Les voleurs

Un jeune paysan, habitant d’un gros bourg, avait contracté la mauvaise habitude de voler. Dans son enfance, il se bornait à prendre en cachette chez son père, du pain, du fromage, quelques pommes, quelques noix, etc. Quand il fut un peu plus grand, il se glissait dans les jardins des autres habitants, et enlevait tout ce qu’il pouvait de légumes et de fruits. Bientôt il ne se contenta plus de comestibles, et il en vint jusqu’à dérober à ses parents tout l’argent qui tombait sous la main. Il essaya ensuite d’escroquer à ses camarades et à ses voisins de petites sommes, et il réussit. Cependant il cachait si bien son jeu, que personne ne le soupçonnait.

Il entendait souvent parler chez lui des peines qu’on infligeait aux voleurs quand ils étaient pris. Celui-ci a été pendu, disait-on ; celui-là rompu. Il avait l’imagination remplie de roues et de gibets. Cela l’inquiétait, et l’empêchait de satisfaire librement sa malheureuse inclination. Cependant, comme il avait pris goût au métier, qui lui procurait beaucoup d’agrément, et qu’il avait su jusqu’alors éviter tous les soupçons, il résolut de continuer ; et pour s’affermir dans cette résolution, il se dit à lui-même que toutes ces histoires de voleurs pendus, rompus, n’étaient peut-être que des contes inventés pour effrayer ceux qui seraient tentés de dérober quelque chose ; que pour lui il n’avait jamais vu ni roues ni gibets, et qu’aucun de ceux qu’on disait avoir subi ces supplices n’était revenu en dire des nouvelles. Il commença par douter de la réalité de ces exécutions ; et comme il était de son intérêt qu’elles n’eussent rien de réel, parce qu’alors il pourrait se livrer sans inquiétude à la passion qui l’entraînait, il finit par se persuader qu’il n’y avait en effet ni prisons, ni roues, ni gibets pour les voleurs ; qu’ils n’avaient à craindre que le déshonneur s’ils étaient découverts, et la vengeance des intéressés qui les prendraient sur le fait ; et qu’ainsi, avec de l’adresse et des précautions, on pouvait se contenter impunément. Soutenu par cette persuasion, et comptant sur ses talents et son expérience, il forma de plus grandes entreprises. Il s’associa quelques jeunes gens du bourg, en qui il avait pressenti des inclinations conformes aux siennes, et des dispositions pour le métier. Comme il était imbu des idées vulgaires au sujet de la punition des voleurs, et que la crainte des supplices les arrêtait, il leur assura que c’était un préjugé de leur éducation ; qu’il avait été bercé, ainsi qu’eux, de ces contes puérils, mais qu’il en avait reconnu la fausseté. La cupidité, qui enflammait le cœur de ces misérables, leur fit trouver plausibles les raisonnements de leur docteur : ils les adoptèrent ; et persuadés que le cachot, l’échafaud, la potence, le bourreau, étaient autant d’êtres imaginaires, ils s’animèrent à bien seconder leur digne chef. Celui-ci, après les avoir endoctrinés et exercés pendant un certain temps, les dispersa dans le bourg et dans les environs, où ils déployèrent à l’envi leurs talents. Bientôt on se plaignit de tous côtés de vols fréquents et considérables, dont on ne connaissait point les auteurs. Nos gens avaient pratiqué dans la forêt voisine un souterrain, où ils déposaient secrètement tous les effets volés. Or, une nuit que deux d’entre eux portaient au dépôt le butin qu’ils avaient fait récemment ils furent rencontrés par un habitant du bourg, qui revenait chez lui fort tard, parce qu’il s’était amusé en chemin. Cet homme les reconnut et parut surpris de les trouver ainsi chargés, et à telle heure. Ces scélérats se voyant découverts, craignirent d’être dénoncés et livrés à la fureur des habitants, qui les extermineraient pour se venger de tous leurs vols. Pour prévenir donc ce malheur, ils se jetèrent sur le témoin de leur brigandage, et l’assassinèrent cruellement.

Ce meurtre fit une vive sensation dans le bourg. On se crut environné de voleurs et d’assassins ; on appela la gendarmerie ; on fit partout des perquisitions si exactes, qu’on trouva des indices du crime, sur lesquels les deux meurtriers furent arrêtés. Alors on conjectura que ces misérables pouvaient bien être les auteurs des vols multipliés dont on se plaignait depuis quelque temps ; et comme on connaissait leurs liaisons avec tels et tels (c’était précisément le chef et le reste de la bande), on soupçonna ces tels et tels d’être leurs complices, et l’on jugea à propos de s’assurer de leurs personnes. Les effets qu’on trouva chez eux confirmèrent ces soupçons et conduisirent à d’autres découvertes qui ne laissèrent plus de doute sur la scélératesse et la complicité de ces jeunes gens.

