Mémoires du Curé de Versailles – La France et l’Europe en 1686

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre I – La Cour et le Roi
La France et l’Europe en 1686

Il est bon maintenant de décrire à peu près l’état où la situation où était la Cour dans le temps que je commençai de la connaître ; ce que j’espère faire sans flatterie et sans déguisement, rien n’étant plus contraire à l’esprit d’un chrétien et encore plus au caractère d’un évêque de taire, de cacher ou d’obscurcir la vérité, ou de l’envelopper d’une manière qui ne la rende plus connaissable ou respectable comme elle mérite de l’être. Je ne prétends pas aussi faire une histoire suivie ; je me contenterai de rapporter de certains faits dont il ne sera peut-être pas inutile de conserver la connaissance à la postérité.

La France jouissait depuis quelques années de la paix qui s’était faite entre elle, l’Espagne, l’Empire, les Hollandais et leurs alliés par le traité de Nimègue. Le prince d’Orange cherchait tous les moyens de la troubler par des ligues secrètes qu’il faisait avec les mêmes princes et États qui avaient eu peu auparavant de grandes guerres avec la France, où ils avaient beaucoup perdu et dans lesquelles ils avaient éprouvé ses forces, la valeur intrépide de ses soldats, et avaient appris à la craindre, et qui leur avaient fait prendre la résolution de ne plus se brouiller avec elle, à moins que des conjonctures très favorables ne leur donnassent des espérances certaines de succès plus heureux que ceux qu’ils avaient eu par le passé.

L’ambition du prince d’Orange fut le principal motif qui l’engagea de chercher des moyens de s’élever et d’acquérir de la réputation. Il avait, de bonne heure, et lorsqu’il était encore très jeune, donné des preuves de ce désir extraordinaire qu’il avait de régner ; il ne tint pas à lui d’assujettir la république de Hollande. Le grand pouvoir qu’elle lui avait donné, et dont quelquefois il abusa, fit entrevoir ce qu’il était capable de faire s’il avait la facilité et les moyens d’exécuter ses grands projets : le meurtre cruel qu’il fit faire en sa présence de MM. de Witt pour nulle autre raison que parce qu’ils étaient à son gré trop bons républicains et très attachés à leur patrie, à ses lois et à ses véritables intérêts, fit comprendre à toute l’Europe que ce prince ne ménagerait rien quand il trouverait quelque obstacle à ses vastes projets de gloire.

La charge de stathouder ou généralissime des armées des Provinces-Unies lui servit encore pour se faire connaître et pour faire paraître avec son courage, son habileté et sa prudence, combien il était avide de commander. Il fit valoir cet emploi d’une manière à lui faire reprocher sa perfidie dans une occasion où il ne devait penser qu’à ménager les troupes qui lui avaient été confiées.

Il n’avait jamais pu goûter la résolution que les États de Hollande avaient prise de faire, à quelque prix que ce fût, la paix, parce qu’il se persuadait que, dans le temps de la guerre, il aurait plus de crédit ; il était plus redouté, parce qu’il s’imaginait être plus nécessaire. Cependant il eut la douleur de voir que, sans lui et contre ses sentiments, la paix venait d’être conclue à Nimègue.

On lui envoya signer, étant à la tête de son armée, et on en avait envoyé une copie au maréchal de Luxembourg, qui commandait les troupes de France ; elle devait être publiée le lendemain dans les deux camps. Le dépit que le prince d’Orange en conçut lui fit prendre le plus injuste parti du monde : il se servit de ce délai d’un jour de la publication de la paix pour donner bataille à nos troupes, se persuadant qu’il battrait aisément les Français que l’assurance de la paix prochaine lui faisait croire être moins sur leurs gardes.

Il ne perdit pas pour en venir à bout un moment, il s’avança avec son armée en bon ordre et sur diverses colonnes. On en vint donner promptement avis au maréchal de Luxembourg, qui eut beaucoup de peine à le croire et qui ne pensait à rien moins qu’à se battre ou soutenir un combat. Car, comment, disait-il, peut-il se faire que le prince d’Orange vienne contre nous, lui que je sais avoir aussi bien que moi le traité de paix dans sa poche et qui doit être demain publié à la tête de nos armées !

Cependant, il reconnut bientôt que les avis qu’il recevait étaient véritables, car, à peine eut-il le temps de ranger son armée en bataille, le prince d’Orange la vint attaquer de toute part, mais, ayant enfin était partout repoussée vigoureusement, il fut contraint de faire sonner la retraite, après une perte considérable qui fut la punition de sa perfidie et de sa témérité.

Il n’est pas nécessaire que j’explique tout le détail de cette victoire que les Français remportèrent dans cette journée qui fut nommé la bataille de Saint-Denis, à cause du lieu où elle fut donnée. Ceux qui écrivent l’histoire du Roi en marqueront toutes les particularités ; ce que je dois seulement remarquer est que le lendemain on publia la paix dans les deux armées, les troupes de part et d’autre se retirèrent et furent en partie congédiées.

Le prince d’Orange tâcha ensuite de gagner les bonnes grâces du Roi, il lui écrivit de la manière du monde la plus respectueuse et la plus soumise ; il lui demandait son amitié, mais le Roi, qui se sentit extrêmement piqué de l’affaire de Saint-Denis, lui répondit qu’il la lui accorderait quand il s’en rendrait digne. Cette réponse offensa vivement l’orgueil de ce prince, qui dit, après l’avoir lue :
– J’ai fait ce que j’ai pu pour obtenir l’amitié du Roi et je n’y ai pu réussir, mais je ferai en sorte que malgré lui il ne pourra me refuser son estime !

Il s’employa en effet à chercher tous les moyens de venir à bout de ses vastes desseins et s’occupa tout entier à brouiller toutes les puissances de l’Europe contre la France.

Pendant qu’il y travaillait, la France, qui se voyait dans une prospérité très grande, qui s’était rendue redoutable à ses voisins, qui avait étendu fort loin les bornes de son empire, qui avait de tous côtés des places très fortes qui couvraient ses frontières, avait sujet de croire qu’elle jouirait longtemps de la paix qu’on avait fait à Nimègue, qui lui était fort glorieuse et qui paraissait lui assurer toutes les conquêtes qu’elle avait faites depuis plusieurs années. Mais Dieu disposait par sa providence tellement toutes choses qu’il faisait servir ce bonheur dont elle prétendait profiter aux desseins de son infinie sagesse et de sa plus terrible justice, préparant l’esprit des peuples jaloux de cette grande prospérité à se liguer contre elle pour la perdre sans ressource ou pour l’abaisser de manière qu’elle eût toutes les peines de s’en relever. Ce que nous avons vu depuis quelques années s’accomplir si exactement qu’il ne nous est pas permis d’en douter.
Je vais rapporter les sources de ces grands malheurs qui sont venus fondre de tous côtés sur la France, afin que ce que j’en dirai puisse servir d’instruction aux princes qui, dans la suite des temps, gouverneront cette monarchie.

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Les voleurs

Un jeune paysan, habitant d’un gros bourg, avait contracté la mauvaise habitude de voler. Dans son enfance, il se bornait à prendre en cachette chez son père, du pain, du fromage, quelques pommes, quelques noix, etc. Quand il fut un peu plus grand, il se glissait dans les jardins des autres habitants, et enlevait tout ce qu’il pouvait de légumes et de fruits. Bientôt il ne se contenta plus de comestibles, et il en vint jusqu’à dérober à ses parents tout l’argent qui tombait sous la main. Il essaya ensuite d’escroquer à ses camarades et à ses voisins de petites sommes, et il réussit. Cependant il cachait si bien son jeu, que personne ne le soupçonnait.

Il entendait souvent parler chez lui des peines qu’on infligeait aux voleurs quand ils étaient pris. Celui-ci a été pendu, disait-on ; celui-là rompu. Il avait l’imagination remplie de roues et de gibets. Cela l’inquiétait, et l’empêchait de satisfaire librement sa malheureuse inclination. Cependant, comme il avait pris goût au métier, qui lui procurait beaucoup d’agrément, et qu’il avait su jusqu’alors éviter tous les soupçons, il résolut de continuer ; et pour s’affermir dans cette résolution, il se dit à lui-même que toutes ces histoires de voleurs pendus, rompus, n’étaient peut-être que des contes inventés pour effrayer ceux qui seraient tentés de dérober quelque chose ; que pour lui il n’avait jamais vu ni roues ni gibets, et qu’aucun de ceux qu’on disait avoir subi ces supplices n’était revenu en dire des nouvelles. Il commença par douter de la réalité de ces exécutions ; et comme il était de son intérêt qu’elles n’eussent rien de réel, parce qu’alors il pourrait se livrer sans inquiétude à la passion qui l’entraînait, il finit par se persuader qu’il n’y avait en effet ni prisons, ni roues, ni gibets pour les voleurs ; qu’ils n’avaient à craindre que le déshonneur s’ils étaient découverts, et la vengeance des intéressés qui les prendraient sur le fait ; et qu’ainsi, avec de l’adresse et des précautions, on pouvait se contenter impunément. Soutenu par cette persuasion, et comptant sur ses talents et son expérience, il forma de plus grandes entreprises. Il s’associa quelques jeunes gens du bourg, en qui il avait pressenti des inclinations conformes aux siennes, et des dispositions pour le métier. Comme il était imbu des idées vulgaires au sujet de la punition des voleurs, et que la crainte des supplices les arrêtait, il leur assura que c’était un préjugé de leur éducation ; qu’il avait été bercé, ainsi qu’eux, de ces contes puérils, mais qu’il en avait reconnu la fausseté. La cupidité, qui enflammait le cœur de ces misérables, leur fit trouver plausibles les raisonnements de leur docteur : ils les adoptèrent ; et persuadés que le cachot, l’échafaud, la potence, le bourreau, étaient autant d’êtres imaginaires, ils s’animèrent à bien seconder leur digne chef. Celui-ci, après les avoir endoctrinés et exercés pendant un certain temps, les dispersa dans le bourg et dans les environs, où ils déployèrent à l’envi leurs talents. Bientôt on se plaignit de tous côtés de vols fréquents et considérables, dont on ne connaissait point les auteurs. Nos gens avaient pratiqué dans la forêt voisine un souterrain, où ils déposaient secrètement tous les effets volés. Or, une nuit que deux d’entre eux portaient au dépôt le butin qu’ils avaient fait récemment ils furent rencontrés par un habitant du bourg, qui revenait chez lui fort tard, parce qu’il s’était amusé en chemin. Cet homme les reconnut et parut surpris de les trouver ainsi chargés, et à telle heure. Ces scélérats se voyant découverts, craignirent d’être dénoncés et livrés à la fureur des habitants, qui les extermineraient pour se venger de tous leurs vols. Pour prévenir donc ce malheur, ils se jetèrent sur le témoin de leur brigandage, et l’assassinèrent cruellement.

Ce meurtre fit une vive sensation dans le bourg. On se crut environné de voleurs et d’assassins ; on appela la gendarmerie ; on fit partout des perquisitions si exactes, qu’on trouva des indices du crime, sur lesquels les deux meurtriers furent arrêtés. Alors on conjectura que ces misérables pouvaient bien être les auteurs des vols multipliés dont on se plaignait depuis quelque temps ; et comme on connaissait leurs liaisons avec tels et tels (c’était précisément le chef et le reste de la bande), on soupçonna ces tels et tels d’être leurs complices, et l’on jugea à propos de s’assurer de leurs personnes. Les effets qu’on trouva chez eux confirmèrent ces soupçons et conduisirent à d’autres découvertes qui ne laissèrent plus de doute sur la scélératesse et la complicité de ces jeunes gens.

Les voilà donc entre les mains des gendarmes, qui les conduisent, pieds et mains liés, à la ville où leur procès devait leur être fait. On les déposa, en arrivant, dans la prison, où ils furent d’abord mis au cachot. Qu’on se représente leur surprise en se voyant ainsi traités ! Elle augmente tous les jours, à mesure que la procédure avance. Les illusions qu’ils s’étaient formées commencèrent à se dissiper. Ils reconnurent alors la vérité de tout ce qu’ils avaient entendu dire de la punition des malfaiteurs ; et ils ne regardèrent plus les histoires qu’on en racontait, comme des fables inventées pour effrayer les esprits faibles. Enfin, leur conviction fut complète, lorsque après avoir entendu leur arrêt, ils se virent livrés aux bourreaux, qui les conduisirent, la corde au cou, au lieu de l’exécution, où les uns furent rompus, et les autres pendus.

Il est à remarquer que tous, avant de subir leur supplice, avouèrent qu’au milieu de leurs brigandages ils éprouvaient de temps en temps une crainte secrète de la roue et du gibet, et que malgré l’assurance avec laquelle ils protestaient qu’ils n’y croyaient point, il leur revenait quelquefois des doutes inquiétants à ce sujet, mais qu’ils les regardaient comme des restes de leurs anciens préjugés ; qu’ils s’étourdissaient, qu’ils se roidissaient contre eux-mêmes et se faisaient violence pour s’affermir dans leur nouvelle manière de penser.

Ne sera-ce pas insulter grossièrement nos philosophes modernes, que de les reconnaître dans les héros de cette parabole ? Cependant on ne peut s’empêcher d’être frappé de la ressemblance.

Ce jeune paysan qui, pour satisfaire sans inquiétude son malheureux penchant pour le larcin, doute d’abord qu’il y ait, comme on le dit, des gibets et des roues pour punir les voleurs ; et se persuader ensuite qu’il n’en est rien, n’est-ce pas là l’image fidèle d’un philosophe qui, pour se livrer sans remords à ses passions, commence par douter de l’Enfer et des supplices éternels dont la Religion menace les pécheurs, et passe ensuite du doute à la persuasion ? Les raisons dont le paysan s’autorise ne sont-elles pas précisément celles que le philosophe fait valoir ? N’entendons-nous pas tous les jours nos prétendus sages nous dire que l’Enfer est une fable inventée par la politique pour tenir le peuple en bride ; qu’ils n’ont point vu ces gouffres ni ces feux, et que personne n’est revenu en dire des nouvelles ?

Le paysan de la parabole s’associe des misérables aussi mal disposés que lui ; et pour les aguerrir, il commence par leur persuader que la crainte qu’ils ont du gibet et de la roue est un préjugé de leur éducation, dont ils doivent se désabuser. Ainsi, un philosophe lâche de faire des prosélytes ; et pour les rendre dociles à ses leçons, il leur assure que la Religion et toutes ses terreurs sont des préjugés de l’enfance qui doivent se dissiper à la lumière de la philosophie.

Mais comme tous ces voleurs reconnurent enfin, mais trop tard, la réalité des supplices destinés à punir le meurtre et le larcin, lorsqu’ils s’y virent condamnés et qu’ils en éprouvèrent la rigueur, ainsi nos infortunés philosophes reconnaîtront, hélas ! Mais trop tard, qu’il y a un Enfer et des tourments éternels pour les orgueilleux, les voluptueux, les impies, les scélérats de toute espèce, lorsqu’ils se verront engloutis dans ces gouffres embrasés, et livrés pour toute l’éternité à ces flammes dévorantes. Puisse cette parabole leur dessiller les yeux, et leur faire éviter un sort si funeste !

Au reste, ils n’ont qu’à écouter leur conscience ; car, quoi qu’ils en disent, ils ne sont pas plus tranquilles que ne l’étaient nos jeunes paysans. Comme eux ils éprouvent des inquiétudes, des terreurs, qu’ils tâchent de bannir de leur esprit. Ils assurent qu’ils sont convaincus, persuadés, ce qui signifie seulement qu’ils voudraient l’être, qu’ils font tous leurs efforts pour l’être, qu’ils s’imaginent l’être. Mais la preuve qu’ils ne le sont pas en effet, c’est que lorsqu’ils se voient au bord du tombeau, et que Dieu leur fait la grâce de se reconnaître, ils conviennent tous qu’ils n’ont jamais pu s’affranchir entièrement de leurs doutes, ni se rassurer parfaitement contre la crainte de l’avenir, et que l’air de conviction qu’ils affectaient, était démenti par le trouble involontaire de leur cœur.

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La montre (le hasard et l’univers)

Un homme s’avisa un jour de démonter sa montre et d’en séparer toutes les parties ; ensuite il voulut la rétablir dans son premier état, et voici comment il s’y prit. Il commença par bien mêler ensemble les roues, les pignons, les chaînes, les aiguilles, les goupilles, les pivots, les platines, les ressorts de toute espèce ; puis ayant placé la boîte sur une table, il se mit à jeter dedans au hasard toutes ces différentes pièces, selon qu’elles lui tombaient sous la main. Quand il eut fini ses jets, il examina si tout était bien arrangé, et si la montre marchait. Il vit qu’il n’en était rien. Il ne fut point surpris de n’avoir pas réussi du premier coup. Il recommença son opération ; et au lieu de jeter les pièces une à une, il en jeta plusieurs à la fois, tantôt deux, tantôt trois, tantôt davantage ; quelquefois il les lançait toutes pêle-mêle et en bloc. Ces différents essais ne furent pas plus heureux que le premier ; il trouva toujours la même confusion dans la boîte, et nulle apparence de combinaison ni de mouvement. Il ne se rebuta point ; il continua pendant la journée entière cette occupation bizarre, en variant ses jets de mille manières ; mais il ne put jamais venir à bout de placer une seule pièce dans la situation convenable, ou si par hasard elle s’y trouvait une fois, le jet suivant la dérangeait et la portait d’un autre côté.

Lecteurs, vous dites en vous-mêmes : Cet homme était donc fou. Votre conclusion est juste ; oui, c’était un homme dont l’esprit était dérangé. Comme sa folie était paisible, et qu’il ne faisait de mal à personne, sa famille n’avait pas voulu le faire enfermer, et il vivait librement dans sa maison.

Mais si vous jugez que cet homme avait perdu la raison, parce qu’il voulait raccommoder sa montre et en remettre toutes les pièces chacune à leur place en les jetant pêle-mêle dans la boîte, que devez-vous donc penser de ces prétendus philosophes qui soutiennent que le monde entier, le Ciel, la terre, le soleil, les étoiles, les planètes, les éléments, les moissons, les arbres, les fruits, les fleurs, les métaux, nos âmes même, ont été formés par le concours fortuit des parties de la matière ; que ces parties, remuées, agitées sans ordre et à l’aventure, à force de se heurter, de s’accrocher de mille et mille manières, se sont enfin combinées dans le bel ordre où nous les voyons, et que ces mouvements réguliers des astres, cette succession constante des saisons, cette fertilité de la terre, cette fécondité des animaux, ne sont que l’effet d’un heureux hasard, et le fruit d’un moment précieux où toutes les parties de la matière se sont trouvées arrangées précisément comme il le fallait pour produire toutes ces merveilles ? Que devez-vous penser, dis-je, de ces prétendus sages ? Ne vous paraissent-ils pas mille fois plus insensés que l’homme à la montre ? Oui, leur folie surpasse autant la sienne, que la production de l’univers surpasse la reconstruction d’une montre.

Mais est-il, en effet, me demanderez-vous peut-être, des hommes assez extravagants pour avoir de pareilles idées ? Hélas ! Il n’en est que trop. Je ne vous en citerai qu’un, qui s’exprime ainsi en propres termes :
« Pensez que si la possibilité d’engendrer fortuitement l’univers est très-petite, la quantité des jets est infinie ; c’est-à-dire que la difficulté de l’événement est plus que compensée par la multitude des jets. « (Pensées Philosophiques, n°21)

Vous voyez qu’il croit fermement que dans des jets infinis de matière doit se trouver la combinaison de laquelle résulte l’univers. J’aimerais autant dire que si l’homme à la montre, au lieu de n’employer qu’une journée à jeter au hasard des pièces dans la boîte, eût pu continuer à l’infini cet exercice, il aurait eu quelque jour la satisfaction de voir tout-à-coup sa montre parfaitement rétablie dans son premier état, et indiquant exactement les heures. Quel délire !

Mais ces penseurs si profonds ne font pas attention à un point essentiel : c’est que quand il serait possible que dans une infinité de combinaisons se trouvât celle que nous présentent les différentes parties de l’univers ; quand on supposerait qu’un jet de matière ayant donné cette combinaison, un autre jet ne la détruirait pas, tout cela serait insuffisant pour la production de l’univers tel qu’il est. Car il n’y a pas seulement dans l’univers différentes espèces d’êtres rangés dans un certain ordre ; il y a aussi des lois constantes qui maintiennent cet ordre, lois qui règlent les révolutions des astres, lois qui règlent la végétation des plantes, la production des êtres animés, etc. Or, n’est-il pas de la dernière évidence que jamais une loi quelconque ne peut être le résultat des combinaisons de la matière ?

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Le jeune suisse

Le suisse d’un Prince avait un neveu qui vint un jour à Paris pour voir cet oncle, dont il espérait tirer quelque secours. Il était tard lorsqu’il arriva. Le suisse le fit souper avec lui, et s’apercevant que ce jeune homme, qui ne connaissait que les montagnes de son pays, brûlait d’envie de voir les beautés du palais, il le prit par la main et le conduisit dans tous les appartements. Comme le Prince et la Princesse étaient alors à Versailles, il put tout montrer à son neveu ; mais il affecta, pour s’amuser, de le promener partout sans lumière, en sorte que le pauvre jeune homme ne voyait absolument rien. Cependant le suisse lui faisait une description détaillée de toutes les belles choses qui l’environnaient. Cette galerie, lui disait-il, offre aux amateurs une riche collection de tableaux des plus grands maîtres. Elle a tant de croisées, qui donnent sur un jardin immense, décoré de statues et de jets d’eau… Cet appartement est orné des sculptures les plus délicates. Sa tenture est une tapisserie des Gobelins, de la plus grande beauté ; les meubles y sont assortis, et de la forme la plus élégante… Cette cheminée est d’un marbre rare et précieux. Elle est garnie de vases d’albâtre d’une blancheur éclatante. Ici est une pendule qui représente au naturel tous les mouvements des astres, toutes les révolutions du ciel… Là sont des glaces magnifiques, dont la bordure est d’un goût exquis… Ce cabinet est consacré à l’histoire naturelle ; on y voit ce qu’il y a de plus curieux dans la nature, en coquillages, en oiseaux, en insectes, en plantes, en pierres précieuses, en métaux, en minéraux, etc.

Le suisse dépeignait ainsi à son neveu tous les appartements qu’il lui faisait parcourir. Celui-ci lui disait de temps en temps : « Tout cela est magnifique, mon cher oncle ; je n’en vois rien, mais je le crois sur votre parole. »

Quand l’oncle eut achevé le tour du palais, il congédia son neveu, en lui demandant s’il était content.
« Je suis enchanté, répondit-il, de la description que vous m’avez faite des richesses et des beautés que renferme ce palais ; je conçois que la vue en doit être ravissante, et j’attends avec impatience que le jour paraisse pour pouvoir satisfaire ma curiosité, en contemplant à mon aise cette multitude d’objets plus admirables les uns que les autres.
– Hé bien, reprit le suisse, demain matin nous recommencerons notre promenade. »

On peut croire que le jeune homme ne se fit pas attendre : dès que le soleil fut levé il se rendit chez son oncle, et le pressa de s’acquitter de sa promesse. Celui-ci se mit aussitôt en devoir de le contenter. Qui pourrait peindre la surprise, le ravissement, l’enchantement qu’éprouva ce jeune homme quand il vit de ses yeux l’assemblage de toutes ces merveilles de la nature et de l’art ? Quelle impression fit sur lui ce brillant spectacle ! Il aurait voulu être tout yeux, pour jouir à la fois de tous les objets qui s’offraient à lui. Enfin, après un long silence d’admiration :

« Je vous avoue, dit-il, mon cher oncle, que quelque haute idée que j’eusse conçue de toutes les belles choses que vous me décriviez hier au soir, ce que je vois est infiniment au-dessus de ce que je m’imaginais ; et il y a une différence immense entre le plaisir que je goûtais à entendre vos récits, et celui que je goûte à contempler les objets mêmes. »

Nous sommes ici-bas précisément dans la situation où se trouvait notre jeune homme, lorsque son oncle lui détaillait les beautés du palais du Prince sans les lui montrer. La Religion nous fait pareillement les plus magnifiques descriptions des beautés du Ciel, et du bonheur dont nous y jouirons ; nous la croyons sur sa parole : mais quelques brillantes idées que nous puissions nous former de ces beautés et de ce bonheur, combien la réalité ne les surpasse-t-elle pas ! Et de quel étonnement, de quel ravissement, de quels transports d’admiration ne serons-nous pas saisis, lorsque nous entrerons dans ce délicieux séjour, dans ce magnifique palais du Roi des rois ! Quelle immense différence entre l’impression que fait sur nous la plus ferme croyance de ces biens ineffables, et celle que fera leur présence et leur possession !

