en toute l’année de son Noviciat ses chutes ont été si fréquentes ? — Or voyez-vous, bien qu’en cette année-là elle doive travailler à la réformation de ses moeurs et habitudes, ce n’est pas à dire pour cela qu’elle ne doive point faire de chutes, ni qu’elle doive à la fin de son année être parfaite; car regardez au sacré collège de Notre-Seigneur, les Apôtres encore qu’ils fussent bien appelés, et qu’ils eussent bien travaillé en la réformation de leur vie, combien firent-ils de fautes non seulement en la première année, mais aussi en la seconde et troisième. Tous disaient et promettaient merveille, voire même de suivre Notre-Seigneur à la mort et dans la prison o, mais la nuit de la Passion, que l’on vint prendre leur bon Maître, tous l’abandonnèrent p

o. Luc., XXII, 33. — p. Matt., XXVI, 56.

et mêmement 45 les trois que Notre-Seigneur, ce me semble, caressait le plus, auxquels il avait découvert ses secrets, les menant toujours avec lui et à la montagne de Thabor et au jardin des Olives ; ces trois-là, dis-je, qui semblaient être les plus forts pour résister aux assauts de leurs passions, firent aussi de grandes fautes. Le glorieux saint Pierre, qui était si fervent, combien en fit-il ? Certes, il était grandement sujet à faire des échappées, mais pour cela il ne fut point rejeté de Notre-Seigneur, d’autant qu’il connaissait bien qu’il avait toujours la volonté de s’amender ferme et constante. Il fit de grandes fautes la première année de son noviciat, mais il en fit encore de plus grandes la seconde, et celle qu’il fit en la troisième encore plus grande que toutes les autres, car ce fut en icelle qu’il renia son doux Maître et Seigneur. Sa nature était cause en partie qu’il faisait de ces fréquentes et plus lourdes fautes. Saint Jean, qui avait un naturel plus doux, n’était pas si sujet à ces saillies ; néanmoins, il ne laissa pas de quitter son Maître et de s’enfuir avec les autres, bien que ce ne fut pas pour longtemps, car il retourna, puis il ne le quitta jamais plus. Mais saint Jacques, non seulement l’abandonna quand il fut question de mourir, ains en ceci il fit encore pis que les autres, car il ne retourna point le trouver. Voilà donc comme les chutes ne doivent point être cause que l’on rejette une fille, quand parmi tout cela elle demeure avec une forte volonté de se redresser et de se vouloir servir des moyens que l’on lui donne pour ce sujet.

45. même

C’est tout ce que j’ai à dire touchant les conditions que les filles que l’on veut recevoir à la Profession doivent avoir, et ce que les Soeurs doivent observer pour leur donner leurs voix. Je ne sais pas que dire davantage sur ce sujet si l’on ne me demande là-dessus quelque chose.

Vous me dites, s’il se trouvait une fille qui fût fort sujette à se troubler pour de petites choses, que son esprit fût souvent plein de chagrin et d’inquiétude, et que, parmi tout cela, elle ne témoignât guère d’amour pour sa vocation; et que néanmoins, cela étant passé et son coeur accoisé 46, elle promît de faire des merveilles, ce qu’il faudrait faire ? — Il est tout certain qu’une telle fille étant si changeante n’est pas propre pour la Religion. Mais parmi tout cela, ne veut-elle point être guérie ? Ne veut-elle point qu’on lui applique les remèdes propres à sa guérison ? Si cela est, il lui faut ouvrir la porte et la mettre dehors. — L’on ne sait, dites-vous, si cela procède faute de volonté de se guérir, ou bien qu’elle ne comprenne pas en quoi consiste la vraie vertu. — Voyez-vous, si après lui avoir fait bien entendre ce qu’il faut qu’elle fasse pour son amendement elle ne le fait pas, ains se rend incorrigible, il la faut rejeter, parce qu’il est tout certain que cela ne procède pas faute de jugement, ni de pouvoir comprendre en quoi consiste la vertu, ni moins encore de ce qu’il faut qu’elle fasse pour son amendement; mais que c’est par le défaut de la volonté qui n’a ni persévérance, ni constance à se servir de ce qu’elle sait être requis

46. tranquillisé

pour son amendement. Et partant, encore qu’elle dise quelquefois qu’elle fera monts et merveilles, je vois néanmoins qu’elle ne le fait pas, ains persévère en cette inconstance de volonté, je ne lui donnerais pas ma voix.

Vous dites, ma chère fille, qu’il y en a qui sont si tendres qu’elles ne peuvent supporter qu’on les corrige sans se troubler, et que cela les rend malades fort souvent. — Si cela est, il leur faut ouvrir la porte; car puisqu’elles sont malades et qu’elles ne veulent pas qu’on leur applique les remèdes propres à leur guérison, l’on voit clairement que, faisant ainsi, elles se rendent incorrigibles, ne donnant point d’espoir de pouvoir être guéries. Pour ce qui est de cette tendreté, c’est un si grand mal, que l’on ne saurait avoir trop de zèle pour s’en délivrer. La tendreté, tant sur l’esprit que sur le corps, est l’un des plus grands empêchements qui soient en la vie religieuse, et partant il faut avoir un très grand soin de ne pas recevoir celles qui en sont démesurément atteintes. La tendreté de l’esprit est encore plus dangereuse que celle du corps, d’autant que l’esprit étant plus noble que le corps, cette maladie l’ayant atteint en est plus difficile à guérir. Si tant est que celle qui a ce mal ne veuille pas souffrir qu’on lui applique les emplâtres sur sa plaie, je ne lui donnerais pas ma voix. Et pourquoi? Parce que ne voulant point se servir des remèdes qui lui sont propres, elle ne peut point être affranchie de son mal, ni recouvrer sa santé.

Vous demandez encore ce que l’on doit juger d’une fille qui témoigne souvent par ses paroles qu’elle se repent d’être entrée en Religion ? Certes, si elle persévère en ces dégoûts de sa vocation et à se repentir, et que l’on voie que cela la rende lâche et négligente à se former selon l’esprit de sa vocation, il la faut mettre dehors. — Vous me dites comme l’on connaîtra si cela vient par exercice 47 ou tentation? — Cette demande est bonne, mais elle est bien difficile néanmoins cela se peut connaître par le profit qu’elle fera de telles pensées, dégoûts ou repentir, si avec simplicité elle se découvre de telle chose et qu’elle soit fidèle à se servir des remèdes qu’on lui donnera là-dessus; car Dieu ne permet jamais rien pour notre exercice qu’il ne veuille que nous en tirions profit, ce qui se fait toujours quand on est fidèle à se découvrir et, comme j’ai dit, simple à croire et à faire ce que l’on nous dit: c’est la vraie marque que l’exercice de cette fille vient de Dieu. Mais quand on voit qu’elle use de son propre jugement, que la volonté est puis après 48 séduite et gâtée, persévérant en son dégoût, alors la chose est en mauvais état et quasi sans remède.

Quant à celle qui rit sur tout ce qu’on lui dit, ainsi que vous me dites, il lui faut demander le sujet qui la meut 49 à rire. — Elle dit qu’elle ne le sait. — Ni moi aussi 50 je ne sais pas de quoi elle rit. — Dites-vous qu’elle ne s’étonne de rien qu’on lui dise, ains va toujours son train ordinaire. — Ne fait-elle pas son profit de ce qu’on lui dit, ou si elle ne s’amende pas de ce qu’on la corrige ? Fait-elle plus d’état de son propre jugement

47. épreuve—48. ensuite—49. l’excite—50. moi non plus

et de son propre esprit que de la direction qu’on lui donne? En cela, se rend-elle incorrigible ? Si cela est, je ne lui donnerais pas ma voix; mais si elle se veut amender et qu’elle veuille qu’on la guérisse, en ce cas je ne ferais nulle difficulté de la lui donner. — Mais vous me dites, ma chère fille, que l’estime qu’elle a de tout ce qu’elle fait est si grande, qu’il semble qu’elle ne fasse point d’état de tout ce qu’on lui dit. — Si elle veut être sainte d’une sainteté particulière, c’est autre chose, mais certes, ces saintetés-là sont toujours à craindre. Que si l’on veut être saint d’une vraie sainteté, il faut qu’elle soit commune, comme celle de Notre-Seigneur et de Notre-Dame. De plus, la sainteté n’est jamais connue de ceux qui la possèdent, et celui qui est saint, plus il l’est, et moins pense-t-il l’être.

Que dites-vous, ma chère fille ? comme vous pourrez faire pour connaître tels esprits pour leur donner en bonne conscience votre voix, puisque vous ne pouvez avoir connaissance de ces esprits-là, sinon par le moyen de la Supérieure? — Il les faut bien observer; et puis, vous en êtes bien informée par ce qui s’en dit au Chapitre; car, pourquoi est-ce que les Chapitres se tiennent, sinon afin qu’entendant les opinions de toutes les Soeurs, l’on se résolve mieux soi-même sur ce que l’on doit faire ? — Elle est forte, dites-vous, en son propre jugement: elle le sera donc bientôt en sa propre volonté. — Mais ne veut-elle point se corriger de cela ? Si elle juge, comme vous dites, les actions des autres, il la faut enseigner 51 à

51. il faut lui apprendre

ne le plus faire, à se juger soi-même et non les autres. Que si elle sait si bien remarquer ce qui est propre aux autres et non à soi-même, hé, que voulez-vous faire à cela ? ce sont des misères de l’esprit humain. La Supérieure et la Maîtresse des Novices sont bien obligées à cette Soeur de ce qu’elle sait si bien remarquer ce qu’il faut qu’elles fassent! De tout cela il la faut bien instruire à s’en corriger, et lui enseigner qu’en lisant les Règles et Constitutions elle remarque ce qui la concerne seulement, car il faut qu’elle s’amende.

Vous dites si la Supérieure et la Maîtresse ne disent rien des filles au Chapitre, et qu’ayant remarqué que cette fille manque souvent de promptitude à l’obéissance, ou à telles autres observances, si vous ne devez pas laisser d’en parler ou de lui donner votre voix? — Il faut, ma chère fille, aller simplement en cette besogne, et faire en cela ce que la conscience vous dicte. Oh.! certes, encore que les choses sont petites en soi, il ne faut pas pour cela laisser de les faire avec beaucoup de soin et d’affection, car rien n’est petit en Religion, et qui méprise les petites observances viendra bientôt à négliger les grandes d. Mais il faut considérer si cette Soeur ne se veut pas amender de cela (à cause que ce n’est que petite chose à ses yeux) et qu’elle se rende incorrigible ; car cela serait très mauvais.

O ma chère fille, dites-vous si l’on pourrait faire des épreuves aux Novices, en leur disant quelque chose qui les pourrait bien mortifier, que les Professes mêmes, toutes Professes qu’elles

q. Luc., XVI, 10.

sont, auraient prou peine de supporter? — Véritablement, il ne faudrait pas qu’une Professe, voulant éprouver la patience d’une Novice, lui aille donner en pleine récréation un coup de poing sur le nez ! Mais il est vrai que l’on peut demander congé à la Supérieure de les éprouver, et il est toujours mieux de le faire par obéissance que de sa propre volonté; car il y aurait danger que, voulant mortifier les autres, vous n’oubliassiez de vous mortifier vous-même.

Vous dites maintenant si, quand l’on aurait quelque créance 52 que les parents d’une fille l’auraient sollicitée de se mettre 53 en Religion, l’on ne la pourrait pas bien éprouver sur cela ? — Il 54 se pourrait bien faire. Mais quoique son père et sa mère l’eussent persuadée de se faire Religieuse, sa vocation ne laisserait pas d’être bonne, puisque, comme nous avons dit, Dieu se sert souvent de ces voies-là pour attirer à soi ses créatures; et quand bien 55 sa vocation ne serait pas bonne au commencement, Dieu la peut rectifier. Mais ce qu’il faut savoir de cette fille, est si elle a une bonne volonté de vivre en parfaite obéissance et soumission.

Dites-vous, ma fille, s’il faut faire considération de donner sa voix à une fille qui n’est pas cordiale, ou qui n’est pas égale à l’endroit de toutes les Soeurs, faisant voir qu’elle a plus d’inclination à l’une qu’à l’autre? — Il ne faut pas être si rigoureuse pour toutes ces petites choses, car cette inclination est la dernière pièce de notre

52. assurance, certitude — 53. à entrer — 54. cela — 55. lors même que

renoncement. Avant que l’on puisse arriver à ce point de n’avoir pas d’inclination à l’une plus qu’à l’autre, et que ces affections soient tellement mortifiées qu’elles n’en paraissent point, il y faut du temps. Certes, la grande sainte Paule qui était si sainte, aimait tellement son mari et ses enfants qu’elle pleurait toujours tant à leur trépas qu’elle en pensait mourir de douleur, tant son inclination d’aimer était grande, sans qu’elle y pût remédier. Elle ne laissait pas pour cela d’être une grande Sainte, ni d’être bien résignée à la volonté de Dieu.

Vous désirez savoir si l’on ne peut pas conférer avec la Supérieure des filles dont on ne connaît pas assez l’esprit ? — Cela se fait au Chapitre, mais il se peut encore faire en particulier. — Que dites-vous, ma fille ? Si le sentiment des autres Soeurs était tout contraire à ce que vous savez, et qu’il vous vînt l’inspiration de dire quelque chose que vous avez reconnue, qui est à l’avantage de cette Soeur, s’il ne faudrait pas laisser 56 de le dire ? — Oh ! certes non, quoique le sentiment des autres soit tout contraire au vôtre et que vous soyez seule en cette opinion; car cela pourra leur servir encore pour se résoudre à ce qu’elles doivent faire. Le Saint-Esprit réside aux 57 Communautés, et sur la variété des opinions on se résout de faire ce que l’on juge être plus expédient pour la gloire de Dieu. Or, quant à cette inclination que vous avez que les autres donnent leur voix ou qu’elles ne la donnent pas, combien que vous donniez ou ne donniez pas la vôtre, doit

56. omettre — 57. dans les

être méprisée et rejetée comme une autre tentation. Mais de dire parmi les Soeurs : Je donnerais bien ma voix à cette Soeur, mais je voudrais bien que les autres ne lui donnassent pas la leur, c’est ce qu’il ne faut jamais faire ni dire. — Vous craignez qu’en disant votre sentiment, qui est contraire à tous les autres, vous ne vous trompiez en votre propre jugement. — Oh! pardonnez-moi, ma chère fille, ce n’est pas là le propre jugement ; il faut dire simplement et véritablement ce que Dieu vous inspire.

Que dites-vous, ma chère fille? car je ne vous entends point; les enfants font tant de bruit à 58 la rue qu’ils m’empêchent de bien entendre ce que vous dites. — Dites-vous, ma fille, que quand on ordonne quelque chose à une fille, elle dit qu’il est bien difficile de le faire et d’observer un tel point des Constitutions. — Mais voyez-vous que pour cela elle laisse de le faire? Car ce n’est rien d’avoir des difficultés quand on ne laisse pas pour elles de faire ce qu’il faut; quelquefois on fait 59 ces difficultés plus grandes qu’elles ne sont pas et cela se fait facilement. C’est pourquoi il ne faut pas tant prendre garde à ce qu’elle dit qu’à ce qu’elle fait.

Et vous, ma fille, vous dites que vous connaissez des Religieuses lesquelles, encore que les filles demandent plusieurs fois leurs habits pour sortir, disant qu’elles ne sauraient s’obliger à une telle vocation, elles ne les leur donnent pourtant pas, et que l’on attend jusques au dixième mois de leur Noviciat. Que si elles ont persévéré

58. dans — 59. croit

en leur désir jusque là, on les renvoie; mais si cela se passe 60 on ne laisse pas de les garder.

— Cela est bon, mais je ne voudrais pas les retenir de force 61 quand elles voudraient sortir avant ce temps-là, ni prescrire aucun temps pour les renvoyer; je voudrais bien avoir un peu de patience pour voir si ce dégoût se passerait 62 . Il est vrai qu’il y en a dont l’on a de la peine à reconnaître 63 l’esprit, et vous avez raison, ma fille, de demander si l’on ne pourrait pas retarder leur Profession. Oui, cela se peut faire afin de les mieux reconnaître.

Vous demandez s’il faut faire quelque considération quand on s’aperçoit qu’il y a des filles qui font leurs actions pour les yeux de la Supérieure ou de la Maîtresse. — Celles-là ont une bonne fin, mais il leur faut apprendre à la purifier. Il est quelquefois bon de faire quelque chose pour ses Supérieurs, car puis après, on vient à le faire purement pour Dieu. A ce propos, je vous dirai qu’il y avait dernièrement une bonne femme laquelle me vint trouver avec résolution de ne point pardonner à une personne qui l’avait offensée; et comme je la persuadais à le faire, après beaucoup de résistance elle me dit qu’elle le ferait pour l’amour de moi, et non pour l’amour de Dieu. J’eus bien de la peine par après à l’en faire dédire. Or, celles que vous dites qui font 64 pour les yeux des Supérieurs, et plus pour un que pour un autre, en font de même: elles montrent bien par là qu’elles font ce qu’elles font pour la

60. passe — 61. par force — 62. passerait — 63. connaître — 64. agissent

créature et non pour le Créateur; car si elles le faisaient pour lui, tous Supérieurs leur seraient égaux. Mais que voulez-vous! cela se peut bien purifier.

Vous demandez encore si une fille était sourde ou qu’elle eût telle autre infirmité, si elle pourrait être reçue ? — C’est ce que j’ai déjà dit, que je ne voudrais faire nulle considération aux infirmités du corps, si elles n’étaient bien pressantes toutefois, la surdité rend quasi une personne incorrigible, car on a de la peine à la faire amender, d’autant qu’on ne lui peut faire entendre ce qu’il faut qu’elle fasse; mais pour les autres, je n’y voudrais guère regarder. — Oh! ma chère fille, n’est-ce pas ce que j’ai déjà dit : Si tout le monde se faisait Religieux, qui le maintiendrait ? Ainsi en dites-vous : Si l’on ne recevait que des infirmes, qui les servirait ? Il ne nous faut pas être si prudents, car Dieu saura bien appeler les fortes au soulagement des faibles.

Eh bien, ma chère fille, si une Soeur était sujette à parler par complaisance et flatterie, il lui faudrait pardonner et lui apprendre à ne le plus faire, s’il se peut; mais voyez-vous, il faut du temps pour mortifier les passions et inclinations. En tous ces manquements, il faut faire comme nous faisons en la confession. Voilà un homme qui se vient confesser à moi; il s’accuse d’avoir blasphémé deux cents fois le nom de Dieu : je lui dis plusieurs choses pour son amendement, je le vois plein de bonne volonté de s’amender, je lui donne sur cela l’absolution. S’il revient une autre fois et me dit: Je m’accuse d’avoir blasphémé cent fois le nom de Dieu. Oh ! certes, je lui donne l’absolution; car je vois clairement son amendement, et partant je juge qu’il ne veut pas demeurer incorrigible. Ainsi en faut-il faire des filles quand on voit qu’elles s’amendent; encore qu’elles ne laissent pas de commettre des fautes, il ne les faut pas rejeter, car par l’amendement elles témoignent de ne vouloir pas demeurer incorrigibles.

Vous dites si une fille qui n’aurait pas guère 65 de bonnes conditions, et qui, outre cela, serait quasi toujours en l’infirmerie, s’il ne faudrait pas faire considération pour lui donner sa voix, car étant toujours malade, à n ne la peut pas éprouver ni reconnaître son esprit. — Je réponds à cela que si elle n’a pas les conditions propres 66 pour être de 67 cette vocation, il n’y a point de doute qu’il y faut regarder; mais pour ce qui est de ses infirmités corporelles, je ne voudrais pas que l’on y fit trop de considération, si elles n’étaient telles qu’elles l’empêchassent d’observer la Règle. Et pour ce qui est de reconnaître son esprit, certes, l’on reconnaît mieux le naturel et l’esprit d’une personne en la maladie qu’en nulle autre chose, et la maladie est une continuelle épreuve.

N’avez-vous plus rien à dire? Quelle heure est-il ? Avez-vous dit Complies? et quand les voulez-vous dire? Allez donc, car j’ai peur de faire une irrégularité. Or sus, mes chères Filles, je supplie Notre-Seigneur qu’il vous bénisse. Dieu vous donne l’accomplissement de tous vos désirs et sa sainte paix. Amen.

65. qui n’aurait guère — 66. convenables — 67. en

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DIX-NEUVIÈME ENTRETIEN

SUR LE SUJET DES SACREMENTS

Avant que 1 savoir comment il nous faut préparer pour recevoir les Sacrements et quel fruit nous en devons tirer, il est nécessaire de savoir que c’est que Sacrements et leurs effets.

Les Sacrements sont des canaux par lesquels, par manière de dire, Dieu descend en nous, comme par l’oraison nous nous jetons en Dieu, puisque l’oraison n’est autre chose qu’une élévation de notre esprit en Dieu. Les effets des Sacrements sont divers, quoiqu’ils n’aient tous qu’une même fin et prétention 2, qui est de nous unir à Dieu. Par le Sacrement de Baptême, nous nous unissons à Dieu comme le fils avec le père; par celui de la Confirmation, nous nous unissons comme le soldat avec son capitaine, prenant force pour combattre et vaincre nos ennemis en toutes les tentations; par le Sacrement de Pénitence, nous sommes unis à Dieu comme les amis réconciliés; par celui de l’Eucharistie, comme la viande avec l’estomac; par celui de l’Extrême-Onction, nous nous unissons comme l’enfant qui vient d’un lointain pays, mettant déjà l’un des pieds en la maison de son père pour se réunir avec lui, avec sa mère et toute la famille. Voilà des effets divers, mais pourtant qui demandent tous l’union de notre âme avec son Dieu.

1. de — 2. but

Nous ne parlerons que de ces deux: celui de Pénitence et celui de l’Eucharistie. Il est nécessaire que nous sachions pourquoi c’est 3 que recevant si souvent ces deux Sacrements, nous ne recevons pas les grâces qu’ils ont accoutumé 4 de porter aux âmes qui sont bien préparées, puisque ces grâces sont jointes aux Sacrements. Il est vrai qu’elles y sont jointes, et pourvu que nous recevions les Sacrements en état de grâce (cela s’entend en celui de la Confession que nous ne réservions aucune affection à aucun péché mortel), nous recevons toujours la grâce dépendante du Sacrement, qui est la haine du péché et le soin de n’en pas tant faire. Mais nous ne recevons pas les grâces appartenantes à 5 la préparation, qui sont la force pour entreprendre la correction de nos mauvaises inclinations, le courage pour embrasser la pratique des vertus, et enfin la perfection. Il nous faut donc savoir comme il nous faut être bien préparés pour recevoir ces deux Sacrements et tous les autres aussi. La première préparation, c’est la pureté de l’intention; la seconde, c’est l’attention; et la troisième, c’est l’humilité.

Quant à la pureté d’intention, c’est une chose totalement nécessaire, non seulement à la réception des Sacrements, mais en tout ce que nous désirons ou que nous faisons. Or, l’intention est pure lorsque nous recevons les Sacrements ou faisons quelque autre chose, quelle qu’elle soit, pour nous unir à Dieu et pour lui être plus

3. est-ce — 4. ont coutume — 5. qui appartiennent à, qui dépendent de

agréable, sans aucun mélange de propre intérêt. Vous connaîtrez cela si quand vous désirez de communier l’on ne vous le permet pas ; ou bien si après la sainte Communion vous n’avez point de consolation, et nonobstant tout cela, vous demeurez en paix, sans consentir à nulle sorte d’inquiétude. Je dis sans consentir, parce qu’il se pourrait bien faire qu’il vous en viendrait. Mais si, au contraire, vous consentez à l’inquiétude de quoi vous avez été refusée par votre Supérieure 6 de communier, ou de quoi vous n’avez pas eu la consolation, qui ne voit que votre intention était impure et que vous ne cherchiez pas de vous unir à Dieu, ains aux consolations, puisque notre union avec Dieu se fait sur la sainte vertu d’obéissance. Et tout de même, si vous désirez la perfection d’un désir plein d’inquiétude, qui ne voit que c’est l’amour-propre qui ne voudrait pas que l’on vît de l’imperfection en nous ? S’il était possible que nous pûssions être autant agréables et unis à Dieu étant imparfaits, nous devrions désirer d’être sans perfection.

