Mémoires du Curé de Versailles – La disgrâce de Mme Gramont

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IV – Les jansénistes
La disgrâce de Mme Gramont

Mme la comtesse de Gramont était fort soupçonnée de donner dans ces nouvelles opinions. Elle avait été élevée à Port-Royal, y ayant été mise dès son enfance. Elle était de la noble et ancienne maison d’Hamilton en Écosse ; elle avait infiniment d’esprit et était fort estimée du Roi et de toute la Cour. Mme de Maintenon l’aimait beaucoup et était fort souvent avec elle. Pendant plusieurs années elle avait donné dans le grand monde, où elle était fort goûtée. Elle se convertit plusieurs années avant sa mort et dans les premiers temps que je demeurai à la cour, je la voyais souvent, et quoique j’eusse appris qu’on la soupçonnait d’aimer les jansénistes, elle était assez réservée sur ce chapitre, et je ne l’ai qu’une seule fois entendu s’en expliquer un peu trop clairement.

Ce fut à l’occasion d’une visite M. le cardinal de Noailles avait fait au Port-Royal, dont il avait rendu compte au Roi d’une manière très conforme à la vérité, mais qui n’était pas avantageuse à ces religieuses. Elle crut que ce digne prélat avait en cela suivi par complaisance les sentiments de Sa Majesté qui était depuis fort longtemps prévenue contre ces filles. Elle aurait été bien aise que M. le cardinal eût pris parti et se fut déclaré hautement en leur faveur pour, disait-elle, faire connaître au Roi leur innocence et travailler à lui ôter les fâcheux préjugés qu’on lui avait donnés contre cette abbaye. Je suis persuadé qu’elle me parlait ainsi plutôt par compassion de l’état où elle voyait ces religieuses que pour l’attachement aux sentiments et aux opinions nouvelles qu’on leur reprochait de suivre. En effet, je l’ai vue, au contraire, suivre des maximes entièrement opposées à ce qu’on appelle [celle de] Messieurs de Port-Royal : elle se confessait fort souvent, elle s’approchait aussi très fréquemment de la Sainte table ; elle désirait passionnément d’avoir plus de temps à elle pour ne s’occuper qu’à son salut.

Elle était fort dégoûtée de la vie de la Cour et aurait bien désiré que M. le comte de Gramont, son époux, qui était fort âgé, s’en fût retiré ou n’eût pas chez-lui été l’abord de tout le monde, ou bien lui eût laissé la liberté de ne pas se trouver dans ces compagnies où on ne gagne rien et où souvent on perd y beaucoup. Quand elle pouvait se dérober à cette vie tumultueuse, elle le faisait avec plaisir et allait passer quelques jours dans quelque communauté de religieuses à Paris. Elle conservait cependant toujours dans son cœur une grande amitié pour celles du Port-Royal ; comme elle y avait été élevée, elle avait pris chez elle ce penchant pour leur maison. Lorsqu’elle y demeurait, elle n’était capable de bien connaître le fond des questions dont il s’agissait. La vie dissipée de la Cour lui avait encore moins donner le loisir de les approfondir, mais comme on faisait dans ce monastère une profession d’une fort grande régularité extérieur, que la vie de ces filles était fort austère, elle en avait été touchée et conservait dans son cœur les premières impressions qu’elle avait eues de leurs exemples. Ainsi, lorsqu’elle le pouvait sans que cela parût, elle y allait s’enfermer un jour ou deux et en revenait toujours fort édifiée. Je suis persuadé que ces filles évitaient avec soin de lui parler de tout ce qui pouvait regarder le jansénisme.

Enfin, ayant pris sur elle d’y aller passer une octave de la Fête-Dieu, elle ne peut pas cacher sa retraite, on le sut, on en parla au Roi, et Sa Majesté à son retour lui fit paraître le mécontentement qu’il en avait en lui parlant moins qu’il n’avait de coutume, où le faisant d’une manière à lui faire entrevoir qu’il avait quelque chagrin contre elle.

Sa Majesté était déjà pour lors depuis quelques années dans l’usage d’aller de temps en temps passer quelques jours dans le château de Marly, où personne ne pouvait aller sans y être nommé ou sans y être absolument nécessaire. Le Roi avait chargé Mme de Maintenon de nommer un certain nombre de dames pour ces petits voyages. Il n’y en avait aucune à la Cour qui ne recherchât avec empressement d’être de ce nombre ; elles regardaient ce choix comme une marque certaine de leur crédit ou de leur faveur. Il y en avait entre elles quelques-unes qui étaient de toutes ces parties et la comtesse de Gramont était toujours, parce que le Roi l’estimait beaucoup et aimait son esprit qui était fort agréable et qui éclatait principalement dans la conversation. Quand le Roi eut appris ce qu’elle venait de faire, c’est-à-dire son séjour de huit jours à Port-Royal, il voulut lui faire sentir la peine qu’il en avait et la mortifier d’une manière qui lui fût sensible. Il défendit à Mme de Maintenon de la mettre sur le rôle des dames qui devaient aller à Marly. La comtesse ne fut pas fort longtemps sans s’apercevoir du froid du Roi à son égard. Après plus d’un mois ou six semaines que cela dura, elle s’en expliqua avec Mme de Maintenon :
« J’ai beau, lui dit-elle, Madame, m’examiner, je ne puis comprendre ce que j’ai pu faire au
Roi pour lui avoir donné occasion de me traiter avec froideur et indifférence.
Est-il possible, Comtesse, lui répondit cette dame, que vous qui avez tant d’esprit ne puissiez pas juger de la cause du refroidissement du Roi à votre égard ? Pouvez-vous ignorer combien le monastère de Port-Royal lui déplaît, et vous savez aussi les raisons de son éloignement pour cette maison de religieuses. Cependant vous y allez et vous demeurez des huit jours entiers ? Que voulez-vous que le Roi pense de vous à ce sujet ? Croyez-moi, expliquez-vous à Sa Majesté et je suis persuadée qu’il vous recevra à son ordinaire et vous dira lui-même les sujets de chagrin qu’il a contre vous. »

