RARISSIME : l’état des congrégations catholiques de France en 1904

Voici les 40 premières pages d’un magnifique ouvrage (contenant une lettre, l’introduction et le premier chapitre concernant les Filles de la Charité de saint Vincent de Paul ainsi que la conclusion du livre), devenu pratiquement introuvable en France, sur le courage des sœurs des congrégations catholiques de France en 1904 et avant cette période. Il rétablit tous les mensonges contemporains que l’on peut entendre ou lire dans ce XXIe siècle si sombre. Les autres pages ne peuvent pas être publiées par manque de temps car le travail serait titanesque. J’essayerai toutefois de publier ponctuellement une partie des autres chapitres de ce fabuleux ouvrage, surtout si les lecteurs le souhaitent (il suffit de le demander à travers un commentaire).

Lettre de Mr François COPPÉE (1842-1908) de l’académie française à l’auteur

Paris, 14 juin 1904.

Cher Monsieur,

Je vous remercie pour le plaisir que vous m’avez donné en me faisant lire « en épreuves » votre beau travail sur nos religieuses dans les missions lointaines.

Vous nous les montrez animées d’un sublime esprit de sacrifice, s’exilant sans espoir de retour, prêtes à braver tous les dangers, donnant partout et toujours l’exemple de la bonté, du dévouement, du courage, des plus hautes vertus. Chrétiennes, elles répandent leur foi ; Françaises, elles font aimer leur patrie.

Les odieux sectaires qui sont, en ce moment, les maîtres dans notre malheureux pays, tourmentent et persécutent ces admirables femmes, les chassent de leurs maisons, ferment leurs écoles. À tant d’injustice et d’ingratitude, celles qui sont à l’étranger répondent en redoublant d’efforts pour honorer le nom français. Jamais il ne fut donc plus nécessaire de dire leurs travaux, de rendre hommage à leur persévérance dans le bien, que rien ne lasse et ne décourage.

C’est la tâche excellente que vous avez accomplie dans votre livre si fortement documenté et d’une lecture si attachante. Chez tous les gens de cœur, il fera naître, pour les religieuses françaises dans les missions, deux sentiments profonds et durables, la fierté et la reconnaissance.

Cordialement à vous, François COPPÉE.

À Monsieur A. A. FAUVEL, PARIS.

Introduction

Répandre notre langue, c’est répandre le génie et l’influence de notre patrie. Jules Lemaître (Rapport à l’Académie pour les prix monthyon, 1900).

Une loi funeste était votée naguère par le Parlement français, et les effets de cette loi commencent à se faire sentir aux congrégations mêmes qui vont porter au loin le nom de la France.

Nous avons montré dans nos articles au Correspondant, parus en 1900, et dans une brochure qui les compléta en décembre de la même année (Le Correspondant, 10 août, 10 et 15 septembre 1900. Nos Missionnaires, Patriotes et Savants, in-8°, 150 pp., V. Lecoffre, Paris, décembre 1900), que nos Missionnaires catholiques avaient plus fait pour la grandeur de la France à l’étranger et dans les colonies que tous nos ministres, consuls et soldats. Nous sommes persuadé que nos Religieuses et Sœurs de tous ordres, beaucoup plus nombreuses encore que nos Missionnaires, n’ont pas moins travaillé pour la dissémination de la langue et de l ‘influence françaises dans le monde entier. Tous ceux qui les ont vues à l ‘œuvre n’ont pu s’empêcher de leur rendre justice. Nos ministres et nos gouverneurs les moins religieux ont été forcés de décorer et de récompenser bon nombre d’entre elles, alors que, par une inconséquence extraordinaire, ils s’efforçaient d’en détruire le recrutement en votant la loi contre les congrégations, ou en dénonçant les ordres de Religieuses à la haine des électeurs.

La loi sera-t-elle appliquée jusqu’au bout et verrons-nous notre puissante et pacifique armée de Religieux et de Religieuses anéantie ? C ‘est là une éventualité qui, dans l’état actuel des choses, n’a rien de chimérique. Elle ne serait d’ailleurs que le prélude d’une persécution en règle contre les catholiques eux-mêmes, et, par suite, contre la grosse majorité de la nation, asservie par une minorité violente et partiale.

Or, comme la conséquence inévitable de la ruine du catholicisme serait la ruine même de la France, ainsi que les faits eux-mêmes commencent à le prouver, il est grand temps d’ouvrir enfin les yeux à l’évidence. Comme beaucoup, hélas, pêchent plus par ignorance que par malice, nous avons pensé qu’il importait de les éclairer en leur montrant combien on les trompe, en leur représentant les congrégations sous les sombres couleurs de l’obscurantisme, de la paresse et de l’internationalisme. Pour ce qui concerne les congrégations d’hommes, nous avons fait la preuve du contraire, en étudiant les résultats de leurs travaux scientifiques. Nous voulons aujourd’hui mettre à profit nos nombreux voyages pour apporter un témoignage laïque et désintéressé en faveur des congrégations de femmes, et démontrer, documents en main, qu’elles aident puissamment nos Missionnaires dans leur tâche patriotique et bienfaisante, sinon scientifique. Bien que le but principal de tous soit évidemment et avant tout la conversion au catholicisme, nous ne parlerons que fort peu de leurs travaux religieux, pour deux raisons. D’abord, ils sont suffisamment connus, grâce aux publications spéciales, journaux, revues et annales catholiques ; ensuite nous voulons nous placer plus particulièrement au point de vue purement français et humanitaire, pour convaincre leurs adversaires, politiques et sociaux, de l’utilité incontestable de tous nos Missionnaires, hommes et femmes, quand il s’agit de faire briller au dehors la grandeur ainsi que les qualités civilisatrices et charitable de notre race. Une Religieuse appartenant à l’une des principales congrégations aurait pu, dira-t-on peut-être, faire, plus facilement que nous, l’éloge des Méconnues comme l’ont fait, pour les Religieux, les Pères jésuites, F. Rouvier et A. Belanger, dans ces livres aussi charmants qu’édifiants, intitulés Loin du Pays et Les Méconnus ; mais on n’aurait pas manqué d’accuser d’avoir plaidé pro domo suâ, en exagérant, d’un côté, tout ce qui pouvait accroître leur prestige et en cachant, de l’autre, ce qui était capable de le diminuer. Pareil reproche ne peut être fait à un laïque indépendant qui, ayant passé la moitié de sa vie à l’étranger, s’y est forcément dépouillé du chauvinisme exagéré, dont soufrent trop souvent les jugements de ceux qui n’ont jamais quitté la France. Ses occupations professionnelles l’ayant amené à parcourir la plupart des grands pays du globe, il a pu se convaincre que l’humanité est à peu près la même partout. Il est devenu libéral envers tous les peuples comme envers toutes les croyances, bien qu’en gardant un amour aussi sincère que profond pour son pays, et une fidélité complète à ses croyances de catholique convaincu.

Au cours d ‘incessants voyages, nous n’avons jamais manqué de visiter nos compatriotes, tant civils que religieux : officiels et autres, ministres et consuls, Missionnaires et Religieuses ; et si nous pouvons nous louer de l’accueil qui nous a été fait partout, nos plus agréables moments, pendant de longs exils, se sont passés auprès des Missionnaires. Nous avons raconté ailleurs une partie de ce que nous avons pu apprendre chez eux. Aujourd’hui, en reconnaissance des bons soins que nous avons trouvés, entre autres, auprès des excellentes Sœurs de l’hôpital de Zanzibar, nous voulons utiliser nos notes de voyages, pour raconter ici une partie de ce que nous avons appris, du bien que font nos Sœurs françaises à l’étranger et surtout dans les pays de mission. Pour ce qui est des pays que nous n’avons pas visités, nous emprunterons nos informations aux personnes qui connaissent le mieux nos Religieuses, à savoir les évêques missionnaires qui les ont appelées dans leurs missions ; nous puiserons aussi dans les récits de voyages de nos marins, en général grands admirateurs des uns et des autres et bons juges en fait de dévouement et de patriotisme.

Nous y joindrons, enfin, les témoignages puisés dans les travaux des voyageurs et des explorateurs français ou étrangers, catholiques et même dissidents, d’autant plus précieux qu’ils ne peuvent être soupçonnés de partialité ou d’aveuglement.