La seconde préparation, c’est l’attention. O Dieu! que nous devrions aller aux Sacrements avec beaucoup d’attention, tant sur la grandeur de l’oeuvre, comme sur ce qu’un chacun demande de nous! Par exemple, allant à la Confession, nous y devons porter un coeur amoureusement douloureux, et à la sainte Communion, il y faut porter un coeur ardemment amoureux. Je ne dis pas, par cette grande attention, qu’il ne faille point avoir de distractions, car il n’est pas en notre

6. votre Supérieure vous a refusé

pouvoir; mais j’entends de dire qu’il faut avoir un soin tout particulier à ne s’y point arrêter volontairement.

La troisième condition de la préparation, c’est l’humilité, et c’est une vertu fort nécessaire pour recevoir abondamment les grâces qui découlent par les canaux des Sacrements; parce que les eaux ont bien accoutumé de couler plus vitement 7 et plus fortement quand les canaux sont posés en des lieux bas et penchants.

Mais, outre ces trois préparations, je vous veux dire qu’en un mot la principale est l’abandonnement 8 total de nous-mêmes à la merci de la volonté de Dieu, soumettant sans réserve quelconque notre volonté et toutes nos affections à sa domination. Je dis sans réserve, d’autant que notre misère est si grande que nous nous réservons toujours quelque chose. Les personnes les plus spirituelles, pour l’ordinaire, se réservent la volonté d’avoir des vertus; et quand elles vont à la Communion : O Seigneur, disent-elles, je m’abandonne tout à vous, mais plaise-vous 9 me donner de la prudence pour savoir vivre honorablement; mais de simplicité ils n’en demandent point. — Je suis absolument soumise à votre divine volonté, mais donnez-moi un grand courage pour faire des oeuvres excellentes pour votre service ; mais de douceur pour vivre paisiblement avec le prochain il ne s’en parle point. — Donnez-moi, dira un autre, cette humilité qui est si propre pour donner bon exemple; mais l’humilité de coeur qui nous fait aimer notre propre abjection, ils n’en ont

7. vite — 8. abandon — 9. qu’il vous plaise

point besoin, ce semble.— O mon Dieu, puisque je suis toute vôtre, faites que j’aie toujours des consolations en l’oraison. — Voire, c’est bien ce qu’il nous faut pour être unis à Dieu, qui est la prétention que nous avons; et jamais ils ne demandent des tribulations ou mortifications. — Ce n’est pas le moyen de faire cette union que de se réserver toutes ses volontés, pour bonne apparence qu’elles aient; car Notre-Seigneur se voulant donner tout à nous, veut que réciproquement nous nous donnions entièrement à lui, afin que l’union de notre âme avec sa divine Majesté soit plus parfaite et que nous puissions dire véritablement, après ce grand parfait entre les chrétiens : Je ne vis plus moi, ains c’est Jésus-Christ qui vit en moi a.

La seconde partie de cette préparation consiste à vider notre coeur de toutes choses, afin que Notre-Seigneur le remplisse de lui-même. Certes, lu cause pourquoi 10 nous ne recevons pas la grâce de la sanctification (puisque une seule Communion bien faite est capable et suffisante pour nous rendre saints et parfaits) ne provient sinon de ce que nous ne laissons pas régner Notre-Seigneur en nous-mêmes comme sa Bonté le désire. Il vient en nous, ce sacré Bien-Aimé de nos âmes, et il trouve nos coeurs tout pleins de désirs, d’affections, de petites volontés ; il veut être le Maître et le Gouverneur de notre coeur, et pour montrer combien il le désire, il dit à son amante sacrée qu’elle le mette comme un cachet sur son coeur b,

a. Galat., n, 20. — b. Cant., VIII, 6.

10. pour laquelle

afin que rien n’y puisse entrer que par sa permission et selon son bon plaisir. Or, je sais bien que le milieu de nos coeurs est vide, car autrement ce serait une trop grande infidélité: je veux dire que nous avons non seulement rejeté et détesté le péché mortel, ains aussi toutes sortes d’affections mauvaises ; mais hélas ! tous les coins et recoins de nos coeurs sont pleins de mille choses indignes de paraître en la présence de ce Roi souverain, qui, ce semble, lui lient les mains afin de l’empêcher de nous départir les biens et les grâces que sa Bonté avait désiré de nous faire s’il nous eût trouvés préparés. Faisons donc de notre côté ce qui est en notre pouvoir pour nous bien préparer à recevoir ce Pain supersubstanliel c 11, nous abandonnant totalement à la divine Providence, non seulement pour ce qui regarde les biens temporels, mais principalement les spirituels, répandant en la présence de la divine volonté toutes nos affections, désirs et inclinations pour lui être entièrement soumis; et nous assurons 12 que Notre-Seigneur accomplira de son côté la promesse qu’il nous a faite de nous transformer en lui, élevant notre bassesse jusques à être unie avec sa grandeur.

L’on peut bien communier pour diverses fins:

comme pour demander à Dieu d’être délivrés de quelque tentation ou affliction, soit pour nous

ou pour notre prochain ; ou pour demander quelque vertu, pourvu que ce soit sous cette condition que nous soyons plus unis à Dieu, ce qui

c. Matt., VI, 11.

11. au-dessus du substantiel — 12. soyons sûrs

n’arrive pourtant pas bien souvent, car au temps de l’affliction je serai peut-être plus uni à Dieu, parce que je me ressouviendrai plus souvent de lui. Et pour ce qui est des vertus, il est plus à propos et meilleur pour moi aucune fois de ne les pas avoir que si je les avais. A quel propos demanderai-je à Dieu des vertus desquelles je ne puis pas avoir la pratique, puisque la répugnance que je sentirai à pratiquer cette vertu, si j’en avais la commodité 13 me sert pour m’humilier? L’humilité vaut toujours mieux que tout cela.

Enfin, il faut qu’en toutes les demandes et prières que vous ferez à Dieu, vous ne les fassiez pas seulement pour vous, ains que vous observiez de dire toujours nous, comme Notre-Seigneur nous l’a enseigné en l’Oraison dominicale, où il n’y a ni mon, ni moi. Cela s’entend que vous ayez l’intention de supplier Dieu qu’il donne la vertu ou la grâce que vous lui demandez pour vous, à tous ceux qui en ont la même nécessité, et que ce soit toujours pour nous unir davantage avec lui; car autrement nous ne devons ni demander ni désirer aucune chose, ni pour nous ni pour le prochain, puisque c’est la fin pour laquelle les Sacrements sont institués ; il faut que nous correspondions, les recevant pour la même fin.

Et ne faut pas que nous pensions que, communiant ou priant pour les autres nous y perdions quelque chose, sinon que nous offrissions à Dieu cette Communion ou prière pour la satisfaction de leurs péchés, car alors nous ne satisferions pas pour les nôtres; mais pourtant le mérite de la

13. l’occasion

Communion ou de la prière nous demeurerait. Nous ne saurions mériter la grâce les uns pour les autres, il n’y a que Notre-Seigneur qui l’ait pu faire; nous pouvons bien leur impétrer 14 des grâces, mais leur donner du mérite nous ne le pouvons pas. La charité que nous avons faite de prier pour eux augmente notre mérite, tant pour la récompense de la grâce en cette vie que de la gloire en l’autre. Et si une personne ne faisait pas attention de faire rien pour la satisfaction de ses péchés, la seule attention qu’elle aurait de faire tout ce qu’elle fait pour le pur amour de Dieu suffirait pour y satisfaire, puisque c’est une chose assurée que qui pourrait faire un acte excellent de charité, ou un acte d’une parfaite contrition, satisferait pleinement pour tous ses péchés.

Vous voudrez peut-être savoir comment vous connaîtrez si vous profitez par le moyen de la réception des Sacrements. Vous le connaîtrez si vous vous avancez aux vertus qui leur sont propres : comme si vous tirez de la Confession l’amour de votre abjection et l’humilité, car ce sont les vertus qui lui sont propres ; et c’est toujours par la mesure de l’humilité que l’on reconnaît notre avancement. Ne voyez-vous pas qu’il est dit que quiconque s’humiliera sera exalté d ? être exalté, c’est être avancé. Si vous devenez par le moyen de la très sainte Communion, fort douce (puisque c’est la vertu qui est propre à ce Sacrement, qui est tout doux, tout miel et tout suave),

d. Matt., XXIII, 12 ; Lue., XIV, 11, XVIII, 14.

14. attirer

vous tirerez 15le fruit qui lui est propre, et ainsi vous vous avancerez. Mais si, au contraire, vous ne devenez point plus humble ni plus douce, vous méritez que l’on vous lève 16 le pain, puisque vous ne voulez pas travailler c .

Je voudrais que l’on allât simplement, quand il nous viendrait envie de communier, le demandant aux Supérieurs avec résignation d’accepter le refus avec humilité, et si on nous l’octroie, aller à la Communion avec amour. Et bien qu’il y ait de la mortification à le demander, il ne faut pas laisser pour cela 17 car les filles qui entrent en la Congrégation n’y entrent aussi que pour se mortifier, et les croix qu’elles portent les en doivent faire ressouvenir. Si l’inspiration venait à quelqu’une de ne pas communier si souvent que les autres, à cause de la connaissance qu’elle a de son indignité, elle le peut demander à la Supérieure, attendant le jugement qu’elle en fera, avec une grande douceur et humilité.

Je voudrais que l’on ne s’inquiétât point quand l’on entend parler de quelque défaut que nous avons, ou de quelque vertu que nous n’avons pas; mais que nous bénissions Dieu de quoi il nous a découvert le moyen d’acquérir la vertu et de nous corriger de l’imperfection, et puis prendre courage de nous servir de ces moyens. Il faut avoir des esprits généreux qui ne s’attachent qu’à Dieu seul, sans s’arrêter aucunement à ce que notre partie inférieure veut, faisant régner la partie supérieure de notre âme, puisqu’il est

e. II Thess., III, 10.

15. retirerez — 16. ôte — 17. de le faire

entièrement à notre pouvoir de ne jamais consentir volontairement à l’inférieure. Les consolations et tendretés ne doivent pas être désirées, puisque cela ne nous est pas nécessaire pour aimer davantage Notre-Seigneur. Il ne faut donc point s’arrêter à considérer si l’on a de bons sentiments, mais il faut faire ce qu’ils nous feraient faire si nous les avions.

Il ne faut pas être aussi si tendres à se vouloir confesser de tout ce que l’on a fait, car il n’est pas nécessaire de se confesser des péchés véniels, si l’on ne veut; et quand on s’en veut confesser, il faut avoir la volonté résolue de 18 s’en amender, autrement ce serait un abus de s’en confesser. Il ne faut donc pas se tourmenter quand l’on ne se souvient pas de ses fautes pour s’en accuser; car il n’est pas croyable qu’une âme qui fait souvent son examen, ne remarque bien, pour s’en ressouvenir, les fautes qui sont d’importance. Pour tant de petites choses, vous en pouvez parler avec Notre-Seigneur à quelque heure que vous vous en ressouveniez.

Pour ce que vous dites, comment vous pourrez faire votre acte de contrition en peu de temps, je vous dis qu’il ne faut presque point de temps pour le bien faire, puisqu’il ne faut autre chose que se prosterner devant Dieu en esprit d’humilité et de repentance 19 de l’avoir offensé.

Vous désirez que je vous parle de l’Office. Il faut se préparer pour le dire, dès l’instant que l’on entend la cloche qui nous appelle, et il faut, à l’imitation de saint Bernard, demander à notre

18. déterminée à — 19. repentir

coeur que c’est qu’il va faire. Et non seulement en cette occasion, mais aussi entrant en tous nos exercices, afin que nous apportions en chacun d’iceux l’esprit qui lui est propre ; car il ne serait pas à propos d’aller à l’Office comme à la récréation : il faut donc porter à la récréation un esprit joyeux, et à l’Office un esprit sérieusement amoureux. Quand on dit: Deus in adjutorium meum intende, il faut penser que Notre-Seigneur réciproquement nous dit: Soyez attentifs à mon amour.

Le long de l’Office, pour nous tenir attentifs, il faut considérer que nous faisons le même office que les Anges, quoiqu’en divers langages, et que nous sommes en présence du même Dieu devant lequel les Anges tremblent. Tout ainsi qu’un homme qui parlerait à un roi se rendrait fort attentif, craignant de faire quelque faute, et s’il arrivait que néanmoins, avec 20 tout son soin, il lui advint 21 d’en faire quelqu’une, il rougirait incontinent; tout de même en devons-nous faire à l’Office, car la principale attention que nous devons avoir, c’est de bien prononcer, et de nous tenir dessus nos gardes crainte de faillir. S’il nous arrive de faire quelque faute, il faut s’en humilier sans s’étonner, puisqu’il ne doit pas être étrange que nous fassions quelque défaut 22 là, puisque nous en faisons tant ailleurs. Mais s’il nous arrive d’en faire plusieurs et que cela continue, il y a de l’apparence que nous n’avons pas conçu un grand déplaisir 23 de notre première faute, lesquelles fautes devraient nous apporter

20. malgré — 21. arrivât — 22. faute — 23. regret

beaucoup de confusion, non pas à cause de la présence de la Supérieure, mais à cause de Dieu qui nous est présent et de ses Anges. C’est presque une règle générale que, quand nous faisons si souvent une même faute, c’est signe 24 que l’on manque d’affection pour s’en amender; et si c’est une chose de laquelle on nous a souventes fois averties, il y a de l’apparence que l’on méprise l’avertissement.

Il ne faut pas avoir du scrupule de laisser en tout un Office deux ou trois versets par mégarde; non, pourvu que l’on ne le fît pas à dessein. Si vous dormez le long d’une bonne partie de l’Office, encore que vous disiez les versets de votre choeur, vous êtes obligée de le redire; mais quand l’on fait choses qui sont nécessaires d’être faites à l’Office, comme de tousser ou cracher, ou que la maîtresse des cérémonies parle pour ce qui est de l’Office, alors elle n’est point obligée de le redire, ni la Sacristaine faisant ce qui est de sa charge, pourvu qu’elle ne sorte pas du choeur.

Quand on entre au choeur l’Office étant commencé, il se faut mettre en son rang avec les autres, suivant l’Office avec elles; et après qu’il est dit, reprendre ce que l’on avait déjà dit devant 26 que vous y fussiez, finissant où vous avez pris.

Il ne faut pas redire son Office pour ce que l’on a été distrait en le disant, pourvu que ce ne soit pas volontairement; et encore que vous vous trouvassiez à la fin de quelque Psaume sans être bien assurée 26 si vous l’avez dit, parce que vous avez été distraite sans y penser, ne

24. preuve — 25. avant — 26. sûre

laissez pas de passer outre, vous humiliant devant Dieu. Il ne faut pas toujours penser que l’on n eu de la négligence quand la distraction a été longue, car il se pourra faire qu’elle nous poursuivra aucune fois tout au long d’un Office sans qu’il y ait de notre faute; et pour mauvaise qu’elle fût, il ne s’en faudrait pas inquiéter, ains en faire de simples rejets de temps en temps devant Dieu. Je voudrais que jamais l’on ne se troublât pour les mauvais sentiments que l’on a, mais que l’on s’employât courageusement et fidèlement à n’y point consentir, puisqu’il y a bien de la différence entre sentir et consentir.

VINGTIÈME ENTRETIEN

PRÉDICATION DE NOTRE BIENHEUREUX PÈRE POUR LE JOUR DE SAINT JOSEPH

Le juste est semblable à la palme a ainsi que la sainte Eglise nous fait chanter en chaque fête des saints Confesseurs ; mais conune le palmier a une très grande variété de propriétés particulières, étant le prince et le roi des arbres, tant pour la beauté que pour la bonté de son fruit, de même il y n une très grande variété de justice. Bien que tous les justes soient justes, néanmoins il y a une très grande disproportion entre les actes particuliers de leur justice; ainsi que représente la robe de Joseph, laquelle étant longue jusques aux talons, était récamée 2 d’une belle variété de fleurs b. Chaque juste a la robe de la justice qui lui bat jusques aux talons c, c’est-à-dire toutes les facultés et puissances de l’âme sont couvertes de justice, et l’intérieur et l’extérieur ne représentent que la justice même, étant justes en tous leurs mouvements et actions tant intérieures qu’extérieures. Pourtant, si faut-il confesser que chaque robe est récamée de diverses belles variétés de fleurs, dont l’inégalité ne les rend pas moins

a. Ps. XCI, 13. — b. Gen., XXXVII, 3, XLI, 42. — c. Is., LXI, 10; Bar., y, 2.

1. C’est encore un Sermon fait à l’église, et non pas un Entretien familier fait au parloir.

2. brodée

agréables ni moins recommandables. Le grand saint Paul ermite fut juste d’une justice très parfaite; si néanmoins, nul ne peut douter qu’il n’exerça jamais tant la charité envers les pauvres comme saint Jean, qui pour cela fut appelé l’Aumônier, ni n’eut jamais les occasions de pratiquer la magnificence, et partant, il n’avait pas cette vertu en un si haut degré que plusieurs autres Saints. Il avait toutes les vertus, mais non pas en un si haut degré les unes que les autres. Les Saints ont excellé, les uns en une vertu, les autres en une autre ; et si bien ils sont tous Saints. ils le sont néanmoins différemment, y ayant différentes saintetés et tout autant qu’il y a de Saints au Ciel.

Cela étant donc ainsi, pour m’introduire en mon sujet. je remarque trois propriétés particulières en la palme, entre tous les autres arbres, qui sont en grand nombre; lesquelles propriétés conviennent mieux au Saint dont nous célébrons la fête, qui est, ainsi que nous fait dire la sainte Eglise, semblable à la palme. Il n’est pas seulement Patriarche, mais le paranymphe de tous les patriarches; il n’est pas simplement Confesseur, mais plus que Confesseur, car en cette qualité sont comprises les dignités des Evêques, la générosité des Martyrs et de tous les autres Saints. C’est donc à juste raison qu’il est comparé à la palme, qui est le roi des arbres, et lequel a la propriété de la virginité, de l’humilité et de la constance et vaillance : trois vertus esquelles le glorieux saint Joseph a grandement excellé. Si on osait faire des comparaisons, il y en aurait qui maintiendraient qu’il a surpassé tous les autres Saints en ces trois vertus.

La palme est composée de deux sexes: elle a le mâle et la femelle. Le palmier, qui est le mâle, ne porte point de fruit, et néanmoins il n’est pas infructueux, car la palme femelle ne porterait point de fruit sans lui; de sorte que, si la palme femelle n’est plantée auprès du palmier mâle et qu’elle ne soit regardée de lui, elle demeure infructueuse et ne porte point de dattes; si, au contraire, elle est regardée du palmier mâle et est plantée à son aspect, elle porte quantité de fruits. Elle produit, mais elle produit virginale-ment, car elle n’est nullement touchée du palmier mâle ; si bien elle en est regardée, il ne se fait nulle conjonction entre eux, si qu’elle produit son fruit à l’ombre et à l’aspect de son palmier mâle, mais c’est tout purement et virginalement. Le palmier ne contribue nullement de sa substance pour sa production; néanmoins, nul ne peut dire qu’il n’ait grande part au fruit de la palme femelle, puisque sans lui elle n’en porterait point et demeurerait stérile.

Dieu ayant déterminé de toute éternité, en sa divine providence, qu’une Vierge concevrait un Fils d qui serait Dieu et homme tout ensemble, voulut que cette Vierge fût mariée. Mais, ô Dieu pour quelle raison, disent les saints Docteurs, ordonna-t-il deux choses si différentes, être vierge et mariée tout ensemble? La plupart des Pères disent que ce fut pour empêcher que Notre-Dame ne fut calomniée des Juifs, lesquels

d. Is., VII, 14.

indubitablement ne l’eussent point voulu exempter de calomnie et d’opprobre, et se fussent rendus examinateurs de sa pureté ; et que, pour conserver cette pureté et virginité, il fut besoin que la divine Providence la commît 3 à la charge et à la garde d’un homme qui fût vierge, et que cette Vierge enfantât ce doux fruit de vie sous l’ombre c d’un saint mariage. Saint Joseph fut donc comme un palmier, lequel ne portant point de fruit n’est toutefois infructueux, ains a beaucoup de part au fruit de la palme femelle : non que saint Joseph eût contribué aucune chose 4 pour cette sainte et glorieuse production, sinon la seule ombre du mariage, qui empêchait la Sainte Vierge de toute calomnie que sa grossesse lui eût pu causer; et si bien il ne contribua rien du sien à cette sainte grossesse, il eut néanmoins une grande part à ce fruit très saint de son Epouse sacrée; car elle lui appartenait et était plantée tout auprès de lui, comme une glorieuse palme auprès de son bien aimé palmier, laquelle, selon l’ordre de la divine Providence, ne pouvait et devait produire sinon sous son ombre et à son aspect; je veux dire, sous l’ombre d’un saint mariage qui n’était point selon l’ordinaire, tant pour la communication des biens extérieurs comme pour l’union et conjonction des biens intérieurs qui était entre Notre-Dame et le glorieux saint Joseph. Notre-Dame recevait du glorieux saint Joseph beaucoup de soulagement et de service, et lui, participait à tous les biens spirituels de sa chère Epouse,

e. Cant., II, 3.

3. confiât, remît — 4. apporté quelque chose du sien

lesquels faisaient qu’il allait croissant merveilleusement en perfection ; et ce par la communication continuelle qu’il avait avec elle, qui possédait toutes les vertus en un si haut degré que nulle créature n’y saurait parvenir; néanmoins, saint Joseph était celui qui en approchait davantage. Tout ainsi comme 5 l’on voit un miroir opposé aux rayons du soleil recevoir les rayons très parfaitement, et un autre miroir étant mis vis-à-vis de celui qui les reçoit (bien que ce dernier miroir ne prenne ou ne reçoive les rayons du soleil que par réverbération) les représente pourtant si naïvement 6 que l’on ne pourrait presque pas juger lequel c’est qui les reçoit immédiatement du soleil, ou celui qui les reçoit par réverbération, ou celui qui les reçoit le premier: de même Notre-Dame, laquelle comme un très pur miroir opposé aux rayons du Soleil de justice f, rayons qui apportaient en son âme tant de vertus en leur perfection, et vertus qui faisaient une réverbération si parfaite en saint Joseph, qu’il semblait presque qu’il fût aussi parfait ou qu’il eût les vertus en un si 7 haut degré que la glorieuse Vierge.

Mais en particulier, pour nous tenir en notre propos 8 commencé, en quel degré pensons-nous qu’il eût la virginité, vertu qui nous rend semblables aux Anges g ? Que si la Sainte Vierge ne fut pas seulement Vierge toute pure et toute blanche, ains (comme le chante la sainte Eglise aux répons de Matines : « Sainte et Immaculée »)

f. Malach., IV, 2. — g. Matt., XXII, 30 ; Luc., XX, 36.

5. de même que — 6. vivement, au naturel — 7. aussi — 8. sujet

elle était la virginité même, combien pensons-nous que celui qui fut commis 9 de la part du Père éternel pour 10 gardien de sa virginité, ou pour mieux dire, pour compagnon, puisqu’elle n’avait pas besoin d’être gardée d’autre que d’elle-même, combien dis-je, devait-il être grand en cette vertu ? Ils avaient fait voeu tous deux de garder virginité tout le temps de leur vie, et voilà que Dieu veut qu’ils soient unis par un saint lien de mariage, non pas pour les faire dédire ni se repentir de leur voeu, ains pour le reconfirmer 11 et se fortifier l’un l’autre à persévérer en leur sainte entreprise; c’est pourquoi ils le firent encore de vivre virginalement par ensemble tout le reste de leur vie.

L’Epoux, au Cantique des Cantiques h, use de termes admirables pour décrire la pudeur, la chasteté et la candeur très innocente de ses divins amours avec sa chère Epouse bien aimée. Il dit donc ainsi : Notre soeur et petite fille, elle est petite, elle n’a point de mamelles; que lui ferons-nous au jour qu’il lui faudra parler? Que si c’est une tour, faisons-lui des boulevards d’argent, et si c’est une porte, il nous la faut renforcer et doubler d’ais de cèdre, ou de quelque bois incorruptible. Voyez comme le divin Epoux parle de la pureté de la Très Sainte Vierge : Notre soeur est petite, elle n’a point de mamelles, c’est-à-dire elle ne pense pas au mariage. L’on dit communément: Une telle fille se fait grande, elle est toute prête à marier; mais Notre-Dame, ainsi que l’assure son céleste Epoux, ne pense point au mariage, car

h. Cap. VIII, 8, 9.

