Mémoires du Curé de Versailles – Succès du « Moyen Court »

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VII – Les Quiétistes
Succès du « Moyen Court »

Comme cette dame y rendait le chemin de la plus haute perfection et de la contemplation la plus sublime le plus aisé et le plus facile du monde, il n’est pas croyable combien de gens, sans s’apercevoir de l’illusion, donnèrent dans ces opinions erronées. On leur ôtait la pratique d’une infinité d’exercices usités parmi les personnes spirituelles pour les détacher d’elles-mêmes et les porter à la mortification intérieure de leurs passions et à la mortification extérieure de leurs sens ; on réduisait toute la spiritualité à un simple acte de la vue de Dieu en soi-même, en une indifférence parfaite sur toutes choses, sur la vertu même, et sur son propre salut et dans un abandon général à la volonté de Dieu à l’égard même de la réprobation ou de la félicité éternelles. Il ne fallait plus, selon ces principes, s’occuper à la méditation des grandes vérités de l’Évangile ou des mystères de la vie et de la mort de Jésus-Christ ; il ne fallait pas même s’appliquer à la considération de sa sacrée humanité, qui, selon ses faux mystiques, ne pouvait être l’objet de la pure contemplation ; il fallait rejeter tout autre objet que celui de l’être divin, qu’on devait même envisager si simplement en lui seul qu’on ne pensât pas même dans le détail à ses perfections adorables.

On voit bien que, sur ces principes, on retranchait toutes les pratiques extérieures, les prières vocales, et même celles d’obligation comme est la récitation du bréviaire aux ecclésiastiques, qui en étaient dispensés par les règles de la nouvelle spiritualité. Rien n’était plus commode à toute sorte de personnes, puisqu’on leur retranchait tout ce qui fait le plus de peine dans les exercices de la piété et qu’on les élevait tout d’un coup à une perfection très éminente. Les pécheurs même qui pensaient sérieusement à se convertir étaient invités, dès le commencement de leur conversion, à cette vie sublime ; on les introduisait d’un plein vol dans la chambre de l’Époux, avant même qu’ils eussent travaillé à apaiser sa juste colère par l’abondance de leurs larmes et par les pénibles travaux de la pénitence. Aussi ces voies de roses et de lis si douces à la nature, si faciles à pratiquer, si éloignées de toutes sortes d’austérités et de peines, furent du goût de bien des gens, et en peu de temps on vit de tous côtés des disciples de la nouvelle théologie mystique et des partisans des ouvrages et des sentiments de Mme Guyon.

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Mémoires du Curé de Versailles – Le Père La Combe

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VII – Les Quiétistes
Le Père La Combe

Ce père avait de la réputation pour sa capacité ; il passait aussi pour très vertueux. Cette jeune dame s’attacha à sa direction et ensuite, ce qui lui fut infiniment funeste, à sa personne. Il y a de l’apparence que ce prêtre avait déjà des sentiments outrés sur la théologie mystique et qu’il en portait trop loin les principes, et dont il en tirait de très mauvaises conséquences. Il conseilla à sa pénitente de s’appliquer à la lecture de ces livres mystiques, et je crois que ce fut l’une des sources de son malheur. Comme elle avait tout l’esprit du monde, ce genre d’écrire et de penser lui plut infiniment. Elle raffinait elle-même beaucoup sur ces ouvrages et sur les expressions de ces auteurs ; elle ne se regardait plus comme disciple de ces théologiens, elle crut en [savoir] au moins autant qu’eux et prit le parti et la résolution de s’en faire au moins la compagne et même de porter le plus de monde qu’elle pourrait à cette sorte de spiritualité sublime, dont très peu sont capables, je dis même de celle qui est la plus approuvée et qui a été pratiquée par les plus grands saints.

Le temps que le Père La Combe devait demeurer à Montargis étant près d’expirer, elle prit la résolution de le suivre où il serait envoyé par ses supérieurs. Elle se défit pour ce sujet de l’administration de ses biens, en laissa la jouissance à deux de ses enfants ; elle résolut de mener avec elle une seule fille qu’elle avait, qui était encore très jeune, et se réserva pour elle une pension, 2000 livres ou peu davantage, d’un très gros bien qu’elle possédait.

Pour empêcher qu’on ne crût que l’attachement qu’elle avait pour le Père La Combe fût la seule cause de la résolution qu’elle avait prise, elle alla, pendant quelque temps, demeurer à Paris, chez les Nouvelles Catholiques, qui avaient aussi des maisons dans le diocèse de Genève, où le père La Combe avait reçu ordre de se rendre. Elle fit comprendre aux demoiselles qui conduisaient cette maison que Dieu lui avait inspiré un ardent désir de travailler comme elles faisaient à la conversion des hérétiques de son sexe et qu’elle sacrifierait pour une si bonne fin le bien qui lui restait, son temps, ses soins, sa santé et sa vie. Elle proposa même adroitement l’envie qu’elle sentait sous ce spécieux prétexte d’aller dans le pays de Genève pour y combattre l’erreur dans les endroits où elle avait pris naissance et y avait fait des maux infinis. Son bel esprit, la vertu dont elle faisait profession, ce zèle apparent de travailler à la sanctification des âmes déterminèrent ces bonnes filles à consentir à ce qu’elle désirait, ne sachant rien de ces liaisons si étroites qu’elle avait avec ce barnabite et ne pouvant connaître quelle était la raison la plus forte qui l’engageait à entreprendre ce voyage et s’éloigner de sa famille et de son pays.

Elle partit donc de Paris avec son Père et alla demeurer dans la maison des Nouvelles Catholiques, dans le Chablais. Elle y acquit d’abord beaucoup de réputation ; elle avait le talent de se faire estimer par ses manières adroites, spirituelles et très insinuantes. Elle commença à y répandre sa doctrine et ses sentiments ; elle trouva le moyen d’avoir l’entrée dans quelques maisons de religieuses, et, parmi ces filles, elle en rencontra de propres à ses desseins ; elle ne manqua pas de leur insinuer ses opinions sur la vie mystique et engagea quelques-unes d’entre elles, portées par un esprit de curiosité ou de légèreté si ordinaire aux personnes de leur sexe. Elle eut aussi l’adresse de faire connaissance avec les Pères Carmes déchaussés de ce diocèse ; elle en fut estimée et, comme ces vertueux religieux travaillent beaucoup à la vie intérieure, ils y laissèrent d’autant plus facilement surprendre qu’ils ne purent s’apercevoir que sa doctrine s’écartait de celle de leur vénérable fondatrice et du bienheureux Jean de la Croix. Peut-être aussi qu’elle avait le soin, comme je n’en doute pas, de ne leur parler que le langage de ces saintes âmes dont elle avait lu souvent les ouvrages.

Monseigneur Jean d’Arenthon était pour lors évêque de Genève ; il était un des plus grands prélats de son temps, zélé, très vigilant, très docte, fort appliqué à tous les devoirs de la vie épiscopale, et, pour renfermer en un seul mot tous les éloges qu’il mérite, il était le très digne successeur de l’incomparable Saint-François-de-Sales. Ce vertueux prélat s’aperçut de ce qui se passait et, par sa vigilance ayant approfondi tout ce qu’on tenait fort secret, il donna de sages avis au Père La Combe et à Mme Guyon et conseilla à celle-ci de s’en retourner à Paris et d’être plus circonspecte dans sa conduite et dans ses sentiments sur des matières très abstraites d’oraison sur lesquelles on devait avoir des précautions infinies. Ce vénérable évêque ne laissa pas que de lui donner un bon témoignage sur sa vie et ses mœurs, et d’en écrire ensuite assez avantageusement lorsqu’on le pria de dire ce qu’il avait remarqué en cette dame.

Elle devait profiter des conseils que M. d’Arenthon lui avait donnés et revenir à Paris pour y demeurer cachée. Au lieu de les suivre, elle résolut d’aller en Italie, où les supérieurs du Père La Combe l’obligèrent de se rendre, et ils demeurèrent tous deux à Verceil, qui était le lieu de la résidence de ce Père. Ce fut là qu’il composa en latin son analyse sur la théologie mystique, qui fut quelques années après condamnée à Rome et à Paris, comme nous le verrons bientôt. C’est dans cette ville que Mme Guyon avoue, dans sa propre vie qu’elle a écrite et que j’ai lue, qu’ayant une grande compassion de l’état intérieur du Père La Combe, qui avait encore de certains attachements très difficiles à rompre qui regardaient la vertu (car dans ses principes il fallait être très indifférent sur cela même), elle fit le sacrifice de sa beauté en sa faveur. Il ne s’agissait pas de la beauté du visage, mais de celle de l’âme, dont elle ne prétendit faire qu’une perte apparente, conservant toujours devant Dieu la pureté de cœur lorsqu’elle avait un commerce déréglé avec son directeur. C’est ce qu’elle-même a expliqué dans son livre des cantiques, exposant ses paroles de l’époux : « Je me suis dépouillé de mes habits, comment les pourrais-je reprendre ! ».

Ce commerce ne fut pas si secret qu’on n’en aperçut quelque chose ; on en donna même avis à M. le duc de Savoie, qui fut sur le point de donner ses ordres pour les arrêter. Apparemment qu’on les avertit de la résolution de ce prince ; ils se dérobèrent à sa vigilance, se retirèrent du Piémont, revinrent en France, croyant y devoir être plus en sûreté. Mme Guyon passa à Grenoble, y fit quelque séjour, pendant lequel elle se glissa dans quelques communautés de filles, qu’elle infecta de ses erreurs : M. le cardinal Le Camus en eut connaissance et remédia très secrètement au mal qu’elle avait fait et la détermina quitter son diocèse. Elle vint à Lyon, où elle fit imprimer son Moyen Court et son explication du Cantique des Cantiques avec l’approbation de quelques docteurs. Elle ne mit pas son nom à ces deux ouvrages, mais personne n’ignorait qu’ils ne fussent de sa composition ; elle en distribua un grand nombre d’exemplaires ; les libraires de leur côté en vendirent encore davantage, de sorte qu’ils furent en peu de temps répandus dans toute la France.

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Mémoires du Curé de Versailles – Madame Guyon

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VII – Les Quiétistes
Madame Guyon

Il n’est pas nécessaire de parler ici dans le détail de tous ces livres qui donnèrent occasion assez abus et à ces égarements ; traitons ici plutôt ces sortes d’affaires historiquement. Mais il est à propos de faire le récit d’une aventure assez singulière et qui a fait le plus de bruit dans le monde, et particulièrement à la Cour. Comme j’ai été le témoin de tout ce qui s’y est passé, j’en puis parler plus certainement que bien d’autres qui ne l’ont su que par ouï-dire et sur la foi d’autrui.

Deux personnes se sont distinguées entre les quiétistes de notre temps, nom qui a été donné à ceux qui s’étaient engagés dans cette secte : le Père La Combe, barnabite, et Mme Guyon, veuve dont les aventures ont été connues de bien des gens. Cette dame était de Montargis, jolie ville du Gâtinais ; elle s’y maria avec M. Guyon, conseiller au Parlement de Paris, et qui, comme elle, avait beaucoup de bien. Elle ne fut pas longues années mariée ; son mari mourut et la laissa libre. Elle avait infiniment d’esprit, était parfaitement bien faite de sa personne et avait un grand penchant à la vertu, à la piété et à l’exercice des bonnes œuvres, et principalement envers les pauvres. Elle s’était appliquée, dès le temps de sa première jeunesse et ensuite pendant son mariage, à la dévotion. Devenue veuve, elle s’y donna tout entière et était l’exemple de Montargis et de tous les environs.

Lorsque je demeurais au séminaire de Sens, y enseignant la théologie, j’eus occasion de faire un voyage en cette ville, où je fis connaissance avec le frère de cette dame, qui en était Procureur du Roi et qui vivait d’une manière très exemplaire. J’appris par le témoignage de tous les plus honnêtes gens de Montargis combien la vertu de Mme Guyon et sa personne y étaient respectées. Tout le monde en général et en particulier en disait mille biens, et l’on ne pouvait se lasser de lui donner des louanges. Elle était pour lors sous la conduite du Père Archange ou Enguerrand, récollet, homme d’un rare mérite, de beaucoup de talent pour la prédication, très savant et encore plus vertueux, dont nous aurons occasion de parler dans la suite de ces mémoires. Comme elle était très bien conduite par un religieux si éclairé, elle fit sous sa direction de grands progrès dans la vertu. Par malheur pour elle, il fut ailleurs par l’obéissance ; cette dame se mit alors entre les mains de son curé, qui était chanoine régulier de Sainte-Geneviève. Comme elle ne remarqua pas en lui le même esprit intérieur du père Enguerrand, elle le quitta à l’arrivée du Père La Combe, qui fut envoyé malheureusement pour lui et pour elle dans la maison ou collège que les Pères barnabites ont à Montargis.

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Mémoires du Curé de Versailles – Le prêtre Molinos

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VII – Les Quiétistes

Le prêtre Molinos

Un prêtre espagnol nommé Molinos attira à lui une infinité de disciples de tous états, de tous sexes et de toute condition. Sa manière de vie, qui paraissait extérieurement très mortifiée, le détachement apparent de toutes créatures, des honneurs, des biens, des plaisirs, son air modeste et composé, sa vie retirée, ses paroles qui semblaient pleines d’onction le firent admirer et suivre dans la capitale du monde chrétien. Déjà sa réputation s’était répandue partout, et il était consulté de près et de loin par les personnes les plus éclairées ou celles qui se croyaient appelées de Dieu dans les exercices d’une vie plus intérieure. On recevait ses réponses comme des oracles, et l’on ne pouvait pas croire qu’un si rare homme fût trompé par le démon et lui servit pour tromper les âmes.

Mais Dieu, qui veille toujours à la conservation de ses élus, fît enfin découvrir le venin qu’il répandait et qu’il avait toujours caché avec une adresse merveilleuse, car il recommandait un secret inviolable aux âmes qu’il avait initiées à ces mystères d’iniquité et, pendant qu’il ne parlait aux autres que de perfection, de sainteté, de mortifications, de détachement universel de toutes choses, des voies de Dieu dans l’oraison et de la contemplation la plus sublime, il s’expliquait aux autres d’une manière bien différente. Il leur enseignait des abominables principes et souvent même, avec des femmes qu’il avait séduites, il commettait des abominations dont on ne peut parler avec pudeur.

M. le cardinal d’Estrées étant pour lors à Rome pour les affaires du Roi et du Royaume eut connaissance de cet affreux dérèglement capable de produire des maux infinis. Il en parla à Innocent XI, à qui le Roi en avait aussi écrit sur les mémoires, qu’il en avait reçus. Ce saint Pape, qui jusqu’alors sur le rapport de plusieurs personnes illustres par leur rang et leur piété avait eu beaucoup d’estime pour ce prêtre, eut de la peine à croire ce qu’on lui en dit de mal. Cependant il promit de s’en faire exactement informer et d’y apporter de prompts remèdes, en cas que les crimes dont on accusait cet imposteur se trouvassent véritables. Le temps de ces enquêtes et informations dura assez longtemps, car à Rome on est dans l’usage de ne pas se presser beaucoup dans la décision des affaires et principalement lorsqu’elles sont importantes, et en cela ils en usent avec beaucoup de sagesse.

On ne fut que trop clairement convaincu de la vérité des faits qu’on avait avancés tant sur la mauvaise et pernicieuse doctrine de Molinos que sur sa conduite personnelle et sur celle qu’il tenait à l’égard de ses disciples, et principalement avec ses pénitentes ou ses dévotes ; on ne put donc se dispenser de l’arrêter et de le faire enfermer à l’Inquisition. On instruisit son procès : outre son livre de la Guide spirituelle, qu’on fit examiner par les qualificateurs du Saint-Office, on eut plusieurs dépositions qui regardaient les principes qu’il enseignait et qui étaient horribles ; on entendit aussi grand nombre de témoins sur ce qui regardait ses actions, et l’on trouva de quoi le condamner à des peines très grave. On ne procéda qu’avec beaucoup de lenteur à son procès ; peut-être le nombre et le rang de ceux qui tâchaient de le tirer de ce mauvais pas étaient la cause de ces longs délais.