Nous espérons prouver aux gens de bonne foi la thèse que nous avons déjà démontrée en ce qui concerne nos Missionnaires : à savoir qu’il y a lieu de protéger, et non de détruire, les communautés dont les Religieuses sont dans le monde entier les meilleurs auxiliaires de l’influence et de la civilisation françaises, fidèles en cela à la mission providentielle de leur pays. Cette mission, il s’agit plus que jamais de l’entretenir, car, au point de vue purement commercial, nous sommes battus en brèche par des nations plus jeunes et mieux outillées que nous dans la lutte pour la vie, grâce à leur population surabondante et à leurs progrès industriels. Nous pouvons décliner au point de vue militaire et commercial, nous pourrons peut-être, Dieu nous en garde, perdre nos colonies, comme l’ont fait, hélas, d’autres nations jadis plus puissantes que la France. Mais nous pouvons être certains que le catholicisme, ayant devant lui plus d’années que toutes les nations du monde, la France sera toujours à la tête de la civilisation si elle reste fidèle à sa foi et à son rôle de file aînée de l’Église. Naguère, un ancien officier de marine disait, dans la Revue des Deux Mondes, au sujet de la Chine, que la France y importait surtout des idées (Prosper Giquel). À tout prendre, cela ne vaut-il pas mieux mille fois que d’empoisonner les Chinois avec l’opium, et le nègre d’Afrique et d’Océanie avec l’alcool, dit de traite, comme le font nos puissants voisins d’outre-Manche et d’outre-Rhin ?

Ceci posé, étudions maintenant les principales congrégations de femmes françaises qui font connaître et aimer la France, tout en instruisant la jeunesse et en soignant les malades dans presque tous les pays du monde.

Nos Religieuses à l’étranger sont beaucoup plus nombreuses que nos Missionnaires. Dans son rapport sur les Missions catholiques françaises, dressé en 1899, au nom du comité d’organisation de l’exposition des missions, pour l’Exposition universelle, le P. Piolet ne compte que 39 congrégations d’hommes purement françaises, avec un personnel d’un peu plus de 7.800 Missionnaires, tant prêtres (4 500) que Frères ou Trappistes (3 300) : soit un total général de 9 800 en y comptant les prêtres (1 500) et Frères (1 500) indigènes. Bien qu’il ne cite pas toutes les congrégations de femmes, il n’en mentionne pas moins de 67, et estime qu’en ajoutant à leurs 9 813 Religieuses celles des congrégations qu’il a omises, on arrive à un total d’au moins 10 500 Sœurs françaises de tous Ordres.

Si l’on tient compte des Sœurs indigènes, formées par elles, dirigées par elles, souvent de nationalité française, ou qui ont été élevées en France, en tout cas connaissant et aimant la France, et contribuant, elles aussi, à la faire connaître et à la faire aimer, on arrive à un total d’au moins 12 000 Religieuses, peut-être 12 500, dont 10 500 Françaises et 2 000 ou 2 500 quasi-Françaises, qui se consacrent à l’œuvre si méritoire et si pénible des missions pour le plus grand honneur et pour le plus grand bien de la civilisation chrétienne (Rapport sur les Missions catholiques françaises dressé au nom du comité d’organisation de l’Exposition des Missions, par J.B. Piolet, S. J., 1900.).

La part de la France est belle dans cette grande œuvre des Gesta Dei, si l’on considère que, d’après un auteur bien informé, le P. Louvet, des Missions étrangères, le nombre des Religieuses de tout pays dans les missions était en 1894 d’environ 52 329, dont 10 000 Sœurs indigènes ; la France à elle seule fournit donc presque exactement le quart de ce personnel d’élite. Le mot est loin d’être exagéré, et nos gouvernants de tous régimes et de toutes nuances ont dû le reconnaître, puisque, depuis 1875, ils n’ont pas décoré moins de cinquante de ces humbles et valeureuses femmes. Le livre d’or des femmes de la Chancellerie de la Légion d’honneur, communiqué au Figaro par le Secrétaire général, M. Demagny, en 1899, mentionnait à la date du 27 juillet de cette année, les noms de 47 femmes décorées de la croix de la Légion d’honneur et 23 de la Médaille militaire (Cette liste est incomplète. Le P. Rouvier cite, dans Loin du Pays, 14 Sœurs décorées de la gion d’honneur, oubliées par Le Figaro, ce qui met le total des Sœurs à cinquante en comptant celles qui ont reçu la croix depuis la publication de ces deux livres.). Sur ces 74 chevaliers féminins, nous ne relevons pas moins de 36 noms de Religieuses, à savoir 35 décorées et une médaillée. Depuis, il a été ajouté encore 5 Religieuses à cette liste, entre autres la Sœur Lientier, la vénérable Supérieure de l’hôpital du Peï-tang, à Pékin, qui se montra si vaillante pendant l’horrible siège fait par les Boxeurs aidés des troupes régulières de l’Empire. Elle fut proposée pour la croix par notre ministre en Chine, qui en raison de son passé Politique et plus encore de sa récente attitude en Tunisie, ne saurait être taxé de partialité pour les Ordres religieux. C’est que, comme le disait un jour au Sénat, avec tant de raison, M. le Comte de Saint Vallier : « Il ne s’agit pas la d’une question religieuse, il s’agit d ‘une question française. » Remarquons, en passant, que, parmi les 36 Religieuses qui, sur leur modeste robe grise, peuvent placer l’étoile des braves à côté de leur crucifix, 17, soit presque la moitié, appartiennent aux missions ; les autres sont dans les hospices ou hôpitaux de France.

Pour ce qui est des médailles d’honneur décernées à nos Religieuses missionnaires, pour services rendus pendant les épidémies ou pour le succès de leurs écoles dans les concours et expositions, la liste seule de celles que nous connaissons remplirait plusieurs pages. Or, elle serait encore loin d’être complète, car, en général, les congrégations religieuses n’aiment pas à se targuer de ces succès mondains, et comme me le disait une Sœur : « elles préfèrent le modeste crucifix à la croix de la Légion d’honneur et aux médailles, fussent-elles d’or ou d’argent. » Nous sommes persuadé que beaucoup de ces croix, que nous cherchons en vain sur la robe de bure, se trouvent au pied des autels de la Vierge, entre autres à Notre-Dame des Victoires. Aussi est-ce avec la plus grande difficulté que nous avons pu nous procurer quelques listes de récompenses pour documenter ce travail. Il nous a été impossible de vaincre la modestie de certaines congrégations, qui préfèrent vivre dans l’oubli du monde, voire même périr sous les coups répétés de lois iniques, que de chercher à se défendre. Nous n’étonnerons personne en disant que nos excellentes Sœurs de Saint Vincent de Paul sont du nombre. Ceci expliquera pourquoi ce travail est forcément incomplet, comme ceux de tous les auteurs qui ont essayé jusqu’ici de traiter ce sujet des congrégations de l’un ou de l ‘autre sexe. Un Religieux de cette Société de Jésus, dont nombre de couvents de femmes prétendent copier les règles ou s’en inspirer, le P. Piolet, n’a pu vaincre ce sentiment de modestie exagérée, et il constate à deux reprises, avec une teinte de regret, que les Dames du Sacré-Cœur n’ont voulu lui fournir aucun renseignement (Rapport sur les Missions catholiques française dressé au nom du comité d’organisation de l’exposition des missions (Exposition universelle de 1902), par J. B. Piolet, S. J., 1900.), même en ce qui concerne la simple statistique de leur Ordre. Inutile de dire que nous n’avons pas été plus heureux que lui. D’autres congrégations ont adopté la même ligne de conduite, mais pour d’autres causes, soit politiques ou religieuses. Celle-ci possède, nous le savons de la meilleure source, des Sœurs soignant les malades dans un pays où leur présence est complètement ignorée d’un gouvernement schismatique et qui ne tolère aucune propagande catholique ; les malades qu’elles soignent, les voyant en costume séculier, ne se doutent même pas que leurs excellentes infirmières sont des Sœurs françaises. Celle-là, s’occupant spécialement de la conversion des juifs, a de bonnes raisons pour ne pas se mettre trop en évidence. Il y a donc nécessairement des lacunes dans notre étude ; d’une part les chiffres de nos statistiques sont au-dessous de la vérité ; d’autre part nous ne pouvons donner qu’un bien faible aperçu de tout le bien fait à l’étranger par nos Religieuses de tous ordres. Grâce à Dieu, ce que nous en avons vu par nous-même et ce que nous avons pu découvrir par de nombreuses recherches, suffira cependant à la démonstration complète do notre thèse.

Comme il serait trop long de consacrer une notice particulière à chacune des 67 congrégations de Religieuses mentionnées dans le Rapport du P. Piolet, nous nous contenterons d’étudier plus spécialement les vingt plus importantes, en suivant à peu près le même ordre. Cet ordre, dont nous n’avons pu trouver la clef, semble établi d’après l’importance du personnel employé. Il y a cependant de nombreuses exceptions. Acceptant comme suffisamment exacts les chiffres cités, nous rétablirons la série d’après l’importance de ces chiffres, en attribuant aux Dames du Sacré-Cœur, dont nous ignorons le nombre, le huitième rang adopté par le rapporteur du comité de l’Exposition universelle. Pour éviter de trop surcharger notre texte et de lui donner l’apparence d’un catalogue, nous renverrons le lecteur aux notes et aux documents annexes pour ce qui concerne la liste complète des congrégations, les statistiques et la désignation des résidences. Comme d’ailleurs, nous n’étudierons les œuvres de nos Religieuses qu’à l’étranger et dans nos colonies, nous trouvons inutile de refaire l’histoire de toutes les fondations, nous contentant de renvoyer le lecteur aux sources quand nous les connaissons. Notre but n’est pas, en effet, de faire un travail qui demanderait des années et autant de volumes que la grande encyclopédie, mais de produire une brochure de défense, pouvant être répandue en grand nombre et à bon marché, afin d’être lue par le plus de monde possible.

