Mémoires du Curé de Versailles – L’exode des ministres

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre II – Les protestants
L’exode des ministres

Le roi fut informé que la sortie des ministres causait beaucoup de maux dans son royaume, par de fréquentes lettres qu’ils nommaient pastorales, et qu’ils adressaient à leurs frères pour les consoler dans cette prétendue persécution et les fortifier dans leurs premiers sentiments. On faisait courir partout ces dangereux écrits qui faisaient de fâcheuses impressions sur les esprits des personnes faibles et très chancelantes dans la foi. On y découvrit cependant le venin de la plus horrible doctrine du monde, qui ne pouvait avoir été inspiré que par le prince des ténèbres, car on leur y marquait en des termes bien précis qu’ils pouvaient extérieurement faire profession de la religion catholique pour obéir au Prince et conserver dans le cœur les sentiments dans lesquels ils avaient été élevés et instruits.

Ces méchantes lettres produisirent l’effet que les ministres avaient prévu, car on s’aperçut bientôt de la profonde dissimulation et de l’exécrable hypocrisie avec laquelle ces nouveaux et mal convertis agissaient.

Cet événement donna lieu à beaucoup raisonner sur la conduite que le roi avait tenu à l’égard de ses ministres. On disait qu’il eût mieux valu pour le bien du royaume et pour procurer à ceux qu’ils avaient trompés en leur enseignant des erreurs les faire tous arrêter, les faire enfermer séparément dans les prisons ou citadelles et prendre le temps d’entrer avec eux en conférence sur les matières de religion, leur faire entendre qu’on ne leur rendrait la liberté que lorsqu’on serait pleinement convaincu de leur véritable conversion, que, s’ils en donnaient des marques ou des assurances, outre qu’ils jouiraient de la liberté qu’on leur avait ôtée, on leur ferait des pensions au moins aussi considérables et même beaucoup plus fortes que celles qu’ils avaient sur les biens de leurs consistoires ; on ajoutait que par ce moyen les ministres ou plusieurs d’entre eux étant parfaitement convertis, ils attireraient les peuples qui avaient été séduits par leurs discours à une conversion sincère.

J’entendais tous les jours à la Cour et ailleurs de pareils discours. Je me souviens en particulier qu’un jour, rendant une visite à feu M. de Harley, archevêque de Paris, il s’en expliqua en ces termes. Il fit comprendre la raison pour laquelle ils étaient de cet avis, car il protesta que le Roi ne lui avait pas demandé ses conseils sur cette affaire, ajoutant qu’il en aurait donné à Sa Majesté de contraires à ce qui avait été fait et surtout sur ce qui regarde les ministres, qu’il aurait, dit-il, souhaité qu’on n’eût pas laissé sortir du royaume. Je suis néanmoins persuadé qu’il ne parlait en ces termes que par la peine qu’il avait de n’avoir pas été consulté sur cette affaire qu’il croyait qu’on ne devait pas entreprendre sans sa participation, étant une affaire de religion ; car il était si courtisan et en avait si fort l’esprit et les manières qu’il était le premier en parlant au Roi de ce qu’il avait fait pour l’extirpation de l’hérésie en France de le louer plus qu’aucun autre de l’édit qu’il avait publié contre eux et en particulier sur ce qui regardait les ministres. Mais le Roi ne jugea pas à propos de le consulter, soit parce qu’il voulait tenir cette affaire très secrète, soit parce qu’il y avait déjà du temps qu’il n’avait ni estime pour ce prélat ni confiance en lui, à cause de sa conduite peu réglée.

On n’avait pas, ce me semble, sujet de censurer ce que le Roi avait ordonné, touchant l’expulsion des ministres de son royaume. Sa Majesté connaissait mieux que personne le génie, le caractère, la malice et l’opiniâtreté de ces prédicants. Il savait par une longue expérience que ces sortes de gens étant attachés par intérêt et par un misérable point d’honneur à défendre et soutenir un mauvais parti dans lequel ils étaient engagés dès leur naissance, ils avaient plus de peine que les autres à changer de sentiment, qu’ils avaient eu d’ailleurs tout le temps de faire de sérieuses réflexions sur ce qu’ils avaient à faire, puisque depuis plusieurs années ils avaient pu facilement prévoir qu’il était dans la résolution d’extirper entièrement leur hérésie. Ils avaient été sondés plusieurs fois de sa part sur leur changement, on leur en avait fait plusieurs fois la proposition, ils avaient vu d’un autre côté que le Roi traitait bien ceux d’entre eux qui par connaissance de cause étaient sincèrement rentrés dans l’Église, leur ayant donné de bonnes pensions ; enfin Sa Majesté était convaincue que, quand il les aurait tous fait arrêter, si quelques-uns eussent paru vouloir se convertir, leur abjuration n’aurait été que grimace et qu’ils auraient ensuite continué de répandre le venin de leur pernicieuse doctrine. Toutes ces considérations l’engagèrent à aimer mieux qu’ils se retirassent dans les pays étrangers que de les souffrir dans son royaume, dans lequel ils auraient fait des maux infinis et n’auraient pas manqué à la première occasion qui se serait présentée d’exciter des troubles et peut-être des révoltes et des séditions dans la France.

L’événement n’a que trop clairement justifié la conduite de notre Prince, puisque, malgré toutes les précautions qu’on avait prises et dans l’assurance qu’ils avaient qu’il faisait très mauvais pour eux de repasser dans le royaume, quelques-uns ont été assez téméraires pour y revenir en cachette et parcourir en habit déguisé les provinces pour soulever les peuples contre leur souverain et fortifier leurs frères dans leur opiniâtreté à ne se point rendre à la vérité et à la juste volonté de leur Prince.

Lien vers le fichier PDF : https://lafrancechretienne.files.wordpress.com/2018/03/memoires_du_cure_de_versailles_l_exode_des_ministres.pdf

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