Règles de la Congrégation de la Mission

Voici un extrait du livre « Histoire de la Congrégation de la Mission » qui introduit les règles rédigées, par saint Vincent de Paul, de la Congrégation de la Mission suivi des deux premiers chapitres de ces mêmes règles. À la fin de cet article, vous trouverez un lien vers les règles complètes, en ancien français, au format PDF.

Introduction aux règles de la Congrégation de la Mission

« La dernière étape de l’élaboration des règles et constitutions fut occupée par le souci de les faire imprimer, et de les soumettre à l’approbation directe du Saint-Siège, laquelle n’arriva qu’après la mort de Vincent. On fit encore quelques modifications de détail et, enfin, on les imprima en 1658. Le fondateur les distribua aux missionnaires dans une célébration émouvante qui eut lieu le 17 mai de cette année. Il s’agissait seulement du texte des règles communes, sans les prescriptions strictement juridiques ou constitutionnelles.

Les Règles communes de la Congrégation de la Mission sont le code de perfection spirituelle proposé par Vincent de Paul à l’observance de ses missionnaires. Le soin et la lenteur avec lesquelles elles furent élaborées nous obligent à les regarder comme le fruit longuement mûri d’une expérience spirituelle où le fondateur façonne l’idéal de la Congrégation tel qu’il pensait en avoir eu l’inspiration. Vincent lui-même, dans la lettre-préface qui introduit leur publication, assure qu’elles devaient être considérées « non pas comme produites par l’esprit humain, mais comme inspirées par Dieu, de qui procède tout bien ».

Les Règles ne sont pas longues. Elles tiennent en un petit livret, de 12×6 centimètres, d’un peu plus de cent pages. Elles se divisent en douze chapitres dont les titres sont : Fin, et nature de la Congrégation, Enseignements évangéliques, Pauvreté, Chasteté, Obéissance, Soin des malades, Modestie, Rapports mutuels entre les missionnaires, Fréquentation des externes, Exercices de piété, Missions et autres ministères, Moyens de bien remplit les activités de la Congrégation.

À peu d’exceptions près, on ne trouve pas dans les Règles des descriptions détaillées sur l’emploi du temps ou sur des pratiques concrètes de communauté. Elles visent plutôt à définir l’esprit avec lequel le missionnaire doit affronter les exigences de sa vocation, à la sainteté et à l’apostolat. Un trait fondamental est que chaque chapitre s’ouvre sur un appel à imiter le Christ dans la matière qui va être traitée. On perçoit ici les échos du christocentrisme de Bérulle et de sa doctrine sur l’adoration des états du Verbe incarné, interprétée par Vincent et un code d’imitation du Christ, évangélisateur des pauvres.

Comme c’était de rigueur à l’époque, le rôle du supérieur ressort bien dans les Règles ; on lui attribue un contrôle quasi absolu sur l’activité et même sur la vie intérieure des sujets. Les Règles ne sont pas non plus tout à fait originales : beaucoup de leurs préceptes les plus concrets sont empruntés à la législation commune aux sociétés religieuses, précédentes ou contemporaines, et spécialement à la Compagnie de Jésus.

Là où il faut chercher l’originalité et l’esprit vincentien authentique c’est dans le choix des enseignements évangéliques auxquels elles se réfèrent. Ce choix révèle la lecture originale de l’Évangile faite par le fondateur tout au long de sa vie et qu’il considère comme le noyau central de l’esprit de la Congrégation : « Cherchez avant tout le règne de Dieu » ; « Je fais toujours ce qui plaît au Père » ; « Soyez simples comme les colombes et prudents comme les serpents » ; « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur » ; « Celui qui veut me suivre, qu’il renonce à soi-même et prenne sa croix quotidienne » ; « Qui préfère son père et sa mère, ne peut pas être mon disciple »… Traduit dans le langage ascétique de l’époque, ces enseignements évangéliques s’appellent simplicité, humilité, douceur, mortification, zèle pour le salut des âmes, les cinq vertus qui constituent l’esprit de la Congrégation de la Mission. »

Deux premiers chapitres de la Congrégation de la Mission

Vincent de Paul, supérieur général de la Congrégation de la Mission,

À nos chers frères en Jésus-Christ, les prêtres, clercs et coadjuteurs Laïques de la même Congrégation, Salut en Notre Seigneur.

Mes très chers frères, voici les règles ou constitutions Communes de notre Congrégation, que vous avez tant désirées, et si longtemps attendues. Il est vrai qu’on a laissé passer trente-trois ans ou environ, depuis que notre Congrégation est instituée, sans que nous vous les ayons données imprimées : mais nous en avons usé de la sorte, tant pour imiter notre Sauveur Jésus-Christ, en ce qu’il a commencé à faire, plutôt qu’à enseigner. Comme pour contrer plusieurs inconvénients, qui auraient pu naître de la publication trop précipitée des mêmes Règles ou Constitutions ; dont l’usage et la pratique auraient ensuite paru peut-être ou trop difficiles, ou moins convenables. Or notre retardement et procédé en ceci, nous ont garantis, par la grâce de Dieu, de tous ces inconvénients ; et ont fait même que la Congrégation les a peu à-peu et suavement pratiquées, avant qu’elles aient été mises en lumière. Et en effet, vous n’y remarquerez rien, que vous n’ayez depuis longtemps mis en pratique, même avec une sensible consolation de ma part, et une mutuelle édification de vous tous.