Ceci dit, entrons dans le cœur du sujet et étudions les principales congrégations de femmes au point de vue des services rendus au pays et à l’humanité, à l’étranger et dans les colonies.

Chapitre premier. Les Filles de la Charité de saint Vincent de Paul.

De toutes les congrégations, la plus importante par son ancienneté comme par le nombre des Religieuses qu’elle possède à l’étranger, c’est la congrégation des Filles de Saint-Vincent de Paul.

L’histoire des Sœurs de la Charité, nos modestes et populaires Sœurs grises, est trop connue pour que nous nous attardions à parler de ses origines. De bonne heure elles sont allées aider nos missionnaires sous tous les cieux. Nous avons eu le plaisir de les retrouver presque partout dans le monde : à Londres comme à Constantinople où elles sont établies depuis 1839 et desservent 14 maisons avec un personnel de 180 Sœurs. En dehors des écoles où elles enseignent le français à près d’un millier d’enfants, parmi lesquels on trouve non seulement des catholiques, mais encore des grecques, des protestantes, des juives et des musulmanes, elles ont la charge de trois hôpitaux… Au lendemain de la décision qui les chassait de ceux de la ville de Paris, elles étaient appelées dans l’un d’eux par le gouvernement du Sultan… Elles y soignent près de 1 500 malades ou infirmes par an. Dans celui des déments, elles ont environ 228 pensionnaires chaque année. Leur pharmacie distribue des secours à 30 000 malades. Inutile de dire qu’il y en a de toutes les religions, mais surtout des musulmanes. Nous avons visité le nouvel hôpital général, inauguré il y a quelques années, et qui réunit les derniers perfectionnements de la science : il est confié à leurs soins.

Les Turcs, qui méprisent tant les femmes, ont la plus grande admiration et le plus grand respect pour les hirondelles d’Allah, comme ils appellent nos bonnes Sœurs. « Quoique, selon eux, les femmes ne doivent pas aller au Ciel, ils disent que le Bon DIEU doit faire une exception pour nous, et que nous serons les premières ; ils me promettent même de me donner leur place s’ils vont au Ciel avant moi, afin de ne pas me laisser attendre. » (Lettre de Sœur Mansaid, Constantinople, 17 mars 1888, à la très honorée Mère Havard. Annales de la Congrégation de la Mission, t. LIII, n°3, 1888, p. 37o.)

Il en est de même partout dans l’Empire ottoman, que ce soit en Turquie, en Asie-Mineure, en Tunisie, en Égypte, en Palestine, en Syrie, voire même en Arménie ou en Perse.

Lors de la grande épidémie de choléra à Constantinople, le Sultan Abdul-Medjid est venu en personne, à l’hôpital, les remercier solennellement des services rendus par elles à ses malheureux sujets.

Elles pénètrent partout, même dans les prisons ; elles peuvent se risquer sans aucun danger dans les pires quartiers, où la police elle-même ne pénètre qu’avec crainte, tant est grande la vénération du peuple pour ces Religieuses !…

Nous avons été nous-même témoin de cela dans les plus mauvais quartiers de Constantinople, et comme nous leur exprimions notre étonnement de les voir traverser sans crainte des rues où aucun Européen n’ose mettre le pied, elles nous ont affirmé qu’elles n’y ont jamais été insultées. À Jérusalem, elles sont les seules personnes chrétiennes que les musulmans laissent pénétrer dans l’enceinte sacrée du Hamanech-cherif, autour de la mosquée d’Omar, sans avoir besoin d’être accompagnées d’un cavas ou d’un soldat (zaptié).

Nous n’en finirions pas si nous voulions étudier le bien fait dans le monde entier par nos excellentes Sœurs grises, que nous avons admirées à Pékin comme à Buenos-Ayres. Elles imposent à tous le respect et l’admiration. Un jour de l’hiver dernier, parlant à la Supérieure d’un orphelinat à l’autre bout du Nouveau Monde, nous lui expliquions notre étonnement de la voir faire de grands éloges de leur médecin, très peu populaire dans la société française de la ville, à cause de ses manières assez brusques et de ses libertés de langage, rappelant à la fois celles du carabin et celles du bohème du vieux quartier latin. « Oh ! me dit-elle, il est toujours parfait quand il vient chez nous ; comme il le dit lui-même en riant, ces jours-là, l’édition pour jeunes filles est de mise. Nous ne saurions assez nous louer de sa charité et de son bon cœur ; c’est ainsi que, dernièrement, devant la menace d’une épidémie de variole, il voulut vacciner immédiatement et gratuitement 150 de nos enfants. »

On voit que la charité est contagieuse, elle aussi, et, connaissant celle des Sœurs, je ne serais nullement étonné de les voir accepter, beaucoup plus facilement que les dames de la ville, quelque infraction à l’édition pour jeunes filles.

À Jérusalem, elles sont arrivées en 1886 (3 mai), au nombre de 5, et s’occupèrent immédiatement d’y réaliser les trois œuvres que le Saint Père recommandait aux Filles de la Charité : visites à domicile, enfants abandonnés et soins des lépreux. Avec les Turcs, elles se gardent de parler de religion, car « avec les gens de cette nation (ainsi que l’écrit l’une d’elles en 1888), ce ne sont pas les paroles qui les persuaderaient, qui les amèneraient à nous. Les œuvres de la plus pure charité, dont ils sont les témoins, sont seules capables de les attirer et de les convaincre. Que de bonnes leçons ne peut pas donner à cette jeunesse musulmane, une pauvre Fille de la Charité par sa patience, son dévouement, son abnégation à se sacrifier tous les jours pour les pauvres. » (Revue de Terre Sainte, L VI, 3. 1Er février I889, pp. 34-37)

La léproserie appartient au gouvernement, et celui-ci fut si satisfait de la façon dont les Sœurs soignaient ces malheureux, qu’en 1891 il résolut de leur confier le nouvel hôpital qu’il venait de faire construire à Jérusalem. Nous emprunterons au journal des Débats (Cité par la Revue de Terre Sainte, t. VIII, n°6, 15 août 1891) le récit de l’inauguration.

« Le besoin d’un hôpital municipal, recueillent les malades de toute la ville, se faisait sentir à Jérusalem. Le pacha, homme de bien, vient de réaliser cette grande œuvre qu’avait projetée et déjà commencée son prédécesseur (comme lui musulman). Mais qui placerait-on près des malades ? Seraient ce des gardes juives ? Plus de la moitié de la population est juive. On attend encore ces jours-ci 14 000 juifs venant de Russie ; des musulmans ? Les musulmans sont en si grand nombre aussi ! Des schismatiques ? Des arméniens ? Des coptes, des catholiques ? Question depuis longtemps restée sans solution !

Enfin, il y a quelques mois, le président de la municipalité, accompagné de deux effendis, se présente à Sœur Sion, Supérieure des Filles de la Charité, et lui demande si elle veut donner quelques Religieuses pour le nouvel hôpital. Celle-ci demande sans retard à ses Supérieurs l’autorisation d’accepter, et, quelques jours après, la municipalité elle-même venait remercier les Sœurs de leur adhésion, et elle les engageait à disposer tout de suite la maison afin de recevoir les malades.

Il n’y avait pas de temps à perdre. C’est la semaine dernière qu’elles furent averties, et l’ouverture devait se faire avant-hier dimanche, en présence d’Ibrahim-Pacha et du sérail, c’est-à-dire du conseil composé d’un membre de chaque nation, des chefs de toutes les religions et du conseil de la ville.

Pendant trois jours et trois nuits, les Religieuses n’avaient pris aucun repos. Dimanche, à midi, toutes les Sœurs sont convoquées pour se trouver, à une heure, dans la grande salle de réception. C’était a peine le temps de revenir à leur maison et de changer leur cornette.

À une heure, le pacha arrive avec pompe : tous les dignitaires prennent leur place. Et la Supérieure et les Soeurs ? On entend une voiture. Ce sont elles ! Aussitôt une sérénade commence et mille voix de crier : « Vivent les Sœurs de Charité ! » Les soldats présentent les armes. La foule se presse ; les drogmans ont peine à frayer le passage aux Sœurs. Enfin elles montent le grand escalier précédées par les drogmans (note du blog : un drogman est un interprète).

