Mémoires du Curé de Versailles – Le bachelier de Douai

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
Le bachelier de Douai

Il y avait quelques années qu’on avait fait donner dans le panneau des ecclésiastiques et des docteurs de la faculté de théologie de Douai, donc on crut important pour le bien de l’Église et de cette Université de savoir au vrai les sentiments sur les disputes de la grâce et sur le jansénisme, dont on avait sujet de soupçonner qu’ils avaient embrassé la doctrine et le parti. Pour réussir dans cette découverte, un docteur de la faculté de théologie de Paris, de concert avec les Jésuites comme on le crut dans le monde, feignit d’être M. Arnauld, qui était l’oracle, le chef et le docteur des partisans de Jansénius. Il écrivit dans cet esprit une lettre au sieur de Ligny, bachelier de l’Université de Douai, dans laquelle il le félicitait d’avoir embrassé la bonne cause, le fortifiait dans une résolution si généreuse et lui marquait une estime particulière qu’on faisait de lui et des docteurs de Douai, par rapport à la défense des opinions qu’ils attribuaient faussement à saint Augustin. Ce jeune homme, ravi d’être connu par un si grand personnage dont il avait toujours estimé les ouvrages et la science, donna grossièrement dans cette embuscade qu’on lui avait dressé ; il alla trouver ses amis et ses collègues, leur fit part de l’honneur qu’il croyait avoir reçu et de la lettre de l’incomparable Arnauld qu’il venait de recevoir. On se réjouit beaucoup avec lui de cette aventure, on lui persuada d’en profiter, de faire de grandes ouvertures de cœur à ce prétendu Arnauld et de ne pas lui écrire seulement en son nom, mais au nom de tous les docteurs de Douai qui étaient sur la grâce dans les mêmes sentiments que lui.

Il n’eut pas besoin d’être fort pressé de prendre ce parti qu’il [était] par lui-même fort résolu de suivre. Il écrivit [à] ce faux Arnauld avec autant d’épanchement qu’il eût fait au véritable ; il expliqua à fond tout ce qu’il pensait sur le formulaire, sur les constitutions des papes qui avaient condamné le livre et les propositions de Jansénius, sur les mandements des évêques, sur les Jésuites ; enfin il écrivit comme l’un des plus outrés jansénistes aurait pu le faire, sans aucune retenue, sans modération, sans aucun ménagement pour personne, et paru par toutes les réponses qu’il fit au faux Arnauld ce qu’il était dans le cœur. Il n’eut jamais, pendant le temps que ce commerce dura, la précaution de s’informer de ceux qui auraient pu lui découvrir la vérité, si c’était véritablement M. Arnauld ou quelqu’un de sa part qui lui écrivait :  il envoyait exactement les réponses à l’adresse qu’on lui avait donnée.

Lorsqu’on eut toutes les preuves qu’on pouvait attendre pour le convaincre, lui et les autres docteurs, ses amis, de donner ouvertement dans le pur jansénisme, on crut à propos de terminer cette histoire par un épisode de plus plaisants. On lui manda qu’un homme de son rare mérite devait être occupé à de plus grands emplois que ceux auxquels il était appliqué, qu’il fallait faire valoir ses talents dans les premières charges de l’Église, qu’on avait jeté les yeux sur lui pour remplir un poste très honorable dans un diocèse où on lui donnerait un bénéfice très considérable qu’on lui avait destiné, qu’aussi bien il ne lui convenait pas de ramper toujours dans la poussière de l’École, qu’on lui conseillait de vendre ses meubles, de quitter sa classe et de partir incessamment, qu’on ne pouvait pas encore lui nommer ni le diocèse ni le bénéfice dont il est question, parce qu’on avait de fortes raisons de garder sur cela un profond secret, mais qu’assurément il trouverait à Carcassonne, où on lui donnait des adresses à des personnes qui n’avaient jamais été, des lettres et de l’argent, que ce voyage pressait et qu’il devait sans délai tout abandonner pour se rendre au lieu marqué, de peur que son retardement ne pût faire changer de résolution.

