Un difficile conclave

XXXIVe lettre adressée à Carlo Bertinazzi
Un difficile conclave (qui élira Clément XIV)

Rome, 16 avril 1769.

Le 2 février dernier, à neuf heures du soir, et au moment où il allait se mettre au lit, le Saint-Père éprouva une convulsion violente, jeta un grand cri et expira.

Cette mort singulière occupe au loin les esprits : à Rome, on est surtout livré aux regrets d’une telle perte. Clément avait un zèle à toute épreuve, des mœurs d’or, une piété évangélique. Il commit sans doute des erreurs ; quelque imprévoyance de sa part causa une longue disette dans ses Etats ; sa résistance au sujet de Parme, sa bulle Apostolicam ont attiré sur l’Église plus d’une tempête ; mais il était averti lui-même du danger des conseils dont on l’avait environné ; et la veille même de sa mort était indiquée comme le jour d’ouverture de ce consistoire, où nous devions exposer nos avis.

Au lieu d’un consistoire, c’est un conclave qui est assemblé. Il y a déjà quarante jours que je suis sous le secret des murailles, et je ne prévois guère quand je serai libre d’en sortir. Quand cette lettre pourrait te parvenir avant la promotion du futur pontife, je n’essaierais pas de te dire qui l’on choisira. C’est toujours celui à qui on ne pense pas ; et cela est si vrai, que les Romains, accoutumés aux ambitions déçues et aux prophéties détruites, ont adopté ce proverbe : « Tel qui entre pape au conclave, en sort cardinal. »

Mon choix particulier est déjà fait. Le sacré collège offre dans ses membres plusieurs sujets dignes de ces périlleux honneurs ; mais le plus ferme et le plus sage à la fois est, à mes yeux, le cardinal Corsini. Ce n’est pas lui qu’on désigne ; c’est un prince romain de l’illustre famille des Chigi.

Jamais prince, quel qu’il soit, n’aura été élu dans un temps plus désastreux. L’Espagne, mécontente, ne dissimule point ses ressentiments contre notre cour ; Louis XV est en possession du comtat d’Avignon ; Naples retient une autre partie de notre territoire ; Venise prétend réformer ses moines sans recourir à l’autorité du Saint-Siège ; la Pologne veut diminuer les privilèges de la nonciature ; le Portugal menace de se donner un patriarche, et de ne plus communiquer avec nous que par la voie des prières ; les Romains murmurent eux-mêmes de voir se séparer d’eux les étrangers ; et enfin l’esprit de vertige qui travaille ce siècle ébranle à la fois les pontifes, les monarques et le christianisme !

Les jésuites, intéressés plus que tout autre corps religieux, dans un embarras dont ils sont la principale cause, intriguent ouvertement pour que l’Église ait un chef à leur dévotion. Je ne fais pas de vœux pour leur succès ; mais sans passion comme je le suis ici, sans engagement avec personne, sans préoccupation d’aucune espèce, sans ambition, même celle de voir triompher ce que je crois le meilleur parti, je suis placé on ne peut mieux pour observer. J’ai du loisir ; souvent j’en ai beaucoup trop ; je me délasse de cette oisiveté en contemplant la scène mobile qui s’embrouille, se dénoue, se renoue vingt fois par jour. Si quelque écrivain philosophe était, comme moi, spectateur, que d’utiles observations ne pourrait-il pas faire sur le cœur des hommes ? J’en demande pardon à mes confrères ; mais leur gravité même n’exclut pas toujours les traits facétieux. Un poète comique tirerait parti de plus d’une chose dans un conclave : votre Molière y eût recueilli des traits excellents.

Sais-tu ce que c’est qu’un conclave ? Une réunion de vieillards, moins occupés du ciel que de la terre, et dont quelques-uns se font plus maladifs, plus goutteux et plus cacochymes qu’ils ne le sont encore, dans l’espérance d’inspirer un vif intérêt à leurs partisans. Grand nombre d’Éminences ne renonçant jamais à la possibilité d’une élection, le rival le plus près de la tombe excite toujours le moins de répugnance. Un rhumatisme est ici un titre à la confiance ; l’hydropisie a ses partisans : car l’ambition et la mort comptent sur les mêmes chances. Le cercueil sert comme de marchepied au trône ; et il y a tel pieux candidat qui négocierait avec son concurrent, si la durée du nouveau règne pouvait avoir son terme obligatoire comme celui d’un effet de commerce. Eh ! Ne sais-tu pas toi-même que le pâtre d’Ancône brûla gaiement ses béquilles dès qu’il eut ceint la tiare ; et que Léon X, élu à trente-huit ans, avait eu grand soin de ne guérir d’un mal mortel que le lendemain de son couronnement ? Nier que la cabale et la ruse aient une entrée au sacré collège, ce serait démentir l’évidence, ce serait contredire l’histoire de tous les temps.

Nous sommes donc enfermés : chacun a sa cellule ; toute communication est interdite avec le dehors. Un tel usage date déjà de loin ; il remonte à 1270, époque de l’élection de Clément IV. Les cardinaux étaient alors rassemblés à Pérouse et depuis six mois. Les bourgeois de la ville, apprenant que leurs hôtes allaient se séparer, faute de pouvoir conclure, s’opposèrent de force au départ ; murèrent, selon toute la rigueur du mot, les issues de l’église où délibéraient les porporati, et les forcèrent ainsi à une promotion. Ce fut celle de Guido Fulcadi, ce Clément IV, de modeste mémoire.

Quand les conclaves s’assemblent en été, la chaleur, le manque d’air, le voisinage immédiat de tant de personnes sont, dit-on, insupportables : dans ce mois-ci, l’aria cattiva est moins redoutable ; et cependant je me sens déjà une sorte de malaise. Il est causé sans doute par la privation d’exercice et le manque de mes livres, condition si essentielle de ma vie. Les premiers jours c’était un tumulte, dans les corridors, à ne s’entendre pas jusqu’au milieu de la nuit. L’un se débattait contre le Maréchal de l’église, ou contre le cardinal Camerlingue, afin d’introduire, pour le service de sa personne, plus de gens que les règlements ne le comportent ; un autre faisait poser des tapis, une cheminée postiche et ses armoiries pour orner un réduit en planches de dix palmes carrées. C’était à qui, outre ces deux conclavistes et les serviteurs communs du collège, aurait un maître-d’hôtel et sa livrée. Celui-ci voulait son épinette, et celui-là son perroquet ; le cardinal T. abandonnait tous les privilèges qu’il pouvait réclamer, pourvu que son cuisinier s’enfermât avec lui.

Nous avons déjà trois factions : les POLITIQUES, LES DÉVOTS et LES INDÉCIS. On me fait l’honneur de me ranger dans la première de ces classes. Les plaisanteries sont ici de mode dans les murs, comme hors des murs. Le cardinal doyen m’a demandé, en présence de cinq ou six de nos confrères, si je voulais être élu.

« Le temps, ai-je dit, n’est pas favorable aux Religieux, et Sixte-Quint a usé les ressources de l’humilité en s’en faisant un jeu. D’ailleurs, vous êtes en trop petit nombre pour me choisir, et vous êtes trop pour avoir mon secret. »

Ainsi le temps s’écoule en discours puérils, ou en intrigues. Le cardinal Quirini avait bien raison de comparer un conclave à une ruche d’abeilles : ceux-là piquent, ceux-ci bourdonnent ; on emploie tour à tour, pour composer le miel, le baume et l’absinthe.

Ces jeunes abbés de toutes nations, tenus à Rome en expectative, ont brigué à l’envi les places de conclavistes : les plus gentilshommes d’entre eux n’ont pas dédaigné un emploi qui tient beaucoup aux fonctions de serviteurs. J’ai cédé, pour ma part, aux instances d’un petit-collet français, M. l’abbé Néraud, le plus jovial gascon qui porte la tonsure : lui, et le frère François, mon compagnon inséparable, voilà toute ma cour et toute ma maison. Cette maison est sur un pied de sobriété qui a un peu étonné le compatriote de M. de Bernis. Dès le second jour de réclusion, il s’est glissé dans les offices du cardinal T., lassé qu’il était de partager mon repas ordinaire : un peu de fenouil et deux grives maigres. Et comme je lui faisais remarquer que peut-être on attribuerait son assiduité chez le cardinal à quelques menées qui sont interdites entre nous, il m’a rassuré par l’aveu que Son Éminence ne le consultait que sur des consommés et sur une sauce à la française qu’il avait résolu de perfectionner. Je crois, en effet, que mon Français ne se laisse point corrompre ; car il a joué à son patron de gourmandise un tour dont on rit encore dans plus d’une cellule. Ce pauvre cardinal T. n’aspire pas à la triple couronne ; mais il voudrait bien être secrétaire-d’État, parce qu’il est persuadé qu’un homme comme lui concilierait beaucoup d’affaires autour d’une table. Or, comme il y a deux partis qui dominent ici, l’un en faveur des jésuites, l’autre en faveur des princes de la maison de Bourbon, le cardinal avait composé deux mémoires en sens opposés, et désirait qu’ils parvinssent aux deux concurrents qui ont le plus de chances. Que fait-il ? Ne pouvant leur remettre, ni leur envoyer ostensiblement ces papiers, il a imaginé de les enfermer dans une enveloppe innocente. J’ai entendu parler d’une galantine et d’un pâté : il aurait chargé l’abbé Néraud du double message ; mais, soit distraction, probité ou malice, l’abbé se serait trompé ; et les raisons du cardinal, pour supprimer une société dont Ricci est général, seraient arrivées entre les mains du plus fidèle appui de la congrégation.