À leur arrivée tous se lèvent : « Soyez les bienvenues, mes Sœurs, dit le pacha dans un excellent français. Je suis trop ému de l’aspect que vous avez donné à cette maison dans laquelle vous travaillez depuis trois jours seulement, pour pouvoir vous féliciter comme je voudrais le faire.
– Excellence, nous avons fait notre devoir, dit Sœur Sion.
– Je suis dans l’enthousiasme, reprend le pacha, et nous ne pouvons que nous féliciter de notre choix. »
Profond et sympathique acquiescement de l’assemblée.
« Trouvez-vous qu’il manque quelque chose ici ? Ou trouvez-vous toutes choses comme vous le désirez, Messieurs ? ajouta le pacha en s’adressant aux autorités.
-Moi, répondit le grand rabbin, ce que je trouve de plus beau, dans cet hôpital municipal, ce sont les Filles de la Charité ; depuis cinq ans que nous les voyons à l’œuvre, elles ne se sont jamais démenties ; elles sont des mères et des sœurs pour tous, quels qu’ils soient. »
« Vivent les Filles de la Charité ! » crie-t-on de tous côtés, dans les salles, corridors, etc. ; l’émotion est à son comble… Après cette présentation, le pacha rentre au divan pour prendre part à une cérémonie religieuse turque : « Allah ! Allah ! » criaient les assistants en ouvrant les bras et en appelant la bénédiction sur les Sœurs et les malades.

Impossible de dépeindre ce qu’avait de grandiose et d’imposant cette solennité. Un drogman vient demander à Sœur Sion si elle veut bien recevoir le médecin militaire. Sur sa réponse affirmative, le médecin se présente et dit à la Sœur :
« Ma Sœur, je vous prie de vouloir bien employer tout votre crédit auprès du pacha pour m’obtenir huit lits, pour que mes pauvres militaires puissent être bien soignés. »
Ensuite, seize médecins de la ville, convoqués à prendre part à l’inauguration, sont présentés par le médecin de l’hôpital au pacha et aux Sœurs, lesquelles avaient repris leurs places dans le grand salon. Les rabbins, les chefs musulmans et schismatiques venaient adresser leurs félicitations au pacha et aux Sœurs.

Alors le président du conseil municipal fit rassembler tout le personnel de l’établissement devant les Sœurs. Une scène bien émouvante commença : il lit jurer aux médecins d’abord, aux pharmaciens ensuite, respect pour les Sœurs ; aux infirmiers, cuisiniers, jardiniers, portiers, respect et soumission aux Sœurs. Chacun vint selon son rang, et jura, selon sa langue et le mode de sa nationalité, ce qu’on lui demanda. Et quand le dernier fut retiré :
« Je vous confie cette maison, mes Sœurs. Vous êtes chez vous ; je n’ai pas besoin de vous demander d’être des mères au milieu de vos enfants. » Cette séance, commencée à une heure de l’après-midi, se termina à six heures du soir. » (Revue illustrée de la Terre Sainte et de l’Orient catholique, t. VIII, n°16, 15 août 1891, pp. 244, 245)

Comme partout, les Sœurs de l’hôpital de Jérusalem sont aussi chargées des enfants trouvés et des enfants abandonnés, les bédouins se débarrassant facilement de leurs enfants.

« Mon intention, écrivait la Sœur Sion à Mr Bettembourg, Procureur général de la Congrégation de la Mission, est de les former à une vie laborieuse et à un travail assidu : les garçons, en leur faisant apprendre un métier ; les filles, en leur apprenant la couture, ou à servir, selon leurs aptitudes personnelles. Le bon Dieu, qui nous les amène, prendra soin de leur avenir ; nous n’avons qu’un désir, celui de les bien élever. » (Revue illustrée de la Terre Sainte et de l’Orient catholique, t. IX, n°21, 15 décembre 1892, p.756)

Il n’est nullement question de les convertir à la doctrine catholique, les Sœurs respectant le plus largement possible la liberté de conscience de leurs enfants d’adoption. « Comme c’est beau ! » pourrait répéter ici ce que disait, il y a près de deux ans, Mgr Favier au sujet de ses élèves du collège de Pékin.

Mais l’œuvre de prédilection de nos bonnes Sœurs est naturellement celle qui demande le plus de dévouement et de charité, le soin des lépreux. Elles s’en occupent dès leur arrivée dans la Ville sainte « La consolation de nous trouver a la léproserie de Jérusalem, d’en être les plus simples servantes, ne saurait s’exprimer au début de notre ministère de charité. » écrit encore Sœur Sion.

Là ne s’arrête pas leur rôle ; la charité, sous toutes ses formes, est leur raison d’être ; aussi s’occupent-elles beaucoup de visiter les malades à domicile, non seulement en ville, mais dans douze grands villages des environs. Bien qu’elles ne soient que neuf, elles font tant de visites et tant de bien, qu’elles ne tardent pas à remarquer une amélioration sensible dans les coutumes et les usages de ces populations, d’abord hostiles. Leur fanatisme disparaît peu à peu. Au dispensaire, elles soignent des centaines de pauvres de toute nationalité et de toute religion : grecs, turcs, juifs y abondent. On soigne surtout les yeux, car les ophtalmies sont très fréquentes dans le pays ; les Juifs, à cause de leur malpropreté, en sont pour la plupart atteints, et il est peu de familles qui ne souffrent de cette pénible maladie.

« Des prêtres schismatiques (dont on connaît en ces pays l’extrême aversion pour les catholiques) ne craignent pas de se mêler à la foule qui remplit notre cour et les dépendances, en attendant leur tour. Ils ne sont point fiers ; ils acceptent nos conseils et nos remèdes avec la même bonne foi, la même reconnaissance que le dernier des pauvres. » (Revue illustrée de la Terre Sainte, t. IV, n°3, 1er février 1889. Lettres de juin 1888)

Les prisonniers ne sont pas oubliés, les Sœurs les visitent et obtiennent quelquefois du Sultan lui-même la délivrance de certains d’entre eux. Après avoir insisté en vain auprès du médecin de la prison, pour qu’il sollicitât la grâce d’un détenu malade, elles s’adressèrent plus haut : « Enfin, il nous vint à l’idée de faire une démarche auprès du pacha. Nous voilà donc devant Son Excellence qui comprit, en nous voyant, de quoi il s’agissait, et, après nous avoir félicitées de cet acte de charité, il nous dit qu’il allait immédiatement écrire à Constantinople et que bientôt il nous donnerait la réponse. Nous insistâmes pour qu’il s’intéressât de tout son pouvoir à cette affaire, qui était nôtre ; il nous le promit et nous dit : « Mes Sœurs, allez porter cette espérance à votre malade. » Quinze jours après, la réponse arrive, des plus favorables, telle que nous la désirions. Je n’ai pas besoin de vous dire quelles furent nos actions de grâces à saint Vincent, que nous avions invoqué en lui rappelant ses chaînes et sa captivité. Nous allâmes remercier Son Excellence, qui nous dit que Sa Majesté elle-même ne pouvait rien nous refuser ; nos bons Turcs croient même nous faire bien de l’honneur en nous disant que nous sommes les filles du Sultan. Il importe peu de les désabuser ; l’essentiel, c’est que la protection du souverain, en cette occasion, nous a été très utile. M. le président de la municipalité est allé lui-même annoncer cette bonne nouvelle au prisonnier, en lui disant que c’était au nom des Sœurs que cette faveur lui était accordée. Ce malheureux, pleurant de joie, baisa les habits de nos Sœurs en signe de reconnaissance et de respect. » (Lettres de Sœur Sion, pp. 558-559)

Dans son beau livre intitulé Les Sœurs des Hôpitaux, M. F. Bournand signale un trait analogue à Constantinople.

À l’œuvre des prisonniers, les Sœurs de Jérusalem ajoutent encore celle des vieillards et incurables. Avant leur arrivée dans la ville, aucun établissement n’y existait pour cette classe de malheureux. Parmi les incurables, se trouvent les enfants aveugles pour lesquelles elles songeaient, en 1888, à créer une école spéciale. Puis c’est l’Association des jeunes économes qui confectionnent des vêtements pour les pauvres. (Revue illustrée de la Terre Sainte, t. IX, n°24. 15 décembre1892. Lettres de Sœur Sion, pp. 756 et seq.)