Ce jeune étourdi fit de point en point tout ce qui lui avait été ordonné. Il vendit tous ses meubles, renonça à sa régence et se mit promptement en chemin, plein des grandes espérances qu’on lui avait données. Dans ces vastes vues et désirs d’emplois honorables, il fait plus de deux cents lieues, arrive fort fatigué à Carcassonne, s’informe exactement des personnes qu’on lui avait désignées, cherche partout et fort inutilement à ces adresses ceux qu’il s’imaginait devoir le rendre heureux :  ce fut pour lors qu’enfin il s’aperçut, mais trop tard, qu’on l’avait joué, que l’emploi qu’on lui avait promis était une fable, le gros bénéfice qu’on lui offrait une pure chimère, l’Arnauld qui lui écrivait un fantôme du véritable Arnauld et qu’il n’y avait en toute cette histoire de réel que la simplicité qu’il avait eue de découvrir trop naturellement ses sentiments, la vente qu’il avait faite de tous ses meubles et le long et pénible voyage qu’il avait entrepris. Il fallut donc revenir. Ces Messieurs de Douai, avertis par leur confrère de la fourbe qu’on leur en avait faite, en firent donner sûrement des avis au véritable Arnauld. Il en fut touché sensiblement comme on en peut juger. Il porta sa plainte à M. l’évêque d’Arras. Ce prélat voulut commencer d’en connaître ; il cita un jésuite accusé, qu’on envoya fort loin de son diocèse. Le Roi fit défense à ce prélat d’en connaître et appela l’affaire à son conseil. Cependant on dédommagea secrètement le sieur de Ligny de tous les frais de son voyage et de la vente de ses meubles, mais le Roi lui fit faire un autre voyage plus humiliant, l’ayant banni de Douai par lettre de cachet et envoyé dans le Séminaire de Tours et relégué les autres docteurs ses confrères en diverses provinces.

On ne parla longtemps à Paris et à la Cour que de cette histoire. On blâma hautement ceux qui en étaient les auteurs ; les ennemis des Jésuites criaient plus haut que les autres, on ne pouvait comprendre qu’on eût pu en sûreté de conscience tenter la foi de ces ecclésiastiques et se servir d’un artifice si dangereux pour découvrir leurs sentiments. On regardait cette conduite comme très contraire au bien de la société publique, les amis même des Jésuites ne savaient que répondre pour justifier cette manière de reconnaître les jansénistes. On en parlait un jour en ces termes en présence du Roi, qui après avoir tout entendu, dit enfin :
« Les espions à la guerre sont regardés comme des fripons, cependant on profite de leur avis. »

Il voulut même qu’on lui découvrit qui était ce faux Arnauld, il lui parla même, et quelques années après, par ses ordres et la protection des Jésuites, on le fit professeur de Sorbonne et on lui donna une abbaye.

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Mémoires du Curé de Versailles – L’affaire du « problème »

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
L’affaire du « problème »

Il parut d’un autre côté un très court écrit contre le même archevêque, qui avait pour titre « Problème », dans lequel on opposait M. De Noailles, évêque de Châlons, à M. De Noailles, archevêque de Paris. On y prétendait montrer que ce prélat, étant évêque de Châlons, avait approuvé les remarques du P. Quesnel sur le Nouveau Testament, qui contenait la même doctrine que celle du livre qu’il venait de condamner, étant archevêque de Paris. On avait inséré quelques endroits de ces réflexions du P. Quesnel, qui paraissaient contenir la même doctrine que celle du livre contre lequel il venait de porter une très forte censure, on y disait qu’on ne savait à qui on devait plutôt croire ou à M. De Châlons ou à M. l’archevêque de Paris, et on concluait enfin qu’il devait faire beaucoup d’attention sur lui-même et sur ses propres intérêts, qu’il ne lui était pas fort avantageux de se mettre à la tête d’un parti qu’il savait que le Roi haïssait et qu’il ne souffrait à personne.

Ce libelle fut attribué par tout le monde aux Jésuites. M. le cardinal croyait avoir des raisons très essentielles pour le croire. Il avait appris que le P. Soatre, jésuite de la province de Paris, l’une des meilleures maisons de Flandre, qui était pour lors par la permission de ses supérieurs en son pays, l’avait fait imprimer à Bruxelles, qui en avait envoyé beaucoup d’exemplaires à Paris et qui avaient été distribués par les Jésuites en cette ville, à la Cour et par toute la France. Ce futlà l’origine du refroidissement de cet illustre cardinal avec ces Pères.