La comtesse s’excusa le mieux qu’elle put de ce qu’elle avait fait, remercia Mme de Maintenon du conseil qu’elle lui avait donné et peu de temps après elle parla au Roi, lui exposa sa peine, le supplia de lui dire la raison de son changement à son égard.
« Quoi ! Vous, Madame, lui dit le
Roi, qui savez mieux que personne mes intentions sur Port-Royal, qui ne pouvez douter combien je hais ce monastère au sujet du jansénisme, cependant, vous que j’ai toujours beaucoup estimée, vous y allez, vous y demeurez, vous y faites des retraites ? Je veux bien cependant oublier ce qui s’est passé, mais observez-vous mieux à l’avenir. »

Elle en fut quitte pour cette correction et depuis ce temps-là le Roi la traita toujours à sa manière accoutumée et cette comtesse n’eut plus ensuite l’envie de retourner dans cette abbaye.

Je trouvais encore à la Cour un certain homme élevé à Port-Royal qui se nommait Beaurepaire et qui dans le temps qu’il demeurait en ce monastère était appelé Saint-Hilaire. Il avait trouvé le moyen de se bien mettre dans l’esprit de M. Le marquis de Louvois, secrétaire et ministre d’État, qui lui avait donné des emplois où il avait amassé beaucoup de biens. Il s’était trouvé autrefois dans plusieurs affaires qui regardaient Port-Royal et qui avait rendu son nom célèbre dans le parti, et dans mille histoires qu’on en avait fait. Mais je crois qu’il oublia presque entièrement ce qu’il y avait appris pour se donner tout entier aux affaires dont il était chargé ; je sais bien du moins qu’il avait la prudence de ne point parler et de ne point donner lieu de croire qu’il lui restât rien de l’esprit et de la conduite de ces messieurs. Il demeura toujours assez tranquille à la Cour dont il ne sortit qu’après la mort de ce ministre.

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Mémoires du Curé de Versailles – Port-Royal et Racine, Boileau, Pomponne

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IV – Les jansénistes
Port-Royal et Racine, Boileau, Pomponne

Mais, pour revenir à notre sujet duquel nous nous sommes un peu écartés par cette digression qui peut-être ne déplaira pas, le sieur Racine, quelque politique qu’il vit bien qu’il fallait avoir à la Cour pour ne point passer pour janséniste, ne pouvait assez se cacher qu’on n’aperçut aisément ses inclinations pour ce parti. Quoique fort attaché à la Cour et plein de bienfaits qu’il avait reçus de Sa Majesté, qui, à la prière de Mme de Maintenon, lui avait donné une des charges de gentilhomme ordinaire de sa chambre, il sentait toujours son penchant vers Port-Royal où il avait été élevé et où il avait conçu une très grande estime pour ces messieurs qui y demeuraient, qui l’avaient pleuré longtemps sur ses engagements au théâtre et qu’il regardait toujours comme ses meilleurs amis. De leur côté ils lui envoyaient exactement tous les nouveaux ouvrages qu’ils composaient, qu’il lisait avec plaisir. Il se dérobait même quelquefois de la Cour pour leur aller rendre visite, ce qu’il faisait le plus secrètement qu’il lui était possible. Mais cependant on le sut, le Roi en fut averti et parut refroidi à son égard, car, de toutes les mauvaises qualités qu’un homme pût avoir, celle d’être janséniste était la plus capable de lui en donner de l’éloignement. Il s’aperçut bien du changement du Roi à son égard ; son cœur n’en fut pas changé pour cela, car en mourant peu de temps après, il fut enterré au Port-Royal comme il l’avait ordonné par son testament, ce qui confirma le Roi dans les impressions qu’on lui avait donné de ses sentiments et de sa forte inclination pour le jansénisme.

Le sieur Despréaux, cet auteur si connu par les satires qu’il a données au public, frère de ce fameux Boileau, doyen de Sens et depuis chanoine de la Sainte-Chapelle de Paris, auteur de l’impertinente « Histoire des flagellants », de l’impur livre de Marcel d’Ancyre, De tactibus impudicis, du séditieux traité : de jure antiquo presbyterorum, était poète comme Racine, quoique dans un autre genre, et dans les mêmes sentiments que lui, mais comme sa surdité l’obligea de se retirer de la Cour et d’aller s’enfermer dans une maison de campagne près Paris et que je l’ai vu peu à la Cour, je n’en dirai rien davantage.

On avait aussi soupçonné M. De Pomponne, parce qu’il était neveu du fameux M. Arnauld et fils du célèbre Arnauld d’Andilly, de donner dans le jansénisme. Je crois que c’était la seule raison qu’on en pouvait avoir, car c’était un homme très sage, très réservé dans ses discours, qui paraissait avoir beaucoup de piété et qui ne se déclarait point pour ce parti. La preuve la plus évidente qu’on peut donner pour écarter de lui ces soupçons du jansénisme et que le Roi qui l’avait éloigné de la Cour pour d’autres raisons que chacun a su et qui n’avaient nul rapport à ce parti, le rappela quelques années après, lui rendit ces premiers emplois, étant Secrétaire et ministre d’État, dans l’exercice desquels il mourut avec une réputation bien établie parmi les étrangers, des affaires desquels il était chargé, et les Français qui l’avaient beaucoup estimé, ayant toujours eu une conduite irréprochable. C’est le témoignage je dois à sa mémoire, l’ayant assez connu pour en parler en ces termes.