À Beyrouth, les Sœurs possèdent un immense établissement dont on a pu admirer le plan en relief à l’Exposition universelle, en 1900. Nous l’avons visité il y a quelques années, et y avons vu Sœur Gélas. On peut parler d’elle sans blesser sa modestie, car elle est morte le 4 octobre I897, à l’âge de quatre-vingt-six ans, dont soixante-quatre passées en Syrie. Grâce à elle, l’infanticide a disparu de Beyrouth. Au lieu de noyer leurs enfants dans le port, les pauvres gens du pays les apportent à l’asile, où, depuis cinquante ans, plusieurs milliers ont été recueillis. Quand on vit Sœur Gélas demander aux musulmans les enfants qu’ils allaient noyer, on chercha à la déshonorer, comme elle le dit elle-même. Quand elle mourut, la population tout entière se pressait sur le passage du cortège funèbre. Immédiatement derrière l’humble cercueil, venaient les membres du Consulat de France, en grand uniforme, puis la colonie française au complet, avec une centaine de Filles de la Charité, les congrégations des deux sexes et une foule immense que ne pouvait contenir l’église de la mission des RR. PP. Lazaristes. Aucune oraison funèbre n’a été prononcée, les œuvres fondées parlaient plus éloquemment que n’eussent fait les plus éloquents discours. « La seule énumération des œuvres de la Sœur Gélas remplirait toutes nos colonnes, dit La Croix à laquelle nous empruntons ce récit, car elle fut la fondatrice de toutes les œuvres des Filles de la Charité en, Syrie. »

Son éloge funèbre paraissait peu de temps après dans La Croix. Il n’est pas signé, mais est dû à la plume d’un des officiers généraux, les plus distingués et les plus chrétiens de la marine française. (Sans doute l’amiral Giquel des Touches, qui vient de mourir.) Nous y lisons ceci :

« En 185o, la division navale du Levant, supprimée après 1848, se reconstitua sous les ordres du contre-amiral Tréhoüart ; nous y occupions les fonctions de chef d’état-major.

Les rapports des capitaines, venant au Pirée de la côte de Syrie, nous parlaient déjà des merveilles qui s’y Opéraient et du changement très profond qui se manifestait dans la population, au point de vue de la civilisation et des habitudes françaises. Tous parlaient avec admiration des Sœurs de Beyrouth.

Il y avait à peine trois ans cependant que les Sœurs de Saint-Vincent de Paul y avaient débarqué.

Elles s’étaient établies hors de la ville, tout près des anciennes murailles. Elles avaient créé une école de jeunes filles, un petit hôpital, un dispensaire, où des malheureux, qui n’avaient jamais vu panser leurs plaies, venaient étaler leurs misères.

Plus tard, à la fin de 1853, nous eûmes nous-même la mission d’aller, avec un navire que nous commandions, sur cette côte, au début de la guerre de Crimée.

D’Alexandrette à Jaffa, nous eûmes sous les yeux un tableau qui nous est resté dans la mémoire. Les filles de nos agents-consulaires, de nos vice-consuls, l’air digne et modeste, portaient toutes au cou un ruban bleu et une médaille de la sainte Vierge, rappelant qu’elles avaient terminé leur éducation chez les Sœurs de Beyrouth.

D’ailleurs toutes les classes de la population, toutes les religions s’empressaient d’y faire élever leurs filles. Le pacha de Beyrouth, du grade équivalent à celui de maréchal de France, proposait de faire précéder d’un cavas (sorte d’officier de police attaché aux fonctionnaires publics) les Sœurs de Saint-Vincent de Paul qui traversaient la foule et les bazars. À quoi Sœur Gélas répondait en le remerciant : « que leurs cornettes blanches leur suffiraient pour être reconnues ! »

Pendant qu’affluaient les enfants aux écoles de Beyrouth, elle n’oubliait pas les déshérités de la fortune. Elle faisait élever des maîtresses, qui retournaient dans le Liban et y créaient des écoles pour les jeunes filles Maronites. Elles répandaient notre langue et notre religion de tous les côtés. Les habitudes de négligence dans les vêtements qui n’étaient jamais réparés se perdaient ; la couture, le travail étaient enseignés, avec l’ordre et l’économie. La mère de famille se refaisait dans ces populations indolentes, grâce à l’éducation que leur donnaient les Sœurs de Charité.

La maison de Beyrouth prenait chaque jour plus de développement. C’était toute une région, plus grande que la France, qu’il fallait christianiser, civiliser, et Sœur Gélas ne faiblissait pas à la tâche.

En 1856, avant de revenir en France, nous voulûmes voir Jérusalem et rétablir les pèlerinages interrompus par la guerre. Nous partîmes du Pirée et nous fîmes voile directement pour Jaffa.

Quel ne fut pas notre étonnement de retrouver, dans la Ville Sainte, les Sœurs de Beyrouth avec la Sœur Gélas en tête ! Jérusalem n’était pas alors ce qu’elle est aujourd’hui. On y allait de Jaffa sur des mauvaises montures ; un seul couvent recevait les hommes, celui des Franciscains de Terre Sainte. Les Sœurs de Saint-Vincent de Paul étaient descendues dans le seul Ordre de femmes existant alors : les Sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition. Visitant les mêmes sanctuaires, nous nous retrouvions dans l’église du Saint-Sépulcre, dans celle de l’Ascension, etc. Nous assistâmes à la messe ensemble dans cette dernière, après nous y être rendus les Sœurs marchant d’un côté de la route, les marins de l’autre.

La Sœur Gélas venait voir comment il serait possible d’établir les Sœurs à Jérusalem. Depuis lors, elles y sont florissantes (elles ne réussirent cependant à s’y établir que le 3 mai 1866. Lettre de Sœur Sion à M. Bettembourg, en 1852). Elles vont, de droite, de gauche, porter leurs remèdes aux malades de la Palestine sur des mauvais ânes mal équipés. Les malheureux les connaissent et les appellent les « grands oiseaux blancs ».

Du reste la prudence, comme le zèle, inspirait toutes ses actions. On sait que la conversion d’un musulman au catholicisme est presque impossible, et toujours extrêmement dangereuse. Celui qui abandonne le mahométisme ne peut le faire qu’en quittant le pays et en se cachant de ses anciens coreligionnaires. Une fois cependant, le Consul lui recommanda de ne pas s’engager dans cette voie. La Sœur Gélas, qui sentait combien un pareil acte compromettait la mission importante qu’elle remplissait, lui répondit par un seul mot : « Ah! Monsieur le Consul général ! » Celui-ci le comprit et ne revint pas à la charge. Un jour, nous causions ensemble, il me dit : « Est-ce que vous croyez que je fais quelque chose avec mes protocoles et vous avec vos canons ?… La vraie diplomatie est celle de la Sœur Gélas. » Et mon avis était conforme au sien.

Plusieurs années s’écoulèrent.En 1861, nous revînmes sur cette côte de Syrie que nous avions quittée dix ans auparavant. Les massacres de 1860 avaient eu lieu ; les orphelins abondaient à Beyrouth. De Damas, de toute la Syrie, ils étaient arrivés, les uns conduits par Abd-el-Kader, les autres par les Sœurs épouvantées, se jetant sur le seul point où régnait la sécurité. »

La Sœur Gélas pourvut à tout « puissamment aidée par le Cardinal Lavigerie, alors directeur général de l’Œuvre des Écoles d’Orient, qui alloua, au nom du Conseil central, plusieurs centaines de mille francs pour créer l’orphelinat Saint-Charles, si prospère depuis, où furent réunies les pauvres victimes des massacres du Liban. » (Note de la Rédaction de la Revue de la Terra Sainte citant La Croix, t. XV, n°17, 24° année, n° 555, 1er septembre 1898, à laquelle nous empruntons cette lettre) Elle loua des immeubles, installa les enfants et les instruisit de son mieux, ne pouvant se consoler de voir l’argent dépensé par l’Angleterre pour lui ravir des âmes. Il y avait bientôt un an que les immeubles étaient loués ; les propriétaires, abusant du malheur des orphelins, menaçaient d’en élever le prix au-delà de toute proportion. On dût aviser ; on acheta des terrains et l’on se mit à bâtir. Il fallait à tout prix ne pas renouveler un bail qui devenait si onéreux.

L’escadre française venait de remplacer l’armée. La Sœur Gélas venait trouver l’amiral de Tinan, qui la commandait, et lui demanda l’aide de tous ses ouvriers. Elle savait à quel noble caractère elle s’adressait. L’amiral les lui donna. Vainement les commandants de vaisseau trouvaient parfois, malgré leur bonne volonté, l’obligation un peu lourde, et réclamaient contre l’envoi à terre de tout homme sachant un métier ; l’amiral fut inflexible. « Nous ne pouvons faire ici de bonne besogne, à moins que nous soyons utiles à quelque chose ! » Les locaux furent occupés à la date voulue.

