Mémoires du Curé de Versailles – Un patriarche de Gaulle

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre III – Le Pape
Un patriarche de Gaulle

C’était avant la fin du pontificat d’innocent XI que se leva le bruit en France qu’on y allait élire un patriarche auquel on aurait recours dans les affaires ecclésiastiques, de la même manière que les Orientaux l’avaient pratiqué à l’égard des patriarches d’Antioche, d’Alexandrie, de Constantinople et de Jérusalem. On ne parlait partout que de cette nouvelle érection d’un premier siège en France.

Quelques évêques, et en particulier M. de Saint-Georges, nommé à l’évêché de Clermont, puis à l’archevêché de Tours et enfin à l’archevêché de Lyon, qui s’étaient trouvés à l’Assemblée de 1682, en parlaient assez hautement et, j’ose dire, avec beaucoup d’imprudence.

Les esprits brouillons qui aiment les changements autant dans l’Église que dans l’État et ceux qui s’attachent aux nouveautés, étaient ravis de cette affaire ; on se donnait la liberté de dire tout ce qu’on pensait sur une affaire si délicate ; on louait ce projet comme le plus juste et le plus merveilleux du monde, on le regardait, disait-on, comme une barrière insurmontable à toutes les entreprises de la cour de Rome, on s’imaginait que l’Église de France, qui est déjà très brillante, en recevrait un nouvel éclat. On se persuadait mal à propos que par ce moyen l’Église gallicane soutiendrait avec plus de facilité ses libertés et ses privilèges ; qu’ainsi on se contenterait de recourir à Rome pour les causes majeures et que, conservant toujours l’union avec le Saint-Siège par l’unanimité de la foi, on ne dépendrait plus d’elle pour toutes les autres choses.

C’était une ridicule idée qu’on se faisait d’une érection d’un siège patriarcal dans le royaume. Les gens les mieux sensés, les plus sages, les plus attachés à l’Église, les plus versés dans la science des saints canons et de la discipline voyaient bien que c’était une chimère qu’on se formait à plaisir et une espèce d’épouvantail qu’on voulait donner à Rome, comment et par quelle autorité aurait-on pu élever un patriarche en France ? Les évêques ont-ils le pouvoir de le faire ? Le saint concile de Nicée n’est-il pas opposé à ces dangereuses nouveautés ? Ne sait-on pas que c’est dans des conciles généraux que les patriarches de Constantinople et de Jérusalem ont été établis avec toute la peine imaginable, qu’ils n’ont été tolérés que pour des raisons essentielles et qui ne se trouvent pas à l’égard de la France ? Mais se pouvait-on persuader que toute l’autorité du Roi eût pu déterminer tous les évêques de son royaume d’accepter sans résistance un établissement si inouï ? D’ailleurs, quand les évêques y auraient consenti, auraient-ils pu y faire donner le consentement à tous les ecclésiastiques de leur diocèse ? Combien ne s’en serait-il pas trouvé qui y eussent ouvertement contredit, qui aurait écrit contre cette nouveauté si étrange, qui aurait inspiré au peuple leurs mêmes sentiments, qui par cet endroit aurait conçu du mépris et peut-être de l’aversion de leurs évêques ? Qui sait même si cela n’aurait pas causé des révoltes et des séditions dans le royaume, car rien n’est plus capable de produire ses mauvais effets que les moindres changements dans la religion, comme on ne le connaît que trop par l’expérience de tous les siècles !

Mais d’ailleurs ne pouvait-on pas être convaincu que, quand bien même, ce qui cependant n’aurait pas été, tout le clergé séculier de France eût donné dans cette nouveauté, jamais les religieux et principalement les mendiants, qui ont autant d’intérêt d’être toujours parfaitement soumis au Saint-Siège, n’auraient pu se résoudre de s’y rendre !

Quels maux n’en fussent-ils pas arrivés ! Combien de personnes, conduites par ces religieux, n’auraient pas embrassé leur parti, ce qui aurait causé d’infinis désordres et aurait infailliblement produit un schisme des plus dangereux qu’eût jamais souffert l’Église de Jésus-Christ. Rome n’aurait pas dans une occasion de cette importance dissimuler son juste ressentiment ; les papes auraient procédé par les censures ecclésiastiques et auraient peut-être pris la terrible et funeste résolution de mettre le royaume à l’interdit, auquel plusieurs auraient obéi et contre lequel d’autres se seraient révoltés, ce qui sans doute aurait causé dans l’État la plus fatale de toutes les divisions. Enfin quel privilège aurait eu l’Église de France au-dessus de celle d’Espagne, d’Allemagne, de Pologne et de toutes les autres d’Europe ? Ou quel mauvais exemple ne leur aurait-elle pas donné pour les engager dans de pareilles occasions de faire la même chose ? Les hérétiques d’un autre côté en auraient triomphé, eux qu’on sait avoir une haine aussi injuste qu’implacable contre le souverain pontife.

Je ne doute nullement que toutes ces raisons, et peut-être de plus fortes que je ne connais pas, firent prendre au Roi la résolution de ne rien changer en cette matière dans l’Église de France et de rejeter le conseil que des flatteurs lui auraient voulu donner sur une entreprise si préjudiciable à la paix de son royaume.

J’ai cru devoir parler de cette affaire dans ces écrits, afin que, si un jour il plaît à la Providence qu’ils soient publiés, on ait de l’éloignement pour un projet aussi injuste que déraisonnable et presque impossible à exécuter. Il n’y aura jamais que des esprits inquiets et amateurs de nouveauté qui osent le proposer au Prince dans quelque situations que puisse se trouver ce royaume avec Rome, avec laquelle il sera toujours très préjudiciable à la France, de quelque manière qu’on le considère, de se brouiller. Les exemples passés et ceux que nous avons vus pour ainsi dire, de nos yeux et qui sont malheureusement arrivés de notre temps en sont une preuve très évidente.

Ce droit de régale, comme nous l’avons déjà remarqué, dans l’étendue que le Roi l’a prétendu et que Rome n’a pas voulu reconnaître, a été la cause des fâcheuses affaires qu’on s’est attiré dans notre pays.

Personne n’ignore qu’Innocent XI traversa à ce sujet et pour cette raison plusieurs desseins du Roi, et en particulier celui de faire élire le cardinal Fürstenberg archevêque et électeur de Cologne, ce qui aurait fort contribué aux affaires du Roi en Allemagne ; mais Dieu permis cette mésintelligence du Roi avec le Pape en cette occasion pour éloigner de ce poste si important un prélat que sa mauvaise vie connue de tout le monde rendait absolument indigne de toute dignité ecclésiastique.

Ce n’a pas été le seul différent que le Roi a eu avec Rome. Il y en eût plusieurs autres.

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