Le maître de cérémonie

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L’homme qui était en face de moi portait un costume impeccable. Son élégante cravate, parfaitement centrée sur la chemise de grande qualité, ainsi que sa coiffure lui donnaient un aspect soigné. Pas un cheveu ne dépassait d’un côté ou de l’autre. Sa peau semblait ne pas connaître les turpitudes du rasoir, puisque tout y était lisse. Un parfum délicat formait une espèce d’aura, autour de lui. La montre de grande marque rivée à son poignet finissait de l’embellir. Une bague en or faisait l’effet de la cerise sur le gâteau. Cet homme était assurément redoutable, de par sa puissance financière.

De ce que j’en avais appris, il pouvait faire la pluie et le beau temps simplement en claquant des doigts. Sa colossale fortune ainsi que son aspect grandiose l’élevait au-dessus du lot de l’humanité. J’avais le sentiment que son argent lui aurait permis de s’asseoir sur un trône à la fois majestueux et étincelant.

Il me salua brièvement de l’index de la main droite avant d’entamer la conversation. Ses propos étaient parfaitement cohérents. Sa voix sensuelle, tout en étant grave, me rassurait. Cet homme était à la tête d’un véritable empire. Il rayonnait dans la splendeur, celle qu’il s’était érigée par et pour lui-même. Au premier abord, la haute estime qu’il se portait n’entachait nullement son élégance.

L’espace d’un instant, je ressentis un malaise sous-jacent, avant de penser que cet homme-là pouvait incarner la beauté cruelle. Je voyais défiler, d’un côté ou de l’autre, des millions de dollars au rythme de son souffle. Il ôtait le pain de la bouche des miséreux qui se trouvaient écrasés par le poids du chômage, impuissants qu’ils étaient, après avoir découvert que le président de leur usine souhaitait faire fructifier ses bénéfices dans un pays offrant une main d’œuvre beaucoup plus soumise, docile et surtout moins payée. Il me paraissait maintenant évident que la faim dans le monde ne concernait nullement cet homme, la puissance et la gloire étant ses deux véritables et uniques joyaux. Ce faux roi était l’esclave des tourments qu’il faisait s’abattre sur le monde. Il conservait, malgré cela, un délicat sourire posé sur des lèvres parfaites.

Un malaise plus profond me serra les entrailles. Pendant que je me frottai les yeux pour ne pas défaillir, j’avais l’intuition que j’allais percevoir cet individu sous son vrai jour. Ceci me semblait incohérent avant qu’une illumination soudaine ne me fasse comprendre que j’allais bientôt voir apparaître le siège du cœur, c’est-à-dire l’âme, de cet épouvantail. Je sentis une odeur de putréfaction qui me souleva l’estomac. Une toux sévère s’empara de moi, cela m’obligea à ouvrir les yeux pour découvrir un affreux spectacle. Les murs de la pièce étaient désormais noirs comme le charbon. Les baies vitrées du bureau s’opacifièrent pour se transformer en d’affreuses pierres de couleur sombre. La lumière du jour céda la place à une faible luminosité. Quelques bougeoirs éclairaient désormais la pièce. Je vis alors une forme grossière trôner sur un siège de bois chancelant. Des mouches volaient autour de la funeste ombre dans un bruit infernal. Je dus reculer d’un pas vacillant avant de me reprendre.

J’avançai alors intrépidement en direction de l’étrange forme. Je vis dans la pénombre un être nauséabond au ventre proéminent. Son visage outrageusement boursouflé m’horrifia. Ses lèvres grossières dévoilèrent des dents pourries ou tout au mieux noircies par le restant d’une grave maladie. Sa main droite couverte de moisissures se posa sur une joue infestée de poils rêches et parsemée d’un liquide visqueux ressemblant à de la chair en putréfaction. Les paupières gonflées de la bête étaient surmontées de sourcils noirs broussailleux et difformes. À la vision de la peau de ce monstre, corrompue et noirâtre comme un tapis d’excréments bovins, je crus défaillir. Sa tunique en toile de jute me fit penser à un sac de pommes de terre éventré.

La chose souleva un coin de la bouche, ce que je t’interprétai comme un affreux rictus. Une langue gonflée et noirâtre jaillit de cet orifice difforme. Une bruyante éructation diffusa une odeur pestilentielle dans la pièce. Après le méfait, le monstre se mit à rire d’une voix rauque pendant que son ventre se soulevait à la manière d’une gélatine dégoulinante. Saisi d’une peur mortelle, je fermai de nouveau les yeux pour ne pas m’évanouir.

Je savais maintenant que j’avais vu l’âme de cet individu classieux. J’avais-là, devant moi, la flagrante horreur de son être. Je compris soudainement que sa véritable personnalité, pestilentielle et grossière, était cachée derrière un masque d’élégance et de politesse. Sa lourdeur intérieure, aussi imposante que la somme des richesses accumulées le long de sa glorieuse vie, me sauta spontanément aux yeux. La beauté superficielle de cet être se révélait être le pire des cauchemars pour ceux qui devaient supporter la monstruosité de ce caractère. Je ne souhaitais plus percevoir cette chose répugnante. J’éprouvais finalement de la honte pour cet être abject. Je pris conscience de la joie d’être né de parents pauvres, parce que c’était-là une grande richesse.

Je pardonnai intérieurement cet homme horrifiant avant de rouvrir les yeux. Je vis de nouveau l’homme impérial, le maître de cérémonie, celui qui m’avait froidement accueilli dans son immense bureau après m’avoir fait patienter de longues années. Je devais signer ce jour le contrat qui allait définitivement transformer ma vie de jeune entrepreneur. Je lançai soudainement le plus beau des sourires à cet homme. Je balançai le bras dans sa direction en ricanant nerveusement avant de me lever de cette chaise trop usante pour les reins. Je marchai en direction de la porte sans me retourner. J’entendis alors l’homme me dire d’un ton infect que je ne réussirai jamais dans les affaires. Je me retournai pour le regarder quelques instants avant de lui rétorquer « Dieu m’en garde ». J’ouvris la porte et sortis avant de la claquer violemment derrière moi.

Je me retrouvai bientôt sur le pas de l’immeuble à la façade marbrée. Le ciel était bleu, il faisait doux et les oiseaux chantaient. Une vie nouvelle s’ouvrait à moi. Je sortis de ma poche tout le fatras commercial accumulé pendant de longues années avant de le jeter, sans aucune hésitation, dans la première poubelle venue. Je ne voulais surtout pas pourrir de l’intérieur. Je pris conscience de ma liberté. Ce fut le plus beau moment de ma vie.

Lien vers le fichier PDF : https://lafrancechretienne.files.wordpress.com/2017/11/le_maitre_de_ceremonie.pdf

 

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Une réflexion sur “Le maître de cérémonie

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