Il en aurait eu tous les sujets du monde, s’ils avaient été les auteurs de ce mauvais libelle. Cependant ils s’en défendaient et, comme il les pressait de lui en nommer l’auteur, ils firent mille protestations qu’ils ne le connaissaient point, l’assurant que, s’ils en avaient connaissance, ils le chasseraient très honteusement et sur le champ de leur compagnie. Cela ne contentait pas ce prélat : il avait devers lui des preuves, qu’on ne révoquait pas en doute de la part des Jésuites, qu’un de leurs Pères l’avait fait imprimer et ensuite envoyé de la manière que nous l’avons dit. Il survint ensuite depuis ce temps-là d’autres affaires qui augmentèrent cette division du prélat avec ces Pères. L’archevêque demandait toujours pour toute satisfaction la découverte de l’auteur du « problème », les Jésuites persévéraient à s’en défendre, protestant toujours qu’ils n’en avaient pas la moindre connaissance et assurant que, dès qu’ils le pourraient déterrer, ils le sacrifieraient tel qu’il fut et le puniraient d’une manière si sévère qu’il aurait tout lieu d’être satisfait de leur conduite.

Cependant ce libelle fut déféré au Parlement de Paris. M. Daguesseau dans ses conclusions fit un discours très fort et très éloquent contre ce libelle et ceux qui pouvaient en être les auteurs, qu’il dit devoir être recherchés avec tout le soin possible pour les punir ensuite très sévèrement s’ils venaient à être découverts, et conclut qu’il fallait que ce « problème » fut lacéré et brûlé en place de Grève par le bourreau, ce que le Parlement ordonna, suivant les conclusions de ce magistrat. On ne put cependant découvrir qu’assez longtemps après le véritable auteur de cet insolent écrit. On jetait cependant tantôt les yeux sur un, après sur un autre et tous les soupçons qu’on pouvait en avoir tombaient toujours sur quelque jésuite : on se trompait néanmoins dans toutes les conjectures qu’on en pouvait avoir, comme nous allons le voir en faisant connaître comment tout [ce] mystère d’iniquité fut découvert par une conduite très particulière de la Providence.

On avait depuis longtemps des preuves que des personnes du Royaume avaient des relations avec les jansénistes des Pays-Bas, et surtout avec les Français qui, de peur d’être arrêtés, s’étaient réfugiés en Flandre et en Hollande. On avait su en particulier que Dom Thierry de Viaixnes, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, entretenait des correspondances avec le P. Quesnel, qui était regardé comme le chef du parti après la mort de M. Arnauld, avec le P. Gerberon, qui était de son ordre comme nous l’avons dit, et avec tous ceux qui avaient quelque réputation parmi ces novateurs. Le Roi, informé de ses menées, ordonna qu’on irait se saisir de ce bénédictin qui demeurait pour lors dans le prieuré de Morillon, assez près de Pontoise, et qu’en même temps on enlèverait tous ses papiers pour être examinés. Ces ordres furent exécutés très exactement ; ce religieux fut conduit en prison, à la Bastille ou à Vincennes, et ses papiers furent emportés. Ceux qui furent chargés de les lire découvrirent bientôt tout ce qui avait été caché jusqu’alors sur l’affaire du « problème », car on y reconnut très évidemment que ce n’était point un jésuite qui en était l’auteur, mais un franc janséniste, et le P. Thierry lui-même.

Car, entre ces papiers dont on se saisit, on y trouva plusieurs lettres qui donnèrent des preuves très certaines de ce qu’on recherchait depuis quelques années. Entre ces lettres qu’on y trouva, il y en avait une de l’archevêque de Reims qui, écrivant à ce moine, lui demandait fort nettement que l’affaire du « problème » allait comme ils avaient pu le souhaiter, qu’il en avait fait imprimer une infinité d’exemplaires et répandu dans le Royaume, qu’on jetait tout le soupçon de la composition de ce libelle sur les Jésuites et qu’on ne pensait nullement à lui ni à aucun autre du parti, qu’ils avaient donc sujet de se réjouir de l’heureux succès de leur entreprise.

On peut juger de la surprise où on dut être quand on trouva et qu’on lut cette lettre de l’archevêque de Reims, qui paraissait dans toutes les occasions être absolument dévoué à M. l’archevêque de Paris, qui partout prenait hautement son parti et qui se déclarait contre tous ceux qui lui faisaient de la peine. Rien ne paraissait plus digne de l’indignation publique d’une tromperie si grossière et une trahison des plus maligne. On ne pouvait comprendre qu’un prélat eût pu choisir un si abominable moyen pour nuire aux Jésuites, à qui il en voulait beaucoup, les faisant soupçonner d’être les auteurs d’un libelle auquel ils savaient n’avoir nulle part.

