Une belle critique de la comédie selon la sainte Église

XIVe lettre adressée à Carlo Bertinazzi
L’importance de la maîtrise de ses pensées

Rome, octobre 1731

Quelles que soient tes instances, n’attends plus que je te parle du sujet de mes larmes : c’est assez, c’est trop de t’en avoir entretenu une fois. Je n’ai dit ces choses-là qu’à toi seul au monde : la confidence amène la confidence ; mais je ne m’explique plus par quel sentiment involontaire nous sommes forcés à découvrir ce que nous voudrions cacher à Dieu même. Se taire et souffrir, voilà notre vie.

Ma nouvelle charge m’attire de nombreuses occupations : je suis chaque jour plus étonné de voir dans ma cellule des Grandeurs et des Éminences. Mais aussi pourquoi confier à un si jeune et si indigne religieux les fonctions qu’on me fait remplir ? Douze cardinaux, plusieurs prélats et quelques théologiens, aussi obscurs que moi, composent la consulte du Saint-Office. Nous sommes juges des matières d’inquisition et d’hérésie, mais telle est la douceur, ou la politique de la cour de Rome, qu’ici on ferme souvent les yeux sur des délits qui seraient punis du dernier supplice en Espagne et en Portugal. C’est donc de Conciles, d’Index, de Rites, de Gouvernement de l’Église, de Décrets, d’Examen d’évêques, en un mot, de toutes les jurisprudences ecclésiastiques que me voilà occupé tout le jour. Je remplis tous ces devoirs avec zèle, mais je vois s’approcher le soir avec délice, parce qu’il me rend à la solitude.

Toutefois, dans cette solitude chérie, je ne suis pas toujours sans un trouble d’esprit qui m’est propre, ou sans importunités nouvelles de la part des étrangers. On nous écrit de toutes parts : l’un s’adresse à moi, qui ai tant besoin de conseils et d’appui, pour réclamer une direction pieuse ; l’autre prétend me faire décider dans les discussions de sa communauté. C’est la supérieure d’un couvent, qui veut changer dans sa maison la couleur des habits, comme si la vraie dévotion consistait dans un air négligé et dans un vêtement brun ? La plupart des dévotes s’imaginent, on ne sait pourquoi, que les couleurs obscures plaisent davantage aux esprits célestes que les couleurs vives. Et, cependant, on nous peint toujours les Anges en blanc ou en bleu. Si, dans le monde, une femme médit, paraît acariâtre, ou en colère contre le genre humain, c’est le plus souvent celle qui a un habit brun. La singularité ne s’allie jamais avec la piété : la propreté même n’est-elle pas ordonnée par l’Évangile, et ne veut-elle pas que nous lavions notre visage, lorsque nous jeûnons, afin de n’être pas remarqués ?

Un prieur de l’ordre de Saint-Bruno sollicite pour que nous l’autorisions à abolir la coutume italienne, qui permet la sieste à ses cénobites. Quand on est à Rome, il faut vivre à la manière des Romains : ce n’est point un scandale et un malheur si un pauvre religieux, dans un pays où la chaleur accable, goûte une demi-heure de repos, afin de reprendre ensuite ses exercices avec plus d’activité. Pensez, disais-je au prieur lui-même, pensez bien, vous qui mettez au nombre des péchés capitaux un mot prononcé quand il faudrait se taire, que ce moment est celui où le silence est le mieux gardé. Voyez Jésus-Christ ; lorsque près de mourir, il trouve ses apôtres endormis dans le Jardin des Oliviers : « Hélas! leur dit-il avec la plus grande bonté, n’avez-vous donc pu veiller une heure avec moi ! »

Enfin il arrive ce moment où je suis libre et livré à moi-même. La nuit est une bonne amie sur laquelle je compte, lorsque l’on m’a distrait : elle répare le dommage qu’on m’a causé, en me faisant part de ses heures et de son silence. Le matin me surprend quelquefois la plume à la main lorsque je crois n’être encore qu’à la moitié de ma veillée. Veux-tu savoir ce qui m’occupe lorsque je suis maître de mes souvenirs, et quand je puis, hélas, choisir mes pensées ? Je les considère, ces pensées que je viens de faire éclore ; c’est une famille qui m’appartient et qui peuple ma solitude. On n’est véritablement seul, d’ailleurs, que lorsqu’on s’isole de soi dans cette espèce de désert qu’ils appellent leur société.