Recevez-les donc, mes très chers frères, avec la même affection que nous vous les donnons. Considérez-les non comme produites par l’esprit humain, mais bien comme inspirées de Dieu, de qui tout bien procède, et sans qui nous ne sommes pas capables de penser quelque chose de bon par nous-mêmes, comme venant de nous-mêmes : car que trouverez-vous dans ces Règles, qui ne serve à vous exciter et enflammer ou à la fuite des vices, ou à l’acquisition des vertus, et à la pratique des maximes Évangéliques ?

Et ça a été pour cela que nous avons tâché, autant qu’il nous a été possible, de les puiser toutes de l’Esprit de Jésus-Christ, et de les tirer des actions de sa vie ; comme il est aisé à voir : estimant que les personnes, qui sont appelées à la continuation de la Mission du même Sauveur (laquelle consiste principalement à évangéliser les Pauvres) doivent entrer dans ses Sentiments et Maximes, être remplies de son même Esprit, et marcher sur ses mêmes pas.

C’est pourquoi, Mes très chers frères, nous vous prions et conjurons par les Entrailles de ce même Sauveur Jésus-Christ, de faire votre possible, pour observer exactement ces Règles ; tenant pour certain, que si vous les gardez, elles vous garderont, et vous conduiront avec assurance à la fin tant désirée, c’est-à-dire, à la céleste Béatitude. Ainsi soit-il.

Jésus, Marie, Joseph

Règles ou constitutions communes de la Congrégation de la Mission

Chapitre 1

De la fin, et de l’Institut de cette Congrégation.

1. La Sainte Écriture nous apprend, que Notre Seigneur Jésus-Christ, ayant été envoyé au Monde pour sauver le Genre humain, commença premièrement à faire, et puis à enseigner. Il a accompli le Premier, en pratiquant parfaitement toute sorte de Vertus ; et le second en évangélisant les Pauvres, et donnant à ses Apôtres et à ses Disciples la Science nécessaire pour la direction des Peuples. Et d’autant que la petite Congrégation de la Mission désire imiter le même Jésus-Christ Notre Seigneur, selon son petit possible, moyennant sa grâce, tant à l’égard de ses Vertus, que de ses Emplois pour le salut du Prochain ; il est bien convenable qu’elle se serve de semblables moyens, pour s’acquitter dignement de ce pieux dessein. C’est pourquoi la fin est, premièrement de travailler à sa propre perfection, en faisant son possible de pratiquer les Vertus que ce souverain Maître a daigné nous enseigner, de parole et d’exemple. Deuxièmement, de prêcher l’Évangile aux Pauvres, particulièrement à ceux de la Campagne. Troisièmement, d’aider les Ecclésiastiques à acquérir les Sciences et les Vertus nécessaires à leur État.

2. Cette Congrégation est composée d’Ecclésiastiques et de Laïques : L’emploi des Ecclésiastiques est d’aller (à l’exemple de Notre Seigneur et de ses Disciples) par les Villages et petites Villes, et y rompre le pain de la parole de Dieu aux petits, en Prêchant et Catéchisant ; les exhorter à faire des Confessions générales de toute leur vie passée, et les entendre au Tribunal de la Pénitence ; résoudre les différends et les procès ; établir la Confrérie de la Charité ; conduire les Séminaires érigés en nos Maisons pour les Externes, et y enseigner ; donner les Exercices spirituels ; faire et diriger les Conférences introduites chez nous pour d’autres Ecclésiastiques de dehors ; et autres semblables Fonctions, qui servent et sont conformes à notre Institut. Et quant aux Laïques, leur Emploi est d’aider les Ecclésiastiques en tous ces Ministères, en faisant l’office de Marthe, selon qu’il leur sera prescrit par le Supérieur : comme aussi en y contribuant par leurs prières, larmes, mortifications et bons exemples.

3. Et à ce que cette Congrégation parvienne, moyennant la grâce de Dieu, à la fin qu’elle s’est proposée, elle doit faire son possible de se revêtir de l’esprit de Jésus-Christ ; qui paraît principalement dans les Maximes Évangéliques, dans sa Pauvreté, dans sa Chasteté, dans son Obéissance, dans sa Charité envers les Malades, dans sa Modestie, dans la manière de Vivre et d’Agir qu’il prescrivit à ses Disciples, dans sa Conversation, dans ses Exercices journaliers de Piété, dans ses Missions et autres emplois envers les Peuples. Toutes lesquelles choses sont contenues dans les Chapitres suivants.

Chapitre 2

Des Maximes Évangéliques

1. Avant toutes choses, un chacun tâchera de bien s’établir dans cette Vérité, que la Doctrine de Jésus-Christ ne peut jamais tromper : au lieu que celle du Monde porte toujours à faux, Jésus-Christ nous assurant lui-même, que celle-ci est semblable à une maison bâtie sur le sable, et la sienne à un bâtiment fondé sur la pierre ferme ; et partant la Congrégation fera profession d’agir toujours conformément à la doctrine de Jésus-Christ, et non jamais selon les Maximes du Monde : Et pour ce faire, elle accomplira particulièrement ce qui suit.