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Mémoires du Curé de Versailles – La grande révérence de M. Hébert

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IV – Les jansénistes
La grande révérence de M. Hébert

Il s’en présenta une sans l’avoir recherchée et, sans presque rien dire, j’eus le moyen de faire connaître ce que j’en pensais et ce que je croyais qu’on en dût penser. Car, pendant qu’on était le plus engoué à la Cour de cette tragédie, on fit à l’ordinaire l’assemblée des dames de la charité, qu’on a coutume de tenir une fois le mois et à laquelle assistent fort régulièrement les dames de la Cour les plus distinguées. Mme de Maintenon, qui n’en manque aucune, se trouva des premières à celle dont je parle. Comme ces dames, avant l’exhortation qu’on y fait, s’entretiennent de toute sorte d’affaires qui se passent à la Cour, le discours tomba bientôt sur la pièce d’Esther ; on ne pouvait assez la louer, on en disait les choses du monde les plus jolies, chacune enchérissait sur ce qui avait été dit par d’autres, et on ne croyait pas, à les entendre toutes discourir sur la tragédie d’Esther, qu’on pût jamais lui donner assez d’éloges. On n’épargnait pas aussi les louanges qu’on donnait à toutes les jeunes demoiselles qui faisaient quelque personnage ; on les comparait pour la déclamation aux plus renommées de toutes les comédiennes du temps et on les mettait infiniment au-dessus de toutes celles qui avaient le plus brillé sur le théâtre par le bon air qu’elles avaient, la noblesse qui s’y faisait paraître, leur bonne mine, leur beauté, leur taille et tout l’agrément de leurs personnes.

On prodiguait surtout les éloges en faveur de Mme la marquise de Caylus, nièce de Mme de Maintenon ; on disait que jamais personne n’avait fait de meilleure grâce un personnage semblable à celui qu’elle représentait dans la tragédie d’Esther.

Je ne disais rien pendant cette conversation qui fut très longue, et je pensais seulement en moi-même ce que j’aurais répondu si j’avais été interrogé ou si je pouvais trouver le moyen de parler, lorsque Mme de Maintenon, après avoir rapporté le nom de ceux du clergé soit régulier, soit séculier, qui y avaient assisté ou qui devaient y avoir place après l’avoir fort sollicitée l’après-midi de ce jour-là même, elle m’adressa la parole et me dit d’un air fort gracieux, qui lui est si naturel : « il n’y a plus que vous, monsieur, qui n’ayez pas encore assisté à cette pièce. N’y viendrez-vous pas bientôt ? »

À cela, je me levai et lui fis une grande révérence. Elle comprit bien, et toutes les dames qui étaient présentes, ce que mon silence voulait dire, et je ne crus pas devoir pour lors m’expliquer, que de cette manière qui en disait beaucoup plus que tous les discours que j’aurais pu tenir devant des personnes si prévenues en faveur de cette pièce et que, quand elles n’auraient point eu d’autre raison que celle de faire leur cour, la seule politique qui règne fort en ce pays leur persuadait d’approuver.

Cependant je vis peu après que Mme de Maintenon cherchait à me faire parler ou à m’engager d’assister ce jour-là même à cette tragédie, car, ayant parlé du père de Chauvigny, de l’Oratoire, célèbre pour sa piété, connu par ses bonnes œuvres et qui était pour lors un vénérable vieillard, s’adressant encore à moi, me fit la même proposition, y ajoutant que je voudrais bien y aller en si bonne compagnie. Il fallut pour lors répondre sans biaiser, puisqu’on ne se contentait pas de mon premier silence, qui, comme je le pensais, on avait dit plus que je n’aurais pu faire par mes paroles. Ainsi, en gardant le respect que je devais à cette illustre dame et ne pouvant me résoudre à trahir mes véritables sentiments, ce qui ne convient jamais à un ministre de Jésus-Christ et encore moins à un pasteur, je lui dis que je la suppliais très humblement de m’en dispenser, ayant de très fortes raisons de lui demander cette grâce. Après quoi, on n’en parla plus, ces dames se contentant de se regarder et de jeter sur moi quelques œillades, surprise d’un pareil compliment, ne pouvant comprendre que, tant de personnes de tous états faisant paraître de si grands empressements pour obtenir la grâce d’y assister et qui était refusée à plusieurs, j’eusse moi seul pris la liberté de ne pas l’accepter et en si bonne compagnie, lorsque, sans avoir fait paraître le moindre désir de m’y trouver, on me l’offrait avec une si grande distinction.

