L’avare

Il y avait dans une certaine ville un fameux avare qui donnait tous les jours au public les scènes les plus révoltantes. Il avait été marié, et sa femme, qui détestait l’avarice, avait eu soin de bien monter la garde-robe de son cher époux. Elle mourut sans lui avoir donné d’enfants. Dès quelle eut les yeux fermés, ce misérable se livra sans contrainte à sa passion. Il voulut d’abord se défaire de tous ses habits et de tous ses meubles : mais, comme on ne lui en offrit pas assez au gré de sa cupidité, il prit le parti de serrer tout bien soigneusement, en attendant l’occasion d’une vente plus avantageuse ; et il se promit bien de ne s’en point servir, de peur d’en diminuer la valeur. En effet, on le voyait parcourir la ville avec une souquenille sale et déchirée, des bas troués, des souliers percés, un vieux feutre jadis noir, une perruque qu’un cheval lui arracha un jour de dessus la tête, la prenant pour du foin ; tandis qu’il avait chez lui et souliers, et chapeaux, et perruques, et habits à choisir. La rigueur de la saison ne changeait rien à son costume : aussi essuyait-il souvent des rhumes affreux. Mais ne croyez pas qu’il y apportât quelque remède : il aimait mieux tousser jour et nuit à se déchirer la poitrine, que d’acheter la moindre chose pour se soulager. On le voyait quelquefois tout gelé : il se réchauffait au soleil, ou bien en montant et descendant l’escalier du galetas où il s’était confiné ; et il épargnait ainsi son bois. Pour épargner pareillement son linge, il n’en portait jamais quoique ses armoires en fussent pleines. Il était maigre, sec, hâve à faire peur, parce qu’il se laissait mourir de faim. Il couchait toutes les nuits sur la paille, pour ménager un très bon lit et de très beaux draps qu’il avait. Il ne s’asseyait jamais sur ses chaises de peur de les user. La vie misérable qu’il menait lui avait causé des plaies et des ulcères dont il était fort incommodé ; mais il n’avait garde d’y remédier ; il lui en aurait coûté de l’argent.

Voilà sans doute, mes enfants, une conduite bien absurde et bien ridicule. Cependant tel qui la condamne va être convaincu de l’imiter. Vous dites que cet homme est bien fou de préférer ses habits et ses meubles à son corps. Et vous, l’êtes-vous moins de préférer votre corps à votre âme ? Où plutôt ne l’êtes-vous pas infiniment davantage , puisque l’âme est infiniment plus par rapport au corps, que le corps par rapport à tout ce qui sert à le vêtir et à l’entretenir ?

Vous vous récriez contre ma supposition, et vous prétendez aimer beaucoup plus votre âme que votre corps.

1) Lorsque votre corps est attaqué de quelque maladie, ou qu’il a reçu quelque blessure, ou qu’il éprouve seulement quelque incommodité, vous avez recours aussitôt au médecin, au chirurgien ; vous faites des remèdes ; vous vous assujettissez à un régime ; vous vous privez des choses qui vous flattent le plus ; vous vous soumettez à celles dont vous avez le plus horreur. En usez-vous ainsi à l’égard de votre âme ? Recourez-vous au médecin, au chirurgien spirituel, dès que votre âme est blessée par le péché, dès qu’une passion déréglée l’a fait tomber dans une maladie grave ? Hélas ! Ne laissez-vous pas vieillir et s’envenimer ses plaies sans y mettre aucun appareil ? Ne languit-elle pas pendant des années entières dans les maladies les plus dangereuses, sans que vous songiez à y apporter remède ! Ne négligez-vous pas toutes les précautions qui seraient nécessaires pour la conserver en santé, ou pour la garantir de rechutes après la guérison ? Donc vous aimez plus votre corps que votre âme.

2) Vous avez bien soin de nourrir votre corps ; vous ne voulez pas qu’il souffre de la faim ni de la soif ; souvent même vous vous affranchissez des lois de l’abstinence et du jeûne, de peur qu’il ne perde quelque chose de son embonpoint ; et vous ne vous inquiétez point de l’état où votre âme est réduite par le défaut de nourriture spirituelle. Privée de la parole de Dieu et du pain eucharistique, qui la soutiendraient et lui donneraient des forces, elle tombe en défaillance, et vous n’en avez aucune pitié. Donc vous aimez plus votre corps que votre âme.

3) Vous êtes très attentifs à fournir à votre corps des vêtements commodes et élégants : vous, en particulier, jeunes personnes du sexe, quelle étude ne faites-vous pas de tout ce qui peut contribuer à parer ce corps dont vous êtes idolâtre ! Quelles dépenses, quels soins pour relever ses grâces et cacher ses défauts, pour le décorer de tout l’attirail de la vanité, de tous les colifichets (futilités) à la mode ! Combien la tête seule ne coûte-t-elle pas d’embarras, de peines, de tourments, pour varier sans cesse et la matière et la forme des ornements dont on la surcharge ! Êtes-vous aussi soigneuses de parer votre âme, de conserver sans tache cette robe d’innocence dont elle a été revêtue sur les fonts sacrés, et d’y ajouter les ornements de l’humilité, de la modestie, de la charité, de la piété, en un mot de toutes les vertus chrétiennes ? Non sans doute. Donc vous aimez plus votre corps que votre âme.

4) Si pour goûter un plaisir criminel il devrait vous en coûter la vie corporelle, ou seulement l’amputation d’un de vos membres, vous ne voudriez pas faire un tel sacrifice ; et vous sacrifiez la vie votre âme ! Donc vous aimez plus votre corps que votre âme.

Lien vers le fichier PDF : https://lafrancechretienne.files.wordpress.com/2017/09/l_avare_pere_bonaventure_giraudeau.pdf

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.