Tout n’est pas plaisant dans cette assemblée : il s’y trame d’odieux complots. La corruption ouvre les portes les mieux fermées : les ambassadeurs luttent de prétentions, de promesses ou de menaces autour du collège. Il y en a qui auraient recours aux plus obscurs appuis. Les trônes où siègent des Bourbons se distinguent par leur colère envers les enfants de Loyola. Avant-hier, mon confrère de Bernis me félicitait sur ce qu’étant professeur de philosophie, j’avais autrefois combattu les doctrines de la Société ; et il ajouta que sa cour en était informée par je ne sais quel religieux du comtat Vénaissin : ce religieux se serait procuré quelques-unes de mes lettres, et en aurait communiqué le contenu. Je ne comprends guère toute cette police ecclésiastique, mais ce qu’il y a de singulier, c’est que M. de Bernis poursuit avec persévérance un système qui contrarie ses affections : cardinal, il aime les jésuites ; envoyé de France, il sollicite leur destruction.

On nous prédit que le conclave durera trois mois : je commence à le craindre, voyant tant d’intérêts se croiser, tant de rivalités inconciliables. Comment réunir deux tiers des voix en faveur d’une seule personne ? Chaque jour, un calice déposé sur l’autel où chacun va porter son scrutin, se vide sans donner de solution. Le jour suivant recommence par une messe du Saint-Esprit, et se termine par des repas où la frugalité des apôtres n’est pas toujours observée. Mon oracle à moi, sur la durée de ce conclave, est un vieux domestique qui en a déjà vu cinq ; quelques cardinaux voulant, par plaisanterie, lui faire, croire ce matin que l’élection était faite :
« Je gagerais que cela n’est point, dit-il, car, dans le trouble que vous cause toujours la création d’un pape, vous ne manquez jamais de m’appeler Éminence, moi qui ne suis qu’un pauvre serviteur à deux pistoles par jour. »

Un de nos plus anciens chapeaux, personnage bègue, et jusqu’ici peu accusé d’ambition, proposait tout-à-l’heure qu’on remît l’élection à sa voix : quelques-uns semblaient disposés à consentir, pour abréger les lenteurs, quand Monsignor Boroméo s’est avisé de demander au médiateur s’il connaissait l’Histoire de Jean XXII : les joues du pauvre cardinal se sont couvertes de pourpre ; et tout le monde s’est rappelé, en riant, que Jean XXII (le cardinal d’Ossat) reconnut la confiance du conclave de 1314, en se donnant à lui-même la couronne. Ce dut être une scène bizarre que ce moment où toutes les oreilles, attentives aux paroles de d’Ossat, entendirent prononcer gravement la formule par laquelle il se faisait Pape : Ego sum Papa !

Cette lettre, dont je trace chaque jour quelques lignes, mon cher ami, ne finirait pas si je voulais te confier tout ce qui étonne mes yeux, et tout ce qui me serre le cœur. Tantôt la faction française nous propose des choix ridicules pour amuser le tapis, selon l’expression qu’ils emploient. Les zelanti (nouvelle faction) jurent qu’ils resteront six mois enfermés plutôt que de se départir de leur prédilection pour le cardinal Stroppani. Tel joue l’indifférence, et tel se fait malade. Celui-ci a cinq voix acquises, l’autre sept.

« Combien en voulez-vous ? À quel prix céderiez-vous vos voix ? » se dit-on ingénument. Le soir, des espions écoutent aux portes ; et, bien que quelques-uns aient déjà reçu des avertissements et même des coups de canne, cette pratique se renouvelle. On dit même que certains ambitieux ne redoutent pas les périls de cette exploration, pourvu qu’ils soient informés de ce qui peut seconder leurs vues.

Hier, on a enfoncé une cellule, parce qu’un de nos confrères refusait de venir voter. L’ennui menace quelquefois de les vider toutes, ces cellules ; et quelquefois on pense à faire entrer ici le Maréchal pour y rétablir l’ordre et la paix. Une ouverture, pratiquée durant la nuit dernière dans la muraille qui nous sépare du grand cloître, a été découverte. Cet événement donne un vaste champ aux suppositions de toute espèce ; la plus vraisemblable est que la cupidité de quelques voleurs a été excitée par l’immense argenterie que les cardinaux ont fait entrer ici pour leur service. Tant qu’on a pu échanger des conjectures sur ce sujet, et venir voir murer cette ouverture, la vie, le mouvement, l’intérêt de l’existence ont été rendus à un grand nombre de personnages.

On tend des pièges à ceux d’entre nous qu’on ne juge pas assez dévoués aux intérêts jésuitiques. Il faut détruire toutes leurs chances à la promotion. Jusqu’à moi, on cherche à me compromettre ! On m’est venu raconter que plusieurs jésuites français réfugiés dans le duché d’Urbin, mon pays, étaient en butte à la misère. J’ai écrit là-dessus à plusieurs personnes charitables, et je sais qu’on a intercepté mes lettres pour montrer aux agents de Louis XV que je n’étais pas ce que l’on croit.

Hélas ! Mon pauvre Charles, qu’on est affligé de voir tant de puérilités, de ruses, de perfidies mondaines, de passions, d’équivoques et de mauvaise foi ! Je plains les électeurs un peu profanes de ce pontife, dont l’enfantement est si laborieux : je ne puis nullement prévoir qui sera l’objet de leur choix, j’aurais presque dit leur victime.

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L’effroyable danger de l’athéisme

XXVe lettre adressée à Carlo Bertinazzi

L’effroyable danger de l’athéisme ainsi qu’une critique de Voltaire

Rome, 18 septembre 1753

L’incrédulité que tu me montres partout m’alarme sans m’étonner, mon cher condisciple. Ces choses avaient été prédites dans les livres saints, l’esprit de l’homme est capable de mille écarts dès que son cœur a quitté les voies d’innocence et de simplicité. Du désir qu’on a qu’il n’y ait point de Dieu pour punir le crime, on conclut qu’il n’existe point en effet. Du déisme à l’athéisme la pente est dangereuse et facile.

Cependant, et malgré les déplorables conséquences de la nouvelle philosophie, je suis d’avis qu’il ne faut point irriter ceux qui la professent. La foi est un don de Dieu. On ramènera plutôt les incrédules par la douceur que par la sévérité : on prend avec eux un ton d’orgueil qui les blesse, et d’autant mieux qu’on leur répond souvent avec beaucoup moins d’esprit qu’ils n’en mettent dans leurs discours et dans leurs écrits. Le plus petit ecclésiastique croit de son devoir d’attaquer, sans penser que, si son zèle est louable, son savoir, qui n’y répond pas, fait plus de mal que de bien. Pour combattre des hommes habiles, il faudrait de l’habileté.

Ce n’est ni en déclamant, ni en invectivant, que l’on convertit : il faut des exemples et des raisons ; il faut de la modération, et surtout convenir que la religion a des mystères incompréhensibles. Tant qu’on ne tiendra pas les anneaux de cette chaîne, qui lie la terre au ciel, on ne confondra point l’incrédulité. Pourquoi refuser d’avouer que notre doctrine catholique a ses obscurités ? La foi, selon la définition même de saint Paul, est la certitude des choses qui n’apparaissent pas. Le zèle impétueux qui veut faire descendre le feu du ciel, excite la haine : une bonne cause se soutient d’elle-même, et celle de la religion doit se faire respecter par ses œuvres. Tout ce qui respire l’animosité, d’ailleurs, est contraire au christianisme.

Je ne sais, mais si j’avais le loisir, et surtout la capacité de combattre cette philosophie de mon siècle (qui ne console de rien), j’ai la présomption de croire qu’aucun sophiste ne se plaindrait de moi. Je ferais voir que nos adversaires n’ont pas bien saisi le sens des livres saints, ou qu’ils manquent de bonnes raisons pour en nier l’authenticité. Je pense bien que je ne les convertirais pas, car il n’y a que Dieu qui éclaire et change les cœurs ; mais du moins ils ne se déchaîneraient pas contre les défenseurs de cette religion d’égalité.

Puisque Dieu souffre les incrédules, mon ami, nous devons les supporter : ils entrent dans ses desseins ; c’est par eux que la religion paraît plus forte et que les justes sont exercés dans la foi. Il n’est pas étonnant que tant d’âges superstitieux aient amené un siècle d’incrédulité ; les orages passent et ne servent qu’à faire briller d’un plus vif éclat l’azur et la sérénité du firmament.

Je vois que je t’ai blessé dans ton admiration pour M. de Voltaire (sentiment un peu contradictoire avec quelques autres que je te connais), et pourtant je ne puis m’empêcher d’insister sur les torts que je reproche à ce beau génie. Toi-même, en le vantant, tu en fais une amère critique ! Ses productions offrent plus de paradoxes que de saints raisonnements, plus d’objections que de solutions, plus de railleries que de preuves ; plus de chaleur que de lumière, plus de superficie que de profondeur. Les hommes légers le trouvent merveilleux ; et, comme ils forment le plus grand nombre, les livres qu’il publie ont de la réputation : le style entraîne, et l’on s’extasie sans penser que le coloris n’est pas le premier mérite des tableaux.