2. Jésus-Christ ayant dit : Cherchez premièrement le Royaume de Dieu, et sa justice, et toutes ces choses, dont vous avez besoin, vous seront données par-dessus : Un chacun tâchera de préférer les choses spirituelles aux temporelles, le salut de l’Âme à la santé du Corps, l’honneur de Dieu à celui du Monde ; Et, qui plus est, se résoudra fermement de choisir, avec l’Apôtre, la disette, l’infamie, les tourments, et la mort même, plutôt que d’être séparé de la Charité de Jésus-Christ. Et partant il ne se mettra point trop en peine pour les biens de ce Monde, ainsi jettera tous ses soins en la Providence de notre Seigneur ; tenant pour certain que, tandis qu’il sera bien établi en cette Charité, et bien fondé en cette Confiance, il sera toujours sous la protection du Dieu du Ciel, et ainsi aucun mal ne lui arrivera, et aucun bien ne lui manquera, lors même qu’il pensera que tout va être perdu.

3. Et par ce que la sainte pratique, qui consiste à faire toujours et en toutes choses la Volonté de Dieu, est un moyen assuré pour pouvoir bientôt acquérir la Perfection Chrétienne. Chacun tâchera, selon son possible, de se la rendre familière, en accomplissant ces quatre choses :

1. En exécutant dûment les choses qui nous sont commandées, et fuyant soigneusement celles qui nous font défendues ; Et cela, toutes les fois qu’il nous apparaît que tel commandement, ou telle défense vient de la part de Dieu, ou de l’Église, ou de nos Supérieurs, ou de nos Règles et Constitutions.
2. Entre les choses indifférentes, qui se présentent à faire, choisissant plutôt celles qui répugnent à notre nature, que celles qui la satisfont ; si ce n’est que celles qui lui plaisent soient nécessaires ; car alors il les faut préférer aux autres ; les envisageant néanmoins, non du côté qu’elles délectent les sens, mais seulement du côté qu’elles sont plus agréables à Dieu. Que si plusieurs choses indifférentes de leur nature, également agréables ou désagréables, se présentent à faire en même temps, alors il est à propos de se porter indifféremment à ce qu’on voudra, comme venant de la Divine Providence.
3. Et pour ce qui est des choses qui nous arrivent inopinément, comme sont les afflictions ou consolations, soit corporelles, soit spirituelles, c’est en les recevant toutes avec égalité d’esprit, comme sortant de la main paternelle de Notre Seigneur.
4. Faisant toutes ces choses par le motif que c’est le bon plaisir de Dieu, et pour imiter en cela (autant qu’il nous est possible) Notre Seigneur Jésus-Christ qui a toujours fait les mêmes choses, et pour la même fin, ainsi qu’il le témoigne lui-même ; Je fais, dit-il, toujours les choses, qui sont selon la volonté de mon Père.

4. Notre Seigneur Jésus-Christ demandant de nous la Simplicité de la Colombe, qui consiste à dire les choses tout simplement, comme on les pense, sans réflexions inutiles, et à agir tout bonnement, sans déguisement ni artifice, ne regardant que Dieu seul ; pour cela un chacun s’efforcera de faire toutes ses actions dans ce même esprit de Simplicité ; se représentant que Dieu se plaît à se communiquer aux Simples, et à leur révéler ses secrets, lesquels il tient cachés aux Sages (les orgueilleux) et aux Prudents du Siècle (les tièdes, ancêtres des athées).

5. Mais parce qu’en même temps que Jésus-Christ nous recommande la Simplicité de la Colombe, il nous ordonne d’user de la Prudence du Serpent, laquelle est une vertu qui nous fait parler et agir avec discrétion : C’est pourquoi nous tairons prudemment les choses, qu’il n’est pas expédient de dire, particulièrement si, de foi, elles sont mauvaises et illicites ; et retranchant de celles, qui en quelque façon sont bonnes, les circonstances qui vont contre l’honneur de Dieu, ou portent préjudice au Prochain, ou qui peuvent nous donner de la vanité : Et pour ce que cette vertu regarde aussi, dans la pratique, le choix des moyens propres pour parvenir à leur fin, nous aurons pour maxime inviolable, de prendre toujours des moyens Divins pour les choses Divines, et de juger des choses suivant le sentiment et le jugement de Jésus-Christ, et non jamais suivant celui du Monde, ni selon le faible raisonnement de notre Esprit ; et ainsi nous ferons Prudents comme les Serpents, et Simples comme les Colombes.

6. Tous étudieront soigneusement la leçon que Jésus-Christ nous a enseignée en disant : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur : considérant que, comme il assure lui-même, par la douceur on possède la terre, parce qu’agissant dans cet esprit, on gagne les cœurs des Hommes, pour les convertir à Dieu, à quoi l’esprit de rigueur met empêchement ; et que par l’Humilité on acquiert le Ciel, où nous élève l’amour de notre propre abjection, nous faisant monter comme par degrés, de vertu en vertu, jusqu’à ce que l’on y soit parvenu.

