Mémoires du Curé de Versailles – Succès du « Moyen Court »

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VII – Les Quiétistes
Succès du « Moyen Court »

Comme cette dame y rendait le chemin de la plus haute perfection et de la contemplation la plus sublime le plus aisé et le plus facile du monde, il n’est pas croyable combien de gens, sans s’apercevoir de l’illusion, donnèrent dans ces opinions erronées. On leur ôtait la pratique d’une infinité d’exercices usités parmi les personnes spirituelles pour les détacher d’elles-mêmes et les porter à la mortification intérieure de leurs passions et à la mortification extérieure de leurs sens ; on réduisait toute la spiritualité à un simple acte de la vue de Dieu en soi-même, en une indifférence parfaite sur toutes choses, sur la vertu même, et sur son propre salut et dans un abandon général à la volonté de Dieu à l’égard même de la réprobation ou de la félicité éternelles. Il ne fallait plus, selon ces principes, s’occuper à la méditation des grandes vérités de l’Évangile ou des mystères de la vie et de la mort de Jésus-Christ ; il ne fallait pas même s’appliquer à la considération de sa sacrée humanité, qui, selon ses faux mystiques, ne pouvait être l’objet de la pure contemplation ; il fallait rejeter tout autre objet que celui de l’être divin, qu’on devait même envisager si simplement en lui seul qu’on ne pensât pas même dans le détail à ses perfections adorables.

On voit bien que, sur ces principes, on retranchait toutes les pratiques extérieures, les prières vocales, et même celles d’obligation comme est la récitation du bréviaire aux ecclésiastiques, qui en étaient dispensés par les règles de la nouvelle spiritualité. Rien n’était plus commode à toute sorte de personnes, puisqu’on leur retranchait tout ce qui fait le plus de peine dans les exercices de la piété et qu’on les élevait tout d’un coup à une perfection très éminente. Les pécheurs même qui pensaient sérieusement à se convertir étaient invités, dès le commencement de leur conversion, à cette vie sublime ; on les introduisait d’un plein vol dans la chambre de l’Époux, avant même qu’ils eussent travaillé à apaiser sa juste colère par l’abondance de leurs larmes et par les pénibles travaux de la pénitence. Aussi ces voies de roses et de lis si douces à la nature, si faciles à pratiquer, si éloignées de toutes sortes d’austérités et de peines, furent du goût de bien des gens, et en peu de temps on vit de tous côtés des disciples de la nouvelle théologie mystique et des partisans des ouvrages et des sentiments de Mme Guyon.

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Mémoires du Curé de Versailles – Le Père La Combe

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VII – Les Quiétistes
Le Père La Combe

Ce père avait de la réputation pour sa capacité ; il passait aussi pour très vertueux. Cette jeune dame s’attacha à sa direction et ensuite, ce qui lui fut infiniment funeste, à sa personne. Il y a de l’apparence que ce prêtre avait déjà des sentiments outrés sur la théologie mystique et qu’il en portait trop loin les principes, et dont il en tirait de très mauvaises conséquences. Il conseilla à sa pénitente de s’appliquer à la lecture de ces livres mystiques, et je crois que ce fut l’une des sources de son malheur. Comme elle avait tout l’esprit du monde, ce genre d’écrire et de penser lui plut infiniment. Elle raffinait elle-même beaucoup sur ces ouvrages et sur les expressions de ces auteurs ; elle ne se regardait plus comme disciple de ces théologiens, elle crut en [savoir] au moins autant qu’eux et prit le parti et la résolution de s’en faire au moins la compagne et même de porter le plus de monde qu’elle pourrait à cette sorte de spiritualité sublime, dont très peu sont capables, je dis même de celle qui est la plus approuvée et qui a été pratiquée par les plus grands saints.

Le temps que le Père La Combe devait demeurer à Montargis étant près d’expirer, elle prit la résolution de le suivre où il serait envoyé par ses supérieurs. Elle se défit pour ce sujet de l’administration de ses biens, en laissa la jouissance à deux de ses enfants ; elle résolut de mener avec elle une seule fille qu’elle avait, qui était encore très jeune, et se réserva pour elle une pension, 2000 livres ou peu davantage, d’un très gros bien qu’elle possédait.

