Mémoires du Curé de Versailles – La lettre de cachet

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VII – Les Quiétistes
La lettre de cachet

Cette dame, quelque temps après l’impression de ses livres, vint à Paris avec son Père La Combe. Elle crut y être bien cachée, ayant pris une maison assez écartée, mais elle se trompa. M. l’évêque de Genève, qui, après leur sortie de son diocèse, avait eu tout le temps d’examiner à fond les sentiments qu’elle avait inspirés à plusieurs personnes, se crut obligé, quand il apprit qu’elle était arrivée à Paris avec son directeur, d’en donner avis à M. l’archevêque, qui était M. de Harlay. Ce prélat en fit faire la recherche et fit examiner de près la conduite et les sentiments : il en rendit compte au Roi, qui, par lettre de cachet, la fit enfermer dans le couvent des filles de la Visitation de la rue Saint-Antoine. Elle sut si bien s’y contrefaire que ces religieuses la regardaient comme une sainte ; elles en parlaient en ces termes. L’archevêque, de son côté, chargea le sieur Chéron, son official, homme assez connu dans le monde par le dérèglement de ses mœurs, de la voir, d’examiner sa doctrine, de raisonner avec elle sur ses livres et de tâcher d’approfondir ses sentiments.

Pendant qu’elle était dans ce couvent, Mademoiselle sa fille fut adressée à un prêtre de la Mission nommé M. Jassault, qui était le Confesseur de Mme de Maintenon et de la plupart des dames de la Cour. Ce que cette jeune personne lui raconta du triste état de sa mère le toucha et l’engagea d’en parler à Mme de Maintenon ; cette illustre dame fut à son tour sensible à ce qu’on lui en dit et demanda sa liberté au Roi, qui la lui accorda. Cependant, avant que de sortir du couvent, Monseigneur l’archevêque de Paris lui fit désavouer ses livres et lui fit dire par son official qu’il lui défendait de parler jamais à qui que ce soit de ces matières de la nouvelle spiritualité, ce qu’elle promit et ce qu’elle n’eût pas la fidélité de tenir, comme nous allons le voir.

Dès qu’elle fut sortie du couvent de la Visitation, elle vint remercier Mme de Maintenon de la grâce qu’elle avait obtenue du Roi par son crédit. Comme elle était très insinuante et fort adroite, elle eut le don de plaire à cette dame ; elle lui faisait de temps en temps sa cour et le faisait toujours à son avantage, étant persuadée que si elle pouvait l’engager dans ses intérêts, elle n’aurait plus rien à craindre dans la suite et serait, à sa faveur, à couvert de toutes les poursuites qu’on pourrait faire contre elle. Une autre chose lui servit encore beaucoup pour se bien mettre dans son esprit et espérer sa protection. Mme de Maintenon avait cherché avec beaucoup de soin des filles capables de l’aider dans le gouvernement de la maison de Saint-Cyr, dont nous parlerons à fond dans la suite de ces mémoires : entre celles qu’on lui donna fut Mme de La Maisonfort, qui était chanoinesse et patente de Mme Guyon. M. l’abbé Gobelin, qui avait pour lors la conduite de cette maison et de ces filles, avait aussi toute la confiance de Mme de Maintenon, qui depuis plusieurs années et devant qu’elle fût à la Cour, l’avait choisi pour le directeur de sa conscience. Ce vertueux ecclésiastique était aussi le directeur de cette chanoinesse, et il en dit tant de bien à cette illustre dame qu’elle eut pour elle une fort tendre amitié. Elle avait, en effet, tout l’esprit possible et sa conduite était aussi bonne que son esprit ; douce, honnête, affable, toujours prête à rendre service, très propre à former les jeunes demoiselles, elle se faisait estimer de tout le monde. Comme elle avait toute la confiance de Mme de Maintenon, il ne lui fut pas difficile de lui donner des sentiments avantageux de Mme Guyon sa parente ; elle fut crue sur sa parole et sur son témoignage.

