Une encyclique de 1914, plus que jamais, contemporaine !

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Aux Patriarches, Primats, Archevêques, Evêques et autres ordinaires du monde catholique en paix et en communion avec le Siège Apostolique.

Vénérables Frères, Salut et Bénédiction Apostolique

À peine fûmes-Nous appelés par les secrets desseins de la Providence, sans aucun mérite de Notre part, à Nous asseoir sur le Siège du bienheureux Prince des Apôtres, que, considérant comme adressée à Nous-mêmes la parole de Notre-Seigneur Jésus-Christ à saint Pierre : Pasce agnos meos, pasce oves meas, (Ioan., XXI, 15, 17.) Nous tournâmes Nos regards, avec une souveraine affection, vers le troupeau confié à nos soins, troupeau immense en vérité, puisqu’il embrasse, sous un aspect ou sous un autre, l’universalité des hommes. Tous tant qu’ils sont, en effet, ils ont été rachetés de la servitude du péché par Jésus-Christ, qui a offert pour eux le prix de son sang, et il n’en est aucun qui soit exclu des bienfaits de cette rédemption. C’est pourquoi le divin Pasteur a pu dire de tout le genre humain, que pour une part Il le garde déjà enfermé dans l’enceinte de son Eglise, et que l’autre se verra forcée d’y entrer par les douces contraintes de son amour : Et alias oves habeo, quae non sunt ex hoc ovili ; et illas oportet me adducere et vocem meam audient. (Id., X, 16.)

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À voir ces peuples armés les uns contre les autres, se douterait-on qu’ils descendent d’un même Père, qu’ils ont la même nature et font partie de la même société humaine ? Les reconnaîtrait-on pour les fils d’un même Père qui est aux Cieux ? Et tandis que des armées immenses se battent avec acharnement, la souffrance et la douleur, tristes compagnes de la guerre, s’abattent sur les Etats, sur les familles et sur les individus : chaque jour voit s’augmenter outre mesure le nombre des veuves et des orphelins ; le commerce languit, faute de communications ; les champs sont abandonnés, l’industrie est réduite au silence ; les riches sont dans la gêne, les pauvres dans la misère, tous dans le deuil.

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Mais ce n’est pas seulement la guerre actuelle avec ses horreurs, qui est la cause du malheur des peuples, et qui provoque Nos anxiétés et Nos alarmes. Il y a un autre mal, inhérent aux entrailles mêmes de la société humaine, un mal funeste, qui épouvante toutes les personnes sensées, car, en outre des ravages qu’il a déjà produits et qu’il produira encore dans les différents Etats, on peut le considérer à bon droit comme la véritable cause de la terrible guerre présente. En effet, depuis que les préceptes et les règles de la sagesse chrétienne, condition indispensable de la stabilité et de la tranquillité publiques, ont cessé de présider au gouvernement des Etats, ceux-ci ont commencé, par une conséquence nécessaire, à chanceler sur leurs bases, et il s’en est suivi dans les idées et dans les mœurs une telle perturbation, que la société humaine court à sa ruine, si Dieu ne se hâte de lui venir en aide.

Voici en effet ce que Nous voyons : absence de bienveillance mutuelle dans les rapports des hommes entre eux ; mépris de l’autorité ; luttes injustes des différentes classes de citoyens ; appétit désordonné des biens périssables, comme s’il n’y en avait pas d’autres, supérieurs de beaucoup, proposés à l’activité humaine. Tels sont, à Notre avis, les quatre chefs de désordre, d’où proviennent les perturbations si graves de la société, et contre lesquels doivent se réunir tous les efforts, par le recours aux principes du christianisme, si l’on veut sérieusement ramener dans les Etats l’ordre et la paix.