Le cardinal d’Estrées, d’un autre côté, employait toute sa vivacité à presser sa condamnation. Il informait le Roi de tout ce qui se passait. Enfin, comme on remettait de jour en jour le jugement de cette affaire, le Roi écrivit à ce cardinal pour représenter au Pape que tous les gens de bien étaient scandalisés de ces délais, qu’il était extraordinaire qu’à Rome, où l’on doit avoir plus de zèle qu’ailleurs pour s’opposer aux nouvelles doctrines, on eut été si longtemps à être informé de l’abomination de celles du prêtre Molinos et qu’on ne l’était pas moins des longueurs qu’on apportait à la finir, qu’il fallait que le Pape se déterminât promptement à prendre son parti, ou qu’il verrait ce qu’il lui conviendrait de faire dans une occasion où la religion était si fort intéressée. Le cardinal s’acquitta très exactement des ordres qu’il avait reçus. On vit bien qu’on ne pouvait plus reculer, on se hâta de finir les procédures et, pour abréger en peu de mots cette histoire, Molinos, atteint est convaincu d’une doctrine et d’une vie très abominables, fut condamné à une prison perpétuelle, ayant préalablement abjuré en pleine église ses erreurs. Il fit cette abjuration ; on assure qu’il y parut d’un air ferme et intrépide, après quoi il fut conduit en prison où, après plusieurs années, il a enfin fini ses jours.

Il y a quelque apparence qu’il avait des commerces de lettres avec quelques personnes de France. Son livre n’y était pas inconnu à plusieurs ; ses principes l’étaient encore moins. On était averti qu’il courait dans le monde quelques livres de mystique ou dont on a usé ou qui, n’étant pas bons et conformes aux sentiments de l’Église, produisaient de forts mauvais effets dans les âmes des simples qui n’avaient pas assez de pénétration et de lumière pour se garantir contre les erreurs et illusions. Les évêques s’en étant aperçus dans leur diocèse y apportèrent les remèdes convenables, mais ils ne suffirent pas pour arrêter le progrès du mal, qui était devenu considérable par le nombre des personnes abusées et par la facilité que ces auteurs mystiques prétendaient y avoir d’élever les âmes sans beaucoup d’efforts et de peine à la contemplation la plus simple et la plus élevée.

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Mémoires du Curé de Versailles – La théologie mystique

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VII – Les Quiétistes
La théologie mystique

On ne peut douter qu’il n’y ait une véritable théologie mystique, très bonne en soi, connue des saints, examinée par les plus habiles maîtres du monde, enseignée par les Pères, approuvée de l’Église et qui nous a été transmise par la tradition. Dieu, dans tous les siècles, a inspiré à quelques-uns de s’y appliquer, de s’en servir et de faire connaître par la sainteté de leur vie que les principes sur lesquels ils formaient leur spiritualité étaient solides et entièrement conformes à la doctrine de Jésus-Christ.

Il n’est pas moins certain aussi qu’il ne convient pas à tout le monde de s’attacher à la lecture de ces sortes de livres, qui peuvent être utiles à peu de personnes et très préjudiciables à plusieurs, comme l’expérience ne l’a fait que trop connaître. Ainsi, lorsqu’on se sent porté à en écrire, il faut être d’une circonspection infinie pour ne pas donner lieu, par des termes ambigus ou trop obscurs, de faire tomber des âmes simples dans des erreurs grossières. Il est même de la prudence chrétienne d’écrire très rarement de ces sortes de matières et se contenter, comme le disait Saint-Bernard, de sentir en soi les onctions de l’Esprit saint, sans vouloir trop approfondir les secrets de Dieu et ses admirables voies dans les âmes.

Il est vrai qu’il est à propos que les directeurs, et principalement ceux qui sont destinés à conduire des personnes spirituelles, doivent avoir la connaissance de cette divine théologie, pour être en état d’éprouver les esprits, s’ils sont de Dieu ou s’ils sont du démon, car, sans cette connaissance, il est à craindre ou qu’on ne fasse sortir une âme de l’état où Dieu l’a appelée ou qu’on ne la retienne dans de grands égarements qui ont souvent des suites très funestes. Il est aussi très constant qu’il y a une fausse théologie mystique, qui n’a pu être enseignée que par le Père du Mensonge qui, selon l’expression de saint Jean Chrysostome, contrefait autant qu’il lui est possible toutes les œuvres de Dieu, pour précipiter avec lui dans une perte commune ceux qui, pour le croire, donnent dans ses illusions et s’écartent de la voie droite, simple et unique de la vérité. Dans tous les temps, il y a eu dans l’Église de faux et de vrais gnostiques ou mystiques. Dès les premiers siècles, les uns et les autres ont fait paraître ce que pouvait être l’esprit de Dieu et l’esprit de malice dans les âmes.

Il n’est pas nécessaire de justifier ce que nous avançons, il ne faut être que médiocrement versé dans l’histoire ecclésiastique et dans la lecture des Pères pour en être entièrement convaincu. De là nous tirons cette conséquence que, comme il y aurait de l’ignorance, de la méchanceté, de la témérité de condamner toute sorte de théologie mystique, il y aurait aussi de la légèreté, de la surprise, de la grossièreté à donner dans les opinions des faux mystiques, dont les erreurs ont été si souvent et si solennellement condamnées dans tous les temps par la sainte Église.

Il faut avouer que, depuis près de deux siècles, Dieu a par sa miséricorde suscité de grands saints qui, par le zèle qu’il leur avait inspiré, ont travaillé à renouveler cet esprit intérieur à quoi il semble qu’on ne s’appliquait pas comme on le devait. Les bienheureux Jean de la Croix Avila, Sainte Thérèse, Saint Pierre d’Alcantara en Espagne, Saint Philippe de Néri, saint Ignace, saint François de Borgia en Italie, saint François de Sales, le cardinal de Bérulle, MM. Vincent et Ollier ont été les dignes instruments dont Dieu s’est servi pour porter les âmes à cette vie intérieure si conforme à l’esprit de l’Évangile et aux exemples que Jésus-Christ nous a donnés ; mais, dans le même temps que Dieu a procuré sa gloire et la perfection des âmes par une voie si sainte, il a permis au démon de se transfigurer en ange de lumière pour surprendre plusieurs personnes qui ont très funestement donné dans de furieux égarements. Les illuminés d’Espagne et ceux qui parurent en France il y a près de soixante et dix ans en sont des preuves bien sensibles, mais rien ne le fait voir plus évidemment que ce qui est arrivé de notre temps à Rome même, le centre de la religion, et dans la France.

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Mémoires du Curé de Versailles – Une malencontreuse partie de cartes ou l’évêché perdu

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
Une malencontreuse partie de cartes ou l’évêché perdu

Monseigneur l’archevêque de Reims qui, comme je l’ai remarqué ci-dessus, favorisait en tout ce qu’il pouvait le parti des jansénistes et chagrinait dans toutes les occasions qui se présentaient les jésuites par l’aversion déraisonnable qu’il avait conçue contre eux, était ravi d’en trouver de les mortifier. On lui rendait aussi la pareille ; de temps en temps on faisait courir des écrits contre lui. Un de ceux qui le mortifia le plus était intitulé « les Maroliques » : il y avait de certains faits et historiettes qui faisaient connaître le genre du personnage et faisaient de lui un portrait assez au naturel et qui lui déplaisait extrêmement. Il cherchait de son côté le moyen de s’en venger. Les jésuites du collège de Reims avaient fait soutenir une thèse dans laquelle il y avait des propositions propres à leur école. Le prélat résolut de les censurer, il le fit d’une manière humiliante pour ces Pères ; ceux-ci ne demeurèrent pas sans réplique. L’archevêque en porta sa plainte au Parlement de Paris. Il croyait que cet écrit serait traité de la même manière que l’avait été le « Problème » composé contre M. le cardinal de Noailles. Il fut trompé dans son espérance : M. de Harlay, premier président, ordonna que les jésuites feraient une espèce de satisfaction, mais elle était conçue en de certains termes qui donnaient gain de cause aux jésuites et piquaient au vif le prélat.

Le Père de La Chaise voulut reconnaître le plaisir que le premier président avait fait à sa Compagnie. Ce magistrat lui avait fort recommandé de Rodelet, parent de sa première femme, pour lequel il avait beaucoup de considération. L’évêché de Poitiers étant venu à vaquer, le père confesseur proposa au Roi pour remplir cette place l’abbé dont il est question ; le Roi le nomma sur la proposition du Père de La Chaise. Mais l’archevêque de Reims, pour faire de la peine aux jésuites et au premier président desquels il n’était pas content, parla fortement au Roi contre cet abbé, dit que c’était un mauvais sujet, et si attaché au jeu que, sans avoir égard à la sainteté du temps ni même aux bienséances, il avait passé toute la nuit du Jeudi au Vendredi saint à jouer aux cartes avec le sieur Bégon, commis de M. de Pontchartrain. Le Roi, qui depuis quelques années est fort attentif à ne donner ces premières places de l’Église qu’à ceux qui en sont dignes par leur capacité et par leur vertu, ne répondit rien sur l’heure, prit quelques jours pour se faire informer du fait, et ensuite raya le nom de cet abbé de la feuille des bénéfices, desquels on n’avait pas encore expédié les brevets.

On ne peut dire combien cet exemple fit de bruit à la Cour, dans Paris et dans toute la France. Il étonna d’autant plus qu’il était plus rare et fit faire de sérieuses réflexions à ceux qui prétendaient à ces dignités pour les engager à se conduire d’une manière irréprochable et qui ne put point leur attirer une semblable disgrâce. Cet abbé, si ignominieusement exclu de l’épiscopat, en conçut tout le chagrin qu’on peut s’imaginer ; voyant sa réputation si horriblement flétrie, il alla se confiner dans une Chartreuse pour se dérober à la vue du monde, non pas dans le dessein de s’y faire religieux, mais pour ne point paraître ; après quelque temps d’une retraite qui aurait pu lui être utile, il se retira dans l’abbaye de Sainte-Croix près d’Évreux et ensuite retourna à Vannes, sa patrie, où il avait un bénéfice considérable dans la cathédrale. Il conservait toujours dans son cœur la douleur de la disgrâce qui lui était arrivée. Une occasion se présenta d’en témoigner son chagrin.

Le Roi, pressé de tout côté par la guerre que les alliés, ses ennemis, lui faisaient à outrance, ne pouvait fournir aux immenses dépenses qu’il lui fallait faire sans trouver de nouveaux moyens d’avoir de l’argent. On s’en était servi d’un qui fut à la fin très préjudiciable à l’État et aux particuliers, qui était des billets de monnaie qu’on était obligé de recevoir dans le commerce. Le prodigieux nombre de ces billets causa de très grands désordres. Le Roi voulut y remédier et en supprimer au moins la plus grande partie. Pour y réussir, il fit tenir une Assemblée du Clergé en l’année 1707, dans laquelle il demanda au clergé de se faire caution pour la somme de trente-trois millions sur ces billets de monnaie, ce qui fut accordé et ce qui depuis n’a pas eu son effet. Comme il fallut tenir les assemblées diocésaines pour députer à l’assemblée des provinces, l’abbé de Rodelet se trouva à celle de Vannes. Il crut devoir en cette occasion se signaler, car lui seul, non seulement de vive voix mais aussi par écrit, protesta contre ce qu’on pourrait faire sur cet engagement du clergé avec le Roi pour l’affaire de ces trente-trois millions. On eut bien de la peine à croire que la vue des véritables intérêts du clergé l’eût porté à se distinguer seul de tous les autres ; on ne douta nullement que le ressentiment de l’affront qu’il avait reçu ne fût la cause d’une partie qu’il prit, et qui ne servit de rien qu’à le décrier encore davantage dans l’esprit du Roi et du public. Il ne convient jamais à un sujet de vouloir s’en prendre à son souverain, encore moins à un prêtre qui doit donner aux peuples l’exemple d’une soumission parfaite.

On ne peut dire avec quelle attention le Roi veillait sur son royaume pour empêcher toute mauvaise doctrine et pour procurer qu’on enseignât partout celle de l’Église. Quand il apprenait qu’il y avait dans les diocèses quelques personnes d’une doctrine suspecte, il en faisait aussitôt écrire aux évêques par ses Secrétaires d’État, ou s’il le voyait à la Cour, il leur disait lui-même. Quand il avait donné un évêché, si dans ce diocèse il y avait gens soupçonnés du jansénisme, il avertissait celui qui en était nouvellement pourvu d’y veiller et de lui en rendre compte. Il est certain que par cette vigilance extraordinaire le Roi a arrêté le cours et les progrès de cette hérésie.

Il ne fit pas moins paraître de zèle pour détruire absolument dans son royaume une nouvelle hérésie, l’une des plus dangereuses qui est paru et capable de corrompre entièrement les mœurs sous les apparences d’une grande piété et d’une oraison fort sublime. On peut connaître que je veux parler du quiétisme, dont il faut faire ici l’histoire en abrégé, et pour ce sujet reprendre les choses de plus haut.

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Mémoires du Curé de Versailles – La fin de Port-Royal

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
La fin de Port-Royal

Comme le Roi savait et apprenait tous les jours que les religieuses de Port-Royal étaient confirmées dans leurs premiers sentiments par la résolution qu’avaient donnée les quarante docteurs au cas de conscience touchant le silence respectueux, Sa Majesté crut devoir les faire expliquer sur cette matière.

On employa les mêmes moyens dont on s’était servi pour les engager à la signature du formulaire : toutes les tentatives qu’on fit pour cela furent absolument inutiles.

On exigeait de ces religieuses avec beaucoup de raison qu’elles se soumissent à l’ordonnance de Monseigneur le cardinal de Noailles, leur archevêque et leur supérieur légitime, par laquelle, en condamnant ce cas de conscience et les sentiments des quarante docteurs, il y disait clairement que ce respectueux silence sur la question de fait ne suffisait pas pour obéir aux constitutions des papes touchant la doctrine de Jansénius, mais qu’il fallait à l’égard du fait même avoir une véritable, sincère et intérieure soumission et obéissance de cœur, que l’Église avait le droit d’exiger de ses enfants et qu’on ne pouvait lui refuser sans se déclarer rebelles et opiniâtres. Ces filles obstinées ne se rendirent à cette autorité légitime.

Ce très digne prélat alla lui-même les exhorter à se soumettre à l’Église : il ne fut point écouté. Il leur ôta leur confesseur, homme très attaché au parti, qui avait des opinions et une conduite fort extraordinaires, duquel on a lu et écrit qu’à paine se confessait-il une fois l’an. Le curé de Chevreuse fut aussi relégué par lettre de cachet, parce qu’il donnait dans les nouveautés et était le conseil de ces religieuses.

Le Roi, voyant leur obstination, résolut enfin de faire ce qu’il avait toujours désiré et ce qu’il n’avait différé que pour donner du temps à ces filles de se reconnaître, qui était de détruire absolument leur maison et leur ôter par cet endroit toute espérance d’y jamais retourner. Cependant, afin de les mettre entièrement dans leur tort, il les en fit menacer plusieurs fois devant que de l’exécuter, afin que, lorsqu’il en viendrait à cette extrémité, elles l’imputassent elles-mêmes. Toutes ces menaces ne furent pas plus efficaces que les exhortations qu’on leur avait faites, ni que les ordres que leur archevêque leur donnait.

