Mémoires du Curé de Versailles – La révolte de Port-Royal

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IV – Les jansénistes
La révolte de Port-Royal

On en donna une preuve bien éclatante quand il s’y agit de faire signer le formulaire prescrit par Alexandre VII et reçu par les évêques. M. Hardouin de Péréfixe, archevêque de Paris, qui s’était déclaré hautement l’ennemi de cette nouveauté, ayant fait son mandement sur cette signature, donna occasion de faire connaître le véritable esprit de l’hérésie et des hérétiques et celui de ceux qui avaient une entière et parfaite soumission pour les décisions de l’Église. C’est-à-dire qu’après seulement ce mandement on connut dans le diocèse de Paris la différence des véritables enfants de l’Église avec ceux qui étaient des enfants rebelles et révoltés, car ceux-ci refusèrent absolument de signer ce formulaire, les autres au contraire en le signant furent bien aises de donner des preuves de leur parfaite obéissance aux ordres de l’Église et de leurs supérieurs légitimes.

On vit pour lors courir dans Paris et dans toutes les provinces du royaume mille écrits très scandaleux contre la constitution d’Alexandre VII, le mandement de M. l’archevêque de Paris et des autres évêques qui ordonnaient cette signature. Quel autre esprit que celui du prince orgueilleux pouvait-il inspirer cette opiniâtreté à ne pas vouloir se soumettre aux puissances spirituelles établies de Dieu dans son Église ou à exciter toutes sortes de personnes à mépriser leurs ordonnances et à se révolter aussi contre les édits de leur souverain qui, en conséquence des bulles du Pape que Sa Majesté avait sollicitées pour faire cesser ces scandaleuses contestations, et l’acceptation solennelle qu’en avaient faite les prélats de son royaume, avait ordonné cette signature du formulaire.

On peut aisément comprendre que ces écrits du Port-Royal, qui avaient été comme le son du tocsin pour animer plusieurs personnes à se révolter contre le Pape, les évêques et le Roi, furent mieux entendus que des autres par les religieuses du Port-Royal qui se signalèrent, plus que pas un autre, par leur horrible désobéissance. Rien ne fût capable de les ramener à leur devoir, sous le faux prétexte qu’elles prirent de n’avoir pas lu le livre de Jansénius qui avait été condamné à Rome, et l’ignorance où elles disaient être du véritable sens des écrits de cet évêque : elles ne pouvaient en conscience faire un serment par lequel elles condamneraient les cinq propositions dans le sens de cet auteur, comme s’il était nécessaire aux enfants de l’Église qui ont une parfaite soumission à ses décisions d’avoir lu tous les livres des hérétiques pour les condamner avec elle. Je ne sais si ces religieuses auraient eu la même témérité de ne vouloir pas condamner Luther et Calvin sous une raison si méprisable.

Feu M. de Péréfixe, leur archevêque, fit de son côté ce qu’il pût pour faire revenir ces filles à elles-mêmes ; il les fit exhorter à se soumettre par des personnes habiles et vertueuses, et en particulier par feu M. De Chamillard, docteur de Sorbonne et très distingué par sa piété et par sa science, qui ne put réussir à dompter ces esprits révoltés et prévenus en faveur des nouvelles opinions. Il y alla lui-même et se servit de tous les moyens que son zèle et l’autorité pastorale pouvaient lui inspirer pour les engager à cette soumission : prières, menaces, exhortations, censures ecclésiastiques, rien ne put être capable de les fléchir. Tant plus on les pressait de se rendre, tant plus elles se roidissaient contre toute puissance, attachées aux mauvais sentiments qu’on leur avait inspirés.

Cet archevêque fut enfin contraint de rendre compte au Roi de la triste et funeste disposition où il avait trouvé ces religieuses obstinées. C’est de là qu’il conçut contre elles toute l’indignation qu’il pouvait avoir contre des filles si étrangement désobéissantes et contre leur monastère qui était la pépinière des jansénistes, et que Sa Majesté se résolut d’employer son autorité ou pour les engager à se soumettre, ou pour les châtier de leur obstination.