Et d’abord, lorsqu’Il descendit du ciel précisément pour rétablir parmi les hommes le règne de cette paix, détruite par la jalousie de Satan, Notre-Seigneur Jésus-Christ ne voulut pas d’autre fondement pour cette restauration que celui de la charité. De là ces recommandations si souvent répétées : Mandatum novum do vobis, ut diligatis invicem ; (Ioan., XIII, 34.) Hoc est praeceptum meum, ut diligatis invicem ; (Id., XV, 12.) Haec mando vobis, ut diligatis invicem ; (Id., ibid., 17.) comme s’il n’avait pas d’autre charge ni d’autre mission que d’amener les hommes à s’aimer les uns les autres. Et pour y arriver, à combien d’arguments de toute sorte n’a-t-Il pas eu recours ? Il nous ordonne, à tous, de lever nos regards vers le ciel : Unus est enim Pater vester, qui in caelis est ; (Matth., XXIII, 9.) à tous, sans avoir égard aux divergences de nationalité, de langue ou d’intérêts, Il nous enseigne la même formule de prière : Pater noster, qui es in caelis : (Id., VI, 9.) bien plus, Il nous affirme que ce Père céleste, dans la distribution des bienfaits naturels ne tient pas compte des mérites de chacun : Qui solem suum oriri facit superbonos et malos, et pluit super iustos et iniustos : (Id., V, 45.) Il nous dit encore que nous sommes tous frères : Omnes autem vos fratres estis ; (Id., XXIII, 8.) et que nous sommes ses frères : Ut sit ipse primogenitus in multis fratribus. (Rom., VIII, 29.) Pour nous exciter très efficacement à l’amour fraternel, même à l’égard de ceux que méprise notre orgueilleuse nature, Il veut que nous reconnaissions jusque dans les plus petits la dignité de sa propre Personne : Quamdiu fecitis uni ex his fratribus meis minimis, mihi fecistis. (Matth., XXV, 40.)

Quoi de plus ! Sur la fin de sa vie, il prie son Père avec ardeur, afin que tous ceux qui

croiront en Lui ne fassent entre eux qu’une seule chose par le lien de la charité : Sicut tu, Pater, in me, et ego in te. (Ioann, XVII, 21.) Enfin, suspendu à la croix, Il répand sur nous tout son sang, afin qu’étant façonnés et comme pétris en un seul corps, nous nous aimions les uns les autres, comme s’aiment entre eux les membres d’un même corps.

Mais, hélas ! il en va bien autrement parmi les hommes de notre temps. Jamais peut-être, plus que maintenant, on n’a parlé de fraternité humaine : on n’hésite même pas à laisser de côté les enseignements de l’Evangile, l’œuvre de Jésus-Christ et de l’Eglise, et à prétendre, quand même, que ce zèle pour la fraternité est un des fruits les plus précieux de la civilisation moderne. Cependant, à dire vrai, jamais la fraternité n’a été moins pratiquée que de nos jours. Les haines de race sont portées au paroxysme ; les peuples sont divisés par leurs rancunes encore plus que par leurs frontières ; au sein d’une même nation et dans les murs d’une même cité, les différentes classes de citoyens se jalousent mutuellement, et chez les individus tout est réglé par l’égoïsme devenu la loi suprême. Vous voyez, vénérables Frères, combien il est nécessaire de faire tous les efforts possibles, afin que la charité de Jésus-Christ reprenne son empire sur les âmes : ce sera Notre objectif et comme l’entreprise spéciale de Notre Pontificat : que ce soit aussi, Nous vous y exhortons, le but de votre zèle. Ne cessons pas de répéter aux oreilles des fidèles et de traduire dans nos actes la parole de saint Jean : Ut diligamus alterutrum. (I Ioan., III, 23.) Belles assurément et recommandables sont les institutions de bienfaisance, si nombreuses à notre époque, mais à condition qu’elles contribuent à nourrir dans les cœurs le véritable amour de Dieu et du prochain ; alors seulement elles seront d’une solide utilité : dans le cas contraire, elles sont de nulle valeur, car qui non diligit, manet in morte. (Id., ibid., 14.)

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À peine sa volonté s’était-elle séparée de Dieu, que ses passions répudièrent avec frénésie l’empire de la volonté ; de même, à peine les gouvernements ont-ils méprisé l’autorité divine, que les peuples se moquent à leur tour de l’autorité humaine. Il reste sans doute l’expédient accoutumé, l’emploi de la force, pour réprimer les révoltes ; mais avec quel profit ? La force peut réprimer les corps, mais non les âmes.