Pour empêcher qu’on ne crût que l’attachement qu’elle avait pour le Père La Combe fût la seule cause de la résolution qu’elle avait prise, elle alla, pendant quelque temps, demeurer à Paris, chez les Nouvelles Catholiques, qui avaient aussi des maisons dans le diocèse de Genève, où le père La Combe avait reçu ordre de se rendre. Elle fit comprendre aux demoiselles qui conduisaient cette maison que Dieu lui avait inspiré un ardent désir de travailler comme elles faisaient à la conversion des hérétiques de son sexe et qu’elle sacrifierait pour une si bonne fin le bien qui lui restait, son temps, ses soins, sa santé et sa vie. Elle proposa même adroitement l’envie qu’elle sentait sous ce spécieux prétexte d’aller dans le pays de Genève pour y combattre l’erreur dans les endroits où elle avait pris naissance et y avait fait des maux infinis. Son bel esprit, la vertu dont elle faisait profession, ce zèle apparent de travailler à la sanctification des âmes déterminèrent ces bonnes filles à consentir à ce qu’elle désirait, ne sachant rien de ces liaisons si étroites qu’elle avait avec ce barnabite et ne pouvant connaître quelle était la raison la plus forte qui l’engageait à entreprendre ce voyage et s’éloigner de sa famille et de son pays.

Elle partit donc de Paris avec son Père et alla demeurer dans la maison des Nouvelles Catholiques, dans le Chablais. Elle y acquit d’abord beaucoup de réputation ; elle avait le talent de se faire estimer par ses manières adroites, spirituelles et très insinuantes. Elle commença à y répandre sa doctrine et ses sentiments ; elle trouva le moyen d’avoir l’entrée dans quelques maisons de religieuses, et, parmi ces filles, elle en rencontra de propres à ses desseins ; elle ne manqua pas de leur insinuer ses opinions sur la vie mystique et engagea quelques-unes d’entre elles, portées par un esprit de curiosité ou de légèreté si ordinaire aux personnes de leur sexe. Elle eut aussi l’adresse de faire connaissance avec les Pères Carmes déchaussés de ce diocèse ; elle en fut estimée et, comme ces vertueux religieux travaillent beaucoup à la vie intérieure, ils y laissèrent d’autant plus facilement surprendre qu’ils ne purent s’apercevoir que sa doctrine s’écartait de celle de leur vénérable fondatrice et du bienheureux Jean de la Croix. Peut-être aussi qu’elle avait le soin, comme je n’en doute pas, de ne leur parler que le langage de ces saintes âmes dont elle avait lu souvent les ouvrages.

Monseigneur Jean d’Arenthon était pour lors évêque de Genève ; il était un des plus grands prélats de son temps, zélé, très vigilant, très docte, fort appliqué à tous les devoirs de la vie épiscopale, et, pour renfermer en un seul mot tous les éloges qu’il mérite, il était le très digne successeur de l’incomparable Saint-François-de-Sales. Ce vertueux prélat s’aperçut de ce qui se passait et, par sa vigilance ayant approfondi tout ce qu’on tenait fort secret, il donna de sages avis au Père La Combe et à Mme Guyon et conseilla à celle-ci de s’en retourner à Paris et d’être plus circonspecte dans sa conduite et dans ses sentiments sur des matières très abstraites d’oraison sur lesquelles on devait avoir des précautions infinies. Ce vénérable évêque ne laissa pas que de lui donner un bon témoignage sur sa vie et ses mœurs, et d’en écrire ensuite assez avantageusement lorsqu’on le pria de dire ce qu’il avait remarqué en cette dame.

Elle devait profiter des conseils que M. d’Arenthon lui avait donnés et revenir à Paris pour y demeurer cachée. Au lieu de les suivre, elle résolut d’aller en Italie, où les supérieurs du Père La Combe l’obligèrent de se rendre, et ils demeurèrent tous deux à Verceil, qui était le lieu de la résidence de ce Père. Ce fut là qu’il composa en latin son analyse sur la théologie mystique, qui fut quelques années après condamnée à Rome et à Paris, comme nous le verrons bientôt. C’est dans cette ville que Mme Guyon avoue, dans sa propre vie qu’elle a écrite et que j’ai lue, qu’ayant une grande compassion de l’état intérieur du Père La Combe, qui avait encore de certains attachements très difficiles à rompre qui regardaient la vertu (car dans ses principes il fallait être très indifférent sur cela même), elle fit le sacrifice de sa beauté en sa faveur. Il ne s’agissait pas de la beauté du visage, mais de celle de l’âme, dont elle ne prétendit faire qu’une perte apparente, conservant toujours devant Dieu la pureté de cœur lorsqu’elle avait un commerce déréglé avec son directeur. C’est ce qu’elle-même a expliqué dans son livre des cantiques, exposant ses paroles de l’époux : « Je me suis dépouillé de mes habits, comment les pourrais-je reprendre ! ».

