Les voleurs

Un jeune paysan, habitant d’un gros bourg, avait contracté la mauvaise habitude de voler. Dans son enfance, il se bornait à prendre en cachette chez son père, du pain, du fromage, quelques pommes, quelques noix, etc. Quand il fut un peu plus grand, il se glissait dans les jardins des autres habitants, et enlevait tout ce qu’il pouvait de légumes et de fruits. Bientôt il ne se contenta plus de comestibles, et il en vint jusqu’à dérober à ses parents tout l’argent qui tombait sous la main. Il essaya ensuite d’escroquer à ses camarades et à ses voisins de petites sommes, et il réussit. Cependant il cachait si bien son jeu, que personne ne le soupçonnait.

Il entendait souvent parler chez lui des peines qu’on infligeait aux voleurs quand ils étaient pris. Celui-ci a été pendu, disait-on ; celui-là rompu. Il avait l’imagination remplie de roues et de gibets. Cela l’inquiétait, et l’empêchait de satisfaire librement sa malheureuse inclination. Cependant, comme il avait pris goût au métier, qui lui procurait beaucoup d’agrément, et qu’il avait su jusqu’alors éviter tous les soupçons, il résolut de continuer ; et pour s’affermir dans cette résolution, il se dit à lui-même que toutes ces histoires de voleurs pendus, rompus, n’étaient peut-être que des contes inventés pour effrayer ceux qui seraient tentés de dérober quelque chose ; que pour lui il n’avait jamais vu ni roues ni gibets, et qu’aucun de ceux qu’on disait avoir subi ces supplices n’était revenu en dire des nouvelles. Il commença par douter de la réalité de ces exécutions ; et comme il était de son intérêt qu’elles n’eussent rien de réel, parce qu’alors il pourrait se livrer sans inquiétude à la passion qui l’entraînait, il finit par se persuader qu’il n’y avait en effet ni prisons, ni roues, ni gibets pour les voleurs ; qu’ils n’avaient à craindre que le déshonneur s’ils étaient découverts, et la vengeance des intéressés qui les prendraient sur le fait ; et qu’ainsi, avec de l’adresse et des précautions, on pouvait se contenter impunément. Soutenu par cette persuasion, et comptant sur ses talents et son expérience, il forma de plus grandes entreprises. Il s’associa quelques jeunes gens du bourg, en qui il avait pressenti des inclinations conformes aux siennes, et des dispositions pour le métier. Comme il était imbu des idées vulgaires au sujet de la punition des voleurs, et que la crainte des supplices les arrêtait, il leur assura que c’était un préjugé de leur éducation ; qu’il avait été bercé, ainsi qu’eux, de ces contes puérils, mais qu’il en avait reconnu la fausseté. La cupidité, qui enflammait le cœur de ces misérables, leur fit trouver plausibles les raisonnements de leur docteur : ils les adoptèrent ; et persuadés que le cachot, l’échafaud, la potence, le bourreau, étaient autant d’êtres imaginaires, ils s’animèrent à bien seconder leur digne chef. Celui-ci, après les avoir endoctrinés et exercés pendant un certain temps, les dispersa dans le bourg et dans les environs, où ils déployèrent à l’envi leurs talents. Bientôt on se plaignit de tous côtés de vols fréquents et considérables, dont on ne connaissait point les auteurs. Nos gens avaient pratiqué dans la forêt voisine un souterrain, où ils déposaient secrètement tous les effets volés. Or, une nuit que deux d’entre eux portaient au dépôt le butin qu’ils avaient fait récemment ils furent rencontrés par un habitant du bourg, qui revenait chez lui fort tard, parce qu’il s’était amusé en chemin. Cet homme les reconnut et parut surpris de les trouver ainsi chargés, et à telle heure. Ces scélérats se voyant découverts, craignirent d’être dénoncés et livrés à la fureur des habitants, qui les extermineraient pour se venger de tous leurs vols. Pour prévenir donc ce malheur, ils se jetèrent sur le témoin de leur brigandage, et l’assassinèrent cruellement.

Ce meurtre fit une vive sensation dans le bourg. On se crut environné de voleurs et d’assassins ; on appela la gendarmerie ; on fit partout des perquisitions si exactes, qu’on trouva des indices du crime, sur lesquels les deux meurtriers furent arrêtés. Alors on conjectura que ces misérables pouvaient bien être les auteurs des vols multipliés dont on se plaignait depuis quelque temps ; et comme on connaissait leurs liaisons avec tels et tels (c’était précisément le chef et le reste de la bande), on soupçonna ces tels et tels d’être leurs complices, et l’on jugea à propos de s’assurer de leurs personnes. Les effets qu’on trouva chez eux confirmèrent ces soupçons et conduisirent à d’autres découvertes qui ne laissèrent plus de doute sur la scélératesse et la complicité de ces jeunes gens.

