Mémoires du Curé de Versailles – La morale relâchée et les jésuites

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IX – La bataille Bossuet-Fénelon (suite)
La morale relâchée et les jésuites

Mgr l’archevêque de Reims, qui avait voulu ajouter affliction à l’affligé et le couvrir d’une nouvelle honte par l’extraordinaire procédé qu’il avait tenu contre lui et la manière dont nous venons de le rapporter, eut lui-même à essuyer toute la confusion qu’un président de l’Assemblé générale du Clergé de France peut recevoir dans une si illustre compagnie. Il s’était mis dans la tête qu’ayant toujours persécuté les jésuites dans toutes les occasions qui s’étaient présentées, il devrait dans celle-ci leur donner de nouvelles marques de la haine qu’il leur portait. Outre l’aversion qu’il avait toujours fait paraître contre cette compagnie, il la sentait augmenter par l’attachement qu’elle avait pour M. l’archevêque de Cambrai, dont elle avait plaint le sort et le malheur sans approuver ses sentiments. Il résolut, pour leur donner une mortification sensible, de faire repasser en revue plusieurs propositions de morale, qui avaient déjà été condamnées par le Saint-Siège et par les censures particulières de plusieurs évêques et par la Faculté de théologie et d’autres universités, qui étaient imputées aux jésuites.

Mgr l’archevêque d’Auch, qui avait toujours été ami de ces Pères, ayant vu que M. l’archevêque de Reims serait président de l’assemblée, avait fait venir de la province de Toulouse le Père Perrin, jésuite d’une grande réputation, qui avait enseigné pendant plusieurs années et avec éloge la théologie dans l’université de cette grande ville. Celui-ci avait ouï dire, car Mgr de Reims ne pouvait cacher ses desseins contre les jésuites, qu’il voulait faire de nouveau condamner leur morale par l’Assemblée du Clergé. Il avait ramassé de son côté plusieurs propositions très hardies, téméraires, suspectes, fausses, qui avaient depuis quelques années été soutenues publiquement en Sorbonne, dont ce prélat était proviseur. Quand M. de Reims eut montré et lu la liste des propositions de morale qu’il demandait au clergé de condamner, le Père Perrin entra dans l’Assemblée et de son côté, apportant et présentant la liste des propositions mauvaises qu’il avait faite, supplia le clergé de les examiner et d’en porter condamnation.

Si l’on eut refusé cette prière, il y eût paru une acceptation de personnes trop visible ; si l’on l’eût accordée, on se mettait hors d’état de pouvoir examiner pendant le peu de temps que dure une assemblée un si prodigieux nombre de propositions de morale et de scolastique, qui auraient demandé un temps très considérable pour s’appliquer, comme on le devait, à un examen rigoureux tel qu’il doit être quand principalement des évêques portent leur jugement sur des questions et des matières de doctrine. L’archevêque de Reims aurait bien voulu refuser absolument la demande du Père Perrin, mais, comme il fallait au moins sauver les dehors et garder les apparences, on fit prendre par le secrétaire l’écrit du Père Perrin, fort résolu de ne rien faire de ce qu’il avait proposé. En effet, il n’en fut pas question dans l’Assemblée, car, quoique quelques prélats, à la tête desquels était l’archevêque d’Auch, témoignassent qu’il fallait rendre justice à tout le monde et condamner en toute sorte de personnes, sans respect humain, ce qui était condamnable, M. de Reims éluda toujours la discussion épineuse de ces sortes de questions, ne voulant pas faire ce plaisir aux jésuites ni aux prélats qui les favorisaient. Mais il trouva aussi la même opposition à l’égard des propositions de morale qu’il voulait, à quelque prix que ce fût, faire condamner. Il en parlait toujours et en public et en particulier ; il trouvait toujours de la résistance. On prenait mille prétextes pour éviter d’entrer dans cette affaire ; on disait qu’on avait trop d’occupations qui emportaient tout le temps, qu’on pouvait donner une liste de ces propositions à tous les députés des provinces, qui auraient le soin d’en faire distribuer à tous les évêques, qui auraient le loisir de les examiner jusqu’au temps de la prochaine assemblé, où l’on pourrait pour lors en décider, qu’une matière si importante demandait bien tout ce temps pour ne rien précipiter dans une occasion de cette nature, que, dans le fond, la plupart de ces propositions ayant été condamnées, il paraissait assez superflu de les condamner de nouveau.