9. chargé — 10. d’être le — 11. confirmer

elle n’a ni soin ni sein pour cela : que lui ferons-nous au jour qu’il lui faudra parler? Le divin Epoux ne lui parle-t-il pas toujours quand il lui plaît ? Au jour qu’il lui faudra parler, cela veut dire de la parole principale, qui est quand on parle aux filles de les marier; d’autant que c’est une parole d’importance, puisqu’il y va du choix et de l’élection d’une vocation et d’un état auquel 12 il faut par après demeurer. Que si c’est, dit le sacré Epoux, une tour, faisons-lui des boulevards d’argent; si c’est une porte, au contraire que nous la voulions 13 enfoncer, nous la doublerons et la renforcerons d’ais de cèdre, qui est un bois incorruptible.

La très glorieuse Vierge était une tour i dans l’enclos de laquelle l’ennemi ne pouvait entrer, ni nulle sorte de désirs que de vivre en parfaite pureté et virginité. Que lui ferons-nous? car elle doit être mariée, Celui qui lui a donné cette résolution de la virginité l’ayant ainsi ordonné. Si c’est une tour, ou des murailles, établissons au-dessus des boulevards d’argent, qui, au lieu d’abattre la tour la renforceront davantage. Qu’est-ce que le glorieux saint Joseph, sinon un fort boulevard qui a été établi au-dessus de Notre-Dame ? puisque étant son épouse, elle lui était sujette et il avait soin d’elle. Au contraire donc que saint Joseph fût établi au-dessus de Notre-Dame pour lui faire rompre son voeu de virginité, il lui a été donné pour compagnon de sa virginité et afin que la pureté de Notre-Dame pût plus

j. Cant., IV, 4, VII, 4.

12. dans lequel — 13. loin de la vouloir

admirablement persévérer en son intégrité sous le voile et l’ombre d’un saint mariage, et de la sainte union qu’ils avaient par ensemble. Si la très sainte Vierge est une porte, dit le Père éternel, nous ne voulons pas qu’elle soit ouverte; au contraire, il la faut doubler et renforcer de bois incorruptible, c’est-à-dire, lui donner un compagnon en sa pureté, qui est le grand saint Joseph, lequel devait, pour cet effet, surpasser tous les Saints, voire les Anges et les Chérubins mêmes, en cette vertu tant admirable de la virginité, vertu qui le rendit semblable au palmier, ainsi que nous avons dit.

Passons au second point qui est la seconde propriété et vertu que je trouve au 14 palmier, qui n’est autre que la sainte humilité. Car, encore que la palme soit le prince des arbres, elle est néanmoins la plus humble; ce qu’elle témoigne en ce qu’elle cache ses fleurs dedans des bourses qui sont faites en forme de gaînes et étuis. Ce qui nous représente très bien la différence des âmes qui tendent à la perfection d’avec les autres, la différence des justes d’avec ceux qui vivent selon le monde; car ceux-là, les mondains qui vivent selon les lois de la terre, dès qu’ils ont quelque bonne pensée ou quelque cogitation 15 qui leur semble digne d’être estimée, ou s’ils ont quelque vertu, ils ne sont jamais en repos jusques à tant qu’ils l’aient manifestée et fait paraître à tous ceux qu’ils rencontrent. En quoi ils courent le même risque que les arbres qui sont prompts au printemps de jeter leurs fleurs, comme sont les amandiers; car si d’aventure 16 la gelée les sur-

14. dans le — 15. considération —— 16. par hasard

prend, ils périssent et ne portent point de fruit. Ces hommes mondains qui sont si légers à

faire épanouir leurs fleurs au printemps de cette vie mortelle par un esprit d’orgueil et d’ambition, courent toujours fortune d’être pris par la gelée qui leur fait perdre le fruit de leurs actions. Au contraire, les justes tiennent toutes leurs fleurs resserrées 17 dans l’étui de la sainte humilité et ne les font point paraître, tant qu’ils peuvent, jusques aux grosses chaleurs, lorsque Dieu, ce divin Soleil de justice j, viendra réchauffer puissamment leurs coeurs en la vie éternelle, où ils porteront à jamais les doux fruits de la félicité et de l’immortalité. La palme ne fait point voir ses fleurs jusques à tant que l’ardeur véhémente du soleil vienne à faire fondre ces gaînes, étuis ou bourses dans lesquelles elles sont encloses; après quoi, soudain elles font voir leurs fruits. De même en fait l’âme juste, car elle tient ses fleurs cachées, c’est-à-dire ses vertus, sous le voile de la très sainte humilité jusques à la mort, en laquelle Notre-Seigneur les fait éclore et les laisse voir au dehors, d’autant que les fruits ne doivent pas tarder à paraître.

Combien ce grand Saint dont nous parlons fut fidèle en ceci! on ne le peut dire selon sa perfection, car en quelle abjection ne vécut-il pas tout le temps de sa vie ; pauvreté et abjection sous laquelle il tenait cachées ses grandes vertus et dignités. Mais quelles dignités, mon Dieu être gouverneur de Notre-Seigneur, et non seulement cela, mais être son Père putatif 18, mais

j. Malach., IV, 2.

17. enfermées, cachées — 18. nourricier

être Epoux de sa très sainte Mère! Oh! vraiment, je ne doute nullement que les Anges, ravis d’admiration, ne vinssent troupes à troupes le considérer, et admirer son humilité, lorsqu’il tenait ce cher Enfant dans sa pauvre boutique, où il travaillait de son métier pour nourrir le Fils et la Mère qui étaient avec lui.

Il n’y a point de doute que saint Joseph, mes chères Soeurs, ne fût plus vaillant que David, et n’eût plus de sagesse que Salomon et que les autres quels qu’ils fussent; néanmoins, le voilà réduit à l’exercice de la charpenterie. Qui eût pu juger cela s’il n’eût été éclairé de la lumière céleste, tant il tenait resserrés tous les dons dont Dieu l’avait gratifié ? Mais quelle sagesse n’avait-il pas, puisque Dieu lui donna la charge de son Fils très cher et qu’il fut choisi pour être son gouverneur? Si les princes de la terre ont tant de soin, comme étant une chose très importante, de donner un gouverneur des plus capables à leurs enfants, hé, pensons-nous que Dieu ne fît pas que le gouverneur de son Fils fût le plus accompli homme du monde en toutes sortes de perfections, selon la dignité et l’excellence de la chose gouvernée, qui était son Fils, très glorieux Prince universel du Ciel et de la terre? Comme se pourrait-il faire que, l’ayant pu, il ne l’ait voulu et ne l’ait fait ? Il n’y n donc nul doute que saint Joseph n’ait été doué de toutes les grâces et de tous les dons que méritait la charge que le Père éternel lui voulait donner, du mystère de l’Incarnation de Notre-Seigneur et de la conduite de sa famille qui n’était composée que de trois, qui nous représentent la très sainte et adorable Trinité. Non qu’il y ait de la comparaison, sinon en ce qui regarde Notre-Seigneur, qui est une Personne de la très sainte et glorieuse Trinité, car quant aux autres, ce sont des créatures ; mais pourtant nous pouvons dire que c’est la trinité en terre, comme la très sainte Trinité est au Ciel. Marie, Jésus et Joseph ; Joseph, Jésus et Marie, trinité merveilleusement recommandable et digne d’être honorée.

Vous entendez donc combien la dignité de saint Joseph était relevée, et combien il était rempli de toutes sortes de vertus; néanmoins, vous vous souviendrez d’ailleurs combien il était rabaissé et humilié plus qu’il ne se peut dire ni imaginer. Son exemple suffit pour le bien entendre. Il s’en va en son pays et en sa ville de Bethléem, et nul n’est rejeté de tous les logis que lui, au moins que l’on sache; si qu’il fut contraint de se retirer, et conduire sa chaste Epouse dans une étable, parmi les boeufs et les ânes k . En quelle extrémité était réduite son abjection et son humilité ! Son humilité fut la cause qu’il voulut quitter Notre-Dame quand il la vit enceinte l ; car saint Bernard dit qu’il fit ce discours en soi-même Je sais qu’elle est vierge, car nous avons fait voeu par ensemble de garder notre virginité et pureté, à quoi elle ne voudrait nullement manquer ; d’ailleurs, je vois qu’elle est enceinte et qu’elle est mère : comment se peut-il faire que la virginité se trouve en la maternité, et que la virginité n’empêche pas la maternité ? O Dieu,

k. Luc., II, 4-7 — I. Matt., I, 19.

dit-il en soi-même, ne serait-ce point cette glorieuse Vierge dont les Prophètes assurent qu’elle concevra et sera Mère du Messie m Oh ! si cela est, à Dieu ne plaise que je demeure avec elle, moi qui suis si indigne. Mieux vaut que je l’abandonne secrètement, à cause de mon indignité, et que je n’habite davantage 19 en sa compagnie. Sentiment d’une humilité si admirable, laquelle fit écrier saint Pierre 20 en la nacelle où il était avec Notre-Seigneur, lorsqu’il vit sa toute-puissance manifestée en la grande prise des poissons, au seul commandement qu’il leur avait fait de jeter leurs filets dans la mer : O Seigneur, dit-il tout transporté d’un semblable sentiment d’humilité que saint Joseph, retirez-vous de moi n, car je ne suis pas digne d’être avec vous. Je sais bien que si je me jette dans la mer je périrai ; mais vous, qui êtes tout-puissant, marcherez sans danger à pied sec sur les ondes, c’est pourquoi je vous supplie vous retirer de moi et non pas que je m’en retire.

Mais si saint Joseph était si soigneux de tenir resserrées ses vertus sous l’abri de la très sainte humilité, il avait un soin très particulier de cacher la très précieuse perle de la virginité ; c’est pourquoi il consentit d’être marié, afin que personne ne le pût connaître, et que dessous 21 le voile du mariage il pût vivre à couvert. Sur quoi les vierges et celles ou ceux qui veulent vivre chastement sont enseignés qu’il ne leur suffit pas d’être vierges si elles ne sont humbles, et si elles ne re

m. Is., VII, 14. — n. Luc., V, 3-8.

19. plus longtemps — 20. que saint Pierre s’écria —21. sous

tirent leur pureté dans la poche précieuse de l’humilité ; car autrement, il leur arrivera tout ainsi qu’aux folles vierges, lesquelles, faute d’humilité, furent chassées des noces de l’Epoux o, et partant contraintes d’aller aux noces du monde, où l’on n’observe pas le conseil de 1’Epoux céleste qui dit qu’il faut être humble pour entrer aux noces, je veux dire qu’il faut pratiquer l’humilité car, dit-il p , allant aux noces, ou étant invité aux noces, prends la dernière place. En quoi nous voyons combien l’humilité est nécessaire pour la conservation de la virginité, puisque sans cette vertu l’on doit être indubitablement rejeté du céleste banquet et du festin nuptial que Dieu prépare aux vierges en la céleste demeure.

L’on ne tient pas les choses précieuses, surtout les onguents odoriférants, à l’air; car, outre que ces odeurs viendraient à s’en aller 22, les mouches les gâteraient et feraient perdre leur prix et leur valeur q. De même ces âmes justes, craignant de perdre le prix et la valeur de leurs bonnes oeuvres, les resserrent ordinairement dans une boîte, mais non une boîte commune, non plus que les onguents précieux, nias dans une boîte d’albâtre, telle que celle que sainte Magdeleine répandit sur le chef sacré de Notre-Seigneur r lorsqu’il rétablit sa virginité, non essentielle mais réparée, laquelle est quelquefois plus excellente, étant rétablie par la pénitence, que non pas celle qui n’a point reçu de tare n, et qui est accompagnée de moins

o. Matt., XXV,7-12. — p. Luc., XIV, 8-10. — q. Eccles., X, 1. — r. Matt., XXVI, 7.

22. s’éventer — 23. déchet

d’humilité. Boîte d’albâtre, où nous devons, à l’imitation de Notre-Dame et de saint Joseph, resserrer nos vertus et tout ce qui peut nous faire estimer des hommes, nous contentant de plaire à Dieu en demeurant sous le voile sacré de l’abjection de nous-mêmes, attendant, ainsi que nous avons dit, que Dieu, venant pour nous retirer au lieu de sûreté, qui est la gloire, fasse lui-même paraître nos vertus pour son honneur et gloire.

Mais quelle plus parfaite humilité peut-on imaginer que celle de saint Joseph ? Je laisse à part celle de Notre-Dame, car nous avons déjà dit que saint Joseph recevait un grand accroissement en toutes les vertus par forme de réverbération que celles de la Sainte Vierge faisaient en lui. Il a une très grande part en ce trésor divin qu’il avait chez lui, qui est Notre-Seigneur, et cependant il se tient si rabaissé et si humilié qu’il semble qu’il n’y ait point de part; toutefois il lui appartient plus qu’à nul autre après la Sainte Vierge; nul n’en peut douter, puisqu’il était de sa famille et était Fils naturel de son Epouse qui lui appartenait. Si un oiseau, une colombe (pour prendre la comparaison plus conforme à la pureté des Saints dont nous parlons), si une colombe donc portait en son bec une datte, laquelle elle laissât tomber dans un jardin, l’on ne dirait pas que le palmier qui en viendrait fût à la colombe qui aurait laissé choir 24 la datte, ains le palmier appartiendrait à celui à qui est le jardin. Oh ! si cela est ainsi, qui osera douter que le Saint-Esprit, comme un divin Colombeau,

24. tomber

ayant laissé tomber cette divine datte dans le jardin clos et fermé de la très Sainte Vierge (jardin scellé s et environné de toutes parts des haies du saint voeu de la virginité et chasteté toute immaculée, lequel appartenait au glorieux saint Joseph comme l’épouse à l’époux), qui doutera que ce divin palmier, qui porte des fruits qui nourrissent à l’immortalité, n’appartienne quant et quant à ce grand Saint, lequel pourtant ne s’en étonne 25 point, n’en devient point plus superbe, ni ne s’en estime point davantage, ains en devient toujours plus humble ?

O Dieu, qu’il faisait bon voir la révérence et le respect avec lequel il traitait, tant avec la Mère qu’avec le Fils I Il avait bien voulu quitter la Mère, ne sachant encore tout à fait la grandeur de sa dignité ; en quelle admiration et profond anéantissement était-il par après, quand il se vit tant honoré que Notre-Seigneur et Notre-Dame se rendaient obéissants à ses volontés et ne faisaient rien que par son commandement ! Ceci est une chose qui ne se peut comprendre ; c’est pourquoi il nous faut passer ce point, puisque tout ce que nous pourrions dire de l’humilité de ce glorieux Saint ne serait rien en comparaison de ce que nous en laisserions à dire.

La troisième vertu ou propriété que je remarque en la palme, est la vaillance, la constance, la force, vertu qui s’est trouvée en un degré éminent en notre Saint. La palme a une force, une vaillance et même une constance très grande

s. Cant., 1V, 12.

25. trouble

au-dessus de tous les autres arbres ; aussi est-il le premier de tous. La palme montre sa force et sa constance en ce que, plus elle est chargée, plus elle monte en haut; ce qui est tout au contraire non seulement aux 26 autres arbres, mais en toute autre chose, car plus on est chargé et plus on s’abaisse contre terre. Mais la palme montre sa force et sa constance en ne se soumettant pas à s’abaisser pour aucune charge que l’on mette sur elle ; c’est son instinct de monter en haut, et partant elle le fait sans qu’on l’en puisse empêcher. Elle montre sa vaillance en ce que ses feuilles sont faites comme des épées, et semble en avoir autant qu’elle porte de feuilles.

C’est certes à juste raison que saint Joseph est dit ressembler à la palme, car il fut toujours constant, fort, vaillant et persévérant. Il y a beaucoup de différence entre la constance et la persévérance, entre la force et la vaillance. Nous appelons un homme constant, lequel se tient ferme et préparé à souffrir les assauts de ses ennemis, sans s’étonner ni perdre courage ; mais la persévérance regarde principalement un certain ennui intérieur qui nous arrive en la longueur de nos peines, qui est un ennui aussi puissant que l’on en puisse rencontrer. Or, la persévérance fait que l’homme méprise cet ennui en telle sorte qu’il en demeure victorieux par une continuelle égalité et soumission à la volonté de Dieu. La force est ce qui fait que l’homme résiste puissamment aux attaques de ses ennemis ; mais la vaillance est une vertu qui fait que l’on ne se

26. dans les

tient pas seulement prêt pour combattre et résister quand l’occasion s’en présente, mais elle fait que l’on attaque l’ennemi à l’heure même qu’il y pense le moins, qu’il ne dit mot.

Notre glorieux Saint fut doué de toutes ces vertus et les exerça merveilleusement bien. Pour ce qui est de la constance, ne la montra-t-il pas avoir, lorsque, voyant Notre-Dame enceinte, il ne savait point comme cela se pouvait faire? Mon Dieu, quelle détresse, quelles tranchées 27, quelle confusion d’esprit n’avait-il pas! Et néanmoins, voyez sa constance : il ne se plaint point, il n’en est pas plus rude ni plus mal gracieux envers son Epouse, il ne la maltraite point pour cela, demeurant aussi doux et aussi respectueux en son endroit qu’il soulait être 28 . Mais quelle vaillance et quelle force ne témoigne-t-il pas avoir en la victoire qu’il remporta sur les deux plus grands ennemis de l’homme, qui sont le diable et le monde, et cela par la pratique d’une parfaite humilité, comme nous avons remarqué, en tout le cours de sa vie ! Le diable est tellement ennemi de l’humilité, parce que, faute de l’avoir, il fut déchassé 29 du Ciel et précipité aux enfers (comme si l’humilité était la cause de ce qu’il ne la voulut pas choisir pour compagne inséparable), qu’il n’y a invention ni artifice dont il ne se serve pour faire déchoir l’homme de l’affectionner, et d’autant plus qu’il sait que c’est une vertu qui le rend infiniment agréable à Dieu. Si que nous

t. Is., XIV, 11-15.

27. douleurs violentes — 28. avait coutume d’être — 29. chassé

pouvons bien dire : Vaillant et fort est l’homme qui persévère en icelle, parce qu’il demeure vainqueur du diable et du monde tout ensemble, qui est rempli d’ambition, de vanité et d’orgueil.

Quant à la persévérance, qui est contraire à cet ennemi intérieur qui est l’ennui qui nous survient en la continuation des choses abjectes, des mauvaises fortunes, s’il faut ainsi dire, ou bien en divers accidents qui nous arrivent, combien ce Saint fut éprouvé de Dieu et des hommes mêmes! Ce voyage d’Egypte nous l’enseigne assez : l’Ange lui commande de partir promptement, et de mener Notre-Dame et son Fils très saint en Egypte u, Le voilà que soudain il part sans dire : Où irai-je? quel chemin tiendrai-je ? de quoi nous nourrirons-nous? qui nous y recevra? Il part d’aventure 30 avec ses outils sur son dos, afin de gagner sa pauvre vie et celle de sa famille à la sueur de son visage. Oh! combien cet ennui dont nous parlons le devait presser! vu mêmement 31 que l’Ange ne lui avait point dit le temps qu’il y devait être; si qu’il ne pouvait s’établir ni demeurer assuré 32, ne sachant quand l’Ange lui dirait qu’il s’en revînt. Il pouvait bien penser que ce serait peut-être tandis qu’il serait en chemin, y ayant assez de temps pour faire mourir l’ennemi pour lequel il fuyait ainsi.

Saint Paul v a tant admiré l’obéissance d’Abraham lorsque Dieu lui commanda de sortir de sa terre w, d’autant que Dieu ne lui dit pas de quel côté il irait, ni Abraham ne lui demanda pas:

u. Matt., 11, 13, 14,— v. Heb.,XI, 8, 9.— w. Gen., XII, 1.

30. sans dessein arrêté — 31. même — 32. en assurance

Seigneur, vous me dites que je sorte, mais dites-moi donc de quel côté je sortirai; ains il se mit en chemin et allait selon que l’Esprit le conduisait. Oh! combien est admirable la parfaite obéissance de saint Joseph ! L’Ange ne lui dit point jusques à quand il serait en Egypte, et il ne s’en enquit point. Il y demeura l’espace de cinq ans, comme la plupart croient, sans qu’il s’informât de son retour, s’assurant u que Celui qui lui avait commandé qu’il y allât, lui commanderait derechef quand il s’en faudrait retourner; à quoi il était toujours prêt d’obéir. Il était en une terre non seulement étrangère x mais ennemie des Israélites, d’autant que les Egyptiens se repentaient encore de ce qu’ils les avaient quittés et avaient été cause qu’une grande partie des Egyptiens furent submergés lorsqu’ils les poursuivaient. Je vous laisse à penser quel désir devait avoir saint Joseph de s’en retourner, à cause des continuelles craintes qu’il pouvait avoir parmi les Egyptiens. L’ennui de ne savoir quand il sortirait devait sans doute grandement affliger son esprit, tourmenter son pauvre coeur; néanmoins il demeure toujours lui-même, toujours doux, tranquille et persévérant en la soumission au bon plaisir de Dieu auquel 34 il se laissait pleinement conduire ; car, comme il était juste y, il avait toujours sa volonté ajustée, jointe et conforme à celle de son Dieu en toutes sortes d’évènements, soit prospères, soit adverses.

Que saint Joseph n’ait toujours été parfaitement soumis à la volonté de Dieu, nul n’en doit

x. Heb., ubi supra, p. 442.— y. Matt., 1, 19.

33. sûr., — 34. par qui

douter; car ne voyez-vous pas comme l’Ange le tourne à toutes mains ? Il lui dit qu’il faut aller en Egypte, il y va; il commande qu’il revienne, il s’en revient; Dieu veut qu’il soit toujours pauvre, qui est une des plus puissantes 35 épreuves que l’on nous puisse faire, et il s’y soumet amoureusement, et non pas pour un temps, car il fut pauvre toute sa vie. Mais de quelle pauvreté ? d’une pauvreté rejetée, méprisée et nécessiteuse.

La pauvreté volontaire dont les Religieux font profession est fort aimable, d’autant qu’elle n’empêche pas qu’ils ne reçoivent et prennent les choses qui leur sont nécessaires, car elle leur défend et les prive seulement des superfluités. Mais la pauvreté de saint Joseph, de Notre-Seigneur et de Notre-Dame n’était pas telle, car si bien elle n’était pas volontaire, elle ne laissait pas pourtant d’être abjecte, rejetée et fort nécessiteuse, quoique grandement chérie et aimée d’eux; car chacun tenait ce grand Saint comme un pauvre charpentier z, lequel sans doute ne pouvait pas tant faire qu’il ne leur manquât plusieurs choses nécessaires, bien qu’il se peinât 36, avec une affection incomparable, pour l’entretenement 37 de sa pauvre petite famille. Après quoi il se soumettait très humblement à la volonté de Dieu en la continuation de sa pauvreté et de son abjection, sans se laisser aucunement vaincre ni terrasser par l’ennui intérieur, qui sans doute lui faisait maintes attaques ; mais il demeurait toujours constant et joyeux en sa soumission laquelle, comme toutes

z. Matt., XIII, 55 ; Marc., VI, 3.

35.grandes —36. se donnât beaucoup de peine —37. entretien

ses autres vertus, allait toujours croissant et se perfectionnant ; ainsi que Notre-Dame, qui gagnait tous les jours un surcroît de vertus et de perfections qu’elle prenait en son Fils très saint, lequel ne pouvait croître en aucune chose, d’autant qu’il fut dès l’instant de sa conception tel qu’il est et sera éternellement a . Cela faisait que cette sainte Famille allait toujours croissant et avançant en perfection, Notre-Dame tirant sa perfection de sa divine Bonté, et saint Joseph la recevant par l’entremise de Notre-Dame.