Comme il s’agissait d’éteindre une abbaye, le Roi ne le voulut point faire qu’après avoir consulté le Pape, qui non seulement approuva cette résolution mais la jugea absolument nécessaire. Quand le Roi vit donc qu’il n’y avait plus de moyen de réduire ces obstinées, il les fit toutes sortir de ce monastère et les envoya en différents couvents, où elles pourraient par l’exemple de vertueuses et humbles religieuses revenir de leurs égarements. Cela s’est fait l’an passé 1709.

Peu de temps après cette dispersion, une d’entre elles, âgé de plus de quatre-vingts ans, tomba malade dans le couvent de la Visitation d’Amiens ; elle se reconnut, fit abjuration de ses erreurs, témoigna beaucoup de douleur de ses égarements passés et mourut dans la paix du Seigneur. Les jansénistes, qui étaient dans le désespoir de voir la destruction entière de cette maison qui avait été leur asile, publièrent partout que cette fille, à cause de son grand âge, radotait et qu’elle était dans le délire lorsqu’elle parut renoncer au jansénisme, mais, depuis ce temps-là, quatre autres religieuses ont fait la même chose avec édification, dont quelques-unes ont survécu à leur profession de foi, ce qui les a déconcertés et jetés dans la confusion. Mais rien ne les a plus couverts de confusion que la découverte qu’on a faite de plusieurs secrets et papiers qui font connaître combien ces pauvres filles étaient dans l’aveuglement : on découvrit, entre les autres mystères d’iniquité, le culte qu’elles rendaient aux cendres de leur patriarche, M. Arnauld, car elles avaient fait, par le conseil sans doute de leurs patriarches, des croix de pâte dans lesquelles elles avaient mêlé de la chair, du sang, ou autres reliques de ce docteur, tant était grand leur aveuglement et leur entêtement pour la secte qu’il avait défendue jusqu’à sa mort.

Le Roi ordonna, après les avoir ainsi séparées les unes des autres, de raser entièrement tous les grands bâtiments de ce monastère, ce qui vient d’être exécuté, et celui qui les a achetés (à très bon marché, puisqu’on les lui a donnés pour 4 500 livres), s’est obligé d’aplanir tellement le terrain qu’on le puisse cultiver, afin d’ôter même pour les temps à venir la mémoire d’un monastère qui pendant tant d’années s’est rendu illustre par son insigne opiniâtreté et sa révolte contre l’Église. Cette entière destruction de ce couvent a été faite en 1710.

Pendant tous les temps dont j’ai parlé, il arriva plusieurs choses particulières qui regardent le jansénisme et qui grossiraient trop ces mémoires si je voulais entreprendre de les rapporter dans le détail. Je me contenterai de faire le récit de quelques-unes qui ont quelque relation à la Cour, ce que je me suis principalement proposé en les écrivant.

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Mémoires du Curé de Versailles – Un évêque qui se soumet et n’obéit pas

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
Un évêque qui se soumet et n’obéit pas

Un seul de notre corps se distingua dans cette occasion du reste de tous ses confrères. Monseigneur de Montgaillard, évêque de Saint-Pons de Tomières fit un très long mandement sur ce bref du Pape ; il employa toute son érudition pour prouver qu’il était contraire à ce que le Pape Clément IX avait autrefois fait pour rétablir la paix dans l’Église de France et aux sentiments des vingt-trois évêques qui, dans leur écrit qu’ils envoyèrent à Rome et dont lui-même avait été du nombre et le seul qui restât en vie, avaient fait connaître que pour le bien de la paix on devait, en faisant sincèrement condamner les cinq propositions, se contenter d’un respectueux silence sur la question du fait.

C’est ce que M. de Saint-Pons entreprit de traiter à fond dans son mandement, où il dit fort nettement que les questions de fait dont il s’agit maintenant n’étaient que des minuties et qui ne méritaient pas que l’Église s’y fût arrêtée pendant près de soixante ans qu’on les agitait de part et d’autre. Il ne pouvait d’ailleurs digérer que, parce dernier bref du Pape, les sentiments des vingt-trois évêques, et conséquemment les siens, fussent si solennellement condamnés. Cependant, après avoir longtemps disputé dans son vaste mandement pour soutenir ses premières opinions, sur la fin il déclare se soumettre à ce bref et en ordonne la publication dans son diocèse : c’était détruire d’une main et bâtir de l’autre, se soumettre et ne pas obéir, recevoir le bref du Pape et prouver qu’il ne devait pas être reçu, le reconnaître juste puisqu’il en ordonnait la publication et montrer qu’il était insoutenable puisqu’il était contraire à ce que lui et vingt-deux autres évêques avaient pensé, dit, écrit, et envoyé au Pape.

Ce mandement ne pouvait pas ne point faire beaucoup de bruit dans le monde ; je suis très persuadé que ce prélat en voyait mieux que personne les conséquences. On entreprit d’y répondre. Monseigneur l’archevêque de Cambrai composa cinq volumes pour montrer évidemment le pouvoir infaillible de l’Église sur la condamnation des propositions hérétiques, des livres et des sens de leurs auteurs. La lecture que le sieur de Lens, théologal de Rouen, fit de ces ouvrages de cet illustre prélat l’engagea de rétracter la signature du cas de conscience, ce qu’il n’avait point fait jusqu’alors ; il m’avoua, en revenant de Périgueux, lieu de son exil, et passant par Agen, que les forts raisonnements des livres de M. L’archevêque de Cambrai l’avaient absolument fait revenir de ses premiers sentiments. Ils ne produisirent pas les mêmes effets sur l’esprit de Monseigneur l’évêque de Saint-Pons. Il entreprit même de les combattre : Il le fit par des lettres qu’il écrivit à cet archevêque qui, soutenant la bonne cause, ne demeura pas sans réponse. Ces combats de plumes et d’écritures durèrent quelque temps ; l’archevêque y eut tout l’avantage.

Cependant le Roi fit connaître à l’évêque de Saint-Pons son mécontentement sur le mandement qu’il venait de faire. Sa Majesté était déjà depuis longtemps prévenue contre ce prélat, qui avait toujours paru donner dans les opinions nouvelles. Il avait eu de gros différends avec son chapitre sur des changements extraordinaires qu’il avait faits, dans le bréviaire, le calendrier et l’office ; il avait eu de furieuses disputes avec les récollets (note : les récollets sont des religieux franciscains réformés) sur ce qui regarde la dévotion à la Sainte Vierge. Il eut la douleur de voir tout ce qu’il avait écrit flétri à Rome par des censures et ses livres mis dans l’index ; cependant rien de tout cela n’avait pu l’arrêter et l’obliger au moins de garder un profond silence.

D’ailleurs le Roi avait ressenti ce qu’il avait fait dans quelques assemblées du clergé de sa province, par les protestations qu’il avait faites contre ce qui serait réglé par l’Assemblée Générale ; Sa Majesté était aussi très indignée que, pendant une assemblée des États du Languedoc, où il s’était trouvé en qualité d’évêque de cette province, il y eût donné quelques écrits extraordinaires. Ainsi le Roi, indigné contre la conduite et les sentiments particuliers de ce prélat, le fit menacer de lui faire faire son procès dans les formes. On avait chargé M. l’archevêque de Narbonne, son métropolitain, de le faire et de se joindre pour cela quelque autre prélat ; mais, soit que cet archevêque craignit d’entrer dans cette affaire, soit qu’il entrevoit qu’il aurait de la peine d’y réussir, ayant à faire à un évêque capable d’allonger à l’infini la procédure dont peut-être ne verrait-il pas la fin, il proposa de remettre la décision de cette affaire au jugement de l’Assemblée Générale du Clergé qui devait se tenir à Paris au mois de mars de l’année 1710. Il se tirait par ce moyen d’intrigue, mais ce n’était pas terminer ce différend qui faisait beaucoup de bruit dans le monde.

On voulut cependant tenter encore une autre voie de douceur pour ramener doucement ce prélat à son devoir. Monseigneur La Broue, évêque de Mirepoix, prélat très savant, fut chargé de conférer avec lui sur cette affaire ; ces conférences furent très inutiles. L’Assemblée était prête de se tenir et on ne doutait pas que le mandement de M. de Saint-Pons n’y fût examiné et condamné par les évêques : on était dans cette attente lorsqu’il parut un bref du Pape qui le condamnait très vivement, qui même menaçait cet évêque d’aller incessamment lui faire son procès.

Quoiqu’on fût très porté en France de condamner la doctrine du mandement de l’évêque de Saint-Pons, on ne pouvait approuver ce bref, entièrement contraire à nos usages. Le Parlement de Paris selon sa coutume en prit connaissance. M. Fleury, avocat général, fit sur cette affaire un plaidoyer très éloquent pour la défense de nos libertés et pour faire voir combien ce bref y était opposé, parce que le Pape y paraissait vouloir exercer une juridiction immédiate sur les évêques et les églises de ce royaume et qu’il voulait par lui-même faire le procès de M. de Saint-Pons, ce qui ne s’était point encore pratiqué. C’est aussi sur ses conclusions que le Parlement défendit la publication de ce bref, ordonna qu’on en supprimerait les exemplaires et qu’on rechercherait ce qui l’avait répandu en France.

Cependant on ne doutait pas que l’Assemblée du Clergé qui se tenait pour lors n’examinât l’affaire de ce mandement, M. l’évêque de Saint-Pons en était persuadé lui-même ; il fit imprimer plusieurs écrits, dans l’un desquels il montrait que dans nos Assemblées du Clergé on n’a pas le droit de faire le procès aux évêques, qu’il faut dans ces occasions importantes observer exactement les lois et la discipline de l’Église, qu’il y faut procéder selon les Saints-Canons, que par conséquent il faut renvoyer ces sortes de causes aux évêques de la province et au concile provincial. Il fit distribuer aux évêques de l’Assemblée, et à tous les autres qui n’y étaient pas, ces mêmes écrits. Je ne sais pas s’ils furent la cause de cette affaire ne fut point traitée dans cette Assemblée, dans laquelle on n’en parla pas, mais quelques prélats de ceux qui la composaient me mandèrent qu’on croyait que le Roi avait pris son parti dans écrire au Pape, pour avoir de lui une condamnation dans les formes et selon nos usages de ce fameux mandement de M. l’évêque de Saint-Pons. C’est l’état présent de cette affaire dans le temps que j’écris ces mémoires, auquel j’ajouterai ce qui aura été déterminé, si l’occasion s’en présente.

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Mémoires du Curé de Versailles – Le Bref du pape et les libertés de l’Église Gallicane

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
Le Bref du pape et les libertés de l’Église Gallicane

Dès qu’on eut appris à Rome ce qui se passait, le Pape Clément XI, qui tient encore aujourd’hui le siège de Saint-Pierre, condamna par un bref ce cas si fameux. Comme il n’avait pas observé ce qu’on exige en France pour la réception de ces sortes de brefs, ou principalement on n’y reçoit point ceux qui sont donnés « proprio motu », quelques évêques ayant en conséquence de ce même bref fait leurs mandements pour la condamnation de cet écrit, ils furent condamnés par le Parlement. Celui de Paris condamna ceux de Monseigneur l’évêque de Clermont et de M. de Poitiers, celui de Bordeaux prononça contre lui de Monseigneur l’évêque de Sarlat et le Parlement d’Aix porta un même jugement contre celui de Monseigneur l’évêque d’Apt.

Ce n’est pas que ces tribunaux différents approuvassent en rien la doctrine mauvaise du cas de conscience, mais ils se crurent obligés de maintenir par leurs arrêts les libertés de l’Église Gallicane, dont l’une est d’empêcher autant qu’il est possible que les papes usurpent une juridiction immédiate sur les églises de ce royaume, qui en cela même s’est toujours inviolablement attaché aux anciens canons dans l’observation desquels il veut et doit se maintenir. Ce n’est pas aussi qu’on veuille en rien manquer dans la France au respect qui est dû au Saint-[Siège] et aux Souverains Pontifes qui [y] sont élevés, puisque, dans les occasions et souvent par appel, on a recours à ce souverain tribunal, comme nous l’avons vu si souvent de nos jours et en particulier dans toute la suite de cette affaire qui regarde le jansénisme. Mais chacun est jaloux de conserver ses droits : de sorte qu’en France, conservant toujours la profonde vénération que nous devons avoir pour les successeurs de Saint-Pierre et l’obéissance que nous leur devons comme aux vicaires de Jésus-Christ, nous vivons selon nos anciens usages, desquels nous ne croyons pas devoir nous écarter, ce qui nous a été transmis par nos pères et desquels nous faisons gloire d’imiter la conduite.

Ç’a donc été pour se maintenir dans ces droits anciens et vénérables qu’après que les Parlements se furent opposés à l’introduction d’une coutume contraire à nos privilèges et eussent défendu de recevoir des brefs de Rome et de les publier lorsqu’ils n’étaient pas selon l’ordre établi par nos pères, le Roi, connaissant l’importance de l’affaire dont il s’agissait et qu’il voyait, comme on lui fit entendre, que s’il ne s’opposait pas avec toute la rigueur possible à la doctrine contenue dans ce cas de conscience et la décision des quarante docteurs, tous les soins qu’on avait pris d’extirper la doctrine de Jansénius allaient être absolument inutile, s’adressa pour lors au Pape, le priant de condamner dans les formes cet écrit captieux, l’assurant qu’on recevrait ses décisions et qu’il les ferait publier dans toute l’étendue de ses États.

Le Pape n’eut pas de peine à se rendre à la prière du Roi ; il expédia un bref très fort, dans lequel il condamne ce libelle en des termes les plus précis et les plus foudroyants dont on peut se servir et prie le Roi d’exterminer de la France ces esprits brouillons et inquiets qui continuent de troubler la paix de l’Église et emploient toujours de nouveaux moyens pour renouveler les contestations terminées par les bulles des papes ses prédécesseurs et pour éluder la condamnation qu’ils ont faite du livre, de la doctrine et des propositions de Jansénius. Quand le Roi eut reçu ce bref, il l’envoya aussitôt à tous les évêques de son royaume et les obligea de le recevoir et de le publier dans leurs diocèses. J’étais déjà dans le mien lorsque nous reçûmes ses ordres et nous y répondîmes tous par l’obéissance que nous devons à ces deux puissances ; on fit partout des mandements qui marquaient le respect avec lequel nous recevions ce bref du Pape, et nous condamnions l’écrit duquel il s’agissait.

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Mémoires du Curé de Versailles – Les quarante docteurs de Sorbonne

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
Les quarante docteurs de Sorbonne

On vit paraître, lorsqu’on y pensait le moins, un écrit dans le monde qui devait imposer par la signature de quarante docteurs de Sorbonne, entre lesquels il y en avait plusieurs distingués par leur érudition, leurs mérites personnels ou par les places qu’ils occupaient dans l’Église. C’était un cas de conscience, qu’on faisait croire être arrivé en province, et sur lequel on demandait la résolution des docteurs. Plusieurs crurent que ce cas était une pure supposition, d’autres le prirent pour véritable ; les uns le disaient arrivé en Normandie, d’autres publiaient s’être passé dans l’Auvergne, mais, comme il importe fort peu de savoir le lieu où ce cas s’est forgé et disputé, s’il est feint ou véritable, il faut venir au fond de l’histoire et en dire ce qui a été connu de tout le monde.