Ce commerce ne fut pas si secret qu’on n’en aperçut quelque chose ; on en donna même avis à M. le duc de Savoie, qui fut sur le point de donner ses ordres pour les arrêter. Apparemment qu’on les avertit de la résolution de ce prince ; ils se dérobèrent à sa vigilance, se retirèrent du Piémont, revinrent en France, croyant y devoir être plus en sûreté. Mme Guyon passa à Grenoble, y fit quelque séjour, pendant lequel elle se glissa dans quelques communautés de filles, qu’elle infecta de ses erreurs : M. le cardinal Le Camus en eut connaissance et remédia très secrètement au mal qu’elle avait fait et la détermina quitter son diocèse. Elle vint à Lyon, où elle fit imprimer son Moyen Court et son explication du Cantique des Cantiques avec l’approbation de quelques docteurs. Elle ne mit pas son nom à ces deux ouvrages, mais personne n’ignorait qu’ils ne fussent de sa composition ; elle en distribua un grand nombre d’exemplaires ; les libraires de leur côté en vendirent encore davantage, de sorte qu’ils furent en peu de temps répandus dans toute la France.

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Mémoires du Curé de Versailles – Madame Guyon

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VII – Les Quiétistes
Madame Guyon

Il n’est pas nécessaire de parler ici dans le détail de tous ces livres qui donnèrent occasion assez abus et à ces égarements ; traitons ici plutôt ces sortes d’affaires historiquement. Mais il est à propos de faire le récit d’une aventure assez singulière et qui a fait le plus de bruit dans le monde, et particulièrement à la Cour. Comme j’ai été le témoin de tout ce qui s’y est passé, j’en puis parler plus certainement que bien d’autres qui ne l’ont su que par ouï-dire et sur la foi d’autrui.

Deux personnes se sont distinguées entre les quiétistes de notre temps, nom qui a été donné à ceux qui s’étaient engagés dans cette secte : le Père La Combe, barnabite, et Mme Guyon, veuve dont les aventures ont été connues de bien des gens. Cette dame était de Montargis, jolie ville du Gâtinais ; elle s’y maria avec M. Guyon, conseiller au Parlement de Paris, et qui, comme elle, avait beaucoup de bien. Elle ne fut pas longues années mariée ; son mari mourut et la laissa libre. Elle avait infiniment d’esprit, était parfaitement bien faite de sa personne et avait un grand penchant à la vertu, à la piété et à l’exercice des bonnes œuvres, et principalement envers les pauvres. Elle s’était appliquée, dès le temps de sa première jeunesse et ensuite pendant son mariage, à la dévotion. Devenue veuve, elle s’y donna tout entière et était l’exemple de Montargis et de tous les environs.

Lorsque je demeurais au séminaire de Sens, y enseignant la théologie, j’eus occasion de faire un voyage en cette ville, où je fis connaissance avec le frère de cette dame, qui en était Procureur du Roi et qui vivait d’une manière très exemplaire. J’appris par le témoignage de tous les plus honnêtes gens de Montargis combien la vertu de Mme Guyon et sa personne y étaient respectées. Tout le monde en général et en particulier en disait mille biens, et l’on ne pouvait se lasser de lui donner des louanges. Elle était pour lors sous la conduite du Père Archange ou Enguerrand, récollet, homme d’un rare mérite, de beaucoup de talent pour la prédication, très savant et encore plus vertueux, dont nous aurons occasion de parler dans la suite de ces mémoires. Comme elle était très bien conduite par un religieux si éclairé, elle fit sous sa direction de grands progrès dans la vertu. Par malheur pour elle, il fut ailleurs par l’obéissance ; cette dame se mit alors entre les mains de son curé, qui était chanoine régulier de Sainte-Geneviève. Comme elle ne remarqua pas en lui le même esprit intérieur du père Enguerrand, elle le quitta à l’arrivée du Père La Combe, qui fut envoyé malheureusement pour lui et pour elle dans la maison ou collège que les Pères barnabites ont à Montargis.