Que reste-t-il plus à dire maintenant, sinon que nous ne devons nullement douter que ce glorieux Saint n’ait beaucoup de crédit dans le Ciel auprès de Celui qui l’a tant favorisé que de l’y élever en corps et en âme; ce qui est d’autant plus probable que nous n’en avons nulle relique çà-bas en 38 terre, et il me semble que nul ne peut douter de cette vérité; car, comme eût pu refuser cette grâce à saint Joseph, Celui qui lui avait été si obéissant tout le temps de sa vie ? Sans doute que Notre-Seigneur descendant aux Limbes, fut arraisonné 39 par saint Joseph en cette sorte: Mon Seigneur, ressouvenez-vous, s’il vous plaît, que quand vous vîntes du Ciel en terre, je vous reçus en ma maison, en ma famille, et que dès que vous fûtes né je vous reçus entre mes bras. Maintenant, prenez-moi sur les vôtres, et comme j’ai eu le soin de vous nourrir et conduire durant votre vie mortelle, prenez soin de moi et de me conduire en la vie immortelle.

a’. Heb., XIII, 8.

38. ici-bas sur la — 39. interpellé

S’il est vrai que nous devons croire qu’en vertu du Saint-Sacrement nos corps ressusciteront au jour du jugement b’, comme pourrions-nous douter que Notre-Seigneur ne fît monter quant et lui, en corps et en âme, le glorieux saint Joseph qui avait eu l’honneur et la grâce de porter si souvent entre ses bras Notre-Seigneur? Oh! combien de baisers lui donna-t-il fort tendrement de sa bénite bouche, pour récompenser en quelque façon son travail !

Saint Joseph donc est au Ciel en corps et en âme, c’est sans doute. Ah ! combien serions-nous heureux si nous pouvions mériter d’avoir part en ses saintes intercessions ! car rien ne lui sera refusé, ni de Notre-Dame, ni de son Fils glorieux. Il nous obtiendra, si nous avons confiance en lui, un grand accroissement en toutes sortes de vertus, mais spécialement en celles que nous avons trouvé qu’il avait en plus haut degré que toutes autres, qui sont: la grande pureté de corps et d’esprit, la très aimable vertu d’humilité et la constance, vaillance et persévérance qui nous rendront victorieux en cette vie de nos ennemis, et nous feront mériter la grâce d’aller jouir en la vie éternelle des récompenses qui sont préparées à ceux qui imiteront l’exemple que saint Joseph leur a donné étant en cette vie; récompense qui ne sera rien moins que la félicité éternelle, en laquelle nous jouirons de la claire vision du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

DIEU SOIT BÉNI!

b’. Joan., VI, 55.

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VINGT-ET-UNIÈME ENTRETIEN

SUR LE SUJET DE LA PRÉTENTION 1 QUE NOUS DEVONS AVOIR POUR ENTRER EN LA RELIGION 2

La question que notre Mère fait de vous déclarer, mes chères Filles, la prétention que vous devez avoir en entrant en Religion, est bien la plus importante, la plus nécessaire et la plus utile qui se puisse faire.

Plusieurs entrent en Religion, mes chères Filles, qui ne savent pas pourquoi. Elles viendront à une grille ou à un parloir, et elles y verront des Religieuses avec un voile sur la tête, un visage si serein, tenant bonne mine, bien modestes, fort contentes à leur avis, et soudain elles penseront en elles-mêmes : Mon Dieu, qu’il fait bon là, allons-y; aussi bien le monde nous fait mauvaise mine ; nous n’y rencontrons point nos prétentions 3. — Une autre dira : Mon Dieu, que l’on chante bien là-dedans ! cela est si beau de bien chanter! — Elles ont raison d’y venir afin que l’on écoute leur belle voix, car peut-être que si elles étaient chez elles, elles chanteraient en une salle où personne ne les écouterait, et ne prendrait-on point garde si elles chanteraient bien ou non; mais dans un choeur, chacun les entend et les

1.but

2. Cet entretien fut fait à Paris, en 1619, comme on peut le voir plus loin, p. 453.

3. ce que nous prétendons

remarque, ce leur semble. — Les autres viennent en Religion pour y rencontrer et y trouver une grande paix, des consolations et toutes sortes de contentement et douceurs intérieures, disant en elles-mêmes : Mon Dieu, que les Religieuses sont heureuses ! elles sont hors du bruit de père et de mère qui ne font autre chose que de crier; on ne saurait rien faire qui les contente, c’est toujours à recommencer avec eux. Notre-Seigneur promet à ceux qui quittent le monde pour son service beaucoup de consolations; allons donc en Religion.

Voilà, mes très chères Filles, trois sortes de prétentions qui ne valent rien pour entrer en la Religion qui est la maison de Dieu. Il faut nécessairement que ce soit Dieu qui bâtisse la ville ou cité a, ou autrement, bien qu’elle fut bâtie, il la faudrait ruiner. Je veux croire, mes chères Filles, que vos prétentions sont tout autres, et partant que vous avez toutes bon coeur, et Dieu vous bénira.

Il me vient en l’esprit deux similitudes pour vous donner à entendre sur quoi et comment votre prétention doit être fondée pour être solide, mais je me contenterai de vous en expliquer une qui me suffira. Posez le cas qu’un architecte veuille bâtir une maison ; il fait deux choses:

premièrement, il considère si son bâtiment doit servir pour quelque particulier, ou bien pour un prince ou un roi, à cause qu’il faut qu’il y procède de différente manière ; puis il calcule à loisir si ses moyens sont bâtants 4 pour cela, car s’il se

a. Ps. CXXVI, 1.

4. suffisants

voulait mêler de bâtir une haute tour et qu’il n’eût pas de quoi fournir à la dépense, on se moquerait de lui d’avoir commencé une chose de laquelle il ne pourrait pas sortir à son honneur b; puis il faut qu’il se résolve de faire ruiner le vieil 5 bâtiment qui est en la place de celui qu’il veut édifier de nouveau.

Nous voulons faire un grand bâtiment, mes chères Filles, qui est d’édifier et loger Dieu chez nous et nous rendre son temple vivant, et partant, considérons bien mûrement si nous avons suffisamment du courage et de la résolution pour nous ruiner nous-mêmes et nous crucifier, où plutôt, pour permettre à Dieu même de nous ruiner et crucifier, afin qu’il nous réédifie pour être le temple vivant de sa divine Majesté c . Je dis donc, mes chères Filles, que notre unique prétention doit être de nous unir à Dieu comme Jésus-Christ Notre-Seigneur s’est uni à Dieu son Père, qui a été en mourant sur la croix; car je n’entends pas vous parler de cette union générale qui se fait par le Baptême, où les chrétiens s’unissent à Dieu en prenant ce divin caractère du christianisme, qui les oblige à garder les Commandements de Dieu et de l’Eglise, à s’exercer aux bonnes oeuvres, pratiquer les vertus de foi, espérance et charité qui rendent leur union valable, et peuvent prétendre justement au Paradis, où ils s’uniront à la souveraine Bonté comme à leur Dieu par les moyens susdits. Ils ne sont pas obligés à davantage 6, d’autant qu’ils ont atteint leur but, qui

b. Luc., XIV, 28-30,— c. I Cor., 111,16,17; Ephes., II, 21,22.

5. vieux — 6. faire davantage

est de s’unir avec Dieu par la voie générale et spacieuse des Commandements de Dieu bien observés.

Mais quant à vous, mes chères Filles, il n’en va pas ainsi; car outre cette commune obligation que nous avons en tant que chrétiens, Dieu vous ayant choisies pour être ses épouses, il faut savoir comment, les conditions nécessaires pour être Religieuse et que c’est qu’être Religieuse. C’est être reliée à Dieu par la continuelle mortification de nous-mêmes, et ne vivre que pour Dieu : notre propre coeur servant toujours à sa Majesté, nos yeux, notre langue, nos mains et tout le reste, continuellement, sans aucune réserve. La Religion nous fournit des moyens tous propres à cet effet, qui sont l’oraison, les lectures, silence, retraite intérieure, par des élévations continuelles à Notre-Seigneur; et parce que nous ne saurions arriver à cela que par une continuelle pratique de mortification de toutes nos passions, inclinations, humeurs et aversions, nous sommes obligés de veiller continuellement sur nous-mêmes afin de faire mourir tout cela. Sachez, mes Filles, que si le grain de froment tombant en terre ne meurt, il demeurera tout seul ; mais s’il pourrit, il rapportera au centuple d; la très sainte parole de Notre-Seigneur y est toute claire, l’ayant prononcée de sa propre bouche. Par conséquent, vous qui prétendez à l’habit, et vous autres qui êtes déjà coiffées, mes chères Filles, qui prétendez à la sainte Profession, regardez bien plus d’une fois si vous avez assez de résolution pour mourir

d. Joan,, XII, 24, 25.

à vous-mêmes. Pesez bien le tout; le temps est encore assez long pour y penser avant que vos voiles soient teints en noir; car je- vous déclare que qui veut vivre selon la nature (je ne vous veux point flatter) il faut qu’il demeure au monde, et ceux qui sont déterminés de vivre selon la grâce, qu’ils viennent demeurer en la Religion, laquelle n’est autre chose qu’une école de la mortification et de l’abnégation de soi-même. C’est pour cela qu’elle vous fournit de plusieurs outils de mortification, tant intérieurs qu’extérieurs.

Mais, mon Dieu ! ce me direz-vous, ce n’est pas cela que je cherche ; je pensais qu’il suffisait pour être bonne Religieuse d’avoir désir de bien faire l’oraison, avoir des visions et révélations, voir des Anges en forme humaine, être ravie en extase, aimer bien la lecture des bons livres. Quoi ? j’étais si vertueuse, si mortifiée au monde, et si humble que chacun m’admirait. N’était-ce pas être bien humble et vertueuse que de parler si doucement à ses compagnes des choses de dévotion, raconter les sermons, et étant chez soi, traiter doucement avec ceux du logis, surtout quand ils ne nous contredisaient point ? — Certes, mes Filles, cela était bon pour le monde, mais la Religion veut que l’on fasse des oeuvres dignes de sa vocation e. c’est-à-dire, mourir à soi-même en toutes choses, tant à ce qui est bon à notre avis, qu’aux choses mauvaises et inutiles. Pensez-vous que ces bons Religieux du désert, qui sont parvenus à une si grande union avec Dieu, y soient

e. Ephes., IV, 1.

7. dans le — 8. fournit

arrivés en suivant leurs inclinations ? Certes, nenni; ils se sont mortifiés aux choses les plus saintes, et bien qu’ils eussent grand goût à chanter les divins cantiques, ils ne le faisaient pas pour se contenter eux-mêmes. Nullement; au contraire, ils se privaient volontairement de ces plaisirs, quoique bons et licites, pour s’adonner à des oeuvres de travail et de peine.

Oh! non, ma chère fille, quand votre Règle dit que l’on demandera les livres à l’heure assignée, elle n’entend pas que l’on demande ceux qui nous contentent le plus pour cela; nullement, ce n’est point son intention, ni moins des autres exercices. Une Soeur se sentira, ce lui semble, fort attirée à faire l’oraison, à dire l’Office, à être en retraite, et on lui dit: Ma Soeur, allez à la cuisine, ou bien à faire telle ou telle chose. Ne vous semble-t-il pas que ce soit une mauvaise nouvelle pour une fille bien dévote?

Je reviens toujours, mes chères Filles, à ce que nous avons déjà souventes fois dit: il faut mourir afin que Dieu vive en vous f car il est impossible d’acquérir l’union de notre âme avec Dieu par aucun autre moyen que par la mortification. Ces paroles sont dures : Il faut mourir, mais elles sont suivies d’une grande douceur: c’est afin d’être unies à Dieu par cette mort. Vous devez savoir que nulle personne sage ne met point le vin nouveau dans un vaisseau vieil g ; la liqueur du divin amour ne peut entrer où le vieil Adam règne, il faut de nécessité le détruire. — Mais comment me détruire? — Comment, ma chère fille? par

f. Galat., II, 20. — g. Matt., IX, 17.

l’observance ponctuelle de vos Constitutions. Je vous puis assurer de la part de Dieu que si vous êtes fidèles à faire ce qu’elles vous enseignent, vous parviendrez sans doute au but que vous devez prétendre, qui est de vous unir à Dieu. Remarquez que je dis qu’il faut faire, car on n’acquiert pas la perfection en croisant les bras; il faut travailler à bon escient à se dompter soi-même et à vivre selon la raison, la Règle et l’obéissance, et non pas selon les inclinations que nous avons apportées du monde. La Religion tolère bien que vous apportiez vos mauvaises habitudes, passions et inclinations, mais non pas que vous viviez selon icelles. Elle vous donne des Règles pour servir à vos coeurs de pressoirs, pour en faire sortir tout ce qui est contraire à Dieu : vivez donc courageusement selon icelles et vous serez bienheureuses.

Mais, me dira quelqu’une, mon Dieu! comment ferai-je ? car je n’ai point l’esprit de la Règle. — Certes, ma chère fille, facilement je vous crois, d’autant que c’est chose qui ne s’apporte point du monde à la Religion. Et je vous dirai bien plus: étant dans 9 Paris où toutes choses se trouvent plus qu’en nulle ville du monde, et principalement étant au Palais, j’ai pris garde que l’on y vendait des gants lavés 10, des panaches, des étuis et autres gentillesses ; mais je n’ai point vu vendre d’esprit de la Règle, tant de celle d’ici que des autres Religions. C’est pour vous dire, mes chères Filles, que l’esprit de la Règle ne s’acquiert qu’en pratiquant fidèlement la Règle. Je vous en dis de

9. à — 10. gants musqués

même de la sainte humilité et douceur, qui sont les fondements de cette Congrégation : Dieu nous les donnera infailliblement, pourvu que nous ayons bon cœur 11 et fassions notre possible pour les acquérir. Bienheureuses serions-nous, si un quart d’heure avant que de 12 mourir nous nous trouvions revêtues de cette robe composée de ces deux vertus! Toute notre vie sera bien employée si nous l’occupons à y coudre tantôt une pièce et tantôt une autre; car ce saint habit ne se fait pas avec une pièce seule, il est requis qu’il y en ait plusieurs, c’est-à-dire, plusieurs actes de ces vertus réitérés.

Vous me dites, ma Mère, que nos Soeurs ont bonne volonté, mais que la force leur manque pour faire ce qu’elles voudraient, et qu’elles ressentent à 13 leurs passions si fortes qu’elles craignent bien de commencer à marcher. — Oh! courage, mes chères Filles ! Je vous ai dit plusieurs fois que la Religion est une école où l’on apprend sa leçon : le maître ne requiert pas toujours que l’écolier sache sa leçon sans faillir, il suffit qu’il ait attention de faire son possible pour l’apprendre. Faisons ainsi ce que nous pourrons, Dieu se contentera et nos Supérieurs aussi. N’avez-vous point vu ceux qui apprennent à tirer des armes ? ils tombent souvent, et de même en font ceux qui apprennent à monter à cheval : mais ils ne se tiennent pas pourtant pour vaincus, car autre chose est d’être quelquefois abattus, et autre chose d’être vaincus, Vos passions quelquefois vous font tête, et pour cela vous direz: Je ne suis

11. courage — 12. avant de — 13. sentent

pas propre 14 pour la Religion parce que j’ai des passions. — Non, mes chères Filles, il n’en va pas ainsi. La Religion ne fait pas grand triomphe de façonner un esprit doux et une âme tranquille en soi-même, mais elle estime grandement de réduire à la vertu les âmes fortes en leurs inclinations ; car ces âmes-là, si elles sont fidèles, elles passeront les autres, acquérant par la pointe de l’épée ce que les autres ont sans peine.

On ne requiert pas de vous que vous n’ayez point de passions; il n’est pas en votre pouvoir, et Dieu veut que vous les sentiez jusques à la mort pour votre plus grand mérite; ni même il ne veut pas qu’elles soient peu fortes, car ce serait dire qu’une âme mal habituée 15 ne peut être propre pour le service de Dieu. Le monde se trompe en cette pensée, car Dieu ne rejette rien où la malice ne se rencontre point; car, dites-moi je vous prie, que peut mais une âme de ce qu’elle est de telle ou de telle température 16, ou sujette à telle ou telle passion ? Le tout gît donc aux actes que nous faisons par ce mouvement, lequel dépend de notre volonté, le péché étant si volontaire que sans notre consentement il n’y a point de péché. Posez le cas que la colère me surprenne. Je lui dirai : Tourne, retourne, crève si tu veux; si ne ferai-je rien en ta faveur, non pas seulement prononcer une parole selon ton mouvement. Dieu nous a laissé ce pouvoir ; autrement, en nous demandant la perfection, ce serait nous obliger à chose impossible, et partant

14. apte, faite — 15. qui a de mauvaises habitudes — 16. tempérament

injustice, laquelle ne se peut rencontrer en Dieu. A ce propos il me vient en pensée de vous

raconter une petite histoire qui vous est propre 17. Lorsque Moïse descendit de la montagne en laquelle il venait de parler à Dieu, il vit le peuple qui adorait un veau d’or qu’ils avaient fait durant son absence. Epris 18 d’une juste colère et du zèle de la gloire de Dieu, il dit à son frère Aaron en se tournant du côté des Lévites: S’il y a quelqu’un qui tienne le parti de Dieu, qu’il prenne l’épée en main pour tuer tout ce qui se présentera à lui, sans épargner ni père, ni mère, ni frères, ni soeurs; qu’il mette tout à mort. Les Lévites donc prirent l’épée en main et le plus brave était celui qui en tua le plus h. De même, mes chères Filles, prenez l’épée de la mortification en main pour tuer et anéantir vos passions, et celle qui en aura le plus à tuer sera la plus vaillante, pourvu qu’elle veuille coopérer à la grâce. Ces deux jeunes âmes que voici devant moi, dont l’une n’a que quinze ans et l’autre seize, elles ont peu à tuer; aussi leurs esprits ne sont pas quasi nés; mais ces grandes âmes qui ont expérimenté plusieurs choses et ont goûté des douceurs du Paradis, c’est à elles à qui appartient de bien tuer et vaincre leurs passions.

Pour celles que vous dites, ma Mère, qui ont de si grands désirs de leur perfection qu’elles veulent passer 19 toutes les autres en vertu, elles font bien de consoler, par ces véhéments désirs, un peu leur amour-propre, mais elles feront

h. Exod., XXXII, 26-28.

17. vous convient — 18. saisi — 19. outrepasser

prou de suivre la Communauté en bien gardant les Règles, car c’est la droite voie pour arriver à Dieu. Vous êtes bien heureuses, mes chères Filles, plus que nous autres qui sommes au monde; lorsque nous demandons le chemin, l’un nous dit: C’est à droite, et l’autre: C’est à gauche, et enfin, le plus souvent on nous trompe; mais vous autres, vous n’avez à faire qu’à vous laisser porter. Vous ressemblez à ceux qui navigent 20 sur mer: la barque les porte, et ils demeurent là-dedans sans soin 21 en se reposant ils marchent, et n’ont que faire de s’enquérir s’ils sont bien en leur chemin. Cela est du devoir des nautonniers qui, voyant toujours la belle étoile, savent qu’ils sont en bonne voie et disent aux autres qui sont en la barque: Courage, vous êtes en bon chemin.

Suivez sans crainte cette belle étoile et boussole divine, mes chères Filles, car c’est Notre-Seigneur la barque, ce sont vos Règles; ceux qui la conduisent et qui en sont les nautonniers sont les Supérieurs, qui pour l’ordinaire et assez souvent disent: Marchez, mes chères Soeurs, par l’observance ponctuelle de vos Règles et Constitutions, et vous arriverez heureusement à Dieu ; elles vous conduiront sûrement. Mais remarquez que je vous dis: Marchez par l’observance ponctuelle et fidèle, car qui négligera sa voie sera tué, dit Salomon i.

Si vous faites ce qui vous est enseigné, mes chères Filles, vous serez très heureuses, vous vivrez contentes, et expérimenterez dès ce monde

i. Prov., XIX, 16.

20. naviguent — 21. souci

les faveurs du Paradis, au moins par-petits échantillons. Mais prenez garde que s’il vous vient 22 quelque goût intérieur et caresse de Notre-Seigneur de ne vous y pas attacher; c’est comme un peu d’anis confit que l’apothicaire 23 céleste met sur la portion amère de la mortification qu’il faut que vous avaliez pour votre santé; et bien que le malade prenne de la main de l’apothicaire ces grains sucrés, il faut par nécessité qu’il ressente par après les amertumes de la purgation.

Vous voyez donc bien clairement quelle est la prétention que vous devez avoir pour être dignes épouses de Notre-Seigneur, et pour vous rendre capables de l’épouser sur le mont de Calvaire. Vivez donc toute votre vie et formez toutes vos actions selon icelles, et Dieu vous bénira. Tout notre bonheur consiste en la persévérance, c’est pourquoi je vous y exhorte, mes très chères Filles, de tout mon coeur, et prie la divine Bonté qu’il vous comble de ses grâces et de son divin amour en ce monde, et nous fasse assurer 24 de sa gloire en l’autre. Amen.

Ma Mère, j’ai déjà répondu ailleurs à votre demande; à savoir mon 25, si l’on doit demander congé de communier ou faire des mortifications plus que la Communauté. Si j’étais Religieuse, je pense que je ne demanderais point du tout de singularités : ni à communier, ni à porter la haire, le cilice, la ceinture et faire des jeûnes extraordinaires, la discipline ni aucune autre

22. arrive — 23. pharmacien — 24. nous donne l’assurance — 25. à savoir

chose, me contentant en tout de suivre la Communauté. Si j’étais robuste, je ne mangerais pas quatre fois le jour; mais si l’on me le faisait faire, je le ferais et je ne dirais rien. Si au contraire j’étais débile et que l’on ne me fît manger qu’une fois le jour, je ne mangerais qu’une fois le jour, sans m’amuser à penser si je serais débile ou fort. Je veux peu de chose; ce que je veux, je le veux pour Dieu ; je n’ai presque point de désirs, mais si j’étais à renaître je n’en aurais ou n’en voudrais point avoir du tout. Si Dieu venait à moi pour me favoriser du sentiment de sa présence, j’irais aussi à lui pour l’accepter et correspondre à sa grâce ; mais s’il ne voulait pas venir à moi, je me tiendrais là et n’irais pas à lui : je veux dire, je ne rechercherais pas d’avoir ce sentiment de sa présence, ains me contenterais de la simple appréhension 26 de la foi.

DIEU SOIT BÉNI! 27

26. action de saisir par l’esprit

27. Le « vingt-uniesme Entretien, Sur le document de ne rien demander, ne rien refuser », est un texte composé de fragments du dernier Entretien fait à Lyon en 1622, et de deux Sermons. Nous le supprimons donc ici, et nous donnons ci-après, p. 463, le texte authentique de l’Entretien.

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VINGT-DEUXIÈME ENTRETIEN

DES CINQ DEGRÉS D’HUMILITÉ

Le premier degré de l’humilité c’est la connaissance de soi-même, c’est-à-dire lorsque, par le témoignage de notre propre conscience et par la lumière que Dieu répand dans notre esprit, nous connaissons que nous ne sommes rien que pauvreté, que misère et abjection. Cette humilité ici, si elle ne passe pas plus avant, elle n’est pas grande chose, et en effet elle est fort commune; car il se trouve peu de personnes qui vivent avec tant d’aveuglement qu’ils ne connaissent assez clairement leur vileté, pour peu de considération qu’ils fassent; mais néanmoins, si bien ils sont contraints de se voir pour ce qu’ils sont, ils seraient extrêmement marris si quelque autre les tenait pour tels. C’est pourquoi il ne faut pas s’arrêter là, ains passer au second degré, qui est la reconnaissance; car il y a différence entre connaître une chose et la reconnaître.

La reconnaissance donc, c’est de dire et publier, quand il en est besoin, ce que nous connaissons de nous; mais cela s’entend de le dire avec un vrai sentiment de notre néant, car il s’en trouve une infinité qui ne font autre chose que s’humilier en paroles. Parlez à une femme la plus vaine du monde, à un courtisan de même humeur, dites-leur voir 1 : Mon Dieu, que vous êtes brave 2

1. dites-leur — 2. accompli, parfait

que vous avez de mérites! je ne vois rien qui approche de votre perfection. — O Jésus, vous répondront-ils, excusez-moi, je ne vaux rien et ne suis que la misère même et imperfection; mais cependant ils sont extrêmement aises de s’entendre louer, et encore plus si vous le croyez comme vous le dites. Voilà donc comme ces termes d’humilité ne sont que sur le bout des lèvres et ne partent nullement de l’intime du coeur; car si vous les preniez au mot sur leurs fausses humiliations, ils s’en offenseraient et voudraient que tout sur-le-champ on leur fît réparation d’honneur. Or, de tels humbles Dieu nous en défende.