La principale raison qu’on avait de ne rien vouloir de tout ce que M. de Reims désirait sur cette affaire était le mécontentement général qu’on avait de ses manières dures, fières et hautaines. Aussi était-il peu honoré et respecté. On avait même de la peine de lui rendre visite et de manger chez lui, quelque dépense qu’il y fit, tant était grande l’indignation qu’on avait contre lui.

Quand on sut dans Paris que M. l’archevêque de Reims voulait pousser à bout les jésuites sur leur prétendue morale relâchée, comme on y connaissait à merveille le prodigieux relâchement de ce prélat et qu’on était parfaitement convaincu qu’il ne suivait en rien pour sa conduite les opinions de la morale sévère, on en fit mille plaisanteries. Quelques éveillés même firent graver une estampe pour servir à des écrans : dans l’un des côtés, on y voyait quelques prélats d’un embonpoint merveilleux, assis à une bonne et splendide table bien servie, où se trouvaient aussi bon nombre de jeunes abbés bien frisés et poudrés, et au-dessus étaient écrits ces mots : Morale sévère ; de l’autre côté, on y voyait représenté le martyr de plusieurs jésuites, qui avaient été brûlés dans le Japon, ou tourmentés cruellement, et souffert avec la mort les supplices les plus horribles ; au-dessus étaient ces mots : Morale relâchée. On eut bientôt de ces nouveaux écrans (note du blog : un écran est, ici, un objet ancien servant à empêcher de voir ou d’être vu) à la Cour et dans Paris, où tout le monde trouva de quoi se divertir et rire aux dépens de qui il appartenait. Mais, dans cette sorte de plaisanterie on y trouvait une instruction bien raisonnable et fort sage, car c’était dire que, lorsqu’on veut si fort déclamer contre la morale relâchée, il faut plutôt la combattre par une conduite exacte et irrépréhensible que par des paroles qui condamnent à la vérité des propositions, mais beaucoup plus la vie molle et païenne de ceux qui se contentent de parler sévèrement et qui vivent dans le plaisir, dans le jeu, dans la bonne chère et qui sont de tous les divertissements du siècle.

Ce ne fut pas le seul déboire que cet archevêque eut à souffrir dans cette occasion, car il se sentait personnellement attaqué dans ces estampes scandaleuses dans lesquelles on avait eu le dessein de faire son portrait au naturel : mais il en eut de beaucoup plus sensibles à essuyer de la part de toute l’assemblée, à l’exception d’un très petit nombre qui se rangea de son côté. Il eut la confusion de voir qu’on traversait tous ses desseins, et en particulier ceux qu’il avait formés contre les jésuites. Il connaissait avec douleur la disposition des esprits à son égard ; on le contredisait en tout ce qu’on pouvait, on ne faisait rien de ce qu’il souhaitait ; il se vit enfin dans l’état le plus humiliant dans lequel se pouvait trouver un prélat qui était à la tête du clergé, où il sentait bien qu’il n’avait aucun crédit et qu’il y était ouvertement bafoué. Il était juste que ce prélat, qui avait insulté à son confrère, reçût lui-même des insultes et que cette parole du sage se justifiât dans sa personne : « Vous qui méprisez les autres, ne serez-vous pas méprisé vous-même ? »

Lien vers le fichier PDF : https://lafrancechretienne.files.wordpress.com/2018/06/memoires_du_cure_de_versailles_la_morale_relachee_et_les_jesuites_01.pdf

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