[INÉDIT] Mémoires du Curé de Versailles – Livre complet au format PDF

Voici le livre complet, au format PDF, du passionnant livre historique des Mémoires du Curé de Versailles

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Mémoires du Curé de Versailles – L’affaire des Filles de l’Enfance

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IX – La bataille Bossuet-Fénelon (suite)
L’affaire des Filles de l’Enfance

Quoique nous ayons parlé assez au long de ce que Sa Majesté a fait contre cette hérésie et contre ceux qui y étaient attachés ou paraissaient la favoriser, je ne laisserai pas que d’en rapporter encore d’autres faits qui regarderont ce sujet quand il s’en présentera quelque occasion, ne m’attachant pas à suivre l’ordre des temps, ni à faire une histoire exacte, mais seulement laisser des mémoires sur les événements principaux arrivés dans le temps que j’ai demeuré à la Cour, ou que j’ai appris par des voies très sûres. C’est pourquoi, après avoir parlé de ce que le Roi [fit ?] contre le calvinisme, le jansénisme et le quiétisme, j’ajouterai ici une chose qui arriva de mon temps et qui fera connaître combien le Roi a toujours eu en horreur toute nouvelle doctrine et ses partisans.

L’abbé Ciron, homme qui avait acquis une grande réputation à Toulouse, y était regardé comme l’oracle par ceux du parti de Jansénius. Il avait été directeur du prince de Conti et conduisait beaucoup de personnes. Il trouva à Toulouse plusieurs dames et demoiselles qui s’attachèrent à lui et suivirent ses conseils. Il en réunit un assez grand nombre, dont il composa une communauté sous le nom de l’Enfance ; c’était peut-être pour leur inspirer une docilité aveugle pour ses sentiments. Elles en profitèrent au gré de leur Père spirituel et secondèrent à merveille ses intentions. Leur but principal était de former les jeunes filles à la piété chrétienne. Les personnes les plus distinguées de cette ville leur confiaient le soin de l’éducation de leurs enfants qui demeuraient en pension chez elles ; elles reçurent aussi dans leur communauté plusieurs filles des meilleures maisons du Parlement de Toulouse et de la ville. Cette maison se distinguait des autres communautés par sa manière de vivre et de conduite. Rien ne paraissait plus édifiant que les dehors. La modestie, le silence, l’exactitude aux règlements, l’assiduité aux exercices de piété et au travail des mains et tout ce qui peut donner bon exemple y éclatait d’une manière à faire plaisir à ceux qui ne pénétraient pas plus avant que dans les apparences. On prétendit néanmoins que tous ces beaux dehors cachaient le poison de l’hérésie jansénienne, qu’on avait eu soin de leur inspirer ; on assura même et on le dit au Roi qu’on y enseignait le Catéchisme de la grâce de Saint-Cyran (Il est à noter que M. Hébert commet ici une erreur : le Catéchisme de la Grâce n’est pas de Saint-Cyran mais de Feydeau). On manda qu’on avait examiné de jeunes pensionnaires qui y étaient élevées et qu’on avait été surpris de les entendre répondre aux questions qu’on leur fit à dessein selon les principes de MM. Du Port-Royal. On en porta souvent des plaintes à Sa Majesté, qui fit aussi souvent donner des avis et des ordres à ces filles de changer de sentiments et de conduite, avec de grandes menaces de les punir sévèrement, si elles donnaient encore de nouvelles occasions de se plaindre. Mais on les réitéra si souvent à Sa Majesté que, quoi qu’elle eût donné ses lettres patentes sur cet établissement et que ces filles, si je ne me trompe eussent obtenu des bulles…

(Le manuscrit s’arrête ici)

FIN

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Mémoires du Curé de Versailles – L’intervention du cardinal de Noailles

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IX – La bataille Bossuet-Fénelon (suite)
L’intervention du cardinal de Noailles

Lorsqu’il vit qu’il n’y avait plus aucune ressource pour lui de réussir dans le projet qu’il avait fait longtemps même avant l’assemblée, il eut recours au plus efficace de tous les moyens, qui tourna cependant à sa confusion. Il supplia très humblement le Roi d’ordonner à M. le cardinal de Noailles de se trouver à l’assemblée et fit de grandes instances auprès de cet illustre prélat pour l’engager d’y consentir. Il lui avoua que, sans le secours qu’il en espérait, il aurait la honte d’échouer dans ses desseins, auxquels lui seul pouvait faire avoir le succès qu’il s’était proposé, qu’il voyait les prélats qui composaient l’assemblée déchaînés contre lui et qu’il lui aurait les plus grandes obligations du monde de ne le pas abandonner dans une conjoncture d’affaires si difficiles et si importantes. M. le cardinal eut toutes les peines du monde à se rendre à ses prières, mais il céda à la volonté du Roi. Il assista donc à l’assemblée qui lui déféra la présidence. L’archevêque de Reims vit ce que c’était d’être aimé et d’être haï, car M. le cardinal gagna d’abord les cœurs de tous les prélats et les députés de l’assemblée par sa douceur, ses manières prévenantes, par l’honnêteté avec laquelle il parlait et agissait avec tout le monde. Il aperçut les fâcheuses dispositions de ces personnes à l’égard de l’archevêque de Reims, dont ils se plaignaient avec beaucoup de raison. Il lui fallut quelque temps pour ramener les esprits ; il en vint enfin à bout par ses soins et après beaucoup de peines.

Il leur représenta que l’affaire des propositions sur la morale avait fait trop de bruit pour la laisser imparfaite, qu’il était de l’honneur du clergé de condamner ce qui méritait de l’être, que Rome leur avait donné l’exemple du zèle qu’ils devaient faire paraître en cette occasion, que, si les brefs qui avaient été faits contre ce relâchement de la morale de Jésus-Christ n’avaient pas été reçus solennellement en France, parce qu’on ne recevait pas ce qui venait du Saint-Office, ils devaient au moins suivre les sentiments du Saint-Siège et condamner dans leur assemblée ce qui avait été jugé digne de censure dans le tribunal de l’Inquisition, que déjà la plus grande partie des propositions desquelles il s’agissait avaient été condamnées par la plupart des évêques et qu’il semblait à propos, pour donner plus de poids à ces condamnations particulières, que le corps du clergé les autorisât par une censure commune qu’on ne pouvait douter devoir être approuvée par les évêques de toute l’Église gallicane, qu’il paraîtrait par cette voie que tous les évêques étaient unanimes dans leurs sentiments contre le relâchement de la morale et que, par ce moyen, non seulement les curés et les autres ecclésiastiques, mais aussi tous les religieux, de quelque ordre et de quelque compagnie qu’ils fussent, auraient beaucoup plus de soumission pour une ordonnance qu’ils verraient avancée de tout le clergé.