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Le respect humain

Un jeune colonel, se trouvant sans occupation pendant la paix, eut envie de voyager. Il en demanda la permission au roi son maître ; et, l’ayant obtenue, il partit. Dans le cours de ses voyages, étant arrivé chez une nation peu amie de la sienne, il se trouva un jour dans une situation critique. Il faisait visite à un seigneur chez qui une brillante et nombreuse compagnie était assemblée. La conversation étant tombée sur la politique, on passa en revue tous les souverains de l’Europe ; et quand on en fut venu à celui dont notre officier était né sujet, on se livra à des déclamations indécentes, dictées par une ancienne antipathie, que des événements assez récents avaient encore fortifiée. Le gouvernement, les desseins, les vues, toute la politique du monarque, son caractère même, ses qualités personnelles, ses mœurs, ses goûts, tout le détail de sa vie privée, furent tour à tour l’objet de la satire la plus amère et de la raillerie la plus piquante.

Quel personnage faisait pendant ce temps-là notre colonel ? Il se disait à lui-même :
« Si j’entreprends de défendre mon maître, si je me fâche, si je témoigne de la vivacité, on se moquera de mon zèle, on m’accablera de plaisanteries et de sarcasmes ; je deviendrai le jouet de l’assemblée ; peut-être même serai-je obligé de mettre l’épée à la main et d’exposer ma vie. »

Pour éviter ces inconvénients, il prit le parti de dissimuler. Il n’opposa rien aux traits satiriques et calomnieux qu’on lançait contre son prince : il conserva un air tranquille et serein ; il souriait même de temps en temps, et ajoutait son petit mot, pour ne pas paraître trop aveuglément dévoué à son maître, et se prêter un peu au génie et aux mœurs de ceux avec qui il se trouvait. Sa visite faite, il sortit, bien content de s’être si heureusement tiré de ce mauvais pas.

Cette aventure parvint à la connaissance du roi, qui en fut indigné ; et lorsque cet officier revint à la cour, et osa paraître devant lui, ce prince le traita avec le mépris le plus accablant, et le chassa ignominieusement de sa présence.

Tel est le traitement qu’éprouveront de la part de Jésus-Christ une multitude de chrétiens. Cet Homme-Dieu est notre roi, et nous sommes ses sujets. Nous devons donc nous opposer de tout notre pouvoir à tout ce qui peut l’offenser ; nous déclarer pour lui en toute occasion ; essuyer les désagréments les plus sensibles, plutôt que de paraître souscrire ou seulement acquiescer à quelque chose dont sa gloire puisse être blessée. Combien sont donc coupables tant de chrétiens qui, en mille circonstances, craignent de le paraître, ou affectent même de ne le pas paraître !

Vous vous trouvez dans une société où des incrédules dogmatisent impudemment. Ils attaquent la sainte religion que vous professez ; ils la traitent de fanatisme ; ils la tournent en dérision ; ils n’épargnent pas même, dans leur délire sacrilège, son divin Auteur. Quel personnage faites-vous pendant ce temps-là ? Dans la crainte de passer pour un bon croyant, c’est-à-dire un petit génie, un esprit faible, ou bien un fanatique et un intolérant, si vous osiez contredire ces hommes redoutables et défendre votre religion ; vous vous taisez, vous souriez, vous vous mêlez à la conversation, pour ne pas paraître l’improuver et en être scandalisé… Votre arrêt est déjà prononcé dans l’Évangile. Celui, dit Jésus-Christ, qui aura rougi de moi devant les hommes, je rougirai de lui devant mon Père.

Vous assistez avec quelques-uns de vos amis, de vos camarades, au saint sacrifice de la messe. Vous devriez vous tenir dans une posture humiliée aux pieds des autels, et vous y occuper uniquement de la prière, avec un extérieur modeste et recueilli. Vous le savez, vous le sentez. Mais si vous vous comportiez ainsi, on vous regarderait comme un dévot, un bigot, un superstitieux, et vous exciteriez la risée de vos amis, qui se tiennent debout, regardant, lorgnant à droite et à gauche, causant, riant, badinant entre eux comme s’ils étaient dans une place publique. La crainte d’un si terrible malheur vous empêche de suivre la lumière de votre conscience : vous imitez même ces impies, et vous partagez le scandale qu’ils donnent. Quelle honteuse lâcheté ! Et à quoi devez-vous vous attendre de la part du maître dont vous trahissez si indignement la cause ? Le voici : celui qui aura rougi de moi devant les hommes, je rougirai de lui devant mon Père.

Dans une compagnie où vous vous trouvez, des libertins se permettent des discours obscènes, des équivoques grossières, de cruelles médisances, de noires calomnies. Vous pouvez, par l’autorité que vous donnent votre état, votre place, votre âge, réprimer la licence de ces hommes effrontés, et par conséquent vous le devez. Mais que penserait-on, que dirait-on de vous ? On vous traiterait de scrupuleux, de radoteur, d’homme grossier, impoli, malhonnête, brutal. Vous frémissez à la seule idée de vous voir peint de pareilles couleurs ; et, pour ne pas le mériter, vous vous bornez à garder le silence, sans témoigner même que ces discours vous déplaisent. Prévarication criminelle.

Mais supposons que vous n’avez pas assez d’autorité pour mettre un frein à la langue de ces libertins. Vous pouvez du moins affecter un air sérieux et triste, rester dans un morne silence, et paraître ne prendre aucune part à leurs discours. Mais je passerai, dites-vous, pour un imbécile, si je ne dis mot. Vous ferez voir que vous êtes chrétien, et que vous avez horreur de tout ce qui offense Dieu en blessant la pudeur ou la charité. Tant pis pour ceux qui interpréteront dans un autre sens votre silence ; mais cette crainte ne doit pas vous empêcher de faire votre devoir. Elle vous en empêche cependant ; et pour paraître un homme aimable, qui sait badiner et s’égayer comme les autres, vous riez des propos de vos compagnons, vous les autorisez même par les vôtres. C’est-à-dire que vous rougissez de Jésus-Christ devant les hommes. Ne soyez donc pas surpris qu’au jour du jugement Jésus-Christ rougisse aussi de vous devant son Père.

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La succession manquée

Géronte homme riche et fort âgé, sentant que le terme de sa vie approchait, voulut faire son testament. Il avait vu sa famille s’éteindre successivement et n’avait plus de parents à qui il pût laisser ses grands biens. Il se rappela qu’un de ses anciens amis avait laissé une famille nombreuse ; il choisit un de ses fils pour le faire son héritier. Il lui écrivit de venir à Paris. C’était un jeune homme qui allait se marier et qui avait peu de fortune ; cette succession ne pouvait pas mieux tomber ni venir plus à propos. Cléon (c’était le nom du jeune homme) se rend avec empressement auprès de son bienfaiteur. Celui-ci le reçoit avec de grandes marques d’affection et de bienveillance, il lui confirme ce qu’il lui avait écrit, que son dessein est de l’instituer son légataire universel. Notre jeune homme, après l’avoir entretenu quelque temps, et lui avoir témoigné beaucoup de reconnaissance, le quitta pour aller se promener un peu dans Paris qu’il ne connaissait point. Il revint le soir assez tard et ne vit point Géronte qui était couché et endormi. Le lendemain matin il lui fit une visite assez longue puis il sortit et ne revint que pour dîner. À peine sorti de table, il se remit en course. Il vit beaucoup de curiosités en tout genre. Il alla au spectacle. Il y trouva des personnes de connaissance, qui le conduisirent au café. On le fit jouer, et il ne joua pas heureusement. Il rentra fort tard à la maison. Les jours suivants se passèrent à peu près de la même manière. Mais bientôt ses liaisons s’étant multipliées, le goût des spectacles et la passion du jeu augmentant toujours, ses visites à son bienfaiteur devinrent plus rares de jour en jour ; ensuite il ne fit plus que de courtes apparitions auprès de lui, et il retournait promptement joindre ses compagnons de plaisir, qui l’engagèrent bientôt dans des parties de débauches de toute espèce. Cependant Géronte n’était pas content d’une pareille conduite. Il s’attendait à plus d’égards de la part de quelqu’un dont il faisait la fortune. Il laissait échapper devant ses domestiques certains mots qui marquaient assez sa manière de penser. Ils en avertirent Cléon, et lui dirent que s’il n’était pas plus assidu auprès de leur maître, et s’il ne cultivait pas mieux sa bonne volonté, il pourrait s’en repentir. Cléon promit d’y faire attention. Il se gêna quelques jours pour venir au moins dîner à la maison. Mais bientôt ses différents engagements s’enchaînant l’un à l’autre, il n’eut plus le temps de voir le bon vieillard ; souvent même il passait la nuit hors de chez lui. Géronte irrité d’un pareil procédé et faisant réflexion d’ailleurs que sa succession serait en de mauvaises mains s’il la laissait à un jeune homme qui montrait si peu de sagesse, fit venir un notaire, et, par son testament, il fit les pauvres ses héritiers et légua tous ses biens à l’hôpital général de Paris. Cette opération qu’il avait faite avec humeur, et le chagrin qu’il avait conçu de l’indifférence et de l’ingratitude de Cléon lui causèrent une révolution subite, qui l’enleva en peu de jours.

Cléon était alors tellement emporté par le tourbillon des plaisirs qu’il ne paraissait plus chez Géronte depuis quelque temps. Il y revint enfin un soir et ce fut pour le voir dans la bière et apprendre qu’il n’avait rien à prétendre à sa succession.

Il n’est pas possible de représenter l’impression que fit sur ce jeune homme une nouvelle si inattendue. Il resta d’abord immobile de surprise ; puis revenu à lui-même, et embrassant d’un coup d’œil toute l’étendue de son malheur, il entra dans le désespoir le plus effrayant. Furieux contre lui-même d’avoir manqué par sa faute une si belle fortune, il s’arrache les cheveux, il se mord les bras, il pousse des cris horribles : il fallut le garder à vue toute la nuit, dans la crainte qu’il n’attentât à sa vie.

Mais ce n’est pas tout. Le lendemain, la nouvelle s’étant répandue que Cléon n’héritait pas de Géronte, il se vit assailli par les créanciers de toute espèce qu’il avait faits depuis son séjour à Paris. Après avoir dépensé tout ce qu’il possédait, il n’avait point craint de contracter des dettes que la succession de Géronte devait le mettre en état d’acquitter sans peine. Cette espérance s’étant évanouie, il se trouva dans l’impossibilité de satisfaire ses créanciers, qui le firent conduire en prison.

C’est alors que son désespoir fut au comble. Avoir pu vivre dans l’opulence, dans les honneurs, dans les plaisirs, et se voir réduit à la plus affreuse misère, enfermé dans une prison, sans savoir si jamais il lui sera permis d’en sortit ! Cette réflexion cruelle, toujours présente à son esprit, était pour un tourment insupportable. Accablé du poids de son existence, qui lui était devenue odieuse, il essaya plusieurs fois de se donner la mort. Il n’y réussit pas ; mais le sombre chagrin qui le minait suppléa au fer et au poison, et termina en peu de jours sa triste vie.

Si ce malheureux jeune homme éprouva de si terribles accès de rage et de fureur contre lui-même, pour avoir manqué, par sa faute, une fortune temporelle, et s’être réduit, par sa mauvaise conduite, à une indigence et une captivité passagère, quels sont donc, dans l’enfer, le désespoir et les remords d’un réprouvé, qui a perdu, par sa faute, un bonheur ineffable, infini, éternel, et qui s’est lui-même précipité dans un abîme de maux terribles et interminables ! Pécheurs, considérez attentivement le tableau que cette parabole vous présente. Au lieu de vous assurer par une vie chrétienne la brillante fortune que Dieu lui-même daigne vous offrir, au lieu de cultiver son amitié par votre assiduité à la prière, par votre fidélité à observer sa loi, vous le négligez, vous l’oubliez, vous vous livrez à toutes les vanités, à toutes les folies du monde ; vous ne pensez qu’à satisfaire vos passions, qu’à flatter vos sens, qu’à jouir de tous les plaisirs que vous pouvez vous procurer. Qu’arrivera-t-il, lorsque après votre mort vous vous présenterez pour recueillir cet héritage céleste qui devait vous enrichir pour toujours ? Vous apprendrez, avec le plus affreux désespoir que vous n’avez rien à y prétendre ; et vous vous trouverez chargés de dettes immenses, contractées par vos crimes, pour lesquelles les démons, ministres de la justice divine, vous entraîneront dans les prisons ténébreuses, dans les cachots embrasés de l’enfer, où vous serez sans cesse déchirés par les remords les plus cruels.

Le jeune homme de notre parabole trouva du moins dans la mort la fin de ses maux ; mais vos tourments ne finiront jamais. Il n’y aurait que l’anéantissement qui pût vous en délivrer ; et vous subsisterez éternellement.

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Le calender

Les calenders sont une espèce de religieux mahométans fort communs dans la Perse et dans les Indes, qu’ils parcourent en demandant l’aumône. Un de ces mendiants, étant en voyage, passa par la capitale du royaume de Perse. Il était tard lorsqu’il arriva. Pour se reposer et la passer la nuit, il entra hardiment dans le palais du roi ; et, s’étant établi dans un coin de la salle des gardes, il tira de son sac ses petites provisions, et se disposait à faire son repas, pour s’endormir ensuite, lorsque quelques officiers du prince, l’ayant aperçu, lui demandèrent ce qu’il faisait là et comment il y avait pénétré.
« Ne suis-je pas dans un caravanserai (un caravanserai, en Perse, est à peu près ce que l’on appelle en France une hôtellerie, une auberge) ? Répondit-il. »

Les officiers, choqués d’une pareille méprise, ne lui répondirent que par des insultes et des menaces. Quelques uns même, s’étant détachés, allèrent apporter au roi le propos impertinent de ce misérable. Le prince ordonna qu’on lui amenât. Dès qu’il le vit paraître :
« Tu es bien insolent, lui dit-il avec indignation, de prendre mon palais pour un caravanserai. »

Le calender, sans s’étonner, lui répondit : « Prince, permettez-moi de vous faire humblement une question. Qui habitait dans ce palais avant vous ?
– Le roi mon père.
– Et avant lui ?
– Le roi mon aïeul.
– Et avant cet aïeul ?
– Le roi mon trisaïeul.
– Je ne me suis donc pas trompé. Une maison par où tant de personnes n’ont fait que passer successivement est une véritable caravanserai. »

Appliquons-nous à nous-mêmes cette réponse, et réformons nos idées. Quel est celui de nous qui ne se croirait insulté, si l’on disait que sa maison n’est qu’une hôtellerie ? Cependant rien n’est plus vrai. Combien de personnes ont passé avant nous par les maisons que nous occupons ! Nous y séjournons aujourd’hui, demain nous n’y serons plus, et d’autres nous remplaceront. Le nom d’hôtellerie leur convient donc parfaitement, et nous ne devons nous regarder nous-mêmes que comme des hôtes qui y font un séjour plus ou moins long.

Cette maison, dites-vous, est un héritage que m’a laissé mon père. C’est-à-dire que votre père a passé par cette maison. Vous ne ferez non plus qu’y passer. Ainsi vous n’y êtes, comme lui, qu’un hôte, qu’un passager. C’est la réflexion de saint Augustin : « Hanc domum pater meus mihi dimisit. Hoc est, pater tuus transivit per cum. Sic tu transiturus es : ergo hospes es. »

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Damoclès

Damoclès était un lâche flatteur, qui faisait bassement sa cour à Denys le tyran. Pour se rendre plus agréable à cet usurpateur, il affectait de l’élever au-dessus de tous les monarques de l’univers, et lui répétait sans cesse qu’il les surpassait en mérite, en richesse, en gloire, en puissance, et même en honneur. Le tyran, qui vivait dans des frayeurs continuelles qu’on attentât à ses jours, n’ajoutait pas foi à ce dernier trait de son éloge. Il ne sentait que trop qu’il n’était pas le plus heureux prince de la terre ; et il voulut le faire sentir pareillement à son flatteur. Il ordonna donc un jour qu’on le revêtit de pourpre et de toutes les marques de la royauté. Il le fit asseoir à sa table, et servir comme s’il eût été en effet le maître du royaume. Le festin fut de la plus grande magnificence ; et pendant que les mets les plus délicats flattaient son goût, une musique délicieuse charmait ses oreilles. Il jouissait avec ravissement d’une situation si charmante. Mais tandis qu’il en savourait la douceur, quelqu’un l’avertit de lever les yeux. Que devint-il, lorsqu’il aperçut au-dessus de sa tête une épée nue qui n’était attachée au lambris qu’avec un crin de cheval ! Il pâlit, il frémit, il voulut quitter sa place, mais le roi lui défendit. On continua de lui servir tout ce qui pouvait exciter son appétit ; les musiciens redoublèrent leurs efforts ; et déployèrent toutes les richesses de l’harmonie : mais il ne goûtait plus rien, n’entendait plus rien ; il n’était occupé que de cette fatale épée, qui pouvait à tout moment se détacher et le percer : sans cesse il avait les yeux sur elle. Le reste du temps qu’il passa à table lui parut un siècle, et il ne respira que lorsque enfin il lui fut permis de sortir de cette cruelle position.

Cette cruelle position de Damoclès est la nôtre. La mort tient continuellement sa faux levée sur nos têtes, il n’y a pas d’instant où elle ne puisse nous porter le coup fatal. Comment donc pouvons-nous boire, manger, dormir, rire, nous amuser tranquillement ? Damoclès se montra bien plus sage que nous. Du moment qu’il eut aperçu le glaive menaçant, insensible à tout autre objet, il ne le perdit plus de vue, il se tint continuellement sur ses gardes. Telle devrait être notre conduite. Toutes les richesses, tous les honneurs, tous les plaisirs du monde devraient nous être indifférents ; nous ne devrions penser qu’à prendre de sages mesures, non pas pour éviter la mort, qui est inévitable, mais pour n’en être pas surpris dans un état où elle aurait pour nous des suites funestes. Damoclès voyait, à la vérité, l’épée suspendue sur sa tête, et nous ne voyons pas la mort prête à nous frapper ; mais la raison et la religion ne suppléent-elles pas à cette vue corporelle ? Et le danger continuel où nous sommes d’être surpris par la mort n’est-il pas aussi évident que si nous voyions de nos yeux sa faux redoutable menacer nos têtes.

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Le religieux et le jardinier

Voici un texte majeur du père Bonaventure Giraudeau, à lire, méditer et partager dans ce siècle dénué d’âme et de charité.

Un jardinier était depuis peu au service d’une communauté de religieux. C’était un homme fort entendu dans tout ce qui concernait son art ; mais du reste, c’était un libertin sans religion et sans mœurs. Le prieur ne tarda pas à s’apercevoir qu’on l’avait trompé en lui donnant un pareil sujet. Il aurait pu le renvoyer : il fit mieux ; il entreprit de le convertir, et Dieu bénit ses efforts. Après s’être arrêté plusieurs fois à le voir travailler, et avoir causé familièrement avec lui de différentes choses, pour gagner sa confiance et connaître la trempe de son esprit, voyant qu’il ne manquait pas d’intelligence, il entra un jour en matière, et voici la conversation intéressante qu’ils eurent ensemble.

Le prieur
Il y a longtemps que je suis et que j’observe avec intérêt toutes vos opérations dans notre jardin : savez-vous pourquoi ?

Le jardinier
C’est apparemment que cela vous amuse.

Le prieur
J’y trouve mieux que de l’amusement ; j’y trouve de l’instruction.

Le jardinier
Est-ce que vous avez envie d’apprendre le jardinage ?

Le prieur
Ce n’est pas cela ; mais il me semble que la culture d’un jardin nous offre une image parfaite de la culture de notre âme.

Le jardinier
Comment cela ?

Le prieur
Je veux dire que tous les soins que prend un bon jardinier, pour mettre et entretenir son jardin en bon état, nous représentent ceux que doit prendre un bon chrétien pour la sanctification de son âme.

Le jardinier
J’entends bien maintenant ce que vous voulez dire ; mais je ne vois pas la ressemblance dont vous parlez.

Le prieur
Vous la verrez bientôt plus clairement. Je suppose qu’on vous donne un terrain en friche pour y former un jardin. Avant que d’y rien semer ou planter, vous commencerez sans doute par en arracher les ronces, les épines et toutes les mauvaises herbes dont il est couvert.

Le jardinier
Assurément. C’est la première chose qu’on fait : sans cela, on sèmerait et on planterait inutilement.

Le prieur
Eh bien ! Mon enfant, c’est ainsi que lorsqu’un homme entreprend de devenir vertueux après avoir croupi dans le vice, il faut qu’il commence par arracher de son âme toutes les mauvaises habitudes qui s’y sont enracinées, et qui empêcheraient les semences de vertu d’y germer et d’y fructifier.

Le jardinier
Je commence à vous comprendre : mais je sais bien ce qu’il faut faire pour défricher un terrain, et je ne sais pas comment il faut s’y prendre pour défricher une âme.

Le prieur
Quand tous défrichez un emplacement donné, vous coupez, vous arrachez, vous retournez la terre, vous brisez les mottes, vous les amollissez en les arrosant. De même il faut couper, arracher ; c’est-à-dire se mortifier, se faire violence. Il faut retourner pour ainsi dire son cœur, le briser par le repentir, l’amollir par les larmes de la componction.

Le jardinier
Voilà un langage qui est tout nouveau pour moi.

Le prieur
Lorsque votre terre est bien préparée, vous y semez, vous y plantez des fleurs, des légumes, des arbres fruitiers. De même, lorsqu’un pécheur a purgé son âme des habitudes vicieuses qui l’infectaient, et qu’il l’a ainsi préparée à recevoir les semences des vertus chrétiennes, Dieu, de qui vient tout don excellent, comme dit saint Jacques, les y répand avec abondance.

Le jardinier
Expliquez-moi, je vous prie, quelles sont ces semences de vertu dont vous parlez.

Le prieur
N’avez-vous pas lu dans l’Évangile que la parole de Dieu est une semence ? C’est cette divine parole, lorsqu’on l’entend ou qu’on la lit avec respect et avec attention, qui est dans nos âmes la semence de toutes les vertus : de l’humilité, de la chasteté, de la tempérance, de la foi, de l’espérance, de la charité, de la soumission à la Providence, etc. Combien de pécheurs ont été convertis ou en entendant un sermon, ou en lisant un livre de piété, et sont devenus ensuite de grands saints !

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Les deux chemins

Un voyageur se trouva un jour dans un grand embarras. Deux chemins se présentèrent à lui, sans que rien lui indiquât lequel il devait prendre. L’un de ces chemins paraissait facile et gracieux : c’était un tapis de verdure bordé d’arbres qui formaient un agréable ombrage ; des prairies émaillées de fleurs, des champs couverts de moissons, des coteaux couronnés de vignes offraient une perspective charmante. L’autre chemin, au contraire, n’avait rien que de rebutant : sombre, tortueux, embarrassé de ronces et d’épines, rempli de fange, et rompu en beaucoup d’endroits, sa vue seule détournait de s’y engager.

Notre voyageur, après avoir délibéré quelque temps, se décida pour celui qui lui promettait une route plus agréable. Il était près d’y entrer, lorsqu’un vieillard respectable dont l’air majestueux inspirait la confiance, s’avança vers lui avec précipitation, en lui criant :
« Gardez-vous bien de prendre ce chemin ; vous vous égareriez infailliblement dans ses détours, et vous tomberiez entre les mains des brigands dont il est infesté. L’autre chemin vous épouvante ; il est vrai qu’il est rude et difficile mais il vous conduira sûrement et sans aucun risque au terme que vous vous proposez. »

Que fera notre voyageur ? Doit-il en croire ce vieillard sur sa parole, et contre toutes les apparences ? N’a-t-il pas lieu de craindre qu’il ne veuille le tromper, ou qu’il ne se soit trompé lui-même ? Dans cette situation embarrassante, voici comme il raisonna :
« Le rapport de ce vieillard est vrai ou faux ; s’il est faux, et que je prenne le mauvais chemin qu’il m’indique, peut-être, après m’être fatigué dans une route désagréable et incommode, serai-je obligé de revenir sur mes pas. Je ne risque rien de plus. Mais si son rapport est vrai, en prenant l’autre chemin, je cours évidemment à ma perte. Le parti le plus sûr est donc de suivre l’avis de cet homme vénérable. »

Ce raisonnement le décida. Il s’engagea dans le chemin dont les abords étaient si effrayants, et il eut lieu de s’en féliciter. Deux chemins se présentent pareillement à l’homme pendant le pèlerinage qu’il fait sur la terre : celui de la vertu et celui du vice. Le premier paraît hérissé d’épines, le second paraît jonché de fleurs. Un jeune homme, animé par ses passions naissantes, est naturellement porté à préférer celui qui lui promet le plus d’agrément ; mais au moment où il est près de s’y engager, la Religion fait entendre sa voix, et lui dit :
« Ce chemin qui vous enchante aboutit à un précipice affreux où vous périrez infailliblement : l’autre, au contraire, dont la vue vous effraie, conduit à un séjour délicieux où vous jouirez d’un bonheur parfait. »

Que doit faire ce jeune homme ? Imiter le voyageur de notre parabole, et raisonner ainsi :
« Ou la Religion me trompe, ou elle ne me trompe pas. Si elle me trompe : en suivant le chemin de la vertu, je me gênerai, je me contraindrai, je me priverai pendant la courte durée de cette vie, de bien des plaisirs que j’aurais pu goûter : voilà tout ce que je risque. Mais si la Religion ne me trompe pas : en suivant le chemin du vice, je vais moi-même me précipiter dans un abîme qui m’engloutira sans retour. Quand donc je pourrais douter légitimement si ce que la Religion me déclare est vrai ou faux, le parti le plus sûr pour moi serait toujours de marcher dans le sentier de la vertu. »

Voilà ce que tout homme prudent devrait conclure, même dans le cas d’un doute bien fondé. À plus forte raison devons-nous tirer la même conclusion, nous qui savons avec toute la certitude possible, que tout ce que la Religion nous enseigne est la vérité même.