Le troisième degré est d’avouer et confesser notre vileté et abjection quand les autres la découvrent : car souventes fois nous disons bien nous-mêmes que nous sommes pervers et misérables, mais nous ne voudrions pas qu’un autre nous devançât en cette déclaration ; et si on le fait, non seulement nous n’y prenons pas plaisir, mais de plus nous nous en piquons, ce qui est une vraie marque que notre humilité n’est pas parfaite ni de la fine 3. Il faut donc avouer franchement et dire : Vous avez raison, vous me connaissez extrêmement bien. Et ce degré ici est déjà fort bon.

Le quatrième c’est d’aimer le mépris et se réjouir quand on nous déprime et avilit; car, quelle apparence de tromper l’esprit d’autrui ? il n’est pas raisonnable. Puisque nous avouons que nous ne sommes rien, il faut être bien aises

3. plus délicate

que l’on le croie, que l’on le dise et que l’on nous traite comme vils et misérables.

Le cinquième, qui est le dernier et le plus parfait de tous les degrés d’humilité, c’est non seulement d’aimer le mépris, mais de le désirer, de le rechercher et s’y complaire pour l’amour de Dieu: et ceux qui parviennent ici sont bien heureux, mais le nombre en est fort petit. Notre-Seigneur le veuille accroître de vingt-cinq ou trente filles qui lui soient dédiées en cette petite Congrégation. Ainsi soit-il.

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DERNIER ENTRETIEN

DE NOTRE TRÈS SAINT ET BIENHEUREUX PÈRE SUR PLUSIEURS QUESTIONS QUE NOS CHÈRES SOEURS DE LYON LUI FIRENT DEUX JOURS AVANT SA BIENHEUREUSE MORT, LE JOUR DE SAINT ETIENNE 1622

Comme il entra, il dit : « Bonsoir, mes chères Filles, je viens ici pour vous dire le dernier adieu et m’entretenir un peu avec vous, parce que la Cour et le monde me dérobent le reste. Enfin, mes chères Filles, il s’en faut aller ; je viens finir la consolation que j’ai reçue jusques à présent avec vous : qu’avons nous à dire? Rien plus 1, sans doute. Il est vrai que les filles ont toujours beaucoup de répliques. Il est mieux de parler à Dieu qu’aux hommes. » Notre Mère lui dit: « Monseigneur, nous voulons parler à vous afin d’apprendre à parler à Dieu. » — « L’amour-propre, » dit-il, « se sert de ce prétexte-là. Ne faisons point de préface, et vous asseyez, je vous prie, car nos Soeurs sont incommodées. »

On lui demanda si ce n’était pas mieux et plus simple de regarder les vertus de Dieu que non pas celles des Supérieures et des Soeurs.— Il répondit que non, que cela n’était pas contraire à la simplicité et qu’il était bon de le faire ; mais que, qui voudrait regarder leurs vertus pour

1. rien de plus

éplucher 2 celles qui sont plus vertueuses que les autres, ou afin de censurer et murmurer de leurs vertus pour y trouver à redire, ce serait là oit il y aurait du mal. « De les regarder afin de les imiter et en tirer de l’édification, or cela est autre chose ; si vous regardez leurs vertus avec une grande charité pour les imiter, vous ferez bien. Les vertus de Dieu, en tant que 3 Dieu, sont si excellentes, que pour satisfaire à notre faiblesse il s’est voulu faire homme pour nous montrer l’exemple de ce que nous devons faire, afin que nous le puissions imiter. C’est une bonne chose de regarder et se représenter les exemples des Saints afin de les imiter, et surtout du Roi des Saints, Notre-Seigneur et Rédempteur. Il est écrit que saint Antoine passa toute l’année de son noviciat à considérer les vertus de ses Frères et, comme une soigneuse abeille, cueillait sur chaque fleur d’icelles le miel qui lui était nécessaire. L’amour de Dieu est inséparable d’avec l’amour du prochain, et il est toujours mieux de regarder les vertus de Notre-Seigneur. »

« Monseigneur, » lui dit-on, « il y a des filles qui s’amusent tant à regarder les vertus des Supérieures qu’elles sont toujours après à les louer et applaudir. » — « Quoi, » dit-il, « fait-on cela céans? » — « Oui, Monseigneur, il y en a trois ou quatre qui font cela coutumièrement 4.» — « Ma fille, vous ne devez pas souffrir cela. Quand les inférieures connaissent que la Supérieure est un peu vaine et qu’elle se plaît à être louée et aimée, elles la rouent plutôt afin que la Supérieure les

2. examiner par le menu — 3. comme —4. ordinairement

aime que non pas pour autre fin; mais si elles voyaient que la Supérieure rechignât et fît mauvaise mine quand elles la louent, elles ne seraient pas si promptes à le faire. » — « Que faut-il donc faire, Monseigneur, quand on nous loue ? » « Il s’en faut aller à Dieu et les laisser là ; mais pour les inférieures, quand la Supérieure loue quelques bonnes actions qu’elles ont faites, il ne faut pas qu’elles s’en aillent, il est quelquefois nécessaire de le faire ; mais pour les Supérieures, elles ne doivent pas permettre cela en façon quelconque. Mais il ne s’en faut pas étonner, parce que là où il y a amas de filles, il y a aussi amas de louanges et flatteries. »

« Vous demandez si ce n’est pas une grande faiblesse de désirer les charges et de se mettre en peine quand on ne nous en donne point ? — De les désirer, cela est bien mal, comme aussi de s’en mettre en peine ; c’est une faiblesse que d’amuser son esprit à cela, surtout quand elles sont honorables. Nous sommes si aises d’avoir quelque charge pour surexceller par dessus les 5 autres, comme d’être Supérieure ou Assistante, afin de faire voir là son bel esprit, car ma Soeur ordonne et dispose si bien !nous sommes si aises de faire voir que nous savons fort bien ordonner. » — « Mais, » dit-on, « si j’étais Supérieure, je pratiquerais tant la vertu, l’humilité, la charité. » — « Oui, ma Soeur, notre amour-propre aime tant que l’on voie la beauté de notre esprit: Ma Soeur est si douce quand elle est élevée par dessus les 6 autres et que personne ne lui dit rien

5. exceller au-dessus des — 6. au-dessus des

tout le monde remarque sa vertu. Il n’y a nul doute que l’on ne nourrisse bien son amour-propre là-dedans. Le désir des charges est fort commun, mais il n’y a point de mal quand il est hors de notre volonté : il se faut moquer de tout cela. Ce n’est pas en Religion que l’on doit chercher et désirer les charges honorables ; les mondains et ceux qui sont à la Cour ne font autre chose que de courir après les dignités et prééminences, aussi la Cour n’est faite que pour cela mais quand cela arrive en Religion, c’est signe 7 que l’on n’est pas encore bien dénué ni mortifié.

« Il faut bien prendre garde qu’il y a des âmes qui ont si grand peur que le désir des charges entre en leur esprit, qu’elles sont toujours en appréhension et inquiétude, et n’ont jamais l’esprit tranquille ni reposé ; car pendant qu’elles s’amusent à l’appréhension, elles tiennent leur coeur ouvert, et le diable y jette par ce moyen la tentation dedans. Elles ressemblent à ceux qui ont peur des larrons : ils sortent dehors et laissent la porte ouverte, et ce pendant 8 les larrons entrent et font ce qu’ils veulent. Il ne se faut pas mettre en peine quand nous sentirons des désirs en nous ; tant que nous vivrons, notre nature nous les produira. Il ne faut non plus craindre qu’il nous en vienne, pourvu que nous tenions toujours notre volonté supérieure ferme en Dieu et au lieu de nous amuser à de vaines craintes, il nous faut tenir notre coeur en Dieu et nous unir à lui: car enfin il ne faut rien désirer ni rien refuser, mais se laisser entre les bras de la

7. preuve — 8. pendant ce temps

Providence divine, sans s’amuser à aucun désir, sinon en ce que Dieu veut faire de nous. Saint Paul pratiqua excellemment cet abandonnement 9 au même instant de sa conversion; quand Notre-Seigneur l’eut aveuglé, il dit tout promptement: Seigneur, que vous plaît-il que je fasse a ? et demeura indifférent à tout ce que Dieu ordonnerait de lui. Toute notre perfection dépend de ce point.

« Il ne faut donc pas désirer les charges honorables, cela empêche grandement l’union de notre âme avec Dieu qui se plaît en la bassesse et humilité. » — « Monseigneur, ce n’est pas seulement des charges honorables, mais de toutes autres. » — « Saint Paul nous défend de désirer des charges relevées et des prééminences. De désirer les basses, cela est encore passable ; néanmoins ce désir est suspect, car saint Paul écrivant à un sien disciple lui défend entre autres choses de ne point occuper son coeur à aucun vain désir b, tant il avait de connaissance de ce défaut, et que cela retarde notre avancement. »

« Vous demandez si on ne peut pas désirer des charges basses, parce qu’elles sont pénibles, et semble qu’il y ait plus à faire pour Dieu et plus de mérite que de demeurer en sa cellule. » — « Oui, ma fille, car David disait c qu’il aimait mieux être abject en la maison du Seigneur que d’être grand parmi les pécheurs, et disait : Il est bon, Seigneur, que vous m’ayez humilié, afin d’apprendre vos justifications d . Or néanmoins, ce désir

a. Act., IX, 6.— b. II Tim., n, 22.— e. Ps. LXXXIII, 11. — d. Ps. CXVIII, 71.

9. abandon

est fort suspect, comme pouvant être une cogitation 10 humaine. Que savez-vous si après avoir désiré ces charges basses et humbles vous aurez la force d’agréer les abjections et humiliations qui s’y rencontreront ? il vous pourrait venir beaucoup de dégoût et d’amertume de l’humiliation. Que si peut-être vous vous sentez la force de souffrir la mortification et humiliation, vous ne savez si vous l’aurez toujours. Il faut tenir le désir des charges, tant des unes que des autres, honorables et abjectes, pour tentation ; car il est toujours mieux de ne rien désirer, mais de se tenir prête pour faire l’obéissance. Il vaut mieux être en sa cellule par obéissance, faisant un petit ouvrage, ou lisant, ou faisant que sais-je moi quoi ; et si on le fait avec plus d’amour que celle qui est à la cuisine, qui a beaucoup de peine et se brûle les yeux, si elle le fait avec moins d’amour, l’autre a plus de mérite : car ce n’est pas par la multiplicité de nos oeuvres que nous plaisons à Dieu, mais par l’amour avec lequel nous les faisons.

« Et ne faut point faire ces jugements, où il y a plus de mérite; pour nous autres il n’y faut point regarder, et je n’aime point cela de vouloir toujours regarder au mérite, car les Filles de Sainte-Marie ne doivent faire leurs actions que pour la plus grande gloire de Dieu. Si nous pouvions servir Dieu sans mériter, ce qui ne se peut, nous devrions désirer de le faire. Il est à craindre qu’en voulant choisir où il y a plus de mérite, nous ne donnions le change à notre esprit. C’est

10. pensée

une façon de parler des chasseurs, que quand les chiens ont le sentiment diverti 11 et rempli de divers goûts, ils perdent facilement la mutte 12 »

« Ce n’est pas cela que je veux dire, Monseigneur, de regarder où il y a plus de mérite, mais seulement parce qu’aux charges pénibles il semble qu’il y ait plus à faire pour Dieu que d’être en sa cellule. » — « Ce n’est pas par la grandeur de nos actions que nous plaisons à Dieu, comme j’ai déjà dit, mais par l’amour avec lequel nous les faisons ; car une Soeur qui sera en sa cellule, ne faisant qu’un petit ouvrage, méritera plus qu?une autre qui aura bien de la peine, si elle le fait avec moins d’amour. C’est l’amour qui donne la perfection et le prix à nos oeuvres. Je vous dis bien plus : voilà une personne qui souffre le martyre pour Dieu avec une once d’amour, elle mérite beaucoup, car on ne saurait donner davantage que sa vie ; mais une autre personne qui ne souffrira qu’une chiquenaude avec deux onces d’amour aura beaucoup plus de mérite, parce que c’est la charité et l’amour qui donne le prix à tout. Vous savez que la contemplation est meilleure que l’action et vie active ; mais si en la vie active il s’y trouve plus d’union, elle est meilleure. Que si une Soeur étant en la cuisine, tenant la poêle sur le feu, a plus d’amour et de charité que l’autre, le feu matériel ne le lui ôtera point, au contraire, il lui aidera à être plus agréable à Dieu. Il arrive assez souvent qu’on est aussi uni à Dieu par l’action que dans la solitude; mais enfin je reviens toujours:

où il y a plus d’amour, il y a plus de perfection.

11. détourné — 12. meule

« C’est le meilleur de ne rien désirer et ne rien refuser. Tous ces désirs mie proviennent que de la nature et ne servent que d’inquiétude aux esprits et à contenter notre amour-propre, sous le prétexte de faire beaucoup pour Dieu. Que si vous êtes bien aise, par lâcheté de courage, de coudre en votre cellule afin de n’avoir pas tant de peine, ce désir n’a pas une bonne fin. Il ne faut pas désirer sa cellule quand on n’y peut pas être, mais faire ce que l’on fait pour Dieu, et retrancher de son esprit tous ces désirs. O mon Dieu, quand sera-ce que nos Soeurs n’auront plus tant de désirs, et qu’elles -s’amuseront à faire et à ne rien vouloir que ce que Dieu veut, la volonté duquel nous est signifiée par nos Règles et Supérieurs!

« Vous demandez si quand on ne se sent pas la force de faire une charge avec douceur d’esprit, parce que l’on y a beaucoup de répugnance, s’il faudrait le dire à la Supérieure, ou l’accepter tout simplement ? — Oh ! non, ma chère fille, il ne le faut pas dire, car cela serait contraire à la simplicité. Je ne dis pas qu’absolument l’on n’en parle point, mais qu’il est plus parfait de n’en rien dire et se mettre en l’exercice. Il est dangereux que l’amour-propre nous le fasse dire, de crainte que nous avons de ne la pas bien faire, pour nous excuser quand nous viendrons à y manquer, afin que l’on en soit averti; cela est bien dangereux et suspect. Bien que nous le fassions sous prétexte d’humilité, il ne l’est nullement ; au contraire, cela est contre l’humilité. Si l’on me donnait des charges honorables ou abjectes, je les prendrais et les recevrais avec humilité sans en dire un seul mot, ni n’en parlerais en façon quelconque, sinon que l’on m’en interrogeât ; car alors je dirais simplement la vérité, comme je me sentirais, sans autre chose.

« Mais vous demandez s’il ne faut pas dire les mouvements de son coeur en rendant compte à la Supérieure. — Or, la reddition de compte c’est autre chose. Oui, il les faut dire tout simplement; mais pour toutes ces petites choses qui passent par l’esprit sans s’y arrêter, je trouverais meilleur que l’on passât tout cela entre Dieu et soi, parce qu’il n’est pas digne d’attention. Mais si cela s’arrête en l’esprit et qu’il nous fasse faire quelque faute, c’est cela qu’il faut dire. Si chacun voulait choisir en Religion les charges à sa fantaisie, que serait-ce sinon faire chacun sa volonté? Que nous doit-il importer d’avoir de la peine aux charges, puisqu’elles nous sont imposées par nos Supérieures qui nous représentent Dieu ? David disait e : J’ai été fait comme une bête de charge pour porter les commandements du Seigneur; en quoi il nous fait bien voir la soumission que nous devons toujours avoir en tout ce qui nous est ordonné de Dieu et de nos Supérieurs.

« Vous demandez si les désirs, quoique involontaires, ne nous retardent pas beaucoup en la perfection ? — Oh ! non, ma chère fille, notre nature nous les produira toujours; les désirs, pensées et mouvements involontaires ne nous peuvent point nuire en la perfection. Nous le voyons bien en saint Paul, lequel étant tenté de

e. Ps. LXXII, 23.

l’aiguillon de la chair, ce mouvement le pressant fort, il demanda par trois fois à Dieu d’en être délivré; et lors il ouït Notre-Seigneur qui lui dit : « Paul, ma grâce le suffit, la vertu se perfectionne en l’infirmité f ; et lors il demeura tranquille et paisible en sa peine et tentation. Que nous doit-il soucier 13 si nous sentons de la peine, pourvu que nous fassions notre devoir? Laissons aboyer ce mâtin contre la lune, il ne nous peut rien faire si nous ne voulons. Notre-Seigneur nous en a voulu donner l’exemple au jardin des Olives, voulant sentir des mouvements contraires à sa partie supérieure; bien que sa volonté fût conforme à celle de son Père éternel, il ne laissait pas de ressentir 14 Mais il y a cette différence entre Notre-Seigneur et nous, que volontairement il voulait ressentir pour l’amour de nous, s’en pouvant exempter en tant que Dieu; mais nous ne le pouvons, encore qu’il soit contraire à notre volonté.

« Vois demandez s’il ne serait pas mieux de se divertir simplement, que de contester avec son esprit et s’opiniâtrer à vouloir rejeter la tentation. — Qui en doute, ma chère fille, qu’il ne vaille mieux parler à Notre-Seigneur en se divertissant simplement, que de disputer et s’opiniâtrer avec le diable ? La simplicité est toujours préférable en tout. Par exemple : si le désir me venait d’être Pape et que la papauté m’occupât l’esprit, je ne ferais que m’en rire et me divertirais en pensant qu’il fait bon en la vie éternelle, que Dieu est

f. II Cor., XII, 7-9.

13. importer — 14. sentir

aimable, que ceux qui sont au Ciel sont heureux de jouir de lui ; et ainsi faisant, je me divertirais généreusement et noblement, car lorsque le diable me mettrait dans l’esprit le désir de la papauté, je parlerais à Dieu de sa Bonté, et choses semblables.

« Vous demandez s’il ne faudrait point recevoir de scrupule quand on n’aurait point fait attention un jour ou deux à la rejeter, étant ainsi occupée en Dieu, sans faire attention à s’en divertir ? — Qui en doute, ma chère fille, qu’il ne soit mieux de se tenir ainsi en la présence de Dieu, plutôt que de tant fléchir et réfléchir sur ce qui se passe dedans nous et autour de nous ? — Vous demandez si on se sentait un grand scrupule, ne pouvant accoiser 15 son esprit, à cause que ces désirs et -tentations ont tant duré, si on s’en pourrait confesser? — Vous le pouvez si vous voulez, et dire : Je m’accuse d’avoir eu deux ou trois jours une tentation de vanité que je suis en doute de n’avoir pas rejetée. »

« Vous dites, Monseigneur, qu’il ne faut rien désirer; mais ne faut-il pas désirer l’amour de Dieu et l’humilité ? car Notre-Seigneur a dit : « Demandez et il vous sera donné, heurtez et il vous sera ouvert g .» — « O ma fille, quand je dis qu’il ne faut rien désirer ni demander, j’entends pour les choses de la terre, car pour ce qui est des vertus nous les pouvons demander. Quand nous demandons l’amour de Dieu et la charité nous y comprenons l’humilité et toutes les vertus,

g. Matt., VII, 7 ; Luc., XI, 9.

15. tranquilliser

car elles ne sont point séparées les unes des autres. »

L’on demande si une Novice, d’abord qu’elle entre dans la Maison se jetait dans cette indifférence de ne rien désirer ni refuser, s’il n’y aurait point à craindre que ce fût plutôt par lâcheté et négligence d’esprit qu’autrement, et si elle ne ferait pas mieux de s’adonner à l’humilité et autres vertus qui lui sont nécessaires ? — « Oh ! non, ma chère fille, si elle était conduite par ce chemin il n’y aurait rien à craindre, car ne désirant que l’amour de Dieu elle pratiquerait toutes les vertus et tout ce qui est nécessaire pour plaire à Dieu car l’amour de Dieu surpasse toutes les vertus. Plût à Dieu qu’il y en eût plusieurs qui fussent conduites par cette voie, car n’ayant rien dans l’esprit que ce seul désir de plaire à Dieu, elles feraient toutes choses avec perfection, sans se mettre -en peine dé ce qu’on penserait d’elles. »

L’on demande si ce n’est pas une marque que nous suivons notre sentiment 16 de laisser de se mettre proche d’une Soeur à la récréation, quand elle nous a avertie.— « Ce serait apertement 17 nourrir son sentiment que de le faire. Pour les larmes, il y a des naturels qui ne s’en peuvent pas empêcher, et nous sommes quelquefois si aises de pleurer, surtout quand on nous change de Supérieure, pour montrer que ma Soeur une telle n’est pas dénaturée 18 et qu’elle le ressent bien. Cela fait si grand bien à l’amour-propre, afin que l’on connaisse que nous leur sommes bien obligées. Enfin ce ne sont que faiblesses de filles. »

16. ressentiment — 17. ouvertement — 18. insensible

« Vous demandez comme il faut faire pour se bien confesser. — Que voulez-vous que je vous die ? Vous le savez déjà tant; mais j’aime bien pourtant que l’on me fasse ces demandes ici, La Confession est une chose grandement importante; trois choses y sont nécessaires. La première, d’y aller purement pour s’unir à Dieu par le moyen de la grâce que l’on reçoit en ce Sacrement. Les Religieux ont en cela un grand avantage par dessus les mondains, étant hors des occasions de ces grandes désunions, parce qu’il n’y a que le péché mortel qui nous désunisse de Dieu. Les péchés véniels ne nous en désunissent pas, ains ils font une petite ouverture entre Dieu et l’âme ; et par la vertu de ce Sacrement, nous réunissons notre âme à Dieu et la remettons en son premier état.

« La seconde et troisième condition, c’est d’y aller purement et charitablement; au lieu de faire cela, l’on y porte bien souvent des âmes toutes embrouillées et embarrassées, qui fait qu’elles ne savent pas bonnement ce qu’elles veulent dire : ce qui est de grande importance, car elles mettent en peine les confesseurs parce qu’ils ne les peuvent pas entendre, ni comprendre ce qu’elles veulent dire, et au lieu de se confesser de leurs péchés, elles pèchent pour l’ordinaire en se confessant. Il se commet en confession quatre grands manquements : le premier, c’est d’y aller pour se décharger et soulager, plutôt que pour plaire à Dieu et s’unir à lui. Il nous semble que nous avons l’esprit si content quand nous nous sommes bien déchargés, et pensons que cela suffit, comme si notre paix et repos dépendait de cela. En ces décharges 19 qui tirent à la longue devant le confesseur, il est dangereux que nous ne mêlions les défauts des autres avec les nôtres, ce qu’il ne faut point faire. C’est ici où il est dangereux de faillir et où les péchés se commettent pour l’ordinaire en confession.

« Le deuxième manquement, c’est qu’ils vont dire de beaux discours et agencements de belles paroles, racontent de grandes histoires pour se faire estimer, faisant semblant d’exagérer leurs fautes par leurs beaux discours, et d’une grosse faute ou d’un gros péché, ils le diront en telle sorte qu’il semblera bien petit ; et faisant ainsi, ils ne donnent pas connaissance au confesseur de l’état de leur âme.

« Le troisième manquement, c’est qu’ils y vont avec tant de finesse et de couverture 20», qu’au lieu de s’accuser ils s’excusent par une grande recherche d’eux-mêmes, craignant qu’on ne voie leurs fautes: cela est très pernicieux 21, qui le voudrait faire volontairement.

