Mémoires du Curé de Versailles – Les partisans de la violence et saint Augustin

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre II – Les protestants
Les partisans de la violence et saint Augustin

J’avoue que je fus très surpris de voir que des évêques, qui doivent plus que les autres avoir des sentiments de douceur et de clémence, étaient d’avis qu’il fallait employer les voies les plus rigoureuses pour engager les mal convertis à remplir les devoirs de catholiques et s’approcher même des sacrements. Ils croyaient être appuyés de l’autorité de saint Augustin qui paraissait avoir changé de sentiment sur la conduite qu’on devait tenir à l’égard des donatistes, car, ayant employé d’abord tout son crédit pour engager les gouverneurs d’Afrique à les traiter avec bonté et de les ramener par la douceur à leur devoir, il avait connu par son expérience que cette manière d’agir avait été fort inutile, et, changeant de sentiment, il les avait priés d’employer contre eux toute la rigueur des lois et la puissance qui leur avait été confiée par les empereurs ; ils citaient principalement pour faire valoir leurs sentiments les lettres que ce grand docteur de l’Église avait écrit aux comtes Boniface et Marcellin.

Je fus surpris que de si savants évêques voulussent employer dans la conjoncture présente le nom, l’autorité et les termes de saint Augustin presque aussi connu dans l’Église de Jésus-Christ par le fonds inépuisable de sa douceur et de sa patience que par l’étendue de son esprit, la profondeur de sa science et la sublimité de son génie. J’en dis mon sentiment fort ouvertement à M. L’archevêque de Paris ; je lui dis que je m’étonnais que d’aussi habiles gens qu’étaient ces évêques, qui penchaient si fort du côté de la sévérité, voulussent se servir de l’autorité de saint Augustin pour la soutenir, qu’il était vrai que ce saint évêque avait prié ses comtes, ses amis, de réprimer l’insolence de plusieurs donatistes et principalement des circoncellions qui persécutaient à outrance les catholiques, et de rétablir dans l’Afrique la sûreté des chemins publics ou ces malheureux commettaient des désordres affreux, où ils attendaient les catholiques pour les assommer de coups, les égorger ou les mutiler, qu’il n’y avait point d’autres moyens à employer dans ces sortes d’occasions dans lesquelles il était nécessaire de réprimer par la force une si grande violence, que d’ailleurs saint Augustin et les autres évêques d’Afrique avaient employé pendant plusieurs années les voies les plus douces et les plus charitables, qui leur avaient été inutiles par l’opiniâtre fureur des donatistes, qu’enfin quand il serait bien véritable que Saint-Augustin et ses confrères eussent été contraints de recourir à des moyens si extrêmes, il y avait dans nos affaires et celle des schismatiques d’Afrique une si grande différence que saint Augustin même, s’il eût vécu de notre temps, n’eût pas pris un même parti à l’égard de nos religionnaires de France.

Je remarquai encore qu’on ne trouvait ni dans saint Augustin ni dans les autres pères aucun vestige de la conduite qu’on voulait inspirer envers nos frères séparés, qu’on n’y verrait point par exemple qu’on les eût voulu forcer de s’approcher du Sacrement de la Pénitence et encore moins de celui de la Sainte Communion, qu’au contraire cette manière d’agir était absolument opposée à la discipline de l’Église, non seulement de celle des premiers siècles, mais encore de celle qui s’observait de notre temps, qu’on avait qu’à consulter nos rituels sur ce qui regarde les excommunications dès qu’elles ont frappé en particulier les hérétiques, lesquels par conséquent doivent être chassés de nos églises dans le temps de la célébration de nos saints mystères, et qu’en tout cas, si maintenant on les y tolérait, ce n’était que parce qu’on ne les connaissait pas ou par une pure condescendance dont on croyait devoir user envers eux pour les attirer plus doucement à la vérité, mais qu’il était inouï qu’en quelque temps que ce fût, on n’eut jamais contraint les excommuniés d’entrer dans nos églises, assister à la messe et les forcer de participer aux Sacrements ; qu’il était inutile de dire que, puisqu’ils avaient fait abjuration, ils n’étaient plus liés des censures de l’église, étant très certain que la plupart de ces abjurations faites à la hâte n’avaient point été sincères, mais feintes et trompeuses, que tous les jours on les entendait dire qu’ils ne croyaient rien de ce que l’Église romaine leur enseignait sur tout ce qui regarde la doctrine des Sacrements, le sacrifice et la réalité du sang de Jésus-Christ dans l’Eucharistie, et qu’ainsi ils devaient être retardés et traités comme des hérétiques, puisqu’on ne pouvait dissimuler de savoir qu’ils étaient dans ses sentiments qu’ils déclaraient ouvertement à tous ceux qui voulaient les entendre.

La plus grande partie des évêques du Languedoc étaient dans cette opinion qu’il fallait agir avec ses hérétiques dans toute la rigueur. M. Godet des Marais, évêque de Chartres, qui était beaucoup en crédit à la Cour par le moyen de Mme de Maintenon, était aussi du même avis, mais il y en avait un plus grand nombre qui pensaient autrement. M. l’archevêque de Paris et feu M. Bénigne Bossuet, évêque de Meaux, si connu dans l’église par sa capacité et par ses doctes écrits, étaient à la tête de ces derniers et ne croyaient pas qu’on pût employer ces paroles de Jésus-Christ parlant au serviteur qui avait été envoyé pour inviter de la part du père de famille aux noces de son fils : Compelle intrare, étant persuadés que c’était détourner le sens de ces paroles que de vouloir s’en servir pour faire violence à ceux de nos frères séparés et les contraindre d’assister à nos mystères et participer à nos Sacrements.

Le Roi ayant donné jour à M. l’archevêque pour lui rendre compte de cette affaire et pour examiner les sentiments des évêques, pour le faire plus notamment ce prélat avait fait un extrait de leur avis. Il les porta au Roi, qui voulut voir, malgré leur longueur, tous les mémoires en particulier. Comme M. l’archevêque n’avait pu prévoir que Sa Majesté voulût se donner la peine de lire et d’examiner tous ces papiers et ces écrits dont quelquesuns étaient fort longs et chargés d’un grand nombre de citations, il ne les avait pas apportés ; ainsi il fut obligé d’envoyer en poste les chercher à Paris. Le Roi les lut tous pendant une après dîner avec ce très digne prélat. Le résultat de cette discussion fut qu’on envoya à tous les évêques un écrit par lequel on marquait ce qui pourrait s’observer pour la parfaite conversion de ces mal convertis, mais Sa Majesté n’autorisa en rien la conduite outrée et sévère qui avait été du goût de quelques évêques.

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