L’esclave mal-avisé

Voici une histoire chrétienne du père Bonaventure Giraudeau qui est tout à fait édifiante en ce siècle de décadence organisée. Tout le monde devrait lire cette magnifique parabole qui nous rappelle toute la morale catholique qui est, originellement, une orthodoxie dans la lignée du Sauveur de l’humanité, c’est-à-dire Notre Seigneur Jésus-Christ.

À propos de l’œuvre du père Bonaventure Giraudeau

Auteur en latin d’une Introduction à la langue grecque [1739], d’ouvrages scolaires et d’un Abrégé de grammaire hébraïque [1758], le Père Bonaventure Giraudeau (1697-1774), de la Compagnie de Jésus, publie à Paris, en 1766, sans nom d’auteur : Histoires et paraboles. C’est un petit livre d’historiettes servant à l’édification moralisatrice de la jeunesse. Petit livre, mais grande fortune. Constamment réédité de 1766 à 1903, cet ouvrage connaît sur cent trente ans plus de cent tirages ou rééditions.

L’esclave mal-avisé

Un homme fort riche, nommé Ariste, prit de l’affection pour un de ses esclaves, nommé Afrenès. Il l’avait tiré des travaux de la campagne, pour le faire servir à sa maison, dans le dessein de l’affranchir bientôt. En effet, un jour il l’appela, et lui dit : Afrenès, j’ai une commission à te donner, et à t’envoyer à quelques lieues d’ici. Si tu fais bien ma commission, je t’affranchirai à ton retour ; et en te donnant la liberté, je te ferai encore une gratification dont tu auras lieu d’être content. Voici, continua-t-il, la commission dont il s’agit. Tu connais le seigneur Eusèbe, et tu sais où il demeure ; porte-lui ces trente talents d’argent qui lui sont dus, prends de lui un reçu et me l’apporte ; voilà tout ce que j’exige de toi. Tu sais bien que quand tu auras passé le monument d’Hébé, tu trouveras deux chemins dont l’un va à droite et l’autre à gauche ; prends à droite, celui-là te mènera chez Eusèbe. Si tu prenais à gauche, tu aboutirais chez Caquise. Je te défends de mettre les pieds chez lui. C’est un méchant homme, qui prétend que tout lui est dû, et qui se saisirait de ton argent. Prends bien garde à ce point, car si ce malheur t’arrivait, tout mon amour pour toi se changerait en haine, et au lieu de la liberté et des avantages que je te promets, je te ferais mettre les fers aux pieds, et te renverrais aux plus durs travaux de la campagne, d’où tu ne sortirais jamais.

Mon maître, répondit Afrenès, je n’ai pas besoin d’être soutenu, ni par l’espérance, ni par la crainte, pour exécuter vos volontés : mon devoir, et le désir de vous plaire, seront toujours les seuls motifs qui me feront agir. En disant cela, il prit l’argent et partit.

Quand il fut en chemin, il commença à s’écrier : ô heureuse liberté, pour qui j’ai tant soupiré ! Tu parais enfin, et le jour de demain me verra libre. Oh ! Pour moi l’heureux jour ! Ensuite il commença à raisonner en lui-même, et à dire : Quand je serai libre, avec le petit pécule que j’ai, et les autres gratifications que me fera mon maître, je pourrai encore faire quelque chose. Cependant, ajoute-t-il, si j’avais seulement dis talents de plus, je ferais bien mes affaires. Je suis bien fou, poursuivit-il, je demande dix talents et j’en porte trente ! Qui m’empêche de prendre dix talents de ces trente ? Qui le saura ? Le seigneur Eusèbe en aura bien assez de vingt. Cela dit, il ouvre le sac, en tire dix talents qu’il met à part, et reprend son chemin et son discours.

Je vais donc porter, se disait-il, ces vingt talents au seigneur Eusèbe. Je connais bien ce seigneur-là ; il est dure et avare : je gagerais bien qu’il ne me donnera pas même un grand merci pour ma peine. Ah ! Il n’en est pas ainsi du seigneur Caquiste : je suis bien sûr que si je passais chez lui, il ne me laisserait point aller sans me faire goûter de son vin. En disant cela, notre voyageur passa le monument d’Hébé, et les deux chemins se présentèrent à lui. Voilà ici, dit-il, le point de la difficulté : de quel côté prendre ? Après tout, continua-t-il, je puis bien d’abord passer chez Caquiste, et de là ensuite, quand je me serai un peu délassé, je pourrai également aller chez Eusèbe, et sur cela il prend à gauche. D’aussi loin que Caquiste le vit :
« Eh ! Te voilà, mon cher Afrenès, apportes-tu de l’argent ?
– Oui, monsieur.
– Combien ?
– Vingt talents. C’est bien peu ; mais n’importe, entre toujours, et bois un coup en attendant le dîner.
– Mais, monsieur, dit Afrenès, ce n’est pas pour vous que j’apporte cet argent.
– Pour qui donc ?
– Pour Eusèbe.
– Bon, reprit Caquiste, Eusèbe a bien besoin de cela ! Cet argent m’est dû à moi, et j’en ai besoin : donne seulement, mon enfant, et nous dînerons ensemble.
– Mais, reprit Afrenès, je dois rapporter à mon maître un reçu.
– Eh bien ! répliqua Caquiste, je t’en donnerai un, c’est la même chose pour ton maître. »

Afrenès, qui ne savait point lire, qui ignorait la valeur d’un Billet, et qui d’ailleurs avait faim, se laissa persuader, donna l’argent et prit le reçu. Après quoi on se mit à table, on dîna, on se divertit, on joua jusqu’à ce qu’il fut temps de partir et de retourner à la maison.