7. Or cette Humilité que Jésus-Christ nous recommande si souvent de parole et d’exemple, et à l’acquisition de laquelle la Congrégation doit travailler de toutes ses forces, doit avoir trois conditions ;

Dont la première est, de nous estimer, avec toute sincérité, dignes de mépris ;
La deuxième, être bien aises que les autres connaissent nos défauts, et nous en méprisent ;
La troisième, cacher le peu de bien que Dieu fera par nous, ou en nous, dans la vue de notre propre bassesse : et si cela ne se peut, l’attribuer totalement à la miséricorde de Dieu, et aux mérites des autres : Et c’est ici le fondement de la Perfection Évangélique et le nœud de toute la Vie spirituelle. Qui aura cette vertu obtiendra facilement toutes les autres ; mais celui qui ne l’aura point, sera privé aussi de celles qu’il paraît avoir, et vivra dans des inquiétudes continuelles.

8. Jésus-Christ ayant dit : Que celui qui veut venir après moi, renonce à soi-même, et porte sa Croix tous les jours ; et saint Paul ayant ajouté dans le même esprit : Si vous vivez selon la chair, vous mourrez : mais si par le moyen de l’esprit vous mortifiez les mouvements de la chair, vous vivrez : Chacun travaillera de tout son possible à cela : à une continuelle mortification de sa propre volonté, et de son propre jugement, et de tous ses sens.

9. Chacun renoncera pareillement à l’affection immodérée de ses Parents, selon le conseil de Jésus-Christ, qui exclut du nombre de ses Disciples, tous ceux qui ne laissent pas Père, Mère, Frères et Sœurs ; et qui promet le centuple en ce Monde, et la Vie éternelle en l’autre, à ceux qui les auront quittés pour suivre le conseil de l’Évangile : nous faisant voir par là le grand empêchement (que l’attache à la chair et au sang) apporte à la Perfection Chrétienne. On ne laissera pas pourtant de les aimer, mais ce sera d’un amour spirituel, et selon l’esprit de Jésus-Christ.

10. Tous s’étudieront avec toute la diligence possible à la vertu d’indifférence (que Jésus-Christ et les Saints ont tant estimée, et si bien pratiquée) en sorte qu’ils n’aient aucune attache ni aux emplois, ni aux personnes, ni aux lieux, particulièrement à leur pays, ni à aucune autre chose semblable ; ainsi qu’ils soient toujours prêts et ponctuels, à quitter tout cela de bon cœur, dès que le Supérieur leur aura notifié sa volonté, même par signe ; et qu’ils agréent le refus ou le changement qu’il trouvera bon de faire en cela ; reconnaissant, en la vue de Dieu, que tout ce qu’il en a fait, est bien fait.

11. Pour honorer la Vie commune que Notre Seigneur Jésus-Christ a voulu mener, afin de se conformer aux autres, et ainsi les mieux gagner à Dieu son Père, Tous, autant que faire se pourra, garderont en toutes choses l’Uniformité, la regardant comme celle qui entretient le bon Ordre, et la sainte Union ; et fuiront pareillement la Singularité, comme la racine de l’Envie, et de la Division ; et cela non seulement à l’égard du vivre, de l’habillement, du lit, et des autres choses semblables, mais encore pour ce qui est de la manière de Diriger, d’Enseigner, de Prêcher, de Gouverner, comme aussi à l’égard des Pratiques spirituelles. Or afin de pouvoir toujours conserver parmi nous cette Uniformité, il ne nous faut qu’un seul moyen, à savoir, une très exacte observance de nos Règles ou Constitutions.

12. Les actes de Charité envers le Prochain, seront toujours en vigueur parmi nous, comme sont ;

1. De faire aux autres le bien que nous voudrions raisonnablement qu’ils nous fissent.
2. Ne jamais contredire personne, et de trouver tout bon en Notre Seigneur.
3. S’entre supporter les uns les autres sans murmure.
4. Pleurer avec ceux qui pleurent.
5. Se réjouir avec ceux qui se réjouissent.
6. Se prévenir d’honneur les uns les autres.
7. Leur témoigner de l’affection, et leur rendre cordialement service.
Bref, se faire tout à tous, pour les gagner tous à Jésus-Christ. Tout cela s’entend, quand il n’y a rien contre les Commandements de Dieu ou de l’Église, ni contre nos Règles ou Constitutions.

13. Si quelquefois la Divine Providence permet que la calomnie et la persécution attaquent et exercent la Congrégation, ou quelqu’une de ses Maisons, ou quelque particulier du corps de celle-ci, quoi que sans sujet, nous nous garderons bien d’user d’aucune vengeance ou malédiction, ou même d’aucune plainte contre tels Persécuteurs et Calomniateurs ; mais au contraire nous en louerons et bénirons Dieu, et lui en rendrons grâces, nous en réjouissant, comme d’une occasion d’un grand bien, et qui part de la main du Père ; voire même nous prierons de bon cœur Dieu pour eux tous, et leur ferons très volontiers du bien, quand nous en aurons l’occasion et le pouvoir ; nous représentant que Jésus-Christ nous l’ordonne comme à tous les autres Chrétiens, disant : Aimez vos ennemis : faites du bien à ceux qui vous haïssent : Et priez pour ceux qui vous persécutent, et vous calomnient. Et afin que nous observions plus aisément et allègrement tout cela, il nous assure qu’en cela nous serons Bien-heureux, et que nous devons en être bien aises, et tressaillir de joie, pour ce qu’il y a pour nous une grande récompense dans le Ciel : Et ce qui est plus considérable, il a bien daigné lui-même tout le premier pratiquer cela à l’égard des Hommes ; afin de nous donner exemple : en quoi l’ont ensuite imité les Apôtres, les Disciples, et une infinité de Chrétiens.