M. le cardinal obtint ce qu’il demanda. On fit la censure, on la publia dans tous les diocèses, mais en même temps on fut partout fortement persuadé que cette affaire aurait absolument échoué entre les mains de M. l’archevêque de Reims. Elle procura beaucoup de gloire à M. le cardinal et une très grande confusion à l’archevêque, qui connut d’une manière à n’en pouvoir douter combien mince était son crédit dans son corps et que, lorsqu’on en veut obtenir quelque chose, il faut s’y prendre par les voies les plus douces et les plus honnêtes, qui seules sont capables de concilier les cœurs et les esprits.

Par cette même honnêteté de M. le cardinal, les évêques furent de son sentiment que l’on ne devait pas examiner les propositions dénoncées par le Père Perrin, et elles furent remises à une autre assemblée, c’est-à-dire qu’on se tira de l’embarras de cet examen, car, depuis ce temps-là, quoiqu’il s’en soit tenu trois ou quatre auxquelles M. le cardinal de Noailles a présidé, on n’en a pas fait la moindre mention et on n’en a pas davantage parlé. On censura cependant aussi un livre fait par les partisans de Jansénius contre le Nodus proedestinationis du cardinal Sfondrati, parce que, dans la préface, qu’on a toujours crue être de la façon du Père Quesnel, on y qualifiait l’hérésie de Jansénius d’un fantôme ou d’une hérésie imaginaire. On releva fort ce terme, si souvent dans la bouche et dans les écrits des jansénistes qu’on y traite de brouillons à cette occasion. Le Roi même fit donner des avis secrets à M. Félix, évêque de Chalons, frère de son premier chirurgien (ce prélat était de l’assemblée), lui faisant dire qu’il était revenu par de bons endroits qu’il paraissait favoriser la nouvelle doctrine ou ne s’y opposer pas avec assez de vigueur. Car le Roi souhaitait que tous les évêques s’unissent ensemble pour en retrancher jusqu’aux moindres racines dans leurs diocèses.

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 Mémoires du Curé de Versailles – La morale relâchée et les jésuites

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IX – La bataille Bossuet-Fénelon (suite)
La morale relâchée et les jésuites

Mgr l’archevêque de Reims, qui avait voulu ajouter affliction à l’affligé et le couvrir d’une nouvelle honte par l’extraordinaire procédé qu’il avait tenu contre lui et la manière dont nous venons de le rapporter, eut lui-même à essuyer toute la confusion qu’un président de l’Assemblé générale du Clergé de France peut recevoir dans une si illustre compagnie. Il s’était mis dans la tête qu’ayant toujours persécuté les jésuites dans toutes les occasions qui s’étaient présentées, il devrait dans celle-ci leur donner de nouvelles marques de la haine qu’il leur portait. Outre l’aversion qu’il avait toujours fait paraître contre cette compagnie, il la sentait augmenter par l’attachement qu’elle avait pour M. l’archevêque de Cambrai, dont elle avait plaint le sort et le malheur sans approuver ses sentiments. Il résolut, pour leur donner une mortification sensible, de faire repasser en revue plusieurs propositions de morale, qui avaient déjà été condamnées par le Saint-Siège et par les censures particulières de plusieurs évêques et par la Faculté de théologie et d’autres universités, qui étaient imputées aux jésuites.

Mgr l’archevêque d’Auch, qui avait toujours été ami de ces Pères, ayant vu que M. l’archevêque de Reims serait président de l’assemblée, avait fait venir de la province de Toulouse le Père Perrin, jésuite d’une grande réputation, qui avait enseigné pendant plusieurs années et avec éloge la théologie dans l’université de cette grande ville. Celui-ci avait ouï dire, car Mgr de Reims ne pouvait cacher ses desseins contre les jésuites, qu’il voulait faire de nouveau condamner leur morale par l’Assemblée du Clergé. Il avait ramassé de son côté plusieurs propositions très hardies, téméraires, suspectes, fausses, qui avaient depuis quelques années été soutenues publiquement en Sorbonne, dont ce prélat était proviseur. Quand M. de Reims eut montré et lu la liste des propositions de morale qu’il demandait au clergé de condamner, le Père Perrin entra dans l’Assemblée et de son côté, apportant et présentant la liste des propositions mauvaises qu’il avait faite, supplia le clergé de les examiner et d’en porter condamnation.

Si l’on eut refusé cette prière, il y eût paru une acceptation de personnes trop visible ; si l’on l’eût accordée, on se mettait hors d’état de pouvoir examiner pendant le peu de temps que dure une assemblée un si prodigieux nombre de propositions de morale et de scolastique, qui auraient demandé un temps très considérable pour s’appliquer, comme on le devait, à un examen rigoureux tel qu’il doit être quand principalement des évêques portent leur jugement sur des questions et des matières de doctrine. L’archevêque de Reims aurait bien voulu refuser absolument la demande du Père Perrin, mais, comme il fallait au moins sauver les dehors et garder les apparences, on fit prendre par le secrétaire l’écrit du Père Perrin, fort résolu de ne rien faire de ce qu’il avait proposé. En effet, il n’en fut pas question dans l’Assemblée, car, quoique quelques prélats, à la tête desquels était l’archevêque d’Auch, témoignassent qu’il fallait rendre justice à tout le monde et condamner en toute sorte de personnes, sans respect humain, ce qui était condamnable, M. de Reims éluda toujours la discussion épineuse de ces sortes de questions, ne voulant pas faire ce plaisir aux jésuites ni aux prélats qui les favorisaient. Mais il trouva aussi la même opposition à l’égard des propositions de morale qu’il voulait, à quelque prix que ce fût, faire condamner. Il en parlait toujours et en public et en particulier ; il trouvait toujours de la résistance. On prenait mille prétextes pour éviter d’entrer dans cette affaire ; on disait qu’on avait trop d’occupations qui emportaient tout le temps, qu’on pouvait donner une liste de ces propositions à tous les députés des provinces, qui auraient le soin d’en faire distribuer à tous les évêques, qui auraient le loisir de les examiner jusqu’au temps de la prochaine assemblé, où l’on pourrait pour lors en décider, qu’une matière si importante demandait bien tout ce temps pour ne rien précipiter dans une occasion de cette nature, que, dans le fond, la plupart de ces propositions ayant été condamnées, il paraissait assez superflu de les condamner de nouveau.

