Mémoires du Curé de Versailles – L’arrestation du Père La Combe et de Madame Guyon

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VIII – La bataille Bossuet-Fénelon
L’arrestation du Père La Combe et de Madame Guyon

Peu de temps après le départ de ce prélat, le Roi ordonna qu’on arrêtât le Père La Combe et Mme Guyon. On mit le barnabite au château de Vincennes et la dame fut enfermée à la Bastille. On prit tous leurs papiers et livres, mais comme ils avaient eu le temps de se précautionner dès qu’ils virent arriver la disgrâce de M. l’archevêque de Cambrai, on ne trouva rien dans leurs chambres ou cabinets qui pût faire découvrir la moindre chose qui a rapport à cette affaire. On arrêta un ecclésiastique qui rendait visite à Mme Guyon dans le temps que l’exempt entra chez elle pour l’arrêter et la conduire à la Bastille, mais peu de jours après on le relâcha parce qu’on reconnut qu’il n’avait nulle part dans l’affaire dont il s’agissait.

On fut surpris de ne trouver dans la chambre de cette dame que de petits romans que la lie du peuple a coutume de lire ou quelques comédies de Scarron ou des historiettes qui courent les rues ; j’ai honte même de mettre ici les titres de ces livres, tant ils sont badins et puérils. Cette découverte donna d’abord un grand ridicule à cette dame, car on ne pouvait comprendre que cette femme, qui faisait profession d’une spiritualité sublime, qui croyait même avoir reçu le don d’interpréter les Saintes Écritures, s’amusât à des lectures si contraires à la gravité des mœurs, si peu chastes et remplies d’ordures. Cela, avec les autres choses qu’on débitait contre elle dans le monde, ne prévint pas en sa faveur ; au contraire, on forma contre elle des jugements qui lui furent très désavantageux, et on l’attaqua même du côté de son honneur et de sa réputation.

Ce qui donna principalement occasion au public d’avoir sur elle ces sentiments, ce fut l’examen juridique qui fut fait du Père La Combe, où il avoua tout ce qui s’était passé avec cette dame et lui, et même il lui écrivit un billet, que M. le cardinal de Noailles me montra en original, dans lequel il l’exhortait de se reconnaître, que pour lui il demandait très sincèrement et très humblement pardon à Dieu de toutes les familiarités immodestes qu’ils avaient prises ensemble. On porta ce billet à cette dame qui le lut ; on peut bien croire qu’elle en fut d’autant plus surprise qu’elle s’y attendait le moins, qu’elle avait toujours compté sur le secret inviolable de ce Père, et qu’elle n’avait jamais pu s’imaginer qu’il l’eût ainsi sacrifiée en découvrant des choses qu’il était de son honneur et de la fidélité qu’il lui avait promise de tenir très cachées.

Elle ne fit pas cependant paraître jusqu’où allait son étonnement ; elle répondit qu’elle connaissait par ce billet que la prison avait renversé la cervelle de ce barnabite et qu’il ne pouvait pas dire des choses aussi fausses et de cette nature sans avoir l’esprit entièrement démonté. On ne la crut pas néanmoins sur sa parole, car le Père La Combe était dans son bon sens, et il le fit paraître par l’austère pénitence qu’il entreprit dans sa prison sous la conduite d’un vertueux prêtre de l’Oratoire que M. le cardinal lui avait donné pour directeur et qui fut même obligé de modérer dans la suite les grandes mortifications qu’il embrassait. Cet état de pénitent dura pendant un temps assez considérable, pendant lequel il écrivit une longue lettre à M. le cardinal de Noailles, dans laquelle il reconnaissait ses égarements passés et promettait une soumission aveugle à ses décisions.

On avait été chercher ce religieux dans le château de Lourdes, diocèse de Tarbes, où il était relégué et où l’on s’aperçut de quelque commerce scandaleux qu’il avait avec une femme du pays, sur lequel fait M. l’évêque de Tarbes fit des informations qu’il apporta à la Cour. Il était à espérer que ce malheureux prêtre se reconnaîtrait dans sa prison et persévérerait de vivre dans l’esprit de pénitence qu’il avait embrassé de la manière que nous venons de le dire, mais enfin il se lassa de sa captivité et de la vie austère qu’il avait pratiquée pendant quelque temps ; il reprit ses premiers sentiments, il se crut en droit de se défendre, mais il prit une voie bien extraordinaire et qui fut encore infiniment plus préjudiciable à Mme Guyon que la déclaration qu’il avait faite de la privauté avec laquelle il avait vécu avec elle.