« Le quatrième manquement, c’est qu’il y en a qui se satisfont à exagérer leurs fautes, et d’une petite faute ils en font une très grande. L’un et l’autre de ces manquements est très grand. Je voudrais que l’on die simplement et franchement les choses comme elles sont. Il faut aller à la Confession purement pour nous unir à Dieu, avec une vraie détestation de ses péchés et une volonté ferme et entière de s’amender, moyennant sa grâce. »

19. action de se décharger — 20. mots couverts — 21. pour celui

L’on demande si les Soeurs doivent discerner les petites obéissances d’avec les grandes et si on doit s’accuser en ces termes : Mon Père, je m’accuse de quoi j’ai fait une désobéissance en chose d’importance, ou en chose légère, ou s’il faut dire la chose tout simplement comme elle est ; et si l’on doit discerner les obéissances de la Règle et des Constitutions, parce qu’il y en a qui nous sont conseillées seulement, et d’autres qui nous sont commandées absolument. — « Ma fille, votre demande est de très grande importance ; les confessions doivent être tellement nettes et entières que rien plus 22, je n’ai jamais approuvé qu’on y fût avec un esprit embrouillé ; il faut dire les choses comme elles sont. Vous mettez les confesseurs en peine, ils ne vous entendent pas, et pensent que les petites fautes soient quelques grandes choses. Si votre désobéissance est grande en elle-même, dites-la comme elle est, tout simplement. Pour ce qui regarde les petits manquements, c’est autre chose, car disant au confesseur : Je m’accuse de quoi j’ai manqué à deux obéissances légères et de peu d’importance, cela le tient en repos, sachant que ce n’est pas grande chose.

« Il faut bien considérer les circonstances de tant de petits manquements, car la Règle et les Constitutions n’obligent nullement à péché d’elles-mêmes : ce n’est donc pas la Règle ni les Constitutions qui font le péché, mais les circonstances et les mouvements qui, en toute autre occurrence, le causeraient. Comme par exemple : la cloche nous appelle le matin, qui est la voix de Dieu,

22. qu’on ne puisse exiger rien de plus

et je demeure un quart d’heure après qu’elle aura sonné ; qui ne voit qu’en cela ce n’est pas la Règle ni les Constitutions qui nous font faire le péché (car c’est un péché véniel, cela), mais le mouvement de paresse par lequel nous désobéissons ? Et pour la Règle, ma fille, il n’y a nul doute que les fautes que l’on fait contre ne soient plus grandes que celles que l’on fait contre les Constitutions; car les Règles sont les fondements de la Religion, et les Constitutions ne sont que des marques et des traces pour nous faire mieux observer la Règle. Et pour les choses qui nous sont conseillées ès Règles et Constitutions il n’est point besoin de s’en confesser, car il n’y a point de péché ; mais pourtant, la circonstance pourrait être telle en chose de conseil qu’elle serait péché, comme le mépris et autre chose. Le mépris nous fait faire beaucoup de mal.

« Dites-vous, ma fille, si à la récréation on a suivi quelque passion et fait quelque chose en suite d’icelle, comme de contester en quelque chose légère et de récréation, sans s’en apercevoir qu’après que cela est fait, s’il y a matière de confession ? — Oh! non, ma fille, il n’y en a point en ce qui se fait par surprise et simple récréation mais si vous ne vous soumettez pas intérieurement, il s’en faut confesser. Aux manquements qui se font contre la Règle par surprise, il n’y a point de péché, non plus qu’en ceux qui se font par surprise de nos passions. Il n’y a que la volonté déterminée qui fasse le péché. »

L’on demande si, en l’examen, il ne faut pas distinguer les péchés véniels d’avec les imperfections. « Il n’y a point de doute, ma chère fille, qu’il ne soit très bon de le faire pour ceux qui le savent. Mais de deux cents il n’y en a pas deux qui le sachent faire, les plus saints mêmes y sont bien empêchés 23 ce qui est cause qu’on apporte de grands embarras et un amas d’imperfections en la confession, sans distinguer nullement le péché d’avec l’imperfection ; cela met bien souvent les confesseurs en peine, car il faut qu’ils distinguent pour voir s’il y a péché, et par conséquent matière d’absolution. Je vous dirai sur ce sujet ce qui m’arriva un jour en confessant la bienheureuse Soeur Marie de l’Incarnation étant dans le monde. Après l’avoir confessée deux ou trois fois, elle s’accusa à moi de plusieurs imperfections ; et ayant tout dit, je lui dis que je ne lui pouvais pas donner l’absolution parce qu’en ce dont elle s’accusait il n’y avait pas matière d’absolution : ce qui l’étonna grandement, parce qu’elle n’avait jamais fait cette distinction du péché d’avec l’imperfection. Voyant cela, je lui fis ajouter un péché qu’elle avait fait autrefois, ce que vous faites vous autres. Elle me remercia de la connaissance que je lui avais donnée de ce que jusques alors elle avait ignoré. Vous voyez donc combien cela est difficile, car bien que cette âme fût fort éclairée, elle était néanmoins demeurée si longtemps en cette ignorance. Il n’est pas néanmoins nécessaire de faire ce discernement quand on ne le sait pas faire, puisque cette grande servante de Dieu ne laissait pas d’être sainte. Il est toutefois bon de le faire quand on le peut.

23. embarrassés

« Vous demandez que c’est que péché véniel et imperfection. Le péché véniel dépend de notre volonté, et où il n’y a point de volonté il n’y a point de péché. Par exemple : si je venais céans demander la Supérieure, et que je lui dise que je la viens voir de la part de la Princesse qui la salue, et chose semblable, et que de tout cela il n’en fût rien, et que seulement j’eusse fait cet agencement en mon esprit, cela n’est pas de grande importance; mais je l’aurais fait volontairement, c’est cela qui fait le péché véniel. Et l’imperfection est quand nous faisons quelque faute par surprise, sans volonté délibérée ; comme par exemple, si je fais un conte à la récréation, et que dans mon discours 24 il s’y glisse quelques paroles qui ne soient pas du tout 25 véritables, ne m’en apercevant point qu’après qu’il serait fait, cela n’est point péché, mais imperfection, et n’ai nullement besoin de m’en confesser. Toutefois, n’ayant rien autre on le pourrait faire ; mais il faut toujours dire un péché que l’on a fait au monde, parce que vous n’auriez pas matière d’absolution. »

L’on demande « si, sachant véritablement que l’on a des péchés véniels, l’on peut s’approcher de la sainte Communion sans se confesser; parce que, Monseigneur, vous avez dit qu’ils font une petite séparation entre Dieu et l’âme. » Il répond « O Jésus, oui, ma fille, sinon que par humilité vous vous en voulussiez priver. » — « Ne pourrait-on pas demander de se confesser hors de la Communauté ? » — « Si c’est un jour que la Communauté se doive confesser, vous le pouvez

24. récit — 25. tout à fait

demander; si on ne vous le permet pas, demeurez en paix, sinon que votre conscience vous remorde trop 26: alors vous vous en pouvez priver avec congé. Mais je n’approuve point que l’on se confesse outre les jours que 27 la Communauté le fait, parce que cela ne peut donner que des soupçons aux autres que l’on n fait quelque grande chose. »

Une Soeur réplique s si ayant lu quelque chose d’utile pour une Soeur qui aurait fait quelque manquement de quoi notre lecture traiterait, et que l’on dît sa lecture pour l’amour d’elle, s’il y aurait du mal à le faire ? » — « Si vous le faisiez par un grand zèle de profiter à cette Soeur-là, il n’y aurait point de mal. Nous devons aider notre prochain en tout ce qui nous est possible, et même les avertissements sont ordonnés pour cela céans. Il me souvient à ce propos d’Arsénius, lequel commettait cette petite immodestie que vous savez ; et de vrai 28, la douceur avec laquelle ces saints Pères le reprirent est admirable, et fait bien voir comme l’on doit faire la correction doucement, particulièrement aux vieilles personnes.

« Si une Soeur ne s’amende point de témoigner son aversion, elle perd le mérite et la suavité de la bonne conversation, et elle ne rend pas son devoir à la Communauté.

« Vous demandez ce qu’il faut faire quand la Supérieure dit quelque chose que l’on n’a pas fait. » — « A cela je vous réponds, ma chère fille, qu’il faut faire deux pratiques de vertu. Quand

26. cause trop de remords — 27. en dehors des fours où — 28. à la vérité

la Supérieure dit: Dites-moi, ma Soeur, vous avez fait une telle chose ? Si vous ne l’avez pas fait, il faut répondre simplement et humblement la vérité ; si elle vous réitère que vous l’avez fait, faites deux actes, l’un de soumission et l’autre d’abjection, parce que l’on croit que vous avez manqué. »

L’on demande « si l’on doit s’empresser de faire prendre quelque chose à la Supérieure quand on pense qu’elle en a besoin, ou bien si on doit se tenir en repos, pensant qu’elle a assez l’esprit de la Règle pour demander ce qu’elle 29 aura besoin et nécessité. » — « A cela je réponds, ma chère fille, qu’il y a deux sortes de Supérieures : les unes qui sont grandement rigides et austères pour elles-mêmes, et pour celles-ci il ne faut pas attendre qu’elles le demandent, mais les prévenir quelquefois avec discrétion. Mais je vous dirai bien que les Supérieures se sentent obligées à une sainte austérité en l’observance de la Règle ; cela les rend plus retenues. Les autres sont trop tendres et trop libres 30, et prennent fort volontiers leurs soulagements ; pour celles-ci il ne les faut point presser, il suffit bien qu’on leur donne ce qu’elles demandent. Je vous dirai qu’entre tous les Saints qui sont au Ciel il y en a bien peu qui aient toujours donné droit au blanc des vertus; les uns ont excédé du côté de l’austérité, il y en a bien peu qui se soient tenus invariablement dans les bornes de la sainte médiocrité. Ainsi il y a bien peu de Supérieures qui se tiennent si justes dans ce milieu; les unes sont trop rigides et les autres trop flexibles.

29. ce dont elle — 30. prennent trop de liberté

« J’ai remarqué en toutes nos Maisons, que nos Filles ne font point de différence entre Dieu et le sentiment de Dieu, entre la foi et le sentiment de la foi; ce qui est un très grand défaut et une. ignorance. Il leur semble que quand elles ne sentent pas Dieu, elles ne sont pas en sa présence. Comme par exemple, une personne ira souffrir le martyre pour Dieu, et néanmoins elle ne pensera pas en lui pendant ce temps-là, sinon en sa peine; et quoiqu’elle n’ait point le sentiment de la foi, elle ne laisse pas de mériter en faveur de sa première résolution et fait un acte de grand amour.

« Nous n’avons rien à désirer que l’union de notre âme avec Dieu. Vous êtes bien heureuses vous autres d’être en Religion; vos Règles et tous vos exercices vous portent continuellement à cela, vous n’avez qu’à faire, sans vous amuser aux désirs. »

Comme il vit les flambeaux allumés pour le reconduire, il dit avec étonnement à ses gens « Hé! que voulez-vous faire, vous autres? je passerais bien ici toute la nuit sans y penser. Il s’en faut donc aller; voici l’obéissance qui m’appelle. A Dieu, mes chères Filles; je vous emporte toutes dans mon coeur, et je vous le laisse pour gage de mon amitié. »

Lors notre Mère le supplia très humblement de nous dire ce qu’il désirait qui nous demeurât plus avant gravé en l’esprit. Il répondit: « Que voulez-vous que je vous die, ma chère fille? je vous ai tout dit en ces deux paroles : Ne désirez rien et ne refusez rien ; je ne sais que vous dire autre 31. Voyez-vous le petit Jésus dans la crèche ? il reçoit toutes les injures du temps, le froid et tout ce que son Père éternel permet lui arriver 32. Il ne refuse point les petits soulagements que sa Mère lui donne, il n’est pas écrit qu’il étendit jamais ses mains pour avoir les mamelles de sa Mère, mais laissait tout cela à son soin et pré- voyance. Ainsi, nous ne devons rien désirer ni rien refuser, souffrant tout ce que Dieu nous envoiera 33, le froid et les injures du temps. »

On lui demanda s’il ne se fallait point chauffer ; il répondit: « Quand le feu est fait, l’on voit bien que c’est l’intention de l’obéissance que l’on se chauffe, pourvu que ce ne soit pas avec tant et de si grands empressements. »

31. d’autre — 32 qu’il lui arrive . — 33. enverra

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RECUEIL DES QUESTIONS

QUI ONT ÉTÉ FAITES A NOTRE BIENHEUREUX PÈRE EN NOTRE MONASTÈRE DE LYON 1

La première fois qu’il arriva, il nous entretint environ une heure et demie de la tranquillité d’esprit, avec ressentiment 2 de dévotion, et nous dit plusieurs fois qu’il ne fallait jamais se mettre en peine de rien, ni perdre la paix du coeur pour chose qui nous pût arriver; que pour lui, il choisirait plutôt d’être logé au coin d’une chambre, avec repos, que d’être dans 3 la Cour parmi le tracas des honneurs et richesses; et pour cela il témoigna de désirer d’être logé dans la chambre de monsieur Brun, notre confesseur. Nous lui dîmes plusieurs fois qu’il en recevrait beaucoup d’incommodités; il dit toujours que non, et qu’il serait mieux qu’il ne méritait, et de plus, qu’il serait proche de ses chères Filles. Et comme nous persistions à lui dire qu’il en serait incommodé, il nous dit: « Je suis trop bien, ne vous mettez pas en peine, conservez la paix du coeur. » Et nous dit avec une façon si pleine d’humilité et

1. Ce Recueil est composé de divers entretiens, faits, soit à la Communauté en général, soit en particulier à la Supérieure ou à quelque autre Religieuse. C’est ce qui explique que les questions soient formulées tantôt au singulier, tantôt au pluriel, et que les réponses du Saint s’adressent tour à tour ou à une seule personne ou à plu- sieurs.

2. sentiment – 3. à

de douceur: « Je vois bien que vous avez envie de vous défaire de moi ; mais, je vous prie, permettez que je loge là, et ne vous mettez nullement en peine que je ne sois pas bien; car en vérité, je couche à Nessy dans une chambre qui est dix fois plus froide que celle-là. »

Et comme il continuait toujours à nous parler de la tranquillité d’esprit, nous lui dîmes : « Monseigneur, nous vous supplions très humblement de nous en faire un Entretien, et comme il se faut comporter en la déposition des Supérieures. » — « Je le veux bien, » dit-il, « mais il faut attendre que notre Mère y soit. » Il s’étendit fort à parler du dénûment qu’il faut avoir en ces changements-là : « Bien des larmes, » dit-il, « qui se jettent en ce temps-là, ne proviennent que d’amour-propre, de flatterie et de la crainte que l’on a qu’on ne pense que l’on n’est pas de bon naturel et que l’on n’aime pas assez; et tout cela ne sont que des petites dissimulations, où il y peut avoir du mensonge aussi bien qu’en nos paroles. Les filles sont grandement sujettes à telles imperfections, surtout quand elles reconnaissent que les Supérieures sont tendres et qu’elles prennent plaisir qu’on leur témoigne ces petites affections. De mille larmes que l’on jette en ces occasions-là, il y en a bien peu de véritables, et cela se fait fort souvent par imitation ; enfin cela sent la fille. Il est très vrai que ces pleurs et larmes sont fort suspectes. Il faut avoir un amour solide qui ne dépende point de ces tendretés ; le vrai amour aime autant loin que 4 près et ne

4. de loin que de

s’attache pas à ce qui est d’humain; enfin la grâce ne produit point tout cela. Que les filles regardent leurs Supérieures, tandis qu’elles les ont, comme tenant la place de Dieu, sans s’amuser à tant d’inclinations humaines qui ne sont rien moins que la vraie vertu. Si bien il est dit que sainte Thérèse pleurait beaucoup à la mort de quelque serviteur de Dieu, elle ne doit pas être imitée en cela, car il faut seulement imiter les vertus des Saints. »

Nous lui demandâmes s’il n’avait point quelque prétention 5 afin que l’esprit de douceur et de simplicité qui se pratique parmi nous y fût conservé et qu’il y eût quelque liaison entre nos Maisons; que plusieurs personnes avaient pensé qu’une Générale servirait grandement à cela. Il répondit avec une fermeté d’esprit extraordinaire: « Ma fille, cette pensée ne fut jamais qu’humaine; j’ai passé deux jours et deux nuits à y penser, parce que notre Mère m’avait écrit qu’on lui en avait parlé, mais je ne vois aucune apparence à cela. » Et nous lui dîmes : « Quelle est donc votre intention, Monseigneur? » — « C’est qu’on laisse tout à la Providence divine. » Il nous a dit cette parole plusieurs fois, et nous a fait connaître apertement 6 qu’il n’avait autre dessein. Nous savons qu’il a traité de cette affaire avec les Révérends Pères Jésuites, qui ont été de même sentiment; de quoi il témoigna d’être fort aise, disant que les affaires de Dieu se font toujours avec difficulté. Il nous dit encore ensuite : s Le

5. but où tendent les désirs de quelqu’un — 6. ouvertement

bonheur d’un Ordre ne dépend nullement d’un chef, cela se voit tous les jours par expérience; et ceux qui en ont eu, et de si excellents, n’ont pas délaissé 7 de se relâcher. Tout dépend de la fidélité que l’on a de s’unir à Dieu par la fidélité à l’observance des Règles et Constitutions ; et on a beau rechercher 8 des moyens, rien ne maintiendra la compagnie que la fidélité d’une chacune 9 à garder ses Règles. » Et il dit encore qu’il n’avait rien à désirer, sinon que Dieu donnât à nos Monastères l’esprit d’union et d’humilité. Celui d’union se doit conserver par la parfaite observance, afin qu’elle persévère selon le bon plaisir de Dieu.

Nous lui demandâmes comme il se fallait comporter pour les affaires temporelles, vu que tout le monde nous portait à nous y affectionner et attacher; et que si nous voulions nous en déprendre, tous nous contrariaient en cela, et que l’on me mettait au-devant 10 les monastères bien bâtis et rentés, que le nôtre ne l’était pas : « Il est vrai, ma fille, que le monde craint la pauvreté, mais que faire à cela ? Il faut témoigner simplement que nous ne voulons point nous y attacher, ni perdre la tranquillité de l’esprit pour les biens de ce monde. » A ce propos on lui dit que le logis de notre Prince Cardinal avait été brûlé et qu’il avait perdu six mille écus de vaisselle d’argent; et je lui dis que c’était grand dommage, que cela nous ferait grand bien 11 pour bâtir notre église. Il me témoigna d’en être fâché, et me dit : « Mon Dieu, ma fille, n’ayez point ces désirs

7. laissé — 8. chercher — 9. chacune — 10. devant moi — 11. nous rendrait bien service

il y a peu de personnes qui sachent trouver la veine de la vraie pauvreté, laquelle consiste à ne

rien désirer, mais se contenter de ce peu que Dieu veut que nous ayons. Que nos Soeurs seraient bien heureuses si elles étaient pauvres et avaient besoin de quelque chose ! »

« Le soin des Supérieures, leur dévotion et leur esprit doit suppléer à tout ce qui n’est pas écrit. L’exclusion des malades est tout à fait contre mon esprit et sentiment: qui laissera gouverner la prudence humaine et naturelle gâtera la charité. » Il dit encore : « Si l’on venait un jour à faire difficulté de recevoir les infirmes en nos Maisons, je 12 retournerais et ferais tant de bruit par vos dortoirs, que je ferais savoir que l’on fait 13 contre mon intention. »

Nous lui dîmes si c’était son intention que les filles demandassent à leurs parents, quand ils sont riches et que les Maisons étaient incommodées 14 . Il nous dit que non, et qu’il aimait mieux que la Maison fût incommodée et eût besoin de quelque chose, que de permettre aux filles ces affections qui ne nourrissent que trop leur amour-propre; non pas même pour la sacristie, quoiqu’elle fût pauvre. Que s’ils donnaient, il fallait recevoir humblement, et ne rien demander, non pas même désirer, si ce n’est en quelque occasion rare et particulière; il est toujours mieux de se tenir en la pauvreté.

Nous lui dîmes si une Supérieure pourrait donner à une sienne parente qui serait à Sainte Claire, qui lui demanderait l’aumône. Il dit que oui,

12. j’y — 13. agit — 14. dans la gêne

tout de même qu’elle le permettrait à une Soeur. Et je lui dis que j’avais souvent du scrupule et remords de conscience de ce que je n’étais pas assez ferme pour les choses temporelles, craignant que les parents ne donnassent pas assez à leurs filles par ma faute et que la Maison ne fût pauvre. Il me dit: « Ne vous mettez pas en peine pour cela. Il se faut priver des biens, non pas par dédain ni mépris, mais par abnégation. »

Il me dit après : « Notre Mère désire que j’écrive sur les maximes du Fils de Dieu ; je les honore, je les révère et les respecte de tout mon coeur, mais je ne les pratique pas. Le Fils de Dieu a dit : Ne plaidez point; si je ne le fais, tout le monde est contre moi. Le Fils de Dieu a dit : Si on vous demande votre manteau, donnez encore votre robe a; si je le veux faire, on me dit que j’ai grand tort, que je ne me laisserai rien, que je suis déjà assez pauvre. Le Fils de Dieu n dit: Si on vous donne un soufflet, tendez l’autre joue b; le monde ne veut point cela, ni ne veut supporter la moindre injure. Le Fils de Dieu a dit: Soyez débonnaires c; et l’on veut que je me fâche; si je ne le fais, on l’attribue à bêtise. »

Nous lui demandâmes si c’était son intention qu’en toutes nos Maisons on donnât l’aumône. Il dit que oui, « selon les maximes du Fils de Dieu. » — Mais si l’on n’est pas assuré si ceux à qui on la fait sont de vrais pauvres ? — Il est toujours bon toutefois de donner l’aumône.

Lui parlant s’il trouvait bon qu’en nos Maisons

a. Matt., V, 40; Luc., VI, 29. — b. Matt., V, 39; Luc., VI, 29. — c. Matt., V, 4.

on nourrît les confesseurs, il répondit: « Pour moi, si j’étais confesseur de Sainte-Marie, ce que je ne mérite pas (il est vrai que je ne le mérite pas ; ce bien serait le plus grand bonheur pour moi que je puisse jamais espérer, que de me voir confesseur de la Visitation et déchargé de toute autre chose), mais si cela était, j’aimerais mieux me nourrir comme je pourrais, que de donner l’incommodité aux Religieuses de m’apprêter mes repas, et leur donner connaissance de mes imperfections quand je serais ennuyé, dégoûté et un peu difficile aux viandes. Et qu’ont à faire les servantes de Dieu d’être importunées de mes infirmités ? N’est-il pas mieux cent fois qu’elles demeurent en leur quiétude et repos, que d’être employées dans le tracas ? Voyez-vous, ma fille, il est grandement important de ne point donner cette ouverture aux confesseurs. Je ne voudrais pas pourtant que vous commençassiez par celui que vous avez maintenant ; il est si bon et facile, qu’à mon avis il n’y n point de difficulté avec lui. Puisque vous avez commencé à le nourrir, continuez, mais prenez garde pour les autres. J’aimerais mieux qu’on crût 15 leur pension.

« Il est vrai, ma fille, que je ne trouve jamais à redire aux viandes, tant que je puis, sinon quelquefois qu’elles sont trop bonnes : ne faut-il pas faire ainsi, ma fille? Vous craignez qu’il ne fasse mal au coeur de nos Soeurs de manger des entrées de table faites des restes ; il me fait mal à moi d’en entendre parler, mais d’en manger, jamais.

15. augmentât

« La pauvreté et la simplicité vous sont grandement recommandées ; néanmoins, vous dites qu’il y a des Soeurs qui, sur ce que je dis aux Constitutions, que la Congrégation a un intérêt nonpareil que la charge de la sacristie soit passionnément bien exercée, entendent qu’il faille avoir des grandes sollicitudes afin que rien n’y manque et qu’il y ait quantité de belles besognes.