Nous vivons dans un temps bizarre : jamais on n’eut moins de religion ; jamais on n’en a tant et si stérilement parlé. Ce n’est point que je veuille récriminer contre mon siècle : si ce n’était pas en haine du dogme qu’il hait les religieux, je ne lui en ferais pas de reproche. Il peut avoir raison quand il se plaint de notre trop grand nombre, et de nos engagements, quelquefois précoces, dans une profession qui dure toute la vie ; mais c’est une injustice que d’exiger que tous les solitaires entrent en solidarité aux yeux du monde, et que la faute d’un seul soit regardée comme la faute de tous. Il est à regretter que tant de lumières accordées à cette génération ne servent qu’à former une ligue contre le ciel. On s’imagine être plus grand à mesure qu’on cherche à s’éloigner de Dieu ; comme s’il y avait de la faiblesse à s’humilier devant la majesté d’un être dont on tient le mouvement, la respiration, la pensée ! Saint Augustin, qui erra longtemps, ne crut valoir quelque chose que lorsqu’il revint à l’humilité. L’esprit de l’homme n’a que des perceptions vagues, s’il n’a une autorité qui le fixe. Et comment ne se dégoûte-t-on pas d’être mécréant après avoir éprouvé le vide et l’ennui qui suit les esprits forts ? Qui est-ce qui n’aurait pas cru que tous ces écrivains qui se sont frayé des routes nouvelles en détrônant la Divinité, seraient eux-mêmes divinisés après leur mort ? Eh bien ! On se souvient de la plupart pour railler leurs systèmes, ou pour déplorer les misères de leur vie. Qui aujourd’hui voudrait être Spinosa ?

Les vérités de l’Évangile s’élèvent lorsqu’on les croit éteintes : elles jettent une flamme vive et rapide que ne peuvent obscurcir ni ses présomptueux ennemis, ni ses indignes ministres. Encore une fois, il y a d’impénétrables mystères autour de nous ; mais quitterons-nous la contrée où règnent quelques nuages pour passer dans un lieu de ténèbres et d’horreur ? Où allez-vous, sortis de la voie où cette religion offre quelques points d’appui ? Est-ce à la tyrannie des hommes, à la condition des animaux et au néant ? C’était bien la peine de faire tant de recherches et d’efforts d’esprit pour arriver à cette solution ? Élevez-la plutôt, votre destinée passagère ; et, si vous deviez vous tromper, que ce soit avec quelque charme, avec quelque poésie et quelques espérances.

Tu as peut-être senti quelquefois, Charles, que cette religion qui nous lie était rigoureuse pour des hommes : c’est une preuve qu’ils ne l’ont pas faite. Ils l’auraient adoucie davantage : on n’y verrait pas l’abnégation de soi-même, et on y aurait permis les mauvais désirs. Regarde les religions passées dont les anciens peuples ont été inventeurs.

Mais ne va pas croire que tout ceci m’empêche de rendre justice à l’auteur de Mahomet : c’est parce que je prise beaucoup ses talents que je voudrais le voir mieux penser. Hélas ! Ne haïssons personne à raison de ses sentiments : et quand les maximes sont blâmables, ouvrons encore à ceux qui les professent un cœur plein de charité. Au reste, plus il y aura de livres contre les croyances religieuses, et plus on se convaincra qu’elles sont nécessaires : l’homme qui adora jadis une multitude de dieux, est-il plus raisonnable aujourd’hui qu’il affecte de n’en reconnaître aucun ? La vertu et le vice, l’immortalité et le néant, tout lui paraît égal, pourvu que quelques frêles brochures lui servent de rempart contre le ciel. Pitié ! pitié profonde pour cette double erreur ! Heureux les temps où les confesseurs de la foi n’étaient pas témoins inutiles de l’impiété, où le sang d’un martyr pouvait ouvrir les yeux de l’aveugle, et peut-être les portes du ciel au bourreau pour qui la victime priait en mourant ! — Adieu.

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Une belle critique de la comédie selon la sainte Église

XIVe lettre adressée à Carlo Bertinazzi
L’importance de la maîtrise de ses pensées

Rome, octobre 1731

Quelles que soient tes instances, n’attends plus que je te parle du sujet de mes larmes : c’est assez, c’est trop de t’en avoir entretenu une fois. Je n’ai dit ces choses-là qu’à toi seul au monde : la confidence amène la confidence ; mais je ne m’explique plus par quel sentiment involontaire nous sommes forcés à découvrir ce que nous voudrions cacher à Dieu même. Se taire et souffrir, voilà notre vie.

Ma nouvelle charge m’attire de nombreuses occupations : je suis chaque jour plus étonné de voir dans ma cellule des Grandeurs et des Éminences. Mais aussi pourquoi confier à un si jeune et si indigne religieux les fonctions qu’on me fait remplir ? Douze cardinaux, plusieurs prélats et quelques théologiens, aussi obscurs que moi, composent la consulte du Saint-Office. Nous sommes juges des matières d’inquisition et d’hérésie, mais telle est la douceur, ou la politique de la cour de Rome, qu’ici on ferme souvent les yeux sur des délits qui seraient punis du dernier supplice en Espagne et en Portugal. C’est donc de Conciles, d’Index, de Rites, de Gouvernement de l’Église, de Décrets, d’Examen d’évêques, en un mot, de toutes les jurisprudences ecclésiastiques que me voilà occupé tout le jour. Je remplis tous ces devoirs avec zèle, mais je vois s’approcher le soir avec délice, parce qu’il me rend à la solitude.

Toutefois, dans cette solitude chérie, je ne suis pas toujours sans un trouble d’esprit qui m’est propre, ou sans importunités nouvelles de la part des étrangers. On nous écrit de toutes parts : l’un s’adresse à moi, qui ai tant besoin de conseils et d’appui, pour réclamer une direction pieuse ; l’autre prétend me faire décider dans les discussions de sa communauté. C’est la supérieure d’un couvent, qui veut changer dans sa maison la couleur des habits, comme si la vraie dévotion consistait dans un air négligé et dans un vêtement brun ? La plupart des dévotes s’imaginent, on ne sait pourquoi, que les couleurs obscures plaisent davantage aux esprits célestes que les couleurs vives. Et, cependant, on nous peint toujours les Anges en blanc ou en bleu. Si, dans le monde, une femme médit, paraît acariâtre, ou en colère contre le genre humain, c’est le plus souvent celle qui a un habit brun. La singularité ne s’allie jamais avec la piété : la propreté même n’est-elle pas ordonnée par l’Évangile, et ne veut-elle pas que nous lavions notre visage, lorsque nous jeûnons, afin de n’être pas remarqués ?

Un prieur de l’ordre de Saint-Bruno sollicite pour que nous l’autorisions à abolir la coutume italienne, qui permet la sieste à ses cénobites. Quand on est à Rome, il faut vivre à la manière des Romains : ce n’est point un scandale et un malheur si un pauvre religieux, dans un pays où la chaleur accable, goûte une demi-heure de repos, afin de reprendre ensuite ses exercices avec plus d’activité. Pensez, disais-je au prieur lui-même, pensez bien, vous qui mettez au nombre des péchés capitaux un mot prononcé quand il faudrait se taire, que ce moment est celui où le silence est le mieux gardé. Voyez Jésus-Christ ; lorsque près de mourir, il trouve ses apôtres endormis dans le Jardin des Oliviers : « Hélas! leur dit-il avec la plus grande bonté, n’avez-vous donc pu veiller une heure avec moi ! »

Enfin il arrive ce moment où je suis libre et livré à moi-même. La nuit est une bonne amie sur laquelle je compte, lorsque l’on m’a distrait : elle répare le dommage qu’on m’a causé, en me faisant part de ses heures et de son silence. Le matin me surprend quelquefois la plume à la main lorsque je crois n’être encore qu’à la moitié de ma veillée. Veux-tu savoir ce qui m’occupe lorsque je suis maître de mes souvenirs, et quand je puis, hélas, choisir mes pensées ? Je les considère, ces pensées que je viens de faire éclore ; c’est une famille qui m’appartient et qui peuple ma solitude. On n’est véritablement seul, d’ailleurs, que lorsqu’on s’isole de soi dans cette espèce de désert qu’ils appellent leur société.

XIXe lettre adressée à Carlo Bertinazzi

Une belle critique de la comédie selon la sainte Église

Rome, 22 janvier 1742

Lorsque dans ta jeunesse tu fus effrayé avec raison de tes premiers pas dans la carrière du théâtre, je me serais gardé de te laisser entrevoir combien ces craintes étaient exagérées. Alors il fallait te les laisser, ces craintes ; elles pouvaient te retenir loin des écueils que tu as bravés. Mais ta vocation l’emporte, ton sort est décidé, je ne te dois plus que la vérité sans menaces.

La seule église gallicane proscrit les comédiens. Le pays que tu habites est le seul où la communion et la sépulture soient disputées aux personnes de cette profession. Cette inconséquence n’est pas la moindre dans le caractère d’une nation qui adore les spectacles.

Je sais que cette nation si indulgente ne partage guère, sur ce point, les préjugés de son clergé ; mais n’est-il pas singulier, comme l’observe judicieusement un de leurs écrivains, le père Lebrun de l’Oratoire, que cette foule de chrétiens qui se réunissent tous les jours pour entendre et applaudir des excommuniés, ne demandent point, ou qu’on ferme les théâtres, ou qu’on procède moins rigoureusement contre ceux qui les font fleurir ?