On suppose donc un confesseur qui consulte la Sorbonne sur l’état de la conscience d’un ecclésiastique, qu’on prétend être un homme vertueux et d’une conscience fort timorée. Cet honnête homme, tel qu’on veut le représenter, a plusieurs difficultés qui l’embarrassent ; sans nous arrêter à toutes celles qui ne font rien à notre sujet, on est en peine de savoir si cette personne scrupuleuse est en état de recevoir les sacrements dans la disposition où il se trouve sur l’affaire du jansénisme. On déclare qu’il condamne fort sincèrement les cinq propositions, dans leur sens naturel, sans restriction, mais qu’au regard du fait, il croit qu’il suffit d’avoir une soumission de respect et de silence à ce que l’Église a décidé, c’est-à-dire qu’il souhaite savoir si cet ecclésiastique est en sûreté de conscience qui, condamnant avec l’Église les cinq propositions, ne croit pas qu’elles se trouvent dans le livre de Jansénius, ni par conséquent qu’elle ait pu les condamner dans le sens de cet auteur, croyant franchement que, ne s’étant pas trompée dans la question du droit, elle s’est trompée dans le fait, ayant attribué à Jansénius un sens hérétique qu’il ne trouve pas dans son livre, étant persuadé que l’Église n’a pas reçu de Jésus-Christ l’infaillibilité à l’égard de ces sortes de faits, quoique cependant il pense devoir avoir une soumission de respect et de silence et ne point écrire ni parler contre ce qu’elle a décidé. Car c’est ainsi ce me semble, qu’on doit entendre ce prétendu cas de conscience.

Il était de l’intérêt du parti des jansénistes que la résolution des docteurs lui fût favorable, aussi employa-t-il tous les artifices possibles pour y réussir. Il se servit d’un jeune ecclésiastique du diocèse de Paris, nommé Bourlet, de race et d’inclination jansénistes. Il avait quelque accès à l’archevêché, parce qu’on en avait dit beaucoup de bien au prélat et qu’on lui avait caché avec soin son penchant vers la nouvelle doctrine. Il s’acquitta exactement de cet emploi, qui marquait la confiance qu’on avait en lui. Il porta ce cas de conscience de maison en maison à plusieurs docteurs. Il engagea d’abord quelques-uns d’entre eux de le signer, leur faisant entendre qu’ils feraient plaisir à M. l’archevêque de Paris ; il en surprit d’autres par ses premières signatures, leur faisant connaître qu’ayant été déjà signé par de très habiles docteurs de la Faculté ils pouvaient faire la même chose sans scrupules.

Quelques-uns plus prudents demandèrent du temps pour réfléchir sur ce qu’on demandait d’eux, d’autres voulurent qu’auparavant de se déterminer à cette signature, il leur laissât quelques jours l’écrit pour l’examiner à loisir et ne pas précipiter légèrement leur sentiment sur une affaire qui pouvait être de conséquence ; mais on ne jugea pas à propos de leur accorder ce qu’ils désiraient, de peur sans doute que, par un sérieux examen, on ne reconnût l’artifice qui était cachée sous ce prétendu scrupule de conscience. Il y en eut qui, sans tant de façons, donnèrent leur seing, leur suffisant de voir que d’autres docteurs n’avaient pas fait de difficultés de le signer. Enfin, par son savoir-faire, il obtint la signature de quarante docteurs de Sorbonne, qui ignoraient sans doute l’usage qu’on en voulait faire et qu’on avait eu le soin de dissimuler.

Le parti se crut pour lors au-dessus de ces affaires. Il se persuada que l’autorité de tant de personnes de distinction imposerait au public, qu’on reviendrait des préjugés que bien des gens avaient contre le jansénisme, qu’on les plaindrait dans leur malheur et qu’on reviendrait à leur égard. Ils ne manquèrent pas de faire imprimer cette consultation et la réponse des docteurs, avec leurs noms et leurs signatures, et on en répandit des exemplaires à l’infini dans tout le Royaume. Je ne sais comment il arriva que pendant un temps assez considérable on fut dans une espèce d’assoupissement sur cette affaire, je ne sais si on la regarda comme une chose assez indifférente.

Le premier qui enfin la releva fut M. de Champflour, vicaire général du diocèse de Clermont et abbé de la cathédrale de cette ville, qui est l’une des premières dignités du chapitre ; son zèle fut peu de temps après récompensé par l’évêché de la Rochelle, où il fut promu. Dès qu’on eut commencé d’entamer cette affaire, on se réveilla du profond assoupissement où il paraissait qu’on avait été. Les jansénistes avaient adroitement profité de ce silence, leur joie fut très courte et ils connurent par leur expérience que, si l’ennemi veille pour répandre de l’ivraie dans le champ du seigneur pendant que sont endormis ceux à qui le soin en a été confié, la vigilance du père de famille sur son héritage ne peut se laisser surprendre. Les pasteurs de l’Église, voyant le piège qu’on avait tendu aux simples, s’animèrent à ôter le scandale de la maison de Dieu ; on vit plusieurs mandements de ces vigilants évêques qui réprimèrent la témérité de ces ouvriers d’iniquité. L’archevêque de Paris fut un des premiers qui condamna vigoureusement ce cas de conscience et confondit par sa très sage censure ceux qui, sur le rapport du sieur Bourlet, avaient cru qu’il y avait eu part.

Le Roi, étant informé de ce qui se passait, relégua ce jeune homme dans le fond de la Bretagne et ordonna que les docteurs, qui avaient approuvé par leur seing cette consultation, en rétractassent leur signature. La plupart le firent sans peine, peut-être que la crainte des lettres de cachet détermina quelques-uns de se prêter de donner leur rétractation, d’autres le firent de bonne foi et reconnurent qu’on les avait trompés pour exiger d’eux ce qu’ils avaient fait sans assez de précautions et sans aucun attachement pour le parti.

Il était très véritable que plusieurs de ces docteurs lui avaient été toujours fort contraires, et de là on pouvait conclure que leur rétractation était sincère. Trois d’entre eux se distinguèrent par leur opiniâtreté : le sieur de Lens, théologal de Rouen, le sieur Petitpied, professeur de Sorbonne  et le P. Gueston, chanoine régulier de Saint-Victor. Ils ne portèrent pas loin la peine de leur désobéissance ; ils furent exilés. Les sieurs de Lens et Gueston se reconnurent dans la suite, le seul M. Petitpied refusa absolument de se reconnaître ; le lieu de son exil ne le changea point, quoiqu’on fît tout ce qu’il fût possible de pour le faire rentrer en lui-même. Il prit enfin le parti de sortir secrètement du royaume, il passa en Suisse et on ne sait enfin ce qu’il était devenu.

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Mémoires du Curé de Versailles – Le coup fourré

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
Un coup fourré

Ce coup fourré porté aux jansénistes par leurs adversaires leur fit prendre la résolution de s’en venger et de rendre la pareille. Il n’est pas fort difficile d’être fourbe, de mentir, de tromper : quand on le veut, on trouve toute sorte d’inventions d’y réussir. Elle se présenta par l’ordonnance que venait de publier M. l’archevêque de Paris, de laquelle ni les jansénistes ni les Jésuites n’avaient été contents, comme nous l’avons remarqué.

Ceux-là, pour attaquer en même temps l’ordonnance et les Jésuites, leurs ennemis, composèrent le « problème » et résolurent de le faire passer sous le nom des Jésuites pour les rendre odieux au prélat et à tout le monde. Ils surent que le P. Soatre était en Flandre et que par la simplicité flamande il ne pourrait apercevoir le piège qu’on lui allait tendre fort subtilement. Ils composèrent de leur façon une belle et longue lettre qu’on feignait venir des Jésuites de la province et des maisons de Paris : on lui faisait comprendre qu’ayant été fort maltraités par la dernière ordonnance de M. l’archevêque de Paris qui ne leur était pas favorable, ils ne pouvaient pour l’honneur de leur compagnie garder le silence dans cette occasion ; qu’ils avaient un beau champ d’attaquer ce prélat sans se découvrir ; que comme il les avait voulu faire passer dans sa censure comme des calomniateurs de très honnêtes gens, sous le prétexte du jansénisme, ils avaient pensé que rien ne serait plus propre pour faire une contre-batterie que de le faire passer lui-même pour janséniste, le fauteur et le chef de ce parti ; qu’ils avaient pour cela la plus belle occasion du monde ; que l’approbation qu’il avait donné au Nouveau Testament du P. Quesnel leur en fournissait la matière ; qu’on allait faire évidemment connaître que sa censure était manifestement contradictoire à ses premiers sentiments ; qu’on lui ferait par là une plaie mortelle dont il ne pourrait revenir ; qu’il ne pourrait jamais trouver une occasion plus favorable de témoigner son zèle pour la gloire de leur société que de faire incessamment imprimer l’écrit qu’ils lui envoyaient ; qu’il eût le soin d’en faire tirer le plus grand nombre d’exemplaires qu’il pourrait et de les envoyer par voie sûre dans leur collège de Paris ; qu’on n’avait point signé cette lettre, crainte de surprise, mais qu’il voyait bien tout ce qu’on lui demandait, de quelle part elle venait, et la foi qu’il y devait ajouter.

Ce jésuite, n’entrevoyant point le piège, y donna comme on l’avait souhaité, fit imprimer le « problème » et en envoya les exemplaires à Paris, où ils furent bientôt distribués.

Voilà deux histoires, savoir celle du faux Arnauld et celle du « problème », très semblables : on a trompé de part et d’autre et des deux côtés on a pris un parti peu soutenable. La religion ne permet jamais de pareils tours pour surprendre des personnes trop crédules ; il y a mille autres moyens font on peut se servir sans en chercher de si détournés et si capables de faire murmurer les gens de bien et de donner prise aux ennemis de l’Église. Elle n’a pas besoin de semblables inventions pour reconnaître ses vrais enfants avec ceux qui lui sont rebelles. La simplicité chrétienne convient aux ministres de Jésus-Christ ; dès qu’on s’en écarte, on tombe dans l’illusion et l’égarement.

On ne fut pas néanmoins désabusé de l’envie de se servir encore de nouveaux moyens pour surprendre la religion des simples. L’hérésie en tout temps a été très féconde à chercher, à inventer, à trouver des artifices pour se cacher quand il y va de l’intérêt de ses partisans de dissimuler, et pour se produire quand ils croient en avoir rencontré des occasions avantageuses. À peine était-on revenu de l’étonnement où l’histoire du faux Arnauld et celle du « problème » avait jeté tout le monde qu’on employa une autre voie plus subtile et plus dangereuse pour soutenir le parti du jansénisme, le fortifier et le mettre à l’abri des châtiments des Princes et des censures de l’Église.

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Mémoires du Curé de Versailles – Le bachelier de Douai

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
Le bachelier de Douai

Il y avait quelques années qu’on avait fait donner dans le panneau des ecclésiastiques et des docteurs de la faculté de théologie de Douai, donc on crut important pour le bien de l’Église et de cette Université de savoir au vrai les sentiments sur les disputes de la grâce et sur le jansénisme, dont on avait sujet de soupçonner qu’ils avaient embrassé la doctrine et le parti. Pour réussir dans cette découverte, un docteur de la faculté de théologie de Paris, de concert avec les Jésuites comme on le crut dans le monde, feignit d’être M. Arnauld, qui était l’oracle, le chef et le docteur des partisans de Jansénius. Il écrivit dans cet esprit une lettre au sieur de Ligny, bachelier de l’Université de Douai, dans laquelle il le félicitait d’avoir embrassé la bonne cause, le fortifiait dans une résolution si généreuse et lui marquait une estime particulière qu’on faisait de lui et des docteurs de Douai, par rapport à la défense des opinions qu’ils attribuaient faussement à saint Augustin. Ce jeune homme, ravi d’être connu par un si grand personnage dont il avait toujours estimé les ouvrages et la science, donna grossièrement dans cette embuscade qu’on lui avait dressé ; il alla trouver ses amis et ses collègues, leur fit part de l’honneur qu’il croyait avoir reçu et de la lettre de l’incomparable Arnauld qu’il venait de recevoir. On se réjouit beaucoup avec lui de cette aventure, on lui persuada d’en profiter, de faire de grandes ouvertures de cœur à ce prétendu Arnauld et de ne pas lui écrire seulement en son nom, mais au nom de tous les docteurs de Douai qui étaient sur la grâce dans les mêmes sentiments que lui.

Il n’eut pas besoin d’être fort pressé de prendre ce parti qu’il [était] par lui-même fort résolu de suivre. Il écrivit [à] ce faux Arnauld avec autant d’épanchement qu’il eût fait au véritable ; il expliqua à fond tout ce qu’il pensait sur le formulaire, sur les constitutions des papes qui avaient condamné le livre et les propositions de Jansénius, sur les mandements des évêques, sur les Jésuites ; enfin il écrivit comme l’un des plus outrés jansénistes aurait pu le faire, sans aucune retenue, sans modération, sans aucun ménagement pour personne, et paru par toutes les réponses qu’il fit au faux Arnauld ce qu’il était dans le cœur. Il n’eut jamais, pendant le temps que ce commerce dura, la précaution de s’informer de ceux qui auraient pu lui découvrir la vérité, si c’était véritablement M. Arnauld ou quelqu’un de sa part qui lui écrivait :  il envoyait exactement les réponses à l’adresse qu’on lui avait donnée.

Lorsqu’on eut toutes les preuves qu’on pouvait attendre pour le convaincre, lui et les autres docteurs, ses amis, de donner ouvertement dans le pur jansénisme, on crut à propos de terminer cette histoire par un épisode de plus plaisants. On lui manda qu’un homme de son rare mérite devait être occupé à de plus grands emplois que ceux auxquels il était appliqué, qu’il fallait faire valoir ses talents dans les premières charges de l’Église, qu’on avait jeté les yeux sur lui pour remplir un poste très honorable dans un diocèse où on lui donnerait un bénéfice très considérable qu’on lui avait destiné, qu’aussi bien il ne lui convenait pas de ramper toujours dans la poussière de l’École, qu’on lui conseillait de vendre ses meubles, de quitter sa classe et de partir incessamment, qu’on ne pouvait pas encore lui nommer ni le diocèse ni le bénéfice dont il est question, parce qu’on avait de fortes raisons de garder sur cela un profond secret, mais qu’assurément il trouverait à Carcassonne, où on lui donnait des adresses à des personnes qui n’avaient jamais été, des lettres et de l’argent, que ce voyage pressait et qu’il devait sans délai tout abandonner pour se rendre au lieu marqué, de peur que son retardement ne pût faire changer de résolution.

Ce jeune étourdi fit de point en point tout ce qui lui avait été ordonné. Il vendit tous ses meubles, renonça à sa régence et se mit promptement en chemin, plein des grandes espérances qu’on lui avait données. Dans ces vastes vues et désirs d’emplois honorables, il fait plus de deux cents lieues, arrive fort fatigué à Carcassonne, s’informe exactement des personnes qu’on lui avait désignées, cherche partout et fort inutilement à ces adresses ceux qu’il s’imaginait devoir le rendre heureux :  ce fut pour lors qu’enfin il s’aperçut, mais trop tard, qu’on l’avait joué, que l’emploi qu’on lui avait promis était une fable, le gros bénéfice qu’on lui offrait une pure chimère, l’Arnauld qui lui écrivait un fantôme du véritable Arnauld et qu’il n’y avait en toute cette histoire de réel que la simplicité qu’il avait eue de découvrir trop naturellement ses sentiments, la vente qu’il avait faite de tous ses meubles et le long et pénible voyage qu’il avait entrepris. Il fallut donc revenir. Ces Messieurs de Douai, avertis par leur confrère de la fourbe qu’on leur en avait faite, en firent donner sûrement des avis au véritable Arnauld. Il en fut touché sensiblement comme on en peut juger. Il porta sa plainte à M. l’évêque d’Arras. Ce prélat voulut commencer d’en connaître ; il cita un jésuite accusé, qu’on envoya fort loin de son diocèse. Le Roi fit défense à ce prélat d’en connaître et appela l’affaire à son conseil. Cependant on dédommagea secrètement le sieur de Ligny de tous les frais de son voyage et de la vente de ses meubles, mais le Roi lui fit faire un autre voyage plus humiliant, l’ayant banni de Douai par lettre de cachet et envoyé dans le Séminaire de Tours et relégué les autres docteurs ses confrères en diverses provinces.