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La sotte réponse

Une ville était remplie de voleurs, et l’on n’entendait parler tous les jours que de maisons pillées et de personnes assassinées. Chacun tremblait pour soi, et croyait ne pouvoir prendre assez de précautions pour se mettre en sûreté. Il se trouva néanmoins un habitant qui, sans être alarmé de ces effrayantes nouvelles, osa laisser la porte de sa maison ouverte pendant la nuit. Un de ses voisins qui s’en aperçut, s’empressa de l’avertir de ce qu’il croyait un pur oubli ; mais celui-ci le détrompa, et lui dit qu’il savait très-bien que sa porte n’était pas fermée.
« Mais à quoi pensez-vous donc ? reprit le voisin officieux ; ne savez-vous pas que la ville est infestée de brigands, qui toutes les nuits volent et assassinent ?
– Je le sais.
– Comment donc osez-vous vous livrer, pour ainsi dire, à la merci de ces scélérats ?
– J’espère qu’ils ne viendront pas chez moi.
– Vous l’espérez ! Et sur quoi fondez-vous cette espérance ?
– Est-il vraisemblable que dans une ville où il y a dix mille maisons, ils s’adressent à la mienne de préférence ?
– Chacun des habitants qui ont été égorgés et volés, avaient droit de faire le même raisonnement ; cependant les brigands se sont adressés précisément à leurs maisons préférablement à toutes les autres. Tels et tels qui demeuraient dans votre voisinage, ont péri par les mains de ces misérables : ne peut-il pas vous en arriver autant ?
– Assurément ; mais je compte néanmoins qu’ils ne viendront pas chez moi. »

Une pareille réponse impatiente, et met presque en fureur contre celui qui a la sottise de la faire. Cependant tous ceux qui vivent tranquillement dans l’état de péché mortel, ne peuvent pas en faire d’autre pour justifier leur conduite. J’interroge un de ces pécheurs, et je lui dis :
« Vous savez que quiconque meurt coupable d’un péché mortel est réprouvé.
– Je le sais
– Si la mort vous surprenait dans l’état où vous êtes, vous seriez donc perdu pour toujours.
– J’en conviens.
– Comment donc osez-vous rester un seul jour dans cet état ?
– J’espère que la mort ne m’y surprendra pas, et que j’aurai le temps d’en sortir.
– Mais sur quoi pouvez-vous fonder cette espérance ?
– Je suis jeune.
– Tous les jours il meurt des personnes de votre âge.
– Sans doute ; mais je me porte bien.
– Mille gens meurent qui se portaient bien, peu d’heures auparavant.
– Cela est vrai : mais il y aurait bien du malheur si la mort allait me choisir exprès parmi tous mes concitoyens pour me prendre ainsi au dépourvu.
– Ce malheur arrive tous les jours à des personnes qui avaient autant de droit que vous de ne pas s’y attendre. Plusieurs de vos amis, de vos parents, de vos voisins l’ont éprouvé.
– Vous avez raison ; mais je compte cependant que la mort ne me surprendra pas dans l’état où je suis, et que j’aurai le temps d’en sortir. »

N’est-ce pas précisément la réponse de l’homme de notre parabole ? N’est-ce pas la même absurdité de part et d’autre ?

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L’aérostat

Deux hommes se promenaient dans la campagne en s’entretenant des nouvelles du jour. Tandis qu’ils causaient, un aérostat passa au-dessus de leurs têtes. L’un d’eux jeta un cri de joie en apercevant la voiture aérienne. Il y avait long-temps qu’il entendait parler de ces machines ingénieuses, et il avait le plus grand désir d’en voir une. Il était enchanté d’un spectacle si nouveau pour lui, et il invitait son ami à partager son admiration. Mais celui-ci, qui avait la vue courte, promenait inutilement ses regards en l’air de tous côtés ; il n’apercevait rien.
« Vous vous trompez, dit-il à son ami, il n’y a point d’aérostat sur notre horizon.
– Je ne me trompe point, répondit celui-ci, je vois clairement et le ballon et le vaisseau suspendu au-dessous ; je distingue même les deux personnes qui gouvernent la machine.
– Je n’en crois pas un mot.
– Vous m’étonnez, mon ami ; par quelle raison refusez-vous de me croire ?
– Par la grande raison que je ne vois ni ce ballon, ni ce vaisseau dont vous parlez.
– Cette raison n’est pas valable ; permettez-moi de vous le dire.
– Très-valable, assurément ; car enfin j’ai des yeux. Pourquoi la nature me les a-t-elle donnés ? Pour voir tout ce qui est visible. Un aérostat est, sans doute, un objet très-visible : je le verrais donc s’il y en avait un en l’air, comme vous le prétendez : cependant j’ai beau regarder de tous côtés, je n’en aperçois point : donc il n’y en a point en effet.
– Votre raisonnement n’est pas juste, mon cher : la nature vous a donné des yeux pour voir tous les objets visibles, dites-vous : oui, pourvu que ces objets soient à la portée de votre vue. Mais comme votre vue est très-courte, il y a beaucoup d’objets hors de sa portée, qui, conséquemment, ne sont pas visibles pour vous, quoiqu’ils le soient pour ceux qui ont la vue plus longue. Ainsi nous ne voyons pas cet aérostat, parce que, par son élévation, il est au-dessus de la portée de vos yeux ; mais vous devez en croire tous ceux qui, ayant des yeux plus perçants, vous assurent qu’ils le voient. »

Pendant que les deux amis disputaient ainsi, quelques personnes qui passaient auprès d’eux, ayant appris le sujet de leur différent, témoignèrent aussi qu’elles voyaient très-distinctement la machine aérostatique. Mais toutes ces affirmations ne furent pas capables de convaincre notre homme : il s’en tint toujours à son raisonnement.
« Vous vous trompez tous, dit-il, ou vous voulez me tromper. S’il y avait un aérostat en l’air, je le verrais, puisque j’ai des yeux. Je ne vois point ; donc il n’y en a point. »

Lecteurs, vous avez pitié d’un pareil raisonnement. C’est cependant celui des prétendus philosophes au sujet des mystères de notre sainte Religion. Oui, c’est ainsi que raisonnent ces esprits forts, ces génies supérieurs, ces sages par expérience ; car, demandez-leur pourquoi ils refusent de croire, ils vous répondront, comme notre homme à la vue courte :
« Parce que nous ne les comprenons pas. La raison, l’intelligence dont nous sommes doués, ajouteront-ils, nous a été donnée pour nous éclairer et nous guider. C’est à cette lumière que nous devons tout examiner. Par conséquent tout ce que cette lumière ne nous découvre pas, nous avons droit de le rejeter comme une illusion et une chimère. Or, la lumière de notre raison ne nous découvre point les mystères du Christianisme : donc ces prétendus mystères sont autant de chimères et d’illusions. »

Que répondre à des raisonnements de cette force ? Ce que l’homme sage de la parabole répond à son ami :
« Votre raison ne vous découvre pas les mystères du Christianisme, parce qu’ils sont au-dessus de la portée de votre raison ; mais ils n’en sont pas moins réels, et vous devez en croire Dieu, qui est lui-même le sujet de ces mystères, et qui vous les révèle. Il en est de notre raison, qui est notre vue spirituelle, comme de notre vue corporelle. La vue corporelle est plus ou moins étendue dans les différents individus ; la vue spirituelle, ou la raison, l’est pareillement. Un homme fait, comprend ce qu’un enfant ne comprend pas. Un géomètre voit clairement des vérités qui paraissent des paradoxes ou même des absurdités au plus savant homme qui n’est pas versé dans les mathématiques. Un génie transcendant a des lumières supérieures à celles des esprits d’une moindre trempe. Mais dans tous les hommes, sans exception, cette raison est nécessairement finie, et renfermée dans certaines bornes. Si donc il se trouve des objets qui soient placés au-delà de ces bornes, il est évident qu’elle ne peut pas y atteindre ; de même que nos yeux ne peuvent pas apercevoir les objets qui se trouvent hors de leur sphère de vision. Or il est, en effet, des objets qui sont placés bien au-delà des bornes de la raison humaine ; et ce sont les mystères de la Religion, ces mystères qu’on peut appeler les secrets de la Divinité, et qui participent essentiellement à son infinité. Mais quoique ces mystères surpassent infiniment notre faible intelligence, nous n’en devons pas moins les croire fermement sur la parole de celui qui nous les atteste, qui est Dieu lui-même ; de même que l’homme qui ne voit pas l’aérostat à cause de la faiblesse de sa vue, doit néanmoins croire sa présence, sur le témoignage de ceux qui ont de meilleurs yeux que lui, et qui le voient. »

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Le chien et le serpent

Un Indien était sorti de sa cabane pour chasser. Un énorme serpent s’y glissa pendant son absence, et alla droit à un berceau où dormait un enfant nouveau-né. Il l’aurait infailliblement dévoré, si un gros chien qui rôdait dans la cour n’eût entendu du bruit. C’était le berceau de l’enfant que le serpent avait fait tomber. Le fidèle surveillant accourt : il aperçoit le monstre, il s’élance sur lui, et après un combat opiniâtre, il l’étrangle. Il avait encore la gueule tout dégoûtante de sang, lorsqu’il entendit son maître qui revenait de la chasse. Il court au devant de lui avec empressement, et, par des démonstrations de joie plus vives qu’à l’ordinaire, il semble lui dire qu’il vient de lui rendre un important service. Cet homme, inquiet de lui voir la gueule ainsi ensanglantée, trouve, en rentrant dans sa cabane, le berceau de son fils renversé. Rapprochant rapidement ces deux objets dans son esprit, il en conclut sur-le-champ que son chien a dévoré cet enfant ; et, dans la fureur subite qui le transporte, il décharge sur lui son fusil, et le tue. Après cette expédition il s’avance vers le berceau de son fils ; et quelle surprise pour lui, lorsque l’ayant retourné, il aperçoit dessous son cher fils qui dort tranquillement ! Il reconnaît alors son injustice. Mais il se la reprocha bien plus vivement encore, lorsqu’à quelques pas du berceau il découvrit le cadavre sanglant du serpent que son chien avait étranglé. À ce spectacle, il comprit que son malheureux chien, bien loin d’avoir ôté la vie à son fils, la lui avait conservée ; et il ne peut s’empêcher de donner quelques larmes à sa mort.

1) Cet exemple nous apprend à ne pas nous presser de juger sur les apparences ; tous les jours on y est trompé. Il faut prendre le temps d’examiner les choses ; et la plupart du temps l’examen fait connaître qu’on aurait porté un jugement faux. Combien de jugements de cette espèce, fruits d’une indiscrète précipitation, ont eu les suites les plus tragiques !

2) Cet exemple nous apprend également à réprimer les premiers mouvements de la colère. Il n’est point de violence dont elle ne rende capable. Quels repentirs amers, mais trop tardifs, ne se prépare-t-on pas en s’abandonnant aux transports de cette aveugle passion !

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Les oranges

Ariste avait un fils unique qu’il aimait tendrement et que les plus heureuses qualités rendaient digne de toute son affection. Cependant ce jeune homme lui causait depuis quelques jours une vive inquiétude, par la liaison qu’il avait imprudemment formée avec des jeunes gens dont la sagesse était plus que suspecte. Ce bon père l’avertit plusieurs fois du péril auquel il s’exposait : il lui représenta combien il était facile à son âge, et avec son peu d’expérience, de se laisser séduire ; et il l’exhorta fortement à rompre un commerce qui pouvait avoir des suites funestes. Eugène (c’était le nom du jeune homme) s’efforça de dissiper les craintes de son père ; il lui assura que les leçons de vertu qu’il avait reçues de lui étaient trop bien gravées dans son cœur, pour que les discours ou même les exemples de ses nouveaux amis pussent les lui faire oublier :
« J’ose même espérer, ajouta-t-il, que, bien loin d’être perverti par eux, je les convertirai moi-même : je l’essaierai du moins. »

Ariste voyait avec peine la téméraire confiance de son fils. Cependant, ne voulant pas user de l’autorité paternelle pour lui interdire cette dangereuse société, il imagina un moyen ingénieux de lui faire sentir combien son espérance était mal fondée.

Il remplit une boîte de très belles oranges, parmi lesquelles il en mit, à dessein, une qui était un peu gâtée ; ensuite ayant fait venir Eugène :
« Mon fils, lui dit-il, je vais vous faire un présent dont j’espère que vous me saurez gré. Je connais votre goût pour les oranges, en voilà de fort belles que je vous donne, pour en faire un tel usage que vous voudrez. »

Le jeune homme, bien reconnaissant d’un si agréable cadeau, s’empresse d’ouvrir la boîte. Il admire la beauté des oranges, il les contemple avec une vive satisfaction. Mais en les examinant de près, il en aperçoit une qui n’est pas aussi saine que les autres.
« Mon père, dit-il aussitôt, voilà une orange qui commence à se gâter ; il ne faut pas la laisser avec les autres.
– Pourquoi, mon fils ? répondit Ariste. Elle n’a qu’une petite tache qui disparaîtra bientôt.
– Ah ! Mon père, reprit Eugène, cette tache ne fera qu’augmenter : c’est un commencement de corruption, qui se communiquerait à toutes les autres oranges, si je n’y mettais ordre.
– Il ne faut rien déranger, dit Ariste ; mais soyez sans inquiétude, je vous réponds de vos oranges. Ne voyez-vous pas qu’une seule étant malade, toutes les autres, qui sont saines, la guériront infailliblement ?
– Ah ! Mon père, répliqua Eugène tout triste, je n’espère point cette guérison, et je tiens toutes mes oranges perdues, si vous ne me permettez de séquestrer celle-là.
– Eh bien ! Mon fils, reprit le père, je veux vous convaincre que ma conjecture est plus juste que la vôtre. Laissez vos oranges renfermées dans leurs boites et confiez-les-moi pendant huit jours : au bout de ce temps nous les visiterons ensemble, et vous verrez avec joie qu’elles seront toutes dans le meilleur état du monde. »

Eugène se soumit avec respect à la volonté de son père ; mais il se retira très-persuadé qu’il ne devait plus compter sur ses oranges.

Les huit jours lui parurent bien longs ; et à peine étaient-ils expirés, qu’il vola au cabinet de son père, pour assister à l’ouverture de la boîte qui renfermait son trésor. Ariste l’ouvre aussitôt. Mais quel triste spectacle ! Ces oranges, qui flattaient si agréablement la vue et l’odorat, ne sont plus qu’un amas de pourriture.
« Je vous l’avais bien dit, mon père, s’écrie Eugène en laissant échapper quelques larmes de dépit. Si vous aviez voulu m’en croire, mes pauvres oranges ne seraient pas dans l’état où je les vois.
– J’avoue, mon fils, répondit Ariste, que j’ai été trompé dans mon attente. Vous aviez raison de me représenter que la mauvaise orange infecterait toutes les bonnes, et que toutes les bonnes n’amélioreraient pas la mauvaise. Mais raisonnons un peu d’après cette expérience. Si une seule orange tachée a gâté toutes les autres qui étaient parfaitement saines, comment pouvez-vous espérer que plusieurs jeunes gens débauchés ne corrompront pas un jeune homme vertueux ? Et si plusieurs oranges saines n’ont pu corriger le vice naissant d’une seule, comment vous flattez-vous qu’un seul jeune homme sage réformera une société de libertins ? »

Eugène sentit la justesse de ce raisonnement. Il comprit que c’était à cette conclusion que son père avait voulu l’amener. Il le remercia d’une si utile leçon, qui le dédommageait avantageusement de la perte de ses oranges ; et il lui promit d’en profiter, en rompant sans retour avec ses nouveaux amis.

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Le capucin et l’officier

Dans une compagnie où se trouvait un Père capucin, survint un officier, homme brave, sachant bien son métier, mais qui passait pour avoir peu de religion. Le capucin se leva aussitôt pour se retirer. L’officier l’arrêta :
« Pourquoi fuyez-vous, mon Père ? lui dit-il ; est-ce que je vous fais peur ? Restez, je vous prie, et ne craignez rien. Je sais que mes pareils s’amusent quelquefois aux dépens des vôtres ; mais je n’approuve point ce procédé. Je trouve qu’il y a de la lâcheté à insulter des gens qui ne peuvent pas nous répondre sur le même ton, comme il y en aurait à tirer l’épée contre un homme sans armes. Ainsi, mon Père, n’appréhendez de ma part aucun mauvais propos. Bien loin de vouloir vous chagriner, je vous plains très sincèrement, car je ne connais point d’état plus dur que le vôtre. »

Là-dessus il se mit à faire le détail de tout ce qu’il trouvait d’incommode et de pénible dans le régime des capucins ; la nudité des pieds, la grossièreté et la rudesse de l’habillement, la mauvaise nourriture, qu’il faut encore mendier de porte en porte, etc.
Quand il eut tout dit :
« Monsieur, répondit le Père, je suis très flatté de l’intérêt que vous voulez bien prendre à ma situation, et je vous en remercie très affectueusement. Mais permettez-moi de vous dire que je ne suis pas si à plaindre que vous le pensez : j’ose même ajouter que vous êtes vous-même beaucoup plus à plaindre que moi. Cette proposition vous surprend ; peut-être même vous paraît-elle absurde ; il est cependant très facile de la prouver. Et d’abord ne trouvez-vous pas votre état bien rude, lorsque au premier signal de la guerre il faut vous arracher du sein de la famille chérie, sans savoir si vous la reverrez jamais ? Ensuite, pendant le cours de la guerre, vous paraît-il bien doux et bien agréable de camper quelquefois au milieu des neiges sous une simple toile, de faire des marches et des contre-marches continuelles, souvent par des chemins affreux ; d’essuyer tantôt un froid excessif, tantôt une chaleur accablante ; de passer les nuits entières à la belle étoile, quelque temps qu’il fasse ? Mais ce ne sont là que des bagatelles. Lorsque pendant un siège vous êtes commandé pour la tranchée ou pour l’assaut ; lorsque dans un jour de bataille vous êtes chargé d’attaquer l’ennemi ou de garder un poste exposé à tout le feu de son artillerie, sans qu’il vous soit permis de faire aucun mouvement ; en un mot, lorsque les balles, les boulets, les bombes, les grenades sifflent à vos oreilles, éclatent à vos côtés, renversent tout ce qui vous entoure, et vous menacent à chaque instant du même sort, sans parler des baïonnettes, des sabres, des épées que vous voyez briller devant vous, et qu’il faut affronter ; n’êtes-vous pas plus à plaindre que le plus misérable capucin ? Ce capucin, quelque rude que soit son régime, du moins ne risque point sa vie ; il ne risque pas même d’être blessé ou estropié. Et combien d’officiers reviennent dans leurs foyers, couverts de blessures, quelquefois même privés d’une partie de leurs membres !
– Et comptez-vous pour rien, reprit vivement l’officier, la gloire que l’on acquiert en s’exposant à tant de dangers pour son prince et pour sa patrie ? C’est le désir et l’espérance de cette gloire qui nous soutiennent, et qui nous font braver mille morts.
– Je m’attendais à cette réponse, répliqua le capucin, mais je la tourne contre vous ; car, en menant une vie bien plus dure que la nôtre, vous ne vous proposez pour récompense de vos travaux, de vos dangers, de vos blessures, qu’une gloire temporelle ; au lieu que, si le capucin se fait violence et se mortifie, c’est pour s’en assurer une éternelle. Donc, sous ce second rapport, vous êtes encore plus à plaindre que lui. »

Toute la compagnie convint que le raisonnement du Père était juste ; et l’officier n’y répondant pas d’une satisfaisante, on changea de discours. Combien de gens sur la terre à qui il en coûte plus. Je ne dis pas pour faire une fortune brillante, mais pour gagner du pain, qu’il ne leur en coûterait pour gagner le ciel ! Combien seraient de grands saints, s’ils faisaient pour plaire à Dieu et pour leur salut ce qu’ils font pour plaire au monde et pour leur bien-être temporel !

Que cet homme se condamne, pour expier ses péchés, au régime austère, à l’abstinence vigoureuse, aux privations de toute espèce, dont il a porté le joug pendant dix ans pour rétablir sa santé, et je le mettrai au rang des plus saints anachorètes.

Que cette jeune femme donne tous les jours à la prière, à la méditation des vérités saintes, à la lecture des livres de piété, autant de temps qu’elle en a donné jusqu’ici au soin de sa parure ; qu’elle s’impose des mortifications qui équivalent seulement à l’ennui, à la gêne, à la contrainte, au martyre d’une toilette complète ; et je la regarderai comme une personne d’une haute vertu.

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L’avare

Il y avait dans une certaine ville un fameux avare qui donnait tous les jours au public les scènes les plus révoltantes. Il avait été marié, et sa femme, qui détestait l’avarice, avait eu soin de bien monter la garde-robe de son cher époux. Elle mourut sans lui avoir donné d’enfants. Dès quelle eut les yeux fermés, ce misérable se livra sans contrainte à sa passion. Il voulut d’abord se défaire de tous ses habits et de tous ses meubles : mais, comme on ne lui en offrit pas assez au gré de sa cupidité, il prit le parti de serrer tout bien soigneusement, en attendant l’occasion d’une vente plus avantageuse ; et il se promit bien de ne s’en point servir, de peur d’en diminuer la valeur. En effet, on le voyait parcourir la ville avec une souquenille sale et déchirée, des bas troués, des souliers percés, un vieux feutre jadis noir, une perruque qu’un cheval lui arracha un jour de dessus la tête, la prenant pour du foin ; tandis qu’il avait chez lui et souliers, et chapeaux, et perruques, et habits à choisir. La rigueur de la saison ne changeait rien à son costume : aussi essuyait-il souvent des rhumes affreux. Mais ne croyez pas qu’il y apportât quelque remède : il aimait mieux tousser jour et nuit à se déchirer la poitrine, que d’acheter la moindre chose pour se soulager. On le voyait quelquefois tout gelé : il se réchauffait au soleil, ou bien en montant et descendant l’escalier du galetas où il s’était confiné ; et il épargnait ainsi son bois. Pour épargner pareillement son linge, il n’en portait jamais quoique ses armoires en fussent pleines. Il était maigre, sec, hâve à faire peur, parce qu’il se laissait mourir de faim. Il couchait toutes les nuits sur la paille, pour ménager un très bon lit et de très beaux draps qu’il avait. Il ne s’asseyait jamais sur ses chaises de peur de les user. La vie misérable qu’il menait lui avait causé des plaies et des ulcères dont il était fort incommodé ; mais il n’avait garde d’y remédier ; il lui en aurait coûté de l’argent.

Voilà sans doute, mes enfants, une conduite bien absurde et bien ridicule. Cependant tel qui la condamne va être convaincu de l’imiter. Vous dites que cet homme est bien fou de préférer ses habits et ses meubles à son corps. Et vous, l’êtes-vous moins de préférer votre corps à votre âme ? Où plutôt ne l’êtes-vous pas infiniment davantage , puisque l’âme est infiniment plus par rapport au corps, que le corps par rapport à tout ce qui sert à le vêtir et à l’entretenir ?

Vous vous récriez contre ma supposition, et vous prétendez aimer beaucoup plus votre âme que votre corps.

1) Lorsque votre corps est attaqué de quelque maladie, ou qu’il a reçu quelque blessure, ou qu’il éprouve seulement quelque incommodité, vous avez recours aussitôt au médecin, au chirurgien ; vous faites des remèdes ; vous vous assujettissez à un régime ; vous vous privez des choses qui vous flattent le plus ; vous vous soumettez à celles dont vous avez le plus horreur. En usez-vous ainsi à l’égard de votre âme ? Recourez-vous au médecin, au chirurgien spirituel, dès que votre âme est blessée par le péché, dès qu’une passion déréglée l’a fait tomber dans une maladie grave ? Hélas ! Ne laissez-vous pas vieillir et s’envenimer ses plaies sans y mettre aucun appareil ? Ne languit-elle pas pendant des années entières dans les maladies les plus dangereuses, sans que vous songiez à y apporter remède ! Ne négligez-vous pas toutes les précautions qui seraient nécessaires pour la conserver en santé, ou pour la garantir de rechutes après la guérison ? Donc vous aimez plus votre corps que votre âme.

