Mémoires du Curé de Versailles – Projet de conférences

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VIII – La bataille Bossuet-Fénelon
Projet de conférences

Cependant Mme de Maintenon était fort inquiète de l’événement de cette affaire ; elle aurait bien voulu tirer d’intrigue M. de Cambrai, et de l’autre côté elle était animée par M. de Meaux, qui lui faisait entendre qu’il s’agissait des intérêts de l’Église. Elle parle à encore à l’archevêque, elle voulut même le voir avec M. le cardinal de Noailles, sur ce qu’il lui avait dit lui avoir montré son livre avant que d’être imprimé et qu’il l’avait approuvé. Elle eut donc sur cela avec ses prélats une fort longue conversation. On convenait en partie des faits, on demeurait d’accord que le livre avait été montré, lu et examiné autant que des occupations importantes et continuelles en avaient pu donner le temps, mais que pour cela on ne l’avait pas approuvé ; on avouait aussi que l’archevêque avait eu la docilité d’effacer ce qu’on avait cru répréhensible et de changer de certaines expressions qu’on avait trouvées ou impropres ou trop fortes ; mais on ne reconnaissait pas qu’on lui eût donné une approbation telle qu’on a coutume de la donner à des livres, que d’ailleurs on avait voulu engager l’archevêque à le montrer encore à diverses personnes habiles dans ces matières, ce qu’on avait pas jugé à propos de faire ; on ajoutait encore qu’on lui avait manqué de parole puisqu’on s’était engagé de ne faire paraître ce livre qu’un grand mois après la publication de celui de M. de Meaux sur les états d’oraison.

Cette conversation ne fit qu’augmenter les inquiétudes de cette dame, qui prévoyait de grandes difficultés de terminer cette affaire de la manière dont elle l’aurait désiré ; elle apprenait d’ailleurs que les esprits s’échauffaient beaucoup sur ces questions abstraites, qu’on aurait infiniment de peine à rapprocher des personnes si éloignées de sentiments comme l’étaient M. l’archevêque de Cambrai et M. l’évêque de Meaux. Cependant elle fut consolée par la promesse que l’archevêque lui fit d’expliquer ses sentiments et que même, pour donner une explication plus véritable et plus précise, il conférerait volontiers avec des personnes éclairées dont il recevrait volontiers les conseils et les avis.

M. le cardinal de Noailles désirait extrêmement ces sortes de conférences. M. l’archevêque de Cambrai, de son côté, ne les voulait pas moins que lui, mais à une seule condition, savoir que M. l’évêque de Meaux ne s’y trouverait pas. La vivacité de ce prélat, l’emportement qu’il avait fait paraître contre son livre dès qu’il avait commencé de paraître, le terme injurieux qu’il lui avait donné d’hérétique, l’affectation qu’il avait de vouloir être regardé juge de cette affaire, et en quelque manière le maître et le docteur de ce prélat, le firent déterminer absolument de ne le point admettre aux conférences qu’il voulait bien avoir sur son livre. Il laissait même à M. le cardinal le choix des personnes qui s’y trouveraient, il déclarait qu’il serait content de tout, pourvu que M. de Meaux ne se mêla point de cette affaire ; mais ce qui le révolta le plus contre ce prélat et qui l’engagea le plus fortement à vouloir toujours lui donner l’exclusion de ces conférences, fut une parole que ce prélat lâcha par imprudence et dont M. l’archevêque de Cambrai ne put jamais revenir.

C’est que cet évêque étant à Marly avec la Cour, pour convaincre ceux auxquels il parlait des mauvais sentiments qu’il prétendait qu’avait l’archevêque sur la mystique, il lui échappa de dire que ce prélat lui avait avoué qu’il était lui-même dans la pratique intérieure sur la contrition, qu’on avait reprochée aux quiétistes, ce qu’il expliqua dans le détail.

Comme j’étais intime ami de cet archevêque et que depuis son retour de Cambrai il venait tous les jours passer quelques heures avec moi au sujet de son livre et de son affaire, je ne pus m’empêcher de lui dire ce qui avait été dit à Marly et les mauvaises impressions que cela donnait contre lui et contre son ouvrage. Je vis bien que ce récit toucha au vif ce prélat, car, l’ayant toujours connu pour le plus patient et le plus modéré de tous les hommes, il ne put se retenir et me dis :
« Si M. de Meaux a tenu ce discours, il est le plus malhonnête homme du monde, car je ne lui ai jamais parlé qu’en confession de mes dispositions intérieures, et il s’en faut bien même que je lui aie exposé de la manière qu’il les a dites. »

Comme M. de Meaux eut dans la suite de la dispute une plus grande imprudence d’imprimer ce qu’il avait dit à quelques personnes sur ce même fait, M. l’archevêque de Cambrai lui répondit qu’il était étrange qu’il abusât de la chose du monde la plus sacrée et du secret le plus inviolable, qui est celui de la confession, sur un sujet pour lequel il lui demandait ses avis en le consultant sur les dispositions de sa conscience. On ne peut dire combien cette révélation faite par M. De Meaux causa de scandale dans le monde. C’est donc ce qui frappa davantage M. de Cambrai et ce qui lui fit prendre la résolution de ne vouloir, en quelque manière que ce pût être, l’admettre dans les conférences qu’on lui proposait pour terminer par des voies douces et tranquilles son affaire qui faisait un si étrange bruit dans le monde.

Cependant M. l’évêque de Meaux répandait partout qu’il fallait bien que M. de Cambrai jugeât lui-même la cause très mauvaise, puisqu’il refusait opiniâtrement de conférer avec ses confrères et des hommes habiles sur la doctrine de son livre. Comme la plupart des gens du monde ne savaient pas sur cela les dispositions de M. de Cambrai, on le blâmait ouvertement de ce refus qu’il faisait de traiter des questions dont il s’agissait avec ceux qu’on lui avait proposés. Ses véritables amis en avaient même beaucoup de peine ; M. le cardinal de Noailles, qui en était du nombre, qui aimait et estimait très sincèrement ce prélat qui désirait véritablement le tirer du mauvais pas où il était, en était plus affligé que les autres, il m’en parlait souvent et il m’engagea enfin, sachant que ce prélat avait beaucoup confiance en moi, de le porter le plus efficacement que je pourrais à le faire passer par-dessus la difficulté qu’il avait de voir assister aux conférences dont il s’agissait M. l’évêque de Meaux.

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