Mémoires du Curé de Versailles – La folle passion du jeu

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre I – La Cour et le Roi
La folle passion du jeu

Le jeu accompagnait le luxe. Partout on ne voyait que des assemblées de joueurs qui employaient cette indigne occupation la plus grande partie du jour et de la nuit. Les jeux où l’on pouvait d’un coup de dés ou sur le hasard d’une carte gagner le plus ou, pour mieux parler, perdre davantage étaient le plus à la mode. Il n’est pas croyable jusqu’où on avait porté cette fureur de jouer. On en a vu y perdre presque tout leur bien, ruiner leurs maisons et mettre leurs terres au défaut d’argent sous les dés ou sur une carte. On en a vu qui, d’une fortune très médiocre, sont devenus puissamment riche en très peu de temps.

Ce qui était plus surprenant, c’est qu’on admettait à ces jeux excessifs indifféremment toutes sortes de personnes, de quelque condition qu’elles fussent. Il leur suffisait d’avoir de l’argent pour être du jeu même des princes et des princesses ; on a vu des bouchers jouer avec des cordons bleus. Cette licence si effrénée a causé des maux infinis, car je sais que plusieurs familles ont été absolument abîmées par le jeu.

D’ailleurs les dames, qui avaient au moins autant que les hommes cette passion de jouer, n’ayant pas tout ce qu’il leur fallait pour la contenter, faisaient bien des choses indignes de leur naissance et quelquefois de leur honneur. On en parlait en ces termes assez hautement à la Cour, car « comment, disait-on, peuvent avoir tant d’argent ces dames joueuses ? Nous savons qu’elles n’ont que tant chaque année pour leur dépense particulière ou leurs habits, et cependant on les voit quelquefois à une seule séance de jeux perdre des sommes plus considérables : que font-elles donc pour avoir toujours de l’argent comptant pour satisfaire à leur jeu et à leur vanité. ? » Il était facile de comprendre ce qu’ils voulaient dire, on m’en parlait quelquefois plus ouvertement, ce qui me donnait beaucoup de douleur.

Mais, sans entrer dans la recherche de tous les moyens dont elles se servaient pour ne manquer jamais d’argent pour leur jeu et leurs autres folles dépenses, je ne puis m’empêcher d’en marquer ici un qui réussissait à plusieurs, et dont j’ai souvent rougi pour elles et contre lequel je me suis vu contraint, pour satisfaire à mon devoir et à mon ministère, de déclamer fortement en public dans la chaire et dans les exhortations que je faisais chaque mois aux dames de la Cour dans les assemblées de charité.

Ce moyen était de s’intriguer dans les maisons des contrôleurs et des intendants de finance, ou chez les fermiers généraux, de témoigner beaucoup d’amitié à leurs femmes, d’être toujours comme à l’affût des nouvelles affaires qu’on pouvait proposer pour établir de nouvelles taxes, de se charger elles-mêmes d’en proposer de cette nature, avec promesse que, si elles réussissaient, on leur donnerait ou dans un seul paiement une somme considérable, ou un certain revenu chaque année, ce qui leur faisait chercher des gens industrieux à inventer de pareilles manières de faire de nouveaux impôts ou de créer de nouvelles charges. Leur crédit auprès des ministres ou des financiers leur était d’un très grand secours, elles devenaient riches en un moment et vendaient aussi le sang des peuples par leurs paroles. Elles étaient si avides de ce gain honteux et injuste que j’en ai vu souvent aimer mieux perdre leur réputation que de manquer d’amasser de l’argent ; rien ne leur paraissait indigne d’elles, pourvu qu’elles pussent trouver ces avantages.

Je me souviens, à cette occasion, de la plus lâche action du monde qu’une dame de la Cour, princesse par son époux, eut la bassesse de commettre. Voilà le fait.

Lien vers le fichier PDF : https://lafrancechretienne.files.wordpress.com/2018/03/memoires_du_cure_de_versailles_la_folle_passion_du_jeu.pdf

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