Mémoires du Curé de Versailles – La disgrâce de Mme Gramont

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IV – Les jansénistes
La disgrâce de Mme Gramont

Mme la comtesse de Gramont était fort soupçonnée de donner dans ces nouvelles opinions. Elle avait été élevée à Port-Royal, y ayant été mise dès son enfance. Elle était de la noble et ancienne maison d’Hamilton en Écosse ; elle avait infiniment d’esprit et était fort estimée du Roi et de toute la Cour. Mme de Maintenon l’aimait beaucoup et était fort souvent avec elle. Pendant plusieurs années elle avait donné dans le grand monde, où elle était fort goûtée. Elle se convertit plusieurs années avant sa mort et dans les premiers temps que je demeurai à la cour, je la voyais souvent, et quoique j’eusse appris qu’on la soupçonnait d’aimer les jansénistes, elle était assez réservée sur ce chapitre, et je ne l’ai qu’une seule fois entendu s’en expliquer un peu trop clairement.

Ce fut à l’occasion d’une visite M. le cardinal de Noailles avait fait au Port-Royal, dont il avait rendu compte au Roi d’une manière très conforme à la vérité, mais qui n’était pas avantageuse à ces religieuses. Elle crut que ce digne prélat avait en cela suivi par complaisance les sentiments de Sa Majesté qui était depuis fort longtemps prévenue contre ces filles. Elle aurait été bien aise que M. le cardinal eût pris parti et se fut déclaré hautement en leur faveur pour, disait-elle, faire connaître au Roi leur innocence et travailler à lui ôter les fâcheux préjugés qu’on lui avait donnés contre cette abbaye. Je suis persuadé qu’elle me parlait ainsi plutôt par compassion de l’état où elle voyait ces religieuses que pour l’attachement aux sentiments et aux opinions nouvelles qu’on leur reprochait de suivre. En effet, je l’ai vue, au contraire, suivre des maximes entièrement opposées à ce qu’on appelle [celle de] Messieurs de Port-Royal : elle se confessait fort souvent, elle s’approchait aussi très fréquemment de la Sainte table ; elle désirait passionnément d’avoir plus de temps à elle pour ne s’occuper qu’à son salut.

Elle était fort dégoûtée de la vie de la Cour et aurait bien désiré que M. le comte de Gramont, son époux, qui était fort âgé, s’en fût retiré ou n’eût pas chez-lui été l’abord de tout le monde, ou bien lui eût laissé la liberté de ne pas se trouver dans ces compagnies où on ne gagne rien et où souvent on perd y beaucoup. Quand elle pouvait se dérober à cette vie tumultueuse, elle le faisait avec plaisir et allait passer quelques jours dans quelque communauté de religieuses à Paris. Elle conservait cependant toujours dans son cœur une grande amitié pour celles du Port-Royal ; comme elle y avait été élevée, elle avait pris chez elle ce penchant pour leur maison. Lorsqu’elle y demeurait, elle n’était capable de bien connaître le fond des questions dont il s’agissait. La vie dissipée de la Cour lui avait encore moins donner le loisir de les approfondir, mais comme on faisait dans ce monastère une profession d’une fort grande régularité extérieur, que la vie de ces filles était fort austère, elle en avait été touchée et conservait dans son cœur les premières impressions qu’elle avait eues de leurs exemples. Ainsi, lorsqu’elle le pouvait sans que cela parût, elle y allait s’enfermer un jour ou deux et en revenait toujours fort édifiée. Je suis persuadé que ces filles évitaient avec soin de lui parler de tout ce qui pouvait regarder le jansénisme.

Enfin, ayant pris sur elle d’y aller passer une octave de la Fête-Dieu, elle ne peut pas cacher sa retraite, on le sut, on en parla au Roi, et Sa Majesté à son retour lui fit paraître le mécontentement qu’il en avait en lui parlant moins qu’il n’avait de coutume, où le faisant d’une manière à lui faire entrevoir qu’il avait quelque chagrin contre elle.