« Lorsque, vers le milieu d’octobre, la rade de Beyrouth ne fut plus tenable pour les vaisseaux, l’ordre fut envoyé à l’escadre de la quitter. Nous dûmes partir le lendemain ; mais la Sœur Gélas, alors au milieu du Liban, avait été informée de ce départ. À deux heures du matin, elle et ses Sœurs montèrent à dos d’âne et, voyageant toute la nuit dans des montagnes sans routes et sans chemins tracés, elles parvinrent, avant huit heures du matin, au quai de Beyrouth. Là elles se jetèrent dans de misérables barques, arrivèrent le long des vaisseaux qui, déjà, viraient sur leurs chaînes, et, allant de navire en navire, la bonne Sœur dit adieu sans pouvoir monter à bord, faute d’échelle, à tous les états-majors. La boule agitait les frêles embarcations, le mal de mer atteignait les plus jeunes Sœurs, mais la reconnaissance l’emportait ; et nous voyions ces pauvres femmes balancées par la mer, nous faire, avec leurs mouchoirs, les plus touchants adieux !… Depuis lors nous ne sommes pas restés sans entendre parler de Sœur Gélas. Un ami, qui avait survécu à tant de péripéties, ne m’écrivait jamais sans me redire les bienfaits grandissants de l’œuvre qu’elle avait fondée.

Elle meurt un demi-siècle après son débarquement sur cette côte qu’elle a vivifiée par sa foi et son intelligence. La Syrie d’aujourd’hui n’est plus, grâce à elle, ce qu’elle était il y a cinquante ans. L’influence française y domine, malgré nos fautes de tout genre, et c’est à elle et à ses Filles que nous le devons.

Quel est celui de nos hommes d’État pouvant dire qu’il a donné à la France un empire plus grand qu’elle ? Là, notre langue est en faveur, le nom français prononcé avec respect. Que d’âmes, au Ciel, ont accueilli Sœur Gélas, bénissant le jour où elle a mis le pied sur cette terre de Syrie, pour répandre des torrents de lumière et de vérité. »

Pendant qu’à la tribune du Sénat, comme à celle de la Chambre, on vomissait les calomnies contre les œuvres de nos religieuses, afin d’obtenir une loi de mort contre les congrégations, des écrivains protestants leur rendaient justice. Voici ce que M. Henri Gelzer, vice-recteur de l’Université d’Iéna, un des érudits protestants le plus en vue en Allemagne, écrivait dans un livre tout récent : (Geistliches und Weltliches aus den türkich-griechischen Orient. Treubner, Leipzig, 1901. Citation de La Croix du 18 juillet 1901. L’auteur a visité Constantinople et l’Asie-Mineure en septembre 1899)

« Les maisons d’éducation et les hôpitaux dirigés par les religieuses augmentent (en Turquie) d’une manière inouïe. Ils sont tous sous la puissante protection de la France. En effet, le gouvernement de la République, pour contenter chez lui l’anticléricalisme qui s’y manifeste périodiquement, doit de temps à autre, et aujourd’hui encore, organiser en France la persécution religieuse. Il tient ainsi une espèce de double comptabilité, en satisfaisant chez lui ceux qui le soutiennent et en protégeant en Orient les prêtres catholiques…

La France ne doit ses succès en Orient qu’à l’action des communautés religieuses. Avec les écoles, le soin des malades est l’entreprise qui met le plus en vue ces communautés. Par là elles s’attirent une popularité sans exemple, même auprès de la population musulmane. Les Sœurs de Saint-Vincent de Paul sont vénérées à Brousse comme des saintes. Dès qu’elles passent dans les rues, les femmes turques et les enfants viennent baiser leur robe. Elles peuvent se risquer sans aucun danger dans les pires quartiers où la police elle-même ne pénètre qu’avec crainte, tant est grande la vénération du peuple pour ces religieuses. »

Voici maintenant le témoignage de M. Gustave Larroumet, membre de l’Institut. Dans le beau livre Vers Athènes et Jérusalem (Vers Athènes et Jérusalem. Journal de Voyage en Grèce et en Syrie, in-8°, Paris, Hachette, 1898, p. 229), qui parut d’abord en lettres dans le Figaro en 1897, il raconte comment il fut insulté à Damas le 23 septembre 1898, et ajoute :

« Damas est la ville la plus fanatique de l’Orient. Jusqu’à ces derniers mois, avec les souvenirs des massacres de 1860, elle tenait le record des massacres… Pourtant nulle part, même à Beyrouth, les Européens ne font plus de bien qu’ici. Nous avons à Damas un collège de Lazaristes qui instruit deux cents garçons et une école où les Sœurs de Saint-Vincent de Paul reçoivent cinq cents filles. Les Sœurs ont aussi un orphelinat où les ménages sans enfants viennent en adopter et deux dispensaires où se donnent, en moyenne, cinq cents consultations par jour. J’ai retrouvé là le type amusant et touchant de notre Sœur de Charité, brusque, cordiale et autoritaire, rudoyant les hommes et maternelle aux enfants. L’une d’elles avait rangé sur un lit de camp une trentaine de gamins atteints d’ophtalmie et le compte-gouttes à la main elle suivait la file, dosant à chacun l’oxyde de zinc, avec une rapidité et une adresse merveilleuse, tandis que les petits malades baisaient sa longue manche.

Ces œuvres prospèrent avec de modiques subventions du gouvernement français, malgré l’hostilité que le gouvernement turc ne leur a jamais témoignée plus visible et plus maussade que dans ces derniers temps. Les Sœurs veulent fonder un hôpital de vingt-quatre lits avec le matériel que leur ont abandonné les ambulances du chemin de fer. Elles sollicitent en vain depuis trois ans le firman d’autorisation. Cependant un hôpital anglais obtenait toutes les facilités nécessaires. Il s’élève, superbe, en face du terrain, que nos Sœurs ont acheté et qu’elles ne peuvent même pas entourer d’une clôture. »

On le voit la note change déjà et d’après ce ne nous-mêmes avons entendu dire à Damas, quelques mois avant le passage en cette ville de M. Larroumet, il est bien évident que le Sultan s’inspire de la politique antifrançaise, que lui inculquent de leur mieux et à l’envi nos habiles voisins les Anglais et les Allemands, voire même nos bons amis et alliés les Russes.

Les Sœurs grises ne sont pas seulement les auxiliaires de nos Missionnaires ; elles n’ont pas plus peur du champ de bataille que de l’hôpital ou du lazaret. Pendant la guerre de Crimée, elles rendirent les plus grands services dans les ambulances de Gallipoli, Varna et du Pirée. ll y en eut jusqu’à deux cent quatre vingts et les généraux Morgan et Canrobert ne tarirent pas d’éloges à leur endroit ; trente moururent dans les hôpitaux et les ambulances où elles soignaient nos blessés. Elles inspirèrent une si grande admiration aux Anglais qu’ils leur ont depuis ce moment ouvert leur pays. La cornette blanche de Saint-Vincent est le seul costume religieux admis à y circuler librement (Les Congrégations religieuses en France, leurs services et leurs droits, par E. Keller, ancien député. Paris, 1900, p. 53).

Pendant la guerre turco-russe en 1877-1878, elles se dévouèrent de nouveau auprès des blessés et des malades ; onze succombèrent à la peine, dont dix du typhus et une de fluxion de poitrine.

On les a vues également au Tonkin, où l’une d’elles, Sœur Marie Thérèse, faisait l’admiration de nos soldats par son courage et sa bonne humeur. Un jour, un obus tombe dans son ambulance. Craignant qu’en éclatant il n’achevât ses blessés, elle le saisit vivement des deux mains et va le porter au loin. Au mouvement un peu brusque qu’elle fait en le déposant, l’engin éclate et la blesse à la tête. On la croyait morte et l’on s’empresse autour d’elle : « Mais non, mes enfants, c’est pour rire » dit-elle en se relevant. Ce mot, elle l’avait sans cesse à la bouche, et depuis Magenta, où elle s’était déjà distinguée sous le feu, elle était connue de nos troupiers sous le nom de Sœur « c’est-pour-rire ». Cette fois on le prit très sérieusement et elle fut décorée solennellement devant les troupes rangées en bataille. L’ordre du jour portait : 63 ans d’âge, quarante ans de service dans les ambulances et hôpitaux, vingt citations à l’ordre du jour et deux blessures. Au général qui lui donna gravement l’accolade, elle ne trouva autre chose à répondre que son fameux « c’est pour-rire ». C’est avec ce mot qu’elle réconfortait malades et blessés et décidait un malheureux à se laisser amputer un membre fracassé par la mitraille. Elle soigna Paul Bert qui l’estimait tout particulièrement (Les Sœurs des Hôpitaux, par François Bournand. Paris, Savine, 1891). Il faut lire encore dans le beau livre de M. Bournand, l’histoire de la Sœur Vincent, soignant aussi au Tonkin le sergent Toland. Celui-ci, dans son délire, croyait arracher un drapeau aux ennemis, la bourrait de coups et lui adressait les pires injures. On songea à lui substituer un mannequin pour la nuit. La brave Sœur n’y voulut jamais consentir. Elle supporta tout et sauva son malade au grand étonnement du docteur, émerveillé d’un pareil dévouement.