XIXe lettre adressée à Carlo Bertinazzi

Une belle critique de la comédie selon la sainte Église

Rome, 22 janvier 1742

Lorsque dans ta jeunesse tu fus effrayé avec raison de tes premiers pas dans la carrière du théâtre, je me serais gardé de te laisser entrevoir combien ces craintes étaient exagérées. Alors il fallait te les laisser, ces craintes ; elles pouvaient te retenir loin des écueils que tu as bravés. Mais ta vocation l’emporte, ton sort est décidé, je ne te dois plus que la vérité sans menaces.

La seule église gallicane proscrit les comédiens. Le pays que tu habites est le seul où la communion et la sépulture soient disputées aux personnes de cette profession. Cette inconséquence n’est pas la moindre dans le caractère d’une nation qui adore les spectacles.

Je sais que cette nation si indulgente ne partage guère, sur ce point, les préjugés de son clergé ; mais n’est-il pas singulier, comme l’observe judicieusement un de leurs écrivains, le père Lebrun de l’Oratoire, que cette foule de chrétiens qui se réunissent tous les jours pour entendre et applaudir des excommuniés, ne demandent point, ou qu’on ferme les théâtres, ou qu’on procède moins rigoureusement contre ceux qui les font fleurir ?

Les Pères de l’Église, un grand nombre de conciles, beaucoup d’autorités séculières respectables ont condamné, il est vrai, les spectacles. Saint Cyprien les jugeait incompatibles avec la loi chrétienne ; saint Augustin ordonne aux pénitents de s’abstenir des jeux de l’amphithéâtre. « C’est là, dit Salvien, que vous serez surpris d’une mort spirituelle. » « Là, dit saint Jérôme, s’accomplit l’oracle du prophète : le péché entrera par les fenêtres de votre âme, c’est-à-dire les yeux et les oreilles. »

Le concile d’Arles, tenu en 314, celui de Trulle, en 692, de Paris, en 829, de Ravenne, en 1286, de Tours enfin, en 1583, sévissent contre des hommes appelés histrions et bateleurs. Mais quelle ressemblance y a-t-il entre des malheureux faisant métier de profaner les choses saintes, d’irriter les passions honteuses, de débiter d’ineptes discours, et les habiles interprètes de ces hommes de génie qui ont consacré leur plume aux arts de la scène ?

Quand le goût des représentations grossières était si général qu’on les introduisait dans les couvents, jusque dans les églises et dans les cimetières ; lorsque des religieux, pour vendre les vins de la dîme, louaient des bouffons, leur faisaient jouer des facéties sous le porche des monastères, et se mêlaient eux-mêmes parmi eux pour réjouir la multitude, un concile de Béziers eut sans doute raison d’interdire ce scandaleux commerce. Mais, en France, dès le quatorzième siècle, personne n’ignore que les spectacles ont commencé à prendre une forme décente. Ce fut un prélat qui fit cette réforme. N’est-ce pas le cardinal Lemoine qui acheta l’hôtel de Bourgogne pour les comédiens ? Le Parlement ne confirma-t-il pas leur privilège royal, à la seule condition de ne plus jouer l’Annonciation, la Conception, et la Naissance du Sauveur ? Ce fut un cardinal encore, et le cardinal de Richelieu, qui fit enregistrer en 1641 une déclaration du Roi très-chrétien, qui disait : « Ne seront point notés d’infamie les comédiens, lorsqu’ils n’useront d’aucunes paroles blessant l’honnêteté publique. » Richelieu ne composa-t-il pas lui-même, et ne fit-il pas composer des fables héroïques pour ennoblir un genre de littérature qui est une des gloires de la France ?