2) Vous avez bien soin de nourrir votre corps ; vous ne voulez pas qu’il souffre de la faim ni de la soif ; souvent même vous vous affranchissez des lois de l’abstinence et du jeûne, de peur qu’il ne perde quelque chose de son embonpoint ; et vous ne vous inquiétez point de l’état où votre âme est réduite par le défaut de nourriture spirituelle. Privée de la parole de Dieu et du pain eucharistique, qui la soutiendraient et lui donneraient des forces, elle tombe en défaillance, et vous n’en avez aucune pitié. Donc vous aimez plus votre corps que votre âme.

3) Vous êtes très attentifs à fournir à votre corps des vêtements commodes et élégants : vous, en particulier, jeunes personnes du sexe, quelle étude ne faites-vous pas de tout ce qui peut contribuer à parer ce corps dont vous êtes idolâtre ! Quelles dépenses, quels soins pour relever ses grâces et cacher ses défauts, pour le décorer de tout l’attirail de la vanité, de tous les colifichets (futilités) à la mode ! Combien la tête seule ne coûte-t-elle pas d’embarras, de peines, de tourments, pour varier sans cesse et la matière et la forme des ornements dont on la surcharge ! Êtes-vous aussi soigneuses de parer votre âme, de conserver sans tache cette robe d’innocence dont elle a été revêtue sur les fonts sacrés, et d’y ajouter les ornements de l’humilité, de la modestie, de la charité, de la piété, en un mot de toutes les vertus chrétiennes ? Non sans doute. Donc vous aimez plus votre corps que votre âme.

4) Si pour goûter un plaisir criminel il devrait vous en coûter la vie corporelle, ou seulement l’amputation d’un de vos membres, vous ne voudriez pas faire un tel sacrifice ; et vous sacrifiez la vie votre âme ! Donc vous aimez plus votre corps que votre âme.

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Aristhène, ou le faible vengé

Un philosophe, nommé Aristhène, passant tranquillement, dans la grande rue de Thèbes en Béotie, se sentit frappé d’un coup de pierre. Il se retourna aussitôt, et alla droit à celui qui lui avait lancé la pierre : mais voyant que c’était un jeune artisan vigoureux et résolu, il tira de sa poche une petite pièce d’argent, et la lui donna, en disant :
« Excusez, mon ami, si je ne vous donne que cela pour le service que vous venez de me rendre ; si j’étais plus riche, je vous récompenserais mieux ; mais, ajouta-t-il, voilà un monsieur qui marche devant nous : si vous lui rendiez le même service, il n’y a pas de doute qu’il ne vous payât comme il faut, et pour lui et pour moi. »

Ce monsieur, au reste, c’était le roi lui-même, c’était le fameux Epaminondas, le plus grand guerrier, le plus habile capitaine de toute la Grèce. Il se rendait de son pied au palais, accompagné seulement de deux officiers généraux, et précédé de six hallebardiers. Notre jeune Béotien, attiré par l’appât du gain, se laissa persuader. Il ramasse une pierre, court vers Je monsieur, et, quand il fut à portée, il lui lança la pierre dans le dos, et resta là, attendant sa récompense. Il la reçut. Deux hallebardiers se détachèrent, et, après quelques coups de hallebarde qu’ils lui déchargèrent sur les épaules, ils le conduisirent aux prisons royales. Notre philosophe ne manqua pas de se trouver sur le passage. Quand le jeune homme le vit :
« Ah ! perfide, lui cria-t-il, vous m’avez trompé ; voyez la belle récompense qu’on me donne.
– Tu l’as telle que tu l’as méritée, répliqua le philosophe. C’est toi, insolent, qui t’es trompé, en croyant que tu pouvais insulter impunément les passants, et jeter la pierre à d’honnêtes gens qui ne te disaient rien, et qui ne t’avaient jamais fait aucun mal. Ne te l’avais-je pas dit que ce monsieur te payerait pour lui et pour moi ? »

Le jeune homme, avouant sa faute, voulait prier le philosophe d’intercéder pour lui auprès du roi ; mais on ne lui en donna pas le temps : on le traîna aux prisons, où il subit le dernier supplice. Il y a ici trois choses à observer :

1) La ruse du philosophe. Le Chrétien faible et opprimé n’a pas besoin de l’employer : la chose est réglée. Tout le mal qu’on lui fait est fait à son Roi. Tout ce qu’il lui reste à faire, c’est de prendre patience, de se réjouir de la récompense qui lui est promise, et de prier pour celui qui la maltraite, afin que, par un sincère repentir une juste réparation, il détourne de dessus sa tête les sévères châtiments que le Roi de l’éternité lui prépare.

2) La bêtise du Béotien. Vous vous regardez sans doute comme bien plus sage que lui, et vous vous flattez que vous n’auriez jamais donné dans le panneau où il donna : je le crois. Je crois bien que vous ne voudriez pas faire à un grand, à un homme en place et capable de se venger, ce que vous faites tous les jours aux petits et à ceux dont vous ne craignez rien, mais vous êtes plus fou que ce stupide Béotien, puisque vous savez bien que tout le mal, toute l’injustice, toute la peine, tout le chagrin que vous faites au moindre de ces petits, vous le faites au Roi du Ciel, puisqu’il a déclaré qu’il se le tenait comme fait à lui-même.

3) La rigueur du supplice. Si la punition vous paraît exorbitante, songez qu’une offense légère, si elle est faite à un roi, devient énorme, et mérite le plus sévère châtiment. Craignez donc d’offenser le moindre de vos frères, puisque ce serait offenser le Roi même du Ciel, qui a, pour vous punir, des cachots de feu, et d’un feu éternel. Au contraire, empressez-vous de donner à vos frères tous les secours dont vous serez capable, de leur faire tous les plaisirs que vous pourrez ; parce que tout le bien que vous leur ferez, le Roi du Ciel a déclaré qu’il se le tiendrait comme fait à lui-même : et c’est sur ce pied-là qu’il le récompensera d’une félicité et d’une gloire éternelle.

Oh ! Que cette vérité doit nous inspirer de douceur, de patience, d’égard, de condescendance et de charité envers notre prochain !

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Le microscope

Le cardinal de Sfrondrate, auteur célèbre de l’ordre de saint Benoît, rapporte un fait comique arrivé à la mort d’un Jésuite allemand. Ce Jésuite, nommé le père Tanner, homme également pieux et savant, allait de Prague à Inspruck, pour prendre l’air natal, et tâcher de rétablir sa santé. Le voyage acheva de le déranger, et il mourut en route, dans un bourg ou village qu’on ne nomme point. La justice du lieu se rendit aussitôt dans la maison ou il était mort. En faisant l’inventaire de son bagage, on y trouva une petite boîte, que sa structure extraordinaire fit d’abord regarder comme mystérieuse et suspecte ; car elle étoit noire et composée de bois et de verre. Mais on fut bien plus surpris, lorsque le premier qui regarda dans la boîte par le verre d’en haut, s’écria tout effaré et en reculant de quatre pas : « Abrenuntio tibi , Satana » (Je renonce à toi, Satan). Autant en dirent tous ceux qui regardèrent après lui. Effectivement ils virent dans cette boîte un animal vivant, noir, énorme, épouvantable, avec des cornes menaçantes et d’une longueur prodigieuse. On était saisi d’effroi, et on ne savait que penser d’un monstre si horrible, lorsqu’un jeune homme, qui ne faisait que d’achever son cours de philosophie, fit observer à l’assemblée que la bête qui était dans la boîte était beaucoup plus grosse que la boîte elle-même ; que dans le cas présent, le contenu était plus grand que le contenant, ce qui était contraire à tout principe de physique, et ne pouvait, ajouta-t-il, se faire naturellement : d’où il concluait que l’animal de la boîte n’était pas un animal matériel, et que ce devait être un esprit sous la forme d’un animal. Tout le monde applaudit à cette remarque, et il n’y en eut aucun qui ne fut persuadé que c’était le diable en personne qui était dans la boîte. Pour celui qui avait cette boîte et la portait avec lui, on en concluait, avec la même évidence, qu’il ne pouvait l’avoir qu’à mauvaise fin, et ne pouvait être qu’un sorcier et un magicien. Le bruit de cet événement diabolique ne tarda pas à se répandre. Tout le bourg accourut à la maison. Chacun voulut regarder dans la boîte, et tous se disaient les uns aux autres avec frayeur et étonnement : « Aujourd’hui nous avons vu le diable. »

Tandis qu’on montrait la boîte au peuple, pour satisfaire sa curiosité, le juge, de son côté, instrumentait. Il condamna le mort à être privé de la sépulture ecclésiastique, et laissa un ordre au curé de faire un exorcisme de l’église, pour faire sortir le démon de la boîte et le chasser hors de tout le pays. La sentence du juge ne s’étendait pas plus loin ; mais les politiques du village poussaient leurs réflexions bien au-delà. La magie du père Tanner devait, selon eux, être regardée commune à tous ses confrères, et une sentence de proscription générale, aurait dû les renfermer tous, suivant cet oracle de Virgile : « Crimine ab uno disce omnes » (Par le crime d’un seul connaissez-les tous).

Dans le temps que tout le monde était occupé de cette merveille, ou plutôt de ce scandale, que chacun en raisonnait à sa façon, et que les esprits étaient dans une agitation et une fermentation inexprimables, voilà qu’un philosophe prussien passa par ce village. On ne manque pas de le régaler de la nouvelle du jour : mais quand il entendit parler d’un Jésuite sorcier et d’un diable enfermé dans une boîte, il se moqua et de la nouvelle et des nouvellistes. Cependant les notables de l’endroit étant venus le saluer, ils le prièrent instamment de venir voir lui-même de ses yeux les faits étonnants qu’il ne pouvait croire sur leur rapport. Il ne put se dispenser de céder à leurs instances : mais quand on lui montra la boîte magique, il jeta un grand éclat de rire. « Est-il possible, s’écria-t-il, que dans ce pays-ci on ne connaisse pas encore la nouvelle invention du microscope ? C’est un microscope, vous dis-je, c’est un microscope. »

Mais on ne savait ce qu’il voulait dire ; le terme était aussi inconnu que la chose ; il commençait même à devenir suspect à plusieurs, et on l’eut pris lui-même pour un sorcier s’il ne se fût pressé de détruire le charme et de dissiper le prestige. Il prit donc la boîte, et en ôta le couvercle, dans lequel la lentille était enchâssée, et, ayant renversé la boîte, on en vit sortir un petit cerf-volant qui se promena sur la table. Le philosophe expliqua ensuite ce mystère d’optique, qu’il mit à la portée des spectateurs. Alors une nouvelle admiration succéda à la première, et l’animal sur la table parut aussi risible qu’il avait paru épouvantable dans la boîte. Alors les soupçons se dissipèrent : le juge déchira sa sentence, la mémoire du père fut rétablie, et chacun en riant s’en retourna dans sa maison. Il se trouva pourtant là une sorte d’honnêtes gens qui publièrent partout l’aventure du père Tanner, ne parlant que de la boîte et de la sentence du juge, sans faire mention ni du philosophe ni du microscope.

Cette histoire, toute ridicule qu’elle est, nous fournit une instruction bien sérieuse, qui devrait nous corriger sur trois défauts.

1) Sur notre précipitation à juger mal d’autrui. Nous ne voyons les défauts des autres que dans un microscope qui grossit étonnamment les objets. Ce microscope est notre cœur, et la lentille notre propre malignité. Qu’est-ce que tous ces crimes, ces horreurs, ces monstres que nous voyons dans le prochain ? C’est un chef-volant dans le microscope. Ôtez la lentille ; et il ne restera tout au plus que quelque ridicule, digne de compassion et d’indulgence.

2) Sur notre facilité à croire le mal qu’on dit d’autrui. Soyez bien persuadé que ceux qui disent du mal d’autrui, n’en parlent que d’après le microscope. S’ils parlent de ce qu’ils ont vu, ils ont vu dans le microscope. S’ils parlent d’après les autres, c’est microscope sur microscope. Plus un fait est répété par plusieurs bouches, plus il est dénaturé et augmenté, plus les microscopes sont multipliés. Ôtez toutes ces lentilles, que trouverez- vous ? Un cerf-volant dans le microscope.

3) Sur notre démangeaison à rapporter le mal que nous savons d’autrui. Ne soyez pas d’assez mauvaise foi pour parler de l’animal monstrueux dans la boîte, sans parler du microscope, ou, si vous ne vouez pas parler du second, ne parlez donc pas du premier, qui n’en vaut pas la peine, et laissez-le pour ce qu’il est, un cerf-volant dans le microscope. Hélas ! Qu’il y a encore de pays, de villes et de maisons où l’on ne connaît pas l’invention et l’illusion du microscope !

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Marianne ou l’orpheline parvenue

Un gentilhomme, nommé Rodolphe, étant resté veuf et sans enfants, et se voyant sur le retour de l’âge, se retira dans une de ses terres, pour s’y adonner aux bonnes œuvres, et n’y penser qu’à son salut. Il avait coutume, à une certaine heure du jour, de se rendre à la porte du château, avec des domestiques qui portaient de la soupe, de la viande, du pain et de l’argent, et lui-même distribuait l’aumône aux pauvres qui se présentaient. Parmi ceux-là était une jeune fille de onze ans, nommée Marianne, qui, toutes les fois qu’elle avait reçu son aumône, baisait la main qui la lui avait donnée. Comme elle était la seule qui témoignât ainsi sa reconnaissance, cela la fit remarquer, et Rodolphe avait soin d’augmenter son aumône. L’ayant même considérée plus attentivement, il lui trouva de la beauté, malgré les haillons dont elle était couverte. Il faut, se dit-il à lui-même, que cette petite ait des sentiments, puisqu’elle me témoigne ainsi sa reconnaissance ; et je veux lui faire du bien. Il convient néanmoins, ajouta-t-il, que je la mette à quelque épreuve. Le lendemain, Marianne s’étant présentée à l’ordinaire, Rodolphe donnait à tous ceux qui étaient auprès d’elle, et ne lui donnait rien. Quand il n’y eut plus qu’elle, Rodolphe dit :
« Il n’y a plus rien ; tout est donné. »

La petite ne laissa pas de s’avancer et de baiser la main. Cela est bien, dit Rodophe en lui-même ; mais nous verrons demain. Le lendemain il la passa encore ; et quand il n’y eut plus qu’elle, il prit un air fâché, et lui dit d’un ton brusque :
« Il n’y en a pas d’avantage. »

La petite ne laissa pas de s’avancer encore et de lui baiser la main. Rodolphe était enchanté. Assurément, dit-il, il m’en coûte de mettre cet enfant à une troisième épreuve, mais aussi, si elle la soutient, il n’est point de bien que je ne lui fasse. Le lendemain, même cérémonie : on passa Marianne, on donna aux autres, et quand il n’y eut plus qu’elle :
« Mon enfant, lui dit Rodolphe, il n’y a plus rien. »

La petite s’avança à son ordinaire, et lui baisa la main. Alors Rodolphe lui dit :
« Ma fille, suivez les domestiques, allez à la cuisine, et on vous y donnera à dîner.
– Seigneur, reprit la petite, ce n’est pas tant pour moi que je demande, que pour une bonne femme chez qui je suis, et qui m’a élevée : j’aimerais bien mieux ne point dîner, et que vos domestiques me donnassent de quoi lui porter.
– Eh bien, ma chère enfant, reprit Rodolphe, allez toujours dîner : quand vous aurez dîné, je vous parlerai, et je vous ferai donner de quoi porter à votre bonne femme. »

Lorsque la petite eut dîné, Rodolphe descendit lui-même à la cuisine, et, s’y étant assis, il fit entrer Marianne, qui se tenait à la porte.
« Marianne, lui dit-il, qu’avez-vous pensé de moi ces deux derniers jours que je ne vous ai rien donné ?
– Seigneur, dit-elle, je n’ai rien pensé.
– Non, dit Rodolphe, je veux absolument que vous me disiez qu’elles ont été vos pensées.
– Seigneur, lui dit-elle, puisque vous me l’ordonnez, je vous le dirai. J’ai pensé que si cela arrivait par hasard, c’était la volonté de Dieu, et qu’il fallait prendre patience ; que si, au contraire ; c’était monseigneur Rodolphe qui le fît exprès, c’était bon pour moi ; qu’il avait ses desseins, et qu’ils me seraient avantageux.
– Mais, reprit Rodolphe, quand le second jour je parus fâché, et que je vous parlai brusquement, que pensâtes-vous ?
– Seigneur, dit-elle, cela me confirma dans l’idée que monseigneur le faisait exprès : j’en fus bien-aise, et j’en espérais bien.
– Est-il possible, s’écria Rodolphe en regardant ses domestiques, qui étaient attentifs à cet entretien, est-il possible que de telles pensées tombent dans l’esprit d’un enfant de cet âge ? Mais, ajouta-t-il, en parlant à la petite, si j’avais continué ainsi pendant longtemps ?
– Seigneur, dit-elle, j’aurais toujours espéré.
– Allez, ma chère fille, dit Rodolphe, portez à dîner à votre bonne femme, et dites-lui que quand elle aura dîné, je veux lui parler, qu’elle vienne ici, et vous, venez avec elle. »

Il n’est pas nécessaire d’entrer dans le détail de tout ce qui arriva après. La vérité de l’histoire aurait ici un air de roman : il suffit de savoir que Rodolphe apprit par cette femme que Marianne était fille d’un gentilhomme de ses amis, qui était mort de chagrin pour la perte d’un procès que lui avaient fait les héritiers de sa femme, et qui l’avaient ruiné. Rodolphe retira la bonne femme chez lui, fit élever Marianne selon sa condition, l’aima comme sa fille, et quelques années après, il la maria à son neveu, et la fit son héritière.

Que cette histoire est tendre ! Fixons-y un moment nos regards, et tirons-en quelque instruction. Dans la bonté de Rodolphe, voyons une légère image des bontés de Dieu et de ses desseins à notre égard ; et, dans la conduite de Marianne, voyons celle que nous devons tenir à l’égard de Dieu.

Dieu nous donne à tous abondamment, remercions-le. S’il donne à quelques-uns plus qu’à vous, remerciez-le, et baisez sa main ; s’il se montre sévère à votre égard, remerciez-le, et baisez sa main. Soyez persuadé que, dans toutes les afflictions qu’il vous envoie, il a ses desseins, et qu’ils sont tous à votre avantage : baisez sa main. Saint Paul nous a donné un excellent abrégé de la vie spirituelle, en nous recommandant de remercier Dieu de tout par notre Seigneur Jésus-Christ. Ce qui tarit pour nous la source des biens et des grâces, c’est notre ingratitude. Ne savez- vous pas, dit saint Pierre, que le fruit de votre patience, c’est l’héritage céleste ? Si donc vous voulez parvenir, soyez reconnaissant. C’est par la reconnaissance que vous parviendrez à avoir Dieu pour père, et Jésus-Christ pour époux, et le Ciel pour héritage.

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Les dévots de Marie

Ce ne sont point des miracles que je vais vous raconter : peux-être n’oseriez-vous en espérer en votre faveur. Je vous rapporterai seulement des effets sensibles de la protection de la sainte Vierge, tels que, sans témérité, chacun peut en attendre ; et, pour animer encore plus votre espérance, je ne vous citerai que trois sortes de personnes, dont la dévotion n’est pas ordinairement au-dessus de toute imitation ; savoir : un matelot, un soldat, un écolier, auxquels j’ajouterai, mais non pas comme exemple, un libertin de profession et une vieille huguenote.

Le Matelot

Un convoi de dix à douze barques napolitaines portait à Venise, par la mer Adriatique, plusieurs sortes de denrées. On arriva un soir dans une petite anse, où l’on résolut de passer la nuit. On était vis-à-vis de Notre-Dame de Lorette, et le lendemain c’était une fête de la Vierge. L’équipage fut touché de la circonstance, du peu et du temps, et souhaita d’aller le lendemain matin entendre la Messe à Notre-Dame de Lorette dont on n’était éloigné que de deux à trois lieues. Le patron qui conduisait le convoi s’opposa à ce pieux dessein, disant que les vaisseaux turcs rôdaient dans le golfe, et qu’ils ne manqueraient pas de venir enlever leurs barques, tandis qu’eux s’amuseraient à satisfaire leur dévotion. Alors un matelot, nommé Antonio, prit la parole et dit :

« Mon capitaine, il n’y a point de danger que, tandis que nous serons occupés au service de la sainte Vierge, il puisse nous arriver rien de fâcheux. Mais, ajouta-t-il, faites mieux : allez-vous-en tous demain matin à Lorette, et me laissez seul à la garde des barques : je me fais fort de les défendre contre les Turcs, s’ils osent les attaquer. Sachez, ajouta-t-il d’un ton animé, que sous la protection de la sainte Vierge, je ne craindrais pas toutes les foires réunies de l’empire ottoman. Cette saillie fit rire tout le monde, et le capitaine consentit à la proposition d’Antonio. Le lendemain, avant qu’il fût jour, tout l’équipage partit pour Lorette ; il ne resta qu’Antonio pour garder les barques. Tandis qu’il se promenait, fumant sa pipe, il aperçut au point du jour quelques voiles, qui étaient fort éloignées. Le jour croissant, et les voiles s’approchant, il reconnut que c’étaient des voiles turques. Quelque temps après, il les vit distinctement ; et compta vingt bateaux de force, et il ne douta pas, à la manœuvre, que cette petite flotte ne vint à lui pour l’envelopper et l’enlever.

Antonio, se dit-il à lui-même, c’est ici qu’il faut montrer de la tête et du courage ; mais, après tout, que puis-je faire seul contre tant de monde ? Sainte Vierge, c’est à vous à m’inspirer et à me soutenir. Ne permettez pas que ma confiance en vous se trouve vaine, et que ce jour, qui vous est consacré, imprimé une tache à votre saint Nom. En achevant ces mots, il prend son parti, et, comme un autre Coclès (héros romain), il va se placer à la tête du pont, c’est-à-dire, dans la dernière barque, la plus exposée du côté des Turcs. Là il se couche et se tapit auprès du bordage, tenant une hache à la main, et il disait en lui-même : « Je suis toujours bien sûr que le premier Turc qui entrera dans cette barque, je lui fais sauter la tête ; il en sera après ce qu’il pourra. En disant ces mots, il sent que la barque est ébranlée. C’était un Turc, qui s’étant approché, avait mis la main sur le bord, et attirait la barque à lui. Antonio se lève sur ses genoux, et d’un grand coup de hache, coupe le poignet à ce Turc, dont la main tomba dans la barque. Antonio se tapit de nouveau, et attend qu’il en vienne un second. Mais le Turc mutilé poussa un cri effroyable, et jeta l’épouvante dans toute la flotte. C’est, disait-il un piège qu’on nous tend ici : ces barques sont pleines de gens armés qui se cachent pour nous surprendre. Fuyons, fuyons avant qu’ils viennent nous attaquer. Antonio, qui savait un peu de turc, entendant ces paroles, ne put s’empêcher de rire. Il leva la tête, et vit que les Turcs étaient déjà bien loin. Il remercia sa puissante Libératrice, et attendait avec impatience le retour de ses compagnons. Ceux-ci approchaient, mais ils étaient de leur côté dans la plus grande désolation. En revenant de Lorette, ils découvrirent d’une hauteur la flotte turque qui se retirait, et ils ne doutèrent point qu’elle n’emmenât Antonio avec toutes les barques. Le capitaine se désespérait, et les matelots consternés se rendaient avec lui au rivage, uniquement pour voir le lieu où ils avaient laissé leurs barques, qu’ils n’espéraient plus revoir. Mais quelle fut leur surprise, lorsqu’en arrivant ils virent toutes leurs barques, et Antonio qui chantait et dansait, portant sa hache haute, à laquelle pendait une main ensanglantée. Ils ne savaient ce que cela voulait dire ; mais Antonio leur expliqua tout, et tous ensemble se mirent à chanter les Litanies de la sainte Vierge, pour la remercier d’une si éclatante victoire.

Mettons, comme ce généreux matelot, notre confiance en la sainte Vierge, afin qu’elle mette en fuite les ennemis de notre salut ; mais aussi, comme lui, combattons vaillamment, et dès le commencement de l’attaque, mettant on œuvre la prudence et la force, portons-leur des coups qui les étonnent, leur fassent lâcher prise, et leur ôtent pour toujours l’envie de nous attaquer.