Les Sœurs de Saint-Vincent ne craignent pas plus les épidémies que le fer et le feu. En 1892, le choléra ne faisait pas moins de 1 500 victimes par jour à Téhéran. 90 000 personnes quittèrent la ville. Elles restèrent vaillamment à leur poste et reçurent sa visite ; l’une d’elles le contracta au chevet des malades, mais n’y succomba pas (Annales de la Congrégation de la Mission. Lettre à la très honorée Mère Havard, Téhéran, 19 août 1892).

Le martyre lui-même a été souvent leur lot, et elles l’ont subi à côté des missionnaires dont elles racontaient les travaux.

Le 21 juin 1870, des dix Sœurs de l’orphelinat de Tien-tsin, cinq furent mises à mort de la manière la plus barbare qu’il soit possible d’imaginer : vivantes, on leur a arraché les yeux, on leur a fait subir tous les outrages ; quatre autres ont été brûlées vives et leurs restes, retrouvés dans les cendres, n’étaient plus qu’un hideux amas de chairs carbonisées. Les cadavres de toutes les victimes portent les mêmes traces de barbarie (Les Missions Catholiques, vendredi 2 septembre 1870, n° 115, p. 281. Lettre de M. Lemonnier, datée de Chang haï, 6 juillet 1870). Le 30 novembre 1872, nous visitâmes le petit cimetière où furent ensevelis les restes méconnaissables des malheureuses Sœurs. Sur les pierres tombales dressées verticalement, suivant la mode chinoise, à la tête de chaque sépulture, nous pûmes lire les noms suivants : Élisabeth Marquet, Supérieure, belge ; Joséphine Adam, belge ; Victoire Andréoni, italienne ; Marie Clavelin, française ; Vincent Legras ; Aurélie Letellier ; Eugénie Pavillon ; Thérèse Lenu, toutes de Paris ; Louise Violet de Tours ; et enfin Louise O’Sullivan, irlandaise. Cette dernière ne fut pas brûlée comme on l’a dit, mais, après avoir subi les mêmes supplices que les autres, son corps fut jeté dans la rivière du Peï-ho, où il fut retrouvé deux jours après. Une d’elles périt dans les flammes avec cent orphelins dont elle avait la charge.

Les protestants, eux-mêmes, rendirent un solennel hommage a ces saintes Filles. Douze missionnaires protestants de Chang-haï écrivirent des lettres de condoléance aux missionnaires en résidence dans cette ville : les Pères Basuiau, jésuite, A. Aymeri, Lazariste et E. Lemonnier, des Missions étrangères. Dans ces lettres, nous trouvons cette phrase de consolation : « Le sang des martyrs est une semence de nouveaux chrétiens. »

Le North China Daily News, journal protestant anglais, du 9 juillet 1870, contenait les lignes suivantes :

« Ce qu’il y a de sûr, c’est que les Sœurs de Charité ont l’impérissable sympathie des marins et des soldats français. Elle leur est venue de leur dévouement héroïque et de leurs soins si tendres envers les malades et les blessés, soit dans les guerres de Crimée, soit dans d’autres guerres. Certainement, dès que l’on saura en France qu’un si grand nombre de ces mêmes Sœurs ont été brutalement égorgées en Chine, et cela avec la connivence du gouvernement chinois, la nation tout entière poussera un cri d’horreur et d’indignation ; car on n’oubliera jamais que ces nobles Sœurs se sont constamment trouvées au milieu des soldats et des marins, partageant leurs dangers et les assistant dans la maladie. Les consolations qu’elles ont données a tant de mourants resteront toujours gravées dans le souvenir de leurs camarades et de leurs amis, qui sont encore sous les armes. Quand nous pensons que cette bien chère et bonne Sœur Louise, qui a soigné un si grand nombre de nos malades à l’hospice de Chang-haï, est morte massacrée, la tristesse et l’indignation s’emparent de nous jusqu’à la fibre la plus intime de notre cœur. La Sœur Louise était irlandaise.

L’auteur de ces quelques lignes ose offrir à toutes les Sœurs de Charité, et principalement à celles de Pékin, de Chang-haï et de Ning-po, l’hommage de sa sympathie et de ses bien sincères condoléances. Elles peuvent compter sur de tels sentiments de la part de tous les étrangers qui sont en Chine. Il n’y a, parmi nous tous, qu’un cri unanime, celui de l’admiration pour votre héroïque dévouement, vos œuvres de charité, la parfaite innocence de votre vie. Oui, que les Sœurs de Charité de Chine sachent qu’en ce moment plus d’un cœur se tourne vers elle et partage leur affliction. » (Cité par Les Missions Catholiques du 9 septembre 1870)

Un Français, M. Chalmaison, négociant à Tient-sin, se dévoua pour aller sauver les Sœurs, mais il tomba, lui aussi, victime des assassins.

La France se préparait à venger ces saintes filles, comme elle avait toujours fait en Chine et en Corée, quand la déclaration de guerre avec l’Allemagne vint tout arrêter. On dut se contenter de recevoir les excuses du gouvernement chinois, qui envoya un ambassadeur au gouvernement de la Défense Nationale et paya une indemnité.

Juste trente ans après, les Sœurs de Saint-Vincent de Paul, chargées de l’hôpital de Pékin, faillirent subir le même sort de la part des Boxeurs et des troupes régulières chinoises. Tout le monde a encore présente à l’esprit l’histoire du siège des Légations, de la mission catholique, de l’hôpital et de l’orphelinat du Peï-tang. Les journaux de M. Stephen Pichon, de Mgr Favier, du capitaine Darcy relatant toutes les péripéties de ce siège mémorable, ont été publiés dans le Livre jaune, dans les Missions catholiques, dans La Croix. Ils ont été reproduits si largement par la presse entière, qu’ils sont entre les mains de tous et peuvent être facilement consultés. Nous n’allongerons donc pas inutilement ce travail en leur faisant de longs emprunts ; nous nous contenterons de citer ici un extrait de la lettre, moins connue, de Sœur Ducurtyl à la très honorée Mère Kieffer, Supérieure générale des Filles de la Charité, datée de Pékin, 27 août 1900, et lui annonçant la mort de Sœur Jaurias, la seule dont on eut à déplorer la perte, et qui succomba aux fatigues du siège deux jours après la délivrance. Elle avait 77 ans d’âge et était en Chine depuis 25 ans.

Dans les Annales de la Sainte Enfance, n° d’avril 1901, donnant des détails sur le siège, nous avons trouvé son nom écrit : de Jaurias. Elle aurait donc, par modestie, supprimé la particule, ainsi que c’est l’habitude des Sœurs de Saint-Vincent de Paul.

« Je ne vous parlerai pas de notre martyre de 3 mois ; d’autres le feront ; ce que je tiens à vous dire, c’est que, sous le coup de l’épreuve, au milieu de la fusillade, des boulets qui, jour et nuit, se croisaient sur notre maison, des flèches incendiaires, de tout ce que l’enfer peut inventer contre ceux qui sont à Dieu, Sœur Jaurias s’est toujours montrée admirable de courage, de calme, de résignation ; elle avait l’assurance que Dieu nous sauverait, au moment où tout semblerait perdu. Mais lorsqu’elle vit nos pauvres enfants, nos réfugiés, tout notre monde languir, faute de nourriture, puisque les derniers grains étaient épuisés au 15 août, toutes les feuilles, les herbes dévorées, elle commença à faiblir ; puis l’explosion de quatre mines, qui engloutit en deux fois quatre-vingt-dix victimes, dont cinquante de nos chères petites de la Crèche, cinq de nos braves marins, une vingtaine de catéchumènes, lui porta le coup fatal. Le 15 août, veille de la délivrance, elle eut une attaque… on l’administra ; elle reçut les sacrements avec un calme et une paix parfaite… La délivrance, le 16, lui redonna un peu de vie ; le 21, elle mourut. » (Les Missions Catholiques, n°1639, 2 novembre 1900, pp. 515 à 518)

Son journal du siège a été, lui aussi, reproduit par les Missions catholiques. Elle y raconte comment les Sœurs du Nan-tang, l’hôpital du sud, furent sauvées par quelques courageux volontaires européens accourus, pendant la nuit du 14 juin, de l’hôtel de Pékin et de la rue des Légations (Parmi eux, il y a lieu de citer M. et Mme Chamerot, suisses et protestants, propriétaires de l’Hôtel de Pékin, qui organisèrent ce sauvetage). Elles se réfugièrent au Pei-tang. Deux heures plus tard, elles auraient été infailliblement massacrées.

La Sœur Lieutier (Marie-Alexandrine-Hippolyte), qui lui succéda comme Supérieure de l’hôpital français, fut décorée, le 14 décembre 1900, pour s’être particulièrement distinguée au siège du Pei-tang.