On ne parla longtemps à Paris et à la Cour que de cette histoire. On blâma hautement ceux qui en étaient les auteurs ; les ennemis des Jésuites criaient plus haut que les autres, on ne pouvait comprendre qu’on eût pu en sûreté de conscience tenter la foi de ces ecclésiastiques et se servir d’un artifice si dangereux pour découvrir leurs sentiments. On regardait cette conduite comme très contraire au bien de la société publique, les amis même des Jésuites ne savaient que répondre pour justifier cette manière de reconnaître les jansénistes. On en parlait un jour en ces termes en présence du Roi, qui après avoir tout entendu, dit enfin :
« Les espions à la guerre sont regardés comme des fripons, cependant on profite de leur avis. »

Il voulut même qu’on lui découvrit qui était ce faux Arnauld, il lui parla même, et quelques années après, par ses ordres et la protection des Jésuites, on le fit professeur de Sorbonne et on lui donna une abbaye.

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Mémoires du Curé de Versailles – L’affaire du « problème »

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
L’affaire du « problème »

Il parut d’un autre côté un très court écrit contre le même archevêque, qui avait pour titre « Problème », dans lequel on opposait M. De Noailles, évêque de Châlons, à M. De Noailles, archevêque de Paris. On y prétendait montrer que ce prélat, étant évêque de Châlons, avait approuvé les remarques du P. Quesnel sur le Nouveau Testament, qui contenait la même doctrine que celle du livre qu’il venait de condamner, étant archevêque de Paris. On avait inséré quelques endroits de ces réflexions du P. Quesnel, qui paraissaient contenir la même doctrine que celle du livre contre lequel il venait de porter une très forte censure, on y disait qu’on ne savait à qui on devait plutôt croire ou à M. De Châlons ou à M. l’archevêque de Paris, et on concluait enfin qu’il devait faire beaucoup d’attention sur lui-même et sur ses propres intérêts, qu’il ne lui était pas fort avantageux de se mettre à la tête d’un parti qu’il savait que le Roi haïssait et qu’il ne souffrait à personne.

Ce libelle fut attribué par tout le monde aux Jésuites. M. le cardinal croyait avoir des raisons très essentielles pour le croire. Il avait appris que le P. Soatre, jésuite de la province de Paris, l’une des meilleures maisons de Flandre, qui était pour lors par la permission de ses supérieurs en son pays, l’avait fait imprimer à Bruxelles, qui en avait envoyé beaucoup d’exemplaires à Paris et qui avaient été distribués par les Jésuites en cette ville, à la Cour et par toute la France. Ce futlà l’origine du refroidissement de cet illustre cardinal avec ces Pères.

Il en aurait eu tous les sujets du monde, s’ils avaient été les auteurs de ce mauvais libelle. Cependant ils s’en défendaient et, comme il les pressait de lui en nommer l’auteur, ils firent mille protestations qu’ils ne le connaissaient point, l’assurant que, s’ils en avaient connaissance, ils le chasseraient très honteusement et sur le champ de leur compagnie. Cela ne contentait pas ce prélat : il avait devers lui des preuves, qu’on ne révoquait pas en doute de la part des Jésuites, qu’un de leurs Pères l’avait fait imprimer et ensuite envoyé de la manière que nous l’avons dit. Il survint ensuite depuis ce temps-là d’autres affaires qui augmentèrent cette division du prélat avec ces Pères. L’archevêque demandait toujours pour toute satisfaction la découverte de l’auteur du « problème », les Jésuites persévéraient à s’en défendre, protestant toujours qu’ils n’en avaient pas la moindre connaissance et assurant que, dès qu’ils le pourraient déterrer, ils le sacrifieraient tel qu’il fut et le puniraient d’une manière si sévère qu’il aurait tout lieu d’être satisfait de leur conduite.

Cependant ce libelle fut déféré au Parlement de Paris. M. Daguesseau dans ses conclusions fit un discours très fort et très éloquent contre ce libelle et ceux qui pouvaient en être les auteurs, qu’il dit devoir être recherchés avec tout le soin possible pour les punir ensuite très sévèrement s’ils venaient à être découverts, et conclut qu’il fallait que ce « problème » fut lacéré et brûlé en place de Grève par le bourreau, ce que le Parlement ordonna, suivant les conclusions de ce magistrat. On ne put cependant découvrir qu’assez longtemps après le véritable auteur de cet insolent écrit. On jetait cependant tantôt les yeux sur un, après sur un autre et tous les soupçons qu’on pouvait en avoir tombaient toujours sur quelque jésuite : on se trompait néanmoins dans toutes les conjectures qu’on en pouvait avoir, comme nous allons le voir en faisant connaître comment tout [ce] mystère d’iniquité fut découvert par une conduite très particulière de la Providence.

On avait depuis longtemps des preuves que des personnes du Royaume avaient des relations avec les jansénistes des Pays-Bas, et surtout avec les Français qui, de peur d’être arrêtés, s’étaient réfugiés en Flandre et en Hollande. On avait su en particulier que Dom Thierry de Viaixnes, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, entretenait des correspondances avec le P. Quesnel, qui était regardé comme le chef du parti après la mort de M. Arnauld, avec le P. Gerberon, qui était de son ordre comme nous l’avons dit, et avec tous ceux qui avaient quelque réputation parmi ces novateurs. Le Roi, informé de ses menées, ordonna qu’on irait se saisir de ce bénédictin qui demeurait pour lors dans le prieuré de Morillon, assez près de Pontoise, et qu’en même temps on enlèverait tous ses papiers pour être examinés. Ces ordres furent exécutés très exactement ; ce religieux fut conduit en prison, à la Bastille ou à Vincennes, et ses papiers furent emportés. Ceux qui furent chargés de les lire découvrirent bientôt tout ce qui avait été caché jusqu’alors sur l’affaire du « problème », car on y reconnut très évidemment que ce n’était point un jésuite qui en était l’auteur, mais un franc janséniste, et le P. Thierry lui-même.

Car, entre ces papiers dont on se saisit, on y trouva plusieurs lettres qui donnèrent des preuves très certaines de ce qu’on recherchait depuis quelques années. Entre ces lettres qu’on y trouva, il y en avait une de l’archevêque de Reims qui, écrivant à ce moine, lui demandait fort nettement que l’affaire du « problème » allait comme ils avaient pu le souhaiter, qu’il en avait fait imprimer une infinité d’exemplaires et répandu dans le Royaume, qu’on jetait tout le soupçon de la composition de ce libelle sur les Jésuites et qu’on ne pensait nullement à lui ni à aucun autre du parti, qu’ils avaient donc sujet de se réjouir de l’heureux succès de leur entreprise.

On peut juger de la surprise où on dut être quand on trouva et qu’on lut cette lettre de l’archevêque de Reims, qui paraissait dans toutes les occasions être absolument dévoué à M. l’archevêque de Paris, qui partout prenait hautement son parti et qui se déclarait contre tous ceux qui lui faisaient de la peine. Rien ne paraissait plus digne de l’indignation publique d’une tromperie si grossière et une trahison des plus maligne. On ne pouvait comprendre qu’un prélat eût pu choisir un si abominable moyen pour nuire aux Jésuites, à qui il en voulait beaucoup, les faisant soupçonner d’être les auteurs d’un libelle auquel ils savaient n’avoir nulle part.

Le Roi apprit cette insigne fourberie, il en eut de l’horreur, il en témoigna sa peine à cet archevêque. On le crut même pendant quelque temps disgracié à la Cour, où il fut plusieurs mois sans y oser paraître, prenant de là prétexte d’aller dans son diocèse où il demeura plus longtemps qu’il n’avait accoutumé de le faire. Cependant par ses amis, par ses sollicitations continuelles, par des soumissions forcées, il obtint son retour, mais je sais de bonne part que le Roi ne revint point de la disposition où cette perfidie l’avait mis à son égard et que cette aversion publique qu’il avait en toutes rencontres, et en particulier en celle dont je parle, lui nuisit beaucoup dans l’esprit de notre Prince qui d’ailleurs ne l’estimait pas beaucoup par rapport à ses mœurs et à sa conduite.

Cependant il était vrai que le P. Soatre, jésuite, en avait fait imprimer la première édition à Bruxelles et que par cette manœuvre il avait donné tout lieu de croire que les Jésuites en étaient les auteurs. Il fallait donc savoir qui en avait envoyé l’original à ce Père, comment on lui avait persuadé de le faire imprimer et comment lui-même avait donné si simplement dans le piège qu’on lui avait tendu. C’est ce que nous allons décrire, après avoir repris et chose de plus haut et dès leur origine.

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Mémoires du Curé de Versailles – Le venin du Père Gerberon

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
Le venin du Père Gerberon

Lorsque le Roi pouvait espérer de voir le calme dans son royaume à l’égard de toutes ces disputes sur la grâce, il eut la douleur d’apprendre que la paix qu’il avait procurée avec tant de peine était de nouveau troublée par plusieurs écrits qui renouvelaient les mêmes contestations et répandaient partout l’esprit de division et de discorde.

Il en parut de ce genre qui avait pour titre : « L’exposition de la foi » ; le P. Gerberon en était l’auteur. Il commençait à faire beaucoup de bruit dans le monde, les partisans de la nouvelle doctrine le répandaient partout, on le lisait avec empressement, le venin était caché sous de belles paroles, on y attaquait la vérité par les apparences de la vérité, les simples pouvaient très facilement se laisser séduire par les raisonnements de cet auteur qui sous de belles paroles cachait un venin très dangereux. Mais après qu’il eut paru, il fut condamné par le zèle de M. Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, qui en fit la censure.

Cette ordonnance de ce grand prélat ne plut ni à Messieurs de Port-Royal ni aux jésuites. Les premiers se voyaient flétris par cette condamnation d’un livre qu’ils regardaient comme la défense de leur prétendue innocence et capable de faire revenir bien des gens des sentiments qu’on avait de leurs opinions. Les autres n’en parurent pas satisfaits, parce qu’il semblait qu’on les y attaquait sur la facilité qu’ils avaient, comme on le disait, d’accuser bien d’honnêtes gens du jansénisme, ce qu’on y défendait très expressément, déclarant qu’il y avait une très grande injustice de donner le nom odieux de jansénistes à des personnes sages, vertueuses et habiles sans qu’elles eussent donné aucun fondement raisonnable de faire contre eux de si injustes accusations.

Rien ne paraissait à tous ceux qui aiment l’Eglise de plus sage que cette ordonnance, puisque d’un côté on y condamnait une très mauvaise doctrine et de l’autre on mettait à couvert la réputation de plusieurs ecclésiastiques à qui l’on imposait un crime dont ils n’étaient pas coupables. On vit peu de temps après des écrits sanglants contre cette sage censure. Le Père Gerberon, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, qui s’était sauvé en Hollande dans la crainte d’être puni sur le sujet du jansénisme dont il était un outré défenseur, écrivit d’un style très piquant contre M. le cardinal de Noailles dont il attaquait vivement la censure, donnant par cette satire une preuve indubitable que le jansénisme n’était pas un fantôme, puisqu’il y combattait cette ordonnance de ce très digne prélat uniquement parce qu’elle condamnait ce qui avait été déjà tant de fois condamné à Rome par les papes et par le consentement unanime des évêques.

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Mémoires du Curé de Versailles – Les lettres de cachet

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre V – Jansénistes et Jésuites
Les lettres de cachet

Mais, sans nous arrêter à réfuter leurs opinions, pour justifier autant que nous en sommes capables la conduite du Roi, comme il paraît que cela convient à un évêque et à moi en particulier qui ai eu l’honneur de le voir de si près pendant plusieurs années, je puis dire qu’on a tort de blâmer la conduite de ce Prince à l’égard des lettres de cachet dont il a cru devoir se servir de temps en temps contre les jansénistes de son royaume.

Quand des personnes sages, éclairées, désintéressées et zélées pour le bien de l’Église lui ont représenté l’opiniâtreté de quelques-uns à soutenir de mauvaises opinions, à se soustraire à l’obéissance de l’Église, à introduire les erreurs dans le royaume, Sa Majesté a-t-elle fait mal de les croire et de punir les coupables par son autorité ? Lorsque des évêques, animés de l’esprit de leur saint ministère, n’ont pu réduire des esprits rebelles aux décisions de l’Église, qui voyaient avec douleur qu’ils répandaient dans leur diocèse avec une mauvaise doctrine des sentiments de révolte contre les puissances établies de Dieu, après les avoir avertis avec charité et les trouvant incorrigibles, ont-ils pu le dissimuler et n’ont-ils pas dû s’adresser à leur Prince pour réprimer par sa puissance ceux qu’ils n’avaient pu ramener à leurs devoirs par la douceur de leur conduite ou par des menaces souvent réitérées ? Le Roi n’a-t-il pas fait sagement de s’en rapporter à leurs sentiments ? Ces vertueux prélats n’ont-ils pas été en droit de suivre en cela les exemples de saint Ambroise et de saint Augustin qui se sont adressés aux princes de la terre pour procurer l’exil de quelques Ariens et Donatistes ? Le Roi n’a-t-il pas pu suivre la conduite du grand Constantin, du grand Théodose, qui ont en ces occasions écouté les évêques et ont puni par l’exil et d’autres peines sans les formalités de justice ceux contre lesquels ils portaient leurs plaintes à leurs tribunaux ?

Dès qu’une hérésie est condamnée dans l’Église, les rois sont en droit et même dans l’obligation d’en punir les sectateurs. Aurait-on pu blâmer le Roi d’exiler un ministre de la religion prétendue réformée par une lettre de cachet ? Pourquoi ne l’aura-t-il pu faire à l’égard d’un vrai janséniste ? Veut-on dire qu’il y a bien de la différence entre les uns et les autres, que les jansénistes ont des privilèges que ne peuvent avoir les sectateurs de Calvin ? Ne sont-ils pas également hérétiques ? Un poids et un poids, une mesure et une mesure sont également en abomination devant Dieu. Si un janséniste tel que nous le supposons est véritablement hérétique, comme nous n’en pouvons douter, il faut le traiter comme un hérétique, il faut le proscrire et le punir. Si l’Église le retranche de la société des fidèles, le Prince ne pourra-t-il pas le rejeter de ses États, ou le mettre en lieu où il ne puisse nuire à personne par sa mauvaise doctrine ?

On voudrait faire croire pour blâmer la conduite du Roi et celle de l’Église qu’il y a une différence infinie entre le calvinisme et le jansénisme, que le premier est une véritable hérésie digne de tous les anathèmes de l’Église et des châtiments des Princes catholiques et que le jansénisme au contraire n’est qu’un fantôme imaginé par les Jésuites, grossi par les ignorants et représenté par des personnes intéressées comme un horrible monstre qu’il faut détruire. Ceux qui parlent en ces termes sont les ennemis de l’Église de Jésus-Christ et de la vérité. Ce n’est que pour soutenir des erreurs très réelles qu’ils font tous leurs efforts depuis tant d’années de les faire passer pour des chimères.

Composeraient-ils tant de livres, d’écrits, de libelles, pour soutenir avec opiniâtreté leurs sentiments, s’ils se persuadaient qu’en eux on ne combat que des fantômes ? Est-ce un fantôme que leur obstination à tant crier, écrire, déclamer contre le formulaire par lequel on condamne la mauvaise doctrine de Jansénius et contre les papes qui l’ont dressé et ont obligé à le signer sans réserve ? Ils veulent que dans le formulaire on leur passe ce que les Ariens demandaient à l’égard de la profession de foi du concile de Nicée, c’est-à-dire que, comme les Ariens voulaient dresser une formule à leur mode, les jansénistes fassent la même chose dans le formulaire, afin que comme les Ariens par leurs formules se laissaient la liberté de soutenir l’Arianisme, ceux-ci, par le formulaire qu’ils voudraient réformer selon leurs faux principes, se conservassent le droit de défendre la doctrine de Jansénius. Une soumission sincère, parfaite, humble et sans restriction les mettrait à couvert de ces lettres de cachet qu’ils craignent et de la juste indignation de leur prince qu’ils se sont attirée par leur révolte. Mais, comme jusqu’à présent ils ont fait ce qu’ils ont pu pour se soustraire à l’obéissance qu’ils doivent à l’Église, ils ne doivent pas s’étonner que le Roi ait continué de les regarder comme des ennemis de la vérité et les ait punis comme ils l’ont mérité.