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Pierre l’imbécile

Un paysan, nommé Pierre, qui n’avait vu que son village fut averti que son frère était mort sans enfants dans la capitale de la province, et qu’il laissait un bien considérable ; qu’il eût à se présenter au plutôt pour recueillir cette riche succession. À cette nouvelle, maître Pierre prend son bâton un beau matin et se met en chemin. Il n’eut pas fait deux lieues, qu’il rencontra une rivière : c’était la première qu’il eut vue de sa vie ; il n’avait vu chez lui que des torrents, qui ne mettaient pas plus de temps à se dissiper qu’à se former. Quand il vit cette rivière large et profonde :

« Oh, oh, dit-il, voilà bien de l’eau ! Il faut qu’il ait bien plu dans ce pays-ci, tandis que chez nous on se plaint de la sécheresse. Je l’avais bien ouï-dire, que le temps n’était pas le même partout : voilà comme on apprend en voyageant. Que faire cependant, continua-t-il, il faut bien attendre que cette eau passe. Ce qui lui persuadait que l’eau serait bientôt écoulée, c’est que la rivière faisant un coude du côté que l’eau venait, il ne voyait de ce côté-là que très-peu d’eau ; d’ailleurs il observait que l’eau coulait rapidement. Sur ces observations notre imbécile prit le parti de s’asseoir, et d’attendre que l’eau fût écoulée. »

Le batelier qui était de l’autre côté de la rivière, voyant cet homme assis, avança son bateau, et, étant près de terre :
« Ne voulez-vous pas passer la rivière, lui dit-il ?
– Oui, répondit le paysan.
– Eh bien, reprit l’autre, montez donc dans le bateau.
– Oh ! répliqua notre homme, je ne suis pas si pressé que je veuille exposer ma vie dans votre bateau : j’ai bien le moyen d’attendre.
– Tant qu’il vous plaira, dit le batelier qui crut que cet homme se moquait de lui. »

Cependant il se présenta d’autres passagers qui s’embarquèrent. Pierre admirait leur témérité, et continuait d’attendre que l’eau fût écoulée pour passer à son aise : mais la rivière coulait toujours.

Il attendit ainsi jusqu’au soir : mais, voyant que la nuit approchait, il remit la partie au lendemain, et retourna chez lui, ne doutant point que le lendemain la rivière ne fût à sec. Il revint le lendemain, et la rivière coulait encore, Il revint trois jours après, et la rivière coulait encore.

« Assurément, dit-il, quelque sorcier se met de la partie, et je vois bien que cette succession n’est pas pour moi. »

Dans son dépit, il céda tous ses droits à Jacques, son cousin, qui fut plus loin que lui, qui passa la rivière en bateau, recueillit la succession, et revint fort riche dans son village où il fut un gros monsieur, tandis que le maître Pierre resta dans sa cabane et dans sa misère, et ne retira de sa succession que le surnom d’imbécile : car depuis que l’on sut son aventure, on ne l’appela plus que Pierre l’imbécile.

Qui s’imaginerait que la plupart des hommes, au regard de l’héritage céleste qu’ils ont à recueillir, tombent dans la même folie que le paysan dont nous venons de parler ? Car examinez les pécheurs ; et tous ceux qui mènent une vie peu chrétienne et peu fervente, et vous verrez que tous attendent que la rivière s’écoule. On attend d’abord que la jeunesse passe, que le feu des passions s’amortisse, ensuite on attend qu’on soit établi, qu’on soit en un état fixe et tranquille : ensuite on attend que cet embarras soit fini, que cette affaire soit terminée, et ainsi on attend toujours un temps propre pour se donner à Dieu, et on ne le trouve jamais. On attend qu’il ne se présente aucun obstacle à son salut ; on attend que ceux qui se présentent soient passés : c’est attendre que la rivière s’écoule. Les obstacles au salut se succèdent sans cesse, et forment une rivière d’un cours perpétuel, et dont la source est intarissable. C’est par-dessus ces obstacles qu’il faut passer : c’est malgré ces obstacles qu’il faut aller ; c’est par le moyen de ces obstacles qu’il faut avancer.

Voyez combien traversent la rivière et continuent leur route ; imitez-les : dès aujourd’hui, commencez. Si vous différez, si vous attendez une occasion plus favorable, vous attendez que la rivière s’écoule. Insensé ! Un autre vous supplantera, et vous aurez le désespoir de le voir en possession d’un héritage qui était pour vous.

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Le voyageur malheureux

Un jeune homme, traversant une forêt, n’y eut pas marché quelque temps qu’il fut assailli par un monstre épouvantable, qui, sur un corps de lion, portait sept grosses têtes de serpent. L’animal, au sortir de sa caverne, vint droit à lui, avec des yeux étincelants, élevant ses sept têtes, dardant ses sept langues, et faisant retentir l’air de ses horribles sifflements. Le jeune homme, qui était fort et courageux, ne se déconcerta point à cette vue. Il n’avait d’autres armes qu’une hache qu’il portait pendue à sa ceinture, selon l’usage du pays. Il la saisit, court à la bête, et du premier coup qu’il lui porta, il lui abat quatre têtes ; d’un second coup il lui en abat deux, et du troisième il eût sans peine abattu la dernière et remporté une signalée victoire, sans le déplorable accident qu’il lui arriva. Cet accident fut qu’au second coup qu’il donna, la hache lui échappa de la main, sans qu’il pût avoir le temps de la ramasser. Car la bête irritée de six plaies qu’elle avait reçues, se jeta sur lui avec furie, le mordit, le piqua, le déchira et l’emporta avec elle. Le misérable faisait d’inutiles efforts ; il poussait des hurlements affreux, il criait au secours, demandait que du moins on lui rendît sa hache ; mais personne ne l’entendait. La bête l’entraîna tout vivant dans sa caverne, où il servit de pâture à elle et à ses petits.

Comprenez-vous bien le sens de cette parabole ?

1) Ce monstre, c’est le démon et les sept péchés capitaux qu’il faut combattre courageusement avec les armes de la foi.

2) Il ne suffît pas d’abattre six têtes à ce monstre : si vous lui en laissez une, vous êtes perdu. Que vous sert-il d’être exempt de plusieurs passions, si vous en gardez une ? Le plus souvent ce n’est qu’un vice qui damne les hommes. Examinez si, en combattant le lien infernal, vous ne lui avez point laissé une tête qui suffit pour vous dévorer. Votre victoire est vaine, si elle n’est entière.

3) Il faut persévérer jusqu’à la fin, combattre jusqu’à la mort. N’allez pas vous lasser dans ce combat ; ne laissez pas échapper la cognée de vos mains ; n’abandonnez pas la prière, l’examen, les Sacrements, les pratiques de mortification et de pénitence : le démon profiterait de votre négligence pour vous faire mille plaies ; et si vous venez à mourir dans cet état, il vous entraînerait avec lui dans les enfers, où vous seriez éternellement sa proie et le jouet de tous les démons. En vain alors vous gémiriez, vous imploreriez du secours, vous demanderiez le temps que vous auriez perdu, les grâces dont vous auriez abusé, les moyens que vous auriez négligés, personne ne vous entendrait, et rien ne vous serait rendu. C’est maintenant, tandis que vous les avez, qu’il faut en profiter.

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La belle Julie

Un gentilhomme ruiné n’avait qu’une fille nommée Julie, et surnommée la Belle, à cause de sa rare beauté. C’était l’assemblage de toutes les perfections, tant pour le corps que pour l’esprit et le caractère. Ses charmes lui attiraient un grand nombre de courtisans ; mais sa pauvreté écartait tous ses prétendants. Il ne se présenta, pour la demander en mariage, que le fils d’un riche paysan. Ce paysan s’appelait Brechet ; mais son fils était plus communément nommé le Noir, ou le Vilain, ou le Méchant. Tous ces noms lui convenaient, et exprimaient parfaitement les qualités de son corps et de son âme. Il était courtaud et trapu ; il avait les jambes grêles et recourbées en dedans, la poitrine élevée, les épaules grosses, la tête allongée en pointe, le teint noir et le visage défiguré de plus d’une façon. Il avait à la joue gauche une longue cicatrice d’une blessure qu’il avait reçue dans une querelle. La petite vérole lui avait labouré et gercé tout le visage, lui avait fait perdre l’œil gauche, avait bordé l’œil droit d’un rouge très-vif, et lui avait laissé sur ce même côté du front une large croûte horrible à voir. Le caractère du galant répondait à une si belle figure. Le jeune Brechet était grossier, brutal, colère, querelleur, avare, insolent, orgueilleux, débauché, jureur, ivrogne et jaloux. En un mot, il avait toutes les qualités dont une seule peut rendre un homme odieux et sa femme malheureuse. Tel était celui qui prétendait épouser la belle Julie. Quand le père de Julie lui en fit la première proposition, elle tomba évanouie, et on eut bien de la peine à la faire revenir de sa pamoison (évanouissement). Alors le père lui dit :
« Ma chère fille, tu ne l’épouseras qu’autant que tu le voudras ; je ne prétends point forcer ton inclination et te marier malgré toi ; mais enfin, il faut bien songer à te procurer du pain. Nous ne vivons que sur une modique pension qu’il s’éteindra à ma mort : que deviendras-tu après.
– Mon père, dit Julie, j’aime mieux mourir de faim et de misère, que de me voir livrée à un pareil monstre : peut-être le Ciel aura-t-il pitié de moi. En disant ces mots, elle versa un torrent de l’armes.

Son père l’embrassa et se retira pour cacher les siennes, et lui dit en sortant :
« Ne crains rien, ma fille, il ne sera plus question de ce mariage. »

Cependant le méchant se tenait assuré d’épouser Julie ; il s’en vantait partout et partout on en discourait. Ces discours passèrent du peuple à la noblesse, de la noblesse aux grands du royaume, et parvinrent jusqu’à la cour. Le fils du roi, qui était un prince accompli, et qu’on parlait de marier à une princesse sa parente, entendant tous ce qu’on disait de Julie, fut curieux de la voir. Il vint la voir en effet ; et, dès le premier entretien qu’il eut avec elle, il fut épris de ses charmes. Les courtisans s’en aperçurent ; et, comme il ne manque point de bonnes langues dans ce pays-là, quelqu’un dit au prince :
« Ce serait bien dommage que Julie étant si belle, eût les défauts qu’on lui reproche.
– Quels défauts ? dit le prince
– On dit, continua le courtisan, qu’elle est fort volage et fort dissipée, qu’elle est sans cesse à courir de maison en maison, et qu’elle ne se tient jamais chez elle.
– Comme l’amour excuse tout, le prince répondit : cela n’est pas surprenant, Julie n’a rien qui la fixe chez elle, elle n’y voit que misère et pauvreté, elle sort pour se distraire et dissiper son ennui, dans une situation différente, elle tiendra une conduite différente. »

Cependant le prince réfléchit sur ce qu’on lui avait dit, et étant retourné vers Julie, il remarqua que, quand il arriva, elle n’était point à la maison. Tandis qu’on l’allait chercher, il s’entretint avec le père, et lui déclare le dessein où il était d’épouser Julie, si elle soutenait l’épreuve où il voulait la mettre. Julie étant arrivée, le prince lui dit :
« Julie, je viens de vous demander à votre père en mariage ; mais je lui ai dit que je voulais auparavant mettre votre amour à une épreuve.
– Seigneur, reprit Julie, la plus forte épreuve sera pour moi la plus agréable. Le fer et le feu n’ont point de dangers que je n’affronterai pour vous témoigner les sentiments de ma reconnaissance et de ma tendresse.
– Il ne s’agit ni de fer ni de feu, dit le prince. Je suis venu vous voir deux fois, et chaque fois je vous ai trouvée absente de la maison : il a fallu vous envoyer chercher. Voici l’épreuve où je mets votre amour ; c’est qu’à la troisième fois que je viendrai, je vous trouve à la maison. Si je vous y trouve, ce jour-là même, je vous épouse, et je vous emmène avez moi a la cour ; c’est ainsi que j’en suis convenu avec le roi mon père : mais, si je ne vous trouve pas ce jour-là même, je vous renonce, je ne pense plus à vous, et j’en épouse une autre.
– Et moi, dit le père, ce jour-là même je la marie avec Brechet.
– À ce prix, dit Julie, mon bonheur est assuré ; fallut-il pour cela passer toute ma vie à la maison ; je consentirais volontiers à n’en sortir jamais. »

Sur cela le prince se retira, et Julie resta bien contente. Vous jugez bien que le lendemain elle ne sortit point, elle ne sortit point non plus le second jour, ni le troisième, ni le quatrième ; le cinquième elle sortit un moment et rentra aussitôt ; le sixième elle sortit une demi-heure et revint d’abord ; le septième elle sortit une heure, et retourna en hâte ; le huitième, son père la voyant sortir, lui dit :
« Ma fille, tu sors trop : tu oublies ce que t’a dit le prince et ce que tu lui as dit, et tu ne penses pas qu’il s’agit de tout pour toi.
– Oh ! Mon père, répondit Julie, le prince ne viendra point aujourd’hui : mais d’ailleurs, quand il viendrait, de notre maison on voit au loin sur le grand chemin, et j’ai bien recommandé aux femmes qui sont là-haut, de venir m’avertir aussitôt que les équipages du prince commenceraient a paraître : ainsi il n’y a rien à craindre.
– Ma fille, reprit le père, le plus sûr serait de rester à la maison : c’est mal s’assurer que de compter sur les autres ; et, dans une affaire de cette conséquence, je ne voudrais rien hasarder. »

Julie le laissa dire et continua son chemin. Elle avait à peine passé la porte que ; du haut de la maison, les femmes aperçurent les équipages du prince ; mais, comme il n’y avait qu’un moment qu’elles avaient vu Julie, elles crurent qu’elle n’était pas sortie, et ne se donnèrent aucun mouvement. Cependant les équipages approchèrent : alors elles appelèrent Julie, et Julie ne répondit point. On la cherche dans sa chambre, on la cherche dans le jardin : point de Julie. On s’alarme, on se trouble : Julie est sortie. On court à la maison voisine : Julie n’y est point. On court à une autre ; et tandis que l’on court, le prince arrive trouve Julie absente, remonte en carrosse et s’en va. Julie arrive assez à temps pour voir de loin les équipages du prince qui s’en retournaient.

Ô cris ! Ô désespoir ! Julie se meurtrit le visage et s’arrache les cheveux : les femmes pleurent, le père se désespère !
« Malheureuse, je te l’avais bien dit : fallait-il rien risquer dans une affaire comme celle-là ? Tu me fais mourir ; mais dès ce soir tu épouseras celui que je t’ai promis.
– Oui, je l’épouserai, dit Julie ; je l’ai bien mérité. Il ne saurait me faire tant souffrir, que je n’en mérite davantage. Faites-le venir tout-à-l’heure, et que je l’épouse. Il est digne de moi, et moi digne de lui. »

Sur-le-champ on fit venir Brechet, un notaire et le curé. Le mariage fut fait, et Brechet, emmena chez lui la belle Julie. Ô sort digne de larmes et de compassion ! Le père en mourut de chagrin quatre jours après : pour Julie, elle eut tout le temps de pleurer sa folie avec des larmes de sang. Tout le monde la plaignait, et on ne pouvait s’empêcher de la condamner. Elle se condamnait elle-même. Au plus fort de ses peines, elle s’écriait :
« Je l’ai bien mérité ; et c’était ce qui faisait son plus grand tourment. »

Dès le lendemain de ses noces, elle parut le visage ensanglanté de coups que lui avait donnés son brutal de mari, parce que, disait-il, elle ne paraissait pas réjouie et contente de l’avoir épousé. Julie dépérissait tous les jours et n’était plus reconnaissable. Tous les jours elle maudissait son sort, et souhaitait la mort ; mais la mort se refusait à ses désirs. Ce qu’il y a de plus triste encore, c’est qu’elle devint bientôt toute semblable à son mari, aussi laide, aussi affreuse que lui, aussi méchante, aussi haïe, aussi détestée que lui : c’étaient deux démons, et leur maison était un enfer.

Âme chrétienne, rachetée du Sang de Jésus-Christ et lavée dans les eaux du Baptême, c’est vous que représente ici la belle Julie. Vous n’ignorez pas que le démon, ce monstre horrible et détestable, a des prétentions sur vous, et qu’il se flatte d’unir un jour votre sort au sien, et qu’il prétend que vous n’ayez tous deux qu’une même destinée. Cette pensée vous fait horreur ; mais ce n’est pas le tout : il faut prendre de justes mesures, pour empêcher que cela n’arrive. Vous savez aussi que le Fils de Dieu, le Roi du Ciel et de la terre, vous demande pour son épouse ; que son dessein est de vous conduire un jour avec lui dans le Ciel, de vous y couronner, et d’y goûter avec lui les délices d’un amour éternel. Vous le désirez avec ardeur, et déjà vous y voudriez être. Mais ce n’est pas le tout, il faut vous montrer digne d’un tel époux, et lui témoigner votre amour, en gardant ses lois, et en soutenant l’épreuve à laquelle il veut vous mettre. Cette épreuve n’est pas bien difficile ; mais elle est essentielle : et il faut que, lorsqu’il viendra pour vous épouser, vous emmener avec lui et vous couronner, c’est-à-dire, à votre mort, il vous trouve à la maison, c’est-à-dire, dans la grâce, en état de grâce. Ah ! Mettez-vous-y donc promptement. Ah ! N’en sortez donc jamais. Recherchez tout ce qui peut vous y maintenir et vous y affermir. Fuyez tout ce qui pourrait vous en retirer, ébranler votre résolution et vous engager à en sortir, ne fut-ce que pour un instant. Ce n’est pas le tout de commencer, de continuer pendant quelque temps, il faut persévérer jusqu’à la fin, jusqu’à ce qu’il vienne.

Gardez-vous surtout de compter sur ce que vous pourrez faire à la mort. La mort n’avertit point, elle vient souvent tout-à-coup, et sans qu’on la voie venir. Si d’autres fois elle annonce sa venue par les infirmités et la maladie, celui pour qui elle vient ne s’en aperçoit point : et ceux qui sont chargés de l’avertir, y sont quelquefois trompés eux-mêmes, ou plus souvent encore ils sont négligents et timides, et trop souvent enfin leur avertissement vient trop tard. Le nombre de ceux qui meurent tous les jours sans confession doit vous faire trembler.

Pour vous, âmes généreuses, épouses fidèles de Jésus-Christ, qui depuis longtemps demeurez dans sa maison et dans sa grâce, et vous tenez unies à lui par un continuel recueillement, n’oubliez pas le sort heureux qui vous est destiné ; occupez-vous de vos espérances ; soupirez après le moment qui doit les remplir, et travaillez sans relâche à vous rendre digne de ce grand jour.

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L’algébriste

Un philosophe, accoutumé aux calculs de l’algèbre, ayant entendu un sermon sur l’éternité, n’en fut pas content, non plus que des supputations et des exemples que le prédicateur proposa. Il revint chez lui, et étant entré dans son cabinet, il se mit lui-même à penser sur cette matière, et jeta ses pensées sur le papier, et comme il suit.

1) Le fini, ou ce qui a une fin, comparé à l’infini, ou à ce qui n’a point de fin, est zéro, est rien. Cent millions d’années comparées à l’éternité, sont zéro, sont rien.

2) Il y a plus de proportion entre le plus petit fini, et le plus grand fini, qu’il n’y a entre le plus grand fini et l’infini. Il y a plus de proportion entre une heure et cent millions d’années, qu’il n’y a entre cent millions d’années et l’éternité, parce que le plus petit fini fait partie du plus grand, au lieu que le plus grand fini ne fait pas partie de l’infini. Une heure fait partie de cent millions d’années, parce que cent millions d’années ne sont autre chose qu’une heure répétée un certain nombre de fois : au lieu que cent millions d’années ne font pas partie de l’éternité, et que l’éternité n’est pas cent millions d’années répétées un certain nombre de fois.

3) Par rapport à l’infini, le fini le plus petit ou le plus grand sont la même chose : par rapport à l’éternité, une heure ou cent millions d’années sont la même chose ; la durée de la vie d’un homme, ou la durée du monde entier sont la même chose, parce que l’un et l’autre est zéro, est rien, et que le rien n’admet ni le plus ni le moins. Tout ceci demeurant évident et accordé.

Je suppose maintenant que Dieu ne vous accordât qu’un quart-d’heure de vie pour mériter l’éternité bienheureuse, et qu’il vous révélât en même temps qu’une heure après votre mort le monde entier finirait. Je vous le demande : dans cette supposition, quel cas feriez-vous du monde et de ses jugements ? Quel cas feriez-vous des peines et des douceurs que tous pourriez éprouver pendant votre vie ? Avec quel soin ne vous croiriez-vous pas obligé d’employer pour Dieu, et pour vous préparer à bien mourir, tous les instants de votre vie ? Ô insensé que vous êtes, Eh ! Ne voyez-vous pas que par rapport à Dieu, par rapport à l’éternité, la supposition que je viens de faire est la réalité même ? Que la durée de votre vie par rapport à l’éternité, est moins qu’un quart-d’heure, et que la durée entière de l’univers est moins qu’une heure. Je fais encore une autre supposition.

Si vous aviez cent ans à vivre, et que vous ne dussiez avoir pour votre entretien, pendant tout ce temps-là, que ce que vous pourriez dans une heure emporter chez vous d’un trésor plein d’or et d’argent monnayé, dont on vous laisserait l’entrée et la disposition libre pendant cette heure, je vous le demande, à quoi emploieriez-vous cette heure, à dormir ? À vous promener ? À vous entretenir ? À vous divertir ? Non, sans doute : mais à amasser des richesses, et même à vous charger d’or préférablement à l’argent. Ô insensés que nous sommes ! Nous devons durer une éternité ; nous n’aurons pendant cette éternité que la récompense des mérites que nous aurons amassés pendant le temps et le court espace de notre vie, et nous n’employons pas tout ce temps à amasser des mérites ! Mais, me direz-vous, il faut bien pendant la vie dormir, boire, manger, prendre quelques moments de récréation. Je vous l’accorde. Mais qui vous empêche, comme dit saint Paul, de faire tout cela pour l’amour de Dieu, et de mériter tout en le faisant ?

Il faut avouer que les passions sont si vives, et les occasions si séduisantes qu’il est étonnant qu’il y ait un seul Juste sur la terre : cependant il y en a, c’est l’effet de la miséricorde de Dieu, et de la grâce du Rédempteur. D’un autre côté, la mort, le jugement, l’éternité, sont des vérités si terribles, qu’il est étonnant qu’il y ait un seul pécheur sur la terre : il y en a pourtant ; c’est l’effet de l’oubli de ces grandes vérités. Méditons donc, veillons et prions, afin d’être du nombre des Justes dans le temps et dans l’éternité.

Tel fut le sermon que notre philosophe se fit à lui-même, et dont il fut si content, qu’il le lisait tous les jours et plusieurs fois par jour. Il fit plus, il en profita et mena une vie sainte, conforme aux grandes vérités qu’il avait toujours devant les yeux.

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Le roi de Cosmie

La ville de Cosmie était la capitale d’un grand royaume du même nom. L’île d’Eonie n’en était pas fort éloignée. Mais il y avait entre les Eoniens et les Cosmicus une telle antipathie, que, quoique les Eoniens fussent originairement une colonie de Cosmiens, ces deux peuples n’avaient entre eux aucun commerce ni aucune communication. S’il arrivait même que quelque Cosmien, poussé par la tempête, abordât à cette île, on le saisissait aussitôt ; et on le reléguait dans la Pétrée ou la Serpentine, pays ainsi nommé, parce qu’il n’y avait là que des rochers, des forêts des bêtes fauves et une multitude effroyable de serpents de toute espèce. Les habitants de cet infortuné pays ne se nourrissaient que de fruits sauvages et amers, n’avaient pour logement que des cavernes, et se faisaient entre eux une guerre plus cruelle que celle que leur faisaient les bêtes fauves et les serpents. Autant ce pays était horrible et ses habitants malheureux, autant le reste de l’île était un séjour charmant, où les habitants vivaient dans l’abondance, les richesses, la paix, l’union, et toute sorte de délices, et cette partie de l’île, séparée de l’autre par une chaîne de montagnes impénétrables, s’appelait le Fortunat, non-seulement parce que le pays était fortuné, mais encore parce qu’on n’y admettait aucun étranger qui n’abordât à l’île avec une grande fortune et d’immenses richesses.

Il y avait dans la ville de Cosmie une coutume, ou une loi assez bizarre : c’est que tous les ans le sénat élisait un nouveau roi et détrônait l’ancien. On choisissait le nouveau roi parmi les étrangers, afin qu’il ignorât la loi du sénat que le peuple ignorait lui-même. Le roi, pendant le court espace de son règne, disposait à son gré, et des peuples, et des richesses du royaume. Mais au bout de l’an, lorsqu’il s’y attendait le moins, on le dépouillait de tout ; on lui bandait les yeux, on l’embarquait et on le faisait entrer en canot dans l’unique port par où l’on pouvait aborder dans l’Eonie. Il était aussitôt saisi ; et étant reconnu à l’habit pour un Cosmien, et se trouvant d’ailleurs pauvre et dénué de toutes choses, on le reléguait dans la Serpentine, pour y passer misérablement le reste de ses jours.