14. Quoique nous devions faire notre possible pour garder toutes ces Maximes Évangéliques, comme étant très saintes et utiles : y en ayant toutefois entre elles, qui nous sont plus propres que les autres, savoir celles qui recommandent spécialement la Simplicité ; l’Humilité ; la Douceur, la Mortification, et le Zèle des Âmes, la Congrégation s’y étudiera d’une manière plus particulière ; en sorte que ces cinq Vertus soient comme les facultés de l’Âme de toute la Congrégation, et que les actions de chacun de nous, en soient toujours animées.

15. Et d’autant que Satan tâche toujours de nous empêcher la pratique de ces Maximes, en y opposant les siennes toutes contraires : chacun apportera une très grande prudence et vigilance, à les combattre fortement et courageusement, surtout celles qui s’opposent le plus à l’esprit de notre Institut ; qui sont :

1. La Prudence humaine.
2. L’Envie de paraître aux yeux des hommes.
3. Le Désir de faire que chacun se soumette toujours à notre jugement, et à notre volonté.
4. La Recherche de notre propre satisfaction en toutes choses.
5. L’Insensibilité pour la Gloire de Dieu, et pour le Salut du Prochain.

16. Et d’autant que cet Esprit Malin se change souvent en Ange de lumière, et nous trompe quelques fois par ses illufions : on se gardera bien de s’y laisser surprendre, et sera-t-on soigneux d’apprendre les moyens de les discerner et surmonter : Et l’expérience nous faisant voir, que le moyen le plus présent et le Plus sûr en ce cas, est de se découvrir promptement à ceux qui sont destinés de Dieu pour cela ; dès que quelqu’un aura des pensées suspectes d’illusion, ou quelque peine intérieure, ou tentation notable : il s’en découvrira, le plus tôt qu’il pourra, au Supérieur, ou au Directeur, afin qu’il y apporte le remède convenable ; lequel chacun recevra, et agréera, comme venant de la main de Dieu, et s’y soumettra avec confiance et respect. Surtout, il se gardera bien d’en parler à d’autres, soit de la Maison, soit de dehors ; l’expérience nous faisant voir, qu’en se découvrant ainsi à d’autres, on empire son mal, qu’on en infecte les autres, et que même cela porte à la fin un grand préjudice à toute la Congrégation.

17. Et d’autant que Dieu veut que chacun ait soin de son Prochain, et qu’étant tous membres d’un même corps mystique, nous devons nous entraider les uns les autres ; dès que quelqu’un aura appris qu’un autre souffre quelque forte tentation, ou qu’il a fait quelque faute notable, soudain s’animant de l’Esprit de Charité, il procurera en la meilleure manière qu’il pourra, que le Supérieur apporte à ces deux maux, dûment et en temps requis les remèdes convenables : Et afin qu’on puisse mieux s’avancer en la Vertu, Chacun trouvera bon et agréera que dans le même Esprit de Charité, ses fautes soient découvertes au Supérieur, par qui que ce soit, qui les aura remarquées hors de la Confession.

18. La Mission de Jésus-Christ s’étant faite au Monde, pour rétablir l’Empire de son Père dans les Âmes que l’Esprit malin lui avait ravies par l’amour déréglé des Richesses, de l’Honneur, et du Plaisir, qu’il avait finement répandu dans le Cœur des Hommes, ce bénin sauveur jugea qu’il était à propos de combattre son Adversaire par des Armes contraires, à savoir, par la Pauvreté, par la Chasteté, et par l’Obéissance : comme il a fait jusqu’à la mort. Et cette petite Congrégation de la Mission, ayant été suscitée en l’Église pour s’employer au salut des Âmes, principalement du pauvre Peuple des champs, Elle a pensé qu’elle ne pouvait se servir d’Armes meilleures et plus propres, que de celles mêmes, dont cette Sagesse Éternelle s’est servie si heureusement, et si avantageusement. C’est pourquoi, Tous et Chacun de notre Congrégation garderont fidèlement et perpétuellement cette Pauvreté, Chasteté et Obéissance, selon notre Institut. Et afin qu’ils puissent plus assurément et plus facilement, et même avec plus de mérite, persévérer jusqu’à la mort dans la pratique de ces Vertus ; un chacun tâchera, avec l’aide de Dieu, d’exécuter, le plus fidèlement qu’il pourra, ce qui est ordonné sur ce sujet dans les Chapitres suivants.

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Le combat spirituel

Voici un chapitre essentiel pour comprendre la lutte qui surgit, dans notre âme, entre le bien et le mal.

