Mémoires du Curé de Versailles – Les divisions de l’Église de France

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre V – Jansénistes et Jésuites
Les divisions de l’Église de France

L’autre effet que produisirent ces livres écrits contre les Jésuites fut que plusieurs confesseurs et directeurs d’un fort petit discernement embrassèrent sans presque connaissance de cause les principes d’une morale outrée, ne distinguant pas assez le relâchement de la morale avec la sage discrétion que la charité inspire pour la conduite et la sanctification des âmes. Personne n’est plus capable de nuire à l’Église que ces demi-savants ou pour mieux le dire qui ne le sont point du tout, qui sans presque aucune étude et sans nulle expérience se mêlent de décider hardiment des plus embrouillés cas de conscience, qui embarrassent assez ordinairement les plus habiles docteurs lorsqu’on les consulte pour en donner leur avis. Ceux-ci au contraire ne doutant de rien, il leur suffit d’être persuadés que l’opinion qu’ils veulent suivre est la plus sévère. Voilà leur règle sur laquelle ils établissent leur forme de gouvernement, sans que mille raisons leur puissent faire embrasser un autre parti.

Quoique je sois fort éloigné de donner dans tous les sentiments des nouveaux casuistes et que je sois convaincu qu’ils ont avancé plusieurs opinions insoutenables et qui ont été très justement censurées par les papes et par les évêques comme tendant à un renversement général de la morale de l’Évangile, cependant je crois que ceux qui pour éviter de donner dans ce relâchement ont donné dans une autre extrémité par une sévérité excessive, ont également été préjudiciables à l’Église de Jésus-Christ qui nous a assuré que son joug était doux et que sa charge était légère. Il faudrait, selon la sage explication de saint Chrysostome, qu’on se souvint toujours de la douceur de ce joug de Jésus-Christ et de la légèreté de la charge qu’il impose sur les épaules de ses enfants pour ne pas les accabler par le poids d’une austérité démesurée, se souvenant en même temps que la doctrine des mœurs qu’il nous a enseignée est un joug et une charge, pour ne pas trop adoucir les maximes qu’il nous a apprises et pour ne pas donner dans un affreux relâchement qui ouvre la [porte] à ce chemin large qui conduit à la perte irréparable des âmes.

J’ai connu à la Cour et ailleurs combien ces deux extrémités sont dangereuses. J’en ai vu plusieurs se rebuter entièrement des exercices de la piété et tomber dans le désespoir qui entraîne avec soi toutes sortes de dérèglements, suivant le saint apôtre, pour avoir trouvé des confesseurs d’une rigidité étonnante qui, bien loin de les attirer à une conversion sincère et véritable, leur en inspirant de l’horreur et de l’éloignement ; j’en ai vu aussi plusieurs que des confesseurs par une condescendance très lâche, entretenaient dans leurs mauvaises habitudes et laissaient endormir dans une fausse sécurité qui les conduisait à la perte de leur salut. Il est donc du bon ordre de la discipline de l’Église, en s’attachant aux règles qu’elle nous prescrit, d’éviter pour la conduite des âmes ces extrémités condamnables et se donner bien de garde dans une profession si sainte de suivre son caprice et son humeur et ne point écouter la charité qui doit animer en toute chose les ministres de Jésus-Christ.

De ces deux mauvais effets dont je viens de parler en est sorti un troisième qui a fait et qui fait encore une plaie très profonde dans l’Église, qui est un esprit de division et une espèce de schisme entre les uns et les autres et, par contre coup, entre les personnes qu’ils conduisent. Nous avons vu de notre temps se renouveler ce qui se passait autrefois dans l’Église de Corinthe et ce que saint Paul condamnait si fortement comme une chose absolument contraire à l’esprit du christianisme. On y disait, dans cette Église naissante : « Je suis à Paul » ; « moi je suis à Céphas » ; un autre disait : « Et moi je suis à Apollon ». On a tenu et on tient encore à peu près un même langage dans notre France : « Pour moi, dis l’un, je suis pour messieurs de Port-Royal » ; un autre dira : « Et moi je suis pour les Jésuites ». « Je n’aime point, ajoute un troisième, ces directeurs sévères » ; celui-ci s’écrira : « Je ne puis souffrir ces directeurs si commodes ». Les uns disent : « Je n’aime point absolument les religieux et les moines » ; d’autres publient qu’ils les préfèrent au clergé séculier, ceux-là prétendent que c’est aux seuls ecclésiastiques qu’il faut s’adresser. Ce langage n’est point le langage de la charité chrétienne, il la détruit absolument.

Il est vrai que, si l’on entend par Messieurs de Port-Royal ceux qui soutiennent encore les propositions de Jansénius, soit pour le fait soit pour le droit, on doit les éviter comme les ennemis de l’Église et malheur à ceux qui se soumettent à leur conduite ! Mais si on entend dire qu’on hait les directeurs d’une morale plus exacte, on se trompe et on pèche contre la charité. J’ai vu dans une même famille de la Cour des personnes conduites par ces différents directeurs dont elles épousaient le parti avec tant de vanité que la division et la discorde étaient le fruit de ces sortes de directions. On venait souvent aux reproches, on se faisait un plaisir de raconter des aventures arrivées à ces directeurs, on les exagérait, on les publiait, on décriait cruellement leur réputation dans le monde et on donnait occasion aux libertins et aux impies de mépriser la dévotion et ceux qui la pratiquaient. J’en ai vu souvent arriver de très mauvais effets, jusqu’à en venir à des séparations scandaleuses. La connaissance que j’avais de tous ces désordres m’a souvent obligé d’en parler dans mes prônes et de le faire aussi dans le particulier. C’est un mal auquel il est à propos que les évêques tâchent de remédier, comme étant une très funeste source de plusieurs péchés qui se commettent tous les jours.

Lien vers le fichier PDF : https://lafrancechretienne.files.wordpress.com/2018/03/memoires_du_cure_de_versailles_les_divisions_de_l_eglise_de_france.pdf

Publicités