Il arriva une année qu’on choisit pour roi un étranger, nommé Eumène. C’était un homme tort sage et fort réglé dans ses mœurs, d’ailleurs homme d’esprit, et doué surtout d’une prudence consommée. Dès qu’il fut sur le trône, il commença à réfléchir sur la manière dont il y était monté. Il était surtout étonné de n’entendre point parler de son prédécesseur, de ne voir personne de sa famille, et de ne savoir ni comment il était mort, ni même s’il était mort, et ce qu’il était devenu. Il faisait souvent des questions sur tout cela ; mais, au lieu de lui répondre, on ne l’entretenait que de sa grandeur et de sa puissance. Ces flatteries ne le satisfaisaient pas, et ne faisaient que le confirmer dans l’idée où il était, qu’il y avait là-dessous quelque mystère. Ne pouvant venir à bout d’éclaircir ses soupçons, il s’appliqua du moins à bien gouverner son royaume, à y faire régner la justice, fleurir les arts et le commerce, à soulager les peuples, à les rendre bons et heureux : il sut même payer de sa personne dans une guerre qu’il eut à soutenir. Il se mit à la tête de ses troupes, remporta une glorieuse victoire, et fit une paix avantageuse aux vainqueurs et aux vaincus. Son nom devint célèbre, cher à ses peuples, et glorieux chez l’étranger. Mais tout cet éclat ne l’éblouissait pas : il eut préféré un mot d’éclaircissement sur ce qui l’inquiétait, à toutes les louanges qu’on lui prodiguait. Quand un roi cherche sincèrement la vérité, il n’est pas possible qu’il ne la trouve. Un sénateur charmé des vertus d’Eumène, s’aperçut de son embarras ; et, ayant eu avec lui un entretien particulier, il lui découvrit, sous le secret, la loi mystérieuse de l’état. Eumène l’embrassa, le remercia, et lui recommanda de son côté de ne dire à personne qu’il lui eut fait cette confidence.

Le roi, charmé de cette découverte, songea à en profiler pour éviter la Serpentine. L’occasion ne tarda pas à s’en présenter. Un coup de vent fit échouer sur les côtes de Cosmie une barque d’Eoniens. La nouvelle en étant venue à la cour, on ne manqua pas de dire au roi que ces Eoniens étaient des ennemis de l’état, et qu’il fallait les traiter comme tels. Mais le roi répondit que des malheureux ne pouvaient être regardés comme ennemis de l’état, et qu’ils ne méritaient que de la pitié et des secours. Il ordonna qu’on les fit venir à la cour, où il les traita honorablement. Par bonheur pour lui, plusieurs de ces Eoniens étaient des principaux du royaume d’Eonie. Il eut avec eux des conférences particulières, où leur ayant déclaré que son dessein était d’aller s’établir parmi eux, il convint avec eux des mesures qu’il y avait à prendre pour faire passer secrètement eu Eonie les trésors dont il pouvait disposer. Tout étant réglé, il congédia les Eoniens, leur fit de magnifiques présents, et envoya au roi d’Eonie une couronne d’or, enrichie de diamants, et une autre presque pareille à la reine mère. Après leur départ, le roi, sans oublier le soin de son royaume, songea à amasser le plus de trésors qu’il pourrait, et toutes les semaines il en envoyait une barque chargée en Eonie.

Cependant, la fin de son règne arriva, et le sénat vint la lui annoncer. Il n’en fut point étonné, parce qu’il s’y attendait, et qu’il avait pris ses mesures. Il se laissa dépouiller sans murmurer ; il se laissa bander les yeux, embarquer et conduire. Les seigneurs Eoniens, qu’il avait si bien traités, l’attendaient au port. Ils le conduisirent à la cour, où on lui remit tous ses trésors, et où il jouit toujours depuis de la faveur du roi, de l’amitié des grands et de la considération du peuple.

Si vous aviez été à la place d’Eumène, et que vous eussiez su ce qu’il savait, n’en auriez-vous pas fait autant que lui ? Eh ! Que ne le faites-vous donc ! Ne voyez-vous pas que la Cosmie n’est autre chose que ce monde ! Que l’Eonie est l’éternité ; la Serpentine, l’enfer, et le Fortunat, le paradis ? En un sens, vous êtes roi en ce monde, du moins vous y êtes maître de votre cœur et de vos actions. Réfléchissez donc sur la manière dont vous avez été mis dans ce monde, sur la fin pour laquelle vous y avez été mis, sur le sort de ceux qui vous ont précédé, et qui ne paraissent plus. Qu’est-ce que tout ce mystère ? Vous ne l’ignorez pas. Cherchez à l’approfondir encore davantage, et aimez à vous en faire instruire. Craignez une éternité malheureuse ; désirez une éternité bienheureuse. Faites-vous des amis dans le Ciel : envoyez-y tous vos trésors, et tout ce que vous pourrez de vertus et de bonnes œuvres : travaillez à mériter les bonnes grâces du Roi et de la Reine sa mère et quand la mort viendra vous dépouille de tout, vous la recevrez avec reconnaissance, parce qu’elle vous mettra en possession d’un royaume qui ne finira jamais.

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Les précautions

On demanda un jour à un philosophe quel était l’art le plus grand et le plus estimable de tous. C’est répondit-il, l’art de régner, de gouverner les peuples, les provinces, les villes et les familles ; l’art de conserver la santé du corps et de régler les passions de l’âme : on pourrait ajouter l’art de faire son salut, l’art d’éviter le péché et l’enfer, l’art d’acquérir les vertus et de conquérir le Ciel.

On est encore assez attentif à prendre ses précautions dans les affaires du monde ; il n y a que dans l’affaire du salut qu’on ne prend aucune précaution.

Quand un voyageur rencontre en son chemin un endroit dangereux : il marche avec circonspection, et il observe tous ses pas. Si vous étiez obligé de traverser un champ de gazon et de fleurs que vous sauriez être plein de fosses cachées et d’abîmes couverts, où il est aisé de tomber, et d’où il est impossible de se retirer, quand on y est une fois tombé, je vous le demande, marcheriez-vous dans ce champ sans crainte, sans attention, sans regarder où vous mettriez les pieds ? Mais si, en y marchant avec d’autres, vous en aviez déjà vu plusieurs tomber à vos côtés, et disparaître pour toujours, ne seriez-vous pas saisi d’effroi, et ne redoubleriez-vous pas votre attention ? Mais si quelqu’un de ceux qui marchent avec vous, quoique instruit comme vous, aimait mieux mépriser le danger, que de prendre la peine de l’éviter, si vous le voyiez marcher hardiment de tous côtés, danser, sauter, rire, folâtrer, ne jureriez-vous pas qu’il a l’esprit dérangé ? Voudriez-vous prendre sa conduite pour le modèle de la vôtre ? Hélas ! votre voisin a disparu de dessus la terre, et est entré dans son éternité ; votre frère est caché sous, sa tombe, il a subi son jugement et ne reparaîtra plus, et vous ne tremblez pas, et vous, ne vous précautionnez pas ? Voyez les Justes comme ils tremblent et s’observent. Mais, dites-vous, combien d’autres marchent sans rien craindre ? C’est donc ceux-là que vous prenez pour modèles.

Quand on sait qu’une route est infestée de voleurs et d’assassins, on n’y passe pas ; ou si la nécessité nous force d’y passer, on ne va point sans être bien armé et bien accompagné, et, à chaque pas, au moindre bruit, on se tient sur ses gardes : vous, au contraire, vous vous jetez dans les occasions les plus dangereuses, sans nécessité, sans crainte, sans armes et sans défense : quelle merveille que vous y périssiez !

Quand il court une maladie épidémique, on se munit de remèdes et d’antidotes. Quand on entend dire que la peste est dans un pays voisin, on garde les frontières pour ne rien laisser entrer de contagieux, et vous, au milieu d’un air corrompu, vous ne prenez aucune précaution, vous n’employez aucune pénitence, ni jeûne, ni mortification, ni prière, ni oraison ; quoique environné d’un air contagieux, vous ne mettez aucun garde à la porte de vos sens ; vous y laissez entrer toutes sortes d’objets ; vous recevez dans votre maison, livres, chansons, portraits, et tout ce qui renferme le poison le plus subtil ; comment après cela ne pas périr !

Quand on craint ou la disette, ou la famine, on se précautionne, on fait ses provisions et, si cela ne suffit pas, on quitte son pays, pour chercher ailleurs sa subsistance et ne pas mourir de faim. Faites donc d’abondantes provisions dans la prière et dans les Sacrements ; et s’il est nécessaire, séparez-vous de ce monde, pour vous procurer la nourriture du pain céleste, dont le monde ne fait plus, ou n’ose plus faire usage.

Quand le feu est dans un quartier de la ville, tous les voisins tremblent, et prennent leurs précautions. Le feu de l’enfer dévore actuellement plusieurs de vos semblables, il s’avance vers vous ; il est sur le point de vous atteindre, et vous ne tremblez pas ! Et vous ne prenez aucune mesure !

Quand une bête féroce et inconnue ravage le pays et dévore les hommes, chacun tremble pour soi et se tient sur ses gardes. Le démon, comme un lion furieux, rode de toutes parts, cherchant qui dévorer ; tous les jours il en surprend quelqu’un et l’entraîne dans l’enfer. Peut-être que vous êtes déjà en son pouvoir, et vous vous laissez entraîner sans cris et sans résistance !

Quand on traverse un torrent sur une planche, ou un bourbier sur des. Pierres, on est attentif à regarder où l’on met le pied : marchez donc avec crainte dans la voie étroite des Commandements de Dieu ; et, pour ce qui regarde la foi, appuyez-vous sur la pierre solide et inébranlable de l’Église.

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Le poète désabusé

Un Poète alla un jour à la Chartreuse, voir un Chartreux son parent. Après avoir parlé de plusieurs choses, il lui dit :

« Je viens de finir un Poème, qui, je crois, me fera quelque honneur dans le monde. J’y ai apporté tous mes soins, et je vais prendre encore deux ans pour achever de le polir, et le mettre en état de paraître au jour. Il vaut mieux, continua-t-il, différer un peu pour s’assurer du suffrage du public.
– Je crois, dit le Chartreux, que vous différeriez encore deux autres années, si on vous assurait que votre Poème, aussitôt qu’il paraîtrait, serait lu et admiré de tout Paris, de toute la cour et de toute la France.
– Assurément, dit le Poète, et je croirais ces quatre années bien employées.
– Mais, continua le Chartreux, si on vous assurait qu’en différant quatre autres années, votre Poème serait recherché de toute l’Europe, traduit en toutes les langues, et admiré partout, ne consentiriez-vous pas à attendre à le donner jusqu’à ce temps-là ?
– Très-volontiers, répondit le Poète ; une si grande gloire mériterait bien d’être achetée au prix de huit années de travail.
– Mais, continua encore le père, si, en différant huit autres années, vous étiez sûr que l’estime qu’aurait l’Europe pour votre ouvrage se maintiendrait, s’augmenterait même dans la postérité et irait croissant jusqu’à la fin du monde, consentiriez-vous encore à attendre ces huit ans ?
– Sans difficulté, répliqua le poète.
– Cependant, dit le père, cela fait seize ans : et, à l’âge où vous êtes, espérez-vous de vivre assez au-delà de seize ans, pour jouir de cette gloire ?
– Non, répartit le poète, mais qu’importe ? La gloire qui ne dure que la vie de l’homme n’est rien : c’est celle qu’on laisse après soi qui mérite d’être ambitionnée.
– Vous consentiriez donc, dit le Chartreux, à travailler toute votre vie pour une grande gloire qui ne vous viendrait qu’après votre mort ?
– Sans doute, répliqua le Poète, et c’est le sentiment de toute âme bien née, et de tout homme qui pense.
– Et, si cela est, mon cher cousin, répliqua le père, qui vous empêche d’acquérir cette grande gloire et une plus grande gloire encore qui vous viendra après la mort, une gloire que vous ne laisserez pas après vous, mais qui vous suivra, et dont vous jouirez éternellement après votre mort ? Vous n’avez pour cela qu’à employer le reste de vos jours, non à corriger votre Poème, mais à corriger vos mœurs et à servir Dieu avec ferveur. Et ce que personne ne peut vous promettre pour votre Poème, quelque corrigé qu’il soit, la foi et la religion vous le promettent pour la correction de vos mœurs et votre fidélité à servir Dieu.
– Oh ! s’écria le Poète, je m’imaginais bien que c’était là que vous me meniez, mais ce n’est pas là de quoi il s’agit. Vous autres, Chartreux, vous n’avez que des idées sombres et funestes. Nous sommes dans cette vie, et nous ne devons parler que de la gloire de cette vie, car pour la gloire de l’autre vie, nous ne la voyons point. »

« Mais, reprit le Chartreux, verrez-vous la gloire de cette vie, lorsque vous n’y serez plus ? Et, puisque vous devez quitter cette vie et entrer dans l’autre y n’est-il pas plus sage d’acquérir une gloire qui vous suivra, et dont vous jouirez, qu’une gloire qui vous survivra et dont vous ne jouirez point ? Mais qu’est-ce que cette gloire que peut vous procurer votre Poème ? Qu’est-ce que toute la gloire du monde, en comparaison de celle que peut vous procurer une sainte vie ? La première est très-incertaine, et personne n’oserait vous la garantir : au lieu que la seconde vous est assurée par la parole de Dieu, par la religion, par la foi. La première sera toujours très-petite et très-bornée. Quand bien même votre nom deviendrait célèbre dans toute la France, dans toute l’Europe, dans toute la postérité, combien d’individus, parmi tous ces peuples qui ne le connaîtront pas ! Au lieu que la seconde sera universelle : en sorte qu’au dernier jour, non-seulement tous ceux qui habitent maintenant la France, l’Europe, l’Asie, l’Afrique et l’Amérique ; non-seulement ceux qui vivront après eux jusqu’à la fin du monde, mais encore tous ceux qui y ont vécu depuis le commencement du monde, tous, sans en excepter un seul, vous connaîtront vous estimeront, vous loueront, vous admireront, vous respecteront : enfin la gloire de votre Poème sera toujours de courte durée et périssable, et ne peut aller tout au plus, que jusqu’à la fin du monde. Après quoi il ne s’agira plus de poésie, ni de tout ce qui nous occupe ici-bas, et toute gloire mondaine disparaîtra : il ne restera plus que la vraie gloire, que la solide gloire qui vient de Dieu, dont le jugement, fondé sur la vérité et l’équité, entraînera le suffrage de toutes les intelligences créées, et cette gloire sera éternelle. Le désir et l’espérance de cette gloire, sont-ce donc des idées si sombres et si funestes ? Y en a-t-il de plus consolantes, de plus brillantes, de plus ravissantes ? Qu’en dites-vous ?
– Je dis, mon cousin, que voilà un très beau sermon, mais un peu long. »

« Eh bien ; dit le Chartreux, laissons tout cela, et revenons à votre Poème : vous comptez donc le donner au public dans deux ans ?
– Oui, si Dieu me conserve.
– Quand une fois vous y aurez mis la dernière main, et qu’il paraîtra, comptez-vous qu’il ne se trouvera ni critiques, ni censures ?
– Oh ! S’il s’en trouvera ! Et combien ? Un bon ouvrage n’est jamais sans critique, souvent même il y a de la cabale et des jaloux ; mais je ne les crains point, et si l’on m’attaque, je me défendrai.
– Mais, dit le Chartreux, si en prenant quatre ans pour le retoucher vous étiez sûr de le mettre au-dessus de toute critique, en sorte que ceux qui vous portent le plus d’envie n’osassent souffler, et fussent contraints eux-mêmes de vous louer, n’attendriez-vous pas ces quatre ans à le donner au public ?
– Où est-ce, dit le Poète, que vous prétendez encore me mener, avec vos supputations ?
– À la vraie gloire, reprit le père ; à cette gloire que personne ne vous disputera, que l’univers entier vous accordera, et qui, au dernier jour et pendant l’éternité, forcera tous vos ennemis à vous louer, à confesser que vous avez bien fait, et à se désespérer de n’avoir pas fait comme vous.
– J’avoue bien, dit le Poète, que ce serait le meilleur ; que la gloire que nous recherchons dans ce monde, et après laquelle nous nous épuisons, n’est au fond qu’une chimère, qu’un fantôme qui nous séduit. Mais que voulez-vous ? On est homme ; on vit avec les hommes ; on est fou avec les fous.
– Et qui vous empêche, répliqua le père, d’être sage avec les sages ? Combien y en a-t-il pour qui la gloire de ce monde n’est rien, et qui ne sont occupés que du soin de mériter la gloire éternelle ? Vous vivez avec les hommes ; mais en moins de rien, vous et tous les hommes qui vivent avec vous, serez dans l’autre monde avec tous ceux qui nous ont précédés, et avec tous ceux qui nous suivront ; et enfin, au dernier jour, nous paraîtrons tous devant le tribunal de Jésus-Christ. Que n’imitez-vous ceux qui pleins de ces pensées, ne travaillent que pour acquérir la vraie gloire de l’autre monde, qui sera solide, universelle, éternelle. »

« Mon cousin, dit le Poète, si je n’avais que vingt ans je me ferais Chartreux.
– Il ne s’agit pas, dit le père, de vous faire Chartreux : Il s’agit de vous faire bon Chrétien, fervent Chrétien. Et que faut-il faire pour cela, dit le Poète ? II faut, dit le père, mettre ordre à votre conscience, faire une bonne confession, vous adonner à la prière, aux bonnes œuvres, à la fréquentation des Sacrements, oublier le monde, et ne songer qu’à vous disposer à paraître avec honneur et avec gloire au jugement dernier.
– Et mon Poème, qu’en ferons-nous ?
– Il faut le jeter au feu et n’y plus penser.
– Je vous assure, dit le Poète, que si je l’avais ici, je le ferais brûler tout-à-l’heure devant vous : mais je m’en vais à la maison, et ce sera, en arrivant, la première chose que je ferai.
– Je ne m’y fie pas, reprit le Chartreux : envoyez-le-moi plutôt, et revenez me voir demain, nous le ferons brûler ensemble.
– Dans le moment, dit le Poète, vous allez le recevoir : il me semble qu’on m’a ôté une montagne de dessus les épaules, depuis que j’ai pris la résolution de me donner tout à Dieu, et de ne plus penser qu’à mon salut. Adieu, jusqu’à demain. »

Le Poète tint parole : dès le soir même il envoya le Poème, revint le lendemain le faire brûler et se confirmer dans ses bonnes résolutions, et ne s’occupa plus depuis que des exercices de piété. Sa pénitence fut austère, mais elle ne fut pas longue : il mourut six mois après, plein d’espérance et de consolation, et remerciant Dieu de l’avoir désabusé assez à temps pour lui demander pardon de son erreur. Il fut enterré aux Chartreux, comme il l’avait souhaité.

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Le marquis incrédule

Tandis que le père Jérôme, expliquait au roi et à toute la cour, les vérités de la religion chrétienne, et en particulier celles du Jugement dernier, un seigneur de la cour ; dont le titre revenait à celui du marquis, qui était parent du roi, bel esprit, et fort débauché, ne cessait, dans les conversations, de combattre ce que disait le père, et de proposer, surtout contre le Jugement dernier, des objections subtiles et des questions embarrassantes, auxquelles ces nouveaux catéchumènes ne pouvaient répondre.

Le roi voulut que le marquis proposât ces difficultés au père Jérôme lui-même, en présence de toute la cour, et que le père y répondît. Dans cette auguste assemblée, le marquis ayant parlé longtemps, avec beaucoup de feu et de facilité, mais sans aucun ordre, le père reprit son discours, et le réduisit aux trois points principaux qu’il attaquait ; savoir, la résurrection des corps, la manifestation des consciences, et la confusion des pécheurs, et y répondit ainsi, en adressant la parole au marquis.

1) Sur la résurrection des corps. Tout ce que vous avez dit, seigneur, contre la résurrection des corps n’est d’aucune difficulté pour celui qui a une juste idée de la puissance de Dieu, et qui la croit infinie comme vous la croyez vous-même. Celui qui a donné la vie à tout ce qui respire, peut la rendre aussi quand il lui plaira, et pour lui l’un n’est pas plus difficile que l’autre. Quelque dispersées que soient les cendres des morts, elles ne sont pas hors de la main de Dieu : il saura bien les retrouver, les démêler, les réunir.

Ce que vous objectez sur l’identité des corps, pour prouver qu’il est impossible que chacun de nous ressuscite avec son même corps ; n’aura pas plus de difficulté pour celui qui joindra le sentiment de sa propre faiblesse et de son ignorance à l’idée de la toute-puissance de Dieu. Car c’est une chose digne de compassion ; que nous qui ne comprenons rien dans les choses du siècle présent que nous voyons, nous veuillons comprendre tout dans le siècle futur que nous ne voyons pas, et que nous ne connaissons que par la foi.

Vous dites, seigneur, que la même matière aura appartenu successivement à plusieurs corps morts, et vous demandez à qui, au temps de la résurrection, elle appartiendra ? Et savez-vous, seigneur, si la même matière n’a pas appartenu successivement à plusieurs corps vivants ? Et cela empêche-t-il que chaque homme vivant n’ait son propre corps, et ne subsiste que dans son même corps ? Vous dites vous-même que vous eûtes, il y a quatre ans, une maladie qui vous réduisit à rien, et que vous ne pesiez pas la moitié de ce que vous pesiez auparavant. Vous avez repris votre embonpoint, et vous pesez maintenant plus que vous ne pesiez avant votre maladie. Avez-vous pour cela changé de corps ? N’avez-vous plus le même corps ? En avez-vous un autre ?

Un enfant dont le corps n’avait qu’un pied de haut, et qui est mort dans cet état, d’abord après son baptême, devrait, dites-vous, ressusciter n’ayant qu’un pied de haut, pour ressusciter dans son propre corps. Mais vous, seigneur, qui avez maintenant plus de six pieds de haut, n’avez-vous pas été un enfant d’un pied et d’un demi-pied, et de moins encore ? Est-ce que pour cela vous avez changé de corps, et n’avez-vous pas votre propre corps, le même corps que vous aviez en venant au monde ? Eh ! Seigneur, ce sont-là des mystères du siècle présent, que nous ne concevons point : pourquoi voulons-nous concevoir les mystères du siècle à venir ? Croyons sur la parole et reposons-nous sur la sagesse et la puissance de l’Auteur de l’un et de l’autre siècle.

Vous demandez ensuite quel espace pourra contenir cette multitude immense de corps ressuscités ? Seigneur, celui qui a divisé les enfants d’Adam, et les a dispersés sur la face de la terre, pour y vivre et en tirer leur subsistance, saura bien les placer, quand il viendra les juger. Vous n’avez point été chargé du premier soin, et vous ne vous en êtes point inquiété : vous n’êtes point chargé du second, ne vous en inquiétez pas non plus.

Vous demandez enfin si les physionomies seront les mêmes dans l’autre monde que dans celui-ci. Seigneur, toutes ces questions sont inutiles. Celui qui a su mettre dans ce monde l’ordre et la variété que nous y admirons, saura bien faire dans l’autre tout ce qui conviendra à sa gloire, au bonheur de ses amis et au supplice de ses ennemis. Les trésors de sa sagesse ne sont pas épuisés. Reposons-nous de tout sur lui, et ne nous occupons que du soin de vivre et de mourir dans son amour.

2) Sur la manifestation des consciences. Je passe, seigneur au second article que vous avez attaqué, et qui est la manifestation des consciences ; et je conviens avec vous que, pour que cette manifestation soit entière, il faut que chaque homme connaisse clairement et en détail ce qui regarde tous les autres hommes et chacun d’eux. 1l faut qu’il connaisse leurs situations, leurs rapports, leurs talents naturels, leurs grâces surnaturelles, et ensuite leurs actions, leurs pensées, leurs désirs, leurs intentions, leurs paroles, leurs écrits, et les suites que tout cela aura eues. Il faudra encore qu’il connaisse les voies de Dieu sur les hommes en général, et les attentions de la Providence sur chacun en particulier. Cela, et bien d’autres choses, sont un détail immense ; je l’avoue : mais enfin, seigneur, cela ne fait pas un objet infini, et ne demande pas, pour être connu, une lumière infinie : or Dieu peut communiquer à toute intelligence créée le degré de lumière qu’il lui plaira, dès que ce degré n’est pas infini. Vous revenez souvent à dire que cela est incompréhensible. J’en conviens, seigneur, mais en cela encore, comme dans le reste, nous pouvons nous aider de ce qui se passe ici-bas. Si quelqu’un eut été élevé dans un cachot, et n’eut jamais vu qu’à l’aide d’une petite bougie les objets contenus dans sa prison, il ne se persuaderait pas qu’il y a dans le monde une lumière qui éclaire en même temps plus de cent mille lieues de pays : et, quand on lui assurerait que cela est ainsi, en sorte que tous ceux qui habitent ce terrain immense voient distinctement et sans peine tous les objets ; tout ce qu’il pourrait faire serait de le croire sans, le comprendre. Cela est pourtant, et nous le voyons. Or, la différence qu’il y a entre la lumière d’une bougie et celle du Soleil, est moins grande que la différence qui se trouve entre la lumière que Dieu communique aux hommes maintenant, et celle qu’il leur communiquera au dernier jour. Vous ne devez donc pas avoir de difficulté à croire que, dans ce dernier jour, tout sera manifesté et paraîtra. Et vous ne devez pas vous flatter que, dans ce grand jour, aucune de vos actions ou de vos pensées puisse échapper à la connaissance d’un seul homme. Ce n’est pas la vérité de ce dogme qui est incroyable : ce sont les suites de cette vérité qui sont terribles : mais, après tout, nous pouvons encore les tourner en notre faveur.