Car il entreprit de justifier toutes les actions mauvaises qu’il avait commises avec cette femme et voulut même prouver, par des passages de la Sainte Écriture, qu’il avait pu le faire sans aucun péché. Il ne se contenta pas de le dire à l’oreille de son directeur ; il l’écrivit fort au long à M. le cardinal de Noailles qui me prêta ce détestable écrit pour l’examiner. Il ne fallait pas beaucoup de lumières pour condamner des choses aussi horribles, mais il s’agissait de savoir si un homme dans un sens rassis avait pu écrire des choses aussi importantes. Je dis à M. le cardinal, ayant lu cette extraordinaire lettre, qu’il fallait conclure que ce pauvre homme était devenu fou. Il était aisé de le reconnaître par de vraies extravagances qu’il avait mêlées avec sa prétendue justification, car il assurait que Jésus-Christ lui avait parlé, qu’il était son prophète et que c’était pour lui obéir qu’il se voyait contraint de soutenir la vérité ; il y avait aussi dans cet écrit des avis au Roi et des prophéties, en un mot il était facile de voir que la tête lui avait entièrement tourné. L’événement confirma les sentiments qu’on en devait avoir à la vue de cet insolent écrit, car, quelque temps après, il perdit absolument la raison, et je ne sais s’il n’est pas mort dans un si triste et pitoyable état.

Mais, pour revenir à Mme Guyon, nous devons ajouter à ce que nous en avons dit qu’on arrêta avec elle des jeunes filles et entre les autres sa femme de chambre, qui furent interrogées sur sa conduite. Celle-ci garda toujours un très grand secret et ne dit rien ; il y eut quelqu’une des autres qui parla contre elle et qui découvrit de certaines choses que la pudeur empêche d’écrire. Il vint dans ces temps-là à Versailles une femme qui avait été à son service, où elle déclara n’être entrée que dans le désir de servir Dieu, croyant, par tout le bien qu’on lui avait dit de cette dame, trouver dans sa maison tous les moyens de travailler sûrement à son salut, mais qu’enfin elle avait cru être dans l’obligation d’en sortir, ayant vu des choses très abominables qui se passaient entre elle et le Père La Combe et d’autres immodesties qu’elle faisait elle seule sans se beaucoup cacher et dont, l’ayant reprise, elle en avait ri et s’était moqué d’elle.

Un gentilhomme de Son Altesse Royale feu Monsieur déclara, et me le dit ensuite à moi-même, que, sur la réputation de Mme Guyon, ayant eu la curiosité de la connaître parce qu’on lui avait dit que c’était une femme très spirituelle et qu’il faisait profession aussi d’une vie intérieure, il alla lui rendre visite et, lui ayant parlé son langage, elle crut qu’il pouvait être dans les mêmes sentiments qu’elle était et que, dans la chaleur de la conversation, elle lui avait pris la main et l’avait porté sur son sein ; que, lui ayant avoué que cela lui avait causé quelque accident que je ne puis nommer et qu’on peut entendre, elle s’était pris à en rire beaucoup, à en faire des plaisanteries et traiter cela de bagatelle, ce qui lui en donna tant d’horreur que depuis il n’avait voulu mettre le pied dans sa maison.

On en disait bien d’autres choses plus terribles. Ce qui est très certain est que cette dame n’était pas chaste. M. Pirot fut commis pour l’interroger ; elle désavoua tout ce qui pouvait être contre son honneur. On lui donna pour son confesseur un jésuite qui la voyait de temps en temps. Elle a demeuré quelques années à la Bastille, d’où, à la prière et par le crédit de M. le cardinal de Noailles, qui en fut sollicité par sa famille, [elle] obtint sa sortie, à la charge qu’elle irait demeurer à la campagne, près de Blois, où elle est encore à présent en 1711 et dont on n’a plus entendu parler depuis cette affaire, y vivant d’une manière très retirée, sous la conduite d’un jésuite qui va la visiter dans le temps qu’elle a besoin de se confesser et d’approcher des sacrements. Ceux qui en ont eu le soin à Paris pendant sa prison et à sa campagne ont témoigné d’en être contents. C’est ainsi que s’est terminé ce qui regarde cette dame.

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