La poutre dans l’eau

Deux paysans étaient venus de la campagne à la ville pour y vendre deux charretées de bois qu’ils avoient amenées. Leur vente faite, ils allèrent faire un tour sur le bord de la rivière. Là, ils virent une poutre dans l’eau, et un jeune homme qui d’une main poussait la poutre vers un endroit du rivage. De quel bois est donc cette poutre, disaient entre eux les deux paysans, pour être si légère qu’un enfant la conduise où il veut ? Le maître charpentier qui attendait que son garçon lui amenât cette poutre au bord de l’eau, entendant ce discours des deux paysans, s’approcha d’eux, et leur dit : Mes amis, si vous voulez savoir de quel bois est cette poutre, et comprendre combien elle est légère, faisons ensemble un marché. Quand mon garçon l’aura conduite au bord de l’eau, si tous deux ensemble vous la tirez hors de l’eau, et me la mettez ici à sec, je vous donnerai douze francs ; mais, si vous ne pouvez pas tous deux en venir à bout, vous y mettrez vos bœufs pour me la tirer, et vous me donnerez six francs, que nous irons manger ensemble à notre dîner. La proposition parut avantageuse. Si la poutre, dit l’un des paysans, est si mince et si légère, que ce garçon puisse seul la conduire ici, il y aura bien du malheur, si nous deux nous ne pouvons la tirer. La condition acceptée on mit l’argent de part et d’autre entre les mains de la cabaretière, qui était là à laver du linge, et qui admirait la simplicité de ces bons campagnards. La poutre étant arrivée à l’endroit marqué, les deux paysans, l’un d’un côté, l’autre de l’autre, se mettent en devoir de la tirer de l’eau ; mais tous leurs efforts furent inutiles ; et, après avoir travaillé long-temps, ils s’avouèrent vaincus. Il fallut appliquer les bœufs et payer le dîner.

Notre Seigneur, dans l’Évangile, appelle les péchés légers qu’on voit dans les autres, des pailles, des fétus ; et les péchés griefs qu’on a en soi et qu’on n’y voit pas, il les appelle des poutres. Une poutre qui nage sur l’eau ne paraît pas ce qu’elle est, ni par sa grosseur, ni par sa pesanteur. Quant à sa grosseur, la moitié de son volume est cachée sous l’eau ; et, quant à sa pesanteur, un enfant peut la remuer et la conduire ou il veut. Mais quand il s’agit de la tirer de l’eau, et lorsqu’elle en est tirée, c’est alors que l’on voit combien elle est grosse et que l’on sent combien elle est pesante.

Le siècle présent est une vaste mer, où nous nageons, et où nagent aussi avec nous les péchés dont nous sommes chargés. Ces péchés ne paraissent pas la moitié de ce qu’ils sont. Nous en cachons une partie à la vue des hommes, sous un extérieur trompeur, et nous nous en cachons beaucoup à nous-mêmes, en nous les dissimulant, en les excusant, en les oubliant. D’ailleurs ; ce que nous en apercevons nous paraît fort léger, parce que ces péchés nagent, pour ainsi dire, dans l’eau des fausses maximes du monde et dans le torrent des exemples pervers qui les autorisent. Mais, quand il faudra les tirer de cette eau pour les présenter au tribunal de Dieu, alors ils paraîtront ce qu’ils sont, d’une grosseur et d’une pesanteur énorme. Quand ces actions honteuses, ces fraudes secrètes, ces calomnies artificieuses, ces intentions perverses seront tirées de dessous l’eau ; qu’elles seront confrontées, non plus avec les usages du monde, mais avec la Loi de l’Évangile, non plus avec la corruption des hommes, mais avec la sainteté de Dieu : alors, oui alors, on en verra l’énormité, on en sentira le poids immense. Effaçons-les donc par la pénitence avant de sortir de ce monde, pour n’en être pas accablés quand nous paraîtrons devant Dieu.

Le péché paraît léger quand on le commet ; mais il paraît pesant et énorme, quand il faut seulement le porter à confesse. Que sera-ce donc, s’il faut le porter jusqu’au tribunal de Dieu ?

Lien vers le fichier PDF : https://lafrancechretienne.files.wordpress.com/2017/08/la_poutre_dans_l_eau_pere_bonaventure_giraudeau.pdf

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