Mémoires du Curé de Versailles – Le bachelier de Douai

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
Le bachelier de Douai

Il y avait quelques années qu’on avait fait donner dans le panneau des ecclésiastiques et des docteurs de la faculté de théologie de Douai, donc on crut important pour le bien de l’Église et de cette Université de savoir au vrai les sentiments sur les disputes de la grâce et sur le jansénisme, dont on avait sujet de soupçonner qu’ils avaient embrassé la doctrine et le parti. Pour réussir dans cette découverte, un docteur de la faculté de théologie de Paris, de concert avec les Jésuites comme on le crut dans le monde, feignit d’être M. Arnauld, qui était l’oracle, le chef et le docteur des partisans de Jansénius. Il écrivit dans cet esprit une lettre au sieur de Ligny, bachelier de l’Université de Douai, dans laquelle il le félicitait d’avoir embrassé la bonne cause, le fortifiait dans une résolution si généreuse et lui marquait une estime particulière qu’on faisait de lui et des docteurs de Douai, par rapport à la défense des opinions qu’ils attribuaient faussement à saint Augustin. Ce jeune homme, ravi d’être connu par un si grand personnage dont il avait toujours estimé les ouvrages et la science, donna grossièrement dans cette embuscade qu’on lui avait dressé ; il alla trouver ses amis et ses collègues, leur fit part de l’honneur qu’il croyait avoir reçu et de la lettre de l’incomparable Arnauld qu’il venait de recevoir. On se réjouit beaucoup avec lui de cette aventure, on lui persuada d’en profiter, de faire de grandes ouvertures de cœur à ce prétendu Arnauld et de ne pas lui écrire seulement en son nom, mais au nom de tous les docteurs de Douai qui étaient sur la grâce dans les mêmes sentiments que lui.

Il n’eut pas besoin d’être fort pressé de prendre ce parti qu’il [était] par lui-même fort résolu de suivre. Il écrivit [à] ce faux Arnauld avec autant d’épanchement qu’il eût fait au véritable ; il expliqua à fond tout ce qu’il pensait sur le formulaire, sur les constitutions des papes qui avaient condamné le livre et les propositions de Jansénius, sur les mandements des évêques, sur les Jésuites ; enfin il écrivit comme l’un des plus outrés jansénistes aurait pu le faire, sans aucune retenue, sans modération, sans aucun ménagement pour personne, et paru par toutes les réponses qu’il fit au faux Arnauld ce qu’il était dans le cœur. Il n’eut jamais, pendant le temps que ce commerce dura, la précaution de s’informer de ceux qui auraient pu lui découvrir la vérité, si c’était véritablement M. Arnauld ou quelqu’un de sa part qui lui écrivait :  il envoyait exactement les réponses à l’adresse qu’on lui avait donnée.

Lorsqu’on eut toutes les preuves qu’on pouvait attendre pour le convaincre, lui et les autres docteurs, ses amis, de donner ouvertement dans le pur jansénisme, on crut à propos de terminer cette histoire par un épisode de plus plaisants. On lui manda qu’un homme de son rare mérite devait être occupé à de plus grands emplois que ceux auxquels il était appliqué, qu’il fallait faire valoir ses talents dans les premières charges de l’Église, qu’on avait jeté les yeux sur lui pour remplir un poste très honorable dans un diocèse où on lui donnerait un bénéfice très considérable qu’on lui avait destiné, qu’aussi bien il ne lui convenait pas de ramper toujours dans la poussière de l’École, qu’on lui conseillait de vendre ses meubles, de quitter sa classe et de partir incessamment, qu’on ne pouvait pas encore lui nommer ni le diocèse ni le bénéfice dont il est question, parce qu’on avait de fortes raisons de garder sur cela un profond secret, mais qu’assurément il trouverait à Carcassonne, où on lui donnait des adresses à des personnes qui n’avaient jamais été, des lettres et de l’argent, que ce voyage pressait et qu’il devait sans délai tout abandonner pour se rendre au lieu marqué, de peur que son retardement ne pût faire changer de résolution.

Ce jeune étourdi fit de point en point tout ce qui lui avait été ordonné. Il vendit tous ses meubles, renonça à sa régence et se mit promptement en chemin, plein des grandes espérances qu’on lui avait données. Dans ces vastes vues et désirs d’emplois honorables, il fait plus de deux cents lieues, arrive fort fatigué à Carcassonne, s’informe exactement des personnes qu’on lui avait désignées, cherche partout et fort inutilement à ces adresses ceux qu’il s’imaginait devoir le rendre heureux :  ce fut pour lors qu’enfin il s’aperçut, mais trop tard, qu’on l’avait joué, que l’emploi qu’on lui avait promis était une fable, le gros bénéfice qu’on lui offrait une pure chimère, l’Arnauld qui lui écrivait un fantôme du véritable Arnauld et qu’il n’y avait en toute cette histoire de réel que la simplicité qu’il avait eue de découvrir trop naturellement ses sentiments, la vente qu’il avait faite de tous ses meubles et le long et pénible voyage qu’il avait entrepris. Il fallut donc revenir. Ces Messieurs de Douai, avertis par leur confrère de la fourbe qu’on leur en avait faite, en firent donner sûrement des avis au véritable Arnauld. Il en fut touché sensiblement comme on en peut juger. Il porta sa plainte à M. l’évêque d’Arras. Ce prélat voulut commencer d’en connaître ; il cita un jésuite accusé, qu’on envoya fort loin de son diocèse. Le Roi fit défense à ce prélat d’en connaître et appela l’affaire à son conseil. Cependant on dédommagea secrètement le sieur de Ligny de tous les frais de son voyage et de la vente de ses meubles, mais le Roi lui fit faire un autre voyage plus humiliant, l’ayant banni de Douai par lettre de cachet et envoyé dans le Séminaire de Tours et relégué les autres docteurs ses confrères en diverses provinces.

On ne parla longtemps à Paris et à la Cour que de cette histoire. On blâma hautement ceux qui en étaient les auteurs ; les ennemis des Jésuites criaient plus haut que les autres, on ne pouvait comprendre qu’on eût pu en sûreté de conscience tenter la foi de ces ecclésiastiques et se servir d’un artifice si dangereux pour découvrir leurs sentiments. On regardait cette conduite comme très contraire au bien de la société publique, les amis même des Jésuites ne savaient que répondre pour justifier cette manière de reconnaître les jansénistes. On en parlait un jour en ces termes en présence du Roi, qui après avoir tout entendu, dit enfin :
« Les espions à la guerre sont regardés comme des fripons, cependant on profite de leur avis. »

Il voulut même qu’on lui découvrit qui était ce faux Arnauld, il lui parla même, et quelques années après, par ses ordres et la protection des Jésuites, on le fit professeur de Sorbonne et on lui donna une abbaye.

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