Mémoires du Curé de Versailles – L’archevêché de Cambrai

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VII – Les Quiétistes
L’archevêché de Cambrai

Toute cette affaire, tous ces examens, tout ce qui s’était passé à Saint-Cyr, à Versailles, à Issy, avait été caché au Roi, parce qu’on voulait ménager la réputation des personnes qui se trouvaient embarquées innocemment dans cette affaire. Cependant l’archevêché de Cambrai vint à vaquer par la mort de M. Théodore de Brias. Le Roi jeta les yeux sur M. l’abbé de Fénelon ; il voulut lui-même lui annoncer le choix qu’il avait fait de sa personne pour remplir cette place si importante. Ce digne et vertueux abbé, qui était pénétré de l’obligation qu’ont les évêques de résider dans leurs diocèses, après avoir très humblement remercié Sa Majesté de l’honneur qu’elle lui faisait, il prit la liberté de lui dire qu’il ne pouvait s’acquitter en même temps de deux emplois qui lui paraissaient incompatibles, qu’il ne pouvait être archevêque de Cambrai si Sa Majesté lui ordonnait de continuer ses services à Messeigneurs les princes, ou qu’il ne pourrait plus avoir cet honneur si Elle lui commandait de remplir cette place. Cependant, pour ne pas paraître trop attaché à son sentiment, il supplia le Roi de lui donner quelques jours pour y réfléchir, avec la liberté de consulter ceux dont il prenait les conseils sur les affaires de sa conscience. Le Roi approuva fort ce qu’il lui demandait et lui dit même d’une manière très douce :
« Je me doute bien de ceux de qui vous voulez prendre avis, j’y consens très volontiers. »

Cependant, quelques jours après, le Roi l’ayant fait venir dans son cabinet lui dit :
« J’ai pensé à ce que vous m’avez dit. Il y a un moyen d’accommoder les deux choses que vous trouvez incompatibles : votre résidence à Cambrai et vos services aux princes. Je sais que vous pouvez chaque année prendre deux ou trois mois pour vos affaires particulières : c’est ce temps-là que je vous demande pour l’éducation de nos petits-fils. Vous y aurez toujours la vue, vous pourrez, selon ce projet, résider dans votre diocèse et venir ici de trois en trois mois vous faire rendre compte de ce qui se passe à leur égard et régler ce qu’il faudra faire. »

M. l’abbé de Fénelon se rendit à la volonté du Roi, accepta l’archevêché et ne pensa plus qu’à se disposer à son sacre. Il donna d’abord l’exemple d’un parfait détachement des biens de ce monde. Dès qu’il fut nommé à cette éminente dignité, il crut ne pouvoir garder en sûreté de conscience l’abbaye de Saint-Valéry ; il supplia le Roi d’agréer qu’il lui en fit la démission, étant persuadé que, dans le cas où il se trouvait, ce bénéfice auquel il venait d’être nommé ayant un revenu très considérable, la pluralité des bénéfices ne pouvait lui être permise, quelque dispense d’ailleurs qu’il en pût obtenir. Dès qu’on eut appris à la Cour cette résolution, il eut à soutenir des attaques de la part de bien des gens, mais il s’en était mis à couvert par son extrême diligence à remettre au Roi son abbaye. L’archevêque de Reims, qui ne savait pas que l’affaire était terminée, le vint trouver et avec son air brusque lui dit :
« On m’a dit, Monsieur, que vous pensiez à quitter votre abbaye ? Quelle imagination !
– Cela est déjà fait, lui répondit M. de Fénelon d’une manière fort modeste.
– Vous avez mal fait, répliqua l’archevêque, que voulez-vous que le Roi pense ? Vous allez, par votre exemple, le détourner de donner des abbayes à des évêques.
– Je ne prétends pas, répondit M. l’abbé de Fénelon, condamner personne, mais j’ai cru ne pouvoir garder une abbaye avec un bénéfice d’un revenu aussi considérable que celui de Cambrai. »

Les gens de bien approuvèrent ce que cet archevêque avait condamné, et son exemple jusqu’à présent n’a pas été imité de beaucoup de personnes. Je ne connais guère que M. le cardinal de Noailles qui l’ai fait, lorsque, ayant été nommé à l’archevêché de Paris, il remit la domerie d’Aubrac entre les mains du Roi, pour la même raison qui avait engagé M. de Fénelon de se démettre de son abbaye.