Dès qu’a été enlevé ou affaibli ce double élément de cohésion de tout corps social, à savoir l’union des membres entre eux par une charité réciproque et l’union des membres eux-mêmes avec la tête par la soumission à l’autorité, qui pourrait s’étonner, vénérables Frères, de voir la société actuelle divisée comme en deux camps, qui soutiennent l’un contre l’autre une lutte continuelle et acharnée ? En face de ceux qui possèdent des richesses, dues à leur patrimoine ou à leur travail, se dressent les prolétaires et les ouvriers, brûlant de haine et d’envie, parce que, participant à une même nature, ils ne partagent pas les mêmes avantages. Une fois en effet qu’ils ont été séduits par les tromperies des meneurs, dont ils adoptent d’ordinaire les moindres suggestions, comment leur faire comprendre que, tout en étant égaux par nature, il ne s’ensuit pas qu’ils doivent avoir la même situation dans la vie, mais que chacun, sauf des circonstances défavorables, occupe la place qu’il s’est procuré par sa conduite ? Et ainsi, quand les pauvres attaquent les riches, comme si ces derniers s’étaient emparés du bien d’autrui, ils agissent non seulement contre la justice et la charité, mais encore contre le bon sens, attendu qu’ils pourraient, s’ils le voulaient, améliorer par un travail honnête leur propre condition. À quelles conséquences, non moins désastreuses pour les individus que pour la société, mène cette haine de classes, il est superflu de le rappeler. Tous nous voyons et nous déplorons la fréquence des grèves, qui arrêtent subitement le cours de la vie civile et nationale dans ses opérations les plus nécessaires : il en est de même des soulèvements populaires et des agitations, où l’on en vient souvent à l’emploi des armes et à l’effusion du sang.

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C’est en prévision de cet état de choses, que Notre-Seigneur Jésus-Christ, dans le sublime sermon sur la montagne, spécifia expressément quelles étaient les vraies béatitudes de l’homme sur cette terre, et posa pour ainsi dire les fondements de la philosophie chrétienne. Dans ces maximes, les adversaires eux-mêmes de notre Foi ont trouvé un trésor incomparable de sagesse et la plus parfaite théorie de la morale religieuse : assurément il est reconnu de tous, qu’avant Jésus-Christ, qui est la vérité même, rien de semblable n’avait été enseigné, ni avec le poids d’une autorité aussi grave et un tel amour de l’humanité. Or la raison intime et secrète de cette philosophie consiste en ceci, que les soi-disant biens de cette vie mortelle n’ont que l’apparence du bien, sans en avoir la réalité, et que, par suite, ce n’est pas dans leur jouissance que peut résider la félicité de l’homme. C’est Dieu qui nous l’affirme : il s’en faut tellement que les richesses, la gloire, le plaisir puissent nous apporter le bonheur, que si nous voulons vraiment être heureux, nous devons plutôt nous priver pour l’amour de Dieu de tous ces faux biens : Beati pauperes… beati qui nunc fletis… beati eritis, quum vos oderint homines, et cum separaverint vos, et exprobraverint, et eiecerint nomen vestrum tamquam malum, (Luc., VI, 20-22.) Ce qui revient à dire, que les douleurs, les calamités, les misères de cette vie, pourvu que nous les supportions convenablement, nous ouvriront la voie vers la possession de ces biens véritables et éternels, quae praeparavit Deus iis qui diligunt illum. (I Cor., II, 9.) Mais cette doctrine de la Foi, doctrine si importante, est négligée par le plus grand nombre, et beaucoup semblent même l’avoir complètement oubliée. Il est donc nécessaire, vénérables Frères, de la faire revivre dans l’esprit de tous : sans cela l’homme et la société humaine n’auront point de paix. À tous ceux donc qui gémissent sous le poids de quelque adversité, nous devons recommander de ne pas tenir leurs yeux fixés sur la terre, qui n’est qu’un lieu d’exil, mais de les élever vers le ciel, auquel nous sommes destinés, car non habemus hic manentem civitatem, sed futuram inquirimus, (Hebr., XIII, 13.) Et au milieu des afflictions, par lesquelles Dieu éprouve leur constance à le servir, qu’ils songent fréquemment à l’excellence du prix qui leur est préparé, s’ils sortent victorieux de cette épreuve. Quod in praesenti est momentaneum et leve tribulationis nostrae, supra modum in sublimitate aeternurn gloriae pondus operatur in nobis. (II Cor., IV, 17.) En dernier lieu, mettre tout en œuvre et ne rien épargner pour raviver parmi les fidèles la Foi aux vérités surnaturelles, et en même temps l’estime, le désir, l’espérance des biens éternels, telle doit être la première de vos préoccupations, tant à vous, vénérables Frères, qu’au clergé tout entier et à tous ceux qui, groupés en différentes associations, travaillent à promouvoir la gloire de Dieu et le bien véritable de leurs semblables. Dans la mesure, en effet, où croîtra cette Foi parmi les hommes, on verra diminuer les désirs immodérés des biens terrestres, et peu à peu avec le réveil de la charité se calmeront les agitations et les contentions sociales.

Source : http://www.paxchristi.cef.fr/v2/wp-content/uploads/Ad-beatissimi-apostolorum-principis.pdf

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