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Mémoires du Curé de Versailles – Le prêtre Molinos

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VII – Les Quiétistes

Le prêtre Molinos

Un prêtre espagnol nommé Molinos attira à lui une infinité de disciples de tous états, de tous sexes et de toute condition. Sa manière de vie, qui paraissait extérieurement très mortifiée, le détachement apparent de toutes créatures, des honneurs, des biens, des plaisirs, son air modeste et composé, sa vie retirée, ses paroles qui semblaient pleines d’onction le firent admirer et suivre dans la capitale du monde chrétien. Déjà sa réputation s’était répandue partout, et il était consulté de près et de loin par les personnes les plus éclairées ou celles qui se croyaient appelées de Dieu dans les exercices d’une vie plus intérieure. On recevait ses réponses comme des oracles, et l’on ne pouvait pas croire qu’un si rare homme fût trompé par le démon et lui servit pour tromper les âmes.

Mais Dieu, qui veille toujours à la conservation de ses élus, fît enfin découvrir le venin qu’il répandait et qu’il avait toujours caché avec une adresse merveilleuse, car il recommandait un secret inviolable aux âmes qu’il avait initiées à ces mystères d’iniquité et, pendant qu’il ne parlait aux autres que de perfection, de sainteté, de mortifications, de détachement universel de toutes choses, des voies de Dieu dans l’oraison et de la contemplation la plus sublime, il s’expliquait aux autres d’une manière bien différente. Il leur enseignait des abominables principes et souvent même, avec des femmes qu’il avait séduites, il commettait des abominations dont on ne peut parler avec pudeur.

M. le cardinal d’Estrées étant pour lors à Rome pour les affaires du Roi et du Royaume eut connaissance de cet affreux dérèglement capable de produire des maux infinis. Il en parla à Innocent XI, à qui le Roi en avait aussi écrit sur les mémoires, qu’il en avait reçus. Ce saint Pape, qui jusqu’alors sur le rapport de plusieurs personnes illustres par leur rang et leur piété avait eu beaucoup d’estime pour ce prêtre, eut de la peine à croire ce qu’on lui en dit de mal. Cependant il promit de s’en faire exactement informer et d’y apporter de prompts remèdes, en cas que les crimes dont on accusait cet imposteur se trouvassent véritables. Le temps de ces enquêtes et informations dura assez longtemps, car à Rome on est dans l’usage de ne pas se presser beaucoup dans la décision des affaires et principalement lorsqu’elles sont importantes, et en cela ils en usent avec beaucoup de sagesse.

On ne fut que trop clairement convaincu de la vérité des faits qu’on avait avancés tant sur la mauvaise et pernicieuse doctrine de Molinos que sur sa conduite personnelle et sur celle qu’il tenait à l’égard de ses disciples, et principalement avec ses pénitentes ou ses dévotes ; on ne put donc se dispenser de l’arrêter et de le faire enfermer à l’Inquisition. On instruisit son procès : outre son livre de la Guide spirituelle, qu’on fit examiner par les qualificateurs du Saint-Office, on eut plusieurs dépositions qui regardaient les principes qu’il enseignait et qui étaient horribles ; on entendit aussi grand nombre de témoins sur ce qui regardait ses actions, et l’on trouva de quoi le condamner à des peines très grave. On ne procéda qu’avec beaucoup de lenteur à son procès ; peut-être le nombre et le rang de ceux qui tâchaient de le tirer de ce mauvais pas étaient la cause de ces longs délais.

Le cardinal d’Estrées, d’un autre côté, employait toute sa vivacité à presser sa condamnation. Il informait le Roi de tout ce qui se passait. Enfin, comme on remettait de jour en jour le jugement de cette affaire, le Roi écrivit à ce cardinal pour représenter au Pape que tous les gens de bien étaient scandalisés de ces délais, qu’il était extraordinaire qu’à Rome, où l’on doit avoir plus de zèle qu’ailleurs pour s’opposer aux nouvelles doctrines, on eut été si longtemps à être informé de l’abomination de celles du prêtre Molinos et qu’on ne l’était pas moins des longueurs qu’on apportait à la finir, qu’il fallait que le Pape se déterminât promptement à prendre son parti, ou qu’il verrait ce qu’il lui conviendrait de faire dans une occasion où la religion était si fort intéressée. Le cardinal s’acquitta très exactement des ordres qu’il avait reçus. On vit bien qu’on ne pouvait plus reculer, on se hâta de finir les procédures et, pour abréger en peu de mots cette histoire, Molinos, atteint est convaincu d’une doctrine et d’une vie très abominables, fut condamné à une prison perpétuelle, ayant préalablement abjuré en pleine église ses erreurs. Il fit cette abjuration ; on assure qu’il y parut d’un air ferme et intrépide, après quoi il fut conduit en prison où, après plusieurs années, il a enfin fini ses jours.