Cependant je fis mon exhortation à mon ordinaire et, dès qu’elle fut achevée et qu’on se retirait, quelques dames, et en particulier Mmes les duchesse de Chevreuse et de Beauvilliers, qui étaient beaucoup plus estimables par la grande piété dont elles avaient toujours fait une profession ouverte à la Cour que par le rang qu’elles y tenaient, m’abordèrent et, par les intérêts qu’elles voulaient bien prendre à tout ce qui me regardait, me parlèrent avec beaucoup d’épanchement de cœur et de confiance de ce refus public que je venais de faire.
« 
Savez-vous bien, monsieur, me dirent-elles, que vous avez fort mortifié Mme de Maintenon de n’avoir pas accepté l’offre qu’elle vous a faite, croyant vous faire beaucoup de plaisir ? Vous savez que tout le monde s’empresse de lui faire sa cour en lui demandant comme une grâce très particulière la permission d’assister à la tragédie d’Esther, et vous seul, vous y invitant de la manière du monde la plus honnête, non seulement le refusez, mais vous marquez avoir des raisons de ne pas approuver en cela sa conduite ! N’avez-vous pas peur que, par un refus si public et si extraordinaire, elle n’ait lieu de penser que vous avez des sentiments outrés sur la morale, puisque même plusieurs évêques et personne de piété y assistent et qu’il semble par là que vous condamniez leur complaisance ? D’ailleurs, ne pouvez-vous pas craindre que Mme de Maintenon ne diminue la confiance qu’elle a en en vous et qu’ensuite vous soyez hors d’état de faire tout le bien que vous pourriez, étant appuyé de son crédit ? Le Roi aura aussi les mêmes sentiments qu’elle : il nous paraît que vous devez faire réflexion et passer par-dessus vos scrupules et vous trouver comme les autres personnes du clergé à cette tragédie. »

Je me mis un peu à sourire et, après avoir remercié ces dames de leur bonne volonté à mon égard et leur avoir témoigné ma reconnaissance, je leur fis entendre que je ne pouvais suivre leurs conseils, ayant des raisons très fortes de ne m’y pas rendre.
« 
Mais afin, mesdames, que vous puissiez connaître que ce n’est point par entêtement ni par attachement à mes sentiments que je prends ce parti, je m’offre de vous rendre compte des raisons que j’ai d’agir comme j’ai fait, en présence de personnes très éclairées, et, dès ce soir, j’aurai l’honneur d’aller chez vous et je ne veux point d’autre juge de ma conduite que M. Le duc de Chevreuse, ou M. le duc de Beauvilliers, et je vous assure que, s’ils ont des sentiments contraires au mien, après leur avoir exposé ce que j’en pense, je me rendrai très volontiers à leurs sages avis. »

Elles ne purent pas ne point approuver ce parti. Je me rendis à l’appartement de M. Le duc de Chevreuse, et j’expliquai fort naturellement mes sentiments en ces termes :
« 
Vous pouvez bien croire qu’il faut que j’aie de puissantes raisons pour n’avoir accepté l’offre qui m’a été faite de la manière du monde la plus agréable et la plus honnête. J’ai toute la déférence possible et très respectueuse pour Mme de Maintenon, mais je suis persuadé que mon devoir et mon ministère doivent l’emporter en moi sur tout autre considération.

Vous n’ignorez pas, puisque vous êtes si exacts à assister à mes prônes, que je déclame souvent contre les spectacles, ce que je fais aussi dans nos assemblées des dames de la charité, lorsque l’occasion s’en présente, et il n’y a personne qui ne sache à la Cour que je suis très opposé à ces sortes de divertissements, que j’ai toujours été très fortement persuadé être absolument contraires à la piété et à l’esprit du christianisme.
Si j’assiste à cette tragédie de Saint-Cyr, le peuple qui m’a entendu si souvent prêcher contre les comédies n’aurait-il pas sujet d’être très mal édifié de ma conduite ? Il ne distinguera pas cette pièce de celles qui sont représentées par les autres comédiens ; il se persuadera qu’il faut qu’il n’y ait pas de mal d’assister à ces sortes de spectacles puisqu’on y aura vu m’y trouver, et on croira pour lors beaucoup plus à mes actions qu’à mes paroles, ou bien on aura sujet de dire que j’approuve par ma conduite ce que je condamne dans mes discours. La réputation d’un ministre de Jésus-Christ est trop délicate et lui est trop nécessaire pour la risquer pour si peu de chose, pour un léger divertissement de quelques heures et par un pur motif de complaisance.
Croyez-vous d’ailleurs qu’il soit fort décent à des personnes de notre caractère d’assister à une tragédie représentée par des jeunes filles fort bien faites et qu’on peut, pour lors, se défendre de regarder pendant des heures entières ? N’est-ce pas s’exposer à des tentations et le peut-on faire en conscience ? Sur cela je vous dirai franchement que quelques courtisans mon avoué que la vue de ces jeunes demoiselles faisait de très vives impressions sur leurs cœurs, que, sachant qu’elles étaient sages, ils en étaient incomparablement plus touchés que de la vue des comédiennes qui ne laissaient pas que d’être pour eux des occasions de chute, quoiqu’ils [ne] doutassent point que souvent elles étaient d’une vie très déréglée. »

Je leur ajoutai que je ne pouvais pas sans ces raisons générales ne pas condamner en soi ces sortes de représentations, comme très pernicieuses à ces jeunes demoiselles, à qui on désirait de donner une bonne éducation ; car quel doit être, disais-je, le principal soin qu’on doit avoir et la fin la plus raisonnable qu’on se doit proposer dans l’instruction des jeunes filles, sinon de les porter à une très grande pureté de mœurs, à conserver leur pudeur en toutes occasions et les éloigner de tout ce qui peut y être tant soit peu contraire. C’est pour cela qu’on les élève dans des maisons retirées, qu’on les enferme de bonne heure dans des couvents, qu’on veille de si près sur leurs actions, qu’on empêche qu’elles ne soient vues des hommes et qu’elles ne prennent du goût dans leur compagnie. On détruit donc ce qu’on veut faire en elles d’un autre côté quand on les fait monter sur un théâtre à la vue de toute sorte de personnes de la Cour. On leur ôte par ce moyen cette honte modeste qui les retient dans leur devoir, car une fille qui a fait un personnage dans une comédie aura beaucoup moins de peine de parler tête à tête à un homme, ayant pris sur elle de paraître tête levée devant plusieurs.

