Mémoires du Curé de Versailles – La fidélité conjugale, vertu roturière

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre I – La Cour et le Roi
La fidélité conjugale, vertu roturière

Il est aisé de juger que cette espèce de débauche en attire une autre beaucoup plus considérable : je veux parler de l’impureté. On ne peut dire jusqu’où cette passion en a porté plusieurs, tant le dérèglement a été affreux et presque incroyable. L’excès en était si horrible que c’était une espèce de proverbe à la Cour, lorsqu’on y voyait un seigneur bien vivre avec sa femme, être ensemble de quelque partie innocente, se promener de compagnie, aller dans un même carrosse, qu’ils vivaient « à la bourgeoise ».

Une dame de grande qualité étant pour lors assez âgée et qui avait vécu à peu près comme on vivait de son temps à la Cour, séparée de son mari, étant revenue de ses égarements et pensant sérieusement à la mort et à sa conscience, m’entretenait un jour de cette étrange manière de vivre, de parler et de penser qui avait été en usage à la Cour. Elle m’avoua qu’elle-même avait donné grossièrement dans ce travers, qui était du bon air en ce temps. Étant dans le carrosse du Roi et voyant passer M. le duc de Chevreuse et Mme la duchesse, son épouse, qui étaient dans le leur, elle dit d’un air railleur à sa majesté :

« Voyez, Sire, M. le duc et Mme la duchesse qui vivent à la bourgeoise. » Je lui fis comprendre le mauvais de pareils discours et encore plus la malignité et les suites funestes de ces sortes de sentiments : elle en fut si convaincue et eut une si grande honte de ce qu’elle avait dit et pensé en ces occasions que peu de jours après, s’étant fait porter chez le Roi, comme elle était accoutumée de lui parler assez familièrement, elle ne feignit point de lui demander pardon d’avoir parlé de la manière que j’ai rapportée. Le Roi prit fort bien ce qu’elle lui dis ; il était alors fort revenu de tous les commerces qu’il avait eus avec les femmes.

On peut s’imaginer aisément que des personnes qui regardaient comme une vertu roturière l’attachement que des personnes mariées avait l’un pour l’autre tombaient dans toute sorte de libertinage : je ne crois pas que sous un autre règne il ait pu aller plus loin. Ces hommes d’un esprit fort, comme ils le croyaient, qui pensaient qu’il y avait de la petitesse d’âme de s’attacher à leurs femmes, avaient la bassesse de cœur de lier de mauvais commerces ou avec des créatures de la lie du peuple, ou avec des prostituées, ou avec des comédiennes et des filles de l’Opéra. C’était une chose publique qu’on connaissait beaucoup plus ces malheureuses lorsqu’elles paraissaient sur le théâtre par leurs intrigues avec quelques seigneurs de la Cour que par leur propre nom. Dès qu’il y en avait une nouvellement reçue, elle n’était pas longtemps sans trouver une pareille fortune. Ces sortes de commerce ruinaient entièrement les affaires des familles de ceux qui avaient assez de lâcheté et de bassesse d’âme pour s’attacher à ces personnes, très méprisables pour leur naissance et encore plus par leur profession. Ainsi voyait-on avec douleur que ces jeunes seigneurs refusaient à leurs femmes ce qui leur était nécessaire pour leur entretien, ne payaient point les dettes de leur maison et empruntaient des sommes considérables à tous ceux qui voulaient bien leur prêter pour fournir toujours à ces gueuses qui, profitant de la passion de ces débauchés, demandaient sans cesse et s’enrichissaient en peu de temps. On les voyait avec horreur être vêtues comme des princesses, avoir des meubles très magnifiques, des trains superbes, de belles maisons à la ville et à la campagne que leurs galants leur achetaient, amasser du bien, se faire des revenus, en un mot profiter autant qu’elles le pouvaient de leurs crimes et entasser chez elles les dépouilles des plus grandes maisons du royaume, et vérifier aux yeux de tout le monde ce que le Saint-Esprit a dit dans les Écritures : « que la femme de mauvaise vie est une fosse profonde dans laquelle on jette toujours et qu’on ne peut jamais remplir. »

Ce désordre des jeunes courtisans était limité par ceux que leur âge et leur rang en devaient par honneur le plus éloigner. Ils eurent même assez de malignité et d’adresse, pour faire autoriser par un exemple éclatant leur détestable conduite, d’engager le premier prince après le roi dans un commerce public avec une comédienne, de laquelle il eut des enfants. Ce dérèglement si affreux, comme un torrent impétueux que nulle digue ne peut arrêter, se répandit dans tout le royaume, et le débordement devint presque général, principalement dans les grandes villes où on se fait une espèce de gloire d’imiter ce qui se passe à la Cour. On n’entendait parler partout que de séparations de maris avec leurs femmes, d’adultères, de libertinages, de débauches.

Lien vers le fichier PDF : https://lafrancechretienne.files.wordpress.com/2018/03/memoires_du_cure_de_versailles_la_fidelite_conjugale_vertu_roturiere.pdf

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