Les voilà donc entre les mains des gendarmes, qui les conduisent, pieds et mains liés, à la ville où leur procès devait leur être fait. On les déposa, en arrivant, dans la prison, où ils furent d’abord mis au cachot. Qu’on se représente leur surprise en se voyant ainsi traités ! Elle augmente tous les jours, à mesure que la procédure avance. Les illusions qu’ils s’étaient formées commencèrent à se dissiper. Ils reconnurent alors la vérité de tout ce qu’ils avaient entendu dire de la punition des malfaiteurs ; et ils ne regardèrent plus les histoires qu’on en racontait, comme des fables inventées pour effrayer les esprits faibles. Enfin, leur conviction fut complète, lorsque après avoir entendu leur arrêt, ils se virent livrés aux bourreaux, qui les conduisirent, la corde au cou, au lieu de l’exécution, où les uns furent rompus, et les autres pendus.

Il est à remarquer que tous, avant de subir leur supplice, avouèrent qu’au milieu de leurs brigandages ils éprouvaient de temps en temps une crainte secrète de la roue et du gibet, et que malgré l’assurance avec laquelle ils protestaient qu’ils n’y croyaient point, il leur revenait quelquefois des doutes inquiétants à ce sujet, mais qu’ils les regardaient comme des restes de leurs anciens préjugés ; qu’ils s’étourdissaient, qu’ils se roidissaient contre eux-mêmes et se faisaient violence pour s’affermir dans leur nouvelle manière de penser.

Ne sera-ce pas insulter grossièrement nos philosophes modernes, que de les reconnaître dans les héros de cette parabole ? Cependant on ne peut s’empêcher d’être frappé de la ressemblance.

Ce jeune paysan qui, pour satisfaire sans inquiétude son malheureux penchant pour le larcin, doute d’abord qu’il y ait, comme on le dit, des gibets et des roues pour punir les voleurs ; et se persuader ensuite qu’il n’en est rien, n’est-ce pas là l’image fidèle d’un philosophe qui, pour se livrer sans remords à ses passions, commence par douter de l’Enfer et des supplices éternels dont la Religion menace les pécheurs, et passe ensuite du doute à la persuasion ? Les raisons dont le paysan s’autorise ne sont-elles pas précisément celles que le philosophe fait valoir ? N’entendons-nous pas tous les jours nos prétendus sages nous dire que l’Enfer est une fable inventée par la politique pour tenir le peuple en bride ; qu’ils n’ont point vu ces gouffres ni ces feux, et que personne n’est revenu en dire des nouvelles ?

Le paysan de la parabole s’associe des misérables aussi mal disposés que lui ; et pour les aguerrir, il commence par leur persuader que la crainte qu’ils ont du gibet et de la roue est un préjugé de leur éducation, dont ils doivent se désabuser. Ainsi, un philosophe lâche de faire des prosélytes ; et pour les rendre dociles à ses leçons, il leur assure que la Religion et toutes ses terreurs sont des préjugés de l’enfance qui doivent se dissiper à la lumière de la philosophie.

Mais comme tous ces voleurs reconnurent enfin, mais trop tard, la réalité des supplices destinés à punir le meurtre et le larcin, lorsqu’ils s’y virent condamnés et qu’ils en éprouvèrent la rigueur, ainsi nos infortunés philosophes reconnaîtront, hélas ! Mais trop tard, qu’il y a un Enfer et des tourments éternels pour les orgueilleux, les voluptueux, les impies, les scélérats de toute espèce, lorsqu’ils se verront engloutis dans ces gouffres embrasés, et livrés pour toute l’éternité à ces flammes dévorantes. Puisse cette parabole leur dessiller les yeux, et leur faire éviter un sort si funeste !

Au reste, ils n’ont qu’à écouter leur conscience ; car, quoi qu’ils en disent, ils ne sont pas plus tranquilles que ne l’étaient nos jeunes paysans. Comme eux ils éprouvent des inquiétudes, des terreurs, qu’ils tâchent de bannir de leur esprit. Ils assurent qu’ils sont convaincus, persuadés, ce qui signifie seulement qu’ils voudraient l’être, qu’ils font tous leurs efforts pour l’être, qu’ils s’imaginent l’être. Mais la preuve qu’ils ne le sont pas en effet, c’est que lorsqu’ils se voient au bord du tombeau, et que Dieu leur fait la grâce de se reconnaître, ils conviennent tous qu’ils n’ont jamais pu s’affranchir entièrement de leurs doutes, ni se rassurer parfaitement contre la crainte de l’avenir, et que l’air de conviction qu’ils affectaient, était démenti par le trouble involontaire de leur cœur.