Le Roi apprit cette insigne fourberie, il en eut de l’horreur, il en témoigna sa peine à cet archevêque. On le crut même pendant quelque temps disgracié à la Cour, où il fut plusieurs mois sans y oser paraître, prenant de là prétexte d’aller dans son diocèse où il demeura plus longtemps qu’il n’avait accoutumé de le faire. Cependant par ses amis, par ses sollicitations continuelles, par des soumissions forcées, il obtint son retour, mais je sais de bonne part que le Roi ne revint point de la disposition où cette perfidie l’avait mis à son égard et que cette aversion publique qu’il avait en toutes rencontres, et en particulier en celle dont je parle, lui nuisit beaucoup dans l’esprit de notre Prince qui d’ailleurs ne l’estimait pas beaucoup par rapport à ses mœurs et à sa conduite.

Cependant il était vrai que le P. Soatre, jésuite, en avait fait imprimer la première édition à Bruxelles et que par cette manœuvre il avait donné tout lieu de croire que les Jésuites en étaient les auteurs. Il fallait donc savoir qui en avait envoyé l’original à ce Père, comment on lui avait persuadé de le faire imprimer et comment lui-même avait donné si simplement dans le piège qu’on lui avait tendu. C’est ce que nous allons décrire, après avoir repris et chose de plus haut et dès leur origine.

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Mémoires du Curé de Versailles – Le venin du Père Gerberon

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
Le venin du Père Gerberon

Lorsque le Roi pouvait espérer de voir le calme dans son royaume à l’égard de toutes ces disputes sur la grâce, il eut la douleur d’apprendre que la paix qu’il avait procurée avec tant de peine était de nouveau troublée par plusieurs écrits qui renouvelaient les mêmes contestations et répandaient partout l’esprit de division et de discorde.

Il en parut de ce genre qui avait pour titre : « L’exposition de la foi » ; le P. Gerberon en était l’auteur. Il commençait à faire beaucoup de bruit dans le monde, les partisans de la nouvelle doctrine le répandaient partout, on le lisait avec empressement, le venin était caché sous de belles paroles, on y attaquait la vérité par les apparences de la vérité, les simples pouvaient très facilement se laisser séduire par les raisonnements de cet auteur qui sous de belles paroles cachait un venin très dangereux. Mais après qu’il eut paru, il fut condamné par le zèle de M. Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, qui en fit la censure.

Cette ordonnance de ce grand prélat ne plut ni à Messieurs de Port-Royal ni aux jésuites. Les premiers se voyaient flétris par cette condamnation d’un livre qu’ils regardaient comme la défense de leur prétendue innocence et capable de faire revenir bien des gens des sentiments qu’on avait de leurs opinions. Les autres n’en parurent pas satisfaits, parce qu’il semblait qu’on les y attaquait sur la facilité qu’ils avaient, comme on le disait, d’accuser bien d’honnêtes gens du jansénisme, ce qu’on y défendait très expressément, déclarant qu’il y avait une très grande injustice de donner le nom odieux de jansénistes à des personnes sages, vertueuses et habiles sans qu’elles eussent donné aucun fondement raisonnable de faire contre eux de si injustes accusations.

Rien ne paraissait à tous ceux qui aiment l’Eglise de plus sage que cette ordonnance, puisque d’un côté on y condamnait une très mauvaise doctrine et de l’autre on mettait à couvert la réputation de plusieurs ecclésiastiques à qui l’on imposait un crime dont ils n’étaient pas coupables. On vit peu de temps après des écrits sanglants contre cette sage censure. Le Père Gerberon, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, qui s’était sauvé en Hollande dans la crainte d’être puni sur le sujet du jansénisme dont il était un outré défenseur, écrivit d’un style très piquant contre M. le cardinal de Noailles dont il attaquait vivement la censure, donnant par cette satire une preuve indubitable que le jansénisme n’était pas un fantôme, puisqu’il y combattait cette ordonnance de ce très digne prélat uniquement parce qu’elle condamnait ce qui avait été déjà tant de fois condamné à Rome par les papes et par le consentement unanime des évêques.