En tout temps, les comédiens ont fait à Paris de riches aumônes aux pauvres et aux églises. Ils ont eu longtemps une chapelle où le service divin se célébrait avec pompe. On lit dans plusieurs Mémoires, tous dignes de foi, et entre autres dans ceux de l’Oratorien que je t’ai cité, qu’ayant soutenu un démêlé assez vif, en 1542, avec maître René Benoît, curé de Saint-Eustache, ils en sortirent victorieux. Ce curé prétendait qu’ils ne commençassent point leurs représentations avant la fin des vêpres, attendu que quelques fidèles abandonnaient l’office. Les comédiens, qui faisaient déjà beaucoup de sacrifices pour les religieux et les pauvres, prétendirent qu’on les ruinerait, en hiver, s’ils étaient obligés de donner leur spectacle aux lumières ; et le Parlement intervint auprès du curé de Saint-Eustache pour le prier de dire ses vêpres un peu plus tôt.

C’est la musique, c’est la danse, qui font le danger de ces réunions où les sexes sont confusément rapprochés, M. Despréaux paraît fondé en raison dans sa satire contre l’Opéra ; mais, en général, l’art de Plaute et de Molière est plus exempt d’accusations. J’ai bien vu, en parcourant leurs écrits, que la vertu y est malheureusement quelquefois moquée ; le spectateur y est excité à prendre parti pour la ruse ; l’honneur des applaudissements n’est pas toujours ménagé au plus honnête ; les sots sont quelquefois victimes des méchants adroits ; et, sous le nom de sottise, on punit souvent la candeur de la probité. C’est par cette fausse direction, donnée au talent des poètes, que je m’explique les remords de quelques-uns à l’âge de la sagesse. Racine voulut faire une pénitence publique ; Quinault, Dryden, et Lamothe se sont repentis ; Corneille enfin, consacrant sa lyre à traduire l’Imitation de Jésus-Christ, épanchait, en mourant, ses regrets et ses larmes dans le sein de l’évêque de Meaux.

Mais il faut reconnaître que le théâtre a flétri bien des vices. Molière fut une des plus honnêtes créatures de son temps. Son chef-d’œuvre, la comédie de Tartufe, a rendu beaucoup de services à la religion catholique. Quelques zélateurs n’en conviennent pas : cette pièce eut des ennemis à sa naissance ; mais elle eut aussi quelques défenseurs… et j’avoue que je suis de l’avis de Louis XIV.

Pour le caractère d’Arlequin, celui-là est spécialement naïf et bon. Il est venu d’Italie ; et ce n’est pas notre faute, si la cour d’Henri III, s’ennuyant au Louvre des compositions de Jodelle et de Garnier, appela de Bergame, pour la divertir, le joyeux personnage qui porte un sabre pacifique, et le véritable habit qui siérait aux courtisans. Pourquoi nous l’emprunter, pour le maudire ? Pourquoi le couvrir d’or durant sa vie, et lui refuser un peu de terre après sa mort ? Rome n’est point si rigide : elle concilie avec plus de philosophie religieuse ses divertissements et sa charité. Plus d’un théâtre porte en Italie un nom consacré dans la légende. Saint Charles protège à Naples une scène magnifique, et l’image de saint Augustin n’est pas écartée, à Gênes, d’un temple des arts que son invocation sanctifie. Le gouverneur de Rome, qui est ordinairement un évêque, a sa loge à Argentina. Tu te souviens d’y avoir vu Benoît XIV invité par l’ambassadeur de France à entendre une cantate de Métastase, en l’honneur de la naissance du dauphin.

Les menaces d’excommunication ne sont pas choses qu’on se refuse à Rome, puisqu’il est écrit sur les portes de la chapelle papale à Saint-Pierre, que quiconque montera, sans être chantre, dans la tribune destinée aux chantres, sera excommunié ; mais Rome n’a jamais approuvé ce rituel de Paris qui, depuis 1654, sert de texte aux persécutions exercées contre les acteurs morts et les acteurs vivants.

Nous sommes plus avares de damnations : nous pensons que les anges, protecteurs des hommes, n’ont pas horreur d’un masque noir ; que sous la pourpre royale, où la robe de l’histrion, ils ne repoussent que les mauvais cœurs ; et que peut-être serait-on plus heureux, dès ce monde, s’il n’y avait de comédiens que sur le théâtre, et si l’on ne portait de figures fausses que pour amuser les oisifs.

Lien vers le fichier PDF : https://lafrancechretienne.files.wordpress.com/2017/09/une_belle_critique_de_la_comedie_selon_la_sainte_eglise_clement_xiv.pdf

Publicités