Les Pères de l’Église, un grand nombre de conciles, beaucoup d’autorités séculières respectables ont condamné, il est vrai, les spectacles. Saint Cyprien les jugeait incompatibles avec la loi chrétienne ; saint Augustin ordonne aux pénitents de s’abstenir des jeux de l’amphithéâtre. « C’est là, dit Salvien, que vous serez surpris d’une mort spirituelle. » « Là, dit saint Jérôme, s’accomplit l’oracle du prophète : le péché entrera par les fenêtres de votre âme, c’est-à-dire les yeux et les oreilles. »

Le concile d’Arles, tenu en 314, celui de Trulle, en 692, de Paris, en 829, de Ravenne, en 1286, de Tours enfin, en 1583, sévissent contre des hommes appelés histrions et bateleurs. Mais quelle ressemblance y a-t-il entre des malheureux faisant métier de profaner les choses saintes, d’irriter les passions honteuses, de débiter d’ineptes discours, et les habiles interprètes de ces hommes de génie qui ont consacré leur plume aux arts de la scène ?

Quand le goût des représentations grossières était si général qu’on les introduisait dans les couvents, jusque dans les églises et dans les cimetières ; lorsque des religieux, pour vendre les vins de la dîme, louaient des bouffons, leur faisaient jouer des facéties sous le porche des monastères, et se mêlaient eux-mêmes parmi eux pour réjouir la multitude, un concile de Béziers eut sans doute raison d’interdire ce scandaleux commerce. Mais, en France, dès le quatorzième siècle, personne n’ignore que les spectacles ont commencé à prendre une forme décente. Ce fut un prélat qui fit cette réforme. N’est-ce pas le cardinal Lemoine qui acheta l’hôtel de Bourgogne pour les comédiens ? Le Parlement ne confirma-t-il pas leur privilège royal, à la seule condition de ne plus jouer l’Annonciation, la Conception, et la Naissance du Sauveur ? Ce fut un cardinal encore, et le cardinal de Richelieu, qui fit enregistrer en 1641 une déclaration du Roi très-chrétien, qui disait : « Ne seront point notés d’infamie les comédiens, lorsqu’ils n’useront d’aucunes paroles blessant l’honnêteté publique. » Richelieu ne composa-t-il pas lui-même, et ne fit-il pas composer des fables héroïques pour ennoblir un genre de littérature qui est une des gloires de la France ?

En tout temps, les comédiens ont fait à Paris de riches aumônes aux pauvres et aux églises. Ils ont eu longtemps une chapelle où le service divin se célébrait avec pompe. On lit dans plusieurs Mémoires, tous dignes de foi, et entre autres dans ceux de l’Oratorien que je t’ai cité, qu’ayant soutenu un démêlé assez vif, en 1542, avec maître René Benoît, curé de Saint-Eustache, ils en sortirent victorieux. Ce curé prétendait qu’ils ne commençassent point leurs représentations avant la fin des vêpres, attendu que quelques fidèles abandonnaient l’office. Les comédiens, qui faisaient déjà beaucoup de sacrifices pour les religieux et les pauvres, prétendirent qu’on les ruinerait, en hiver, s’ils étaient obligés de donner leur spectacle aux lumières ; et le Parlement intervint auprès du curé de Saint-Eustache pour le prier de dire ses vêpres un peu plus tôt.

C’est la musique, c’est la danse, qui font le danger de ces réunions où les sexes sont confusément rapprochés, M. Despréaux paraît fondé en raison dans sa satire contre l’Opéra ; mais, en général, l’art de Plaute et de Molière est plus exempt d’accusations. J’ai bien vu, en parcourant leurs écrits, que la vertu y est malheureusement quelquefois moquée ; le spectateur y est excité à prendre parti pour la ruse ; l’honneur des applaudissements n’est pas toujours ménagé au plus honnête ; les sots sont quelquefois victimes des méchants adroits ; et, sous le nom de sottise, on punit souvent la candeur de la probité. C’est par cette fausse direction, donnée au talent des poètes, que je m’explique les remords de quelques-uns à l’âge de la sagesse. Racine voulut faire une pénitence publique ; Quinault, Dryden, et Lamothe se sont repentis ; Corneille enfin, consacrant sa lyre à traduire l’Imitation de Jésus-Christ, épanchait, en mourant, ses regrets et ses larmes dans le sein de l’évêque de Meaux.

Mais il faut reconnaître que le théâtre a flétri bien des vices. Molière fut une des plus honnêtes créatures de son temps. Son chef-d’œuvre, la comédie de Tartufe, a rendu beaucoup de services à la religion catholique. Quelques zélateurs n’en conviennent pas : cette pièce eut des ennemis à sa naissance ; mais elle eut aussi quelques défenseurs… et j’avoue que je suis de l’avis de Louis XIV.

Pour le caractère d’Arlequin, celui-là est spécialement naïf et bon. Il est venu d’Italie ; et ce n’est pas notre faute, si la cour d’Henri III, s’ennuyant au Louvre des compositions de Jodelle et de Garnier, appela de Bergame, pour la divertir, le joyeux personnage qui porte un sabre pacifique, et le véritable habit qui siérait aux courtisans. Pourquoi nous l’emprunter, pour le maudire ? Pourquoi le couvrir d’or durant sa vie, et lui refuser un peu de terre après sa mort ? Rome n’est point si rigide : elle concilie avec plus de philosophie religieuse ses divertissements et sa charité. Plus d’un théâtre porte en Italie un nom consacré dans la légende. Saint Charles protège à Naples une scène magnifique, et l’image de saint Augustin n’est pas écartée, à Gênes, d’un temple des arts que son invocation sanctifie. Le gouverneur de Rome, qui est ordinairement un évêque, a sa loge à Argentina. Tu te souviens d’y avoir vu Benoît XIV invité par l’ambassadeur de France à entendre une cantate de Métastase, en l’honneur de la naissance du dauphin.

Les menaces d’excommunication ne sont pas choses qu’on se refuse à Rome, puisqu’il est écrit sur les portes de la chapelle papale à Saint-Pierre, que quiconque montera, sans être chantre, dans la tribune destinée aux chantres, sera excommunié ; mais Rome n’a jamais approuvé ce rituel de Paris qui, depuis 1654, sert de texte aux persécutions exercées contre les acteurs morts et les acteurs vivants.

Nous sommes plus avares de damnations : nous pensons que les anges, protecteurs des hommes, n’ont pas horreur d’un masque noir ; que sous la pourpre royale, où la robe de l’histrion, ils ne repoussent que les mauvais cœurs ; et que peut-être serait-on plus heureux, dès ce monde, s’il n’y avait de comédiens que sur le théâtre, et si l’on ne portait de figures fausses que pour amuser les oisifs.

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L’impossible amour entre une jeune femme et un prêtre

Nous vous proposons de découvrir les extraits de la correspondance entre le futur pape Clément XIV et son ami Carlin, célèbre acteur de théâtre en son temps. Et quelle correspondance ! On y découvre un esprit très contemporain sur l’amour impossible entre une jeune femme et un prêtre, l’importance de la purification de ses pensées, une belle critique de la comédie selon la sainte Église, une dénonciation de l’effroyable danger de l’athéisme, une critique réaliste de Voltaire, le difficile conclave pour succéder à Clément XIII et la suppression de la Compagnie de Jésus. Comme il n’est pas possible de publier l’intégralité de la correspondance, nous publions, pendant cinq jours, sept lettres de Laurent Ganganelli (qui deviendra le pape Clément XIV de 1769 à 1774). Vous pouvez télécharger l’ouvrage dans son intégralité « Clément XIV et Carlo Bertinazzi, correspondance inédite. »

XIe lettre adressée à Carlo Bertinazzi
L’impossible amour entre une jeune femme et un prêtre

Rome, 16 novembre 1729.

Eh bien ! Je suis au port et je soupire. Il me semble que les trésors que j’ai obtenus ne contentent plus l’inquiétude de mon esprit. Mon ambition satisfaite, je m’étonne d’avoir si peu désiré. Oh ! Que l’esprit de l’homme est instable, et que Dieu le punit souvent avec rigueur en accomplissant les vœux qu’il avait formés ! On raconte que le sage Ulysse poursuivit longtemps à travers les écueils des mers son pauvre royaume d’Ithaque. Dans ses rêves, dans ses désirs, il se le représentait toujours couvert de fleurs et de moissons ; il y descendit enfin, et poussa un soupir de tristesse à la vue des roches noires et des stériles rivages qui l’environnaient de toutes parts.

Je me demande quelquefois ce que nous faisons sur la terre. Serait-il possible que Dieu nous eût placés ici pour remplir une si immobile destinée ? Même les plus laborieux parmi les hommes ne vivent en tous lieux que pour s’occuper de vivre ; ils n’ont qu’une seule idée : la vie. Elle nous a été donnée un jour, et on l’achète le reste du temps qu’on en jouit. J’avais espéré qu’il était de la condition de l’homme d’exercer son entendement et toutes les facultés qu’il a reçues. Est-ce que ce petit manège d’affaires, d’intérêts ou d’ambitions ne s’arrêtera pas tout court un matin, et à peu près comme un de ces paysages mécaniques dont on aurait cessé de monter les ressorts ?