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Mémoires du Curé de Versailles – Le Roi est un tyran

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre V – Jansénistes et Jésuites
Le Roi est un tyran

Selon eux le Roi est un tyran qui persécute l’innocence, qui outrage les gens de bien, qui n’écoute que leurs ennemis déclarés, qui charge sa conscience d’une infinité de péchés parce qu’il ne peut et ne veut souffrir les jansénistes dans ses États, qui flétrit la gloire et le lustre de son règne par la manière avec laquelle il les a traités. Il a introduit une espèce d’inquisition dans la France, incomparablement plus rude et plus sévère que celle qui est établie en Italie, en Espagne, en Portugal et dans les Indes : on attaque toutes sortes de personnes sans qu’elles aient la moindre liberté de se défendre, on prononce leur condamnation sur la simple déposition d’un homme souvent prévenu et toujours ennemi de la vertu, sans examen, sans connaissance de cause, sans aucune formalité de justice ; on vit, ajoutent-ils, aujourd’hui tranquille dans sa maison, et demain une lettre de cachet les en retire et les relègue dans les extrémités du royaume.

J’ai entendu mille fois tenir ces sortes de discours et je les crois très injustes. Je me suis trouvé à la Cour dans le temps que ces sortes de lettres étaient fort en usage. Comme nous parlons maintenant du jansénisme, il faut nous restreindre à celles-là seulement qui ont été expédiées contre ceux qui ont été accusés de le soutenir.

Il faut d’abord reconnaître de bonne foi que, si quelques-uns pour des raisons d’intérêt, pour cause de vengeance ou pour d’autres pareils motifs ont employé leur crédit pour obtenir ces lettres de cachet contre des personnes innocentes, à qui pour y réussir ils ont imputé de faux crimes et surtout les erreurs du jansénisme dont elles étaient fort éloignées, on ne peut trop blâmer leur conduite et désapprouver leur témérité digne d’être très sévèrement punie. Je ne doute point que le Roi, naturellement juste et clément, n’eût châtié des gens assez hardis pour surprendre sa religion, si Sa Majesté en avait eu connaissance. L’abus qu’on fait souvent des meilleures choses ne leur doit en rien préjudicier et ne les rend pas mauvaises. C’est la coutume des esprits inquiets de blâmer tout ce qui ne revient pas à leur génie et à leurs lumières très bornées. Mais telle est la malignité de certains esprits qui, à les entendre parler, regardent comme insoutenables les formalités qu’on a introduites dans la justice et qui soupirent après les voies plus courtes comme les meilleures, qui cependant, lorsqu’on les emploie, sont les premiers à les condamner et à les traiter de l’injustice la plus criante.

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Mémoires du Curé de Versailles – La troisième espèce de jansénistes

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre V – Jansénistes et Jésuites
La troisième espèce de jansénistes

J’ai dit enfin qu’il y avait une troisième espèce de jansénisme que la seule vanité avait formée, composée de gens pleins d’eux-mêmes, et principalement des femmes qui se persuadent mal à propos qu’elles passeront pour avoir beaucoup d’esprit si on les croit être des amies de Messieurs de Port-Royal.

Ces différentes personnes ne savent pas seulement ce que c’est que le jansénisme. Cependant on ne leur entend prononcer que les noms de ceux qui ont le plus brillé dans la défense de ce parti, elles les soutiennent le mieux qu’elles peuvent, elles les appellent des hommes incomparables, les plus savants docteurs de l’Église de Dieu, les défenseurs de la vérité, les réformateurs zélés de la morale de Jésus-Christ et les ennemis du relâchement et de la corruption qu’on y avait introduits. Elles osent juger comme en dernier ressort des Papes qui les ont condamnés, des évêques qui ne peuvent les souffrir dans leurs diocèses, des prêtres et des religieux qui sont opposés à leurs sentiments. Elles vantent les ouvrages de ces Messieurs et les louent excessivement, souvent sans les avoir lus ou ne les ayant parcourus que fort superficiellement ; selon leur avis tous les autres livres sont insupportables, mal écrits, sans esprit, sans sûreté du langage. Le nombre de ces sortes de jansénistes est infini : j’en ai vu de toute condition, de tout âge et de tout sexe. La prévention, l’orgueil, le mépris du prochain, l’amour-propre, le désir d’une sotte réputation sont les principes de leur égarement. C’en est assez pour donner de l’aversion d’une secte qui cause tante de maux à l’Église.

Il ne faut donc pas s’étonner que le Roi qui a eu la douleur de la voir comme naître dans ses États, quoiqu’elle ait commencé en Flandre, qui a été le témoin de tout ce qui s’est passé pendant sa minorité et la régence d’Anne d’Autriche, sa mère, qui entendait dans sa jeunesse tous les jours les progrès et les maux qu’elle faisait dans son royaume, qui la vit condamner à sa sollicitation par les papes et par les évêques, ait conçu contre elle et ceux qui la soutiennent une si grande aversion.

Ce qui l’a confirmé le plus dans ce juste éloignement qu’il en a est ce qu’on lui a rapporté fort souvent et ce qu’il a connu par lui-même du mépris que font les jansénistes de toute puissance spirituelle et temporelle, comme cela ne paraît que trop évidemment par la multitude des écrits insolents qu’ils ont répandu dans le monde, plusieurs d’entre eux s’étant bannis volontairement de leur patrie et retirés dans des pays étrangers pour avoir plus de liberté d’écrire contre leurs supérieurs ecclésiastiques et contre le Roi même.

Il est vrai que quelques-uns de ces fameux jansénistes ont pris le prétexte de quitter la France pour éviter la persécution prétendue qu’ils souffraient, ou se mettre à couvert des menaces qu’on leur faisait avec justice, ou se dérober à la recherche qu’on faisait des auteurs des libelles qui sans nom étaient sortis de leurs mains et qui méritaient des punitions exemplaires. Ils craignaient, disaient-ils, les lettres de cachet par lesquelles on reléguait d’honnêtes gens et très innocents dans le coin de quelque province éloignée, selon le caprice et la mauvaise volonté de leurs ennemis. Chose admirable d’aller eux-mêmes chercher des retraites dans des pays hérétiques pour ne pas demeurer plus à leur aise dans une province de leur patrie où ils auraient en plus de commodités pour la vie et plus de soulagement dans leurs besoins ! Mais, il faut l’avouer sincèrement, ils craignaient beaucoup moins les lettres de cachet qu’ils n’aimaient la liberté de tout écrire et de tout dire. Ainsi les a-t-on vus composer dans leur séjour des pays étrangers les libelles les plus hardis du monde.

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Mémoires du Curé de Versailles – Les divisions de l’Église de France

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre V – Jansénistes et Jésuites
Les divisions de l’Église de France

L’autre effet que produisirent ces livres écrits contre les Jésuites fut que plusieurs confesseurs et directeurs d’un fort petit discernement embrassèrent sans presque connaissance de cause les principes d’une morale outrée, ne distinguant pas assez le relâchement de la morale avec la sage discrétion que la charité inspire pour la conduite et la sanctification des âmes. Personne n’est plus capable de nuire à l’Église que ces demi-savants ou pour mieux le dire qui ne le sont point du tout, qui sans presque aucune étude et sans nulle expérience se mêlent de décider hardiment des plus embrouillés cas de conscience, qui embarrassent assez ordinairement les plus habiles docteurs lorsqu’on les consulte pour en donner leur avis. Ceux-ci au contraire ne doutant de rien, il leur suffit d’être persuadés que l’opinion qu’ils veulent suivre est la plus sévère. Voilà leur règle sur laquelle ils établissent leur forme de gouvernement, sans que mille raisons leur puissent faire embrasser un autre parti.

Quoique je sois fort éloigné de donner dans tous les sentiments des nouveaux casuistes et que je sois convaincu qu’ils ont avancé plusieurs opinions insoutenables et qui ont été très justement censurées par les papes et par les évêques comme tendant à un renversement général de la morale de l’Évangile, cependant je crois que ceux qui pour éviter de donner dans ce relâchement ont donné dans une autre extrémité par une sévérité excessive, ont également été préjudiciables à l’Église de Jésus-Christ qui nous a assuré que son joug était doux et que sa charge était légère. Il faudrait, selon la sage explication de saint Chrysostome, qu’on se souvint toujours de la douceur de ce joug de Jésus-Christ et de la légèreté de la charge qu’il impose sur les épaules de ses enfants pour ne pas les accabler par le poids d’une austérité démesurée, se souvenant en même temps que la doctrine des mœurs qu’il nous a enseignée est un joug et une charge, pour ne pas trop adoucir les maximes qu’il nous a apprises et pour ne pas donner dans un affreux relâchement qui ouvre la [porte] à ce chemin large qui conduit à la perte irréparable des âmes.

J’ai connu à la Cour et ailleurs combien ces deux extrémités sont dangereuses. J’en ai vu plusieurs se rebuter entièrement des exercices de la piété et tomber dans le désespoir qui entraîne avec soi toutes sortes de dérèglements, suivant le saint apôtre, pour avoir trouvé des confesseurs d’une rigidité étonnante qui, bien loin de les attirer à une conversion sincère et véritable, leur en inspirant de l’horreur et de l’éloignement ; j’en ai vu aussi plusieurs que des confesseurs par une condescendance très lâche, entretenaient dans leurs mauvaises habitudes et laissaient endormir dans une fausse sécurité qui les conduisait à la perte de leur salut. Il est donc du bon ordre de la discipline de l’Église, en s’attachant aux règles qu’elle nous prescrit, d’éviter pour la conduite des âmes ces extrémités condamnables et se donner bien de garde dans une profession si sainte de suivre son caprice et son humeur et ne point écouter la charité qui doit animer en toute chose les ministres de Jésus-Christ.

De ces deux mauvais effets dont je viens de parler en est sorti un troisième qui a fait et qui fait encore une plaie très profonde dans l’Église, qui est un esprit de division et une espèce de schisme entre les uns et les autres et, par contre coup, entre les personnes qu’ils conduisent. Nous avons vu de notre temps se renouveler ce qui se passait autrefois dans l’Église de Corinthe et ce que saint Paul condamnait si fortement comme une chose absolument contraire à l’esprit du christianisme. On y disait, dans cette Église naissante : « Je suis à Paul » ; « moi je suis à Céphas » ; un autre disait : « Et moi je suis à Apollon ». On a tenu et on tient encore à peu près un même langage dans notre France : « Pour moi, dis l’un, je suis pour messieurs de Port-Royal » ; un autre dira : « Et moi je suis pour les Jésuites ». « Je n’aime point, ajoute un troisième, ces directeurs sévères » ; celui-ci s’écrira : « Je ne puis souffrir ces directeurs si commodes ». Les uns disent : « Je n’aime point absolument les religieux et les moines » ; d’autres publient qu’ils les préfèrent au clergé séculier, ceux-là prétendent que c’est aux seuls ecclésiastiques qu’il faut s’adresser. Ce langage n’est point le langage de la charité chrétienne, il la détruit absolument.

Il est vrai que, si l’on entend par Messieurs de Port-Royal ceux qui soutiennent encore les propositions de Jansénius, soit pour le fait soit pour le droit, on doit les éviter comme les ennemis de l’Église et malheur à ceux qui se soumettent à leur conduite ! Mais si on entend dire qu’on hait les directeurs d’une morale plus exacte, on se trompe et on pèche contre la charité. J’ai vu dans une même famille de la Cour des personnes conduites par ces différents directeurs dont elles épousaient le parti avec tant de vanité que la division et la discorde étaient le fruit de ces sortes de directions. On venait souvent aux reproches, on se faisait un plaisir de raconter des aventures arrivées à ces directeurs, on les exagérait, on les publiait, on décriait cruellement leur réputation dans le monde et on donnait occasion aux libertins et aux impies de mépriser la dévotion et ceux qui la pratiquaient. J’en ai vu souvent arriver de très mauvais effets, jusqu’à en venir à des séparations scandaleuses. La connaissance que j’avais de tous ces désordres m’a souvent obligé d’en parler dans mes prônes et de le faire aussi dans le particulier. C’est un mal auquel il est à propos que les évêques tâchent de remédier, comme étant une très funeste source de plusieurs péchés qui se commettent tous les jours.

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Mémoires du Curé de Versailles – L’invincible opiniâtreté de Guy de Sève, évêque d’Arras

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre V – Jansénistes et Jésuites
L’invincible opiniâtreté de Guy de Sève, évêque d’Arras

On voit par ce que je dis que je crois qu’on doit autant éloigner de l’Église les personnes sévères à l’excès et les autres qui tiennent une mauvaise doctrine, car l’Église a également condamné les hérésies et le pharisaïsme. Heureux ceux qui s’attachent purement, simplement et exactement aux décisions de l’Église tant sur ce qui regarde la doctrine de la Foi que celle qui appartient aux mœurs ! On n’aurait rien à leur reprocher, ou, si on leur imputait en cela quelque faute, ce ne serait pas eux mais ceux qui les accuseraient malicieusement qui seraient répréhensibles. Je sais que pour n’avoir pas suivi ces maximes et les principes d’une charité vraiment chrétienne on a nui à des personnes de grand mérite dans l’esprit du Roi et qu’on lui a fait regarder comme jansénistes des prélats même distingués par leur vertu et les services importants qu’ils rendaient à l’Église. Sa Majesté ne pouvait pas démêler par elle-même si les accusations étaient bien ou mal fondées. On savait qu’ayant de justes préventions contre le jansénisme, c’était assez de passer d’en être atteint pour n’être pas bien dans son esprit et ne plus rien espérer de sa bienveillance. On a en cela surpris quelquefois sa religion ; l’exemple que je vais en rapporter en sera une preuve démonstrative.

M. Guy de Sève de Rochechouart, évêque d’Arras, avait été élevé à l’âge de 27 ans à l’épiscopat ; la vie irréprochable qu’il avait menée dans sa jeunesse le rendait digne de ce rang dans l’Église. Il avait été élevé à Saint-Sulpice et s’était mis ensuite sous la direction du Père Amelot, prêtre de l’Oratoire qui s’est rendu très recommandable dans le clergé de France par le zèle qu’il a eu de combattre les nouvelles et dangereuses opinions sur la grâce. Il trouva son diocèse dans l’état du monde le plus pitoyable ; le clergé était dans une ignorance extrême, qui est presque toujours suivie du dérèglement des mœurs, le peuple n’était point instruit et vivait presque sans religion. Ce siège avait vaqué l’espace de plusieurs années parce que les papes refusaient de donner les bulles à ceux que le Roi y nommait, parce qu’ils [le] prétendaient n’être pas compris dans le concordat de François 1er et Léon X, Clément IX ayant accordé au Roi l’indult pour la nomination des évêchés des villes de Flandres qu’il avait conquises sur les Espagnols.