On voulut connaître par soi-même si ce qu’on en disait était bien véritable : on la fit venir à Saint-Cyr. Elle y fit divers voyage : elle y demeurait quelquefois deux, quelquefois trois ou quatre jours et souvent davantage. Pendant ce temps-là, elle fut et bien reçue et fort goûtée, mais on ne s’apercevait pas que peu à peu elle insinuait ses maximes à de jeunes dames de la maison, que la curiosité rendait attentives à ses instructions, qui leur plaisaient d’autant plus qu’on leur promettait une perfection très sûre et très facile. Je dois leur rendre ce témoignage que leur intention était bonne, mais qu’elles n’eurent pas assez de lumières pour distinguer l’illusion, dans laquelle on les jetait sans y penser, de la vérité à laquelle seule elles devaient s’attacher.

Une de celles qui fut le plus gagnées fut sa parente. Dieu permit que, pendant le temps que cette dame demeurait à Saint-Cyr, elle communiquât quelques écrits de sa façon à ces jeunes filles. M. l’évèque de Chartres en fut averti ; il voulut, comme il le devait, approfondir l’affaire ; il obligea ces filles à lui remettre ses papiers : on le fit avec peine, mais enfin il fallut obéir. Une d’entre elles lui remit un livre écrit à la main, tout relié. Elle avait pris la précaution de coudre quelques feuillets et avait, par grâce, supplié qu’on ne les décousît point et qu’on n’en fît point la lecture. J’ai lu une partie de ce livre où étaient les principes de la nouvelle spiritualité, et j’en dis mon sentiment à ce prélat qui me l’avait demandé. Mais, avant que nous écrivions la suite de cette histoire par rapport à la maison de Saint-Cyr, il est à propos de voir ce qui se passait à la Cour à l’occasion de cette dame.

Elle se servit de la faveur qu’elle avait pour se bien mettre dans l’esprit des personnes de qualité qui faisaient profession ouverte d’une piété distinguée à la Cour. Elle trouva assez de facilité pour y réussir.

M. le duc de Charost connaissait Mme Guyon depuis plusieurs années. Feu M. le duc de Béthune, son père, qui avait été capitaine des gardes du Roi, avait eu le malheur d’être enveloppé dans la disgrâce de M. Foucquet, dont il avait épousé la sœur ; il fut exilé à Montargis et logea chez le père de Mme Guyon, où il la connut. Mme de Charost, après la mort de son mari, conserva toujours beaucoup de reconnaissance pour cette famille, et M. le duc de Charost et MM. ses fils eurent pour elle les mêmes sentiments et les inspirèrent à plusieurs, et en particulier à ceux dont je parle. Il lui prêtait l’appartement qu’il avait à Versailles ; elle y venait très fréquemment, on la venait visiter, elle parlait à merveille et l’on ajoutait foi à ses paroles. Elle se servit de cette confiance qu’on avait en elle pour insinuer très adroitement ses sentiments. Cependant elle eut assez d’adresse pour les cacher sous le voile d’une spiritualité bien approuvée, car je suis obligé de dire que, si les personnes qu’elle voyait eussent aperçu qu’elle eût des opinions condamnables, elles l’auraient absolument abandonnée. C’est ainsi qu’elle se mit bien avant dans les bonnes grâces et l’amitié de M. et Mme de Chevreuse, de M. et Mme de Beauvillier, de quelques gentilshommes de Monseigneur le duc de Bourgogne, mais elle s’insinua encore plus dans l’esprit de M. l’abbé de Fénelon, qui fut peu après nommé à l’archevêché de Cambrai. Comme il a fait le principal personnage dans toute cette affaire, il est nécessaire de le faire connaître tel qu’il a été et qu’il est encore de l’aveu de tout le monde.

Lien vers le fichier PDF : https://lafrancechretienne.files.wordpress.com/2018/05/memoires_du_cure_de_versailles_la_lettre_de_cachet.pdf

Publicités