Dieu sait bien que ce ne sont point les pompes et les richesses du monde que j’envie : il sait que j’ignore moi-même ce qui peut manquer à une existence qui lui est consacrée ; mais je surprends quelquefois et avec terreur ma pensée hors des attributions de mon état. J’erre dans les souvenirs du temps qui n’est plus, et je crois le sacrifice que j’ai fait peu méritoire, puisque je n’ai pas même connu le prix des biens que j’ai sacrifiés. Quand je suis à charge à moi-même, je me dis : Telle est la dépendance où nous sommes d’un corps qui n’est pas toujours en un parfait équilibre. Dieu veut nous faire sentir que cette vie n’est pas notre félicité, et que nous serons toujours mal jusqu’à ce que nous la quittions.

Je n’ignore point que le travail peut aider à supporter le poids de l’existence ; j’ai éprouvé autrefois que lorsque mes journées s’écoulaient sans avoir eu de communication qu’avec moi-même et mes livres, ma condition était au-dessus de toutes les joies, de toutes les fortunes des enfants du siècle ; mais il n’en est plus ainsi. Si je prends un livre, mon esprit ne perçoit rien. Je demeure dans un état qui tient de la vie végétative, jusqu’à ce que les signes tracés s’enflamment ou s’agitent pour former à mes yeux des combinaisons bizarres et un sens inattendu ; je suis distrait ou préoccupé jusqu’en présence de nos supérieurs : ils sont peut-être scandalisés de ce recueillement sans objet, et je n’ose avouer qu’il y a bien longtemps que je n’ai dormi !

Charles, où est l’innocence de nos premières années ? Paolo Dazzi veut se faire moine ; il m’a consulté : je lui ai répondu pour l’en dissuader. On doit bien réfléchir quand on se surcharge d’obligations. C’est une voie extraordinaire que celle qui nous tire de la vie commune ; et malheur à qui n’aurait pas une vocation bien éprouvée pour la solitude ! Nous ne naissons pas moines, et nous naissons citoyens. Le monde a besoin de sujets qui concourent à son harmonie. Renoncer au commerce de ses semblables, c’est descendre dans un tombeau, et saint Antoine, qui vécut si longtemps dans les déserts, n’avait pas fait vœu d’y rester toujours. Il vint au milieu d’Alexandrie combattre l’arianisme, tant il était persuadé qu’on peut servir la religion autrement que par des prières.

Hier on m’a fait demander au parloir : c’était sir Edouard C***, le père de miss Jenny. Il m’a remercié de n’avoir point, disait-il, abusé de l’autorité qu’il suppose à un prêtre catholique dans le pays que nous habitons. Il voulait me faire une vertu d’avoir respecté dans un cœur pur des croyances pour ainsi dire natives et le culte de l’enfance. Tant que ses éloges étaient un reproche indirect à notre clergé qu’il juge intolérant, et que cet étranger semblait, en vantant ma conduite, faire la satire de l’Église romaine, j’ai été gêné, importuné de sa visite ; mais je n’ai pu retenir d’affectueuses paroles quand il m’a confié qu’il tremblait pour la santé, pour les jours même de sa fille. « Ces climats, disait-il, où sa mère a pris naissance ne la sauveront pas. Depuis deux mois elle dépérit encore ; et si cette saison, ordinairement favorable à son mal, la respecte, je crains le retour et la périlleuse action du printemps. Je sais, par quelques mots que m’en a dits la personne qui avait eu recours si imprudemment à votre zèle, que Jenny regrette de ne plus vous voir. Pourquoi ne viendriez-vous pas quelquefois encore à la villa Pamphilj ? Ce serait mieux qu’un religieux, ce serait un ami que nous accueillerions. »

J’ai voulu, je ne sais par quel sentiment, opposer à l’émotion d’attendrissement et de plaisir que me causait sa confiance, les occupations de ma place et la règle de mon cloître. Il m’a répondu avec raison que l’usage permettait quelque sortie aux frères Mineurs, et que, s’il ne s’agissait que de demander à nos supérieurs cette permission pour moi, il la ferait solliciter par un ambassadeur. Je me suis hâté, comme tu peux le croire, de le faire renoncer à cette démarche, beaucoup trop solennelle pour un obscur religieux comme je le suis, et j’ai vu qu’il prenait mon refus comme un engagement de vaincre moi-même des obstacles qui, en effet, ne me seront peut-être pas opposés. Quand il m’a serré la main, comme pour m’en remercier, je me suis trouvé obligé à faire ce qu’il désire.

J’irai donc, Charles : j’irai de nouveau, non pas édifier cette vierge qui se meurt, mais la consoler, s’il se peut, de se séparer de son vieux père, et apprendre moi-même, à l’aspect de ses souffrances tranquilles, comment on renonce à la vie, à la jeunesse, à tous les biens de cette terre. Oh ! Si la grâce descendait dans cette âme si bien faite pour la comprendre, si cette jeune créature entrait enfin dans les voies du salut, quel autre asile que le sein de Dieu mériterait de la recevoir puisqu’elle ne rencontrera jamais sur la terre un être qui soit digne de lui être associé ! Je ne sais plus quel poête chrétien suppose que deux âmes créées l’une pour l’autre, et séparées ici-bas par des malheurs ou des préjugés, se réunissent au ciel pour ne plus former qu’un seul ange : c’est là une belle idée, n’est-ce pas ?

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Sauvons la foi chrétienne : le moine et le calender

Le soleil diffusait sa douce lumière sur le mont Liban en cette fin de journée du 8 mai 2016. Le moine marchait d’un pas tranquille en égrenant son chapelet. Malgré son amour pour l’antique tradition sacrée, un objet rendait l’homme de Dieu anachronique ; il s’agissait d’un téléphone portable de bonne qualité. Pouvait-on préserver la foi et vivre avec la technologie dans un siècle strictement matérialiste ? Oui, Maroun le croyait sincèrement, il fallait seulement se limiter à l’aspect utilitaire de ce genre d’objet. La spiritualité et le matérialisme sont comme l’eau et l’huile mélangées dans un même verre : après quelque temps, l’huile flotte à la surface tandis que l’eau reste au fond. Cette parabole convient parfaitement au corps et à l’esprit : le corps est lourd et soumis aux lois physiques tandis que l’esprit est léger et peut être dompté par une volonté stricte et charitable. Mais que l’on ne s’y trompe pas, le corps et l’âme sont indissociables afin de former l’individu dans toute sa perfection. L’homme n’est-il pas fait pour tendre vers la sainteté à l’image parfaite de Notre Seigneur Jésus-Christ ?

Le matérialisme contemporain réduit l’homme à un chiffre, à une statistique noyée dans l’immense flot du Big Data. Dans ce fatras numérique, la moindre information est semblable à l’un des sept milliards d’individus : insignifiante et inutile vis-à-vis du pouvoir et de ses implacables lois. Les incontrôlables et innombrables flux monétaires circulant à travers l’internet à une vitesse vertigineuse engendrent un chaos mondial qui ouvre la voie à un régime totalitaire. Maroun était conscient de tout cela. Cet ancien informaticien qui travaillait autrefois dans le monde de la finance new-yorkaise avait décidé de consacrer la seconde moitié de sa vie à Dieu. Dorénavant, il ne souhaitait plus être serviteur du monde : son rêve était de servir la cause royale de notre Seigneur Jésus-Christ, ce maître tant aimé pour sa sublime perfection. Maroun était persuadé que c’était l’imitation de Jésus-Christ qui permettrait de sortir la civilisation du chaos. Les idéologies fallacieuses, animées par d’invisibles lois homicides, qui dominent le XXIe siècle essayent de réduire à néant la justice austère du Christianisme. L’homme matérialiste ne sait plus percevoir les imperceptibles schémas qui régissent l’esprit du monde. La méditation chrétienne permet de prendre conscience des valeurs maléfiques drainées par l’hérésie caïnique, celle-là même qui pousse les hommes à s’entre-tuer. Maroun conservait l’espérance d’un futur heureux après de grandes tribulations : le maître Jésus-Christ n’a-t-il pas dit lors du sermon sur la montagne : « réjouissez-vous, quand à cause de moi, le monde vous poursuivra de sa haine, de ses persécutions et de ses calomnies, car votre récompense sera grande dans les cieux. »

Maroun s’était égaré, pendant sa jeunesse, dans toutes sortes d’erreurs. Mais, la soif de vérité qui l’animait avait eu raison de son égarement. L’année de ses 38 ans, il avait rencontré la miséricorde dans des circonstances tout à fait surnaturelles. Lui qui n’avait jamais lu la bible pouvait dorénavant décrypter le sens profond de ses versets. Un amour puissant l’animait et le réconfortait, il sentait une présence aimante le guider, il se disait que c’était peut-être son ange gardien. Lui qui travaillait dans le monde implacable de la finance ne se sentit plus à sa place du jour au lendemain. Il ne supportait plus les valeurs de son entreprise : cette passion sournoise pour l’argent, ce mépris de la justice, cette haine de la charité et cette absence de soif de la vérité le dégoûtaient au plus haut point. Il ne fallut pas longtemps aux loups de Wall Street pour s’en rendre compte. Ses collègues de travail mirent en avant ses mauvais résultats pour le faire vaciller. Maroun comprit que ce monde-là n’était plus fait pour lui. Maintenant, il avait soif comme Jésus-Christ sur la Croix.