Lien vers le fichier PDF : https://lafrancechretienne.files.wordpress.com/2017/09/les_voleurs_pere_bonaventure_giraudeau.pdf

Publicités

La montre (le hasard et l’univers)

Un homme s’avisa un jour de démonter sa montre et d’en séparer toutes les parties ; ensuite il voulut la rétablir dans son premier état, et voici comment il s’y prit. Il commença par bien mêler ensemble les roues, les pignons, les chaînes, les aiguilles, les goupilles, les pivots, les platines, les ressorts de toute espèce ; puis ayant placé la boîte sur une table, il se mit à jeter dedans au hasard toutes ces différentes pièces, selon qu’elles lui tombaient sous la main. Quand il eut fini ses jets, il examina si tout était bien arrangé, et si la montre marchait. Il vit qu’il n’en était rien. Il ne fut point surpris de n’avoir pas réussi du premier coup. Il recommença son opération ; et au lieu de jeter les pièces une à une, il en jeta plusieurs à la fois, tantôt deux, tantôt trois, tantôt davantage ; quelquefois il les lançait toutes pêle-mêle et en bloc. Ces différents essais ne furent pas plus heureux que le premier ; il trouva toujours la même confusion dans la boîte, et nulle apparence de combinaison ni de mouvement. Il ne se rebuta point ; il continua pendant la journée entière cette occupation bizarre, en variant ses jets de mille manières ; mais il ne put jamais venir à bout de placer une seule pièce dans la situation convenable, ou si par hasard elle s’y trouvait une fois, le jet suivant la dérangeait et la portait d’un autre côté.

Lecteurs, vous dites en vous-mêmes : Cet homme était donc fou. Votre conclusion est juste ; oui, c’était un homme dont l’esprit était dérangé. Comme sa folie était paisible, et qu’il ne faisait de mal à personne, sa famille n’avait pas voulu le faire enfermer, et il vivait librement dans sa maison.

Mais si vous jugez que cet homme avait perdu la raison, parce qu’il voulait raccommoder sa montre et en remettre toutes les pièces chacune à leur place en les jetant pêle-mêle dans la boîte, que devez-vous donc penser de ces prétendus philosophes qui soutiennent que le monde entier, le Ciel, la terre, le soleil, les étoiles, les planètes, les éléments, les moissons, les arbres, les fruits, les fleurs, les métaux, nos âmes même, ont été formés par le concours fortuit des parties de la matière ; que ces parties, remuées, agitées sans ordre et à l’aventure, à force de se heurter, de s’accrocher de mille et mille manières, se sont enfin combinées dans le bel ordre où nous les voyons, et que ces mouvements réguliers des astres, cette succession constante des saisons, cette fertilité de la terre, cette fécondité des animaux, ne sont que l’effet d’un heureux hasard, et le fruit d’un moment précieux où toutes les parties de la matière se sont trouvées arrangées précisément comme il le fallait pour produire toutes ces merveilles ? Que devez-vous penser, dis-je, de ces prétendus sages ? Ne vous paraissent-ils pas mille fois plus insensés que l’homme à la montre ? Oui, leur folie surpasse autant la sienne, que la production de l’univers surpasse la reconstruction d’une montre.

Mais est-il, en effet, me demanderez-vous peut-être, des hommes assez extravagants pour avoir de pareilles idées ? Hélas ! Il n’en est que trop. Je ne vous en citerai qu’un, qui s’exprime ainsi en propres termes :
« Pensez que si la possibilité d’engendrer fortuitement l’univers est très-petite, la quantité des jets est infinie ; c’est-à-dire que la difficulté de l’événement est plus que compensée par la multitude des jets. « (Pensées Philosophiques, n°21)

Vous voyez qu’il croit fermement que dans des jets infinis de matière doit se trouver la combinaison de laquelle résulte l’univers. J’aimerais autant dire que si l’homme à la montre, au lieu de n’employer qu’une journée à jeter au hasard des pièces dans la boîte, eût pu continuer à l’infini cet exercice, il aurait eu quelque jour la satisfaction de voir tout-à-coup sa montre parfaitement rétablie dans son premier état, et indiquant exactement les heures. Quel délire !

Mais ces penseurs si profonds ne font pas attention à un point essentiel : c’est que quand il serait possible que dans une infinité de combinaisons se trouvât celle que nous présentent les différentes parties de l’univers ; quand on supposerait qu’un jet de matière ayant donné cette combinaison, un autre jet ne la détruirait pas, tout cela serait insuffisant pour la production de l’univers tel qu’il est. Car il n’y a pas seulement dans l’univers différentes espèces d’êtres rangés dans un certain ordre ; il y a aussi des lois constantes qui maintiennent cet ordre, lois qui règlent les révolutions des astres, lois qui règlent la végétation des plantes, la production des êtres animés, etc. Or, n’est-il pas de la dernière évidence que jamais une loi quelconque ne peut être le résultat des combinaisons de la matière ?