D’ailleurs, on sait combien la vanité et le vice dominant de leur sexe et en même temps combien il leur est dangereux d’être louées sur leur beauté, leur bonne grâce et leur belle taille. Cependant elles n’entendent rien que des louanges, que des applaudissements, dont les gens de la Cour qui assistent à ces spectacles qui leur plaisent sont très prodigues. Quel orgueil ne peut point inspirer à ces jeunes personnes la connaissance qu’elles n’ont que trop qu’elles ont contenté tout le monde, qu’on s’empresse de les entendre, qu’elles ont eu l’avantage de déclamer devant le Roi qui en a été fort satisfait et toute la Cour à qui elles ont été agréables ! Qu’il est difficile à quelque personne que ce puisse être de ne pas succomber à une tentation si dangereuse ! Car, si on y est très exposé quand on prêche devant Son Souverain et en présence de sa Cour lorsqu’on y est très applaudi et que souvent, en exerçant un si saint ministère dans lequel on doit combattre les passions et la cupidité, on est vaincu par cet orgueil secret qui donne de la complaisance sur les heureux succès qu’on a pu avoir, combien plus doivent être combattues par ces mouvements de vanité des jeunes filles peu en garde contre une passion qui leur est si naturel et sur lesquelles les grandes maximes de la religion et de l’Évangile non pas encore fait d’assez fortes impressions pour les préserver contre un ennemi qui entre dans le cœur avec tant d’agrément et qu’il est ensuite si difficile de vaincre.

J’ajoute que, si on peut permettre à de jeunes garçons dans le collège de s’exercer dans des tragédies à la déclamation, on ne doit pas se servir de cet exemple pour l’autoriser parmi les jeunes filles, car enfin les écoliers sont destinés pour remplir un jour dans l’Église ou dans la robe des emplois qui les obligent de parler en public et qu’ainsi il est à propos de les exercer de bonne heure à ces sortes de fonctions en leur faisant vaincre la peine que plusieurs naturellement de paraître en public, au lieu que les filles, devant pour être sages aimer la retraite et leurs maisons, doivent éviter de se faire voir et demeurer cachées.

De quelle utilité peuvent donc être ces sortes de tragédies dans les maisons dans lesquelles on ne doit leur enseigner que les principes d’une piété très solide, la fuite du monde, l’horreur des maximes du siècle, le mépris des louanges, et l’éloignement de tout ce qui peut être tant soit peu contraire à la pudeur qui doit toujours accompagner toutes leurs actions et leur conduite ?

Je vois encore dans ces sortes d’occasions plusieurs autres inconvénients très considérables, tels que sont la perte d’un temps infini, qu’elles emploient à apprendre leur rôle ; les distractions continuelles que le souvenir de leurs vers leur fournit, étant très rare qu’elles ne les repassent sans cesse dans leur mémoire dans le temps qu’elles ne devraient s’occuper qu’à leurs prières ou aux lectures publiques qu’on leur fait ou aux instructions qu’on leur donne ; la joie secrète que celles qui sont choisies pour actrices d’être préférées aux autres, se persuadant que leur mérite y a beaucoup plus de part que toute autre considération ; le mépris secret qu’elles font des autres, sur qui on n’a pas jeté les yeux pour leur donner des personnages ; la jalousie de celles-ci contre les autres, croyant qu’on leur a fait injustice, sans parler des airs de hauteur que celles qui ont réussi se donnent et d’un autre côté des moqueries de leurs compagnes qui veulent avoir le plaisir malin de les censurer et se dédommager par là de n’avoir pas été du nombre de celles sur qui le choix est tombé.

J’ajouterai à toutes ces raisons une autre qui ne me frappe pas moins que celles que j’ai marquées. Tous les couvents ont les yeux arrêtés sur la maison de Saint-Cyr. Les filles naturellement curieuses désirent passionnément de s’informer de tout ce qui s’y fait. Elles seront ravies dans plusieurs abbayes et autres monastère de filles d’imiter une chose qu’elles verront être au gré du Roi, de toute la Cour et d’une infinité d’honnêtes gens. Vous verrez qu’en peu de temps cet usage va s’introduire dans ces maisons religieuses, qu’on invitera toute sorte de personnes à s’y trouver, qu’on se croira fort autorisé par l’exemple de Saint-Cyr ; et de là, comprenez quels pourront être les maux qui en arriveront.

Au reste, il serait inutile de dire que Saint-François-de-Sales permet aux religieuses de la Visitation de représenter quelquefois des pièces de dévotion, car ce grand saint, pour donner de temps en temps quelque relâchement à ces chères filles, ne leur a permis ce petit divertissement qu’à condition que ce serait entre elles seules qu’elles pourraient le prendre et que cela se ferait dans l’intérieur de leur maison, où personne qu’elles ne pourraient s’y trouver, ce qui assurément fort différent de la manière que nous le voyons faire à Saint-Cyr, où on peut dire que c’est un spectacle public quand y donne au public.

Ces raisons et d’autres que j’omets convainquirent les personnes à qui je parlais de la conduite que j’avais tenue en n’acceptant point l’offre si obligeante qu’on m’avait faite en si bonne compagnie. Mais comme tout ceci se passa en secret, cela ne put pas encore contribuer à faire cesser ou rompre ce qui avait été commencé.