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Mémoires du Curé de Versailles – Les lettres de cachet

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre V – Jansénistes et Jésuites
Les lettres de cachet

Mais, sans nous arrêter à réfuter leurs opinions, pour justifier autant que nous en sommes capables la conduite du Roi, comme il paraît que cela convient à un évêque et à moi en particulier qui ai eu l’honneur de le voir de si près pendant plusieurs années, je puis dire qu’on a tort de blâmer la conduite de ce Prince à l’égard des lettres de cachet dont il a cru devoir se servir de temps en temps contre les jansénistes de son royaume.

Quand des personnes sages, éclairées, désintéressées et zélées pour le bien de l’Église lui ont représenté l’opiniâtreté de quelques-uns à soutenir de mauvaises opinions, à se soustraire à l’obéissance de l’Église, à introduire les erreurs dans le royaume, Sa Majesté a-t-elle fait mal de les croire et de punir les coupables par son autorité ? Lorsque des évêques, animés de l’esprit de leur saint ministère, n’ont pu réduire des esprits rebelles aux décisions de l’Église, qui voyaient avec douleur qu’ils répandaient dans leur diocèse avec une mauvaise doctrine des sentiments de révolte contre les puissances établies de Dieu, après les avoir avertis avec charité et les trouvant incorrigibles, ont-ils pu le dissimuler et n’ont-ils pas dû s’adresser à leur Prince pour réprimer par sa puissance ceux qu’ils n’avaient pu ramener à leurs devoirs par la douceur de leur conduite ou par des menaces souvent réitérées ? Le Roi n’a-t-il pas fait sagement de s’en rapporter à leurs sentiments ? Ces vertueux prélats n’ont-ils pas été en droit de suivre en cela les exemples de saint Ambroise et de saint Augustin qui se sont adressés aux princes de la terre pour procurer l’exil de quelques Ariens et Donatistes ? Le Roi n’a-t-il pas pu suivre la conduite du grand Constantin, du grand Théodose, qui ont en ces occasions écouté les évêques et ont puni par l’exil et d’autres peines sans les formalités de justice ceux contre lesquels ils portaient leurs plaintes à leurs tribunaux ?

Dès qu’une hérésie est condamnée dans l’Église, les rois sont en droit et même dans l’obligation d’en punir les sectateurs. Aurait-on pu blâmer le Roi d’exiler un ministre de la religion prétendue réformée par une lettre de cachet ? Pourquoi ne l’aura-t-il pu faire à l’égard d’un vrai janséniste ? Veut-on dire qu’il y a bien de la différence entre les uns et les autres, que les jansénistes ont des privilèges que ne peuvent avoir les sectateurs de Calvin ? Ne sont-ils pas également hérétiques ? Un poids et un poids, une mesure et une mesure sont également en abomination devant Dieu. Si un janséniste tel que nous le supposons est véritablement hérétique, comme nous n’en pouvons douter, il faut le traiter comme un hérétique, il faut le proscrire et le punir. Si l’Église le retranche de la société des fidèles, le Prince ne pourra-t-il pas le rejeter de ses États, ou le mettre en lieu où il ne puisse nuire à personne par sa mauvaise doctrine ?

On voudrait faire croire pour blâmer la conduite du Roi et celle de l’Église qu’il y a une différence infinie entre le calvinisme et le jansénisme, que le premier est une véritable hérésie digne de tous les anathèmes de l’Église et des châtiments des Princes catholiques et que le jansénisme au contraire n’est qu’un fantôme imaginé par les Jésuites, grossi par les ignorants et représenté par des personnes intéressées comme un horrible monstre qu’il faut détruire. Ceux qui parlent en ces termes sont les ennemis de l’Église de Jésus-Christ et de la vérité. Ce n’est que pour soutenir des erreurs très réelles qu’ils font tous leurs efforts depuis tant d’années de les faire passer pour des chimères.

Composeraient-ils tant de livres, d’écrits, de libelles, pour soutenir avec opiniâtreté leurs sentiments, s’ils se persuadaient qu’en eux on ne combat que des fantômes ? Est-ce un fantôme que leur obstination à tant crier, écrire, déclamer contre le formulaire par lequel on condamne la mauvaise doctrine de Jansénius et contre les papes qui l’ont dressé et ont obligé à le signer sans réserve ? Ils veulent que dans le formulaire on leur passe ce que les Ariens demandaient à l’égard de la profession de foi du concile de Nicée, c’est-à-dire que, comme les Ariens voulaient dresser une formule à leur mode, les jansénistes fassent la même chose dans le formulaire, afin que comme les Ariens par leurs formules se laissaient la liberté de soutenir l’Arianisme, ceux-ci, par le formulaire qu’ils voudraient réformer selon leurs faux principes, se conservassent le droit de défendre la doctrine de Jansénius. Une soumission sincère, parfaite, humble et sans restriction les mettrait à couvert de ces lettres de cachet qu’ils craignent et de la juste indignation de leur prince qu’ils se sont attirée par leur révolte. Mais, comme jusqu’à présent ils ont fait ce qu’ils ont pu pour se soustraire à l’obéissance qu’ils doivent à l’Église, ils ne doivent pas s’étonner que le Roi ait continué de les regarder comme des ennemis de la vérité et les ait punis comme ils l’ont mérité.

