Mémoires du Curé de Versailles – Un nonce bien gardé

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre III – Le Pape
Un nonce bien gardé

Pendant que ces choses se passaient à Rome, il en arriva une autre à Paris à l’égard du nonce, qui dut beaucoup chagriner le pape.

Car, soit que le Roi eût appris par des avis secrets que ce nonce qui était le Seigneur Ranuzzi eût des ordres de Rome de sortir du royaume, ou qu’on eût le dessein de donner quelque mortification au pape, ou qu’on crût devoir s’en assurer pour mettre à l’abri M. De Lavardin des insultes qu’on pourrait lui faire à Rome, il ordonna au sieur de Saint-Olon, gentilhomme ordinaire, de demeurer auprès de ce prélat, de le garder à vue, de l’accompagner partout et de veiller jour et nuit sur toute sa conduite.

Ce gentilhomme exécuta les ordres de Sa Majesté et se rendit près de ce prélat qui en fut très fâché. Il résolut pour lasser ce garde qui lui était fort à charge de se retirer dans une communauté où il aurait au moins autant de peine de demeurer enfermé qu’il était lui-même gêné d’une compagnie qui lui était si pesante. Il jeta les yeux sur la maison Saint-Lazare ; sans faire connaître son dessein à ce gardien incommode, il prit le prétexte d’aller prendre l’air, et, y étant arrivé, il déclara à M. Jolly, supérieur général de la Congrégation de la Mission, qu’il voulait absolument y rester.

Cela surprit ce vénérable prêtre, qui, étant très sage et fort prudent et d’ailleurs fort estimé du Roi, avait quelque appréhension que cette résolution du nonce ne déplût à Sa Majesté. Il fit d’abord tout ce qu’il put pour engager le nonce à prendre une autre résolution : il ne put y réussir, car il demeura toujours ferme dans celle qu’il avait prise de demeurer dans cette maison. Alors ce général lui dit de ne pas trouver mauvais qu’il en rendît compte au Roi, pour recevoir ensuite ses ordres. Le nonce lui dit de faire ce qu’il jugerait à propos, lui insinuant qu’il ferait plaisir au Pape de lui donner retraite à Saint-Lazare, ce qu’il devait faire d’autant plus volontiers qu’il savait que sa sainteté avait beaucoup d’affection pour la mission.

M. Jolly dépêcha en poste un frère qui porta à Fontainebleau, où le Roi était pour lors, une lettre au ministre d’État dans laquelle il lui rendait compte de ce qui venait d’arriver, lui mandant qu’il n’avait plus engagé M. le nonce de changer de sentiment, mais qu’il lui avait déclaré qu’il allait avertir Sa Majesté pour ensuite exécuter les ordres qu’Elle lui ferait l’honneur de lui donner. Ce ministre en ayant rendu compte au Roi, Sa Majesté fut très contente que M. Le nonce eût prit ce parti et fit écrire à M. Jolly qu’il approuvait la conduite qu’il avait tenue en cette occasion, lui faisant ajouter qu’il était plus content que le nonce demeurât en cette maison que partout ailleurs, par l’estime qu’il faisait de sa prudence. Ainsi ce prélat demeura longtemps en cette maison où le sieur de Saint-Olon avait tout le temps de s’ennuyer et de beaucoup se promener dans son grand enclos.

Cependant le Roi, qui désirait trouver quelque moyen d’accommoder cette affaire et les autres qu’il avait avec le Pape et le disposer à consentir à l’élection de M. De Fürstenberg pour l’archevêché de Cologne, lui envoya le sieur de Chamlay avec des lettres de créance, qui en était chargé d’autres pour le Pape, ayant ordre de lui demander une audience secrète dans laquelle il devait lui faire des propositions de la part du Roi qui aurait pu faire terminer tous ces différents et produire un bon accommodement entre ces deux puissances. Cet envoyé étant arrivé à Rome fit tout ce qu’il put pour obtenir cette audience ; jamais il n’y put réussir. Ainsi, après bien des tentatives qui furent toutes inutiles, il fut contraint de s’en revenir sans avoir rien conclu, tant était grande l’indignation du Pape contre le Roi à l’occasion de tout ce que nous venons de rapporter.

Quelque temps après, M. De Lavardin eut ordre de quitter Rome et de revenir en France. Il fut très aise de se voir délivré d’une si épineuse ambassade ; il ne rapporta de Rome que beaucoup de dettes qu’il avait contractées et une excommunication qui avait été solennellement publiée contre lui. Il mourut peu après son retour. Le nonce reprit aussi le chemin d’Italie, ayant été fait cardinal et archevêque de Bologne, mais il n’eut pas le temps de jouir longtemps de ces deux grandes dignités, car peu après son arrivée en Italie il mourut avec la réputation d’avoir été un très homme de bien et de beaucoup de patience.

On voit bien maintenant par ce que je viens de raconter la raison pour laquelle le Pape garda un grand silence sur ce que le Roi venait de faire en faveur de l’Église et contre les hérétiques. Dans tout autre temps, les papes n’auraient pas manqué de féliciter le Roi d’une si grande entreprise et on aurait mis cette action au nombre de celles qui avaient attiré le plus de gloire à un prince chrétien. D’ailleurs on ajoutait dans le monde que le Pape n’ayant pas été consulté sur cette affaire, il n’avait pas paru y prendre beaucoup de part, parce qu’on n’avait pas eu la confiance de la lui communiquer.

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