Chapitre XXIII du traité « la nuit obscure » de saint Jean de la Croix.

« ON EXPLIQUE LE QUATRIÈME VERS;
ON DIT DANS QUELLE ADMIRABLE
CACHETTE L’ÂME S’EST TROUVÉE
DURANT CETTE NUIT, ET COMMENT
LE DÉMON, TOUT EN PÉNÉTRANT DANS
D’AUTRES DEMEURES TRÈS ÉLEVÉES,
NE PÉNÈTRE PAS DANS CELLE-CI.

Cette expression – en cachette – veut dire en secret ou à l’abri des regards. Quand donc l’âme dit qu’elle est sortie dans les ténèbres et en cachette, elle ne saurait mieux faire comprendre la complète sécurité dont elle a parlé au premier vers de cette strophe, et dont elle a joui lorsqu’elle suivait le chemin de l’union d’amour de Dieu à la faveur de cette obscure contemplation.

Par conséquent, lorsque l’âme dit : J’étais dans les ténèbres et en cachette, elle signifie qu’elle était cachée au démon et protégée contre ses ruses et ses embûches. Le motif pour lequel l’âme qui marche dans l’obscurité de la contemplation est libre et à l’abri des embûches du démon, c’est que la contemplation infuse est reçue en elle d’une manière passive et secrète, à l’insu des sens et des puissances tant extérieures qu’intérieures de la partie sensitive. Il résulte de là qu’elle est non seulement cachée à ces puissances et à l’abri des obstacles qu’aurait pu lui opposer leur faiblesse naturelle; mais qu’elle est aussi protégée contre le démon, qui ne peut rien découvrir de ce qui se passe en elle, si ce n’est par l’intermédiaire de ces puissances. Aussi plus les communications sont spirituelles, intérieures et éloignées des sens, et moins le démon est capable de les comprendre. Il est donc très important pour la sécurité de l’âme que ses rapports intimes avec Dieu soient de telle sorte que les sens de sa partie inférieure, qui restent dans les ténèbres, les ignorent et ne puissent en avoir connaissance. Ainsi la faiblesse de la partie sensitive ne sera pas un obstacle à la liberté de l’esprit, et la communication spirituelle pourra être plus abondante; de plus, comme le démon ne peut pénétrer dans une partie si intime, l’âme marche avec plus de sécurité. Nous pouvons donc comprendre à ce propos cette parole de notre Sauveur, en la prenant au sens spirituel : Nesciat sinistra tua quid faciat dextera tua : « Que votre main gauche  ignore ce que fait votre main droite » (Mat., VI, 3). C’est comme s’il avait dit: Que ce qui se passe à droite, ou à la partie supérieure et spirituelle de l’âme, reste inconnu de votre gauche, et que cela soit de telle sorte que la partie inférieure de l’âme, ou partie sensitive, l’ignore. Cette communication doit être un secret absolu entre l’esprit et Dieu. Sans doute, il arrive très souvent que ces communications spirituelles faites à l’âme étant très secrètes et très intérieures, le démon n’arrive pas à connaître leur nature et leurs qualités; mais au calme et au profond silence que quelques-unes d’entre elles causent dans les sens et les puissances de la partie sensitive, il soupçonne qu’il y en a et que l’âme a reçu quelque faveur de choix. Voyant alors qu’il ne peut s’y opposer puisqu’elles se passent dans le fond de l’âme, il n’omet rien pour agiter et troubler la partie sensitive qui est à sa portée. Il suscite en elle des souffrances, des fantômes horribles, des craintes pour inspirer de l’inquiétude et du trouble dans sa partie supérieure et spirituelle, là où sont les biens qu’elle reçoit alors et dont elle jouit. Mais très souvent, quand la communication d’une telle contemplation n’investit que l’esprit et agit avec force en lui, les ruses du démon pour troubler l’âme ne lui servent de rien. L’âme, au contraire, n’en tire que plus de profit et d’amour; elle jouit même d’une paix plus assurée. Chose admirable, dès qu’elle sent la présence de l’ennemi perturbateur, et sans qu’elle sache ce qui se passe ou fasse rien par elle-même, elle s’enfonce dans la partie la plus intime d’elle-même; elle se rend très bien compte qu’elle pénètre dans un certain refuge où elle est plus éloignée et cachée de son ennemi; de la sorte elle augmente la paix et la joie que le démon prétendait lui ravir. C’est ainsi que s’évanouissent toutes les craintes qui lui venaient du dehors; l’âme le sent très clairement. Aussi se réjouit-elle de voir qu’elle jouit dans le secret avec tant de sécurité de cette paix de l’Époux si pleine de douceur et de suavité que le monde et le démon ne sauraient donner ou enlever. Elle connaît par expérience la vérité de ce que l’Épouse des Cantiques dit à ce sujet : En lectulum Salomonis sexaginta fortes ambiunt… propter timores nocturnos : « Voici que soixante braves entourent le lit de Salomon, afin d’écarter les frayeurs de la nuit » (Cant., III, 7, 8). Elle a conscience de sa force et de sa paix, quoique bien souvent elle sente que sa chair et ses os sont tourmentés par le dehors.