Pendant que Maroun marchait en méditant sur sa vie passée afin de prendre conscience de ses erreurs et de pleurer sur celles-ci, un homme barbu vêtu de chiffons et portant un kufi s’approcha de lui d’un pas rapide :
« Bonjour mon ami. Marchons un peu ensemble si tu le veux bien.
– Bonjour mon frère. Oui, c’est une bonne idée. Où vas-tu comme ça ? répondit Maroun en souriant après être sorti de sa sainte méditation.
– Je vais voir ma vieille mère qui est mourante dans un petit village situé là-haut, répondit l’homme aux yeux clairs en levant un doigt espiègle en direction de la montagne.
– Je monte également pour retourner dans mon monastère. Je m’appelle Maroun, répondit-il en tendant la main en direction de cet ami improvisé.
– Discutons de la religion si tu le veux bien. Comme tu le vois, je suis un calender (c’est-à-dire un moine mendiant musulman) et je m’appelle Tarek, dit-il en lui serrant amicalement la main et en la posant ensuite sur son cœur.
– Oui, j’ai su à ton amabilité que tu étais un calender, répondit Maroun en le fixant d’un regard intense.
– Tu as déjà rencontré des musulmans qui ne l’étaient pas ? dit Tarek en lançant un regard presque inquiet.
– Oui, tu connais le problème du wahhabisme et des attentats qui frappent le monde, lança Maroun d’un air grave en regardant ses pieds chaussés de vieilles sandales de cuir.
– l’Islam n’a rien à voir avec cela. Notre prophète est le vrai messager, souffla Tarek en regardant le ciel et en levant simultanément les deux mains.
– En réalité, mon frère, car tu es mon frère en humanité, il n’y a qu’un seul Dieu et les hommes sont tous égaux. Voilà le véritable message de Notre Seigneur Jésus-Christ, dit Maroun en dessinant le signe de croix devant lui à l’aide de son index et de son majeur tendus.
– Issa, pour nous est un simple prophète, il ne peut pas être le Fils d’Allah, car Allah n’a besoin de personne. C’est un grave péché d’associer un homme à Allah, répondit Tarek en levant l’index de la main droite d’un air sévère.
– Si je comprends bien, ceux qui croient en Christ sont des associateurs puisque Dieu n’a besoin de personne. C’est bien ça ? chuchota Maroun d’un air interrogateur.
– Oui, évidemment, lança Tarek en lançant son bras droit d’un geste accusateur.
– Dans ce cas, ceux qui croient aux prophètes sont des associateurs puisque ceux-ci parlent au nom de Dieu ! s’exclama Maroun en dodelinant de la tête.
– Oui, que la gloire revienne à Allah dans tous les cas ! lança Tarek en scrutant les cieux comme s’il s’attendait à voir apparaître quelque chose.
– Si les prophètes sont tous des associateurs, quelle est la position de Mahomet puisqu’il affirme avoir reçu des messages de Dieu ? Ne risque-t-il pas non plus d’être un associateur ? répondit Maroun en caressant saintement son chapelet.
– Je suis choqué par tes propos. Tu cherches à faire entrer le doute en moi ! lança Tarek en resserrant les paupières d’un air contrarié.
– Non. Tu es libre d’être musulman comme je suis libre d’être chrétien. Il n’y a qu’un seul Dieu qui est Trinitaire : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Le Père est le Dieu éternel, le Fils est une émanation de Dieu qui s’est fait homme pour nous sauver et le Saint-Esprit est l’esprit de charité. Il faut y voir le salut, la fraternité et la paix, répondit Maroun d’une voix douce.
– Allah possède 99 noms en Islam et il faut tous les connaître, dit Tarek en égrenant les perles de son tasbih (chapelet musulman).
– Pourquoi seriez-vous autorisés à donner 99 noms à Allah tandis que moi je n’aurai pas le droit d’en donner 3 à Dieu ? souffla Maroun d’une voix suave en regardant le ciel d’un air mélancolique.
– Allah est unique, mais il a 99 noms ! répliqua Tarek en balançant son bras droit au rythme de ses paroles.
– Dieu est unique pour nous aussi, mais, il est de nature trinitaire, répondit calmement Maroun.
– Nous ne pouvons pas nous entendre puisqu’il est dit qu’au Jugement Dernier les associateurs seront condamnés à l’enfer ! scanda Tarek en se frappant la poitrine des deux mains.
– Non, justement, Jésus-Christ a dit qu’il reviendrait juger les morts dans le but de récompenser les bons et punir les mauvais, telle est la terrible vérité, répliqua Maroun en entrelaçant les doigts de ses mains comme s’il allait prier.
– Tu devrais avoir peur pour ton âme, car tu es dans l’erreur ! gronda Tarek en serrant davantage son tasbih.
– Pour toi, seuls ceux qui croient en Allah peuvent être récompensés par lui ? dit Maroun en le fixant amicalement.
– Oui, puisque Allah les agréé ! s’exclama Tarek en balançant ses deux bras derrière lui.
– Donc, si j’ai bien compris, un homme qui croit en Allah peut faire le mal qu’il veut. Si Allah est pur, pourquoi agréerait-il un homme qui fait le mal en cachette ? L’homme qui fait le bien pendant toute sa vie et qui cherche à s’améliorer mérite-t-il d’aller en enfer ? Tandis que l’homme qui se contente de croire en Dieu et qui tue en son nom devrait aller au paradis ?! Cela n’a aucun sens, l’ami. En vérité je te le dis, un homme qui tue n’est pas un homme bon : c’est un assassin, un meurtrier à l’image de Caïn et il devra être puni par la Divine Justice au jour du Jugement Dernier ! s’exclama Maroun d’un regard presque lumineux.
– Je suis blessé dans mon amour propre car personne ne m’a jamais parlé de la sorte ! lança Tarek en posant les deux mains sur son visage.
– Dieu lit dans les cœurs. Il reconnaît ceux qui appliquent réellement ses commandements : tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et ton prochain comme toi-même. Celui qui n’applique pas ces commandements ne peut pas être digne de Dieu. C’est trop facile de faire le mal et ensuite d’aller prier pour se faire pardonner. Si cela fonctionnait de la sorte, le monde serait dominé par le mal et ce Dieu ne serait alors qu’une simple idole païenne ! répondit Maroun d’un air professoral et inspiré d’en haut.
– Tu sèmes le doute en moi. Je ne m’étais jamais posé de telles questions. Je comprends mieux pourquoi il faut fuir les chrétiens ! lança Tarek d’une voix brisée par l’émotion.
– Je vais partager mon repas avec toi et t’aimer comme un frère : cela te fait-il peur ? répliqua Maroun en posant sa main droite sur l’épaule de Tarek.
– Si j’avais été fou, j’aurais dit que tu es faible. Mais, si je dis que tu es faible, alors j’annonce que je suis plus fort que toi. Je pourrai alors être tenté de te dominer et de tomber dans le mal comme Caïn. Tu insuffles en moi les contradictions et c’est cela qui me fait peur… souffla Tarek derrière les deux mains toujours posées sur son visage.
– Je ne fais que défricher une terre arable. Je sème et tu récoltes mon ami, tu récoltes… dit Maroun en fermant les yeux et en expirant comme s’il allait soudainement s’évanouir.
– Nous disons que les chrétiens et les juifs sont des polythéistes parce qu’ils associent Dieu à des fausses divinités, mais je n’en suis plus tout à fait sûr maintenant, je suis ébranlé. Allah guide-moi, je t’en prie… souffla Tarek en serrant ses poings sur son visage comme pour sécher des larmes trop abondantes.
– Si Jésus-Christ était une fausse divinité, il aurait agi de manière impure pendant sa vie terrestre. Dans le coran, Issa est reconnu comme le sceau de la sainteté, cependant, l’Islam refuse de reconnaître sa crucifixion et la Trinité de Dieu parce qu’elle serait associée au polythéisme. Or, Jésus-Christ a mené une vie parfaite : il a guéri, prophétisé, prêché l’amour de Dieu, fait des miracles, conduit les apôtres et il est mort sur la Croix, répliqua Maroun en s’inclinant humblement comme s’il saluait le Seigneur.
– Parlons-en de la Croix. Cette Croix vient du démon car une telle mort serait indigne de Issa. Un prophète de Dieu ne peut pas mourir ainsi, c’est impossible ! répliqua Tarek d’une voix tremblante en fermant les yeux.
– La Croix est un signe de vie : Jésus-Christ est mort sur la Croix et est ressuscité au troisième jour. C’est la preuve que Jésus-Christ est sans péché. Sa résurrection annonce le Jugement Dernier car sans cette résurrection miraculeuse il ne pourrait pas y avoir de Jugement. Cela veut également dire qu’en portant notre croix, nous acceptons nos devoirs patiemment et que nous espérons en une vie meilleure après cette vie terrestre. Ainsi, nous nous souvenons de la mort comme d’un passage obligé, car, personne, non personne, ne peut réchapper aux griffes de la mort, pas même le millionnaire égocentrique qui cherche à embrasser ses millions d’un seul geste. Ne dites-vous pas vous-même que nous sommes tous des voyageurs sur cette terre ? répondit Maroun en remettant délicatement sa coiffe.
– Je ne voyais pas la Croix de la sorte. C’est une chose atroce pour nous les musulmans. Je comprends mieux maintenant, mais j’ai du mal à l’accepter. Il faut me laisser le temps, répondit Tarek en pleurant à chaudes larmes comme s’il avait outragé Allah.
– Je ne cherche pas à te convertir au Christianisme. Je me contente de te parler et c’est Dieu qui opère les conversions du cœur. À la vérité, l’homme converti pleure sur ses propres péchés : il ne condamne plus les autres pour ses fautes, il les porte sur lui-même et regrette d’être acteur, malgré lui, du mal. Ceci est le signe que l’amour de Dieu descend sur cet homme pour le rendre meilleur, dit Maroun en tapotant amicalement l’épaule de Tarek.
– Nous disons œil pour œil et dent pour dent, car quiconque fait le mal doit être puni, dit Tarek d’une voix étranglée en serrant les poings.
– C’est là toute la différence avec le Christianisme car Jésus-Christ a aboli la loi du talion pour nous donner la loi de la charité : tendre l’autre joue ne veut cependant pas dire qu’il faille mourir, cela signifie avant tout qu’il faut savoir pardonner et secouer la poussière de ses pieds, c’est-à-dire s’en aller, lorsque l’ennemi devient trop agressif. Cela ne nous empêche toutefois pas de prier pour ceux qui sont dans l’erreur, souffla Maroun en regardant charitablement son chapelet.
– Je ne comprends pas vraiment le Christianisme. L’Islam me rassure mais en même temps je sens qu’il y a de la vérité dans le fond de tes paroles. Je suis à la fois édifié par ta sagesse et profondément blessé dans mon orgueil. Je suis touché au plus profond de mon âme, pleura Tarek en se recroquevillant légèrement sur lui-même.
– Beaucoup de musulmans ont un mauvais exemple de la part des occidentaux. En réalité, il ne reste plus beaucoup de chrétiens là-bas. C’est pourquoi les musulmans se réfugient davantage dans l’Islam. Au lieu de leur montrer le bon exemple, les athées vivent selon l’esprit du monde, ils se laissent porter par les plaisirs de la chair, par la vaine gloire humaine. L’athéisme a transformé l’occident en une terre d’homme ingrats, des individus au cœur endurci. L’égoïsme est un cancer qui ronge la civilisation, en quelque sorte. C’est certainement un effet de la divine justice, chose que nous ne pouvons pas comprendre maintenant. Dans tous les cas, nous vivons dans une époque qui annonce de grands bouleversements. Jésus-Christ avait annoncé qu’il y aurait un temps où la terre tremblerait, les guerres se décupleraient et la douleur à venir serait terrible, car ce sont celles de l’accouchement. Nous y sommes presque puisqu’on reconnaît l’arbre à ses fruits : ceux de cette époque sont terriblement mauvais, répondit Maroun en plaçant ses mains dans le dos comme le ferait un maître chrétien.
– Ce que tu dis est vrai. Mon frère Salem est parti habiter en France pendant quelques mois. Il est revenu traumatisé par ce qu’il a vécu. Il s’est davantage réfugié dans l’Islam. S’il avait croisé des chrétiens comme toi, je crois qu’il ne serait pas reparti aussi rapidement, dit Tarek en regardant du coin de l’œil le moine comme s’il avait honte de lui-même.
– Je n’ai pas la prétention de dire que je suis mieux que les autres. Je me contente de répéter que j’aime Dieu de tout mon cœur et que je vois en tout homme un frère. Jésus-Christ est mon guide et il me permet de tenir bon dans les épreuves. Sans cette charité, je serais tombé bien bas et n’aurait plus supporté cette époque. C’est l’amour plénier qui nous fait tenir debout puisque, quoi qu’il puisse arriver, nous gardons l’espoir d’un monde meilleur, souffla Maroun en levant les yeux au ciel.
– Que Allah te bénisse. Ce que j’entends de ta bouche est saint. Qu’il puisse t’agréer lors de ta mort, lança Tarek en s’arrêtant subitement, avant de s’asseoir sur place pour méditer sur leur échange.
– Que la paix soit sur toi. Je prierai pour ton âme, mon frère, répondit Maroun en le bénissant d’un signe de croix. »