La principale raison qu’on avait de ne rien vouloir de tout ce que M. de Reims désirait sur cette affaire était le mécontentement général qu’on avait de ses manières dures, fières et hautaines. Aussi était-il peu honoré et respecté. On avait même de la peine de lui rendre visite et de manger chez lui, quelque dépense qu’il y fit, tant était grande l’indignation qu’on avait contre lui.

Quand on sut dans Paris que M. l’archevêque de Reims voulait pousser à bout les jésuites sur leur prétendue morale relâchée, comme on y connaissait à merveille le prodigieux relâchement de ce prélat et qu’on était parfaitement convaincu qu’il ne suivait en rien pour sa conduite les opinions de la morale sévère, on en fit mille plaisanteries. Quelques éveillés même firent graver une estampe pour servir à des écrans : dans l’un des côtés, on y voyait quelques prélats d’un embonpoint merveilleux, assis à une bonne et splendide table bien servie, où se trouvaient aussi bon nombre de jeunes abbés bien frisés et poudrés, et au-dessus étaient écrits ces mots : Morale sévère ; de l’autre côté, on y voyait représenté le martyr de plusieurs jésuites, qui avaient été brûlés dans le Japon, ou tourmentés cruellement, et souffert avec la mort les supplices les plus horribles ; au-dessus étaient ces mots : Morale relâchée. On eut bientôt de ces nouveaux écrans (note du blog : un écran est, ici, un objet ancien servant à empêcher de voir ou d’être vu) à la Cour et dans Paris, où tout le monde trouva de quoi se divertir et rire aux dépens de qui il appartenait. Mais, dans cette sorte de plaisanterie on y trouvait une instruction bien raisonnable et fort sage, car c’était dire que, lorsqu’on veut si fort déclamer contre la morale relâchée, il faut plutôt la combattre par une conduite exacte et irrépréhensible que par des paroles qui condamnent à la vérité des propositions, mais beaucoup plus la vie molle et païenne de ceux qui se contentent de parler sévèrement et qui vivent dans le plaisir, dans le jeu, dans la bonne chère et qui sont de tous les divertissements du siècle.

Ce ne fut pas le seul déboire que cet archevêque eut à souffrir dans cette occasion, car il se sentait personnellement attaqué dans ces estampes scandaleuses dans lesquelles on avait eu le dessein de faire son portrait au naturel : mais il en eut de beaucoup plus sensibles à essuyer de la part de toute l’assemblée, à l’exception d’un très petit nombre qui se rangea de son côté. Il eut la confusion de voir qu’on traversait tous ses desseins, et en particulier ceux qu’il avait formés contre les jésuites. Il connaissait avec douleur la disposition des esprits à son égard ; on le contredisait en tout ce qu’on pouvait, on ne faisait rien de ce qu’il souhaitait ; il se vit enfin dans l’état le plus humiliant dans lequel se pouvait trouver un prélat qui était à la tête du clergé, où il sentait bien qu’il n’avait aucun crédit et qu’il y était ouvertement bafoué. Il était juste que ce prélat, qui avait insulté à son confrère, reçût lui-même des insultes et que cette parole du sage se justifiât dans sa personne : « Vous qui méprisez les autres, ne serez-vous pas méprisé vous-même ? »

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 Mémoires du Curé de Versailles – L’archevêque de Reims à l’Assemblée du Clergé

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IX – La bataille Bossuet-Fénelon (suite)
L’archevêque de Reims à l’assemblée du Clergé

C’était la première fois que l’archevêque de Reims eût présidé en seul à ces sortes d’assemblées. Cet archevêque avait, je ne sais pour quelle raison, conçu une grande aversion pour M. l’archevêque de Cambrai. Il entra fort vivement dans l’esprit, les vues et intentions de M. de Meaux. Il fit lui-même aux évêques et autres députés assemblés la proposition de cette affaire ; il représenta qu’il convenait au clergé de donner un témoignage public de son zèle à étouffer les erreurs du quiétisme et laisser à la postérité dans ses archives un monument éternel de tout ce qui s’était passé dans cette affaire, de la manière qu’il s’était pratiqué à l’égard du Jansénisme après les constitutions des papes qui avaient condamné le livre de l’évêque d’Ypres, que l’acceptation de ces constitutions par les évêques de France ayant été insérée dans les mémoires du clergé, il en fallait faire autant à l’égard de ce qui venait d’arriver à l’occasion du livre de M. l’archevêque de Cambrai. On ne fut pas étonné dans cette assemblée du parti que M. l’archevêque de Reims prenait parce qu’il n’y avait que peu de jours qu’il avait déclaré publiquement sa malignité envers son confrère.

La coutume de nos assemblées est que dès le commencement le clergé vient saluer Sa Majesté, que le président porte en son nom la parole et lui fait une harangue. On fut très attentif à celle que fit pour lors cet archevêque, où j’assistai. Il y dit de belles choses sur les conquêtes du Roi et sur ses grandes qualités ; celle qu’il releva le plus fut son zèle à étouffer et détruire l’hérésie dans son royaume. Jusque-là, le courtisan prêta une grande attention à son discours, mais, lorsqu’il vint à prononcer le nom de M. l’archevêque de Cambrai, on entendit dans tout le grand cabinet du Roi où se faisait cette cérémonie un certain murmure sourd, qui fit connaître qu’on désapprouvait cet endroit dans cette harangue ; on vit aussitôt les visages changer, l’indignation paraissait sensiblement dans les yeux et les gestes des assistants, on se parlait à l’oreille, on se poussait du bras ou du genou, on se regardait, on levait les épaules, et on peut dire qu’autant que le commencement de ces discours avait paru faire plaisir à tous ceux qui étaient présents, autant la fin en fut méprisée, et l’auteur ou le déclamateur chargé de l’indignation publique. Si l’on ne put se contenir de la manière que je viens de le rapporter en la présence du Roi, on peut juger de tout ce qu’on dit contre l’archevêque de Reims quand il se fut retiré.