Lien vers le fichier PDF : https://lafrancechretienne.files.wordpress.com/2017/10/la_montre_pere_bonaventure_giraudeau.pdf

Le jeune suisse

Le suisse d’un Prince avait un neveu qui vint un jour à Paris pour voir cet oncle, dont il espérait tirer quelque secours. Il était tard lorsqu’il arriva. Le suisse le fit souper avec lui, et s’apercevant que ce jeune homme, qui ne connaissait que les montagnes de son pays, brûlait d’envie de voir les beautés du palais, il le prit par la main et le conduisit dans tous les appartements. Comme le Prince et la Princesse étaient alors à Versailles, il put tout montrer à son neveu ; mais il affecta, pour s’amuser, de le promener partout sans lumière, en sorte que le pauvre jeune homme ne voyait absolument rien. Cependant le suisse lui faisait une description détaillée de toutes les belles choses qui l’environnaient. Cette galerie, lui disait-il, offre aux amateurs une riche collection de tableaux des plus grands maîtres. Elle a tant de croisées, qui donnent sur un jardin immense, décoré de statues et de jets d’eau… Cet appartement est orné des sculptures les plus délicates. Sa tenture est une tapisserie des Gobelins, de la plus grande beauté ; les meubles y sont assortis, et de la forme la plus élégante… Cette cheminée est d’un marbre rare et précieux. Elle est garnie de vases d’albâtre d’une blancheur éclatante. Ici est une pendule qui représente au naturel tous les mouvements des astres, toutes les révolutions du ciel… Là sont des glaces magnifiques, dont la bordure est d’un goût exquis… Ce cabinet est consacré à l’histoire naturelle ; on y voit ce qu’il y a de plus curieux dans la nature, en coquillages, en oiseaux, en insectes, en plantes, en pierres précieuses, en métaux, en minéraux, etc.

Le suisse dépeignait ainsi à son neveu tous les appartements qu’il lui faisait parcourir. Celui-ci lui disait de temps en temps : « Tout cela est magnifique, mon cher oncle ; je n’en vois rien, mais je le crois sur votre parole. »

Quand l’oncle eut achevé le tour du palais, il congédia son neveu, en lui demandant s’il était content.
« Je suis enchanté, répondit-il, de la description que vous m’avez faite des richesses et des beautés que renferme ce palais ; je conçois que la vue en doit être ravissante, et j’attends avec impatience que le jour paraisse pour pouvoir satisfaire ma curiosité, en contemplant à mon aise cette multitude d’objets plus admirables les uns que les autres.
– Hé bien, reprit le suisse, demain matin nous recommencerons notre promenade. »

On peut croire que le jeune homme ne se fit pas attendre : dès que le soleil fut levé il se rendit chez son oncle, et le pressa de s’acquitter de sa promesse. Celui-ci se mit aussitôt en devoir de le contenter. Qui pourrait peindre la surprise, le ravissement, l’enchantement qu’éprouva ce jeune homme quand il vit de ses yeux l’assemblage de toutes ces merveilles de la nature et de l’art ? Quelle impression fit sur lui ce brillant spectacle ! Il aurait voulu être tout yeux, pour jouir à la fois de tous les objets qui s’offraient à lui. Enfin, après un long silence d’admiration :

« Je vous avoue, dit-il, mon cher oncle, que quelque haute idée que j’eusse conçue de toutes les belles choses que vous me décriviez hier au soir, ce que je vois est infiniment au-dessus de ce que je m’imaginais ; et il y a une différence immense entre le plaisir que je goûtais à entendre vos récits, et celui que je goûte à contempler les objets mêmes. »

Nous sommes ici-bas précisément dans la situation où se trouvait notre jeune homme, lorsque son oncle lui détaillait les beautés du palais du Prince sans les lui montrer. La Religion nous fait pareillement les plus magnifiques descriptions des beautés du Ciel, et du bonheur dont nous y jouirons ; nous la croyons sur sa parole : mais quelques brillantes idées que nous puissions nous former de ces beautés et de ce bonheur, combien la réalité ne les surpasse-t-elle pas ! Et de quel étonnement, de quel ravissement, de quels transports d’admiration ne serons-nous pas saisis, lorsque nous entrerons dans ce délicieux séjour, dans ce magnifique palais du Roi des rois ! Quelle immense différence entre l’impression que fait sur nous la plus ferme croyance de ces biens ineffables, et celle que fera leur présence et leur possession !