Les deux hommes se séparèrent ici, Tarek fut ébranlé dans ses convictions et Maroun reprit tranquillement son chemin. Le calender regarda cet étrange ami s’éloigner doucement. La température commençait à baisser.

Gardons toujours espoir en la charité de Dieu et souvenons-nous que cette vie est une épreuve méritoire pour gagner le paradis : donnons tout l’amour possible en restant dans l’humilité et nous pourrons peut-être toucher le sacré-cœur de Dieu à défaut de connaître sa terrible justice. Dieu vous bénisse et que le Saint-Esprit puisse vous guider vers l’humilité austère, preuve de la vérité en Jésus-Christ.

Stéphane, le 22 septembre 2017

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Les voleurs

Un jeune paysan, habitant d’un gros bourg, avait contracté la mauvaise habitude de voler. Dans son enfance, il se bornait à prendre en cachette chez son père, du pain, du fromage, quelques pommes, quelques noix, etc. Quand il fut un peu plus grand, il se glissait dans les jardins des autres habitants, et enlevait tout ce qu’il pouvait de légumes et de fruits. Bientôt il ne se contenta plus de comestibles, et il en vint jusqu’à dérober à ses parents tout l’argent qui tombait sous la main. Il essaya ensuite d’escroquer à ses camarades et à ses voisins de petites sommes, et il réussit. Cependant il cachait si bien son jeu, que personne ne le soupçonnait.

Il entendait souvent parler chez lui des peines qu’on infligeait aux voleurs quand ils étaient pris. Celui-ci a été pendu, disait-on ; celui-là rompu. Il avait l’imagination remplie de roues et de gibets. Cela l’inquiétait, et l’empêchait de satisfaire librement sa malheureuse inclination. Cependant, comme il avait pris goût au métier, qui lui procurait beaucoup d’agrément, et qu’il avait su jusqu’alors éviter tous les soupçons, il résolut de continuer ; et pour s’affermir dans cette résolution, il se dit à lui-même que toutes ces histoires de voleurs pendus, rompus, n’étaient peut-être que des contes inventés pour effrayer ceux qui seraient tentés de dérober quelque chose ; que pour lui il n’avait jamais vu ni roues ni gibets, et qu’aucun de ceux qu’on disait avoir subi ces supplices n’était revenu en dire des nouvelles. Il commença par douter de la réalité de ces exécutions ; et comme il était de son intérêt qu’elles n’eussent rien de réel, parce qu’alors il pourrait se livrer sans inquiétude à la passion qui l’entraînait, il finit par se persuader qu’il n’y avait en effet ni prisons, ni roues, ni gibets pour les voleurs ; qu’ils n’avaient à craindre que le déshonneur s’ils étaient découverts, et la vengeance des intéressés qui les prendraient sur le fait ; et qu’ainsi, avec de l’adresse et des précautions, on pouvait se contenter impunément. Soutenu par cette persuasion, et comptant sur ses talents et son expérience, il forma de plus grandes entreprises. Il s’associa quelques jeunes gens du bourg, en qui il avait pressenti des inclinations conformes aux siennes, et des dispositions pour le métier. Comme il était imbu des idées vulgaires au sujet de la punition des voleurs, et que la crainte des supplices les arrêtait, il leur assura que c’était un préjugé de leur éducation ; qu’il avait été bercé, ainsi qu’eux, de ces contes puérils, mais qu’il en avait reconnu la fausseté. La cupidité, qui enflammait le cœur de ces misérables, leur fit trouver plausibles les raisonnements de leur docteur : ils les adoptèrent ; et persuadés que le cachot, l’échafaud, la potence, le bourreau, étaient autant d’êtres imaginaires, ils s’animèrent à bien seconder leur digne chef. Celui-ci, après les avoir endoctrinés et exercés pendant un certain temps, les dispersa dans le bourg et dans les environs, où ils déployèrent à l’envi leurs talents. Bientôt on se plaignit de tous côtés de vols fréquents et considérables, dont on ne connaissait point les auteurs. Nos gens avaient pratiqué dans la forêt voisine un souterrain, où ils déposaient secrètement tous les effets volés. Or, une nuit que deux d’entre eux portaient au dépôt le butin qu’ils avaient fait récemment ils furent rencontrés par un habitant du bourg, qui revenait chez lui fort tard, parce qu’il s’était amusé en chemin. Cet homme les reconnut et parut surpris de les trouver ainsi chargés, et à telle heure. Ces scélérats se voyant découverts, craignirent d’être dénoncés et livrés à la fureur des habitants, qui les extermineraient pour se venger de tous leurs vols. Pour prévenir donc ce malheur, ils se jetèrent sur le témoin de leur brigandage, et l’assassinèrent cruellement.

Ce meurtre fit une vive sensation dans le bourg. On se crut environné de voleurs et d’assassins ; on appela la gendarmerie ; on fit partout des perquisitions si exactes, qu’on trouva des indices du crime, sur lesquels les deux meurtriers furent arrêtés. Alors on conjectura que ces misérables pouvaient bien être les auteurs des vols multipliés dont on se plaignait depuis quelque temps ; et comme on connaissait leurs liaisons avec tels et tels (c’était précisément le chef et le reste de la bande), on soupçonna ces tels et tels d’être leurs complices, et l’on jugea à propos de s’assurer de leurs personnes. Les effets qu’on trouva chez eux confirmèrent ces soupçons et conduisirent à d’autres découvertes qui ne laissèrent plus de doute sur la scélératesse et la complicité de ces jeunes gens.