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Mémoires du Curé de Versailles – Le Roi est un tyran

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre V – Jansénistes et Jésuites
Le Roi est un tyran

Selon eux le Roi est un tyran qui persécute l’innocence, qui outrage les gens de bien, qui n’écoute que leurs ennemis déclarés, qui charge sa conscience d’une infinité de péchés parce qu’il ne peut et ne veut souffrir les jansénistes dans ses États, qui flétrit la gloire et le lustre de son règne par la manière avec laquelle il les a traités. Il a introduit une espèce d’inquisition dans la France, incomparablement plus rude et plus sévère que celle qui est établie en Italie, en Espagne, en Portugal et dans les Indes : on attaque toutes sortes de personnes sans qu’elles aient la moindre liberté de se défendre, on prononce leur condamnation sur la simple déposition d’un homme souvent prévenu et toujours ennemi de la vertu, sans examen, sans connaissance de cause, sans aucune formalité de justice ; on vit, ajoutent-ils, aujourd’hui tranquille dans sa maison, et demain une lettre de cachet les en retire et les relègue dans les extrémités du royaume.

J’ai entendu mille fois tenir ces sortes de discours et je les crois très injustes. Je me suis trouvé à la Cour dans le temps que ces sortes de lettres étaient fort en usage. Comme nous parlons maintenant du jansénisme, il faut nous restreindre à celles-là seulement qui ont été expédiées contre ceux qui ont été accusés de le soutenir.

Il faut d’abord reconnaître de bonne foi que, si quelques-uns pour des raisons d’intérêt, pour cause de vengeance ou pour d’autres pareils motifs ont employé leur crédit pour obtenir ces lettres de cachet contre des personnes innocentes, à qui pour y réussir ils ont imputé de faux crimes et surtout les erreurs du jansénisme dont elles étaient fort éloignées, on ne peut trop blâmer leur conduite et désapprouver leur témérité digne d’être très sévèrement punie. Je ne doute point que le Roi, naturellement juste et clément, n’eût châtié des gens assez hardis pour surprendre sa religion, si Sa Majesté en avait eu connaissance. L’abus qu’on fait souvent des meilleures choses ne leur doit en rien préjudicier et ne les rend pas mauvaises. C’est la coutume des esprits inquiets de blâmer tout ce qui ne revient pas à leur génie et à leurs lumières très bornées. Mais telle est la malignité de certains esprits qui, à les entendre parler, regardent comme insoutenables les formalités qu’on a introduites dans la justice et qui soupirent après les voies plus courtes comme les meilleures, qui cependant, lorsqu’on les emploie, sont les premiers à les condamner et à les traiter de l’injustice la plus criante.

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Mémoires du Curé de Versailles – La troisième espèce de jansénistes

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre V – Jansénistes et Jésuites
La troisième espèce de jansénistes

J’ai dit enfin qu’il y avait une troisième espèce de jansénisme que la seule vanité avait formée, composée de gens pleins d’eux-mêmes, et principalement des femmes qui se persuadent mal à propos qu’elles passeront pour avoir beaucoup d’esprit si on les croit être des amies de Messieurs de Port-Royal.