Lien vers le fichier PDF : https://lafrancechretienne.files.wordpress.com/2017/10/le_jeune_suisse_pere_bonaventure_giraudeau.pdf

Le respect humain

Un jeune colonel, se trouvant sans occupation pendant la paix, eut envie de voyager. Il en demanda la permission au roi son maître ; et, l’ayant obtenue, il partit. Dans le cours de ses voyages, étant arrivé chez une nation peu amie de la sienne, il se trouva un jour dans une situation critique. Il faisait visite à un seigneur chez qui une brillante et nombreuse compagnie était assemblée. La conversation étant tombée sur la politique, on passa en revue tous les souverains de l’Europe ; et quand on en fut venu à celui dont notre officier était né sujet, on se livra à des déclamations indécentes, dictées par une ancienne antipathie, que des événements assez récents avaient encore fortifiée. Le gouvernement, les desseins, les vues, toute la politique du monarque, son caractère même, ses qualités personnelles, ses mœurs, ses goûts, tout le détail de sa vie privée, furent tour à tour l’objet de la satire la plus amère et de la raillerie la plus piquante.

Quel personnage faisait pendant ce temps-là notre colonel ? Il se disait à lui-même :
« Si j’entreprends de défendre mon maître, si je me fâche, si je témoigne de la vivacité, on se moquera de mon zèle, on m’accablera de plaisanteries et de sarcasmes ; je deviendrai le jouet de l’assemblée ; peut-être même serai-je obligé de mettre l’épée à la main et d’exposer ma vie. »

Pour éviter ces inconvénients, il prit le parti de dissimuler. Il n’opposa rien aux traits satiriques et calomnieux qu’on lançait contre son prince : il conserva un air tranquille et serein ; il souriait même de temps en temps, et ajoutait son petit mot, pour ne pas paraître trop aveuglément dévoué à son maître, et se prêter un peu au génie et aux mœurs de ceux avec qui il se trouvait. Sa visite faite, il sortit, bien content de s’être si heureusement tiré de ce mauvais pas.

Cette aventure parvint à la connaissance du roi, qui en fut indigné ; et lorsque cet officier revint à la cour, et osa paraître devant lui, ce prince le traita avec le mépris le plus accablant, et le chassa ignominieusement de sa présence.

Tel est le traitement qu’éprouveront de la part de Jésus-Christ une multitude de chrétiens. Cet Homme-Dieu est notre roi, et nous sommes ses sujets. Nous devons donc nous opposer de tout notre pouvoir à tout ce qui peut l’offenser ; nous déclarer pour lui en toute occasion ; essuyer les désagréments les plus sensibles, plutôt que de paraître souscrire ou seulement acquiescer à quelque chose dont sa gloire puisse être blessée. Combien sont donc coupables tant de chrétiens qui, en mille circonstances, craignent de le paraître, ou affectent même de ne le pas paraître !

Vous vous trouvez dans une société où des incrédules dogmatisent impudemment. Ils attaquent la sainte religion que vous professez ; ils la traitent de fanatisme ; ils la tournent en dérision ; ils n’épargnent pas même, dans leur délire sacrilège, son divin Auteur. Quel personnage faites-vous pendant ce temps-là ? Dans la crainte de passer pour un bon croyant, c’est-à-dire un petit génie, un esprit faible, ou bien un fanatique et un intolérant, si vous osiez contredire ces hommes redoutables et défendre votre religion ; vous vous taisez, vous souriez, vous vous mêlez à la conversation, pour ne pas paraître l’improuver et en être scandalisé… Votre arrêt est déjà prononcé dans l’Évangile. Celui, dit Jésus-Christ, qui aura rougi de moi devant les hommes, je rougirai de lui devant mon Père.

Vous assistez avec quelques-uns de vos amis, de vos camarades, au saint sacrifice de la messe. Vous devriez vous tenir dans une posture humiliée aux pieds des autels, et vous y occuper uniquement de la prière, avec un extérieur modeste et recueilli. Vous le savez, vous le sentez. Mais si vous vous comportiez ainsi, on vous regarderait comme un dévot, un bigot, un superstitieux, et vous exciteriez la risée de vos amis, qui se tiennent debout, regardant, lorgnant à droite et à gauche, causant, riant, badinant entre eux comme s’ils étaient dans une place publique. La crainte d’un si terrible malheur vous empêche de suivre la lumière de votre conscience : vous imitez même ces impies, et vous partagez le scandale qu’ils donnent. Quelle honteuse lâcheté ! Et à quoi devez-vous vous attendre de la part du maître dont vous trahissez si indignement la cause ? Le voici : celui qui aura rougi de moi devant les hommes, je rougirai de lui devant mon Père.

Dans une compagnie où vous vous trouvez, des libertins se permettent des discours obscènes, des équivoques grossières, de cruelles médisances, de noires calomnies. Vous pouvez, par l’autorité que vous donnent votre état, votre place, votre âge, réprimer la licence de ces hommes effrontés, et par conséquent vous le devez. Mais que penserait-on, que dirait-on de vous ? On vous traiterait de scrupuleux, de radoteur, d’homme grossier, impoli, malhonnête, brutal. Vous frémissez à la seule idée de vous voir peint de pareilles couleurs ; et, pour ne pas le mériter, vous vous bornez à garder le silence, sans témoigner même que ces discours vous déplaisent. Prévarication criminelle.