Les voilà donc entre les mains des gendarmes, qui les conduisent, pieds et mains liés, à la ville où leur procès devait leur être fait. On les déposa, en arrivant, dans la prison, où ils furent d’abord mis au cachot. Qu’on se représente leur surprise en se voyant ainsi traités ! Elle augmente tous les jours, à mesure que la procédure avance. Les illusions qu’ils s’étaient formées commencèrent à se dissiper. Ils reconnurent alors la vérité de tout ce qu’ils avaient entendu dire de la punition des malfaiteurs ; et ils ne regardèrent plus les histoires qu’on en racontait, comme des fables inventées pour effrayer les esprits faibles. Enfin, leur conviction fut complète, lorsque après avoir entendu leur arrêt, ils se virent livrés aux bourreaux, qui les conduisirent, la corde au cou, au lieu de l’exécution, où les uns furent rompus, et les autres pendus.

Il est à remarquer que tous, avant de subir leur supplice, avouèrent qu’au milieu de leurs brigandages ils éprouvaient de temps en temps une crainte secrète de la roue et du gibet, et que malgré l’assurance avec laquelle ils protestaient qu’ils n’y croyaient point, il leur revenait quelquefois des doutes inquiétants à ce sujet, mais qu’ils les regardaient comme des restes de leurs anciens préjugés ; qu’ils s’étourdissaient, qu’ils se roidissaient contre eux-mêmes et se faisaient violence pour s’affermir dans leur nouvelle manière de penser.

Ne sera-ce pas insulter grossièrement nos philosophes modernes, que de les reconnaître dans les héros de cette parabole ? Cependant on ne peut s’empêcher d’être frappé de la ressemblance.

Ce jeune paysan qui, pour satisfaire sans inquiétude son malheureux penchant pour le larcin, doute d’abord qu’il y ait, comme on le dit, des gibets et des roues pour punir les voleurs ; et se persuader ensuite qu’il n’en est rien, n’est-ce pas là l’image fidèle d’un philosophe qui, pour se livrer sans remords à ses passions, commence par douter de l’Enfer et des supplices éternels dont la Religion menace les pécheurs, et passe ensuite du doute à la persuasion ? Les raisons dont le paysan s’autorise ne sont-elles pas précisément celles que le philosophe fait valoir ? N’entendons-nous pas tous les jours nos prétendus sages nous dire que l’Enfer est une fable inventée par la politique pour tenir le peuple en bride ; qu’ils n’ont point vu ces gouffres ni ces feux, et que personne n’est revenu en dire des nouvelles ?

Le paysan de la parabole s’associe des misérables aussi mal disposés que lui ; et pour les aguerrir, il commence par leur persuader que la crainte qu’ils ont du gibet et de la roue est un préjugé de leur éducation, dont ils doivent se désabuser. Ainsi, un philosophe lâche de faire des prosélytes ; et pour les rendre dociles à ses leçons, il leur assure que la Religion et toutes ses terreurs sont des préjugés de l’enfance qui doivent se dissiper à la lumière de la philosophie.

Mais comme tous ces voleurs reconnurent enfin, mais trop tard, la réalité des supplices destinés à punir le meurtre et le larcin, lorsqu’ils s’y virent condamnés et qu’ils en éprouvèrent la rigueur, ainsi nos infortunés philosophes reconnaîtront, hélas ! Mais trop tard, qu’il y a un Enfer et des tourments éternels pour les orgueilleux, les voluptueux, les impies, les scélérats de toute espèce, lorsqu’ils se verront engloutis dans ces gouffres embrasés, et livrés pour toute l’éternité à ces flammes dévorantes. Puisse cette parabole leur dessiller les yeux, et leur faire éviter un sort si funeste !

Au reste, ils n’ont qu’à écouter leur conscience ; car, quoi qu’ils en disent, ils ne sont pas plus tranquilles que ne l’étaient nos jeunes paysans. Comme eux ils éprouvent des inquiétudes, des terreurs, qu’ils tâchent de bannir de leur esprit. Ils assurent qu’ils sont convaincus, persuadés, ce qui signifie seulement qu’ils voudraient l’être, qu’ils font tous leurs efforts pour l’être, qu’ils s’imaginent l’être. Mais la preuve qu’ils ne le sont pas en effet, c’est que lorsqu’ils se voient au bord du tombeau, et que Dieu leur fait la grâce de se reconnaître, ils conviennent tous qu’ils n’ont jamais pu s’affranchir entièrement de leurs doutes, ni se rassurer parfaitement contre la crainte de l’avenir, et que l’air de conviction qu’ils affectaient, était démenti par le trouble involontaire de leur cœur.

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La montre (le hasard et l’univers)

Un homme s’avisa un jour de démonter sa montre et d’en séparer toutes les parties ; ensuite il voulut la rétablir dans son premier état, et voici comment il s’y prit. Il commença par bien mêler ensemble les roues, les pignons, les chaînes, les aiguilles, les goupilles, les pivots, les platines, les ressorts de toute espèce ; puis ayant placé la boîte sur une table, il se mit à jeter dedans au hasard toutes ces différentes pièces, selon qu’elles lui tombaient sous la main. Quand il eut fini ses jets, il examina si tout était bien arrangé, et si la montre marchait. Il vit qu’il n’en était rien. Il ne fut point surpris de n’avoir pas réussi du premier coup. Il recommença son opération ; et au lieu de jeter les pièces une à une, il en jeta plusieurs à la fois, tantôt deux, tantôt trois, tantôt davantage ; quelquefois il les lançait toutes pêle-mêle et en bloc. Ces différents essais ne furent pas plus heureux que le premier ; il trouva toujours la même confusion dans la boîte, et nulle apparence de combinaison ni de mouvement. Il ne se rebuta point ; il continua pendant la journée entière cette occupation bizarre, en variant ses jets de mille manières ; mais il ne put jamais venir à bout de placer une seule pièce dans la situation convenable, ou si par hasard elle s’y trouvait une fois, le jet suivant la dérangeait et la portait d’un autre côté.

Lecteurs, vous dites en vous-mêmes : Cet homme était donc fou. Votre conclusion est juste ; oui, c’était un homme dont l’esprit était dérangé. Comme sa folie était paisible, et qu’il ne faisait de mal à personne, sa famille n’avait pas voulu le faire enfermer, et il vivait librement dans sa maison.

Mais si vous jugez que cet homme avait perdu la raison, parce qu’il voulait raccommoder sa montre et en remettre toutes les pièces chacune à leur place en les jetant pêle-mêle dans la boîte, que devez-vous donc penser de ces prétendus philosophes qui soutiennent que le monde entier, le Ciel, la terre, le soleil, les étoiles, les planètes, les éléments, les moissons, les arbres, les fruits, les fleurs, les métaux, nos âmes même, ont été formés par le concours fortuit des parties de la matière ; que ces parties, remuées, agitées sans ordre et à l’aventure, à force de se heurter, de s’accrocher de mille et mille manières, se sont enfin combinées dans le bel ordre où nous les voyons, et que ces mouvements réguliers des astres, cette succession constante des saisons, cette fertilité de la terre, cette fécondité des animaux, ne sont que l’effet d’un heureux hasard, et le fruit d’un moment précieux où toutes les parties de la matière se sont trouvées arrangées précisément comme il le fallait pour produire toutes ces merveilles ? Que devez-vous penser, dis-je, de ces prétendus sages ? Ne vous paraissent-ils pas mille fois plus insensés que l’homme à la montre ? Oui, leur folie surpasse autant la sienne, que la production de l’univers surpasse la reconstruction d’une montre.

Mais est-il, en effet, me demanderez-vous peut-être, des hommes assez extravagants pour avoir de pareilles idées ? Hélas ! Il n’en est que trop. Je ne vous en citerai qu’un, qui s’exprime ainsi en propres termes :
« Pensez que si la possibilité d’engendrer fortuitement l’univers est très-petite, la quantité des jets est infinie ; c’est-à-dire que la difficulté de l’événement est plus que compensée par la multitude des jets. « (Pensées Philosophiques, n°21)

Vous voyez qu’il croit fermement que dans des jets infinis de matière doit se trouver la combinaison de laquelle résulte l’univers. J’aimerais autant dire que si l’homme à la montre, au lieu de n’employer qu’une journée à jeter au hasard des pièces dans la boîte, eût pu continuer à l’infini cet exercice, il aurait eu quelque jour la satisfaction de voir tout-à-coup sa montre parfaitement rétablie dans son premier état, et indiquant exactement les heures. Quel délire !

Mais ces penseurs si profonds ne font pas attention à un point essentiel : c’est que quand il serait possible que dans une infinité de combinaisons se trouvât celle que nous présentent les différentes parties de l’univers ; quand on supposerait qu’un jet de matière ayant donné cette combinaison, un autre jet ne la détruirait pas, tout cela serait insuffisant pour la production de l’univers tel qu’il est. Car il n’y a pas seulement dans l’univers différentes espèces d’êtres rangés dans un certain ordre ; il y a aussi des lois constantes qui maintiennent cet ordre, lois qui règlent les révolutions des astres, lois qui règlent la végétation des plantes, la production des êtres animés, etc. Or, n’est-il pas de la dernière évidence que jamais une loi quelconque ne peut être le résultat des combinaisons de la matière ?

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