Je réponds maintenant a la question que vous m’avez faite : si au dernier jour, si dans le ciel, si dans l’enfer on se reconnaîtra. Quand au dernier jour, il est bien clair qu’on se reconnaîtra. Car il est impossible que la manifestation soit aussi claire et aussi entière que nous l’avons dit, sans qu’on se reconnaisse, sans qu’on connaisse très-distinctement, non-seulement ceux avec qui on aura vécu, mais encore tous ceux qui nous auront précédés et qui nous auront suivis. Or, cette lumière que Dieu aura communiquée aux hommes pour ce jour-là, cette lumière si nécessaire à la justification de la Providence, à la gloire des Saints et à la confusion des pécheurs, pourquoi leur serait-elle ôtée ? Elle ne le sera point, elle subsistera éternellement. Ainsi on se connaîtra dans l’enfer pour son malheur, on se connaîtra dans le ciel pour son bonheur, et l’un et l’autre pour la gloire de Dieu dans tous les siècles.

3) Sur la confusion des pécheurs. Il ne me reste, seigneur, qu’un mot à dire sur ce que vous prétendez que le nombre des pécheurs se trouvant au dernier jour beaucoup plus grand que celui des Justes, les premiers ne devront ressentir aucune honte de leurs crimes. Vous ajoutez que dans ce monde les libertins se glorifient souvent de leurs débauches, et même en présence des Justes. Sans examiner ici la honte que dès ce moment les pécheurs peuvent ressentir de leurs péchés, sur quoi il y aurait bien des choses à dire, je réponds en trois mots, que ce qui rend quelquefois dans ce monde les pécheurs hardis et insolents, c’est leur aveuglément, l’absence du Juge, et l’éloignement du châtiment ; mais quand ils verront la gravité du péché, le Juge présent, et l’enfer prêt à les engloutir ; alors, seigneur, la confusion sera grande. Et comme la crainte de tous les autres ne diminuera point le sentiment de crainte que chacun aura pour soi, de même la confusion générale où seront tous les pécheurs n’empêchera point la confusion particulière que chacun ressentira.

Avant de finir, je réponds encore à une question que vous faites à ce sujet. Vous demandez si les péchés des Saints paraîtront. Oui pour leur gloire, et non pour leur confusion. Oui, seigneur, ils paraîtront effacés par le Sang de Jésus-Christ et lavés dans les larmes de la pénitence. Des péchés ainsi réparés ne seront point une tache, mais un ornement qui rehaussera l’éclat des Saints, qui fera la gloire de Jésus-Christ, et augmentera la confusion des pécheurs, parce qu’ayant eu les mêmes moyens pour effacer leurs péchés, ils n’auront pas voulu s’en servir, Et comme la connaissance que nous avons de l’adultère de David, du renoncement de saint Pierre, des débauches de saint Augustin, ne diminue en rien l’estime et le respect que nous avons pour ces grands Saints, de même la vue des péchés des Élus ne nuira ni à leur gloire, ni à leur félicité.

Après que le père Jérôme eut cessé de parler, le roi et toute la cour vinrent le remercier de la consolante instruction qu’il leur avait donnée. Pour le marquis, il se retira le dépit dans le cœur ; et, soit préjugé, soit vanité, il persista dans son incrédulité, et fut le seul de toute la cour qui ne reçut pas le baptême. Terrible Jugement de Dieu, funeste effet de la corruption du cœur, et d’une curiosité téméraire, qui veut sonder des mystères qu’il ne faut que croire et adorer.

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Du fil de la vie

Notre éternité dépend de notre mort ; notre mort dépend de notre vie, et notre vie ne tient qu’à un fil. Mais ce fil est bien faible, aisé à rompre, à couper, à brûler. Ce fil manque dans le temps qu’on s’y attend le moins, quelquefois dans le temps qu’on le croit le plus fort, et quelquefois par les moyens même que l’on prend pour les fortifier, comme vous l’allez voir dans la fin tragique de don Carlos, roi de Navarre. Vous savez peut-être cette histoire : mais quoiqu’on la sache, on la lit toujours avec frayeur et étonnement.

Ce roi fut l’homme le plus livré qu’il y ait peut-être jamais eu au vice honteux de la chair, se trouvant épuisé de débauches, et hors d’état de les continuer, il consulta ses médecins, qui lui ordonnèrent de se faire envelopper le corps d’un linceul imbibé d’eau-de-vie, et de rester ainsi vingt-quatre heures dans ce linceul bien serré et bien cousu. Le roi chargea de cette opération la plus jeune et la plus chérie de ses maîtresse, et en même temps la plus étourdie, car ayant achevé de coudre le linceul sur le corps du roi, elle voulut prendre ses ciseaux pour couper son fil, mais ne les trouvant pas sous sa main, elle eut l’imprudence d’approcher la bougie qui l’éclairait, et de brûler le fil à la lumière de cette bougie. Ce fil, qui se trouva imbibé d’eau-de-vie, prit feu, et le feu se communiqua au linceul, qui dans l’instant fut tout enflammé. Quels cris dans tout le palais ! Quel mouvement ! Quelle agitation ! Que ne fit-on point pour éteindre le feu et sauver le roi ! Mais tout fut inutile : le roi fut brûlé vif, avant qu’on eût pu lui donner aucun secours. Quelle mort ! Quelle vie ! Quelle éternité !

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Le pénitent du pape

Un homme de grande condition, mais grand pécheur, résolut enfin de se convertir. Il vint pour cela à Rome, et voulut avoir la consolation de se confesser au pape même. Le pape l’entendit, et fut édifié de l’exactitude de sa confession, de la vivacité de ses regrets, et de la générosité de ses résolutions. Mais quand il fut question de lui imposer la pénitence, le pénitent n’en pouvait accepter aucune, aucune ne se trouvait de son goût.

Jeûner ! Il n’en avait pas la force, lire, prier ! Il n’en avait pas le temps ; employer les instruments de pénitence ! Il ne les avait pas et n’en connaissait pas l’usage : faire une retraite, entreprendre un pèlerinage ! Il avait des affaires ; veiller, coucher sur la dure ! Sa santé ne le lui permettait pas : et puis, autre raison générale qu’il ne disait pas, un homme de sa condition ! Que faire donc à un homme de sa condition ? Le pape lui donna un anneau d’or, où étaient écrits ces deux mots : Memento mori (Souvenez-vous que vous devez mourir). Il lui imposa pour pénitence de porter cet anneau au doigt, et d’y lire les deux mots qui y étaient inscrits, au moins une fois chaque jour.

Le gentilhomme se retira fort content, se félicitant d’une si légère pénitence. Mais celle-ci amena toutes les autres. La pensée de la mort entra si fortement et si heureusement dans son esprit, qu’elle lui découvrit l’essentiel de sa condition d’homme mortel, et qu’il se dit à lui-même : Eh ! Puisque je dois mourir, qu’ai-je autre chose à faire dans se monde que de me préparer à bien mourir ? À quoi bon tant ménager une santé que la mort doit détruire ? Pourquoi épargner un corps et une chair qui doivent pourrir dans la terre ? Depuis ces réflexions faites il n’y eut genre de pénitences qui ne lui partit léger. Il les embrassa toutes, et y persévéra jusqu’à sa mort, qui fut précieuse devant Dieu, édifiante devant les hommes, et pleine de consolation pour lui. Ah ! Si nous réfléchissions bien sur ce mot : Je dois mourir ! Si nous tirions bien les justes conséquences qui suivent de ce mot : Puisque je dois mourir ! Si nous faisions une sérieuse attention à l’avertissement que nous donne ce mot : Ne dois-je donc pas mourir.

Au reste, que ces terribles mots ne vous effraient pas. Prenez seulement vos mesures, et la chose même ne vous effraiera pas.

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L’oracle de Delphes

Quand les anciens philosophes voulaient accréditer quelque maxime importante, ils la mettaient sur le compte d’un oracle, quoique le démon, qui présidait à ces oracles, fût bien éloigné de débiter de pareilles maximes.

On dit donc que Zénon, voulant mener une vie vertueuse, alla consulter l’oracle de Delphes, pour savoir de quel moyen il devait se servir pour vivre constamment dans la pratique de la vertu, et que l’oracle lui répondit : Consulte les morts.

En effet ; pour un Chrétien surtout, il n’y a point de moyen plus efficace et plus aisé de réformer sa vie et de persévérer dans le bien, que la pensée de la mort, et de l’éternité qui la suit. Si nous voulions, sur la conduite que nous devons tenir, consulter nos ancêtres, nos parents et nos amis défunts, ceux que nous avons vu mourir ; et que nous avons même conduits au tombeau, que ne nous diront-ils point ? Que notre vie serait sainte, que notre mort serait douce, si nous voulions écouter et suivre les leçons que nous donneraient les morts.

Plus la pensée de la mort est utile pour bien régler sa vie, et plus l’homme naturellement ennemi de la règle, se plaît à vivre dans l’oubli de la mort. Mais, comme en oubliant la mort, on sait que la mort ne nous oublie pas, les plus sages, tant les peuples que les particuliers, tant les Païens que les Chrétiens, ont toujours été soigneux de se rappeler par diverses industries, une pensée si salutaire.

Anciennement, dans la Chine, la veille du couronnement de l’empereur, tous les sculpteurs de la ville de Pékin lui présentaient chacun un morceau de marbre, afin qu’il choisît celui duquel il voulait qu’on fit son tombeau, parce qu’on devait commencer à y travailler dès le jour même de son couronnement. Le sculpteur qui avait présenté le marbre que l’empereur choisissait, était aussi celui qui était chargé de faire l’ouvrage, et c’était la ville qui le payait d’avance. Cette présentation des marbres se faisait en cérémonie et avec grande pompe, et était pour le peuple, et surtout pour l’empereur, une importante leçon. Prenez-la pour vous-même, et songez qu’autour de vous toute la nature travaille sans cesse à vous creuser un tombeau.

Dans la cérémonie du couronnement des rois Abissins, on leur présentait un vase plein de terre et une tête de mort, pour les avertir de ce qu’ils devaient être un jour, sans que la couronne pût les préserver du sort commun à tous les hommes. Encore aujourd’hui, à l’installation du Pontife romain, un clerc porte un peu d’étoupe au bout d’une canne de roseau, et approchant l’étoupe de la lumière d’un cierge, il la fait brûler sous les yeux du Pontife, en lui disant : Saint Père, ainsi passe la gloire du monde.

Philippe, roi de Macédoine, père d’Alexandre-le-grand, avait donné l’ordre à un de ses pages de lui dire trois fois tous les matins : Sire, souvenez-vous que vous êtes homme. Ce seul mot dit tout.

L’empereur Maximilien Ier avait fait faire sa bière quatre ans avant de mourir. Il l’avait toujours dans sa chambre, et, quand il voyageait, il la faisait toujours porter avec lui. Il trouvait en elle un bon conseil, et ayant suivi ses avis pendant sa vie, il vit sans peine le moment arriver auquel bientôt il devait y être renfermé.

Les chartreux se saluent, en disant : Souvenez-vous de la mort, parce qu’il n’y a rien de plus efficace que ce souvenir, pour nous faire persévérer dans les voies pénibles de la vertu, en nous mettant sous les yeux que notre pénitence finira bientôt, qu’elle sera suivie d’une félicité éternelle, et qu’elle nous délivrera d’un malheur éternel.

Saint Bernard avait coutume de se dire souvent pendant le jour : Si tu devais mourir aujourd’hui, ferais-tu cela ? Et quand il commençait quelque bonne action, ou quelque œuvre d’obligation, il se demandait : Si tu devais mourir après cette action, comment la ferais-tu ? Et ainsi, par le souvenir de la mort, il se maintenait dans une continuelle ferveur.

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Empédocle sur le mont Etna

Le mont Etna, appelé aujourd’hui le mont Gibel, est une montagne de Sicile, qui vomit continuellement des tourbillons de feux et de flammes. C’est une vraie image de l’enfer, et c’en est une en même temps du feu impur qui conduit à l’enfer. Je compare donc cette montagne ardente à tant d’assemblées mondaines, tant de bals scandaleux, tant de théâtres licencieux, qui, comme autant d’Etna, sont toujours environnés de flammes, et portent l’incendie dans tous les cœurs. Combien, outre cela, d’Etna particuliers, d’Etna ambulants, d’Etna cachés, dont les ardeurs ne sont pas moins dangereuses ! On ne saurait trop craindre tous ces feux, ni trop s’en éloigner. C’est vouloir y périr que de s’en approcher. Qui craint le péché, doit fuir l’occasion.

Empédocle, célèbre philosophe de l’antiquité, plus fameux par sa mort que par sa vie et ses écrits ; fut curieux de voir de près les feux du mont Etna. Il voulut par lui-même savoir ce que c’était que ces feux, comment ils sortaient, et quelles traces ils laissaient après eux. Il voulait voir le haut de la montagne, connaître la nature du terrain, examiner la construction du lieu, et s’assurer si tout ce qu’on en disait était bien véritable. Enfin, if voulait pouvoir en parler savamment, non sur le rapport des autres, mais sur ses propres observations.

Plus d’une fois ses disciples tâchèrent de le détourner d’une entreprise si dangereuse et si téméraire. On lui représenta que tous ceux qui l’avaient tentée y avaient péri ; qu’on devait se contenter de savoir de cette montagne ce qu’on pouvait en découvrir de loin sans risque ; que du reste il fallait en raisonner par conjecture et non par expérience. On lui représenta que le sommet devait être calciné, et qu’en croyant mettre le pied sur un terrain solide, il y avait danger de le mettre sur un abîme de cendre, et d’y être englouti.

On lui représenta enfin que le feu ne sortant pas toujours du même endroit de la montagne, l’éruption pouvait se faire tout-à-coup sous les pieds même de l’observateur, le brûler tout vif, et le réduire en cendre, avant qu’il fût descendu au fond du gouffre.

Empédocle répondait à tout cela qu’on s’alarmait trop aisément, que la peur exagérait le danger, qui n’était pas, à beaucoup près, aussi grand qu’on le disait ; qu’un philosophe ne devait pas se laisser intimider comme le vulgaire ; que si ceux qui avaient monté avant lui y avaient péri, c’était qu’ils n’y étaient pas allés en philosophes, et avec les précautions nécessaires : que pour lui, il avait pris de bonnes mesures, et ne courait aucun risque ; qu’il verrait, qu’il examinerait tout, qu’il reviendrait sain et sauf, et leur en apporterait des nouvelles.

Le philosophe ne disait point quelles étaient ces bonnes mesures qu’il avait prises, elles eussent paru trop ridicules. Elles se réduisaient à deux, et consistaient la première, à porter son bâton avec lui, pour sonder le terrain avant de mettre le pied ; la seconde, à monter pieds nus, pour sentir le terrain qui serait chaud, ou qui commencerait à le devenir, afin de pouvoir s’en retirer avant que l’éruption se fît.

Un beau matin donc Empédocle, sans rien dire à personne, prend son bâton et s’en va à la montagne, laisse ses sandales au bas, et grimpe nu-pieds jusqu’au sommet. Dans ce même temps, deux de ses disciples étant allés par hasard prendre le frais sur une montagne voisine, furent bien surpris de voir un homme se promener sur le mont Etna. Ils jugèrent bien que c’était leur maître, et ils frémirent du danger où il était. Mais que faire ? On ne pouvait plus l’en retirer ; ils se contentèrent donc de le suivre des yeux, et de considérer ce qu’il deviendrait.

Dès qu’Empédocle fut arrivé au haut de la montagne, il fut enchanté de la nouveauté du spectacle. Il vit là mille objets curieux et admirables aux yeux d’un amateur, mais qui, aux yeux de tout autre, n’eussent paru que hideux et méprisables. Il vit de vieilles roches calcinées, il vit des monticules de cendre, il vit des mares de soufre fondu et infect ; il vit des trous et des crevasses, il vit enfin par où actuellement la flamme s’élançait à une hauteur prodigieuse.

Empédocle se promenait autour de ce terrible volcan avec une intrépidité plus que philosophique. Son bâton lui fit éviter plus d’un abyme, et plus d’une fois la chaleur de ses pieds l’avertit de changer de place. Il eut même quelquefois la consolation de voir qu’il en avait changé à propos, le feu s’élançant avec fracas du lieu qu’il venait de quitter. Il s’applaudissait de son industrie, et se disposait à descendre. Il pensait combien il lui serait glorieux d’avoir pu, sans crainte et sans accident, parcourir cette fameuse montagne, que nul mortel avant lui n’avait pu franchir sans y perdre la vie ; et de pouvoir dire, en racontant les merveilles qu’elle contient j’y ai été, je l’ai vue. Tandis qu’il s’occupe de ces pensées, et qu’il jette encore un coup-d’œil sur les objets qui l’ont le plus frappé, et dont il se propose de faire sa description, il ne fut pas assez attentif à l’avertissement de ses pieds ou peut-être ses pieds ne l’avertirent pas, du moins assez à temps ; car il sortit de dessous lui un tourbillon de flammes, qui jeta au loin son bâton à demi brûlé. Pour lui, fut-il brûlé, fut-il englouti ? Peut-être fut-il l’un et l’autre. Tout ce qu’on en sait, c’est qu’il resta là, et ne parut plus.

Ses disciples, témoins de ce funeste accident, coururent aussitôt à l’endroit où ils avaient vu tomber le bâton, et ils reconnurent très-bien que c’était celui de leur maître. Ils firent ensuite le tour de la montagne, pour voir s’ils ne trouveraient point quelques-uns de ses membres épars ; mais ils ne trouvèrent que ses sandales, qu’ils placèrent avec le bâton dans le temple de la prudence, pour avertir ceux qui les verraient, que la vraie prudence consiste à éviter le danger, et que les précautions ne sont plus de saison, lorsque le danger est inévitable.

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La poutre dans l’eau

Deux paysans étaient venus de la campagne à la ville pour y vendre deux charretées de bois qu’ils avoient amenées. Leur vente faite, ils allèrent faire un tour sur le bord de la rivière. Là, ils virent une poutre dans l’eau, et un jeune homme qui d’une main poussait la poutre vers un endroit du rivage. De quel bois est donc cette poutre, disaient entre eux les deux paysans, pour être si légère qu’un enfant la conduise où il veut ? Le maître charpentier qui attendait que son garçon lui amenât cette poutre au bord de l’eau, entendant ce discours des deux paysans, s’approcha d’eux, et leur dit : Mes amis, si vous voulez savoir de quel bois est cette poutre, et comprendre combien elle est légère, faisons ensemble un marché. Quand mon garçon l’aura conduite au bord de l’eau, si tous deux ensemble vous la tirez hors de l’eau, et me la mettez ici à sec, je vous donnerai douze francs ; mais, si vous ne pouvez pas tous deux en venir à bout, vous y mettrez vos bœufs pour me la tirer, et vous me donnerez six francs, que nous irons manger ensemble à notre dîner. La proposition parut avantageuse. Si la poutre, dit l’un des paysans, est si mince et si légère, que ce garçon puisse seul la conduire ici, il y aura bien du malheur, si nous deux nous ne pouvons la tirer. La condition acceptée on mit l’argent de part et d’autre entre les mains de la cabaretière, qui était là à laver du linge, et qui admirait la simplicité de ces bons campagnards. La poutre étant arrivée à l’endroit marqué, les deux paysans, l’un d’un côté, l’autre de l’autre, se mettent en devoir de la tirer de l’eau ; mais tous leurs efforts furent inutiles ; et, après avoir travaillé long-temps, ils s’avouèrent vaincus. Il fallut appliquer les bœufs et payer le dîner.

Notre Seigneur, dans l’Évangile, appelle les péchés légers qu’on voit dans les autres, des pailles, des fétus ; et les péchés griefs qu’on a en soi et qu’on n’y voit pas, il les appelle des poutres. Une poutre qui nage sur l’eau ne paraît pas ce qu’elle est, ni par sa grosseur, ni par sa pesanteur. Quant à sa grosseur, la moitié de son volume est cachée sous l’eau ; et, quant à sa pesanteur, un enfant peut la remuer et la conduire ou il veut. Mais quand il s’agit de la tirer de l’eau, et lorsqu’elle en est tirée, c’est alors que l’on voit combien elle est grosse et que l’on sent combien elle est pesante.

Le siècle présent est une vaste mer, où nous nageons, et où nagent aussi avec nous les péchés dont nous sommes chargés. Ces péchés ne paraissent pas la moitié de ce qu’ils sont. Nous en cachons une partie à la vue des hommes, sous un extérieur trompeur, et nous nous en cachons beaucoup à nous-mêmes, en nous les dissimulant, en les excusant, en les oubliant. D’ailleurs ; ce que nous en apercevons nous paraît fort léger, parce que ces péchés nagent, pour ainsi dire, dans l’eau des fausses maximes du monde et dans le torrent des exemples pervers qui les autorisent. Mais, quand il faudra les tirer de cette eau pour les présenter au tribunal de Dieu, alors ils paraîtront ce qu’ils sont, d’une grosseur et d’une pesanteur énorme. Quand ces actions honteuses, ces fraudes secrètes, ces calomnies artificieuses, ces intentions perverses seront tirées de dessous l’eau ; qu’elles seront confrontées, non plus avec les usages du monde, mais avec la Loi de l’Évangile, non plus avec la corruption des hommes, mais avec la sainteté de Dieu : alors, oui alors, on en verra l’énormité, on en sentira le poids immense. Effaçons-les donc par la pénitence avant de sortir de ce monde, pour n’en être pas accablés quand nous paraîtrons devant Dieu.

Le péché paraît léger quand on le commet ; mais il paraît pesant et énorme, quand il faut seulement le porter à confesse. Que sera-ce donc, s’il faut le porter jusqu’au tribunal de Dieu ?

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Le preneur de vipères

Un homme de la campagne était très-adroit à prendre des vipères, qu’il envoyait ensuite à un apothicaire de la ville voisine, pour en faire de la thériaque. Une après-dînée, sa chasse fut si heureuse, qu’il en prit jusqu’à cent cinquante. Le soir, étant de retour à sa maison, il se trouva si las et si harassé, qu’il ne voulut point souper. Il monta dans sa chambre, et alla se coucher tout de suite. Il porta, selon sa coutume, ses vipères toutes en vie dans sa chambre, et les mit dans un baril qu’il eut soin de fermer, mais qu’il ne ferma pas bien. La nuit, tandis qu’il dormait, les vipères forcèrent leur prison, et cherchant la chaleur, elles allèrent toutes vers son lit, s’insinuèrent entre les draps, se glissèrent sur sa peau, et l’enveloppèrent de toutes parts sans lui faire aucun mal, sans qu’il s’éveillât et sentît rien. Comme c’était sa coutume de dormir les bras nus hors du lit : le lendemain, s’étant éveillé lorsqu’il faisait grand jour, il fut étrangement surpris de voir ses bras entourés de vipères. Ah ! dit-il, je suis mort : les vipères se sont échappées. Il eut la prudence de ne se point remuer, et il sentit qu’il en avait d’entortillées autour du cou, autour des jambes et des cuisses, et de tout le corps. Quel état ! Il ne perdit pourtant point la tête. Il se recommanda à Dieu ; et sans se donner le moindre mouvement, il appela sa servante.

Quand elle eut ouvert la porte de sa chambre :

« N’entrez pas, lui dit-il, mais descendez là-bas, prenez le grand chaudron, remplissez-le de lait à la moitié ; faites chauffer ce lait, en sorte qu’il ne soit que tiède. Vous m’apporterez ce chaudron, et vous le mettrez au milieu de ma chambre, le plus doucement et en faisant le moins de bruit que vous pourrez. Ne fermez pas la porte : allez ; faites vite ; ne perdez pas un instant. »

Quand le chaudron fut dans la chambre, les vipères sentant l’odeur du lait, commencèrent à quitter prise. Il vit celles de ses bras se désentortiller et se retirer. Il entendit passer celles de son cou. Il sentit que ses jambes et ses cuisses se dégageaient, et que tout son corps était libre. Quelle joie ! Il se posséda néanmoins : il ne se pressa pas, et donna le temps à toutes les vipères de sortir. Elles sortirent toutes, allèrent se jeter dans le chaudron, de sorte qu’il n’en resta pas une dans le lit. Notre homme alors se leva, et voyant les vipères presque noyées dans la liqueur, assoupies et comme enivrées, il les tira avec ses pinces l’une après l’autre et leur coupa la tête. Aussitôt, s’étant mis à genoux, il remercia Dieu de bon cœur de l’avoir délivré d’un si grand danger. Après cela, il descendit, où il raconta ce qui venait de lui arriver. Il fit frémir tout le monde, et il frémissait lui-même en le racontant. Il envoya ses vipères à l’apothicaire, lui faisant dire de n’en plus attendre de sa part. En effet, il renonça au métier, et il prit une si grande aversion pour les vipères, que non-seulement il ne pouvait pas en souffrir la vue, mais même le nom ni la pensée.