Afrenès se rendait au petit pas, un peu inquiet sur sa manœuvre, et ne sachant trop à quoi tout cela aboutirait. Quand son maître le vit :
« Tu te rends bien tard, lui dit-il.
– Monsieur, répondit Afrenès, c’est qu’on m’a fait dîner.
– Eusèbe se porte-t-il bien ?
– Oui, monsieur, ou du moins il ne m’a pas paru malade.
– Lui as-tu donné l’argent ?
– Oui, monsieur.
– As-tu son reçu ?
– Oui, monsieur, le voilà. »

Ariste ouvrit le billet, et vit d’abord le seing de Caquiste.
« Eh quoi ! s’écria-t-il, c’est Caquiste qui t’a donné ce billet ; c’est donc à lui que tu as porté l’argent ? Afrenès fut déconcerté : il se troubla, et resta muet. Ariste ayant parcouru le billet :
– Eh quoi, dit-il, tu n’as porté que vingt talents ? Où sont les dix autres ?
– Afrenès, voyant que tout était découvert, se jeta aux pieds de son maître, et lui dit : Seigneur, je suis un misérable qui ne mérite que votre colère. Je n’ai rien fait de ce que vous m’aviez ordonné, et j’ai fait tout ce que vous m’aviez défendu. Punissez-moi, je l’ai mérité.
– Ariste lui dit : Tu ne m’as pas tenu ta parole, je te tiendrai la mienne. »

Aussitôt il lui fit mettre les fers aux pieds, le fit transporter à sa campagne, pour y être employé aux travaux les plus pénibles, et ne voulut plus ni le voir, ni entendre parler de lui.

Peut-on imaginer une conduite plus folle que celle de cet esclave ? Reprenons-en les principaux traits, et voyons s’ils ne nous conviennent point en quelque chose.

I. Son ingratitude.

Rappelez-vous ici tous les bienfaits que vous avez reçus de Dieu. Il vous a tiré du néant, en vous faisant homme. Ensuite, par une bonté spéciale, il vous a tiré de la masse de perdition, en vous mettant dans sa maison, dans son Église, pour y éprouver quelque temps votre fidélité à le servir, et vous mettre bientôt après en possession du Paradis, pour y jouir d’une liberté, d’une félicité et d’une vie éternelle. Voilà la fin pour laquelle il vous a créé : en pouviez-vous souhaiter une plus noble et plus avantageuse ? C’est pour vous aider à parvenir à cette fin, qu’il a créé le monde et établi son Église. En vous donnant un corps et une âme, et laissant à votre choix l’usage de toutes les créatures, il n’exige de vous qu’une chose, il ne vous défend qu’une chose. Ce qu’il exige de vous, c’est que, lorsque vous serez parvenu à l’âge de raison, lorsque vous aurez passé les années de l’enfance, et que vous serez en état de distinguer le bien d’avec le mal, vous entriez dans les sentiers de la justice, de la piété, de la dévotion, et que vous marchiez dans les voies de ses commandements, n’usant de ses bienfaits que pour son service et votre salut, et rapportant tout à sa gloire. L’unique chose qu’il vous défend, c’est de ne pas entrer dans les routes de l’iniquité, de ne pas sacrifier au démon et au monde les talents qu’il ne vous a donnés que pour être employés à son service ; de ne rien dérober des biens qu’il vous a confiés, et de ne les pas faire servir à votre amour-propre, à votre avarice, à votre orgueil, à vos passions. Examinez maintenant ce que vous avez fait jusqu’à présent.

II. Sa désobéissance. Il est important de remarquer comment il en vint là.

1) Il compte sur la récompense promise à son obéissance, et il ne s’occupe point du soin d’obéir. Il ne songe qu’à sa liberté, et point au moyen de l’obtenir. De même, tout le monde prétend bien se sauver ; personne ne veut se damner ; cependant on ne songe point au seul moyen qu’il y a de se sauver et d’éviter la damnation, qui est d’obéir aux Commandements de Dieu.
2) Il prétend obéir, et il ne s’entretient que de pensées qui le détournent de l’obéissance. Comment prétendez-vous garder la loi de Dieu, si vous n’écoutez, si vous ne lisez, si vous ne recherchez, si vous n’aimez que ce qui y est opposé, si vous ne roulez dans votre esprit, dans votre mémoire, dans votre imagination, dans votre cœur, que des pensées, des projets, des affections qui y sont contraires ?
3) Il prétendait obéir et désobéir tout ensemble ; faire d’abord ce qu’on lui défendait, et ensuite ce qu’on lui commandait. Voilà le grand écueil : on veut commencer par servir le monde, et ensuite on servira Dieu ; mais, le plus souvent on meurt sans avoir servi Dieu, et n’ayant servi que le monde.