J’entendais de tous côtés les partisans déchiffrer sa vie, en faire mille histoires, en dire des plaisanteries et le tourner en ridicule.

« C’est bien à lui, disait-on, à déclamer contre un de ses confrères qui le surpasse en tout. La seule jalousie l’a fait parler, son mérite l’éblouit. Qu’a-t-il prétendu faire ? A-t-il voulu inspirer encore au Roi contre ce prélat plus d’indignation qu’il n’en a ? Cela convient-il à un évêque, et à un évêque qui est à la tête du clergé ? A-t-il communiqué à son corps ce qu’il a dit contre un du corps à qui il fait honneur ? S’il avait envie de parler contre le quiétisme que le Roi a détruit par son zèle dans son royaume, quelle nécessité d’aller y parler en particulier contre M. l’archevêque de Cambrai ? Croit-il par là bien faire sa cour à Monseigneur le duc de Bourgogne, qui conserve toujours dans son cœur beaucoup d’estime pour ce prélat ? Pense-t-il, par une conduite si extraordinaire, plaire à la Cour, où l’on a beaucoup plus de charité que lui, où on y plaint le triste sort de cet archevêque et à qui l’on n’insulte pas dans sa disgrâce ?

Quoique l’archevêque de Reims eût acquis quelque réputation d’être savant, cependant, à l’occasion de cette harangue, les courtisans ne feignaient pas de dire qu’il avait prononcé l’ouvrage d’autrui, que toute la science qu’il affectait d’avoir ne lui venait pas de son travail, mais de l’étude de quelques docteurs qui lui fournissaient la matière et souvent même tout l’ordre des discours publics qu’il avait prononcés, qu’on savait bien qu’il ne se donnait pas le temps d’étudier, qu’il se levait fort tard, que du lit il allait à la table et de la table au jeu, où il employait la meilleure partie de la journée, et le reste du jour à des visites, dont quelques-unes ne lui faisaient pas beaucoup d’honneur dans le monde, qu’ainsi il devait à sa mémoire, et non pas à son application à la lecture, ce qu’il venait de débiter.

Quand on eut su dans le monde ce qui venait de se passer dans la chambre du Roi, on conçut contre cet archevêque la même indignation, qui augmenta et qui se répandit ensuite dans les provinces, lorsqu’on y vit cette harangue imprimée. Tel est, en effet, le sort des gens imprudents qui veulent se faire valoir aux dépens d’autrui et qui ne consultent pas dans ce qu’ils ont à faire ni ce qu’ils sont, ni qui sont ceux contre lesquels ils entreprennent de parler, et qui ne font pas attention ni au temps, ni au lieu, ni aux dispositions des personnes en présence desquelles ils ont à faire ces sortes de discours, dans lesquels on doit au moins observer toutes les règles de la bienséance.

On ne doit donc pas s’étonner que l’archevêque de Reims, qui avait éclaté contre son confrère dans une si auguste compagnie, ne l’épargnât pas dans l’Assemblée du Clergé, entrant en cela dans les sentiments de l’évêque de Meaux, qui croyait de son côté qu’il y allait de son intérêt et de sa gloire de poursuivre à outrance son adversaire, ne faisant pas assez de réflexion qu’il ne peut y avoir de véritable gloire, mais une petitesse d’âme d’insulter à son ennemi vaincu et soumis. Les évêques et les autres députés de l’Assemblé, qui se persuadèrent qu’on ne voulait encore de nouveau traiter de cette affaire que par les ordres du Roi, et qui d’ailleurs craignaient que, s’ils eussent rejeté la proposition qu’on leur en faisait, on les aurait accusés auprès de Sa Majesté comme amis de l’archevêque et qui peut-être étaient dans les sentiments de son livre, crurent ne devoir point contredire à la volonté du président. Il n’y eut que le seul Monseigneur de Lavardin, évêque de Rennes, qui est un prélat d’un grand mérite, d’un cœur au moins aussi noble que sa naissance, d’une droiture à toute épreuve, qui ne sait point trahir ses sentiments et qui dans les occasions parle avec la liberté qui convient si bien à un évêque, qui parla en cette occasion comme il le devait.

« Nous convient-[il], Messeigneurs, leur dit-il en s’adressant à toute l’assemblée, de vouloir encore relever la faute de notre confrère ? Ne devrions-nous pas, au contraire, la cacher ou au moins l’oublier ? Ne l’a-t-il pas réparée suffisamment ? Pourquoi aller de nouveau lui insulter et prendre un parti si peu conforme à notre état ? »

Il n’en dit pas davantage, mais ce qu’il dit avec cet air de droiture et d’honnête homme qui lui est si naturel devait couvrir de honte ceux qui voulaient encore remuer inutilement cette affaire, comme elle lui attira dans le monde beaucoup d’applaudissements, car partout on ne parlait que du discours et de la réponse de Mgr l’évêque de Rennes, et l’on s’étonnait que sa conduite, qui dans le fond du cœur était approuvée de ses confrères, ne fût pas suivie.

Mgrs de Reims et de Meaux n’eurent donc pas égard aux sages remontrances de ce prélat ; ils firent lire tous les procès-verbaux des assemblées provinciales sur l’affaire de M. de Cambrai ; ils prirent le soin de faire inscrire dans les mémoires du clergé la bulle du pape ; qui condamnait le livre de cet archevêque, la déclaration du Roi qui en ordonnait la publication, les procès-verbaux de toutes nos provinces ecclésiastiques et firent imprimer toutes ces pièces, non seulement dans le corps des mémoires du clergé, mais encore dans un volume détaché qu’ils eurent ensuite le soin de faire envoyer à tous les évêques du royaume.