Sa Majesté était déjà pour lors depuis quelques années dans l’usage d’aller de temps en temps passer quelques jours dans le château de Marly, où personne ne pouvait aller sans y être nommé ou sans y être absolument nécessaire. Le Roi avait chargé Mme de Maintenon de nommer un certain nombre de dames pour ces petits voyages. Il n’y en avait aucune à la Cour qui ne recherchât avec empressement d’être de ce nombre ; elles regardaient ce choix comme une marque certaine de leur crédit ou de leur faveur. Il y en avait entre elles quelques-unes qui étaient de toutes ces parties et la comtesse de Gramont était toujours, parce que le Roi l’estimait beaucoup et aimait son esprit qui était fort agréable et qui éclatait principalement dans la conversation. Quand le Roi eut appris ce qu’elle venait de faire, c’est-à-dire son séjour de huit jours à Port-Royal, il voulut lui faire sentir la peine qu’il en avait et la mortifier d’une manière qui lui fût sensible. Il défendit à Mme de Maintenon de la mettre sur le rôle des dames qui devaient aller à Marly. La comtesse ne fut pas fort longtemps sans s’apercevoir du froid du Roi à son égard. Après plus d’un mois ou six semaines que cela dura, elle s’en expliqua avec Mme de Maintenon :
« J’ai beau, lui dit-elle, Madame, m’examiner, je ne puis comprendre ce que j’ai pu faire au
Roi pour lui avoir donné occasion de me traiter avec froideur et indifférence.
Est-il possible, Comtesse, lui répondit cette dame, que vous qui avez tant d’esprit ne puissiez pas juger de la cause du refroidissement du Roi à votre égard ? Pouvez-vous ignorer combien le monastère de Port-Royal lui déplaît, et vous savez aussi les raisons de son éloignement pour cette maison de religieuses. Cependant vous y allez et vous demeurez des huit jours entiers ? Que voulez-vous que le Roi pense de vous à ce sujet ? Croyez-moi, expliquez-vous à Sa Majesté et je suis persuadée qu’il vous recevra à son ordinaire et vous dira lui-même les sujets de chagrin qu’il a contre vous. »

La comtesse s’excusa le mieux qu’elle put de ce qu’elle avait fait, remercia Mme de Maintenon du conseil qu’elle lui avait donné et peu de temps après elle parla au Roi, lui exposa sa peine, le supplia de lui dire la raison de son changement à son égard.
« Quoi ! Vous, Madame, lui dit le
Roi, qui savez mieux que personne mes intentions sur Port-Royal, qui ne pouvez douter combien je hais ce monastère au sujet du jansénisme, cependant, vous que j’ai toujours beaucoup estimée, vous y allez, vous y demeurez, vous y faites des retraites ? Je veux bien cependant oublier ce qui s’est passé, mais observez-vous mieux à l’avenir. »

Elle en fut quitte pour cette correction et depuis ce temps-là le Roi la traita toujours à sa manière accoutumée et cette comtesse n’eut plus ensuite l’envie de retourner dans cette abbaye.

Je trouvais encore à la Cour un certain homme élevé à Port-Royal qui se nommait Beaurepaire et qui dans le temps qu’il demeurait en ce monastère était appelé Saint-Hilaire. Il avait trouvé le moyen de se bien mettre dans l’esprit de M. Le marquis de Louvois, secrétaire et ministre d’État, qui lui avait donné des emplois où il avait amassé beaucoup de biens. Il s’était trouvé autrefois dans plusieurs affaires qui regardaient Port-Royal et qui avait rendu son nom célèbre dans le parti, et dans mille histoires qu’on en avait fait. Mais je crois qu’il oublia presque entièrement ce qu’il y avait appris pour se donner tout entier aux affaires dont il était chargé ; je sais bien du moins qu’il avait la prudence de ne point parler et de ne point donner lieu de croire qu’il lui restât rien de l’esprit et de la conduite de ces messieurs. Il demeura toujours assez tranquille à la Cour dont il ne sortit qu’après la mort de ce ministre.

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