Une histoire si terrible et si effrayante mérite bien que nous y revenions et que nous en examinions toutes les parties.

1) L’état de cet homme dans son lit. Quand je le considère, ayant le corps tout garni et entouré de vipères vivantes, je frissonne, et cette seule idée me fait trembler. Quelle situation ! Peut-il y en avoir de plus affreuse ? Oui, celle d’une âme en péché mortel est mille fois plus terrible. Quand je considère un pécheur, ou dormant tranquillement dans son lit, ou agissant librement pendant le cours de la journée, et que je pense que mille péchés mortels et mille démons pires que des vipères possèdent son âme et s’en sont rendus maîtres, que tout son corps et tous les sens de son corps en sont, non environnés, mais remplis et pénétrés, je suis saisi d’horreur et d’épouvante. Le malheureux ne sent point l’horreur de son état ; il est comme endormi. Mais l’homme dont nous parlons, ne le sentait point non plus, et dormait aussi. L’état de l’un et de l’autre en est-il pour cela moins épouvantable ?

2) Le danger de cet homme pendant son sommeil. Si cet homme, pendant son sommeil, se fut donné quelque mouvement, comme il arrive d’ordinaire ; si, en se tournant, il eut pressé quelqu’un de ces animaux ; si, par un souffle, par un soupir, par une parole, il eut effarouché ces monstres, il était perdu, et de mille vies, il n’en aurait pas sauvé une. Et si ce pécheur venait à mourir subitement dans l’état où il est, si quelqu’un de ces accidents, dont on entend parler tous les jours, lui arrivait, où en serait-il, où en sont tous ceux à qui ces accidents sont arrivés ? S’ils étaient en péché mortel, ils sont perdus pour jamais.

C’est sans doute une mort bien cruelle, que de mourir dévoré par cent cinquante vipères ; mais qu’est-ce que cela, après tout, en comparaison de l’enfer, où l’on est pour toujours la proie des démons, de ses péchés, de ses remords, de son désespoir, et des flammes éternelles !

3) L’effroi de cet homme à son réveil. Pécheurs, vous ne dormirez pas toujours ; vous vous réveillerez à la mort et au jugement de Dieu. Et quel sera votre effroi de vous voir ennemi de Dieu, rebelle à Dieu, semblable au démon ; un homme de péché, qui n’est bon que pour l’enfer, où il va être précipité pour y faire sa demeure éternelle ! Ah ! N’attendez pas à vous réveiller que ce moment soit venu ; ce serait trop tard pour vous. Réveillez-vous maintenant que vous pouvez encore ôter de votre sein les vipères que vous y recelez, que vous y entretenez, et prêtes à vous dévorer.

Vous avez vu le danger de cet homme, et vous ne pouvez nier que le vôtre ne soit encore plus grand. Considérez maintenant comment il s’en tira, afin de vous en tirer comme lui.

1) Sa prudence. Il ne perdit point courage, et imagina le seul expédient qui pouvait lui réussir, et qui lui réussit en effet. De même, en considérant l’état effroyable de votre âme, ne perdez pas courage, ne vous livrez pas au désespoir ; ne dites pas comme Caïn : « Mon iniquité est trop grande pour que j’en puisse espérer le pardon. » Fussiez-vous encore mille fois plus pécheur ; la miséricorde de Dieu étant infinie, sera toujours infiniment au-dessus de vos péchés. Vous n’avez pas besoin de chercher et d’imaginer le moyen de vous délivrer de vos péchés, ce moyeu est tout trouvé, et la miséricorde de Dieu vous le présente tout préparé. C’est le Sang de Jésus-Christ dans lequel il faut noyer tous vos péchés, par une bonne confession. Que ce mot ne vous trouble pas : tenez-vous tranquille : ne regardez pas cette opération. comme impossible ou trop difficile. Dieu ne demande pas de vous l’impossible, et il vous aidera à faire ce qui dépend de vous. Confessez d’abord les péchés dont vous vous souvenez. Prenez ensuite du loisir pour rechercher les autres, et donner le temps à toutes ces vipères de sortir. Ne craignez rien ; elles sortiront toutes.

2) Sa joie quand il se vit délivré. Elle fut grande sans doute ; mais elle n’est rien en comparaison de celle que goûte un pécheur converti et rentre en grâce avec Dieu. Mais qui peut comprendre quelle sera la joie de ce pécheur, lorsque délivré pour toujours de tous ses ennemis, il sera invité à entrer dans la joie même du Seigneur ? Ah ! Qu’il se félicitera alors de s’être défait de ses péchés, d’y avoir renoncé, de les avoir confessés, détestés et expiés !

3) Sa résolution. Il coupe la tête à toutes les vipères, sans en épargner aucune. Il renonce pour toujours à un métier qui a pensé le perdre. Enfin, il conçoit une aversion éternelle de ce qui l’a mis dans un si grand danger. Vous concevez tout ce que cela veut dire : mettez-le en pratique. Fuyez le péché comme vous fuiriez à la vue d’une couleuvre ou d’une vipère.

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L’astronome chez les lapons

Nous continuons avec plusieurs articles dédiés aux magnifiques histoires du père Bonaventure Giraudeau. Découvrons aujourd’hui « l’astronome chez les lapons », cinquième parabole de son ouvrage.

L’astronome chez les lapons

Un astronome, par ordre du roi son maître, se transporta vers les pays du Nord, pour observer le passage de Venus sur le disque du soleil. Étant arrivé en Laponie, il trouva que les petits hommes habitants de ce pays, n’avaient pas encore quitté leurs appartements d’hiver. Ces appartements étaient des grottes profondes, creusées sous terre, et qui n’avaient d’autre ouverture que la porte par laquelle on y entrait. On entretenait dans ces cavernes un feu terrible et continuel. On y entraînait les arbres entiers, tout verts et avec tout leur feuillage. On les y brûlait ; et la fumée était si épaisse, qu’en se chauffant, on ne s’y voyait pas. Un soir que le temps était serein, et avant que les Lapons fussent descendus dans leurs trous, l’astronome, qui avait déjà fait ses observations, leur expliquait le cours des astres, leur nommait les étoiles et leur montrait les planètes. Les Lapons riaient de tout leur cœur, en l’entendant parler et en considérant les instruments dont il se servait. Les uns prenaient un quart de nonante, et n’y comprenaient rien. Les autres regardaient par un télescope, et n’y voyaient rien. Les noms de Descartes, de Newton, de Copernic, les faisaient étouffer de rire. Enfin, le plus considérable de la troupe, le prenant sur un ton plus sérieux, dit à l’astronome : en vérité, il faut que vous, votre roi et votre nation aient perdu la tête pour vous amuser à de pareilles chimères. L’astronome, qui se sentit piqué, lui répondit : Il n’est pas étonnant que vous, qui vivez dans les ténèbres ; qui n’habitez que des tanières, qui ne voyez que ce qui est dans vos cavernes, et ne connaissez pas les productions de la terre, vous ignoriez les phénomènes du ciel, et que vous vous moquiez de ceux qui les observent et qui vous en parlent. Entendant ces mots, tous les Lapons poussèrent un cri effroyable, firent de grandes huées, et peut-être se seraient-ils portés à quelque autre extrémité, si le prudent astronome ne se fût promptement retiré. Il se rendit peu après dans sa patrie, où il donna une relation exacte de ses observations, et un mémoire détaillé de ses aventures. Maintenant, dans le sein de sa famille, il jouit des bienfaits de son roi, et de l’estime de ses compatriotes.

J’observe trois choses dans ces Lapons :

1) Leurs ténèbres. Par rapport aux choses du salut, nous sommes tous dans ce monde-ci, comme dans une maison pleine de fumée. La corruption de nos sens et la vivacité de nos passions élèvent au-dedans de nous et autour de nous des tourbillons d’une vapeur épaisse, qui offusquent les plus pures lumières de notre esprit, et étouffent les plus nobles sentiments de notre cœur. Nous ne voyons ni ce qui est au-dedans de nous, ni ce qui est au-dehors de nous. Nous ne connaissons ni ce qui est dans ce monde, ni ce qui est hors de ce monde, ni ce qui est dans le temps, ni ce qui est au-delà, ni la grandeur de ce qui est éternel, ni la petitesse de ce qui est temporel. Nous donnons aux choses terrestres et périssables l’estime et l’attention que méritent les choses célestes et éternelles, et nous avons pour celles-ci le mépris que méritent celles-là. Cette erreur fait que les hommes appellent bien ce qui est mal, et mal ce qui est bien. Ils prennent les ténèbres pour la lumière, la voie pour le terme, le lieu de leur exil pour celui de leur patrie.

Avant que la mort vienne nous tirer d’une erreur si préjudiciable, prenons le flambeau de la foi, qui, comme dit saint Pierre, nous éclairera dans ce lieu de ténèbres. Écoutons ceux qui, guidés par cette lumière céleste, nous enseignent les vérités importantes du salut, en nous avertissant que les biens et les maux éternels sont seuls dignes de nos réflexions, et que les biens et les maux passagers de la terre ne méritent pas que nous nous en occupions, si ce n’est autant qu’ils ont rapport aux biens et aux maux de l’éternité.

2) Leurs railleries. Quand je vois des impies attaquer la religion, des hérétiques combattre l’église, des libertins censurer la dévotion, il me semble que je suis dans les pays du Nord, et que j’entends les Lapons juger de l’astronomie.

3) Leur colère. Le monde, de tout temps, s’est moqué des vrais Chrétiens, et de ceux qui voulaient s’instruire. Souvent il les a persécutés ; quelquefois il les a mis à mort. Mais eux, ils sont triomphants dans la céleste patrie, où ils jouissent des bienfaits éternels du Roi des siècles, dans la compagnie des Bienheureux immortels. Dieu nous fasse la grâce d’être un jour avec eux !

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L’esclave mal-avisé

Voici une histoire chrétienne du père Bonaventure Giraudeau qui est tout à fait édifiante en ce siècle de décadence organisée. Tout le monde devrait lire cette magnifique parabole qui nous rappelle toute la morale catholique qui est, originellement, une orthodoxie dans la lignée du Sauveur de l’humanité, c’est-à-dire Notre Seigneur Jésus-Christ.

À propos de l’œuvre du père Bonaventure Giraudeau

Auteur en latin d’une Introduction à la langue grecque [1739], d’ouvrages scolaires et d’un Abrégé de grammaire hébraïque [1758], le Père Bonaventure Giraudeau (1697-1774), de la Compagnie de Jésus, publie à Paris, en 1766, sans nom d’auteur : Histoires et paraboles. C’est un petit livre d’historiettes servant à l’édification moralisatrice de la jeunesse. Petit livre, mais grande fortune. Constamment réédité de 1766 à 1903, cet ouvrage connaît sur cent trente ans plus de cent tirages ou rééditions.

L’esclave mal-avisé

Un homme fort riche, nommé Ariste, prit de l’affection pour un de ses esclaves, nommé Afrenès. Il l’avait tiré des travaux de la campagne, pour le faire servir à sa maison, dans le dessein de l’affranchir bientôt. En effet, un jour il l’appela, et lui dit : Afrenès, j’ai une commission à te donner, et à t’envoyer à quelques lieues d’ici. Si tu fais bien ma commission, je t’affranchirai à ton retour ; et en te donnant la liberté, je te ferai encore une gratification dont tu auras lieu d’être content. Voici, continua-t-il, la commission dont il s’agit. Tu connais le seigneur Eusèbe, et tu sais où il demeure ; porte-lui ces trente talents d’argent qui lui sont dus, prends de lui un reçu et me l’apporte ; voilà tout ce que j’exige de toi. Tu sais bien que quand tu auras passé le monument d’Hébé, tu trouveras deux chemins dont l’un va à droite et l’autre à gauche ; prends à droite, celui-là te mènera chez Eusèbe. Si tu prenais à gauche, tu aboutirais chez Caquise. Je te défends de mettre les pieds chez lui. C’est un méchant homme, qui prétend que tout lui est dû, et qui se saisirait de ton argent. Prends bien garde à ce point, car si ce malheur t’arrivait, tout mon amour pour toi se changerait en haine, et au lieu de la liberté et des avantages que je te promets, je te ferais mettre les fers aux pieds, et te renverrais aux plus durs travaux de la campagne, d’où tu ne sortirais jamais.

Mon maître, répondit Afrenès, je n’ai pas besoin d’être soutenu, ni par l’espérance, ni par la crainte, pour exécuter vos volontés : mon devoir, et le désir de vous plaire, seront toujours les seuls motifs qui me feront agir. En disant cela, il prit l’argent et partit.

Quand il fut en chemin, il commença à s’écrier : ô heureuse liberté, pour qui j’ai tant soupiré ! Tu parais enfin, et le jour de demain me verra libre. Oh ! Pour moi l’heureux jour ! Ensuite il commença à raisonner en lui-même, et à dire : Quand je serai libre, avec le petit pécule que j’ai, et les autres gratifications que me fera mon maître, je pourrai encore faire quelque chose. Cependant, ajoute-t-il, si j’avais seulement dis talents de plus, je ferais bien mes affaires. Je suis bien fou, poursuivit-il, je demande dix talents et j’en porte trente ! Qui m’empêche de prendre dix talents de ces trente ? Qui le saura ? Le seigneur Eusèbe en aura bien assez de vingt. Cela dit, il ouvre le sac, en tire dix talents qu’il met à part, et reprend son chemin et son discours.

Je vais donc porter, se disait-il, ces vingt talents au seigneur Eusèbe. Je connais bien ce seigneur-là ; il est dure et avare : je gagerais bien qu’il ne me donnera pas même un grand merci pour ma peine. Ah ! Il n’en est pas ainsi du seigneur Caquiste : je suis bien sûr que si je passais chez lui, il ne me laisserait point aller sans me faire goûter de son vin. En disant cela, notre voyageur passa le monument d’Hébé, et les deux chemins se présentèrent à lui. Voilà ici, dit-il, le point de la difficulté : de quel côté prendre ? Après tout, continua-t-il, je puis bien d’abord passer chez Caquiste, et de là ensuite, quand je me serai un peu délassé, je pourrai également aller chez Eusèbe, et sur cela il prend à gauche. D’aussi loin que Caquiste le vit :
« Eh ! Te voilà, mon cher Afrenès, apportes-tu de l’argent ?
– Oui, monsieur.
– Combien ?
– Vingt talents. C’est bien peu ; mais n’importe, entre toujours, et bois un coup en attendant le dîner.
– Mais, monsieur, dit Afrenès, ce n’est pas pour vous que j’apporte cet argent.
– Pour qui donc ?
– Pour Eusèbe.
– Bon, reprit Caquiste, Eusèbe a bien besoin de cela ! Cet argent m’est dû à moi, et j’en ai besoin : donne seulement, mon enfant, et nous dînerons ensemble.
– Mais, reprit Afrenès, je dois rapporter à mon maître un reçu.
– Eh bien ! répliqua Caquiste, je t’en donnerai un, c’est la même chose pour ton maître. »

Afrenès, qui ne savait point lire, qui ignorait la valeur d’un Billet, et qui d’ailleurs avait faim, se laissa persuader, donna l’argent et prit le reçu. Après quoi on se mit à table, on dîna, on se divertit, on joua jusqu’à ce qu’il fut temps de partir et de retourner à la maison.

Afrenès se rendait au petit pas, un peu inquiet sur sa manœuvre, et ne sachant trop à quoi tout cela aboutirait. Quand son maître le vit :
« Tu te rends bien tard, lui dit-il.
– Monsieur, répondit Afrenès, c’est qu’on m’a fait dîner.
– Eusèbe se porte-t-il bien ?
– Oui, monsieur, ou du moins il ne m’a pas paru malade.
– Lui as-tu donné l’argent ?
– Oui, monsieur.
– As-tu son reçu ?
– Oui, monsieur, le voilà. »

Ariste ouvrit le billet, et vit d’abord le seing de Caquiste.
« Eh quoi ! s’écria-t-il, c’est Caquiste qui t’a donné ce billet ; c’est donc à lui que tu as porté l’argent ? Afrenès fut déconcerté : il se troubla, et resta muet. Ariste ayant parcouru le billet :
– Eh quoi, dit-il, tu n’as porté que vingt talents ? Où sont les dix autres ?
– Afrenès, voyant que tout était découvert, se jeta aux pieds de son maître, et lui dit : Seigneur, je suis un misérable qui ne mérite que votre colère. Je n’ai rien fait de ce que vous m’aviez ordonné, et j’ai fait tout ce que vous m’aviez défendu. Punissez-moi, je l’ai mérité.
– Ariste lui dit : Tu ne m’as pas tenu ta parole, je te tiendrai la mienne. »

Aussitôt il lui fit mettre les fers aux pieds, le fit transporter à sa campagne, pour y être employé aux travaux les plus pénibles, et ne voulut plus ni le voir, ni entendre parler de lui.

Peut-on imaginer une conduite plus folle que celle de cet esclave ? Reprenons-en les principaux traits, et voyons s’ils ne nous conviennent point en quelque chose.

I. Son ingratitude.

Rappelez-vous ici tous les bienfaits que vous avez reçus de Dieu. Il vous a tiré du néant, en vous faisant homme. Ensuite, par une bonté spéciale, il vous a tiré de la masse de perdition, en vous mettant dans sa maison, dans son Église, pour y éprouver quelque temps votre fidélité à le servir, et vous mettre bientôt après en possession du Paradis, pour y jouir d’une liberté, d’une félicité et d’une vie éternelle. Voilà la fin pour laquelle il vous a créé : en pouviez-vous souhaiter une plus noble et plus avantageuse ? C’est pour vous aider à parvenir à cette fin, qu’il a créé le monde et établi son Église. En vous donnant un corps et une âme, et laissant à votre choix l’usage de toutes les créatures, il n’exige de vous qu’une chose, il ne vous défend qu’une chose. Ce qu’il exige de vous, c’est que, lorsque vous serez parvenu à l’âge de raison, lorsque vous aurez passé les années de l’enfance, et que vous serez en état de distinguer le bien d’avec le mal, vous entriez dans les sentiers de la justice, de la piété, de la dévotion, et que vous marchiez dans les voies de ses commandements, n’usant de ses bienfaits que pour son service et votre salut, et rapportant tout à sa gloire. L’unique chose qu’il vous défend, c’est de ne pas entrer dans les routes de l’iniquité, de ne pas sacrifier au démon et au monde les talents qu’il ne vous a donnés que pour être employés à son service ; de ne rien dérober des biens qu’il vous a confiés, et de ne les pas faire servir à votre amour-propre, à votre avarice, à votre orgueil, à vos passions. Examinez maintenant ce que vous avez fait jusqu’à présent.

II. Sa désobéissance. Il est important de remarquer comment il en vint là.

1) Il compte sur la récompense promise à son obéissance, et il ne s’occupe point du soin d’obéir. Il ne songe qu’à sa liberté, et point au moyen de l’obtenir. De même, tout le monde prétend bien se sauver ; personne ne veut se damner ; cependant on ne songe point au seul moyen qu’il y a de se sauver et d’éviter la damnation, qui est d’obéir aux Commandements de Dieu.
2) Il prétend obéir, et il ne s’entretient que de pensées qui le détournent de l’obéissance. Comment prétendez-vous garder la loi de Dieu, si vous n’écoutez, si vous ne lisez, si vous ne recherchez, si vous n’aimez que ce qui y est opposé, si vous ne roulez dans votre esprit, dans votre mémoire, dans votre imagination, dans votre cœur, que des pensées, des projets, des affections qui y sont contraires ?
3) Il prétendait obéir et désobéir tout ensemble ; faire d’abord ce qu’on lui défendait, et ensuite ce qu’on lui commandait. Voilà le grand écueil : on veut commencer par servir le monde, et ensuite on servira Dieu ; mais, le plus souvent on meurt sans avoir servi Dieu, et n’ayant servi que le monde.

III. Sa témérité. Elle se fait remarquer en trois choses.

1) En ce qu’il se flatte que ses actions et ses démarches seront ignorées de son maître. Des philosophes peuvent-ils bien se persuader que Dieu ne sache pas leurs actions et leurs blasphèmes, ou que, les sachant, il ne les punisse pas ? Mais, nous, qui croyons que Dieu voit tout, comment osons-nous pécher en sa présence et sous ses yeux ? Oh ! Combien ce mot, personne ne le saura, a-t-il enhardi de cœurs à commettre l’iniquité ! C’est donc ainsi que parmi les hommes, on compte Dieu pour rien.
2) En ce qu’il est content avec le reçu de l’ennemi de son maître. Et nous, ne sommes-nous pas contents, pourvu que nous ayons le suffrage et l’approbation du monde ? Ne sommes-nous pas satisfaits dès que nous avons sauvé les dehors et les apparences ? Quand le monde nous applaudit dans nos désordres et dans les actions les plus contraires à la loi de Dieu, en demandons-nous davantage ? Ne nous félicitons-nous pas ? Ne restons-nous pas tranquilles ?
3) En ce qu’il ose présenter ce reçu à son maître. C’est-là le comble de la témérité. C’est pourtant en ce point que nous l’imitons le plus exactement. Nous avançons sans cesse, et malgré nous, vers le tribunal de Dieu, et nous osons paraître devant cette Majesté redoutable avec une conscience chargée de toutes nos iniquités, avec une conscience qui témoigne contre nous et qui porte en écrit le détail exact de tout ce que nous avons fait, dit, pensé, imaginé, aimé et désiré.

Mais trois choses nous rendent encore plus coupables que cet esclave :

1) Il ne savait pas lire, et ce n’était pas sa faute : au lieu que nous pouvons lire dans notre conscience, et examiner ce qu’elle contient ; que si vous dites que vous n’y pouvez pas lire, je réponds que c’est votre faute ; que c’est parce que vous ne vous y êtes jamais exerce, et que vous n’y êtes pas habitué. Vous évitez au contraire d’y jeter les yeux, pour ne pas prendre la peine de rentrer en vous-même, et de vous recueillir un moment, comme s’il ne valait pas mieux pour vous de prendre cette peine pour effacer et ôter tout ce qui est contre vous, que de le porter sans examen au tribunal de Dieu, pour en être éternellement puni.
2) Il ne savait pas la valeur d’un billet, et que ce billet découvrait tout ce qu’il voulait cacher. Mais pour vous, quand il serait vrai que vous ne sussiez pas lire dans votre conscience, vous savez bien au moins qu’elle contient tout le mal que vous avez fait, et qu’elle vous le reprochera au tribunal de Dieu. Vous êtes donc bien téméraire et bien insensé de l’y porter en cet état.
3) Il ne pouvait pas réformer ce billet, et, après la faute qu’il avait faite, il n’y avait plus de remède pour lui ; mais il y en a un pour vous, et vous seriez bien fou, si vous ne vous en serviez pas.

Ce remède, c’est que :

1) Vous appreniez à lire dans votre conscience : que vous feuilletiez exactement ce registre de votre vie, que vous sachiez au juste ce qu’il contient, que vous y effaciez par vos larmes, et en ôtiez par une bonne confession tout ce qui s’y trouvera contre vous.
2) Que si, malgré vos efforts et votre application, il se trouve quelque endroit que vous ne pussiez pas bien déchiffrer, vous l’abandonniez a la miséricorde de Dieu, vous tâchiez de le brûler dans les flammes de l’amour divin, et le fassiez servir de fondement à l’humilité, sans vous troubler, sans vous inquiéter, servant votre Maître avec confiance et amour, et en même temps avec crainte et tremblement ; vous souvenant que votre Maître est votre Père ; qu’il ne demande qu’un cœur droit et une bonne volonté ; qu’il n’aime pas qu’on le serve dans le trouble : que le scrupule outré l’offense, et que la confiance l’honore.
3) Que vous preniez bien garde, à l’avenir de ne rien laisser entrer dans votre conscience qui la charge et puisse témoigner contre vous ; et, si quelque chose de semblable venait à y entrer par votre négligence, examinez-le aussitôt, et l’effacez par la douleur, la pénitence et la confession. De cette manière, vous tiendrez votre conscience en bon état : vous la présenterez à Dieu avec confiance ; elle sera la preuve de votre fidélité : Dieu vous accordera la récompense promise au serviteur fidèle, et vous en jouirez pendant toute l’éternité.

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