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 Mémoires du Curé de Versailles – L’acharnement de Bossuet

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IX – La bataille Bossuet-Fénelon (suite)
L’acharnement de Bossuet

On croyait, après cela, qu’on ne parlerait plus de cette affaire, qui était terminée et qu’on ne renouvellerait pas la peine qu’avait dû ressentir un si grand prélat de s’être vu ainsi condamné dans toute l’Église ; mais ce qui s’était passé après la condamnation si authentique de ce livre ne satisfaisait pas encore assez l’envie qu’avait M. l’évêque de Meaux de voir confondre et humilier son confrère, qu’il avait eu le déplaisir de voir élever, dans le temps des disputes, infiniment au-dessus de lui dans le jugement du public comparant ses ouvrages avec ceux de son adversaire.

Il avait d’ailleurs dans le cœur un chagrin mortel que l’archevêque lui eût donné en face le démenti de certains faits qu’il avait avancés dans le livre de la Relation du Quiétisme. Dès qu’il parut, pendant les chaleurs les plus vives de leurs contestations, comme il contenait l’histoire de tout ce qui était arrivé sur le sujet de Mme Guyon par rapport à M. de Cambrai, on fut d’abord frappé de tout ce qu’il contenait ; on ne pouvait pas se persuader qu’un évêque de la réputation de M. de Meaux eût pu se résoudre d’écrire et d’imprimer des faits dont il n’aurait pas été très sûr et sur lesquels il n’eût pu éviter des témoins irréprochables. De tous les écrits qu’avait composés ce prélat, celui-ci avait fait de plus fortes impressions contre l’archevêque de Cambrai ; ses amis même en ressentaient une très sensible douleur ; les partisans de M. de Meaux en triomphaient, et ceux-là même qui jusqu’alors n’avaient pu souffrir l’âpreté dont il composait ses livres commençaient à le justifier et à penser qu’il avait eu l’occasion d’agir, de parler et d’écrire avec toute la force que le zèle pastoral peut inspirer pour étouffer dès sa naissance une hérésie. J’entendais partout dire à la Cour de M. l’archevêque de Cambrai aurait dû ne pas forcer M. de Meaux à relever des faits qui ne pouvaient pas lui faire honneur et que, sachant la vérité de tout ce qu’on lui reprochait, il aurait mieux valu pour lui de garder un profond silence. « Peut-il, disait-on, répondre à des faits si circonstanciés ? Il n’est pas, ajoutait-on, possible de le faire. » Pendant quelques jours, on raisonnait de cette manière, mais on fut bien surpris de voir bientôt une réponse suivre de près la publication de ce livre. On en fut étonné et, autant qu’on avait été frappé du récit que contenait la relation du quiétisme, autant eut-on d’empressement et de curiosité de lire ce que l’archevêque y répondait. Comme il y avait une partie de ces mêmes faits et qu’il appuyait ce qu’il avançait par d’autres faits contraires, on revient bientôt du jugement qu’on avait porté contre lui, et tout le poids de l’accusation tomba sur l’accusateur, soit qu’on fût porté de compassion en faveur de celui qui souffre, soit qu’on fût ravi de voir la réfutation des choses qui d’abord avaient fait pencher la balance du côté de M. de Meaux. On avait la joie de pouvoir penser que M. l’archevêque de Cambrai n’était pas aussi coupable que ce prélat voulait le faire croire. Enfin, pour abréger ce récit, M. de Meaux, qui eut le démenti public de plusieurs choses qu’il avait écrites contre l’archevêque, n’entreprit pas de se défendre sur cela ou, s’il le fit, ce fut d’une manière si faible qu’il aurait presque mieux valu ne rien dire du tout, laisser perdre par le temps le souvenir des sensibles reproches qu’on lui avait faits et qui doivent toujours causer de très vives douleurs à un honnête homme, et surtout à un prélat qui tient un rang si distingué dans l’Église. On crut donc avec fondement que la plaie que fit dans son cœur cette réponse de l’archevêque fut si profonde qu’il ne l’oublia jamais. Non content de la condamnation du livre de cet archevêque par le Saint-Siège et prononcée dans toutes les églises du royaume, il voulut laisser un monument éternel de cette affaire : il en trouva l’occasion la plus favorable du monde dans l’Assemblée du Clergé de 1700.

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Mémoires du Curé de Versailles – L’opinion publique favorable à Fénélon

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IX – La bataille Bossuet-Fénelon (suite)
L’opinion publique favorable à Fénélon

Dès qu’on eut envoyé en Cour et à Paris ce mandement si humble et si sage, tout le monde fut sensiblement touché d’une si prompte obéissance et d’une humilité si convenable à un grand prélat. On lui donna mille éloges, on bénit Dieu de sa docilité ; on reconnut, malgré les bruits que M. l’évêque de Meaux avait répandus qu’il ne se soumettrait pas, qu’il savait aussi bien tenir sa parole dans une affaire humiliante que dans toute autre qui lui aurait été plus honorable. La faute qu’il avait pu faire par la publication de son livre fut bien réparée par un aveu sincère et par la propre condamnation qu’il fit lui-même de ses sentiments. On admira en lui ce qui est très rare en tout autre, et l’on souhaita que son exemple fût imité par ceux qui depuis un temps infini combattent par une opiniâtreté insoutenable les constitutions des papes contre le livre de Jansénius. Cependant nous verrons bientôt qu’il y eut des personnes qui voulurent gloser sur ce mandement et qui, par leurs critiques, s’attirèrent l’indignation et le mépris du public.

Le Roi, passant par-dessus les formalités observées en France à l’égard des bulles des papes, qu’on n’y reçoit point lorsqu’elles sont proprio motu, croyant que dans une affaire de cette conséquence on ne devait pas s’arrêter si scrupuleusement à nos usages, la fit envoyer à tous les évêques de son obéissance pour la recevoir, la publier et y obéir. Il voulut qu’afin que cette réception contraire à nos privilèges ne nous pût en rien préjudicier, on fît partout des assemblées provinciales des évêques, afin qu’on y marquât la soumission qu’on avait pour le Saint-Siège et qu’en même temps on y prit des mesures pour ne pas autoriser ces sortes de bulles et pour y conserver toujours nos libertés.

