Mémoires du Curé de Versailles – L’archevêque de Reims à l’Assemblée du Clergé

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IX – La bataille Bossuet-Fénelon (suite)
L’archevêque de Reims à l’assemblée du Clergé

C’était la première fois que l’archevêque de Reims eût présidé en seul à ces sortes d’assemblées. Cet archevêque avait, je ne sais pour quelle raison, conçu une grande aversion pour M. l’archevêque de Cambrai. Il entra fort vivement dans l’esprit, les vues et intentions de M. de Meaux. Il fit lui-même aux évêques et autres députés assemblés la proposition de cette affaire ; il représenta qu’il convenait au clergé de donner un témoignage public de son zèle à étouffer les erreurs du quiétisme et laisser à la postérité dans ses archives un monument éternel de tout ce qui s’était passé dans cette affaire, de la manière qu’il s’était pratiqué à l’égard du Jansénisme après les constitutions des papes qui avaient condamné le livre de l’évêque d’Ypres, que l’acceptation de ces constitutions par les évêques de France ayant été insérée dans les mémoires du clergé, il en fallait faire autant à l’égard de ce qui venait d’arriver à l’occasion du livre de M. l’archevêque de Cambrai. On ne fut pas étonné dans cette assemblée du parti que M. l’archevêque de Reims prenait parce qu’il n’y avait que peu de jours qu’il avait déclaré publiquement sa malignité envers son confrère.

La coutume de nos assemblées est que dès le commencement le clergé vient saluer Sa Majesté, que le président porte en son nom la parole et lui fait une harangue. On fut très attentif à celle que fit pour lors cet archevêque, où j’assistai. Il y dit de belles choses sur les conquêtes du Roi et sur ses grandes qualités ; celle qu’il releva le plus fut son zèle à étouffer et détruire l’hérésie dans son royaume. Jusque-là, le courtisan prêta une grande attention à son discours, mais, lorsqu’il vint à prononcer le nom de M. l’archevêque de Cambrai, on entendit dans tout le grand cabinet du Roi où se faisait cette cérémonie un certain murmure sourd, qui fit connaître qu’on désapprouvait cet endroit dans cette harangue ; on vit aussitôt les visages changer, l’indignation paraissait sensiblement dans les yeux et les gestes des assistants, on se parlait à l’oreille, on se poussait du bras ou du genou, on se regardait, on levait les épaules, et on peut dire qu’autant que le commencement de ces discours avait paru faire plaisir à tous ceux qui étaient présents, autant la fin en fut méprisée, et l’auteur ou le déclamateur chargé de l’indignation publique. Si l’on ne put se contenir de la manière que je viens de le rapporter en la présence du Roi, on peut juger de tout ce qu’on dit contre l’archevêque de Reims quand il se fut retiré.

J’entendais de tous côtés les partisans déchiffrer sa vie, en faire mille histoires, en dire des plaisanteries et le tourner en ridicule.

« C’est bien à lui, disait-on, à déclamer contre un de ses confrères qui le surpasse en tout. La seule jalousie l’a fait parler, son mérite l’éblouit. Qu’a-t-il prétendu faire ? A-t-il voulu inspirer encore au Roi contre ce prélat plus d’indignation qu’il n’en a ? Cela convient-il à un évêque, et à un évêque qui est à la tête du clergé ? A-t-il communiqué à son corps ce qu’il a dit contre un du corps à qui il fait honneur ? S’il avait envie de parler contre le quiétisme que le Roi a détruit par son zèle dans son royaume, quelle nécessité d’aller y parler en particulier contre M. l’archevêque de Cambrai ? Croit-il par là bien faire sa cour à Monseigneur le duc de Bourgogne, qui conserve toujours dans son cœur beaucoup d’estime pour ce prélat ? Pense-t-il, par une conduite si extraordinaire, plaire à la Cour, où l’on a beaucoup plus de charité que lui, où on y plaint le triste sort de cet archevêque et à qui l’on n’insulte pas dans sa disgrâce ?

