Mémoires du Curé de Versailles – Les abbesses des urbanistes

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre III – Le Pape
Les abbesses des urbanistes, l’archevêché excommunié

Un des plus considérables arriva à l’occasion des urbanistes.

Ces religieuses de l’Ordre de Saint-François ont été ainsi appelées du nom du Pape Urbain qui, adoucissant les premières austérités de l’ordre, approuva des règlements plus mitigés que ce qui jusqu’alors y avait été observés. Il ordonna par la bulle qu’il publia en leur faveur qu’elles éliraient tous les trois ans une abbesse dans chaque monastère. Comme ce Pape leur permit d’avoir des biens à fond et des rentes, plusieurs de ces maisons religieuses acquirent beaucoup de bien et devinrent riches. Ce dernier état de ces couvents porta des religieuses ambitieuses à désirer d’être faites abbesses perpétuelles. Elles trouvèrent bien des gens disposés à favoriser leur orgueil ; il y eut des courtisans, et en particulier M. De Harlay, archevêque de Paris, toujours prêt à chercher des affaires qui pussent être agréables au Roi, qui les entretinrent dans ces détestables désirs ; ils le proposèrent au Roi comme une espèce de droit de sa couronne et une suite naturelle du concordat fait autrefois entre François 1er et Léon X, qui a changé toute la face de la discipline dans l’Église gallicane et que pour ce sujet jusqu’à présent le clergé de France n’a voulu ni reconnaître ni recevoir.

On prétendit donc que, le Roi ayant acquis le droit de nommer aux abbayes d’hommes et de filles par la concession du Pape, il n’y avait pas de raison que ces filles qui avaient dans chaque couvent une abbesse à leur tête fussent exemptes de la loi générale et conservassent la liberté de l’élection. On ne manqua pas d’appuyer ce sentiment de raisons apparentes. On fit surtout valoir qu’il arrivait souvent dans ces monastères des brigues et des cabales qui en troublaient la paix, que pendant un triennal on était occupé à penser au choix de celle qui succéderait à l’abbesse qu’on venait d’élire, et que plusieurs prétendantes à ces premières places se faisaient par toutes sortes de voies des amies qui leur promettaient leur suffrages, ce qui pouvait être cause que souvent la simonie entrait dans ces élections. On ajoutait que des abbesses ainsi élues permettaient tout à des filles à qui elles devaient leur élévation, ce qui avait causé un très grand relâchement dans plusieurs maisons de cet ordre.

Comme on trouve toujours assez de raisons pour soutenir les entreprises qu’on a envie de faire, celles que je viens de rapporter parurent suffisantes ou du moins fort spécieuses à ceux qui engagèrent le Roi dans cette affaire. Il se rendit aux propositions qu’ils lui en firent, il nomma des abbesses perpétuelles dans ces couvents.

Ces filles, se voyant dépouillées dans un instant de leurs privilèges, refusèrent de reconnaître les abbesses qui leur furent ainsi données. On employa toute l’autorité du Roi pour les contraindre d’obéir à ses ordres ; la plupart y résistèrent toujours avec beaucoup de fermeté ; elles ne voulaient pas ouvrir la porte de leurs cloîtres à ses nouvelles abbesses qu’elles déclaraient ne pouvoir et de devoir jamais reconnaître pour leurs légitimes supérieures.

Il fallut en venir à de grandes violences dans plusieurs de ces maisons pour les forcer d’y donner entrée à celles qui avaient été ainsi nommées. On rompit pour cela en quelques endroits la clôture, on brisa les portes des monastères pour vaincre les oppositions de ces filles qui voulaient combattre jusqu’à la mort pour la défense de leurs constitutions. On employait des soldats pour les faire retirer ; ils entraient dans ces maisons consacrées à Dieu à main armée et menaçaient les religieuses de toutes sortes de mauvais traitements, si elles n’obéissaient aveuglément à la volonté du Roi.

Ces institutions de supérieures faisaient des maux infinis dans ces couvents ; elles voulaient se maintenir dans leurs places, les religieuses les méprisaient ouvertement, de sorte que n’y ayant plus de subordination dans ces monastères, il est aisé de juger que tout y était dans un affreux désordre. On exila plusieurs de ces religieuses qu’on éloigna de leurs maisons, mais ces précautions n’empêchèrent pas les troubles qui depuis ce temps-là y ont toujours duré.

Ces filles ainsi traitées qui se voyaient enlever un droit que les papes leur avaient accordé et dont elles avaient joui paisiblement pendant quelques siècles, sans qu’on eût jusqu’alors pensé à les troubler, portèrent leurs plaintes à Rome, ne pouvant avoir de recours qu’au Saint-Siège dans cette occasion, de qui elles avaient reçu cette grâce.

