Mémoires du Curé de Versailles – Le sieur Racine

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IV – Les jansénistes
Le sieur Racine

Il y avait quelques autres personnes en petit nombre qui donnaient dans ces nouveautés. On y marquait entre les autres le sieur Racine, si connu par les pièces de théâtre dont il a été l’auteur. Il avait été élevé au Port-Royal-des-Champs dont nous venons de parler. Il était au service de quelques-uns de ces fameux directeurs qui lui trouvèrent beaucoup d’esprit et de la disposition à l’étude ; ils l’engagèrent de s’y appliquer : il y apprit les langues grecque et latine avec beaucoup de facilité et devint très habile ; on lui donna une grande teinture de la Sainte Écriture, qu’il étudia avec application, et des ouvrages des Saints Pères et surtout de saint Augustin.

Comme on s’occupait quelquefois au Port-Royal à autre chose qu’à ces études sérieuses de l’Écriture et des Pères et qu’on s’y divertissait quelquefois à faire des vers sur toute sorte de sujets, cela inspirait de l’émulation à ceux qui croyaient avoir le génie de la poésie pour se donner à ce genre d’écrire qui plaît davantage et qui coûte moins, ce que je dis sans vouloir faire injure à messieurs nos poètes. Ainsi vit-on sortir du Port-Royal ou du moins leur furent-ils attribués, le poème de « l’onguent à la brûlure », le poème « l’entreprise des Jacobins sur le Mont Valérien », les satires contre le formulaire et le Pape, contre feu M. De Péréfixe, sans compter ceux qui étaient plus dignes des Prêtres, comme la « vie de Jésus-Christ » en vers de M. Arnauld d’Andilly, la traduction des hymnes de l’Église et d’autres semblables ouvrages.

Le sieur Racine se sentit pour lors réveiller en lui l’esprit poétique. Il fit des vers, il réussit, il fut approuvé.

Ces premiers succès le firent penser à quitter la solitude pour avoir le moyen de faire valoir son talent, de se produire dans le monde, d’y faire fortune et de se faire beaucoup d’amis. Messieurs de Port-Royal furent très affligés de sa résolution, mais ils le furent bien davantage quand ils virent paraître ses premières pièces de théâtre, qui, de l’aveu de tout le monde, sont les plus tendres qu’on ait jamais faites en ce genre d’écrire. Ils étaient fort honteux qu’on sût dans le monde qu’il avait été leur élève et qu’on y dit qu’il avait cultivé son esprit et ses talents à Port-Royal, pour être ensuite en état de venir divertir le public par les pièces les plus galantes qu’on eût jamais entendues. Ils le regardaient comme un excommunié et comme un réprouvé, ils déploraient son sort dans la pensée que sa profession faisait un très grand déshonneur à leur corps et qu’on pouvait croire que, ayant été formé de leurs mains, ils s’appliquaient souvent eux-mêmes à composer d’autres livres de que des ouvrages de piété.

Cependant tout ce que les anciens amis de M. Racine lui dirent ou lui firent représenter ne le toucha pas beaucoup. Pendant plusieurs années, il s’occupa tout entier à composer ses tragédies et quelques comédies et, tant plus on y courait pour les admirer, tant plus Messieurs de Port-Royal en avaient de douleur et de confusion. Cependant, après un temps fort considérable, ce poète, se souvenant peut-être des premières instructions qu’on lui avait données, peut-être lassé de s’appliquer toujours, ou pour mieux dire, de perdre le meilleur temps de sa vie à travailler à des ouvrages si inutiles et si nuisibles et dommageables à la pureté des mœurs, peut-être aussi craignant qu’enfin sa réputation se diminuerait à proportion que le feu de l’âge se dissiperait et ne serait plus en état de continuer à faire toujours des pièces qui fussent également agréables au public, quitta cet emploi et résolut de s’appliquer à des choses plus sérieuses.

Il y avait déjà quelque temps qu’il avait abandonné le théâtre, lorsque Mme de Maintenon, qui était dans le crédit que chacun sait, le fit venir à la Cour. Elle avait toujours aimé les gens d’esprit, en ayant infiniment elle-[même] ; elle avait connu Racine, elle fut bien aise de pouvoir l’entretenir quelquefois : la maison de Saint-Cyr, près Versailles, qu’elle venait d’établir par les immenses libéralités du Roi et dont nous aurons l’occasion de parler dans la suite, lui donna celle d’employer le talent de ce fameux poète à des ouvrages de son métier.

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