Mais supposons que vous n’avez pas assez d’autorité pour mettre un frein à la langue de ces libertins. Vous pouvez du moins affecter un air sérieux et triste, rester dans un morne silence, et paraître ne prendre aucune part à leurs discours. Mais je passerai, dites-vous, pour un imbécile, si je ne dis mot. Vous ferez voir que vous êtes chrétien, et que vous avez horreur de tout ce qui offense Dieu en blessant la pudeur ou la charité. Tant pis pour ceux qui interpréteront dans un autre sens votre silence ; mais cette crainte ne doit pas vous empêcher de faire votre devoir. Elle vous en empêche cependant ; et pour paraître un homme aimable, qui sait badiner et s’égayer comme les autres, vous riez des propos de vos compagnons, vous les autorisez même par les vôtres. C’est-à-dire que vous rougissez de Jésus-Christ devant les hommes. Ne soyez donc pas surpris qu’au jour du jugement Jésus-Christ rougisse aussi de vous devant son Père.

Lien vers le fichier PDF : https://lafrancechretienne.files.wordpress.com/2017/09/le_respect_humain_pere_bonaventure_giraudeau.pdf

La succession manquée

Géronte homme riche et fort âgé, sentant que le terme de sa vie approchait, voulut faire son testament. Il avait vu sa famille s’éteindre successivement et n’avait plus de parents à qui il pût laisser ses grands biens. Il se rappela qu’un de ses anciens amis avait laissé une famille nombreuse ; il choisit un de ses fils pour le faire son héritier. Il lui écrivit de venir à Paris. C’était un jeune homme qui allait se marier et qui avait peu de fortune ; cette succession ne pouvait pas mieux tomber ni venir plus à propos. Cléon (c’était le nom du jeune homme) se rend avec empressement auprès de son bienfaiteur. Celui-ci le reçoit avec de grandes marques d’affection et de bienveillance, il lui confirme ce qu’il lui avait écrit, que son dessein est de l’instituer son légataire universel. Notre jeune homme, après l’avoir entretenu quelque temps, et lui avoir témoigné beaucoup de reconnaissance, le quitta pour aller se promener un peu dans Paris qu’il ne connaissait point. Il revint le soir assez tard et ne vit point Géronte qui était couché et endormi. Le lendemain matin il lui fit une visite assez longue puis il sortit et ne revint que pour dîner. À peine sorti de table, il se remit en course. Il vit beaucoup de curiosités en tout genre. Il alla au spectacle. Il y trouva des personnes de connaissance, qui le conduisirent au café. On le fit jouer, et il ne joua pas heureusement. Il rentra fort tard à la maison. Les jours suivants se passèrent à peu près de la même manière. Mais bientôt ses liaisons s’étant multipliées, le goût des spectacles et la passion du jeu augmentant toujours, ses visites à son bienfaiteur devinrent plus rares de jour en jour ; ensuite il ne fit plus que de courtes apparitions auprès de lui, et il retournait promptement joindre ses compagnons de plaisir, qui l’engagèrent bientôt dans des parties de débauches de toute espèce. Cependant Géronte n’était pas content d’une pareille conduite. Il s’attendait à plus d’égards de la part de quelqu’un dont il faisait la fortune. Il laissait échapper devant ses domestiques certains mots qui marquaient assez sa manière de penser. Ils en avertirent Cléon, et lui dirent que s’il n’était pas plus assidu auprès de leur maître, et s’il ne cultivait pas mieux sa bonne volonté, il pourrait s’en repentir. Cléon promit d’y faire attention. Il se gêna quelques jours pour venir au moins dîner à la maison. Mais bientôt ses différents engagements s’enchaînant l’un à l’autre, il n’eut plus le temps de voir le bon vieillard ; souvent même il passait la nuit hors de chez lui. Géronte irrité d’un pareil procédé et faisant réflexion d’ailleurs que sa succession serait en de mauvaises mains s’il la laissait à un jeune homme qui montrait si peu de sagesse, fit venir un notaire, et, par son testament, il fit les pauvres ses héritiers et légua tous ses biens à l’hôpital général de Paris. Cette opération qu’il avait faite avec humeur, et le chagrin qu’il avait conçu de l’indifférence et de l’ingratitude de Cléon lui causèrent une révolution subite, qui l’enleva en peu de jours.

Cléon était alors tellement emporté par le tourbillon des plaisirs qu’il ne paraissait plus chez Géronte depuis quelque temps. Il y revint enfin un soir et ce fut pour le voir dans la bière et apprendre qu’il n’avait rien à prétendre à sa succession.