M. de Sève fut pourvu de cet évêché d’Arras. Dès les premières années de sa prélature, il s’appliqua à réformer son clergé et ses diocésains ; il connut par son expérience que le mal venait en partie par la trop grande indulgence des confesseurs qui ne s’appliquaient pas assez à l’étude de la morale ou qui suivaient des principes d’un affreux relâchement. Il se vit contraint pour remplir les devoirs de son ministère de faire des règlements et de donner des instructions sur le sacrement de Pénitence. Ce fut principalement à l’occasion de quelques propositions de morale qu’on avait enseignées dans quelques villes de son diocèse et qu’on avait soutenues ensuite dans des thèses publiques qu’il se crut dans l’obligation de s’expliquer et d’enseigner les maximes qu’il désirait qu’on suivît dans son diocèse pour la conduite des âmes. Ces instructions furent approuvées avec éloge de plusieurs évêques illustres par leurs vertus et par leur érudition ; elles ne laissèrent pas d’être contredites par quelques réguliers. Il échappait de temps en temps à quelques-uns d’entre eux des sentiments opposés à la pureté de la morale ; il les redressait quand cela venait à sa connaissance où il les condamnait par de fortes censures, si la chose en valait la peine. Il condamna pour ce sujet dans divers temps plusieurs propositions avancées par des religieux de différents ordres ou même aussi par quelques ecclésiastiques, car quand il s’agissait de son devoir il n’avait acception de personne : il n’en fallut pas davantage pour faire passer ce prélat pour janséniste.

J’allai à Arras dans ce temps-là et j’y demeurai pendant plus de 4 ans, étant supérieur du séminaire de ce diocèse. J’admirais l’injustice des hommes qui sans aucun fondement accusaient un si vertueux prélat de donner dans les opinions nouvelles du jansénisme et condamnées par l’Église, parce que lui-même condamnait des propositions insoutenables sur la morale. Cependant ces accusations allèrent si loin que le Roi même y ajouta foi sur les rapports qu’on lui en faisait.

Ce prélat avait d’ailleurs le malheur de n’être pas bien avec M. Le marquis de Louvois qui, dans les occasions qui s’étaient présentées, lui avait toujours fait ressentir le chagrin qu’il avait contre lui, sans qu’il lui en eût donné aucun sujet raisonnable ; mais ce qui fit contre lui plus d’impression dans l’esprit du Roi fut la fermeté qu’eut ce prélat à ne vouloir pas signer le procès-verbal d’une Assemblée Extraordinaire du Clergé qui s’était tenue à Paris sur l’affaire de la régale.

Innocent XI s’étant entièrement et ouvertement déclaré contre les droits du Roi, Sa Majesté, pour opposer aux brefs et bulles de ce Pape les sentiments des évêques de son royaume, les avait fait assembler à Paris et désira que tous les évêques qui étaient alors dans cette ville, quoiqu’ils n’eussent point de droit de se trouver en ces assemblées du clergé, étant évêque de villes conquises, y assistassent. Ainsi l’évêque d’Arras que les affaires de son diocèse avaient attiré à Paris ne put se dispenser de s’y rendre. On sait que en cette assemblée, les évêques firent tout ce que le Roi avait désiré et qu’on y reconnut, reçut et approuva la régale sur toutes les églises du royaume.

M. l’évêque d’Arras avec un autre ne furent pas du sentiment de l’assemblée. On dressa le procès-verbal et on pria tous les évêques de le signer, après cependant leur en avoir demandé leurs sentiments : ils s’offrirent tous de donner le seing qu’on leur demandait, excepté M. l’évêque d’Arras qui dit néanmoins qu’il ne le refusait pas absolument, mais qu’il ne pouvait en conscience le signer qu’après qu’on y aurait changé un mot qui paraissait de conséquence, pour le rendre conforme à la vérité. Cette difficulté consistait en ce qu’on avait mis que par un consentement unanime les évêques avaient prononcé sur l’affaire de la régale ; M. d’Arras soutenait qu’on ne devait pas se servir de ce terme d’unanime qui marquait que tous sans en excepter aucun avaient été d’un même sentiment, ce qui n’était pas véritable puisque lui et un autre évêque avaient [été] d’un avis contraire, mais que si on voulait au lieu de ce mot d’unanime mettre que c’était d’un commun consentement ou à la pluralité des voix que cette affaire avait été décidé, il signerait pour lors volontiers ce procès-verbal. Cette contestation fit remettre au lendemain cette signature. M. L’évêque d’Arras ne se trouva pas à l’Assemblée, on lui en fit un crime dans l’esprit du Roi, quoiqu’il s’en fût absenté à cause d’une incommodité qui lui était survenue : il eut ordre de se retirer sans délai dans son diocèse et de n’en pas sortir. La disgrâce de son Prince lui fut beaucoup plus sensible que la résidence dans son diocèse qu’il aimait et qu’il ne quittait que par nécessité. Je le trouvai dans cet embarras quand je fus envoyé pour prendre la conduite de son séminaire.

Il s’en présenta peu de temps après un autre qui lui fit beaucoup plus de peine. Le Roi, pour continuer de s’opposer aux brefs fulminants du Pape, indiquant une nouvelle assemblée du clergé l’année 1682, qui s’est rendue célèbre par les quatre articles qu’on y dressa dans la vue d’arrêter les entreprises de Rome et qu’on obligea ensuite d’enseigner dans toutes les facultés de théologie du royaume. Il fallut faire des assemblées provinciales pour nommer des députés pour se trouver à la générale à Paris. On prit la précaution à la Cour de désigner ceux des deux ordres qui lui étaient les plus agréables ; on souhaita pour la province de Flandre qu’on y députât M. de Brias, archevêque de Cambrai, M. Duplessis-Praslin, évêque de Tournai et M. Pierre Le Roy, abbé du Mont-Saint-Eloi, de l’ordre des chanoines réguliers de saint Augustin dans le diocèse d’Arras, et un autre dont le nom m’a échappé. M. L’archevêque de Cambrai ayant indiqué son assemblée provinciale, M. d’Arras ne put se dispenser de s’y trouver : deux choses l’arrêtèrent et lui firent prendre le parti de se retirer de cette assemblée sans en avoir voulu signer les délibérations et la procuration qu’on donnait aux députés.

La première regardait le choix qu’on obligeait de faire du sieur abbé de Saint-Éloi, qu’il regardait comme un sujet très incapable, pour bien des raisons, d’un emploi de cette importance ; l’autre, qui le touchait encore beaucoup plus, était de signer une procuration par laquelle on donnait aux députés tout pouvoir de délibérer et de décider dans l’assemblée générale, s’engageant d’accepter ces mêmes délibérations. Comme M. l’évêque d’Arras savait qu’on devait y traiter de matière de doctrine, il ne crut point convenir à un évêque de s’en rapporter aux sentiments d’autrui, ne croyant point qu’il y eût des exemples qui autorisassent une pareille conduite, d’autant plus que les évêques étant les juges de la doctrine, ils doivent examiner par eux-mêmes les matières dont on est en contestation, à moins que les conciles généraux ou la décision des souverains pontifes acceptée par les évêques ne les mettent dans l’obligation de se soumettre.

Les amis de M. d’Arras firent tout ce qui leur fut possible pour l’engager à signer et se conformer à ses confrères et à l’Assemblée. M. L’évêque de Tournai qui lui était entièrement dévoué employa tout ce que l’amitié la plus tendre put lui suggérer pour le porter à se rendre aux sentiments des autres ; il lui représenta qu’il allait achever de se gâter absolument dans l’esprit du Roi, qui le croirait trop opiniâtrement attaché à ses sentiments desquels mille raisons n’étaient capables de le faire démordre ; qu’il considérât que, quoique un évêque ne doive pas être courtisan et donner par flatterie dans les volontés de la Cour, cependant en de certaines occasions, comme était celle qui se présentait, on pouvait avoir de la complaisance quand rien ne paraissait contraire à l’Évangile ou à la discipline de l’Église ; qu’étant le seul qui se distinguât par les oppositions qu’il avait de donner son seing à des actes publics, il serait généralement blâmé de tout le monde, qu’il trouverait beaucoup plus de peine dans le gouvernement de son diocèse dans lequel on saurait qu’il ne serait point appuyé à la Cour, ce qui lui susciterait tous les jours de nouvelles affaires ; qu’il pouvait bien s’en rapporter à lui sur ce qui regarde les matières de doctrine qui seraient traitées dans l’assemblée, étant persuadé qu’il comptait assez sur ses capacités et sa probité pour le croire capable de consentir à quelque proposition que ce pût être qui serait tant soit peu contraire à la saine doctrine.

Ces raisons ne firent point changer de sentiment à ce prélat. La crainte qu’il avait qu’on ne prît dans cette assemblée quelque résolution qui pût tendre à la moindre désunion ou mésintelligence avec le Pape l’emporta dans son esprit sur toute autre considération. M. l’évêque de Tournai se jeta pour lors à ses pieds et, embrassant ses genoux avec larmes, le priait de se rendre à ses conseils. Il demeura toujours inflexible, sa conscience ne lui permettant pas de prendre un autre parti.

Il quitta l’assemblée, revint à Arras, me fit le récit de ce qui venait d’arriver à Cambrai et attendit avec beaucoup de tranquillité et de fermeté d’âme les événements de cette affaire. Cependant, quoiqu’elle augmentât dans l’esprit du Roi son indignation contre ce prélat, on ne lui en témoigna rien et on le laissa faire paisiblement ses fonctions dans son diocèse ; il y resta plusieurs années sans en sortir, quoiqu’il eût des affaires de conséquence qui le demandaient à Paris. Il était dans cette situation à la Cour quand j’y fus appelé.

Pendant la vie de M. de Louvois la prudence exigeait de moi de ne pas proposer au Roi qui le regardât, parce que ce ministre lui était entièrement opposé, comme je l’avais connu par ce qu’il m’a dit en quelques occasions. Je me contentai seulement d’en dire beaucoup de bien à Mme de Maintenon quand je trouvais les moments favorables de faire valoir tout ce qu’il faisait dans son diocèse pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, et d’attendre le temps dans lequel je pourrais rendre compte à Sa Majesté de tout ce que je savais de ce prélat.

La mort subite de M. de Louvois, qui arriva au mois de juillet 1691, me fit espérer que j’aurais en peu de temps le moyen de rendre service à un évêque dont j’estimais beaucoup la vertu ; mon espérance ne fut pas vaine, car, ayant eu l’occasion de rendre compte au Roi de quelques affaires, je ne sais comment ni pour quel sujet Sa Majesté me parla du clergé de son royaume dont elle me parut fort contente. Je répondis que le choix qu’elle faisait de bons évêques avait mis le clergé dans l’état où elle avait la consolation et la joie de le voir, que le clergé de France surpassait celui de tous les autres royaumes par la capacité, la vertu et le mérite des évêques et des autres ecclésiastiques, qu’il était aisé de s’apercevoir de la différence qu’il y avait entre eux quand on les comparait les uns avec les autres. J’ajoutai que je l’avais reconnu par mon expérience, qu’ayant demeuré en Flandre pendant plusieurs années j’avais vu de mes yeux les grands changements que les évêques français nommés par Sa Majesté avaient déjà faits dans le clergé de leurs diocèses et que, soutenus de Sa Majesté, ils continueraient encore de les pousser à une plus grande perfection et conforme à leur état.

Le Roi, d’abord que je parlai de Flandre, me demanda où j’avais été et lui ayant fait réponse que j’avais eu plaisir d’y voir les conquêtes qu’il y avait faites et d’être longtemps supérieur du séminaire d’Arras, il reprit tout d’un coup la parole :
« Vous connaissez donc l’évêque d’Arras ?
– Je le connais fort, Sire, car je l’ai pratiqué pendant un temps fort considérable.
Sur cela, le
Roi m’ajouta :
C’est un évêque fort extraordinaire, qui a des sentiments bien particuliers, et qui est d’une opiniâtreté invincible.
– Il est vrai, répondis-je au Roi, que je sais, Sire, qu’on en a donné ces impressions à
Votre Majesté. Feu M. de Louvois n’était pas de ses amis, il en a pu parler à Votre Majesté d’une manière à lui en faire concevoir des idées qui lui sont si désavantageuses, mais j’ose lui représenter avec respect qu’on ne lui a pas fait connaître ce prélat tel qu’il est. Je dois en avoir une connaissance plus parfaite que personne, puisque pendant tout le temps que j’ai demeuré en Flandre, il m’avait donné toute sa confiance, non seulement pour ce qui regardait la conduite de son diocèse, mais aussi de sa propre conscience.
– Mais vous m’avouerez, répliqua le
Roi, qu’il est fort attaché à son jugement et que, quand il a résolu quelque chose, il n’en revient jamais. »

Je répondis que je savais bien qu’on lui reprochait ce défaut, mais que cela n’était pas, comme on le pensait, que ceux qui ne pouvaient pénétrer dans son cœur le regardaient comme un homme entêté de ses opinions, mais qu’il s’en fallait bien qu’il en fût aussi coupable qu’on le croyait et qu’on le disait, que l’évêque d’Arras avait une conscience délicate, timorée et même timide et scrupuleuse, qu’il s’attachait par principe de conscience à la loi et qu’il devait beaucoup plus prendre sur lui que les autres quand on venait lui en demander dispense, que c’était cette difficulté qu’il avait en lui-même dans la crainte qu’il avait d’offenser Dieu qui le rendait difficile à accorder ce qu’on obtenait souvent sans peine des autres évêques.
« Mais puisque les autres prélats, reprit le
Roi, accordent ces sortes de dispenses, pourquoi l’évêque d’Arras ne le fait-il pas avec la même facilité ?
– On n’est pas obligé, Sire, à accorder ces dispenses, répondis-je pour lors, on ne pèche pas en suivant la loi. Si M. d’Arras pouvait accommoder cette facilité avec sa conscience, je puis assurer
Votre Majesté qu’il le ferait avec plaisir. Je puis même, Sire, lui rendre ce témoignage qu’en plusieurs rencontres différentes, m’ayant proposé ces difficultés, il a bien voulu passer par-dessus et suivre mes conseils.
– Vous jugiez donc, me dit le
Roi, qu’il ne devait pas s’y arrêter ?
– Je suis persuadé, Sire, répondis-je, que selon les principes de saint Augustin et de Saint-Bernard c’est la charité qui a fait les lois et que c’est la charité qui en peut et quelquefois qui en doit dispenser. Mais les personnes qui ont le malheur d’avoir une conscience trop scrupuleuse, quelque éclairées qu’elles soient d’ailleurs, comme l’est beaucoup ce prélat, toutes les peines du monde à bien distinguer ce qu’elles peuvent et ne peuvent pas. La crainte qu’elles ont de pécher les retient dans ce furieux embarras et de grandes perplexités ; elles sont en vérité, Sire, beaucoup à plaindre et on ne les peut condamner, d’autant plus qu’elles croient suivre la voie la plus sûre, où par conséquent elles sont persuadées de n’être point dans le danger d’offenser Dieu. Au reste, Sire, je suis obligé de prendre la confiance de dire à Votre
Majesté, à l’occasion des sentiments particuliers qu’on lui a fait entendre qu’il a, étant convaincu qu’on lui a voulu persuader qu’il est dans les opinions des jansénistes, que ce prélat en est non seulement très éloigné mais qu’il leur est entièrement opposé. Élevé par M. Tronson et le père Amelot, tous deux ennemis déclarés du jansénisme, il a à cet égard les même principes que ces vénérables prêtres et j’en ai mille preuves par-devant moi ; quand on n’en aurait point d’autres que ce qu’il vient de faire contre le sieur Gilbert dont il a condamné les écrits parce qu’ils contenaient les propositions de Jansénius, on devrait être, Sire, très convaincu de l’attachement qu’a ce prélat pour la saine doctrine et pour les décisions de l’Église.