Les voilà donc entre les mains des gendarmes, qui les conduisent, pieds et mains liés, à la ville où leur procès devait leur être fait. On les déposa, en arrivant, dans la prison, où ils furent d’abord mis au cachot. Qu’on se représente leur surprise en se voyant ainsi traités ! Elle augmente tous les jours, à mesure que la procédure avance. Les illusions qu’ils s’étaient formées commencèrent à se dissiper. Ils reconnurent alors la vérité de tout ce qu’ils avaient entendu dire de la punition des malfaiteurs ; et ils ne regardèrent plus les histoires qu’on en racontait, comme des fables inventées pour effrayer les esprits faibles. Enfin, leur conviction fut complète, lorsque après avoir entendu leur arrêt, ils se virent livrés aux bourreaux, qui les conduisirent, la corde au cou, au lieu de l’exécution, où les uns furent rompus, et les autres pendus.

Il est à remarquer que tous, avant de subir leur supplice, avouèrent qu’au milieu de leurs brigandages ils éprouvaient de temps en temps une crainte secrète de la roue et du gibet, et que malgré l’assurance avec laquelle ils protestaient qu’ils n’y croyaient point, il leur revenait quelquefois des doutes inquiétants à ce sujet, mais qu’ils les regardaient comme des restes de leurs anciens préjugés ; qu’ils s’étourdissaient, qu’ils se roidissaient contre eux-mêmes et se faisaient violence pour s’affermir dans leur nouvelle manière de penser.

Ne sera-ce pas insulter grossièrement nos philosophes modernes, que de les reconnaître dans les héros de cette parabole ? Cependant on ne peut s’empêcher d’être frappé de la ressemblance.

Ce jeune paysan qui, pour satisfaire sans inquiétude son malheureux penchant pour le larcin, doute d’abord qu’il y ait, comme on le dit, des gibets et des roues pour punir les voleurs ; et se persuader ensuite qu’il n’en est rien, n’est-ce pas là l’image fidèle d’un philosophe qui, pour se livrer sans remords à ses passions, commence par douter de l’Enfer et des supplices éternels dont la Religion menace les pécheurs, et passe ensuite du doute à la persuasion ? Les raisons dont le paysan s’autorise ne sont-elles pas précisément celles que le philosophe fait valoir ? N’entendons-nous pas tous les jours nos prétendus sages nous dire que l’Enfer est une fable inventée par la politique pour tenir le peuple en bride ; qu’ils n’ont point vu ces gouffres ni ces feux, et que personne n’est revenu en dire des nouvelles ?

Le paysan de la parabole s’associe des misérables aussi mal disposés que lui ; et pour les aguerrir, il commence par leur persuader que la crainte qu’ils ont du gibet et de la roue est un préjugé de leur éducation, dont ils doivent se désabuser. Ainsi, un philosophe lâche de faire des prosélytes ; et pour les rendre dociles à ses leçons, il leur assure que la Religion et toutes ses terreurs sont des préjugés de l’enfance qui doivent se dissiper à la lumière de la philosophie.

Mais comme tous ces voleurs reconnurent enfin, mais trop tard, la réalité des supplices destinés à punir le meurtre et le larcin, lorsqu’ils s’y virent condamnés et qu’ils en éprouvèrent la rigueur, ainsi nos infortunés philosophes reconnaîtront, hélas ! Mais trop tard, qu’il y a un Enfer et des tourments éternels pour les orgueilleux, les voluptueux, les impies, les scélérats de toute espèce, lorsqu’ils se verront engloutis dans ces gouffres embrasés, et livrés pour toute l’éternité à ces flammes dévorantes. Puisse cette parabole leur dessiller les yeux, et leur faire éviter un sort si funeste !

Au reste, ils n’ont qu’à écouter leur conscience ; car, quoi qu’ils en disent, ils ne sont pas plus tranquilles que ne l’étaient nos jeunes paysans. Comme eux ils éprouvent des inquiétudes, des terreurs, qu’ils tâchent de bannir de leur esprit. Ils assurent qu’ils sont convaincus, persuadés, ce qui signifie seulement qu’ils voudraient l’être, qu’ils font tous leurs efforts pour l’être, qu’ils s’imaginent l’être. Mais la preuve qu’ils ne le sont pas en effet, c’est que lorsqu’ils se voient au bord du tombeau, et que Dieu leur fait la grâce de se reconnaître, ils conviennent tous qu’ils n’ont jamais pu s’affranchir entièrement de leurs doutes, ni se rassurer parfaitement contre la crainte de l’avenir, et que l’air de conviction qu’ils affectaient, était démenti par le trouble involontaire de leur cœur.

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