Il n’est pas possible de représenter l’impression que fit sur ce jeune homme une nouvelle si inattendue. Il resta d’abord immobile de surprise ; puis revenu à lui-même, et embrassant d’un coup d’œil toute l’étendue de son malheur, il entra dans le désespoir le plus effrayant. Furieux contre lui-même d’avoir manqué par sa faute une si belle fortune, il s’arrache les cheveux, il se mord les bras, il pousse des cris horribles : il fallut le garder à vue toute la nuit, dans la crainte qu’il n’attentât à sa vie.

Mais ce n’est pas tout. Le lendemain, la nouvelle s’étant répandue que Cléon n’héritait pas de Géronte, il se vit assailli par les créanciers de toute espèce qu’il avait faits depuis son séjour à Paris. Après avoir dépensé tout ce qu’il possédait, il n’avait point craint de contracter des dettes que la succession de Géronte devait le mettre en état d’acquitter sans peine. Cette espérance s’étant évanouie, il se trouva dans l’impossibilité de satisfaire ses créanciers, qui le firent conduire en prison.

C’est alors que son désespoir fut au comble. Avoir pu vivre dans l’opulence, dans les honneurs, dans les plaisirs, et se voir réduit à la plus affreuse misère, enfermé dans une prison, sans savoir si jamais il lui sera permis d’en sortit ! Cette réflexion cruelle, toujours présente à son esprit, était pour un tourment insupportable. Accablé du poids de son existence, qui lui était devenue odieuse, il essaya plusieurs fois de se donner la mort. Il n’y réussit pas ; mais le sombre chagrin qui le minait suppléa au fer et au poison, et termina en peu de jours sa triste vie.

Si ce malheureux jeune homme éprouva de si terribles accès de rage et de fureur contre lui-même, pour avoir manqué, par sa faute, une fortune temporelle, et s’être réduit, par sa mauvaise conduite, à une indigence et une captivité passagère, quels sont donc, dans l’enfer, le désespoir et les remords d’un réprouvé, qui a perdu, par sa faute, un bonheur ineffable, infini, éternel, et qui s’est lui-même précipité dans un abîme de maux terribles et interminables ! Pécheurs, considérez attentivement le tableau que cette parabole vous présente. Au lieu de vous assurer par une vie chrétienne la brillante fortune que Dieu lui-même daigne vous offrir, au lieu de cultiver son amitié par votre assiduité à la prière, par votre fidélité à observer sa loi, vous le négligez, vous l’oubliez, vous vous livrez à toutes les vanités, à toutes les folies du monde ; vous ne pensez qu’à satisfaire vos passions, qu’à flatter vos sens, qu’à jouir de tous les plaisirs que vous pouvez vous procurer. Qu’arrivera-t-il, lorsque après votre mort vous vous présenterez pour recueillir cet héritage céleste qui devait vous enrichir pour toujours ? Vous apprendrez, avec le plus affreux désespoir que vous n’avez rien à y prétendre ; et vous vous trouverez chargés de dettes immenses, contractées par vos crimes, pour lesquelles les démons, ministres de la justice divine, vous entraîneront dans les prisons ténébreuses, dans les cachots embrasés de l’enfer, où vous serez sans cesse déchirés par les remords les plus cruels.

Le jeune homme de notre parabole trouva du moins dans la mort la fin de ses maux ; mais vos tourments ne finiront jamais. Il n’y aurait que l’anéantissement qui pût vous en délivrer ; et vous subsisterez éternellement.

Lien vers le fichier PDF : https://lafrancechretienne.files.wordpress.com/2017/09/la_succession_manquee_pere_bonaventure_giraudeau.pdf

Le calender

Les calenders sont une espèce de religieux mahométans fort communs dans la Perse et dans les Indes, qu’ils parcourent en demandant l’aumône. Un de ces mendiants, étant en voyage, passa par la capitale du royaume de Perse. Il était tard lorsqu’il arriva. Pour se reposer et la passer la nuit, il entra hardiment dans le palais du roi ; et, s’étant établi dans un coin de la salle des gardes, il tira de son sac ses petites provisions, et se disposait à faire son repas, pour s’endormir ensuite, lorsque quelques officiers du prince, l’ayant aperçu, lui demandèrent ce qu’il faisait là et comment il y avait pénétré.
« Ne suis-je pas dans un caravanserai (un caravanserai, en Perse, est à peu près ce que l’on appelle en France une hôtellerie, une auberge) ? Répondit-il. »

Les officiers, choqués d’une pareille méprise, ne lui répondirent que par des insultes et des menaces. Quelques uns même, s’étant détachés, allèrent apporter au roi le propos impertinent de ce misérable. Le prince ordonna qu’on lui amenât. Dès qu’il le vit paraître :
« Tu es bien insolent, lui dit-il avec indignation, de prendre mon palais pour un caravanserai. »