Le succès même de cette pièce d’Esther donna un si grand goût pour ces sortes de pièces de théâtre qu’on engagea le sieur Racine d’en faire une nouvelle, qui fut l’histoire d’Athalie. Elle ne fut pas représentée autant de fois que la première. J’eus occasion d’entretenir M. l’évêque de Chartres à fond de cette affaire : il se rendit à mes raisons et, sans se trop expliquer, il s’en servit dans la suite pour abolir entièrement ce mauvais usage, qui, comme je l’avais prévu, s’était déjà introduit à l’exemple de Saint-Cyr dans plusieurs couvents et abbayes.

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Mémoires du Curé de Versailles – Le sieur Racine

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IV – Les jansénistes
Le sieur Racine

Il y avait quelques autres personnes en petit nombre qui donnaient dans ces nouveautés. On y marquait entre les autres le sieur Racine, si connu par les pièces de théâtre dont il a été l’auteur. Il avait été élevé au Port-Royal-des-Champs dont nous venons de parler. Il était au service de quelques-uns de ces fameux directeurs qui lui trouvèrent beaucoup d’esprit et de la disposition à l’étude ; ils l’engagèrent de s’y appliquer : il y apprit les langues grecque et latine avec beaucoup de facilité et devint très habile ; on lui donna une grande teinture de la Sainte Écriture, qu’il étudia avec application, et des ouvrages des Saints Pères et surtout de saint Augustin.

Comme on s’occupait quelquefois au Port-Royal à autre chose qu’à ces études sérieuses de l’Écriture et des Pères et qu’on s’y divertissait quelquefois à faire des vers sur toute sorte de sujets, cela inspirait de l’émulation à ceux qui croyaient avoir le génie de la poésie pour se donner à ce genre d’écrire qui plaît davantage et qui coûte moins, ce que je dis sans vouloir faire injure à messieurs nos poètes. Ainsi vit-on sortir du Port-Royal ou du moins leur furent-ils attribués, le poème de « l’onguent à la brûlure », le poème « l’entreprise des Jacobins sur le Mont Valérien », les satires contre le formulaire et le Pape, contre feu M. De Péréfixe, sans compter ceux qui étaient plus dignes des Prêtres, comme la « vie de Jésus-Christ » en vers de M. Arnauld d’Andilly, la traduction des hymnes de l’Église et d’autres semblables ouvrages.

Le sieur Racine se sentit pour lors réveiller en lui l’esprit poétique. Il fit des vers, il réussit, il fut approuvé.

Ces premiers succès le firent penser à quitter la solitude pour avoir le moyen de faire valoir son talent, de se produire dans le monde, d’y faire fortune et de se faire beaucoup d’amis. Messieurs de Port-Royal furent très affligés de sa résolution, mais ils le furent bien davantage quand ils virent paraître ses premières pièces de théâtre, qui, de l’aveu de tout le monde, sont les plus tendres qu’on ait jamais faites en ce genre d’écrire. Ils étaient fort honteux qu’on sût dans le monde qu’il avait été leur élève et qu’on y dit qu’il avait cultivé son esprit et ses talents à Port-Royal, pour être ensuite en état de venir divertir le public par les pièces les plus galantes qu’on eût jamais entendues. Ils le regardaient comme un excommunié et comme un réprouvé, ils déploraient son sort dans la pensée que sa profession faisait un très grand déshonneur à leur corps et qu’on pouvait croire que, ayant été formé de leurs mains, ils s’appliquaient souvent eux-mêmes à composer d’autres livres de que des ouvrages de piété.

Cependant tout ce que les anciens amis de M. Racine lui dirent ou lui firent représenter ne le toucha pas beaucoup. Pendant plusieurs années, il s’occupa tout entier à composer ses tragédies et quelques comédies et, tant plus on y courait pour les admirer, tant plus Messieurs de Port-Royal en avaient de douleur et de confusion. Cependant, après un temps fort considérable, ce poète, se souvenant peut-être des premières instructions qu’on lui avait données, peut-être lassé de s’appliquer toujours, ou pour mieux dire, de perdre le meilleur temps de sa vie à travailler à des ouvrages si inutiles et si nuisibles et dommageables à la pureté des mœurs, peut-être aussi craignant qu’enfin sa réputation se diminuerait à proportion que le feu de l’âge se dissiperait et ne serait plus en état de continuer à faire toujours des pièces qui fussent également agréables au public, quitta cet emploi et résolut de s’appliquer à des choses plus sérieuses.

Il y avait déjà quelque temps qu’il avait abandonné le théâtre, lorsque Mme de Maintenon, qui était dans le crédit que chacun sait, le fit venir à la Cour. Elle avait toujours aimé les gens d’esprit, en ayant infiniment elle-[même] ; elle avait connu Racine, elle fut bien aise de pouvoir l’entretenir quelquefois : la maison de Saint-Cyr, près Versailles, qu’elle venait d’établir par les immenses libéralités du Roi et dont nous aurons l’occasion de parler dans la suite, lui donna celle d’employer le talent de ce fameux poète à des ouvrages de son métier.

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Mémoires du Curé de Versailles – Les trois sortes de jansénistes

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IV – Les jansénistes
Les trois sortes de jansénistes

J’ai toujours distingué trois sortes de jansénistes à la Cour comme ailleurs.