On exécuta de point en point ces ordres du Roi dans toutes les provinces ; on y fit ces assemblées, on y reçut la bulle du pape, mais cette restriction qu’étant contraire à nos privilèges, on ne prétendait en rien y déroger ou y préjudicier. Partout on loua la prompte soumission de M. l’archevêque de Cambrai, et on lui donna de grands éloges. Il n’y eut que dans la seule assemblée de la province de Cambrai, où les choses ne se traitèrent pas avec cette sagesse et modération qui avaient paru dans les autres. M. Valbelle, évêque de Saint-Omer, après que M. l’archevêque eut exposé lui-même et contre lui-même l’occasion de l’assemblée et eut proposé la réception de la bulle sur quoi il avait fait déjà son mandement, ce prélat, animé et instruit, comme on le dit dans le monde, par M. l’évêque de Meaux, qui lui avait, selon le bruit public, envoyé des courriers pour lui marquer ses sentiments, entreprit de critiquer le mandement de son métropolitain sur de pures vétilles, pendant qu’il était généralement approuvé de tout le monde. Les autres suffragants de cette province n’en usèrent pas d’une manière si peu raisonnable avec leur archevêque, qui continua de donner dans cette occasion des exemples d’humilité et de modestie. L’évêque de Saint-Omer fut condamné de tout le monde. On ne pouvait comprendre qu’il eût résolu de maltraiter d’une manière si grossière le métropolitain de sa province, s’il n’avait eu des vues peu convenables à un évêque et s’il n’eût cru, par un si lâche moyen, de plaire à la Cour ; c’est ainsi qu’on en parla et qu’on le pensa, et peut-être avait-on raison d’avoir à son égard ces sentiments, auxquels il avait donné occasion par sa conduite si peu honnête et charitable. Mais Dieu permettait que M. l’archevêque de Cambrai portât le poids entier de cette humiliation la plus grande qui pût lui arriver, pour donner dans la suite des siècles l’exemple rare d’une humble rétractation et faire connaître que, s’il était tombé par le sort ordinaire de la fragilité humaine, il s’était relevé de sa chute par l’aveu de sa faute, qu’il a réparée par la plus humble soumission qu’on ait jamais vue dans l’Église.

Les évêques firent, ensuite de ces assemblées provinciales, des mandements dans leurs diocèses pour la publication de la bulle du pape, touchant la condamnation du livre des Maximes des Saints. On y loua presque partout l’archevêque de Cambrai sur sa rétractation publique qu’il avait faite des propositions qu’on y avait condamnées à Rome.

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Mémoires du Curé de Versailles – La soumission de Fénélon

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IX – La bataille Bossuet-Fénelon (suite)
La soumission de Fénélon

M. l’évêque de Meaux en triomphait. Il lui échappa de dire en présence de quelques personnes ce qu’il avait dit assez souvent pendant tout le temps que durèrent les contestations entre lui et cet archevêque : qu’il était persuadé que, quelque protestation qu’il fît d’avoir une parfaite soumission au Saint-Siège, dès que le Pape aurait prononcé, il ne se soumettrait jamais. Je lui avais moi-même entendu tenir pareil discours dans une visite qu’il me rendit et dans laquelle, répondant à ce qu’il me disait, je l’assurai qu’il verrait le contraire de ce qu’il pensait et que je connaissais assez à fond Monseigneur l’archevêque de Cambrai pour n’être pas convaincu de sa droiture et de la fidélité qu’il aurait à tenir une parole, qu’il avait si solennellement, si souvent, si publiquement donnée à toute l’Église.

Le lendemain de l’arrivée de ce courrier, M. le cardinal de Noailles, l’archevêque de Reims et l’évêque de Meaux s’assemblèrent dans l’appartement que ce cardinal avait dans la maison de la Mission de Versailles ; ils raisonnèrent longtemps ensemble sur cette censure de Rome et paraissaient être en peine de ce que M. de Cambrai ferait, dans une conjoncture si humiliante pour lui. On fut ensuite plus de huit jours sans savoir à quoi il s’était déterminé, ce qui faisait penser bien des choses et en dire d’autres aux partisans de M. l’évêque de Meaux. Les amis même de ce prélat ne savaient à quoi attribuer ce silence : ils ne pouvaient néanmoins douter qu’il ne suivît en cela très exactement les mouvements de son cœur, qui était de se soumettre à l’autorité et aux décisions du Saint-Siège.

Ce retardement obligea M. l’évêque d’Arras, un de ces suffragants, de lui écrire en confiance de la situation où il trouvait les esprits à son égard et de l’engager à donner, le plus tôt qu’il fut possible, un témoignage public de sa parfaite obéissance. Je trouvai aussi une occasion favorable d’un de mes amis et des siens qui allait en poste en Flandre et qui devait passer à Cambrai de lui faire rendre une lettre en main propre, dans laquelle je lui marquais qu’on commençait à s’étonner à la Cour, que, depuis qu’il avait pu apprendre la nouvelle de la condamnation de son livre, il n’avait encore rien paru de sa part qui convainquît le monde de sa soumission à la censure portée contre son livre, que si j’étais capable de lui donner quelque conseil, je croirais qu’il ne devait pas différer d’un seul moment à donner cette satisfaction à l’Église, cette édification à tout le monde et cette consolation à ses amis. On fut peu de temps après rassuré contre les frayeurs qu’on avait eues de sa résistance par la réponse qu’il fit à M. l’évêque d’Arras, qu’il eut le soin de rendre publique et dont tout le monde parut satisfait. On fut en même temps instruit de tout ce qui s’était passé lorsqu’il apprit la nouvelle de la conclusion de son affaire. On ne sera pas fâché d’en savoir le détail, qui est très édifiant.