Ces différentes personnes ne savent pas seulement ce que c’est que le jansénisme. Cependant on ne leur entend prononcer que les noms de ceux qui ont le plus brillé dans la défense de ce parti, elles les soutiennent le mieux qu’elles peuvent, elles les appellent des hommes incomparables, les plus savants docteurs de l’Église de Dieu, les défenseurs de la vérité, les réformateurs zélés de la morale de Jésus-Christ et les ennemis du relâchement et de la corruption qu’on y avait introduits. Elles osent juger comme en dernier ressort des Papes qui les ont condamnés, des évêques qui ne peuvent les souffrir dans leurs diocèses, des prêtres et des religieux qui sont opposés à leurs sentiments. Elles vantent les ouvrages de ces Messieurs et les louent excessivement, souvent sans les avoir lus ou ne les ayant parcourus que fort superficiellement ; selon leur avis tous les autres livres sont insupportables, mal écrits, sans esprit, sans sûreté du langage. Le nombre de ces sortes de jansénistes est infini : j’en ai vu de toute condition, de tout âge et de tout sexe. La prévention, l’orgueil, le mépris du prochain, l’amour-propre, le désir d’une sotte réputation sont les principes de leur égarement. C’en est assez pour donner de l’aversion d’une secte qui cause tante de maux à l’Église.

Il ne faut donc pas s’étonner que le Roi qui a eu la douleur de la voir comme naître dans ses États, quoiqu’elle ait commencé en Flandre, qui a été le témoin de tout ce qui s’est passé pendant sa minorité et la régence d’Anne d’Autriche, sa mère, qui entendait dans sa jeunesse tous les jours les progrès et les maux qu’elle faisait dans son royaume, qui la vit condamner à sa sollicitation par les papes et par les évêques, ait conçu contre elle et ceux qui la soutiennent une si grande aversion.

Ce qui l’a confirmé le plus dans ce juste éloignement qu’il en a est ce qu’on lui a rapporté fort souvent et ce qu’il a connu par lui-même du mépris que font les jansénistes de toute puissance spirituelle et temporelle, comme cela ne paraît que trop évidemment par la multitude des écrits insolents qu’ils ont répandu dans le monde, plusieurs d’entre eux s’étant bannis volontairement de leur patrie et retirés dans des pays étrangers pour avoir plus de liberté d’écrire contre leurs supérieurs ecclésiastiques et contre le Roi même.

Il est vrai que quelques-uns de ces fameux jansénistes ont pris le prétexte de quitter la France pour éviter la persécution prétendue qu’ils souffraient, ou se mettre à couvert des menaces qu’on leur faisait avec justice, ou se dérober à la recherche qu’on faisait des auteurs des libelles qui sans nom étaient sortis de leurs mains et qui méritaient des punitions exemplaires. Ils craignaient, disaient-ils, les lettres de cachet par lesquelles on reléguait d’honnêtes gens et très innocents dans le coin de quelque province éloignée, selon le caprice et la mauvaise volonté de leurs ennemis. Chose admirable d’aller eux-mêmes chercher des retraites dans des pays hérétiques pour ne pas demeurer plus à leur aise dans une province de leur patrie où ils auraient en plus de commodités pour la vie et plus de soulagement dans leurs besoins ! Mais, il faut l’avouer sincèrement, ils craignaient beaucoup moins les lettres de cachet qu’ils n’aimaient la liberté de tout écrire et de tout dire. Ainsi les a-t-on vus composer dans leur séjour des pays étrangers les libelles les plus hardis du monde.

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Mémoires du Curé de Versailles – Les divisions de l’Église de France

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre V – Jansénistes et Jésuites
Les divisions de l’Église de France

L’autre effet que produisirent ces livres écrits contre les Jésuites fut que plusieurs confesseurs et directeurs d’un fort petit discernement embrassèrent sans presque connaissance de cause les principes d’une morale outrée, ne distinguant pas assez le relâchement de la morale avec la sage discrétion que la charité inspire pour la conduite et la sanctification des âmes. Personne n’est plus capable de nuire à l’Église que ces demi-savants ou pour mieux le dire qui ne le sont point du tout, qui sans presque aucune étude et sans nulle expérience se mêlent de décider hardiment des plus embrouillés cas de conscience, qui embarrassent assez ordinairement les plus habiles docteurs lorsqu’on les consulte pour en donner leur avis. Ceux-ci au contraire ne doutant de rien, il leur suffit d’être persuadés que l’opinion qu’ils veulent suivre est la plus sévère. Voilà leur règle sur laquelle ils établissent leur forme de gouvernement, sans que mille raisons leur puissent faire embrasser un autre parti.