Le calender, sans s’étonner, lui répondit : « Prince, permettez-moi de vous faire humblement une question. Qui habitait dans ce palais avant vous ?
– Le roi mon père.
– Et avant lui ?
– Le roi mon aïeul.
– Et avant cet aïeul ?
– Le roi mon trisaïeul.
– Je ne me suis donc pas trompé. Une maison par où tant de personnes n’ont fait que passer successivement est une véritable caravanserai. »

Appliquons-nous à nous-mêmes cette réponse, et réformons nos idées. Quel est celui de nous qui ne se croirait insulté, si l’on disait que sa maison n’est qu’une hôtellerie ? Cependant rien n’est plus vrai. Combien de personnes ont passé avant nous par les maisons que nous occupons ! Nous y séjournons aujourd’hui, demain nous n’y serons plus, et d’autres nous remplaceront. Le nom d’hôtellerie leur convient donc parfaitement, et nous ne devons nous regarder nous-mêmes que comme des hôtes qui y font un séjour plus ou moins long.

Cette maison, dites-vous, est un héritage que m’a laissé mon père. C’est-à-dire que votre père a passé par cette maison. Vous ne ferez non plus qu’y passer. Ainsi vous n’y êtes, comme lui, qu’un hôte, qu’un passager. C’est la réflexion de saint Augustin : « Hanc domum pater meus mihi dimisit. Hoc est, pater tuus transivit per cum. Sic tu transiturus es : ergo hospes es. »

Lien vers le fichier PDF : https://lafrancechretienne.files.wordpress.com/2017/09/le_calender_pere_bonaventure_giraudeau.pdf

Damoclès

Damoclès était un lâche flatteur, qui faisait bassement sa cour à Denys le tyran. Pour se rendre plus agréable à cet usurpateur, il affectait de l’élever au-dessus de tous les monarques de l’univers, et lui répétait sans cesse qu’il les surpassait en mérite, en richesse, en gloire, en puissance, et même en honneur. Le tyran, qui vivait dans des frayeurs continuelles qu’on attentât à ses jours, n’ajoutait pas foi à ce dernier trait de son éloge. Il ne sentait que trop qu’il n’était pas le plus heureux prince de la terre ; et il voulut le faire sentir pareillement à son flatteur. Il ordonna donc un jour qu’on le revêtit de pourpre et de toutes les marques de la royauté. Il le fit asseoir à sa table, et servir comme s’il eût été en effet le maître du royaume. Le festin fut de la plus grande magnificence ; et pendant que les mets les plus délicats flattaient son goût, une musique délicieuse charmait ses oreilles. Il jouissait avec ravissement d’une situation si charmante. Mais tandis qu’il en savourait la douceur, quelqu’un l’avertit de lever les yeux. Que devint-il, lorsqu’il aperçut au-dessus de sa tête une épée nue qui n’était attachée au lambris qu’avec un crin de cheval ! Il pâlit, il frémit, il voulut quitter sa place, mais le roi lui défendit. On continua de lui servir tout ce qui pouvait exciter son appétit ; les musiciens redoublèrent leurs efforts ; et déployèrent toutes les richesses de l’harmonie : mais il ne goûtait plus rien, n’entendait plus rien ; il n’était occupé que de cette fatale épée, qui pouvait à tout moment se détacher et le percer : sans cesse il avait les yeux sur elle. Le reste du temps qu’il passa à table lui parut un siècle, et il ne respira que lorsque enfin il lui fut permis de sortir de cette cruelle position.

Cette cruelle position de Damoclès est la nôtre. La mort tient continuellement sa faux levée sur nos têtes, il n’y a pas d’instant où elle ne puisse nous porter le coup fatal. Comment donc pouvons-nous boire, manger, dormir, rire, nous amuser tranquillement ? Damoclès se montra bien plus sage que nous. Du moment qu’il eut aperçu le glaive menaçant, insensible à tout autre objet, il ne le perdit plus de vue, il se tint continuellement sur ses gardes. Telle devrait être notre conduite. Toutes les richesses, tous les honneurs, tous les plaisirs du monde devraient nous être indifférents ; nous ne devrions penser qu’à prendre de sages mesures, non pas pour éviter la mort, qui est inévitable, mais pour n’en être pas surpris dans un état où elle aurait pour nous des suites funestes. Damoclès voyait, à la vérité, l’épée suspendue sur sa tête, et nous ne voyons pas la mort prête à nous frapper ; mais la raison et la religion ne suppléent-elles pas à cette vue corporelle ? Et le danger continuel où nous sommes d’être surpris par la mort n’est-il pas aussi évident que si nous voyions de nos yeux sa faux redoutable menacer nos têtes.

Lien vers le fichier PDF : https://lafrancechretienne.files.wordpress.com/2017/09/damocles_pere_bonaventure_giraudeau.pdf