M. le comte de Montberon, gouverneur de Cambrai, très homme de bien et ami intime de son archevêque, ayant appris par les lettres qu’il reçut de la Cour que son livre avait été condamné à Rome, crut que l’amitié tendre qu’il avait pour lui l’engageait de lui en parler, avant que personne lui annonçât une si triste nouvelle. Il le fit donc sans déguisement. M. de Cambrai la reçut avec sa tranquillité ordinaire et alla se prosterner devant Dieu en sa chapelle, où il pria assez longtemps, offrant à Dieu toute l’humiliation qu’il en recevait ; il en sortit ensuite sans marquer la moindre émotion, et le même jour il prêcha à son peuple avec la même facilité qu’il avait coutume de le faire. Il manda la raison du délai qu’il avait apporté à donner par un acte public une preuve authentique de sa soumission aux décisions du Saint-Siège : c’est que, ne sachant pas si le Roi la recevrait dans l’état où elle était envoyée de Rome, n’étant pas conforme à nos usages, il crut devoir attendre qu’on lui envoyât cette bulle, d’une manière à ne pouvoir douter que le Roi l’acceptait. En effet, ayant reçu une copie de cette même bulle par M. le marquis de Torcy, le même jour il fit un mandement très court, très précis et très fort dans lequel il déclarait se soumettre simplement, absolument et sans aucune restriction à la condamnation de son livre.

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Mémoires du Curé de Versailles – L’attitude de Rome

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IX – La bataille Bossuet-Fénelon (suite)
L’attitude de Rome

Pendant que toutes ces choses se passaient en France, on continuait à Rome, avec une grande incertitude de l’événement, les poursuites de l’affaire de M. l’archevêque de Cambrai. Le cardinal de Bouillon, qui, sur les plaintes que le Roi lui en fit faire, n’osait plus prendre publiquement sa défense, le faisait le plus secrètement qu’il lui était possible. Il aurait été bien aise de procurer quelque mortification à M. le cardinal de Noailles, qu’il n’aimait point à cause d’une ancienne querelle qui était entre sa maison et la sienne, qui n’est pas encore assoupie. Lorsqu’il parlait au pape de cette affaire, il le faisait en des termes ambigus, ne s’expliquant pas nettement sur la volonté du Roi, qui demandait très expressément la condamnation du livre de M. l’archevêque de Cambrai.

Le pape, pour être instruit plus exactement des intentions de ce prince, appela le Père Rollet, minime français, religieux d’un grand mérite, que Sa Sainteté savait avoir de grandes relations à la Cour de France. Il lui ordonna de lui dire ce qu’on lui mandait des vraies dispositions du Roi au sujet du livre de ce prélat. Il fit entendre au pape que ce monarque était très inquiet sur les délais qu’on apportait pour le condamner, qu’il était même résolu, si l’on différait de le faire à Rome, d’obliger les évêques de son royaume à le censurer. Le Saint-Père vit bien qu’il n’y avait plus de retardement à apporter dans cette affaire et qu’il fallait que le Saint-Siège prévînt au plus tôt le jugement des évêques de France : ainsi, peu de jours après l’entretien qu’il eut avec ce minime, ayant fait assembler les cardinaux et entendu leurs avis, il condamna les vingt-trois propositions tirées du livre des Maximes des Saints, les qualifiant respectivement d’erronées, de téméraires, d’offensant les oreilles pieuses, de scandaleuses, etc. On envoya aussitôt un courrier au Roi pour lui apprendre cette nouvelle et lui apporter la censure de ce livre qui depuis deux ans faisait un si grand bruit dans le royaume.

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Mémoires du Curé de Versailles – L’attitude du Roi

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IX – La bataille Bossuet-Fénelon (suite)
L’attitude du Roi

Mais, pendant qu’à Rome cette affaire se traitait avec la lenteur si naturelle aux Italiens et surtout aux Romains, le Roi donnait des marques de son zèle contre les partisans de Mme Guyon et les amis de cet archevêque, car, ayant appris, ce qui était très véritable, que deux gentilhommes de M. le duc de Bourgogne parlaient trop librement en faveur de ces deux personnes et blâmaient ouvertement la conduite qu’on tenait à leur égard, il les chassa de la Cour et leur ôta leur emploi. Il en bannit aussi l’abbé de Langeron, lié depuis longtemps d’une très étroite amitié avec ce prélat et qui était lecteur de ce prince. Il fit dire à l’abbé de Maulévrier, parent de celui-ci et aumônier de Sa Majesté, qu’il était très mécontent de lui, sachant qu’il entretenait un commerce de naître avec cet archevêque, qui était aussi son ami depuis plusieurs années.

Le roi fit aussi sortir de la maison de Saint-Louis à Saint-Cyr quelques-unes des principales dame qui composaient cette communauté naissante, et même celle qui en avait été la première supérieure, et les fit toutes mettre dans des couvents de religieuses, où les unes prirent l’habit de religion et d’autres demeurèrent dans leur état, entre lesquelles fut la dame de La Maisonfort, parente de Mme Guyon et qui avait été la cause que cette dame avait eu de l’accès dans la maison de Saint-Cyr et auprès de Mme de Maintenon, qui, par cette sévérité qu’elle avait inspirée au Roi, faisait connaître que, dès qu’elle s’était aperçue des mauvais sentiments de cette dame, elle avait eu pour elle un très grand éloignement. Le Roi même, à sa sollicitation, voulut bien se donner la peine d’aller à Saint-Cyr, fit assembler la communauté de ces dames, leur fit un discours très fort contre cette fausse spiritualité, leur déclara qu’il ne souffrirait pas qu’elle s’introduisit dans son royaume et en particulier dans cette maison et que, comme il avait détruit le jansénisme, il écraserait aussi le quiétisme. On a inséré ce discours du Roi dans les archives de cette maison royale afin d’être un monument éternel de la piété de ce prince, qui s’est toujours fortement opposé à toutes sortes d’hérésie dans la France.