III. Sa témérité. Elle se fait remarquer en trois choses.

1) En ce qu’il se flatte que ses actions et ses démarches seront ignorées de son maître. Des philosophes peuvent-ils bien se persuader que Dieu ne sache pas leurs actions et leurs blasphèmes, ou que, les sachant, il ne les punisse pas ? Mais, nous, qui croyons que Dieu voit tout, comment osons-nous pécher en sa présence et sous ses yeux ? Oh ! Combien ce mot, personne ne le saura, a-t-il enhardi de cœurs à commettre l’iniquité ! C’est donc ainsi que parmi les hommes, on compte Dieu pour rien.
2) En ce qu’il est content avec le reçu de l’ennemi de son maître. Et nous, ne sommes-nous pas contents, pourvu que nous ayons le suffrage et l’approbation du monde ? Ne sommes-nous pas satisfaits dès que nous avons sauvé les dehors et les apparences ? Quand le monde nous applaudit dans nos désordres et dans les actions les plus contraires à la loi de Dieu, en demandons-nous davantage ? Ne nous félicitons-nous pas ? Ne restons-nous pas tranquilles ?
3) En ce qu’il ose présenter ce reçu à son maître. C’est-là le comble de la témérité. C’est pourtant en ce point que nous l’imitons le plus exactement. Nous avançons sans cesse, et malgré nous, vers le tribunal de Dieu, et nous osons paraître devant cette Majesté redoutable avec une conscience chargée de toutes nos iniquités, avec une conscience qui témoigne contre nous et qui porte en écrit le détail exact de tout ce que nous avons fait, dit, pensé, imaginé, aimé et désiré.

Mais trois choses nous rendent encore plus coupables que cet esclave :

1) Il ne savait pas lire, et ce n’était pas sa faute : au lieu que nous pouvons lire dans notre conscience, et examiner ce qu’elle contient ; que si vous dites que vous n’y pouvez pas lire, je réponds que c’est votre faute ; que c’est parce que vous ne vous y êtes jamais exerce, et que vous n’y êtes pas habitué. Vous évitez au contraire d’y jeter les yeux, pour ne pas prendre la peine de rentrer en vous-même, et de vous recueillir un moment, comme s’il ne valait pas mieux pour vous de prendre cette peine pour effacer et ôter tout ce qui est contre vous, que de le porter sans examen au tribunal de Dieu, pour en être éternellement puni.
2) Il ne savait pas la valeur d’un billet, et que ce billet découvrait tout ce qu’il voulait cacher. Mais pour vous, quand il serait vrai que vous ne sussiez pas lire dans votre conscience, vous savez bien au moins qu’elle contient tout le mal que vous avez fait, et qu’elle vous le reprochera au tribunal de Dieu. Vous êtes donc bien téméraire et bien insensé de l’y porter en cet état.
3) Il ne pouvait pas réformer ce billet, et, après la faute qu’il avait faite, il n’y avait plus de remède pour lui ; mais il y en a un pour vous, et vous seriez bien fou, si vous ne vous en serviez pas.

Ce remède, c’est que :

1) Vous appreniez à lire dans votre conscience : que vous feuilletiez exactement ce registre de votre vie, que vous sachiez au juste ce qu’il contient, que vous y effaciez par vos larmes, et en ôtiez par une bonne confession tout ce qui s’y trouvera contre vous.
2) Que si, malgré vos efforts et votre application, il se trouve quelque endroit que vous ne pussiez pas bien déchiffrer, vous l’abandonniez a la miséricorde de Dieu, vous tâchiez de le brûler dans les flammes de l’amour divin, et le fassiez servir de fondement à l’humilité, sans vous troubler, sans vous inquiéter, servant votre Maître avec confiance et amour, et en même temps avec crainte et tremblement ; vous souvenant que votre Maître est votre Père ; qu’il ne demande qu’un cœur droit et une bonne volonté ; qu’il n’aime pas qu’on le serve dans le trouble : que le scrupule outré l’offense, et que la confiance l’honore.
3) Que vous preniez bien garde, à l’avenir de ne rien laisser entrer dans votre conscience qui la charge et puisse témoigner contre vous ; et, si quelque chose de semblable venait à y entrer par votre négligence, examinez-le aussitôt, et l’effacez par la douleur, la pénitence et la confession. De cette manière, vous tiendrez votre conscience en bon état : vous la présenterez à Dieu avec confiance ; elle sera la preuve de votre fidélité : Dieu vous accordera la récompense promise au serviteur fidèle, et vous en jouirez pendant toute l’éternité.

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