Mémoires du Curé de Versailles – Si j’étais en état de donner des conseils au Prince

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre III – Le Pape
Si j’étais en état de donner des conseils au Prince

Si j’étais en état de donner des conseils aux princes, je les porterais toujours à éviter par toutes sortes de moyens et pour toutes sortes de raisons tous démêlés avec la Cour de Rome et avec le Pape. Il est rare qu’on réussisse de pareilles affaires et il est très ordinaire qu’à la fin on y succombe. Comme ils sont à Rome très sages et très réservés, ils ne se font point une affaire de gagner du temps, de différer le plus qu’ils le peuvent la conclusion des affaires sur lesquelles on les presse le plus vivement. Ils tiennent principalement cette conduite à l’égard des Princes à qui tout réussit, qui peuvent leur nuire par leur puissance et qui sont redoutés et de tout le monde par les heureux succès des armes. Quand ils remarquent que les affaires ont changé de face, pour lors ils prennent leur parti et obtiennent ce qu’ils veulent.

Il ne faut pas chercher bien loin des exemples qui servent de preuve à ce que j’avance : les affaires dont je viens de parler le prouvent très évidemment. Car enfin Innocent XII qui aimait beaucoup le Roi et la France, pressé par Sa Majesté d’accorder des bulles aux évêques nommés ou transférés à d’autres sièges, fit paraître la meilleure volonté du monde de donner au Roi toute la satisfaction qu’il pouvait désirer ; à condition néanmoins que ceux qui s’étaient trouvés à l’assemblée de 1682 donneraient leur rétractation de ce qu’ils avaient signé et que le Roi renoncerait à ces prétendus droits d’immunités dans ces quartiers de ses ambassadeurs. On fit ce que le Pape demandait, on se relâcha sur ce qu’on avait si constamment refusé à Innocent XI. Le Pape de son côté fit expédier les bulles pour les évêchés vacants. On fit d’ailleurs un accommodement secret sur l’affaire de la régale, c’est-à-dire qu’on demeura d’accord de part et d’autre qu’on garderait sur cela le silence. Cependant les sentiments de Rome ne changent point sur la régale, quoique le Pape Clément XI qui est aujourd’hui assis sur la chaire de Saint-Pierre ne s’y oppose pas ouvertement ; néanmoins il le fait d’une manière à faire connaître qu’on attend à Rome le temps propre pour donner une décision authentique sur cette affaire. Car afin qu’on ne puisse point dire qu’il y ait un jour prescription en faveur du Roi, le Pape ne manque pas d’adresser des brefs aux évêques élus des provinces qui avaient été exemptes de la régale, dans lesquels il leur recommande très fortement de ne rien faire qui puisse autoriser ce droit de régale dans leur province. Je suis d’autant plus instruit de cette conduite du Pape dans cette affaire que peu de temps après ma nomination à l’évêché d’Agen, j’ai reçu par M. Le nonce Gualterio, qui est à présent cardinal et très attaché aux intérêts de la France, un bref dans lequel est contenu ce que je viens de dire. L’ayant porté à M. De Torcy, ministre d’État pour les affaires étrangères, il le lut et en parut surpris, me disant qu’on était convenu de part et d’autre de ne plus parler de cette affaire.

On pourra connaître un jour plus précisément la fin pour laquelle on tint cette conduite à Rome, avec laquelle il sera toujours de l’intérêt de la France et de nos rois de se maintenir dans une grande paix et une très étroite union, puisqu’enfin Rome est et sera toujours le centre de l’unité de la foi. J’avoue que nos rois étant les défenseurs de nos libertés et les protecteurs de l’Église gallicane, ils doivent en soutenir les droits. Saint-Louis l’a fait avec vigueur ; quand ses successeurs le feront dans l’esprit et de la manière dont l’a fait ce très saint Roi, il n’y aura rien à craindre ; nos droits et nos privilèges seront conservés, sans que la religion et le respect que nous devons toujours avoir pour le Saint-Siège et les successeurs de Saint-Pierre en souffrent jamais aucune atteinte. Il serait pour cela à souhaiter que les évêques ne soufflassent jamais cet esprit de division aux oreilles et aux cœurs des Princes ; ils sont même obligés par leur état et leur profession de procurer et de conserver la paix entre ces deux puissances ; il leur sera toujours honteux de n’y pas travailler, comme il leur sera toujours honorable et glorieux de s’être efficacement employés pour la maintenir et pour éloigner tout ce qui pourrait l’altérer ou la détruire. Quand les évêques ne seront point gens de Cour, mais uniquement attachés à leur devoir et qu’ils aimeront sincèrement leur État et l’Église, ils entreront dans ces sentiments. Plaise à la bonté infinie de Dieu d’en donner toujours de tels à l’Église de France, qui, par sa miséricorde, à la consolation d’en avoir plusieurs qui honorent la sainteté de leur ministère par une vie sainte et irréprochable.

Le Roi, qui avait fait paraître l’amour qu’il a pour la religion par la destruction de l’hérésie de Calvin dans son royaume, qui y avait causé des maux infinis pendant l’espace de 150 ans, fit en cela aussi éclater la grandeur de son courage. Il avait prévu toutes les suites dangereuses que pouvaient avoir la résolution qu’il avait prise de l’abolir entièrement. Il savait qu’une infinité de ses sujets de toute condition se réfugieraient chez les princes protestants et que, n’ayant point d’ennemis plus déclarés que ces hérétiques, ils se joindraient aux troupes de ces princes et prendraient les armes contre lui à la première occasion de la rupture de la paix. Il était persuadé d’ailleurs qu’en quittant leur pays, ils emporteraient avec eux une haine implacable contre lui, qu’ils composeraient mille libelles contre sa réputation, qu’ils le traiteraient de tyran, de persécuteur cruel, de mauvais prince, qu’ils seraient partout des boutefeux de la guerre et amèneraient des princes à se déclarer contre lui. Il ne s’était pas trompé dans ces vues et c’est en cela que ce grand Roi a fait paraître la grandeur de son âme, puisqu’il a préféré l’honneur de la religion à ses propres intérêts.

Je parlais un jour, dans le temps de la guerre que le prince d’Orange, pour lors l’usurpateur du royaume d’Angleterre, faisait au Roi, avec Mme de Maintenon de cette affaire, et après que je lui eus dit tout ce que les Français réfugiés tâchaient de faire contre le Roi, qu’ils étaient un nombre infini dans les troupes des ennemis, que c’étaient leurs meilleurs soldats, d’autant plus braves qu’avec le génie de la nation ils avaient la haine dans le cœur, elle me répondit :
« Le
Roi savait tout cela quand il a chassé leurs ministres de ses états et quand il a détruit cette hérésie. »

Rien n’est guère plus grand dans la vie de ce Prince et donne lieu d’espérer que Dieu, après l’avoir éprouvé par les disgrâces qui lui sont arrivées depuis quelques années et qui lui arrivent encore tous les jours, le comblera de bénédictions et lui donnera de plus heureux succès dans les affaires contre l’espérance de tout le monde et contre les apparences humaines, eu égard à la situation de l’état où se trouve à présent la France. Mais Dieu a ses moments qu’il faut attendre. C’est ce que j’ai souvent dit, pendant que j’étais à la Cour et ce que j’ai souvent écrit depuis que je suis dans mon diocèse à cette illustre dame, ne doutant nullement qu’elle n’en ait ainsi parlé au Roi, étant assuré qu’elle lui fait voir les lettres que j’ai l’honneur de lui écrire.

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