Le Roi parut très content de ce que j’eus l’honneur de lui dire, m’ayant fait celui de me croire, et quelque temps après il lui laissa la même liberté qu’il avait eue avant toutes ces affaires et le reçut fort bien la première fois qu’il se présenta devant Sa Majesté. Ce fait que je viens de rapporter fait évidemment connaître qu’on a employé souvent pour décrier auprès du Roi des personnes d’une très bonne doctrine qu’on a voulu faire passer pour jansénistes, parce que leur morale était exacte et ne pouvait y souffrir de relâchement. »

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Mémoires du Curé de Versailles – le Furet des jansénistes

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre V – Jansénistes et Jésuites
Le Furet des jansénistes

J’ai connu un ecclésiastique habitué dans une paroisse de Paris qui était comme le Furet des jansénistes. Sa principale occupation était de dénoncer toute sorte de gens au Père Confesseur du Roi sous ce nom et cette qualité odieuse de jansénistes. Comme il n’avait nul mérite, nul talent, peu de capacité, il s’était fait cette voie pour parvenir à quelque bénéfice ; il n’a jamais manqué, pendant quatorze ans que je l’ai connu, par cet endroit que je viens de dire, de se rendre à Versailles dans les jours que le Roi devait communier. Il se mettait pour lors dans le rang des aspirants qui font une espèce de haie depuis le prie-dieu de sa majesté jusqu’aux balustres de l’autel ou le sanctuaire. J’ai eu souvent l’occasion de reprocher à cet ecclésiastique l’indigne métier qu’il faisait et de quitter sa paroisse les jours où il devait y être le plus assidu ; il me répondit un jour avec une simplicité très grossière qu’il ne faisait en cela rien que par le conseil de ses directeurs, à quoi je répliquai que je ne pouvais pas croire qu’il s’en trouvât qui lui eussent donné un si mauvais conseil, que d’ailleurs il fallait entrer dans les bénéfices par une bonne porte et non pas de la manière qu’il prétendait en obtenir.

Je n’ai jamais pu savoir si on ajoutait beaucoup de foi aux mémoires qu’il donnait ; j’ai même plutôt lieu de croire qu’on les méprisait autant que sa personne, comme l’événement l’a justifié, parce qu’après quatorze ans d’assiduité et d’exactitude à faire sa profession de dénonciateur, il n’eut enfin qu’un petit canonicat de deux cents livres de rente que je pense même que le Père de La Chaise ne lui fit donner que pour se défaire de ses importunités et l’éloigner de Paris. Encore ne jouit-il pas longtemps de la récompense de la pénible servitude qu’il s’était imposé, car après trois mois qu’il eut obtenu cette même prébende, il mourut et alla rendre compte à Dieu de toutes les dénonciations qu’il avait faites, paraissant pour lors devant un tribunal où la vérité est clairement connue et la calomnie terriblement punie.

Il m’a toujours semblé que pour ne point se laisser surprendre par de tels dénonciateurs qui pour l’ordinaire ne cherchent que leur intérêt dans une fonction si méprisable, il les faudrait renvoyer devant les évêques de ceux qu’ils dénoncent soit pour le jansénisme, soit pour la pratique d’une morale outrée et contraire à l’esprit de l’Église, afin que ces prélats examinassent les preuves de ces accusations et punissent ensuite selon la rigueur du droit les accusés s’ils sont véritablement coupables, où les calomniateurs si ceux qu’ils ont dénoncés se trouvent innocents.

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Mémoires du Curé de Versailles – la morale des Jésuites

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre V – Jansénistes et Jésuites
La morale des Jésuites

Les Jésuites sentirent ce coup, mais les jansénistes, enflés du succès de ce livre, crurent qu’il fallait leur en porter d’autres de même espèce qui approfondissent cette première plaie qu’ils leur avaient faite et les exposassent par ce moyen à la haine et au mépris du public. Ce dessein leur fit entreprendre l’ouvrage qui a pour titre « la morale des Jésuites » et, afin qu’on vit que leur conduite répondait à leurs opinions, on fit suivre ce volume de plusieurs autres à qui l’on donna pour titre « la morale pratique des Jésuites ». On y avait ramassé une infinité de faits historiques arrivés dans presque toutes les parties du monde ; on avait été déterrer jusque dans l’Amérique méridionale, dans le Japon, dans la Chine, tout ce qui pouvait, dit-on, faire connaître les Jésuites par ce qu’ils sont, suivant ces paroles qu’on y fait beaucoup valoir : Interest reipublica cognosci malos (traduction littérale ajoutée ce jour : il est de l’intérêt de la république que les méchants fussent connus). Aussi n’y a-t-on rien oublié de ce qui peut servir à donner à toute l’Église l’idée des Jésuites la plus désavantageuse.

Quelque soin qu’aient pris les auteurs de ces livres de vouloir justifier leur intention par l’utilité qu’en pouvait tirer l’Église, je n’ai jamais pu comprendre que la charité ait pu en inspirer la composition. Des ouvrages écrits pour faire haïr ses frères ne me paraîtront jamais être le fruit de cette aimable charité, qui ne croit pas aisément le mal et qui souffre tout avec patience, de cette charité, dis-je, qui est douce, tendre, compatissante. Je sais à la vérité qu’elle emploie quelquefois des termes durs en apparence pour faire sentir plus vivement le mal et pour en guérir les plaies mortelles, mais je sais aussi qu’elle n’a pas ce faux zèle qui engage à triompher des fautes de ses frères, à les publier par les toits, à en faire des railleries ou des satires mordantes, à les découvrir à toute la terre, à révéler les choses les plus secrètes où faire revivre celles que le temps avait fait oublier.

On pouvait prendre des voies au moins aussi sûres et plus conformes à l’esprit de l’Évangile pour préserver les enfants de l’Église de la corruption de la morale. Il y a par la miséricorde de Dieu grande abondance de baume précieux à Galand capables de guérir toutes les plaies des Israélites. Le corps des évêques, dépositaires de la vérité et de la Sainte doctrine, était rempli de zélés pasteurs, qui avaient le zèle de Dieu pour bannir de sa maison tous les scandales. On a même vu que quand on leur a dénoncé ou aux souverains pontifes ces sortes de propositions qu’on a jugées contraire à la pureté de la morale de Jésus-Christ, ils les ont, après un mûr examen, condamnées par leurs bulles et par leurs mandements. On pouvait aussi traiter de ces matières comme ont de coutume de faire les théologiens par des traités solides et dans lesquels on eût combattu les opinions dangereuses. Mais il n’était pas permis d’en venir aux invectives, d’allumer partout le feu de la division, apprendre mille choses qui n’étaient sues que de peu de personnes, en un mot de combattre la morale relâchée par le plus grand relâchement de la morale de Jésus-Christ fondée sur la charité qui en est le principe et la fin.

Ces livres produisirent deux effets différents.

L’un fut que ceux qui parlaient toujours contre la morale relâchée ou qui faisaient profession d’une morale sévère pour leur conduite ou celle du prochain passaient irrémissiblement pour jansénistes, quoiqu’ils n’eussent jamais eu aucune liaison avec eux, quoiqu’ils ne se fussent jamais appliqués à développer les questions épineuses de la grâce. J’en ai même vu quelques-uns qui, ayant toujours eu horreur du jansénisme, ayant été élevés dans les principes d’une théologie fort opposée à celle du parti, passaient néanmoins pour en être, uniquement parce qu’ils étaient sévères dans la conduite des âmes et fermes dans ce gouvernement spirituel. J’ai vu en de certains endroits que si un confesseur refusait deux ou trois fois l’absolution au même ou à divers pénitents, c’en était assez pour le mettre malgré lui dans le rôle ou catalogue des jansénistes, quelque protestation qu’ils fissent de leurs attachements très sincères et inviolables aux décisions de l’Église. C’est de là même qu’on leur a donné le nom odieux de rigoristes, et que plusieurs confondent mal à propos avec les disciples de Jansénius ; mais ce nom leur a été imposé, ou parce que les jansénistes font profession d’une morale outrée, ou parce que ceux qui n’aiment pas la morale étroite sont bien aises par une espèce de malignité que ceux qui en cela leur sont contraires passent pour des novateurs et les ennemis de l’Église, afin de diminuer par cet endroit leur crédit, les décrier parmi le petit peuple et retirer les simples de leur conduite.

Comme je fais profession et que je l’ai toujours fait de dire la vérité, je dois remarquer ici qu’on ne peut commettre une plus grande injustice et que c’est travailler de concert avec le démon à rendre inutile le zèle de plusieurs serviteurs de Dieu en détruisant leur réputation par cette vague accusation de jansénisme ; cependant il est arrivé plusieurs fois qu’on a confondu de très honnêtes gens et de très vertueux prêtres de Jésus-Christ avec les ennemis de sa grâce, parce qu’ils croyaient devoir être fermes et zélés dans l’administration des sacrements et particulièrement de celui de la pénitence.

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Mémoires du Curé de Versailles – la plume du sieur Pascal et les lettres provinciales

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre V – Jansénistes et Jésuites
La plume du sieur Pascal et les lettres provinciales

Rien ne fit plus de tort aux Jésuites que ce parti que prirent les jansénistes de déclamer en secret et en public contre les principes de leur morale. Ils employèrent pour y mieux réussir la plume du sieur Pascal, à qui ils fournirent tous les mémoires nécessaires pour venir à bout de ce qu’ils prétendaient. Ç’a été l’occasion du fameux livre « Les Lettres provinciales ». Il est vrai que dans les premières de ces lettres on y voit également rendre ridicules les sentiments des thomistes et des molinistes sur la grâce suffisante, ce qui fait connaître combien en ces premiers temps les jansénistes étaient éloignés du thomisme, dont ils ont voulu se couvrir dans la suite pour soutenir leurs opinions. Mais il est aisé de s’apercevoir que le but principal des ennemis des Jésuites dans ce livre a été de persuader à tout le monde que leur morale était abominable et qu’on devait regarder comme des directeurs très préjudiciables à la conduite des âmes.

Les Jésuites eux-mêmes s’aperçurent bientôt des effets que produisit ce livre, car ils avouent que leurs confessionnaux en devinrent moins fréquentés, que plusieurs personnes les abandonnèrent, que partout on les regardait comme gens d’une doctrine suspecte et qu’enfin les jansénistes avaient réussi à les faire mépriser et haïr. Il ne tint pas à ces messieurs que les princes les éloignassent de leurs cours par les idées qu’on inspirait de la conduite des Jésuites ; on les présentait comme gens ennemis des rois, favorisant dans leurs opinions celles qui permettaient d’attenter à leur vie.

Ce livre dont je parle fut d’autant plus propre à animer bien des gens contre ces pères qu’il est écrit de la manière du monde la plus agréable ; ses expressions en sont enjouées, le tour délicat, le langage pur, les railleries fines et piquantes, ce qui le faisait lire avec autant de curiosité que de plaisir. Quelques soins que les Jésuites prissent pour le faire condamner et brûler, ils ne purent venir à bout de le supprimer. Le sieur Nicole le traduisit en latin avec des notes sous le nom de Vendrock pour le faire plus aisément passer chez les étrangers; on le traduisit aussi en diverses langues, de sorte que de tous côtés on en trouvait un grand nombre d’exemplaires parfaitement bien imprimés et connus partout comme d’un livre très agréable à lire et capable de beaucoup divertir.

C’est aussi ce qui donna tant d’envie aux courtisans d’en faire la lecture. Comme on est ordinairement porté à écouter assez volontiers la satire, on trouvait en ce livre tout ce qu’on pouvait désirer en ce genre ; les traits satirique y étaient très adroitement ménagés et tournés d’une manière si réjouissante que dès qu’on avait commencé de le lire, on ne pouvait le quitter qu’on n’en eût entièrement achevé la lecture. Jamais les livres sanglants d’Hospinien, célèbre protestant, contre les Jésuites, ni tous ceux sortis de semblables hommes ne portèrent des coups plus vifs à ces pères que ces « lettres provinciales ».

C’est en partie à leur occasion qu’il vint à la mode de parler partout contre la morale relâchée. On entendait de jeunes prédicateurs plus hardis que savants en faire la matière de leurs invectives, quand ils se persuadaient se faire quelque réputation en déclamant contre les opinions des auteurs de cette morale. On ne parlait presque d’autre chose dans les compagnies, chacun se faisait mérite d’en condamner les principes, et j’ai été souvent le témoin qu’à la Cour ceux qui étaient les plus libertins en parlaient avec le même feu que si leur vie était une condamnation de ces opinions relâchées.

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Mémoires du Curé de Versailles – Une guerre implacable

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre V – Jansénistes et Jésuites
Une guerre implacable

À l’égard des jansénistes que j’ai dis qu’on pouvait dire ne l’avoir été ou ne l’être que par l’aversion qu’ils avaient pour les Jésuites, je puis assurer que leur nombre en était très grand à la Cour, comme il l’est dans plusieurs endroits du royaume.

Quoique en général on puisse dire que la jalousie avait pu donner occasion à cette haine qu’on a contre ces Pères qu’on voit depuis très longtemps être en grand crédit à la Cour, et que d’ailleurs il n’est pas possible que tous ceux qui demandent des bénéfices par leur canal les obtiennent, ce qui est une autre source de cette aversion qu’on a conçue contre eux, il y en a encore d’autres raisons qu’il faut développer en peu de mots.

Il est très certain que les Jésuites, qui se sont opposés le plus fortement au jansénisme que tous les autres ordres religieux, se sont attirés tous ceux de ce parti et ceux qui le favorisent, qui les ont toujours depuis regardés comme leurs ennemis les plus redoutables. Les écrits de part et d’autre, qui ont paru dans le monde dès le commencement de cette affaire et qui ont continué depuis, marquent assez la disposition des cœurs et des esprits et qu’ils se font une guerre implacable. Les Jésuites l’ont entreprise, cette guerre, pour soutenir la cause de l’Église et défendre la Saine Doctrine sur la grâce de Jésus-Christ, et les autres pour décrier les sentiments, la conduite, la morale de leurs adversaires. Les jansénistes traitent les Jésuites de pélagiens ; les Jésuites regardent les jansénistes comme des calvinistes. Tel est le sujet de leur discorde et de leur différend qui dure depuis plus de soixante ans dans l’Église.

Les jansénistes voyant bien que, tant que les Jésuites s’attacheraient à la défense des sages constitutions des papes contre la doctrine, le livre et les propositions de Jansénius, ils ne pourraient pas beaucoup leur nuire, s’avisèrent, pour les décrier dans le monde, de les attaquer du côté de la morale. Quoique les Jésuites aient prétendu qu’ils n’ont point été les inventeurs de la plupart des opinions qu’on leur reproche et qu’ils n’ont fait que suivre celle des écoles plus anciennes qu’eux et telles leur premier père trouvèrent être enseignés dès le commencement de leur institution, cependant les jansénistes les leur ont toujours attribuées, en quoi il faut avouer qu’ils leur ont causé un grand dommage et leur ont attiré un monde d’ennemis de tout âge, de tout sexe et de toute condition.

La compilation maligne qu’ils ont eu le soin de faire de plusieurs propositions extraordinaires pour les rendre odieux à toute la terre a beaucoup servi à leurs desseins. Ils ont ensuite travaillé à en faire condamner à Rome un très grand nombre, se persuadant que quand on considérait que, pour cinq propositions sur la grâce que les Jésuites avaient fait condamner si solennellement par les papes, on en verrait plus de cent sur la morale flétries à Rome par les censures, ils auraient leur revanche sur ces pères avec usure, comme si les différends de religion se devaient traiter comme les guerres entre les princes et que les cinq propositions tirées du livre de Jansénius fussent moins détestables parce que cent ou davantage sur la morale avaient subi le même sort.

Ce qu’on peut en dire raisonnablement et chrétiennement, c’est que, les unes et les autres ayant été condamnées par les puissances légitimes de l’Église, il faut avoir pour leurs décisions une soumission égale. C’est par cet endroit, je veux dire part cette sincère et humble obéissance, que toutes les contestations de part et d’autre cesseraient entièrement, que la paix serait rendue à l’Église, que les disputes finiraient et qu’on jouirait de cette parfaite tranquillité que tout le monde désir et estime, et qu’on travaille si peu à se procurer.

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