Il y a quelque apparence qu’il avait des commerces de lettres avec quelques personnes de France. Son livre n’y était pas inconnu à plusieurs ; ses principes l’étaient encore moins. On était averti qu’il courait dans le monde quelques livres de mystique ou dont on a usé ou qui, n’étant pas bons et conformes aux sentiments de l’Église, produisaient de forts mauvais effets dans les âmes des simples qui n’avaient pas assez de pénétration et de lumière pour se garantir contre les erreurs et illusions. Les évêques s’en étant aperçus dans leur diocèse y apportèrent les remèdes convenables, mais ils ne suffirent pas pour arrêter le progrès du mal, qui était devenu considérable par le nombre des personnes abusées et par la facilité que ces auteurs mystiques prétendaient y avoir d’élever les âmes sans beaucoup d’efforts et de peine à la contemplation la plus simple et la plus élevée.

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Mémoires du Curé de Versailles – La théologie mystique

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VII – Les Quiétistes
La théologie mystique

On ne peut douter qu’il n’y ait une véritable théologie mystique, très bonne en soi, connue des saints, examinée par les plus habiles maîtres du monde, enseignée par les Pères, approuvée de l’Église et qui nous a été transmise par la tradition. Dieu, dans tous les siècles, a inspiré à quelques-uns de s’y appliquer, de s’en servir et de faire connaître par la sainteté de leur vie que les principes sur lesquels ils formaient leur spiritualité étaient solides et entièrement conformes à la doctrine de Jésus-Christ.

Il n’est pas moins certain aussi qu’il ne convient pas à tout le monde de s’attacher à la lecture de ces sortes de livres, qui peuvent être utiles à peu de personnes et très préjudiciables à plusieurs, comme l’expérience ne l’a fait que trop connaître. Ainsi, lorsqu’on se sent porté à en écrire, il faut être d’une circonspection infinie pour ne pas donner lieu, par des termes ambigus ou trop obscurs, de faire tomber des âmes simples dans des erreurs grossières. Il est même de la prudence chrétienne d’écrire très rarement de ces sortes de matières et se contenter, comme le disait Saint-Bernard, de sentir en soi les onctions de l’Esprit saint, sans vouloir trop approfondir les secrets de Dieu et ses admirables voies dans les âmes.

Il est vrai qu’il est à propos que les directeurs, et principalement ceux qui sont destinés à conduire des personnes spirituelles, doivent avoir la connaissance de cette divine théologie, pour être en état d’éprouver les esprits, s’ils sont de Dieu ou s’ils sont du démon, car, sans cette connaissance, il est à craindre ou qu’on ne fasse sortir une âme de l’état où Dieu l’a appelée ou qu’on ne la retienne dans de grands égarements qui ont souvent des suites très funestes. Il est aussi très constant qu’il y a une fausse théologie mystique, qui n’a pu être enseignée que par le Père du Mensonge qui, selon l’expression de saint Jean Chrysostome, contrefait autant qu’il lui est possible toutes les œuvres de Dieu, pour précipiter avec lui dans une perte commune ceux qui, pour le croire, donnent dans ses illusions et s’écartent de la voie droite, simple et unique de la vérité. Dans tous les temps, il y a eu dans l’Église de faux et de vrais gnostiques ou mystiques. Dès les premiers siècles, les uns et les autres ont fait paraître ce que pouvait être l’esprit de Dieu et l’esprit de malice dans les âmes.

Il n’est pas nécessaire de justifier ce que nous avançons, il ne faut être que médiocrement versé dans l’histoire ecclésiastique et dans la lecture des Pères pour en être entièrement convaincu. De là nous tirons cette conséquence que, comme il y aurait de l’ignorance, de la méchanceté, de la témérité de condamner toute sorte de théologie mystique, il y aurait aussi de la légèreté, de la surprise, de la grossièreté à donner dans les opinions des faux mystiques, dont les erreurs ont été si souvent et si solennellement condamnées dans tous les temps par la sainte Église.