Quoique l’archevêque de Reims eût acquis quelque réputation d’être savant, cependant, à l’occasion de cette harangue, les courtisans ne feignaient pas de dire qu’il avait prononcé l’ouvrage d’autrui, que toute la science qu’il affectait d’avoir ne lui venait pas de son travail, mais de l’étude de quelques docteurs qui lui fournissaient la matière et souvent même tout l’ordre des discours publics qu’il avait prononcés, qu’on savait bien qu’il ne se donnait pas le temps d’étudier, qu’il se levait fort tard, que du lit il allait à la table et de la table au jeu, où il employait la meilleure partie de la journée, et le reste du jour à des visites, dont quelques-unes ne lui faisaient pas beaucoup d’honneur dans le monde, qu’ainsi il devait à sa mémoire, et non pas à son application à la lecture, ce qu’il venait de débiter.

Quand on eut su dans le monde ce qui venait de se passer dans la chambre du Roi, on conçut contre cet archevêque la même indignation, qui augmenta et qui se répandit ensuite dans les provinces, lorsqu’on y vit cette harangue imprimée. Tel est, en effet, le sort des gens imprudents qui veulent se faire valoir aux dépens d’autrui et qui ne consultent pas dans ce qu’ils ont à faire ni ce qu’ils sont, ni qui sont ceux contre lesquels ils entreprennent de parler, et qui ne font pas attention ni au temps, ni au lieu, ni aux dispositions des personnes en présence desquelles ils ont à faire ces sortes de discours, dans lesquels on doit au moins observer toutes les règles de la bienséance.

On ne doit donc pas s’étonner que l’archevêque de Reims, qui avait éclaté contre son confrère dans une si auguste compagnie, ne l’épargnât pas dans l’Assemblée du Clergé, entrant en cela dans les sentiments de l’évêque de Meaux, qui croyait de son côté qu’il y allait de son intérêt et de sa gloire de poursuivre à outrance son adversaire, ne faisant pas assez de réflexion qu’il ne peut y avoir de véritable gloire, mais une petitesse d’âme d’insulter à son ennemi vaincu et soumis. Les évêques et les autres députés de l’Assemblé, qui se persuadèrent qu’on ne voulait encore de nouveau traiter de cette affaire que par les ordres du Roi, et qui d’ailleurs craignaient que, s’ils eussent rejeté la proposition qu’on leur en faisait, on les aurait accusés auprès de Sa Majesté comme amis de l’archevêque et qui peut-être étaient dans les sentiments de son livre, crurent ne devoir point contredire à la volonté du président. Il n’y eut que le seul Monseigneur de Lavardin, évêque de Rennes, qui est un prélat d’un grand mérite, d’un cœur au moins aussi noble que sa naissance, d’une droiture à toute épreuve, qui ne sait point trahir ses sentiments et qui dans les occasions parle avec la liberté qui convient si bien à un évêque, qui parla en cette occasion comme il le devait.

« Nous convient-[il], Messeigneurs, leur dit-il en s’adressant à toute l’assemblée, de vouloir encore relever la faute de notre confrère ? Ne devrions-nous pas, au contraire, la cacher ou au moins l’oublier ? Ne l’a-t-il pas réparée suffisamment ? Pourquoi aller de nouveau lui insulter et prendre un parti si peu conforme à notre état ? »

Il n’en dit pas davantage, mais ce qu’il dit avec cet air de droiture et d’honnête homme qui lui est si naturel devait couvrir de honte ceux qui voulaient encore remuer inutilement cette affaire, comme elle lui attira dans le monde beaucoup d’applaudissements, car partout on ne parlait que du discours et de la réponse de Mgr l’évêque de Rennes, et l’on s’étonnait que sa conduite, qui dans le fond du cœur était approuvée de ses confrères, ne fût pas suivie.

Mgrs de Reims et de Meaux n’eurent donc pas égard aux sages remontrances de ce prélat ; ils firent lire tous les procès-verbaux des assemblées provinciales sur l’affaire de M. de Cambrai ; ils prirent le soin de faire inscrire dans les mémoires du clergé la bulle du pape ; qui condamnait le livre de cet archevêque, la déclaration du Roi qui en ordonnait la publication, les procès-verbaux de toutes nos provinces ecclésiastiques et firent imprimer toutes ces pièces, non seulement dans le corps des mémoires du clergé, mais encore dans un volume détaché qu’ils eurent ensuite le soin de faire envoyer à tous les évêques du royaume.

Lien vers le fichier PDF : https://lafrancechretienne.files.wordpress.com/2018/06/memoires_du_cure_de_versailles_l_archeveque_de_reims_a_l_assemblee_du_clerge_v01.pdf

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