Mémoires du Curé de Versailles – les cinq propositions

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IV – Les jansénistes
Les cinq propositions

Il n’est pas nécessaire que je décrive ici dans le détail l’histoire de tout ce qui s’est passé sur le sujet de cette nouvelle hérésie. Il suffira que j’en marque ce qui peut être nécessaire à la fin que je me suis proposée dans ces mémoires, c’est-à-dire de parler de ce que le Roi, pour le bien de la religion et de l’Église, a fait pour empêcher que cette nouveauté dangereuse ne fit des progrès dans son royaume ou pour la détruire entièrement, autant qu’il lui a été possible.

Dès que les évêques de France s’aperçurent qu’on tâchait de répandre ces erreurs dans le royaume, ils crurent que leurs devoirs et leur conscience les engageaient indispensablement de s’y opposer de toute leur force. Ils agirent pour cela de concert dans les assemblées du clergé qui se tinrent dans ces mêmes temps. Ils s’adressèrent successivement aux souverains pontifes Innocent X et Alexandre VII pour avoir sur ces matières importantes les décisions du Saint-Siège, ou, après avoir obtenu la condamnation des cinq fameuses propositions, avoir une déclaration précise qu’elles avaient été condamnées dans le sens de Jansénius, et pour engager à signer un formulaire dans lequel on exprimait en termes formels qu’on les condamnait dans ce même sens de l’auteur.

Les papes, après de longs et sérieux examens de ce livre et des demandes si justes que les évêques leur avaient faites, accordèrent ce qu’on avait jugé nécessaire pour rétablir la paix dans l’Église et faire rentrer dans leur devoir ceux qui s’en étaient écartés. Le Roi de son côté avait demandé par ses lettres et fait demander par ses ambassadeurs les mêmes choses aux souverains pontifes. Ainsi, Sa Majesté, après que Rome eut prononcé, ce qui devait faire finir toute dispute, se crut dans l’obligation de faire exécuter très exactement leurs constitutions. Lédit qu’elle fit publier partout dans son royaume pour la signature du formulaire fit connaître quelle était sa volonté et qu’on ne s’y opposerait pas impunément. Il ne voulut de sa part donner aucun des bénéfices qui sont à sa nomination qu’après qu’on aurait signé le formulaire. Les évêques le firent signer par tous les ecclésiastiques et les religieux de leurs diocèses.

Les seuls jansénistes contredirent aux ordres des papes et de leur Prince. Pour donner quelque couleur à leur désobéissance, eux, qui avaient dans les premiers temps que cette affaire fut agitée à Rome, reconnus que la doctrine qu’on attaquait était celle de Jansénius, voyant qu’elle avait été condamnée dans les cinq propositions qui sont toute la matière de son Augustinus, ne pouvant sans passer pour hérétiques la soutenir, cherchèrent un faux-fuyant pour se mettre à l’abri des censures l’Église. Ils inventèrent à ce sujet cette fameuse distinction du droit et du fait.

Ils convenaient à la vérité un peu malgré eux que la doctrine des cinq propositions était condamnable et déclaraient la condamner sincèrement ; mais ils ajoutaient qu’elle n’était point celle de Jansénius, que ses ennemis lui avaient injustement attribuée, que le sens dans lequel il avait traité ces questions était entièrement différent de celui qui avait avec justice mérité la condamnation de Rome, que c’était plutôt la doctrine horrible de Calvin que celle de cet évêque d’Ypres qui avait été flétrie par ces différentes constitutions des papes.

Ils firent pour réussir dans leurs projets et pour jeter de la poussière aux yeux de ceux qui n’examinent que superficiellement ces sortes de question l’écrit à trois colonnes, dans lequel on voyait le sens de Jansénius, celui de Calvin et celui de Molina. Ils crurent par cet endroit se garantir de la juste punition que méritait leur désobéissance à l’Église, car ils disaient d’un côté qu’ils condamnaient les cinq propositions et qu’en cela ils étaient près de signer un formulaire qui ne contiendrait que simple condamnation, mais qu’ils ne pouvaient en conscience signer le formulaire dans lequel on reconnaissait avec serment qu’on condamnait ces mêmes propositions dans le sens de Jansénius, puisqu’ils étaient parfaitement convaincus que Jansénius n’avait jamais enseigné ces propositions dans le sens dans lequel elles avaient été condamnées ; qu’en tout cas, que ces mêmes propositions fussent ou ne fussent pas contenues dans le livre de l’évêque d’Ypres, ce n’était qu’une question de fait, sur lequel l’Église ne pouvait obliger les fidèles à une créance intérieure, puisque Jésus-Christ ne lui avait donné sur les faits une infaillibilité ; qu’ainsi elle pouvait se tromper sur ces sortes de questions de fait même dans un concile général ; qu’il s’ensuivait de ce principe qu’ils ne pouvaient signer le formulaire sans un parjure, puisqu’en se soumettant à cette signature ils paraissaient reconnaître que le sens condamné dans les cinq propositions était celui de Jansénius, quoiqu’ils fussent très évidemment convaincus du contraire.

Ces nouvelles disputes partagèrent les esprits, mais ne firent pas changer de résolution au Roi ni aux évêques, si l’on excepte leur nombre, quatre d’entre eux qui se signalèrent en cette occasion et favorisèrent ouvertement le parti et les sentiments des jansénistes. Le Roi continua de faire exécuter sa déclaration et les constitutions des souverains pontifes, les évêques firent très exactement signer le formulaire dans leurs diocèses. Le roi punit sévèrement les opiniâtres et en exila plusieurs ; les évêques firent le procès à ceux qui refusèrent de signer et en privèrent quelques-uns de leurs bénéfices.

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