D’autres fois, quand la communication n’est pas très infuse dans l’esprit et que les sens y participent, le démon arrive plus facilement à troubler l’esprit et à l’agiter de terreurs par l’intermédiaire des sens. Il cause alors en lui un supplice et un chagrin qui sont beaucoup plus profonds parfois qu’on ne saurait le dire. Comme le combat s’engage alors ouvertement entre deux esprits, l’horreur que le mauvais inspire au bon, qui est celui de l’âme, est intolérable, s’il parvient à y jeter le trouble. C’est également ce que nous dit l’Épouse des Cantiques qui est passée par ce tourment, quand elle a voulu descendre dans son recueillement intérieur pour y jouir de ses biens : Descendi in hortum meum, ut viderem poma convallium, et inspicerem si floruisset vinea… nescivi ; anima mea conturbavit me propter quadrigas Abinadab : « Je suis descendue dans le jardin des noyers pour voir les fruits des vallées et regarder si la vigne avait fleuri… mais je n’ai pu rien savoir; mon âme a été toute troublée par les chariots » (Cant., VI, 10, 11), c’est-à-dire par les chars et les bruits affreux d’Abinadab, qui signifie le démon.

Il arrive d’autres fois, quand Dieu agit par l’intermédiaire du bon Ange, que certaines faveurs qu’il accorde à l’âme soient connues du démon; celui-ci s’aperçoit en effet de quelques-unes d’entre elles : car celles que Dieu confère par le moyen du bon Ange, Dieu permet d’ordinaire que le démon en ait connaissance, pour qu’il s’y oppose de toutes ses forces d’après les proportions de la justice et ne puisse alléguer de son droit en prétextant qu’on ne lui permet pas de vaincre l’âme, comme il l’a dit de Job (Job, II, 4, 6). Et il en serait de la sorte si Dieu ne laissait pas une certaine chance de succès entre les deux adversaires, le bon Ange et le mauvais, pour la conquête de l’âme; la victoire de l’un ou de l’autre n’en sera que plus glorieuse; quant à l’âme qui sera victorieuse et fidèle dans la tentation, elle n’en sera que plus récompensée.

Nous devons donc faire observer que telle est la cause pour laquelle la manière d’agir de Dieu avec une âme ou de se comporter avec elle est, par une permission de sa part, suivie également par le démon. Si l’âme est favorisée de visions véritables de la part du bon Ange, qui en est ordinairement l’intermédiaire, alors même que l’on verrait le Christ, dès lors que le Christ n’apparaît presque jamais personnellement, Dieu permet également à l’ange mauvais de représenter de fausses visions, et ces visions, d’après leurs apparences, peuvent facilement jeter dans l’illusion l’âme imprudente, comme cela est fréquent.

Nous en avons une preuve dans l’Exode. Il nous y est raconté que tous les véritables prodiges accomplis par Moïse étaient contrefaits par les magiciens de Pharaon. Produisait-il des grenouilles, les magiciens en produisaient également; changeait-il l’eau en sang, les magiciens faisaient de même (Ex., VII, 11, VIII, 7). Ce n’est pas seulement ce genre de visions corporelles que le démon imite; il s’ingère également dans les communications spirituelles qui viennent du bon Ange; il parvient à les voir, comme nous l’avons dit. Job, en effet, nous dit de lui : Omne sublime videt : « Il voit tout ce qu’il y a de sublime » (Job, XLI, 25), l’imite et s’y interpose. Néanmoins, comme ces communications spirituelles n’ont, en tant que telles, ni forme ni figure, il ne peut les imiter et former de la même manière que celles qui nous sont représentées sous une image ou une ressemblance matérielle. Aussi pour attaquer l’âme d’après le mode employé par le bon Ange pour la visiter, il lui représente un esprit plein de terreur; il veut ainsi détruire un esprit par un autre esprit. Quand cela arrive au moment où le bon Ange va communiquer à l’âme la contemplation spirituelle, l’âme n’a pas le temps de se retirer dans le secret de la contemplation qu’elle ne soit remarquée du démon qui lui inspire alors par sa présence des terreurs et des troubles spirituels, parfois très pénibles. D’autres fois cependant l’âme s’échappe assez promptement pour que l’esprit malin n’ait pas le temps de lui causer des impressions de terreur. Elle se réfugie alors en elle-même, favorisée efficacement et secourue spirituellement par son bon Ange.

Parfois le démon l’emporte et cause à l’âme des troubles et des terreurs. C’est alors pour elle une peine qui surpasse tous les tourments de cette vie. Dès lors, en effet, que cette terreur est communiquée par un esprit à un autre esprit d’une façon claire et quelque peu dégagée de tout ce qui est corporel, elle est plus angoissante que toute la douleur des sens. Elle ne dure pas longtemps; sans quoi, si l’épreuve se prolongeait, l’esprit quitterait le corps, tant est affreux le tourment que provoque l’esprit mauvais. Une fois l’épreuve terminée, il en reste un souvenir qui par lui-même est suffisant pour causer une peine profonde.