Quoique je sois fort éloigné de donner dans tous les sentiments des nouveaux casuistes et que je sois convaincu qu’ils ont avancé plusieurs opinions insoutenables et qui ont été très justement censurées par les papes et par les évêques comme tendant à un renversement général de la morale de l’Évangile, cependant je crois que ceux qui pour éviter de donner dans ce relâchement ont donné dans une autre extrémité par une sévérité excessive, ont également été préjudiciables à l’Église de Jésus-Christ qui nous a assuré que son joug était doux et que sa charge était légère. Il faudrait, selon la sage explication de saint Chrysostome, qu’on se souvint toujours de la douceur de ce joug de Jésus-Christ et de la légèreté de la charge qu’il impose sur les épaules de ses enfants pour ne pas les accabler par le poids d’une austérité démesurée, se souvenant en même temps que la doctrine des mœurs qu’il nous a enseignée est un joug et une charge, pour ne pas trop adoucir les maximes qu’il nous a apprises et pour ne pas donner dans un affreux relâchement qui ouvre la [porte] à ce chemin large qui conduit à la perte irréparable des âmes.

J’ai connu à la Cour et ailleurs combien ces deux extrémités sont dangereuses. J’en ai vu plusieurs se rebuter entièrement des exercices de la piété et tomber dans le désespoir qui entraîne avec soi toutes sortes de dérèglements, suivant le saint apôtre, pour avoir trouvé des confesseurs d’une rigidité étonnante qui, bien loin de les attirer à une conversion sincère et véritable, leur en inspirant de l’horreur et de l’éloignement ; j’en ai vu aussi plusieurs que des confesseurs par une condescendance très lâche, entretenaient dans leurs mauvaises habitudes et laissaient endormir dans une fausse sécurité qui les conduisait à la perte de leur salut. Il est donc du bon ordre de la discipline de l’Église, en s’attachant aux règles qu’elle nous prescrit, d’éviter pour la conduite des âmes ces extrémités condamnables et se donner bien de garde dans une profession si sainte de suivre son caprice et son humeur et ne point écouter la charité qui doit animer en toute chose les ministres de Jésus-Christ.

De ces deux mauvais effets dont je viens de parler en est sorti un troisième qui a fait et qui fait encore une plaie très profonde dans l’Église, qui est un esprit de division et une espèce de schisme entre les uns et les autres et, par contre coup, entre les personnes qu’ils conduisent. Nous avons vu de notre temps se renouveler ce qui se passait autrefois dans l’Église de Corinthe et ce que saint Paul condamnait si fortement comme une chose absolument contraire à l’esprit du christianisme. On y disait, dans cette Église naissante : « Je suis à Paul » ; « moi je suis à Céphas » ; un autre disait : « Et moi je suis à Apollon ». On a tenu et on tient encore à peu près un même langage dans notre France : « Pour moi, dis l’un, je suis pour messieurs de Port-Royal » ; un autre dira : « Et moi je suis pour les Jésuites ». « Je n’aime point, ajoute un troisième, ces directeurs sévères » ; celui-ci s’écrira : « Je ne puis souffrir ces directeurs si commodes ». Les uns disent : « Je n’aime point absolument les religieux et les moines » ; d’autres publient qu’ils les préfèrent au clergé séculier, ceux-là prétendent que c’est aux seuls ecclésiastiques qu’il faut s’adresser. Ce langage n’est point le langage de la charité chrétienne, il la détruit absolument.

Il est vrai que, si l’on entend par Messieurs de Port-Royal ceux qui soutiennent encore les propositions de Jansénius, soit pour le fait soit pour le droit, on doit les éviter comme les ennemis de l’Église et malheur à ceux qui se soumettent à leur conduite ! Mais si on entend dire qu’on hait les directeurs d’une morale plus exacte, on se trompe et on pèche contre la charité. J’ai vu dans une même famille de la Cour des personnes conduites par ces différents directeurs dont elles épousaient le parti avec tant de vanité que la division et la discorde étaient le fruit de ces sortes de directions. On venait souvent aux reproches, on se faisait un plaisir de raconter des aventures arrivées à ces directeurs, on les exagérait, on les publiait, on décriait cruellement leur réputation dans le monde et on donnait occasion aux libertins et aux impies de mépriser la dévotion et ceux qui la pratiquaient. J’en ai vu souvent arriver de très mauvais effets, jusqu’à en venir à des séparations scandaleuses. La connaissance que j’avais de tous ces désordres m’a souvent obligé d’en parler dans mes prônes et de le faire aussi dans le particulier. C’est un mal auquel il est à propos que les évêques tâchent de remédier, comme étant une très funeste source de plusieurs péchés qui se commettent tous les jours.

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