La première espèce est de ceux qui sont véritablement attachés à la doctrine de Jansénius, ou qui, n’osant pas ouvertement la soutenir, se font une gloire de condamner ce qui s’est fait contre son livre et se déclarent pour être du sentiment que l’Église pouvant errer sur les questions de fait, elle s’est effectivement trompée dans celui du livre de Jansénius, dans lequel, depuis la condamnation des cinq propositions, ils prétendent qu’elles ne s’y trouvent pas et défient hardiment de les y montrer.

La seconde classe ou espèce de jansénistes et de ceux qui favorisent en tout ce qu’ils peuvent ceux de la première espèce et sont bien aises qu’on croit qu’ils leur sont unis de sentiments, quoiqu’ils ne savent pas seulement pour l’ordinaire l’état des questions, agités uniquement par la haine et une aversion très déraisonnable et très injuste contre les Jésuites, qui se sont si fort distingués par la défense qu’ils ont entreprise partout de l’autorité de l’Église contre ces novateurs.

Enfin la troisième classe ou espèce de jansénistes, qui m’a paru faire partout le plus grand nombre, est de ceux qui, s’imaginant que parmi ces Messieurs de Port-Royal il n’y a que des personnes d’un très grand esprit ; ils se persuadent, quoique très ignorants dans les matières contestées et souvent dans toute autre science, qu’ils passeront pour avoir de l’esprit s’ils font paraître de l’estime et de l’inclination pour cette secte et pour ceux qui en font profession.

Ainsi pour abréger en peu de mots ce que nous venons de dire, j’ai toujours cru que l’esprit d’opiniâtreté, la haine contre les Jésuites et l’esprit de vanité faisaient ou composaient tout le corps des jansénistes qui sont dans le monde. Il y a peu de laïques dans le premier ordre ; beaucoup d’hommes et de femmes dans le second ; le nombre des femmes l’emporte de beaucoup dans le troisième. C’est ce que j’ai remarqué à la cour.

J’y trouvai très peu de gens qui soutinssent le jansénisme à cru, s’il m’est ainsi permis de parler. Il y en avait cependant quelques-uns. On croyait, et je pense qu’on n’avait pas tort de le croire, que l’archevêque de Reims, s’il ne donnait pas ouvertement dans la mauvaise doctrine, en favorisait publiquement ses partisans. Son diocèse était leur refuge. Ils y étaient bien venus, on les y recevait à bras ouverts, on les y employait, on leur y donnait les bénéfices les plus considérables et les premières places dans la cathédrale. C’était à ces messieurs que le prélat avait le plus de confiance et, quoique tout le monde sût et qu’il ne s’en cachât pas lui-même qu’il vivait d’une manière très mondaine pour ne rien dire de plus, il se déclarait partout l’ami, le protecteur et le patron de ceux qui se croyaient par la rigueur et l’austérité de leur morale les réformateurs du genre humain. On pensait que ce prélat avait un peu puisé cette bonne volonté qu’il avait pour eux dans le sein de sa famille, car il est constant que M. Le chancelier Le Tellier, son père, n’était pas de leurs ennemis. Je sais au moins à n’en pouvoir douter qu’ils s’adressaient à lui dans leurs affaires, dans lesquelles ils y trouvaient de l’appui et de la protection.

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Mémoires du Curé de Versailles – La révolte de Port-Royal

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IV – Les jansénistes
La révolte de Port-Royal

On en donna une preuve bien éclatante quand il s’y agit de faire signer le formulaire prescrit par Alexandre VII et reçu par les évêques. M. Hardouin de Péréfixe, archevêque de Paris, qui s’était déclaré hautement l’ennemi de cette nouveauté, ayant fait son mandement sur cette signature, donna occasion de faire connaître le véritable esprit de l’hérésie et des hérétiques et celui de ceux qui avaient une entière et parfaite soumission pour les décisions de l’Église. C’est-à-dire qu’après seulement ce mandement on connut dans le diocèse de Paris la différence des véritables enfants de l’Église avec ceux qui étaient des enfants rebelles et révoltés, car ceux-ci refusèrent absolument de signer ce formulaire, les autres au contraire en le signant furent bien aises de donner des preuves de leur parfaite obéissance aux ordres de l’Église et de leurs supérieurs légitimes.

On vit pour lors courir dans Paris et dans toutes les provinces du royaume mille écrits très scandaleux contre la constitution d’Alexandre VII, le mandement de M. l’archevêque de Paris et des autres évêques qui ordonnaient cette signature. Quel autre esprit que celui du prince orgueilleux pouvait-il inspirer cette opiniâtreté à ne pas vouloir se soumettre aux puissances spirituelles établies de Dieu dans son Église ou à exciter toutes sortes de personnes à mépriser leurs ordonnances et à se révolter aussi contre les édits de leur souverain qui, en conséquence des bulles du Pape que Sa Majesté avait sollicitées pour faire cesser ces scandaleuses contestations, et l’acceptation solennelle qu’en avaient faite les prélats de son royaume, avait ordonné cette signature du formulaire.

On peut aisément comprendre que ces écrits du Port-Royal, qui avaient été comme le son du tocsin pour animer plusieurs personnes à se révolter contre le Pape, les évêques et le Roi, furent mieux entendus que des autres par les religieuses du Port-Royal qui se signalèrent, plus que pas un autre, par leur horrible désobéissance. Rien ne fût capable de les ramener à leur devoir, sous le faux prétexte qu’elles prirent de n’avoir pas lu le livre de Jansénius qui avait été condamné à Rome, et l’ignorance où elles disaient être du véritable sens des écrits de cet évêque : elles ne pouvaient en conscience faire un serment par lequel elles condamneraient les cinq propositions dans le sens de cet auteur, comme s’il était nécessaire aux enfants de l’Église qui ont une parfaite soumission à ses décisions d’avoir lu tous les livres des hérétiques pour les condamner avec elle. Je ne sais si ces religieuses auraient eu la même témérité de ne vouloir pas condamner Luther et Calvin sous une raison si méprisable.