Il faut avouer que, depuis près de deux siècles, Dieu a par sa miséricorde suscité de grands saints qui, par le zèle qu’il leur avait inspiré, ont travaillé à renouveler cet esprit intérieur à quoi il semble qu’on ne s’appliquait pas comme on le devait. Les bienheureux Jean de la Croix Avila, Sainte Thérèse, Saint Pierre d’Alcantara en Espagne, Saint Philippe de Néri, saint Ignace, saint François de Borgia en Italie, saint François de Sales, le cardinal de Bérulle, MM. Vincent et Ollier ont été les dignes instruments dont Dieu s’est servi pour porter les âmes à cette vie intérieure si conforme à l’esprit de l’Évangile et aux exemples que Jésus-Christ nous a donnés ; mais, dans le même temps que Dieu a procuré sa gloire et la perfection des âmes par une voie si sainte, il a permis au démon de se transfigurer en ange de lumière pour surprendre plusieurs personnes qui ont très funestement donné dans de furieux égarements. Les illuminés d’Espagne et ceux qui parurent en France il y a près de soixante et dix ans en sont des preuves bien sensibles, mais rien ne le fait voir plus évidemment que ce qui est arrivé de notre temps à Rome même, le centre de la religion, et dans la France.

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Mémoires du Curé de Versailles – Une malencontreuse partie de cartes ou l’évêché perdu

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
Une malencontreuse partie de cartes ou l’évêché perdu

Monseigneur l’archevêque de Reims qui, comme je l’ai remarqué ci-dessus, favorisait en tout ce qu’il pouvait le parti des jansénistes et chagrinait dans toutes les occasions qui se présentaient les jésuites par l’aversion déraisonnable qu’il avait conçue contre eux, était ravi d’en trouver de les mortifier. On lui rendait aussi la pareille ; de temps en temps on faisait courir des écrits contre lui. Un de ceux qui le mortifia le plus était intitulé « les Maroliques » : il y avait de certains faits et historiettes qui faisaient connaître le genre du personnage et faisaient de lui un portrait assez au naturel et qui lui déplaisait extrêmement. Il cherchait de son côté le moyen de s’en venger. Les jésuites du collège de Reims avaient fait soutenir une thèse dans laquelle il y avait des propositions propres à leur école. Le prélat résolut de les censurer, il le fit d’une manière humiliante pour ces Pères ; ceux-ci ne demeurèrent pas sans réplique. L’archevêque en porta sa plainte au Parlement de Paris. Il croyait que cet écrit serait traité de la même manière que l’avait été le « Problème » composé contre M. le cardinal de Noailles. Il fut trompé dans son espérance : M. de Harlay, premier président, ordonna que les jésuites feraient une espèce de satisfaction, mais elle était conçue en de certains termes qui donnaient gain de cause aux jésuites et piquaient au vif le prélat.

Le Père de La Chaise voulut reconnaître le plaisir que le premier président avait fait à sa Compagnie. Ce magistrat lui avait fort recommandé de Rodelet, parent de sa première femme, pour lequel il avait beaucoup de considération. L’évêché de Poitiers étant venu à vaquer, le père confesseur proposa au Roi pour remplir cette place l’abbé dont il est question ; le Roi le nomma sur la proposition du Père de La Chaise. Mais l’archevêque de Reims, pour faire de la peine aux jésuites et au premier président desquels il n’était pas content, parla fortement au Roi contre cet abbé, dit que c’était un mauvais sujet, et si attaché au jeu que, sans avoir égard à la sainteté du temps ni même aux bienséances, il avait passé toute la nuit du Jeudi au Vendredi saint à jouer aux cartes avec le sieur Bégon, commis de M. de Pontchartrain. Le Roi, qui depuis quelques années est fort attentif à ne donner ces premières places de l’Église qu’à ceux qui en sont dignes par leur capacité et par leur vertu, ne répondit rien sur l’heure, prit quelques jours pour se faire informer du fait, et ensuite raya le nom de cet abbé de la feuille des bénéfices, desquels on n’avait pas encore expédié les brevets.