O Dieu, est-il possible qu’on prenne si mal les choses, et qu’on suive si fort ses inclinations N’ont-elles point remarqué, en tant d’endroits des Constitutions, la tranquillité qui leur est tant recommandée, laquelle ne se doit jamais perdre pour chose que ce soit ? J’ai remarqué ces affections à nos Soeurs d’Annecy; quand elles ont des charges, elles ne voudraient pas que rien leur manquât, et quand elles ne les ont plus, elles ne s’en soucient pas. — Il y a deux choses à corriger en votre sacristie, car ceci 16 étant la seconde Maison, je désire que tout y aille bien comme en la nôtre d’Annecy. La première, c’est que votre cingule est trop beau, il n’est pas assez simple; il suffit qu’il y ait deux rubans avec le grand cordon, les autres sont superflus. Votre aube est trop passementée; il ne faut point de passementerie dessus ni dessous les manches ; suffit que ce soit aux coutures, et encore, qu’elle soit bien petite. Ce que je dis aux Constitutions de ne point mettre de poupées sur l’autel, est parce que pour l’ordinaire elles sont mal faites et c’est une grande perte de temps, et que les filles naturellement se plaisent à cela ; mais pour des anges et

16. celle-ci

chérubins vous en pouvez mettre sans scrupule. »

Nous lui dîmes un jour que nous craignions qu’il y eût bien du danger quand des Supérieures n’auraient pas l’esprit de la Règle. « Que feriez-vous là ? si elles sont fidèles à les observer, Dieu le leur donnera avec le temps. » Il nous dit qu’il s serait toujours mieux de faire élection d’une fille qui serait d’une grande vertu, quoi qu’elle fût jeune. Dieu aide aux 17 âmes qui vont en simplicité et confiance. s Il dit encore qu’il lui fâchait grandement quand on faisait élection d’une Supérieure qui n’avait pas la vertu et capacité requise pour sa charge. « Il y a peu de Supérieures qui se mêlent des affaires temporelles. Il n’est nullement nécessaire pour leur charge ; il leur faut donner une bonne Econome pour les soulager. » Nous lui dîmes : « Monseigneur, il me semble qu’ayant confiance en Dieu, il ne manque pas de donner la lumière pour les charges, et que la charité est toute chose. » Il répondit : « Il est vrai, vous avez raison; quand les Supérieures se tiennent bien unies avec Dieu, il ne manque pas de les enseigner. »

Parlant des Supérieures qui demeurent trop longtemps au parloir, il dit: « Je ne l’approuve nullement; mais que faire à cela ? »

Parlant de la déposition d’une Supérieure de laquelle les Soeurs avaient été grandement touchées, et ne pouvaient s’accoutumer de 18 l’appeler ma Soeur, ains toujours Mère, il répondit d’une face tout à fait aimable: « Qu’elles l’appellent ma grand’Mère, si elles veulent, je ne saurais

17. les — 18. à

qu’y faire ; mais cependant je vois que ces filles n’honorent ni n’observent leurs Règles et Constitutions. »

Nous lui dîmes: « Monseigneur, quand vous aurez fait l’Entretien comme il se faut comporter ès dépositions et élections des Supérieures, nous ferons des merveilles à le bien pratiquer. » Il répondit : « Nos paroles ne font pas des miracles il faut s’adonner à la pratique que les Constitutions nous enseignent : elles disent prou comme il faut faire, mais les filles ont tant de petites volontés qu’elles aiment mieux suivre qu’obéir ! Et que faire là ? Il faut laisser pleurer les filles et témoigner les affections qu’elles ont, car elles penseraient qu’on croirait qu’elles n’ont point d’amour si elles ne témoignaient tout cela, qui n’est que faiblesse de filles.

« Il ne faut rien dire ni faire pour être aimés ni estimés des créatures, ni pour être méprisés, et faut croire que si les créatures ne nous aiment pas ici-bas, elles nous aimeront au Ciel où nous nous verrons tous. Et puis, de quoi nous mettons-nous tant en peine d’être aimés des créatures, pourvu que l’on le soit du Créateur? Comme cela nous est très assuré, cela nous doit suffire.

Quand on vous demande si vous direz toujours le petit Office, dites que oui, parce que vous espérez d’en obtenir la permission du Pape, et que vous l’avez déjà pour dix ou douze ans; et c’est mon intention et mon désir que vous le disiez toujours ; mais si on me contrariait, je laisserais faire. »

On lui demanda s’il se fallait confesser des imperfections, s’il était mal de le faire. Il dit qu’il apprenait en la théologie qu’il ne le fallait pas faire, mais que nous le pouvons sans qu’il y eût de mal; que la méthode qu’on nous avait donnée nous le permet parce que nous ne savons pas discerner quand il y n du péché, c’est pourquoi nous donnons une généralité 19 Mais que pour les confessions ordinaires il n’en faut pas beaucoup dire; le plus, deux ou trois. « Cela est bon d’en dire ès confessions extraordinaires et annuelles; et quand nous n’avons rien à dire pour nous confesser, il faut dire un péché du monde 20

« Nous pouvons bien nous confesser quand nous avons du sentiment 21 de quelque chose et quand nous avons fait quelque action en suite, quoique légère, comme de dire quelque parole, car il y peut avoir du péché. Il ne se faut pas mettre en peine de cela, car nous n’avons pas une perfection qui soit exempte d’amour-propre qui ne nous fasse faire au moins quelque faute par ci par là; il ne s’en faut nullement étonner. L’on s’en peut accuser ainsi : Je m’accuse d’avoir fait quelque action par le mouvement du sentiment que j’avais à quelque chose que l’on faisait contre mon inclination, ou par impatience. Mais quand nous ne faisons rien par ce mouvement, il n’y a point de mal, mais du mérite.»

Et quant à l’acte de contrition, il dit que pour le bien faire il faut avoir un regret du mal passé et une résolution de ne le plus commettre, et le détester de tout son coeur. « Il ne faut pas avoir

19. nous nous expliquons d’une manière générale — 20. commis étant dans le monde — 21. mouvement d’impatience , humeur

un sentiment qui nous fasse jeter des larmes, mais un déplaisir d’avoir offensé Dieu. Ce n’est pas chose contraire à la bonne volonté de retourner toujours aux mêmes fautes, pourvu que ce ne soit pas volontairement. Le bon acte de contrition consiste à avoir une ferme résolution de ne vouloir plus offenser Dieu. »

« Pour les paroles inutiles, à la récréation il ne s’en dit pas; tout ce qui se dit par récréation n’est pas inutile. Il se faut bien récréer, et ne pas toujours tenir l’esprit bandé, car il serait dangereux 22 de devenir triste et mélancolique. Il n’y aurait point de mal quand bien 23 on aurait passé toute une récréation à parler de choses indifférentes, les paroles n’en seraient pas inutiles ; il ne faut pas toujours parler de choses bonnes. Les propos saintement joyeux sont quand il n’y n point de mal en ce que l’on dit, et qui ne regarde point l’imperfection d’autrui, car cela il ne le faut pas faire, ni parler du monde et de choses messéantes. De se rire un peu d’une Soeur, de dire quelque parole qui la mortifie un peu, il n’y a point de mal, pourvu que cela ne l’attriste pas, car il ne le faudrait pas faire; mais si cela arrivait, il ne s’en faut pas confesser, quand on l’aurait fait par simple récréation. Quand nous tendons à la perfection, il faut tendre au blanc, et ne se pas mettre en peine quand nous ne rencontrons pas 24 . Il faut aller fort simplement, à la franche marguerite, et bien faire la récréation ; que si notre attention était en quelque chose, il l’en

22. il y aurait du danger, on risquerait — 23. quand même — 24. nous ne l’atteignons pas

faudrait ôter, si elle nous empêchait de la faire.

«Et quand bien même on n’aurait pas pensé de la faire pour Dieu, il n’en faudrait point recevoir de scrupule, car l’intention générale suffit, quoique pourtant au commencement il faut tâcher de la dresser 25, Il la faut bien. faire faire aux Novices, et il est de très grande importance que les filles la fassent bien.

« Quand nous avons des pensées de mésestime contre le prochain, il n’y a point de mal quand nous ne les rejetons pas faute d’attention; suffit 26 que nous les rejetions quand nous nous en apercevons. Et quant à ce que vous me demandez, s’il faut laisser de dire ses peines ou quelque chose qui ferait voir du bien en nous, crainte 27 que vous avez de ne le pas savoir dire, et que vous donnez plutôt sujet de vous faire estimer que de vous accuser: ô ma fille, il se faut toujours découvrir naïvement et simplement, tant du bien que du mal, pourvu que vous n’ayez pas intention de vous faire estimer. Si on le fait, ne vous en mettez pas en peine, non plus 28 que si on vous méprisait, et n’amusez point votre esprit à tout cela.

« Il n’est pas mal de revenir quelquefois sur soi-même, pourvu que ce soit pour nous humilier, comme de penser en notre ingratitude, mais il faut toujours se tourner 29 Dieu ; car, comme je dis en quelque lieu, ce n’est pas proprement faire oraison que de toujours réfléchir sur soi, puisque l’oraison est une élévation de notre esprit en Dieu pour s’unir à lui. Il faut suivre les discours 30

25. diriger — 26. il suffit — 27. par la crainte —28. pas plus — 29. vers — 30. réflexions, raisonnements

quand Notre-Seigneur nous y attire, mais il faut tâcher de nous avancer à la perfection par la voie la plus simple et n’être pas si fine 31 . Nous ne pouvons pas avoir une continuelle présence de Dieu, cela n’appartient qu’aux Anges; il suffit de nous y tenir tant qu’il nous sera possible, et d’élever souvent notre esprit en Dieu; je n’entends pas d’avoir toujours l’esprit bandé. Que si ce que nous faisons nous tire hors 32 de notre attention à Dieu, et qu’il soit nécessaire, il ne s’en faut pas mettre en peine. Il suffit de faire toutes vos actions pour Dieu tout simplement; et quand même vous n’auriez pas pensé de dresser votre intention avant que de faire et commencer votre action, il suffit de le faire après, et n’en recevez aucun scrupule: l’intention générale que nous faisons 33 le matin suffit. Quand nous faisons quelque chose pour Dieu, c’est être en sa présence; le désir que nous avons de nous tenir en sa présence nous sert d’attention à la présence de sa Bonté. Il ne faut point s’étonner quand nous ne nous tenons pas en cette sainte présence comme nous désirerions. On est bien heureux d’avoir cette sainte affection 34 de servir à Dieu 35, et ne faut point faire d’état 36 de n’avoir pas le sentiment que nous désirerions en son service. Et s’il vous semble que vous vous amendez de vos imperfections plutôt pour la répugnance que vous avez de ce qu’on vous reprend, que pour Dieu, ne faites nul état de cela; dressez votre intention, et il n’y aura point de mal. Si bien vous faites des

31. subtile — 32. retire —33. prenons —34. désir, volonté — 35. servir Dieu— 36. faire attention, attacher de l’importance .

fautes par le mouvement de votre sentiment, n’y regardez pas de si près, et vous détournez de toutes ces réflexions; il faut tendre au blanc de la perfection, et ne pas s’étonner si nous ne rencontrons pas selon notre désir. Ma chère fille, le désir des choses éternelles doit accoiser 37 votre esprit, sans vous soucier d’avoir du sentiment; et même l’on doit croire qu’on n’est pas digne de l’avoir.

« Encore qu’il semble qu’on aie de la sensualité à manger, il n’est pas mal de le faire. Ne recevez point ces scrupules; mangez pour Dieu et vous tenez en repos. Allez tout simplement, sans croire que vous vous servez du prétexte de l’obéissance pour vous satisfaire; quand votre volonté n’y est pas il n’y a nul danger, c’est trop subtiliser.

« Il ne me fâche pas que l’on dorme à l’oraison, pourvu que l’on fasse ce que l’on peut pour se réveiller. Il faut souffrir humblement cela, et demeurer devant Dieu comme une statue, pour recevoir tout ce qu’il nous enverra ; Notre-Seigneur se plaît quelquefois de nous voir combattre tout le temps de l’oraison le sommeil, sans nous en vouloir délivrer; il faut souffrir patiemment et en aimer notre abjection. Et ne dites jamais que vous ne pouvez pas faire quelque chose, car nous pouvons toujours quand nous voulons: ce serait dire que Notre-Seigneur eût mis quelque impossibilité, ce qui n’est pas. Nous pouvons tout en sa grâce d qui ne nous manque jamais.

« Pour nous disposer à la sainte Communion,

d. Cf. Philip., IV, 13.

37. rendre coi, tranquille, tranquilliser

il nous faut bien tenir proches de Notre-Seigneur, et lui dire des paroles selon notre affection, et qu’il nous suggérera, considérant ou regardant qu’il se fait chair de notre chair, afin de s’unir à nous ; et lui faut dire comme l’Epouse au Cantique, qu’il nous baise d’un baiser de sa bouche e ; et il le fait quand il vient dedans nous, et alors l’âme peut dire : Mon Bien-Aimé est à moi et je suis toute sienne f.

« Nous ne serons jamais exempts de péchés véniels.

« L’accusation de nous-même ne nous sert de rien quand nous ne pouvons pas supporter d’être reprise; et si volontairement nous n’aimons pas qu’on voie nos défauts, ce n’est qu’amour-propre. Ce n’est rien du sentiment 38 qui nous vient d’être accusée, pourvu que notre volonté soit ferme à aimer son abjection. Il est toujours mieux de tenir notre âme en confiance en Dieu qu’en crainte, quoique nous le fassions pour nous humilier. L’amour nous fait assez humilier.

« Ma fille, ne vous privez pas de la Communion par amertume de coeur, mais quand vous sentez cela, il s’en faut approcher pour se fortifier, et s’unir à Dieu par l’esprit de douceur. Il y a des défauts pour lesquels on s’en doit priver quelquefois, comme une action ou parole d’impatience ou soudaineté qui aurait mal édifié le prochain.

« La fidélité de l’âme envers Dieu consiste à être parfaitement résignée à sa sainte volonté, à endurer patiemment tout ce que sa Bonté permet

e. Cap. I, 1. — f. Cant., II, 16, VI, 2.

38. ressentiment

nous arriver, faire tous nos exercices en l’amour et pour l’amour, et surtout l’oraison, en laquelle il se faut entretenir avec Notre-Seigneur fort familièrement de nos petites nécessités, les lui représenter et lui demeurer soumise en tout ce qui lui plaira faire de nous; être bien obéissante, faire tout ce que l’on nous commande, de bon coeur, encore que nous y sentions de la répugnance; être fidèle à partir sitôt 39 que la cloche nous appelle et rejeter les distractions qui nous arrivent en l’oraison et à l’Office ; conserver une grande pureté de coeur, car c’est là où Dieu habite, et non pas dans les coeurs pleins de vanité et de présomption d’eux-mêmes; au contraire, il les châtie et punit rigoureusement. Dieu vous n fait une grande grâce de vous avoir appelée en son service dès votre jeune âge; remerciez-l’en bien de toutes les forces de votre âme.

« Quand nous regardons à escient les imperfections des autres, ô Dieu, ma chère fille, cela est bien mal, il ne le faut pas faire; mais quand quelquefois nous les voyons, il s’en faut détourner et penser tout doucement au Paradis et aux perfections de Dieu et de Notre-Seigneur, de Notre-Dame et des Saints et Saintes et des Anges, et quelquefois nous regarder nous-même, notre indignité et notre bassesse ; et quand ces pensées nous viennent, nous nous devons humilier et anéantir jusques au centre de la terre, voyant que nous ne sommes que des petits vermisseaux, et nous voulons éplucher les actions des autres qui sont les épouses de Notre-Seigneur! Nous

39. aussitôt

devons bien faire voir à notre coeur sa faiblesse, nous faisant à nous-même une petite réprimande afin d’être sur nos gardes à l’avenir. O Dieu, ne faites pas cette faute de regarder les imperfections des Soeurs, car cela retarderait beaucoup votre perfection et ferait beaucoup de dommage à votre âme.

« Quand on a de la peine de ne pas parler assez à la Supérieure ou à la Maîtresse, je conseille de le dire, et voudrais qu’on m’en donnât une bonne pénitence; mais le vrai moyen d’empêcher tout cela est de s’attacher au Créateur et non pas à la créature.

« Pour nous bien préparer pour l’oraison il faut y aller avec une grande humilité et reconnaissance 40 de notre néant, invoquant l’assistance du Saint-Esprit et celle de notre bon Ange, et se tenir bien coi durant ce temps-là, en la présence de Dieu, croyant qu’il est plus en nous que nous-même; et, bien que notre oraison soit privée de discours et considération, il n’y a nul danger, car elle ne dépend point du discours ni de la considération. L’oraison est une pure attention de notre esprit en Dieu; tant plus elle est simple et dénuée de sentiment, et plus elle est oraison. Peu de personnes entendent cette vérité, principalement les femmes, auxquelles le discours est grandement nuisible à cause de leur ignorance.

« Toutefois je conseille de ramener son esprit par considérations parmi la journée, si l’on peut, mais de penser à ses péchés pendant le temps de

40. connaissance, aveu

l’oraison, il ne le faut pas faire. Quand ces pensées vous arrivent, il faut faire un simple abaissement de votre esprit devant Dieu, de tous vos péchés, sans les particulariser, car ce seul acte suffit; pour l’ordinaire ces pensées ne nous servent que de distraction.

« Vous serez en toutes vos actions en la présence de Dieu si vous les faites toutes pour Dieu. Mangez, dormez, travaillez pour lui, c’est être en sa présence. Il n’est pas en notre pouvoir de l’avoir actuellement, si ce n’est par une grâce particulière. Faisant quelques oeuvres où il y faut mettre son attention, il faut de temps en temps remettre son esprit en Dieu ; et quand nous y avons manqué, il s’en faut humilier, et de l’humilité aller à Dieu, et de Dieu à l’humilité, avec confiance, lui parlant comme l’enfant fait k sa mère, car il sait bien ce que nous sommes.

« Ce serait mal faire de parler du monde et de soi toute une récréation ; pour une fois ou deux, un mot ou deux pour divertir une Soeur, il n’y a point de mal, il ne s’en faut pas confesser. Ayez un grand soin de pratiquer la simplicité et de rabaisser votre esprit; quittez la sagesse et prudence humaine et prenez celle de la Croix.

« Ne vous étonnez point des tentations; tenez-vous comme un vrai néant; videz votre coeur de toutes les affections mondaines et y gravez Notre-Seigneur crucifié; rendez-lui grâce de votre vocation et résolvez-vous d’obéir, car possible 41 ne commanderez-vous jamais; et ne faites pas comme plusieurs qui disent: Je ne voudrais pas

41. peut-être

être Supérieure, mais tenez-vous toujours en la sainte indifférence: ni rien désirer, ni rien refuser.

« Oh! qu’il est bien raisonnable que nous nous privions des contentements du monde pour Dieu, puisqu’il se prive de sa gloire pour nous. Vous avez assez la lumière pour voir en quoi consiste le bonheur de votre vocation. Il ne faut jamais dire que nous ne pouvons pas faire quelque chose, mais vous faites bien de dire qu’il vous semble, car on peut tout en la grâce de Dieu, lequel ne nous laisse pas en nos nécessités.

« Pour l’oraison, il n’y a aucun danger de s’asseoir pour quelque temps quand la nécessité le requiert, mais il n’y faudrait pas demeurer tout le temps de l’oraison; il ne faut pas avoir tant de tendretés, lesquelles sont dangereuses et nous nuisent bien en la voie de notre salut. Les maladies du corps n’empêchent pas la dévotion, au contraire elles nous aident, si nous les prenons de la main de Dieu. L’on peut toujours porter 42 son visage gai parmi les Soeurs; le mal qu’on sent ne l’empêche pas, si ce n’est quelquefois que l’on a les yeux abattus.

« Oh! ma chère fille, gardez-vous de ces réflexions, car il est impossible que l’Esprit de Dieu demeure en un esprit qui veut savoir tout ce qui se passe en lui. Bon courage; d’une petite fille faible, faites-en une toute généreuse qui surmonte toute difficulté.

« Il ne faut pas pleurer inutilement, car si nous devons rendre compte des paroles inutiles g,

g. Cf. Matt., XII, 36.

42. avoir

à plus forte raison des larmes jetées sans sujet. Il se faut aussi garder de dire des paroles inutiles, et quand on y n manqué deux ou trois fois il s’en faut confesser.

« Quand on fait ses voeux selon les Règles, on les fait en sorte qu’elles n’obligent point à péché; c’est pourquoi la Règle ni les Constitutions ne sont point la cause de nos péchés.

« Il faut avoir un grand courage, car, ma chère fille, vous êtes fille de Jésus-Christ crucifié, vous ne devez donc avoir prétention en cette vie que celle de l’union de votre âme avec Dieu. Vous êtes bien heureuses vous autres, vos Règles et tous vos exercices vous portent à cette union.

« Il faut avoir une grande constance en nos ennuis, car, pendant que nous serons en cette vie nous ne serons pas toujours en même état, cela ne se peut.

« La vertu de notre première offrande que nous avons faite en nous sacrifiant à Notre-Seigneur, suffit, encore que nous n’ayons pas cette attention à lui offrir tout ce que nous faisons. Les sentiments ne sont point nécessaires pour la perfection que nous désirons, car Notre-Seigneur étant au Jardin, délaissé de toute consolation, ne laissa pas pour cela d’accomplir la volonté de son Père h.

« Quant au bon et vrai gouvernement, il ne dépend point des talents naturels, mais de la grâce surnaturelle, laquelle donne beaucoup plus parfaitement l’expérience qui est nécessaire, que ne fait toute la sagesse et prudence humaine, quoique

h. Matt., XXVI, 37-46.

avec moins d’éclat, en quoi consiste son excellence.

« Il faut prendre les commodités nécessaires à votre corps, comme le chauffer, manger et vêtir, avec actions de grâces et humilité, et non pas avec ennui d’esprit, et ne désirer point d’être plainte en vos incommodités. Cela est bon pour des filles faibles; les filles de Dieu ne doivent point s’amuser à ces tendretés. Les Constitutions vous enseignent ce que vous devez faire: demandez tout simplement, sans scrupule, ce qui vous est nécessaire.

« Conservez bien le désir que vous avez d’observer vos Règles, car elles sont toutes d’amour ressouvenez-vous que vous ne manquerez pas de difficultés, mais ne perdez pas courage, espérez en Dieu et vous jetez entre les bras de sa divine Providence. Il n’y a chemin plus assuré que celui de la souffrance, pourvu qu’on souffre avec amour, douceur et patience, et par là on pourra imiter Notre-Seigneur et tous les Saints. Il faut croire que tout ce que nous souffrons est peu devant Dieu ; il faut penser le moins que nous pouvons à ce que nous souffrons.

« Vous vous pouvez bien détourner du sentiment de la délectation qui vous vient en prenant les choses qui vous sont nécessaires; comme qui passerait par une rue et rencontrerait beaucoup de boue, il ne ferait rien autre que prendre un autre chemin: et ainsi devons-nous faire, sans y penser davantage.

« Il est vrai qu’il est bon de couper court à toute sorte de devis 43, si ce n’est en ceux qui

43. entretiens

regardent le bien spirituel; si est-ce qu’il ne faut pas interrompre le père ni la mère quand ils commencent un discours, mais lorsqu’ils l’ont parachevé 44 il leur faut parler de choses bonnes pour leur consolation, sans toutefois faire la suffisante. Ecoutez-les doucement sans les interrompre, car ce n’est pas mon intention, sinon, à des personnes qui apportent beaucoup de nouvelles du monde, desquelles vous ne vous devez pas enquérir. Mettez votre confiance en Dieu, car les parents oublient bientôt leurs enfants.

« L’humilité est une vertu si excellente qu’il faut être bien saint pour l’avoir parfaitement; c’est elle qui amène toutes les autres. Or, faire ses actions avec esprit d’humilité, c’est les faire avec intention de les faire avec humilité. Ainsi devez-vous faire en toutes vos actions et oeuvres, afin d’imiter Notre-Seigneur qui s’est humilié jusques à la mort de la croix i.

« Nous devons être bien aises d’avoir quelques choses qui peuvent servir aux autres, comme de prêter les besognes de la sacristie. O mon Dieu, baillez-les de bon coeur; si Dieu permet qu’elles se gâtent, il vous donnera de quoi pour en acheter d’autres. Et puis, cela est si peu de chose, qu’il ne faut pas y amuser son esprit, mais l’occuper à la vie éternelle.

s Il est vrai que la charité donne le prix à nos oeuvres, et n’y n que Dieu qui la puisse donner; attendez-la plus de lui que de vous-même.

« Il est bon que vous n’aimiez guère à parler

i. Philip., II, 8.

44. achevé

de vous-même; le moins qu’on le peut faire, soit en bien soit en mal, c’est le meilleur.

« L’article de la chasteté consiste principalement à avoir une grande simplicité et pureté de coeur, et n’avoir point de pensées contraires, je dis volontairement.

« Il importe peu que la parole de Dieu soit dite d’un style haut 45 ou bas ; ce n’est qu’une recherche humaine, qui ne veut en tout que l’excellence.