Tout ce que nous venons de dire se passe dans l’âme passivement, sans qu’elle puisse y rien faire ni pour ni contre. Il faut savoir cependant que quand l’Ange bon permet au démon de prévaloir contre l’âme et de lui inspirer ces sentiments de terreur spirituelle, il a pour but de la purifier; il la dispose par cette préparation spirituelle à quelque grande fête, ou grâce céleste que veut lui accorder Celui qui ne mortifie que pour donner la vie et n’humilie que pour exalter. L’âme ne tarde pas à en faire l’expérience. Plus la purification a été obscure et terrible, plus aussi la contemplation spirituelle dont elle jouit est admirable et remplie de suavité; cette faveur est même parfois si élevée, qu’aucun langage ne saurait en donner une idée. Ce qui a spiritualisé beaucoup son esprit pour le préparer à une si haute faveur, c’est la terreur qui lui a été inspirée par l’esprit mauvais; car ces visions spirituelles appartiennent plus à la vie du ciel qu’à celle de la terre; et quand on a l’une, on est préparé pour l’autre.

Ce qui vient d’être dit s’applique au cas où Dieu visite l’âme par le moyen de l’Ange bon, et où elle n’est pas, comme nous l’avons dit, si complètement dans les ténèbres et en sûreté que l’ennemi ne l’attaque quelque peu. Mais quand Dieu visite par lui-même, c’est alors que se vérifie le vers que nous avons cité; car c’est alors complètement dans l’obscurité et en cachette de l’ennemi qu’elle reçoit les faveurs spirituelles de Dieu. La cause vient de ce que sa Majesté demeure substantiellement dans l’âme, ou ni le bon Ange ni le démon ne peuvent arriver à comprendre ce qui se passe, ou à connaître les communications intimes et secrètes qui ont lieu entre Dieu et l’âme. Ces communications, étant faites par Dieu lui-même, sont complètement divines et souveraines; elles sont des touches substantielles de l’union de l’âme avec Dieu. Comme il s’agit du plus haut degré d’oraison, une seule d’entre elles communique à l’âme plus de biens que tout le reste. Ce sont là les touches que l’Épouse demande au commencement des Cantiques quand elle dit : Osculetur me osculo oris sui : « Qu’il me donne un baiser de sa bouche » (Cant., I, 1). Comme il s’agit d’une chose si intime qui se passe entre Dieu et l’âme et d’un bien vers lequel l’âme tend avec la plus vive anxiété, elle désire et estime cette touche de la Divinité au-dessus de toutes les autres faveurs qu’elle pourrait en recevoir. Aussi, après avoir chanté dans les Cantiques une foule de grâces reçues déjà, et n’étant pas encore satisfaite, elle demande ces touches divines en ces termes : Quis mihi det te fratrem meum sugentem ubera matris meae, ut inveniam te foris, et deosculer te, et jam me nemo despiciat ? « Qui me donnera, ô mon frère, que tu viennes sucer avec moi le sein de ma mère, de te trouver dehors, de te donner un baise, et que personne désormais ne me méprise! » (Cant., VIII, 1). Elle donne donc à entendre que la communication doit être pour elle seule, comme nous le disons, à l’écart et à l’insu de toutes les créatures; car tel est le sens de ces paroles; seule et dehors, suçant, …. c’est-à-dire apaisant les tendances et les affections de la partie sensitive. Cette faveur a lieu quand, l’âme jouissant de la liberté d’esprit et la partie sensitive ne pouvant plus par elle-même ou par le démon lui faire obstacle, elle goûte la suavité et la paix dont ces biens sont la source. Alors le démon n’oserait pas l’attaquer; il n’y réussirait pas d’ailleurs : il serait incapable de comprendre ces divines touches qui se font de la substance de Dieu pleine d’amour à la substance de l’âme. Ce bien-là personne ne peut l’obtenir, si ce n’est l’âme qui est passée par une purification intime, par le dénûment spirituel et l’abnégation de toute créature. Cette opération se fait en cachette, comme nous l’avons déjà démontré longuement et comme nous le dirons encore à propos de ce vers.

C’est donc dans l’obscurité et en cachette, comme nous venons de le dire, que l’âme se confirme peu à peu dans l’union avec Dieu par amour. Aussi le chante-t-elle en disant ce vers : J’étais dans les ténèbres et en cachette.

Lorsque ces faveurs s’accordent en cachette, c’est-à-dire à l’esprit seulement, comme nous l’avons dit, l’âme a coutume parfois de trouver, sans savoir comment, la partie supérieure d’elle-même tellement séparée et éloignée de la partie inférieure et sensitive, qu’elle reconnaît en elle deux parties très distinctes entre elles. Il lui semble que l’une n’a rien à voir avec l’autre, tant elles sont éloignées et séparées l’une de l’autre. En vérité, il en est ainsi d’une certaine manière; car l’opération qui s’accomplit, étant toute spirituelle, n’a aucun rapport avec la partie sensitive. De la sorte l’âme devient peu à peu toute spirituelle, et dans le secret de la contemplation unitive elle apaise d’une façon presque complète ses passions et ses tendances spirituelles. Voilà pourquoi, parlant de sa partie supérieure, l’âme dit immédiatement ce dernier vers :

Tandis que ma demeure était déjà en paix. »

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