On ne peut dire combien cet exemple fit de bruit à la Cour, dans Paris et dans toute la France. Il étonna d’autant plus qu’il était plus rare et fit faire de sérieuses réflexions à ceux qui prétendaient à ces dignités pour les engager à se conduire d’une manière irréprochable et qui ne put point leur attirer une semblable disgrâce. Cet abbé, si ignominieusement exclu de l’épiscopat, en conçut tout le chagrin qu’on peut s’imaginer ; voyant sa réputation si horriblement flétrie, il alla se confiner dans une Chartreuse pour se dérober à la vue du monde, non pas dans le dessein de s’y faire religieux, mais pour ne point paraître ; après quelque temps d’une retraite qui aurait pu lui être utile, il se retira dans l’abbaye de Sainte-Croix près d’Évreux et ensuite retourna à Vannes, sa patrie, où il avait un bénéfice considérable dans la cathédrale. Il conservait toujours dans son cœur la douleur de la disgrâce qui lui était arrivée. Une occasion se présenta d’en témoigner son chagrin.

Le Roi, pressé de tout côté par la guerre que les alliés, ses ennemis, lui faisaient à outrance, ne pouvait fournir aux immenses dépenses qu’il lui fallait faire sans trouver de nouveaux moyens d’avoir de l’argent. On s’en était servi d’un qui fut à la fin très préjudiciable à l’État et aux particuliers, qui était des billets de monnaie qu’on était obligé de recevoir dans le commerce. Le prodigieux nombre de ces billets causa de très grands désordres. Le Roi voulut y remédier et en supprimer au moins la plus grande partie. Pour y réussir, il fit tenir une Assemblée du Clergé en l’année 1707, dans laquelle il demanda au clergé de se faire caution pour la somme de trente-trois millions sur ces billets de monnaie, ce qui fut accordé et ce qui depuis n’a pas eu son effet. Comme il fallut tenir les assemblées diocésaines pour députer à l’assemblée des provinces, l’abbé de Rodelet se trouva à celle de Vannes. Il crut devoir en cette occasion se signaler, car lui seul, non seulement de vive voix mais aussi par écrit, protesta contre ce qu’on pourrait faire sur cet engagement du clergé avec le Roi pour l’affaire de ces trente-trois millions. On eut bien de la peine à croire que la vue des véritables intérêts du clergé l’eût porté à se distinguer seul de tous les autres ; on ne douta nullement que le ressentiment de l’affront qu’il avait reçu ne fût la cause d’une partie qu’il prit, et qui ne servit de rien qu’à le décrier encore davantage dans l’esprit du Roi et du public. Il ne convient jamais à un sujet de vouloir s’en prendre à son souverain, encore moins à un prêtre qui doit donner aux peuples l’exemple d’une soumission parfaite.

On ne peut dire avec quelle attention le Roi veillait sur son royaume pour empêcher toute mauvaise doctrine et pour procurer qu’on enseignât partout celle de l’Église. Quand il apprenait qu’il y avait dans les diocèses quelques personnes d’une doctrine suspecte, il en faisait aussitôt écrire aux évêques par ses Secrétaires d’État, ou s’il le voyait à la Cour, il leur disait lui-même. Quand il avait donné un évêché, si dans ce diocèse il y avait gens soupçonnés du jansénisme, il avertissait celui qui en était nouvellement pourvu d’y veiller et de lui en rendre compte. Il est certain que par cette vigilance extraordinaire le Roi a arrêté le cours et les progrès de cette hérésie.

Il ne fit pas moins paraître de zèle pour détruire absolument dans son royaume une nouvelle hérésie, l’une des plus dangereuses qui est paru et capable de corrompre entièrement les mœurs sous les apparences d’une grande piété et d’une oraison fort sublime. On peut connaître que je veux parler du quiétisme, dont il faut faire ici l’histoire en abrégé, et pour ce sujet reprendre les choses de plus haut.

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Mémoires du Curé de Versailles – La fin de Port-Royal

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
La fin de Port-Royal

Comme le Roi savait et apprenait tous les jours que les religieuses de Port-Royal étaient confirmées dans leurs premiers sentiments par la résolution qu’avaient donnée les quarante docteurs au cas de conscience touchant le silence respectueux, Sa Majesté crut devoir les faire expliquer sur cette matière.

On employa les mêmes moyens dont on s’était servi pour les engager à la signature du formulaire : toutes les tentatives qu’on fit pour cela furent absolument inutiles.

