Mémoires du Curé de Versailles – Un « livre d’or » : les « maximes des Saints »

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VIII – La bataille Bossuet-Fénelon
Un « livre d’or » : les « maximes des Saints »

Ce prélat, sollicité par ses amis et principalement par M. le duc de Chevreuse d’écrire sur la vie intérieure selon le dessein que j’ai marqué ci-dessus, ne put enfin se défendre de se rendre à leurs poursuites. Étant de retour de son diocèse à la Cour et le voyant un jour en tête à tête dans son appartement de Versailles, il me demanda, par forme de conversation, s’il ne serait pas à propos de composer quelque ouvrage sur la vie mystique, dans ce temps où il paraissait que, sous le prétexte de combattre les erreurs du quiétisme, on se déchaînait impitoyablement contre la vie intérieure et contre l’oraison simple, à laquelle quelques âmes étaient appelées et de laquelle on les détournait par ignorance ou par d’injustes préventions.

Je me doutai par ce qu’il me disait qu’il s’agissait de lui-même. Cependant, sans paraître m’en être aperçu je lui dis fort nettement que ce serait commettre la plus grande imprudence du monde d’entreprendre en ce temps d’écrire de ces matières, que, quand bien même en parlerait avec tous les plus sages tempéraments de cette vie mystique, il n’était pas possible d’éviter de se servir de certains termes qui pourraient donner prise sur soi, qu’ainsi je ne conseillerais jamais à mes amis de travailler à ces sortes d’ouvrages, qui assurément, tels qu’ils pourraient être, feraient beaucoup de bruit dans le public. Je lui parlai en ces termes parce que j’aurais bien voulu le détourner d’écrire, conjecturant qu’il voulait parler de lui-même, quoiqu’il ne crut pas pour lors devoir s’expliquer à moi qu’en ces termes généraux.

Il ne laissa pas de continuer son ouvrage, ne jugeant pas à propos de déférer à mes conseils, et après qu’il l’eut achevé, il le montra à ses amis pour en savoir leurs sentiments. Un de ceux à qui il crut devoir le montrer fut M. Pirot, chancelier de l’église de Paris et ancien professeur de Sorbonne. Ce docteur étant venu à Versailles, il s’enferma avec lui dans son cabinet et lurent ensemble ce livre. M. Pirot en fut enchanté et, après avoir quitté Monseigneur l’archevêque de Cambrai, il me vint rendre visite. Il m’entretint entre plusieurs choses de deux écrits qu’il venait de lire avec plaisir chez ce prélat, l’un desquels était une lettre de M. l’archevêque de Cambrai à M. l’évêque d’Arras, qui l’avait conseillé touchant l’autorité de l’Église sur le vrai sens des livres canoniques, à l’occasion d’une thèse soutenue à Douai, dans laquelle on avait avancé quelques propositions sur cette même autorité qui ne paraissaient pas assez correctes. Après avoir donné de grands éloges à cette lettre et au prélat qui l’avait écrite, il m’ajouta :
« Mais j’ai vu un traité de lui sur la plus élevée spiritualité à quoi rien n’est comparable ; on ne peut rien dire de plus beau sur ce sujet, c’est un livre d’or. »

Si ce docteur a oublié dans la suite en avoir parlé à d’autres personnes en ces termes, comme en effet il a nié l’avoir dit, pour moi je suis obligé de rendre ce témoignage à la vérité, car il me tint ce langage et m’en parla dans ces propres termes. Un défaut de mémoire est excusable, mais un manque de bonne foi ne peut se pardonner. Il aurait mieux convenu à M. Pirot de dire franchement qu’il avait loué ce livre en le nommant un livre d’or, avant qu’il eût eu le temps de l’examiner dans toute la rigueur de la théologie : on n’aurait pas trouvé mauvais qu’il se fut expliqué ainsi. Mais les hommes ont toujours de la peine d’avouer simplement qu’ils se sont trompés.

M. l’archevêque de Cambrai donna ensuite son livre à examiner à M. l’archevêque de Paris, avec lequel il était lié depuis plusieurs années d’une amitié très étroite ; il le garda pendant cinq ou six semaines ; ses grandes occupations ne lui laissant pas le loisir de s’appliquer à d’autres affaires qu’à celles de son diocèse, il ne put lire ce livre avec toutes les réflexions qu’il aurait pu y faire, s’il en eût pu avoir le loisir ; il y fit néanmoins quelques remarques, sur lesquelles M. l’archevêque de Cambrai changea ce qu’il avait trouvé à propos de corriger. Il le fit aussi lire à M. Tronso et à M. l’abbé Fleury, sous-précepteur de Messeigneurs les princes. Il crut ensuite qu’après la révision qu’en avait faite toutes ces personnes il pouvait en risquer l’impression ; ce qui l’y engagea davantage et qu’il se persuada qu’il avait écrit selon le sens des articles d’Issy.

Cependant M. l’archevêque de Paris jugea qu’il en fallait parler à M. l’évêque de Meaux ; il aurait même souhaité qu’on lui eût communiqué ce livre et qu’on s’en fut rapporté à ses lumières. Mais, quoique M. de Cambrai eût beaucoup de peine qu’on en parla à ce prélat, il ne voulut absolument point consentir qu’on lui montrât ni qu’on lui en demandât son sentiment. La peine qu’il en avait était fondé sur ce qu’il croyait s’être aperçu que cet évêque voulait toujours qu’on déférât à son jugement sur ce qui la doctrine, et que d’ailleurs il se plaignait qu’il ne l’avait pas assez ménagé dans les conférences qui avaient été tenues à Issy et craignait qu’en lui faisant voir son livre, cela donnerait encore de nouvelles occasions de dispute et de contestation qui ne finirait jamais.

Il pria donc seulement M. le cardinal de Noailles de dire à M. l’évêque de Meaux qu’il avait jugé nécessaire d’écrire de l’oraison et qu’il ne devait point être inquiet sur les sentiments qu’il avait pris, étant très conformes à ce qui avait été arrêté à Issy entre lui et les autres prélats. M. de Meaux fut donc averti du dessein de M. de Cambrai. Ce qu’on avait prévu arriva : Il fut alarmé de l’entreprise de l’archevêque il s’étonna qu’il voulut faire imprimer un livre sur ces matières sans lui en faire part ; il crut entrevoir dans cette réserve à son égard quelque mystère ; il s’en plaignit et pressa fort M. le cardinal de Noailles d’engager M. de Cambrai de lui en donner lecture il fut inutile d’exiger cela de lui ; il ne voulait pas ramper sous M. de Meaux comme un disciple aux pieds de son maître ; ainsi il refusa toujours constamment ce qu’on lui demanda on voit bien que ce refus mit M. de Meaux en mauvaise humeur contre M. de Cambrai, ce qu’il est bon de remarquer pour être plus au fait de ce qui arriva dans la suite. Tout ce que ce prélat put gagner fut que l’archevêque ne ferait paraître au jour son livre qu’un mois après que celui qu’il se préparait d’imprimer sur le même sujet aurait été donné au public.

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