Dès que ses bulles furent arrivées à Rome, il se fit sacrer dans l’église de la maison de Saint-Louis, établie à Saint-Cyr. M. l’évêque [de] Chartres, dans le diocèse duquel cette maison est située, crut que c’était à lui d’en faire la cérémonie. M. l’évêque de Meaux, comme ancien ami de M. de Fénelon, désira le faire. Il s’y offrit. Le nouveau prélat ne put s’en défendre et pria l’évêque diocésain de l’approuver. Il le fit avec quelque peine et ne s’y trouva pas, quoique lié avec lui depuis un temps infini d’une très étroite amitié. Voilà comment la chose se passa, ce qui est bien éloigné de ce qu’a dit et écrit M. de Meaux dans la chaleur des contestations qu’il eut depuis avec le nouvel archevêque.

Il alla peu de temps après son sacre à Cambrai ; il y fut reçu avec tous les applaudissements possibles. Les Flamands, qui n’aiment pas beaucoup les Français, ne purent refuser leur amour et leur estime à leur nouveau pasteur. Ils n’avaient jamais entendu la Parole de Dieu de la bouche de leurs archevêques : ils furent charmés, édifiés et touchés de voir leur prélat prêcher assidûment et même faire le catéchisme aux enfants. Ils étaient enchantés de ses manières honnêtes, de son affabilité, de la douceur avec laquelle il leur parlait et, pour tout le dire, ce qui me paraît être dire beaucoup, ils oubliaient qu’il était Français et l’aimaient au moins autant que s’il eût été de leur pays.

Il observa très exactement l’ordre qu’il avait reçu du Roi, car, après avoir demeuré quelque temps dans son diocèse, il revenait à la Cour pour satisfaire à ses autres devoirs.

Il lui arriva une chose en ces temps-là qui mérite d’être écrite. L’ayant un jour été voir, je le trouvai en conversation avec quelques-uns de ses amis avec lesquels il s’entretenait à son ordinaire, c’est-à-dire d’une manière aisée, franche, enjouée. L’abbé de Langeron, lecteur de Monseigneur le duc de Bourgogne, survint ; d’un air triste et abattu, il demanda à Monseigneur l’archevêque de Cambrai s’il avait reçu ses lettres de Flandre.
« Oui, dit l’archevêque, je les ai reçues.
– Mais vous mande-t-on, Monseigneur, ce qui est arrivé dans votre palais ?
– Oui, on me l’a écrit.
– Mais, ajouta l’abbé, vous a-t-on appris que tous vos papiers ont été brûlés avec votre bibliothèque, que la plus grande partie de vos bâtiments a été consumée par le feu et que cette perte va à des sommes considérables ?
– Oui, mon cher abbé, lui dit ce prélat d’un ton plaisant et agréable, je sais tout cela, et il faut s’en consoler. »

Ensuite il reprit le discours qui avait été interrompu avec la plus grande tranquillité du monde. Chacun se regardait et admirait cette fermeté d’âme ; pour moi, j’avoue que j’en fus si pénétré que je sentis en moi augmenter la vénération que j’avais de la vertu de ce digne archevêque, qui d’ailleurs m’était fort connue, ayant eu pendant tout le temps qu’il a demeuré à la Cour sa confiance pour ce qui regardait sa conscience.

Cependant Messeigneurs les évêques de Meaux et Chartres pensaient à condamner par une censure publique l’analyse du père La Combe, le Moyen Court et le Cantique des Cantiques de Mme Guyon. M. de Harlay en eut connaissance, ce qui le hâta d’en faire au plus tôt la condamnation, qui fut suivie de celle de ces prélats et de M. l’évêque de Châlons, comme ils en étaient convenus à Issy, donnant en même temps des instructions à leur peuple pour se garantir contre les erreurs des faux mystiques et des règles sûres pour marcher dans les voies droites de la vraie spiritualité. Celle de M. de Châlons fut la mieux approuvée, et il me paraît qu’elle le méritait.

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