On exigeait de ces religieuses avec beaucoup de raison qu’elles se soumissent à l’ordonnance de Monseigneur le cardinal de Noailles, leur archevêque et leur supérieur légitime, par laquelle, en condamnant ce cas de conscience et les sentiments des quarante docteurs, il y disait clairement que ce respectueux silence sur la question de fait ne suffisait pas pour obéir aux constitutions des papes touchant la doctrine de Jansénius, mais qu’il fallait à l’égard du fait même avoir une véritable, sincère et intérieure soumission et obéissance de cœur, que l’Église avait le droit d’exiger de ses enfants et qu’on ne pouvait lui refuser sans se déclarer rebelles et opiniâtres. Ces filles obstinées ne se rendirent à cette autorité légitime.

Ce très digne prélat alla lui-même les exhorter à se soumettre à l’Église : il ne fut point écouté. Il leur ôta leur confesseur, homme très attaché au parti, qui avait des opinions et une conduite fort extraordinaires, duquel on a lu et écrit qu’à paine se confessait-il une fois l’an. Le curé de Chevreuse fut aussi relégué par lettre de cachet, parce qu’il donnait dans les nouveautés et était le conseil de ces religieuses.

Le Roi, voyant leur obstination, résolut enfin de faire ce qu’il avait toujours désiré et ce qu’il n’avait différé que pour donner du temps à ces filles de se reconnaître, qui était de détruire absolument leur maison et leur ôter par cet endroit toute espérance d’y jamais retourner. Cependant, afin de les mettre entièrement dans leur tort, il les en fit menacer plusieurs fois devant que de l’exécuter, afin que, lorsqu’il en viendrait à cette extrémité, elles l’imputassent elles-mêmes. Toutes ces menaces ne furent pas plus efficaces que les exhortations qu’on leur avait faites, ni que les ordres que leur archevêque leur donnait.

Comme il s’agissait d’éteindre une abbaye, le Roi ne le voulut point faire qu’après avoir consulté le Pape, qui non seulement approuva cette résolution mais la jugea absolument nécessaire. Quand le Roi vit donc qu’il n’y avait plus de moyen de réduire ces obstinées, il les fit toutes sortir de ce monastère et les envoya en différents couvents, où elles pourraient par l’exemple de vertueuses et humbles religieuses revenir de leurs égarements. Cela s’est fait l’an passé 1709.

Peu de temps après cette dispersion, une d’entre elles, âgé de plus de quatre-vingts ans, tomba malade dans le couvent de la Visitation d’Amiens ; elle se reconnut, fit abjuration de ses erreurs, témoigna beaucoup de douleur de ses égarements passés et mourut dans la paix du Seigneur. Les jansénistes, qui étaient dans le désespoir de voir la destruction entière de cette maison qui avait été leur asile, publièrent partout que cette fille, à cause de son grand âge, radotait et qu’elle était dans le délire lorsqu’elle parut renoncer au jansénisme, mais, depuis ce temps-là, quatre autres religieuses ont fait la même chose avec édification, dont quelques-unes ont survécu à leur profession de foi, ce qui les a déconcertés et jetés dans la confusion. Mais rien ne les a plus couverts de confusion que la découverte qu’on a faite de plusieurs secrets et papiers qui font connaître combien ces pauvres filles étaient dans l’aveuglement : on découvrit, entre les autres mystères d’iniquité, le culte qu’elles rendaient aux cendres de leur patriarche, M. Arnauld, car elles avaient fait, par le conseil sans doute de leurs patriarches, des croix de pâte dans lesquelles elles avaient mêlé de la chair, du sang, ou autres reliques de ce docteur, tant était grand leur aveuglement et leur entêtement pour la secte qu’il avait défendue jusqu’à sa mort.

Le Roi ordonna, après les avoir ainsi séparées les unes des autres, de raser entièrement tous les grands bâtiments de ce monastère, ce qui vient d’être exécuté, et celui qui les a achetés (à très bon marché, puisqu’on les lui a donnés pour 4 500 livres), s’est obligé d’aplanir tellement le terrain qu’on le puisse cultiver, afin d’ôter même pour les temps à venir la mémoire d’un monastère qui pendant tant d’années s’est rendu illustre par son insigne opiniâtreté et sa révolte contre l’Église. Cette entière destruction de ce couvent a été faite en 1710.

Pendant tous les temps dont j’ai parlé, il arriva plusieurs choses particulières qui regardent le jansénisme et qui grossiraient trop ces mémoires si je voulais entreprendre de les rapporter dans le détail. Je me contenterai de faire le récit de quelques-unes qui ont quelque relation à la Cour, ce que je me suis principalement proposé en les écrivant.

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