Le Pape, très sensiblement affligé de cette nouvelle entreprise de la cour de France, fit ce qu’il put pour y remédier. Il en écrivit au Roi ; il en fit parler plusieurs fois à Sa Majesté par ses nonces, il déclara nulles et abusives les nominations de ces abbesses, il se plaignit amèrement à quelques évêques et en particulier à l’archevêque de Toulouse de ne s’être pas opposés très fortement à une entreprise si contraire aux saints canons, aux bulles de ses prédécesseurs et à l’équité naturelle. Il reprocha en particulier à l’archevêque de Toulouse non seulement d’avoir consenti à cette dangereuse nouveauté, mais d’avoir été lui-même à la tête des gens armés faire enfoncer les portes d’un monastère pour y introduire par violence une abbesse élue ou nommée contre toutes les règles de l’Église. C’est dans ce bref adressé à cet archevêque, qui était de la maison de Carbon de Montpezat, prélat peu instruit de la science des canons et de la discipline de l’Église, qui n’avait été élevé à cette dignité que par la faveur de son frère qui était archevêque de Sens, que le Pape le menaça très sérieusement d’une prochaine excommunication, s’il ne réparait le mal et le scandale qu’il avait fait dans cette occasion et dans l’affaire de la régale, dans laquelle pour plaire à la Cour il avait agi fortement contre l’évêque de Pamiers, Pavillon, son suffragant.

Le Pape n’avait pas menacé en vain cet archevêque, car après quelques autres monitions il prononça contre lui la sentence d’excommunication. Nos évêques de France s’en plaignirent, déclarèrent qu’elle était nulle, étant entièrement contraire à nos usages et à nos libertés, les évêques ne devant être jugés que dans le royaume par les conciles de la province, et en cas d’appel au Saint-Siège, par des évêques in partibus nommés par le Pape. Ces déclarations n’ébranlèrent pas Innocent XI dans sa résolution ; il tint ferme, sans vouloir rien relâcher de sa première rigueur.

J’ai su que cet archevêque ne laissa pas, avec toutes ces assurances qu’on lui donnait en France de la nullité des censures portées à Rome contre lui, d’être toujours dans une grande frayeur de les avoir encourues ; il s’en fit même absoudre, étant près de mourir. Ce n’est pas à nous d’examiner si, sans avoir réparé ce que le Pape lui avait reproché d’avoir fait contre les libertés de l’Église et les règlements d’un ordre religieux approuvé dans ses constitutions par le Saint-Siège, cette absolution pourra lui avoir servi devant le tribunal de Jésus-Christ. Ce que je sais, c’est que, selon Saint-Grégoire, on doit craindre les censures, quand même elles seraient injustes, à plus forte raison quand rien ne peut convaincre qu’elles ne soient pas justes et qu’elles sont prononcées par une puissance légitime et avec connaissance de cause.

Je ne veux pas cependant, en expliquant en ces termes, m’écarter en rien des sentiments de l’Église gallicane, ayant l’honneur d’être du nombre de ses évêques, qui sommes dans l’obligation de soutenir nos droits et nos libertés fondées sur les anciens canons, mais ce que je prétends dire et ce que je pense en effet est qu’il est très douloureux d’encourir la disgrâce d’un souverain pontife, d’en être menacé de censure, de les voir prononcées contre soi et de mourir dans cet état ; car enfin, quelques sentiments dans lesquels nous puissions et nous devions être dans notre Église, ils ne peuvent nous soustraire à la soumission que nous devons au premier siège et à celui qui le remplit. Heureux ceux qui ne se trouvent ni à leur vie ni à leur mort engagés dans ces mauvaises affaires, qui ne peuvent toujours avoir que de très mauvaise suite ! Malheureux au contraire ceux qui se font un plaisir de les inventer et de porter les princes, par leurs conseils flatteurs, de les entreprendre ! Il aurait été fort à désirer que le Roi n’eût pas trouvé de gens qui lui eussent inspiré ces sortes de prétentions. S’ils eussent eu un véritable et sincère attachement pour leur Prince, tel que la religion nous oblige de l’avoir et que notre ministère nous y engage, ils se seraient bien donné de garde de charger la conscience du Roi d’un nouveau fardeau, en lui conseillant de nommer des abbesses dans ces maisons des urbanistes ; ils auraient au contraire eu le courage, le zèle de le détourner d’une pareille entreprise qui ne lui est pas fort avantageuse pour les intérêts de sa couronne ni pour l’étendue de son pouvoir, mais qui peut être très préjudiciable à sa conscience et à son salut.

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