Il leur fit savoir ses volontés. Bien loin de s’y rendre, elles prirent la liberté de lui écrire une longue lettre ou, pour mieux dire, donnèrent leur nom à celle que leurs directeurs avaient composée, qu’ils rendirent ensuite publique dans tout le royaume avec plusieurs écrits qui portaient pour titre : « la défense des religieuses de Port-Royal », dans lesquels on regardait l’obligation qu’on leur imposait de signer le formulaire comme la chose du monde la plus injuste, la plus inouïe et la plus tyrannique qu’on pût s’imaginer.

Le rapport qu’on en fit au Roi ne fit que l’aigrir davantage contre ces filles et leurs directeurs. Il ordonna, voyant qu’on ne pouvait venir à bout autrement, qu’on leur ôtât ces directeurs qui leur inspiraient cet esprit de révolte, et qu’on leur en substituât d’autres qui leur enseignassent quelles devaient être leur soumission à l’Église ; il exila quelques-unes des plus opiniâtres et, entre les autres, les deux mères Arnauld, dont l’une était abbesse, et les fit conduire dans des monastères éloignés pour y apprendre la parfaite obéissance qu’elles devaient rendre à leurs supérieurs. Il leur fit défense de recevoir des novices, et fit sortir toutes les pensionnaires qu’elles avaient avec ordre de n’en plus recevoir. Il commanda que tous ceux qui demeuraient dans le dehors du monastère, dans ces grands bâtiments dont j’ai parlé ci-dessus, se retirassent sans délai, enfin il fit paraître en cette occasion combien cette maison lui déplaisait et fit connaître qu’à la fin il se verrait contraint de la détruire sans ressource.

Toutes ces sages et justes punitions ne firent pas un grand effet sur ces esprits révoltés, et, à l’exception de peu d’entre ces religieuses qui reconnurent humblement leurs fautes, les autres persistèrent dans leur opiniâtreté. On y vit pour lors ce que l’attachement à l’erreur est capable de produire dans un cœur qui a été assez malheureux pour s’en laisser prévenir. Car, soit celles qui étaient sorties de ce monastère, soit celles qui y étaient restées aimèrent beaucoup mieux passer les années entières dans l’excommunication et la privation des sacrements que de prendre le parti de l’obéissance, et plusieurs d’entre elles moururent dans cet état et ces terribles dispositions. Rien ne peut montrer plus évidemment ce que l’esprit d’erreur peut causer de maux dans une communauté de filles, et combien on doit prendre de précautions pour éloigner de leur conduite toutes personnes soupçonnées de donner dans les nouveautés, étant certain que les filles, naturellement curieuses, pleines de vanité et d’amour-propre, très opiniâtres à se soumettre, se laissent facilement séduire et reviennent très difficilement de leur séduction.

Tout ce que le Roi avait ordonné fut exécuté fort exactement et cette maison, qui avait été jusqu’à ce temps-là l’abord de tous les gens du parti, fut tout d’un coup très déserte. On ne laissait pas de les fortifier dans leurs mauvais sentiments. Leurs directeurs, éloignés d’elles de corps, s’en approchaient par leurs écrits qu’on leur faisait tenir par des voies très secrètes. On prétendait même que de temps en temps ils leur rendaient visite sous des habits déguisés. Mais, d’ailleurs, comme il était très facile de jeter des papiers et des écrits par-dessus les murs de cette abbaye, ils pouvaient se servir sans être aperçu de ce moyen, comme en effet ils l’employèrent plusieurs fois, ce qui retenait ces pauvres filles dans leur obstination.

Avant que nous disions ce qui est enfin arrivé à cette abbaye, peut-être ne sera-t-on pas fâché de savoir quelle était la disposition de la Cour à l’occasion de ces contestations sur le jansénisme. Je ne m’arrêterai sur cet article que sur ce que j’en sais sûrement et ce que j’ai principalement connu par moi-même pendant le séjour que j’y ai fait.

Lien vers le fichier PDF : https://lafrancechretienne.files.wordpress.com/2018/03/memoires_du_cure_de_versailles_la_revolte_de_port_royal.pdf

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