Feu M. de Péréfixe, leur archevêque, fit de son côté ce qu’il pût pour faire revenir ces filles à elles-mêmes ; il les fit exhorter à se soumettre par des personnes habiles et vertueuses, et en particulier par feu M. De Chamillard, docteur de Sorbonne et très distingué par sa piété et par sa science, qui ne put réussir à dompter ces esprits révoltés et prévenus en faveur des nouvelles opinions. Il y alla lui-même et se servit de tous les moyens que son zèle et l’autorité pastorale pouvaient lui inspirer pour les engager à cette soumission : prières, menaces, exhortations, censures ecclésiastiques, rien ne put être capable de les fléchir. Tant plus on les pressait de se rendre, tant plus elles se roidissaient contre toute puissance, attachées aux mauvais sentiments qu’on leur avait inspirés.

Cet archevêque fut enfin contraint de rendre compte au Roi de la triste et funeste disposition où il avait trouvé ces religieuses obstinées. C’est de là qu’il conçut contre elles toute l’indignation qu’il pouvait avoir contre des filles si étrangement désobéissantes et contre leur monastère qui était la pépinière des jansénistes, et que Sa Majesté se résolut d’employer son autorité ou pour les engager à se soumettre, ou pour les châtier de leur obstination.

Il leur fit savoir ses volontés. Bien loin de s’y rendre, elles prirent la liberté de lui écrire une longue lettre ou, pour mieux dire, donnèrent leur nom à celle que leurs directeurs avaient composée, qu’ils rendirent ensuite publique dans tout le royaume avec plusieurs écrits qui portaient pour titre : « la défense des religieuses de Port-Royal », dans lesquels on regardait l’obligation qu’on leur imposait de signer le formulaire comme la chose du monde la plus injuste, la plus inouïe et la plus tyrannique qu’on pût s’imaginer.

Le rapport qu’on en fit au Roi ne fit que l’aigrir davantage contre ces filles et leurs directeurs. Il ordonna, voyant qu’on ne pouvait venir à bout autrement, qu’on leur ôtât ces directeurs qui leur inspiraient cet esprit de révolte, et qu’on leur en substituât d’autres qui leur enseignassent quelles devaient être leur soumission à l’Église ; il exila quelques-unes des plus opiniâtres et, entre les autres, les deux mères Arnauld, dont l’une était abbesse, et les fit conduire dans des monastères éloignés pour y apprendre la parfaite obéissance qu’elles devaient rendre à leurs supérieurs. Il leur fit défense de recevoir des novices, et fit sortir toutes les pensionnaires qu’elles avaient avec ordre de n’en plus recevoir. Il commanda que tous ceux qui demeuraient dans le dehors du monastère, dans ces grands bâtiments dont j’ai parlé ci-dessus, se retirassent sans délai, enfin il fit paraître en cette occasion combien cette maison lui déplaisait et fit connaître qu’à la fin il se verrait contraint de la détruire sans ressource.

Toutes ces sages et justes punitions ne firent pas un grand effet sur ces esprits révoltés, et, à l’exception de peu d’entre ces religieuses qui reconnurent humblement leurs fautes, les autres persistèrent dans leur opiniâtreté. On y vit pour lors ce que l’attachement à l’erreur est capable de produire dans un cœur qui a été assez malheureux pour s’en laisser prévenir. Car, soit celles qui étaient sorties de ce monastère, soit celles qui y étaient restées aimèrent beaucoup mieux passer les années entières dans l’excommunication et la privation des sacrements que de prendre le parti de l’obéissance, et plusieurs d’entre elles moururent dans cet état et ces terribles dispositions. Rien ne peut montrer plus évidemment ce que l’esprit d’erreur peut causer de maux dans une communauté de filles, et combien on doit prendre de précautions pour éloigner de leur conduite toutes personnes soupçonnées de donner dans les nouveautés, étant certain que les filles, naturellement curieuses, pleines de vanité et d’amour-propre, très opiniâtres à se soumettre, se laissent facilement séduire et reviennent très difficilement de leur séduction.

Tout ce que le Roi avait ordonné fut exécuté fort exactement et cette maison, qui avait été jusqu’à ce temps-là l’abord de tous les gens du parti, fut tout d’un coup très déserte. On ne laissait pas de les fortifier dans leurs mauvais sentiments. Leurs directeurs, éloignés d’elles de corps, s’en approchaient par leurs écrits qu’on leur faisait tenir par des voies très secrètes. On prétendait même que de temps en temps ils leur rendaient visite sous des habits déguisés. Mais, d’ailleurs, comme il était très facile de jeter des papiers et des écrits par-dessus les murs de cette abbaye, ils pouvaient se servir sans être aperçu de ce moyen, comme en effet ils l’employèrent plusieurs fois, ce qui retenait ces pauvres filles dans leur obstination.

Avant que nous disions ce qui est enfin arrivé à cette abbaye, peut-être ne sera-t-on pas fâché de savoir quelle était la disposition de la Cour à l’occasion de ces contestations sur le jansénisme. Je ne m’arrêterai sur cet article que sur ce que j’en sais sûrement et ce que j’ai principalement connu par moi-même pendant le séjour que j’y ai fait.

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