« Il faut s’abandonner entre les bras de Dieu, et le servir à la façon qui lui plaira. Le vrai zèle consiste à se laisser conduire à Dieu et à nos Supérieurs.

« Il importe grandement de nourrir 46 les filles aux 47 vérités et clartés de la foi ; encore qu’elles aient de la peine, il ne faut pas laisser de les élever à cela, et ne leur pas permettre de s’amuser à ces tendretés et sentiments qui ne sont rien moins que la vraie vertu. Beaucoup parler ne sert de rien, l’importance 48 c’est qu’il faut faire.

« Votre entrée en Religion est pour l’amour de Dieu; soyez indifférente par quelles voies il plaira à sa Bonté vous conduire, soit par la consolation, affliction ou abjection ; vous méritez autant d’un côté que de l’autre. Ma fille, sainte Blandine, quand les païens la martyrisaient, elle disait : « Je suis chrétienne; » de même, quand nous avons quelques douleurs et ennuis, il faut dire : « Je suis chrétienne. »

« La peine que nous avons de souffrir l’abjection, la crainte d’être humiliée, sont des imperfections auxquelles nous sommes tous sujets ; il

45. élevé — 46. élever — 47. dans les — 48. l’important

ne faut point s’en étonner, mais prendre bon courage et mettre son coeur en Dieu, ne désirant autre chose que de lui plaire. L’humiliation n’est pas si mauvaise que nous pensons, elle ne nous fera pas tant de mal que nous pensons et qu’il nous semble; ne la craignons pas tant. Voyez Notre-Seigneur qui s’est tant humilié, jusques à la mort j, et tous les Saints qui ont recherché avec tant d’affection 49 les occasions de pratiquer cette vertu. Soyez bien aise de celles qui se présentent à vous, recevez-les de bon coeur, avec amour; recevez, aimez et embrassez l’anéantissement et abjection ; que vos affections soient en Jésus-Christ crucifié. Ne vous étonnez pas de la vanité, combattez-la fidèlement ; pourvu que vous ne fassiez rien ensuite, il n’y a point de mal.

« Vous désirez savoir comme il s’entend qu’il faut méditer jour et nuit en la loi de Dieu k. C’est de faire toutes nos actions pour sa plus grande gloire, et avoir son coeur attentif à lui; et ne pensez pas pour cela qu’il faille être toujours à genoux.

« Vous demandez comme je fais de voir empresser 50 un chacun, sans me mettre en peine de rien. Je ne suis pas venu au 51 monde pour y apporter du tracas, j’y en trouve assez. Je suis si aise, quand on me demande où je suis logé, de dire que c’est chez le jardinier de nos Filles de Sainte-Marie.

« Il se trouve peu de filles qui ne soient opiniâtres ; quand on fait rencontre d’une 52 qui ne

j. Ubi supra, p. 507. — k. Ps. I, 2.

49. ardeur — 50. s’empresser — 51. dans le — 52. on en rencontre une

l’est pas, il la faut tenir bien chère. Et quand les tentations d’envie viennent de ce que nos Soeurs font mieux, ou sont plus aimées que nous, il faut tordre son coeur comme une serviette pour le faire venir à la raison.

« Non, ma fille, il ne faut point s’amuser à des petits désirs qui tiendraient votre coeur trop bas 53 et l’empêcheraient de s’appliquer aux solides vertus. Or, pour le froid, savez-vous quand il le faut souffrir? c’est quand la Supérieure vous envoie au jardin cueillir des herbes et que vous fussiez en danger que les mains vous gelassent sur la plante; il ne faudrait pas laisser de le faire, parce que c’est l’obéissance.

« Il faut avoir un grand support de nos Soeurs et les aider et soulager en tout ce que nous pouvons, et ne pas croire qu’elles aient peu de mal, car ce n’est pas à nous à faire ce discernement.

« Nous n’irons pas au Ciel pour avoir bien chanté, mais si ferons bien pour avoir obéi. Dieu ne nous demandera pas compte si nous avons dit beaucoup d’Offices, mais oui bien si nous avons été bien soumis à sa volonté.

« Vous m’avez dit encore, comme s’entend ce que disent les Constitutions : de ne se servir de notre coeur, ni de nos yeux, ni de nos paroles, que pour le service de l’Epoux céleste, et non pour le service des humeurs et inclinations humaines ? O ma fille, que vous me parlez d’une perfection que bien peu de gens pratiquent, bien qu’ils le doivent tous faire. Voyez-vous, ma fille,

53. ravalé

par exemple, voilà deux de nos Soeurs : l’une que vous aimerez bien, et l’autre à laquelle vous n’aurez pas tant d’inclination à l’aimer, et par ce moyen 54 vous ne la regarderez pas de si 55 bon coeur que l’autre que vous aimez bien; au contraire, si vous l’aimiez bien purement pour Dieu, vous regarderiez d’aussi bon coeur celle que vous n’aimez pas comme celle que vous aimez bien, et lui souhaiteriez autant de bien qu’à l’autre.

« Il est vrai que j’aime grandement tout le monde, notamment les âmes simples. Pour ce qui est de l’honneur qu’il vous semble que je porte à un chacun, la civilité nous apprend cela, et puis j’y suis porté naturellement ; je n’ai jamais su faire comme plusieurs personnes font, auxquelles il semble, quand elles sont élevées en quelque dignité, qu’elles se doivent faire honorer de tout le monde; et quand elles écrivent elles ne veulent mettre, sinon aux personnes de grand respect, « très humble » et « bien humble. » Et moi je le mets à tout le monde, sinon que j’écrive à Pierre ou à François mes laquais, qui penseraient que je me moquerais d’eux, si je leur mettais « très humble serviteur ». Je ne fais pas grande différence d’une personne à une autre. »

Lui parlant de la condescendance, comme il faisait pour se rendre si facile à tout le monde, il nous dit: « Je n’ai pas grand peine à cela, il ne me fâche jamais de le faire, oui bien quand je ne le fais pas; naturellement, je n’ai pas mes volontés fortes, et puis, ne faut-il pas être ainsi condescendant au prochain? Je ne sais point

54. à cause de cela — 55. d’aussi

contraindre les inclinations; quand je vois qu’on désire quelque chose, je laisse faire. »

Lui témoignant que je désirais bien fort de prendre son esprit de condescendance à son imitation, je lui dis qu’il se rencontrait souventes fois que l’Office sonnait et qu’il fallait aller au parloir, et que même le jour de Noël j’avais perdu Complies pour une chose légère et de peu d’importance. Il me dit : « Cela c’est une vraie condescendance, ma fille, comme à cette heure vous en faites une d’être avec moi. » Cela c’était le jour de saint Etienne, pendant None, qu’il nous parla avec suavité de cette sainte vertu. Il nous dit : « Il faut accoutumer les séculiers à venir hors le temps des Offices, tant qu’il se peut. » Lui parlant des prédications et confessions : « J’aime grandement entendre la parole de Dieu; je n’ai rien de bon en moi que cela. Je fais plusieurs manquements en la confession, mais pourtant je n’y en fais pas deux: je n’y suis point curieux 56 et je ne dissimule point. »

Il nous témoigna une fois qu’il désirait que la fondation de Besançon se fit, et il nous dit qu’il était bien aise que nos Soeurs s’étendissent 57 parce qu’elles vivent avec beaucoup de paix et douceur.

Lui disant une fois que nous désirions grandement en cette Maison de prendre son esprit, il nous répondit : « Dieu vous en garde ! prenez celui de Dieu et de saint Augustin. »

Après avoir confessé une de nos Soeurs, laquelle

56. scrupuleux, minutieux — 57. se propageassent, s’établissent dans plusieurs villes

il avait entretenue environ une heure et demie, nous lui dîmes qu’il était admirable en sa douceur d’avoir pris la peine et la patience de l’écouter si longtemps, et lors il nous dit: « Tout beau! Tout beau! il faut traiter les malades comme malades. Quand elles rendent compte il est bon de leur retrancher les discours tant qu’il se peut. »

Nous lui demandâmes si c’était l’intention des Constitutions de dire à la Supérieure ce que l’on pense d’elle, parce qu’elles nous envoient à l’Aide de la Supérieure. Il nous dit que ce qu’il avait mis dans les Constitutions ce n’était pour autre cause 58 que pour celles qui n’ont pas la confiance de le dire à elle-même, mais que les plus confidentes 59 sont les meilleures.

« Oui, ma fille, vous pouvez recevoir les filles qui ne sont pas légitimes, et encore celles desquelles les parents ont été exécutés pour quelque grand mal, car les filles n’en peuvent mais. » Je lui dis que je n’avais jamais osé en recevoir une en cette ville, à cause qu’on ne l’approuvait pas. Il nous dit: « Que ne nous l’avez-vous envoyée à Nessy ! »

« Non, il ne faut jamais permettre à nos Soeurs de quitter les Offices pour les ouvrages, non pas même pour la sacristie; l’on peut bien quelquefois leur faire quitter la lecture, mais rarement. Oh! que celles qui ont une grande affection de suivre en tout et partout la Communauté sont heureuses ! Dieu leur n fait une grande grâce. Je vous raconterai ce qui m’arriva une fois avec un bon Religieux, lequel désirait fort de faire des

58. raison — 59. confiantes

pénitences et mortifications au-dessus de la Communauté ; je lui parlai tout au long du bonheur de la suivre en tout, et le priai de se mettre en la pratique, ce qu’il fit; et à quelque temps de là, il me vint trouver et me remercia de grande affection, et me dit que j’étais cause de son bien. »

Lui parlant 60 qu’il y a quelquefois des filles naturellement sobres et qui, pour l’ordinaire, ne mangent que le tiers de leurs portions, s’il fallait leur dire résolument de manger davantage, il nous répondit qu’il serait mieux de souffrir quelque temps un peu de peine à s’accoutumer, parce qu’il le fallait ainsi à cause qu’il 61 leur pourrait nuire avec le temps. — « Non, il n’y a point de péché véniel de manger avec goût, ce sont des imperfections de notre nature. Il faut modérer l’avidité, et corriger les paroles âpres; pour moi, je ne suis pas grand censureur 63. Saint Bernard dit qu’il y a peu de personnes qui se rencontrent semblables à la conduite 63, mais pourtant que celle de la douceur et suavité est la plus utile; qu’on avait beau faire et regarder de quel côté que l’on voudrait, il faut toujours venir là.

« Je vois que toutes les Supérieures désirent de voir les filles maussades et fantasques éloignées de leurs monastères: car c’est la condition de l’esprit humain de ne se délecter qu’aux choses plaisantes 64. Mais je suis tout à fait d’avis qu’on n’ouvre point la porte au changement de monastère aux filles qui le désireront, ains seulement pour celles qui, sans le désirer, seront pour quelque

60. disant — 61. que cela — 62. censeur — 63. qui se ressemblent dans la direction, dans la manière de gouverner — 64. agréables

autre raison légitime envoyées par les Supérieurs; car autrement, le moindre déplaisir qui arriverait à une fille serait capable de l’inquiéter et -~ lui faire prendre le change, et au lieu de se changer, elle penserait d’avoir suffisamment remédié à son mal que d’avoir changé de monastère. J’ai aussi presque une même aversion au désir que les Supérieures ont de décharger leur Maison par le moyen des fondations; car tout cela dépend du sens humain et de la peine que chacune a à porter son fardeau.

« Ce sera éternellement mon sentiment qu’on ne laisse jamais de recevoir les filles infirmes en la Congrégation, sinon que ce fussent des infirmités marquées aux Règles et Constitutions. Recevez les infirmes; croyez-moi, la prudence humaine est ennemie de la bonté du Crucifix. Recevez charitablement les boiteuses, les bossues, les borgnes et même les aveugles, pourvu qu’elles soient droites d’intention, car elles ne laisseront pas d’être belles et parfaites au Ciel. Et si on persévère à faire la charité à celles qui ont ces imperfections corporelles, Dieu en fera venir, contre la prudence humaine, une quantité de belles et agréables, même aux yeux du monde. »

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RECUEIL DE CE QUE NOTRE BIENHEUREUX PÈRE DIT A NOTRE SOEUR CLAUDE-SIMPLICIENNE, RELIGIEUSE EN NOTRE MONASTÈRE D’ANNECY 1

Vous dites que vous feriez ce que je ferais si j’étais là-dedans, ma chère fille. Et que c’est que 2 je ferais? Je n’en sais rien : qu’en peux-je savoir? Je ne ferais pas si bien que vous, car je suis un poltron, je ne vaux rien moi ; mais il m’est avis qu’avec la grâce de Dieu, je me rendrais si attentif à la pratique des vertus et menues observances qui sont introduites là-dedans, que par ce moyen je tâcherais de gagner le coeur de Notre-Seigneur. Je ferais bien le silence, et parlerais aussi quelquefois au silence, je veux dire toujours quand la charité le requerrait, mais non pas autrement. Je parlerais bien doucement et bas toujours; j’y ferais attention particulière parce que les Constitutions l’ordonnent. Oh! de cela 3 il m’est avis que je le ferais. J’ouvrirais et fermerais les portes bien doucement, parce que notre Mère l’a ainsi ordonné, car nous voulons bien

1. Cette Religieuse, qui avait reçu le voile en qualité de Soeur converse à la Visitation d’Annecy, le 2 juillet 1614, mérita par son innocence et sa candide simplicité la spéciale bienveillance de saint François de Sales. (Voir sa biographie dans Les Vies de VII Religieuses de l’Ordre de la Visitation Sainte Marie, par la Mère de Chaugy ; Annecy, Jacques Clerc, 1659.)

2. qu’est-ce que — 3. cela

faire tout ce que nous savons qu’elle veut que l’on fasse. Je porterais la vue si basse parmi 4 la maison, et marcherais bien doucement. Ma chère fille, Dieu et ses Anges nous regardent toujours et aiment extrêmement ceux qui font bien.

Il m’est avis que si je m’étais donné une bonne fois à Notre-Seigneur en cette sorte, comme on fait lorsqu’on fait Profession, que je lui laisserais bien tout le soin de moi-même et de tout ce qui me regarde; je le laisserais faire de moi tout ce que l’on voudrait, au moins ce me semble. Si on m’employait à quelque chose, ou que l’on me donnât une charge, je l’aimerais bien et tâcherais de bien faire tout ce à quoi je serais employé, et si on ne m’en donnait point, qu’on me laissât là, à cette heure je ne me mêlerais de rien que de bien faire l’obéissance et bien aimer Notre-Seigneur; il m’est avis que je l’aimerais bien de tout mon coeur. Partout là où je me trouverais j’y appliquerais bien mon esprit le plus qu’il me serait possible, et à bien observer les Règles et Constitutions. Oh ! cela il nous le faut bien faire le mieux que nous pourrons, car à cette heure, nous deux nous nous faisons Religieux pour cela : n’est-il pas bien vrai? Je suis bien aise qu’il y ait une Soeur Claude-Simplicienne, car je l’aime de tout mon coeur ma Soeur Claude-Simplicienne. Elle veut tenir ma place et toujours mieux faire. Voulons-nous pas bien faire nous deux ? Tâchons de faire du mieux 5 que nous pourrons.

Pour bien faire, entreprenons de bien mortifier

4. dans —5. le mieux

nos humeurs et inclinations un peu bien à la bonne foi et tout de bon, car nous n’avons rien autre qui nous puisse empêcher de bien faire que cela. Rien ne nous doit empêcher de bien faire tout ce qui est marqué en nos Constitutions; avec la grâce de Dieu, nous le pouvons et devons faire. Jamais nous ne nous devons étonner ni décourager pour être sujettes à faire des fautes; nous en ferons toujours, Dieu le permettant ainsi pour nous faire pratiquer l’humilité: de nous-mêmes nous ne pouvons rien autre chose.

Il m’est avis que si j’étais là-dedans je serais bien joyeux; je serais si content d’avoir tous mes exercices marqués! Mais je ne m’empresserais jamais, oh! non; cela je le ferais encore bien, ce me semble, car dès à cette heure 6 je ne m’empresse jamais, je fais déjà cela.

Je m’humilierais en faisant les pratiques de vertu et d’humilité même, selon les rencontres; et si je ne savais pas m’humilier, je m’humilierais encore de ce que je ne saurais pas m’humilier. Et toujours je tâcherais, le mieux que je pourrais, de faire toutes mes actions en la présence de Dieu, avec le plus d’humilité et d’amour qu’il me serait possible, car on apprend céans à faire ainsi, n’est-il pas vrai? Et qu’avons-nous à faire nous autres que cela? Rien du tout. Il m’est avis que je me tiendrais bien bas et petit au prix 7 des autres. Si nous avons bien eu le courage de quitter ce que nous avions au 8 monde, il en faut bien plus avoir pour nous quitter nous-mêmes. C’est bien peu ce que nous laissons au monde, mais

6. dès maintenant — 7. en comparaison — 8. dans le

puisque c’est tout ce que nous pouvions avoir, c’est tout quitter. A cette heure 9 nous n’avons rien à faire que ce qui est écrit pour nous. Commençons tous les jours à mieux faire.

Je lirais bien souvent le chapitre De l’Humilité et De la Modestie : et vous, ne les lisez-vous pas bien souvent? Quelquefois ? Nous ferons prou, je le sais bien moi, et Dieu nous aidera. Faisons bien, nous avons bon courage.

DIEU SOIT BÉNI !

9. maintenant

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EXTRAITS DE L’HISTOIRE DE LA GALERIE 1

Quand Notre-Seigneur me fit l’incomparable grâce d’entrer dans notre Institut, il n’y avait encore que six Religieuses, qui vivaient comme des Anges en pureté et en amour, et qui étaient gratifiées de plusieurs grâces extraordinaires en l’oraison, en sorte que l’on aurait oublié de prendre les nécessités du corps, si notre saint Fondateur ne nous eût fait comprendre qu’il désirait que nous fussions aussi promptes à obéir au premier coup de cloche pour aller au réfectoire, aux récréations et au coucher, comme au réveil et à l’Office, nous disant: « Mes chères Filles, le même Dieu qui vous appelle à l’Office et à l’oraison, vous appelle à la réfection et au repos; et comme je désire que vous soyez des filles mortifiées à toutes propres volontés, je souhaite qu’à tout moment du jour et de la nuit vous viviez en esprit de sacrifice intérieur, ce qui vous tiendra place de disciplines, jeûnes, cilices, etc. Et je vous assure, mes [Filles] très aimées de notre commun Maître, que vous ravirez son coeur étant fidèles

1. On donne ce nom au récit que fit la Mère MarieAdrienne Fichet des commencements de la Visitation, alors que la petite Communauté habitait au faubourg d’Annecy, une humble demeure désignée sous le nom de Maison de la Galerie.

à toutes les pratiques de vos Règles, car elles ne sont point ouvrage d’homme mais du Saint- Esprit. Je vous assure que je n’y ai rien écrit que par son inspiration. La première qu’il m’a donnée a été de bâtir une sainte retraite pour des filles infirmes de corps et saines d’esprit; c’est pourquoi je ne veux pas qu’on introduise d’autres austérités que celles qui sont marquées. »

Il arriva un fort petit dissentiment entre nos Soeurs Favre et de Chastel, pour une pratique de vertu. Notre saint Fondateur, à qui l’on ne cachait rien, en fut averti. Il vint faire un Entretien à la Communauté, et entr’autres choses il parla de l’union qui devait être parmi nous; puis s’adressant à notre digne Mère, il dit : « Mes chères Filles sont-elles bien unies et en amitié les unes parmi les autres? Il pourrait bien arriver quelquefois qu’elles pourraient avoir prononcé quelques paroles moins douces et moins respectueuses. Si ce mal arrivait, de quoi il ne se faudrait point étonner, voici le remède. La Soeur grondeuse se mettra à genoux et dira à celle qu’elle aura fâchée: Ma Soeur, je vous demande pardon, je supplie Votre Charité de prier pour ma conversion.» Il ajouta : « Commençons ici cette pratique; ma Soeur Péronne-Marie et ma Soeur Marie-Jacqueline, approchez-vous, mettez-vous à genoux, et que ma Soeur Péronne-Marie demande le pardon. » Ce qu’elles firent sans peine, elles s’embrassèrent très cordialement, et notre saint Fondateur dit: « Voilà qui va bien, je suis bien content. Or sus, mes chères Filles, dans nos difficultés, allons trouver notre Mère, sans nous amuser à nous vouloir résoudre nous-mêmes, qui ne sommes pas bons juges dans nos propres causes; et nous pratiquerons les deux chères vertus de notre divin Maître, qui nous bénira éternellement. »

Une fois nous vîmes notre Soeur de Chaste! qui mangeait une pomme pourrie au réfectoire; nous lui en fîmes la guerre à la récréation. Notre saint Fondateur le sut; il nous dit dans un Entretien de tenir les yeux baissés au réfectoire, pour ne pas gêner celles qui voudraient faire de semblables mortifications. « Il faut, mes chères Filles, » nous dit-il, « s’édifier des vertus de nos Soeurs, sans en rire ni leur en parler, crainte que la vanité leur en fasse perdre le mérite. Je désire fort qu’on ne parle point de la mangeaille parmi nous; mangeons à la bonne foi ce qui nous sera présenté, qu’il soit à notre goût ou non; pourvu que notre sac à vers se soutienne, c’est assez. »

« Mes chères Filles, il se faut porter un grand respect les unes aux autres. Je sais que les Pères Jésuites, s’ils se rencontrent cent fois le jour, ils tirent toujours le bonnet; et pour vous, vous vous ferez l’enclin de la tête seulement lorsque vous vous rencontrerez; et pour observer plus d’éloignement des manières du monde, aux séculières vous ferez des enclins. Cela sera-t-il bien, mes Filles ? » Toutes répondirent : « Oui, Monseigneur. »

« Il a passé ici un Père Feuillant, » reprit le Saint, « qui m’a dit qu’il y avait des Religieuses en Italie tellement attachées à leurs chapelets, images et étuis ou choses semblables, qu’il s’en est trouvé qui auraient mieux aimé sortir de leur couvent que de les quitter. C’est pourquoi j’ai pensé qu’il faudrait changer toutes ces choses entre vous, à fin de ne s’attacher qu’à Dieu; et pour cela il faut choisir le dernier jour de l’an, quand on tire les Saints. Les Pères Jésuites les tirent tous les mois, mais nous, nous nous contenterons que ce soit tous les ans. » — « Comme faut-il faire ?» dit notre Mère de Bréchard. « Vous prendrez tous vos chapelets, » dit-il, « vos croix et ce qu’il faut changer; vous en ferez des petits monceaux, vous mettrez le [nom du] Saint dessus, puis vous tirerez au sort. Mais voici le meilleur, mes chères Filles: j’ai grande aversion à ces façons de faire de quelques Religions, où l’on appelle madame l’Ancienne, madame l’Elue, madame ceci, madame cela.

« C’est pourquoi, afin qu’il n’y ait point de ces prééminences parmi nous qui sommes petites, on tirera les rangs, mettant dans les billets des Saints, 1 à l’un, à l’autre 2, ainsi de suite, selon le nombre que vous serez. Chacune tirera au sort, et gardera pour l’année suivante le rang qui lui écherra; ainsi faisant, nous vivrons parfaitement dépouillées. » Ayant dit cela, il nous donna sa bénédiction et se retira.

Le jour de saint Laurent, de l’année 1612, notre bienheureux Père fit un Entretien à la Communauté. Notre vénérable Fondatrice lui demanda Monseigneur, qu’est-ce qu’affabilité et sobriété ?»

« L’affabilité,» dit-il, « mes chères Filles, se pratique, comme dit saint Paul, se rendant tout à tous pour les gagner tous, s’accommodant à la façon et humeur des autres, compatissant aux affligés; car il ne serait pas à propos d’aller rire près d’une personne affligée, ni de même, paraître triste devant une autre qui serait dans la joie.

« La sobriété est de manger selon sa nécessité, « rien de plus, chacune selon sa portée; les mélancoliques pour l’ordinaire mangent plus que « les autres. Voilà, par exemple, deux personnes: l’une est fort altérée et boira deux verres de vin; l’autre qui l’est moins, si elle en boit autant elle manque à la sobriété et tempérance. Il en est de même du manger. »

DEO GRATIAS !

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