Nous avons tout spécialement connu la Sœur Jaurias, pendant notre séjour à Pékin, et nous avons toujours conservé le souvenir du gracieux accueil que nous trouvions auprès d’elle à l’ancien hôpital du Peï-tang, disparu lors de la cession de la cathédrale de ce nom et des terrains environnants à l’impératrice de Chine. Elle était à Pékin depuis 26 ans, et ne le quitta même pas quand, en 1894, toutes les dames européennes abandonnèrent cette capitale et les villes de Tien-tsin et de Nieoutchouang, craignant que l’arrivée des troupes japonaises sous leurs murs n’y fût le signal d’un massacre général. Le 8 novembre 1894, elle écrivait à M. Chevalier, Lazariste :

« Nous avons craint d’être obligées de quitter Pékin. Il y a eu une panique ; toutes les dames sont parties. Nous avons la chance d’avoir un bon ministre français (M. Gérard), qui, loin de nous faire partir, est très content que nous n’ayons pas peur. Il répond de la position, et il s’est chargé d’avertir nos dignes missionnaires si le danger devenait imminent. (Annales de la Congrégation de la Mission, ou Recueil de lettres édifiantes écrites par les prêtres de cette Congrégation et par les Filles de la Charité employées dans les Missions Étrangères. Paraissant tous les 3 mois, Paris, Firmin Didot, t. IX, année 1895, n°2, p244)

Nous avons vu plus haut les Anglais se féliciter des soins donnés à leurs malades par les Sœurs à l’hôpital de Chang-haï. C’est qu’en effet l’hôpital général de cette ville, subventionné par les trois municipalités anglaise, américaine et française, qui gouvernent, comme l’on sait, les concessions où résident les étrangers en dehors de la ville chinoise, est confié, d’accord commun, aux Sœurs de Saint-Vincent de Paul. Comme il est destiné spécialement aux étrangers, les indigènes n’y sont pas reçus, mais nos bonnes Sœurs n’ont pas entendu abandonner les Chinois, et, sur la subvention qui leur est fournie, elles ont économisé de quoi construire et entretenir, tout près de là, un hôpital gratuit pour les Célestes pauvres. On jugera de la tâche remplie par les 29 Sœurs de Chang-haï, quand on saura qu’elles ne reçoivent pas moins d’un millier d’étrangers à l’hôpital européen (1011 en 1899-1900), et en moyenne 15 à 1600 Chinois à l’hôpital indigène. Au dispensaire, elles avaient donné 81 639 consultations gratuites l’an dernier. En Chine, nous avons visité tous les établissements qu’elles dirigent. Il n’y en a pas moins de 49 ainsi décomposés : Écoles, orphelinats, asiles, ouvroirs 30, asiles de vieillards 19. Ils sont peuplés par près de 4 000 enfants dits de la Sainte Enfance ; par 4 à 5 000 jeunes filles, écolières ou ouvrières, et par quelques centaines de malades et de vieillards. Pour veiller sur tout ce monde, il n’y a qu’une centaine de Sœurs européennes et près de 150 Sœurs indigènes. (Statistique de la Mission du Kiang-nan, par les PP. Jésuites, 1899-1900, 1er juillet. Rapport du P. Piolet sur les Missions catholiques françaises)

« Les Filles de la Charité ne publient ni compte-rendu, ni statistique, et elles vivent au service des pauvres, sans savoir le bien qu’elles font. Mais on peut estimer qu’elles sont 25 à 30 000, en grande majorité françaises », dit M. Keller.

Nous parlons spécialement de la Chine parce qu’elle est aujourd’hui plus que jamais à l’ordre du jour et que des dangers graves sont toujours à prévoir pour nos missionnaires, nos religieuses et nos nationaux, d’après la tournure que prend la politique chinoise.

Nous ne pouvons prolonger cette notice sur les Sœurs de Saint Vincent de Paul, en étudiant leurs œuvres dans le monde entier. Ce que nous en avons dit suffit pour les faire connaître, et nous nous contenterons de couronner ce chapitre en donnant le tableau d’honneur de la congrégation :

Filles de la Charité de Saint Vincent de Paul décorées de la croix de la légion d’honneur.

27 février 1852 : Sœur Rosalie.
7 août 1852 : Sœur Hélène.
18 octobre 1852 : Sœur Barbe.
26 décembre 1854 : Sœur Claire.
Toutes quatre sont sans doute décédées, car elles ne figurent pas dans la liste du Figaro du 27 juillet 1899.
7 août 1875 : Sœur Penin, supérieure de l’hôpital de la Grave, à Toulouse.
7 octobre 1884 : Madame de Saint-Julien de Cahusac, Sœur Saint-Julien, (non mentionnée au Figaro), supérieure des Filles de la Charité de Saint-Vincent de Paul et supérieure de l’hôpital de Marseille.
4 mars 1885 : Sœur Sainte-Pauline (non mentionnée au Figaro).
25 avril 1885 : Sœur Marthe.
30 décembre 1886 : Madame Gelas, Sœur Claudine, organisatrice et Supérieure des établissements hospitaliers de Beyrouth.
18 octobre 1887 : Madame Vignal, Sœur Julie (le Figaro met Sœur Rosalie), hospice de Châteaudun.
31 décembre 1887 ; Madame de Moissac, Sœur Marie, Supérieure des Sœurs de S.V. de P. au Val-de-Grâce, 54 ans de services dans les hôpitaux militaires.
9 mai 1888 : Madame Éloy, Sœur Éloy, Supérieure de l’hôpital de la Marine à Rochefort, 50 ans de services.
10 décembre 1888 : Sœur Éveline.
30 décembre 1888 : Madame Peyrémond, Sœur Vincent, Supérieure de l’hôpital européen d’Alexandrie.
23 octobre 1889 : Sœur Thérèse.
11 août 1890 : Sœur Emmanuel.
11 juillet 1892 : Madame Meurier, Sœur Élisabeth.
11 juillet 1893 : Sœur Marie-Thérèse, au Tonkin.
14 décembre 1900 : Madame Lieutier, Sœur Marie-Alexandrine-Hippolyte, Supérieure de l’hôpital français du Peï-tang depuis 23 ans. S’est particulièrement distinguée au siège du Peï-tang. M. Stephen Pichon lui remit la croix et lui donna l’accolade devant le personnel de l’ambassade et les marins et soldats (Missions catholiques, 21 décembre 1900).

Comme il serait aussi trop long de donner la liste complète des nombreux établissements des Sœurs de la Charité de Saint-Vincent de Paul dans le monde, mentionnons seulement qu’en résumé « outre leurs maisons en Europe, dont 11 en Angleterre, elles en ont dans tout le Levant, dans toute l’Amérique du Sud, en Chine, à la Réunion, à Madère, en Tunisie et en Algérie. Elles y sont 2 758 Religieuses européennes presque toutes françaises, ayant 37 714 élèves ou orphelines et soignant dans les hôpitaux, hospices et asiles en moyenne plus d’un million de malades, vieillards, infirmes, enfants trouvés. C’est par centaines de mille qu’il faut compter les malheureux que les Sœurs secourent à domicile ou dans les dispensaires ». (P. Piolet. Rapport sur les Missions catholiques françaises)

Conclusion

Depuis que ceci a été écrit, un certain nombre de Congrégations ont dû, pour éviter la mort, par l’application d’une loi inique, se réfugier à l’étranger ; telles les Dames de Nazareth en Suisse, les Bénédictines de Solesmes qui s’installent à Appuldurcombe dans l’île de Wight. Les Sœurs de Jésus Marie de Lyon s’établissent aussi en Angleterre, de sorte que le nombre de nos religieuses à l’étranger devient plus considérable que jamais. Il faudrait citer encore : les Carmélites et les religieuses de Marie Réparatrice dont la plupart des couvents ont émigré en Italie et en Belgique, les Petites-Sœurs de l’Assomption, les Oblates de l’Assomption, les Visitandines, les Dominicaines, les Clarisses, etc. en Belgique. Heureux les peuples qui leur offrent ainsi la liberté qu’on leur refuse en France !

Il y aurait encore beaucoup à dire, beaucoup à ajouter, car le bien fait par nos Religieuses à l’étranger et dans les pays de mission est [incommensurable ; mais il faut arrêter ici ce travail qui deviendrait trop fastidieux pour beaucoup en tournant au catalogue ou, si l’on veut, au martyrologe et tel n’est pas le but de ce livre, comme nous l’avons d’ailleurs expliqué dans notre introduction.

Annexes

Lien vers le fichier PDF : http://www.fichier-pdf.fr/2017/07/02/rarissime-congregations-catholiques-de-france-en-1904/

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Une réflexion sur “RARISSIME : l’état des congrégations catholiques de France en 1904

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