On craignit même que Sa Majesté ne poussât encore plus loin son ressentiment contre des premières personnes de la cour M. et Mme de Beauvillier, M. et Mme la duchesse de Chevreuse pensèrent être enveloppés dans cette disgrâce : on en parlait hautement à la Cour : il est très certain que l’affaire fut mise en délibération. Le duc de Beauvillier connut bien que le Roi était fort refroidi à son égard, et Mme de Maintenon s’était entièrement éloigné de ces quatre personnes, qui avaient toujours été très distinguées à la Cour par une piété très exemplaire. M. le duc de Beauvillier vint me rendre visite dans ce même temps, et lorsqu’on parlait le plus de son exil de la Cour, il m’entretint assez longtemps de cette affaire avec la plus grande tranquillité du monde ; il me témoigna qu’il était sans aucune inquiétude sur son sort, qu’il n’avait rien à se reprocher sur ce qui regarde les sentiments du quiétisme, qu’il avait toujours été et qu’il était encore dans une entière et parfaite soumission à toutes les décisions de l’Église, qu’il était si près de lui obéir en toutes choses que, si elle voulait même, ce qu’il ne croyait pas qu’elle voulut faire, retrancher toutes sortes de prières à ses enfants et les réduire à la simple récitation du chapelet, il s’y soumettrait avec la docilité d’un enfant, ce qu’il disait pour faire connaître jusqu’où il était résolu de faire paraître son obéissance à ses ordres. Il m’ajouta enfin que, si le Roi lui ôtait les grands emplois où il l’avait élevé, dans la volonté de son prince il reconnaîtrait la volonté de Dieu et se retirerait volontiers, croyant que pour lors la Providence lui donnerait le moyen de mener une vie plus tranquille et que, par cet endroit, quoique d’ailleurs affligé de voir le Roi peiné contre lui, il se consolerait de sa disgrâce.

Il eut quelques jours après une explication avec le Roi sur ses sentiments : Sa Majesté en fut satisfaite et cela fit finir tous ces bruits qui s’étaient répandus de son exil à la Cour. Mme de Maintenon n’en revint pas si aisément. Elle conserva toujours depuis ce même refroidissement à son égard et envers les trois autres personnes dont j’ai parlé ci-dessus. Elle en donna même une preuve bien sensible à l’égard de Mme la duchesse de Beauvillier, qui devait, selon le train ordinaire de la Cour, être dame d’honneur de Mme la duchesse de Bourgogne, car elle l’exclut de cette charge, quelle fit donner à Mme la duchesse du Lude ; c’est elle-même qui m’en dit cette raison, dans le temps qu’on allait nommer les dames qu’on devait mettre près cette princesse.

Le Roi fut aussi informé qu’un jésuite était dans les principes outrés du quiétisme : on en avait des preuves très juridiques et lui-même avait avoué sans façon ce qu’on lui reprochait. Il y en avait assez pour lui faire faire son procès, mais l’affection dont le Roi honore la compagnie des jésuites lui fit prendre le parti de la douceur en remettant à ces Pères le choix du châtiment qu’on en devait faire. Il était confesseur de M. le prince de Conti. Les Jésuites l’envoyèrent à Orléans et le firent enfermer dans une chambre où, après avoir vécu quelques années, il s’est enfin reconnu et y est mort pénitent.

Un autre jésuite, qui avait été précepteur de M. le duc de Bourbon, fils de M. le Prince de Condé, fut aussi relégué en Basse-Bretagne. Son crime était d’avoir eu de grandes liaisons avec Mme Guyon, ce qui fit soupçonner qu’il suivait ses sentiments, et je crois qu’il avait donné occasion de le croire ; cependant, après quelques années d’exil, ses supérieurs obtinrent du Roi de le faire revenir à Paris. Le chagrin qu’il avait eu de son bannissement lui ayant notablement altéré la santé, il mourut peu de temps après son retour. Il y eut aussi des religieux de quelques autres ordres et des ecclésiastiques, et entre eux un docteur de la maison de Sorbonne, grand directeur dans la paroisse de Saint-Eustache de Paris, qui furent relégués pour le même sujet en différents endroits.

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Mémoires du Curé de Versailles – En cour de Rome

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IX – La bataille Bossuet-Fénelon (suite)
En cour de Rome

Les affaires de M. l’archevêque de Cambrai n’allaient pas si vite à Rome que M. l’évêque de Meaux l’aurait désiré. On y recevait continuellement tous ces écrits qui se faisaient de part et d’autre, ce qui donnait infiniment de peine aux agents de cet évêque, qui auraient bien voulu de leur côté voir en peu de temps la fin de cette dispute, et ce qui augmentait aussi l’application et les soins des examinateurs et qualificateurs du Saint-Office. D’ailleurs M. l’archevêque de Cambrai y avait de puissants amis, qui faisaient tous leurs efforts pour empêcher la condamnation de son livre. On aurait aussi voulu ménager un prélat d’un si grand mérite ; la crainte même qu’on avait soin, de la part des agents de M. de Meaux, d’entretenir sur le peu de soumission que cet archevêque aurait peut-être aux décisions de ce tribunal ne laissait pas d’embarrasser et produisait un effet contraire à ce que ceux qui répandaient ce bruit prétendaient en tirer ; car on ne laissait pas de craindre à Rome que, si l’on condamnait un archevêque si estimé de tout le monde, on ne vît en peu de temps grossir son parti ; on en avait des preuves dans ce qui arrivait tous les jours à l’égard des disciples de Jansénius.

Le cardinal Albani, qui est maintenant pape sous le nom de Clément XI, était d’avis que, sans faire de censure, on se contentât de faire de certains canons ou règles sur la vie mystique ou intérieure, par lesquels en recevrait ce qui en est bon et on en rejetterait ce qui est mauvais. Quelques autres cardinaux étaient aussi d’un même avis, et la congrégation de ces prélats, où l’affaire était examinée, était partagée de sentiments, et cette situation dura assez longtemps laissant une grande incertitude aux uns et aux autres de quel côté pencherait la balance. M. de Cambrai, dans un de ces écrits, montrait la conformité de la doctrine de son livre avec celle des ouvrages des grands saints et concluait qu’en le condamnant il fallait faire aussi tomber la censure sur les sentiments de ces grands hommes, qui jusqu’alors avaient été respectés et suivis dans l’Église.

M. le cardinal de Bouillon, qui avait pour lors le soin des affaires de la France à Rome, favorisait autant qu’il le pouvait l’archevêque de Cambrai. On l’accusa même d’avoir supprimé de fortes lettres que le Roi lui faisait écrire par M. le marquis de Torcy, dans lesquelles Sa Majesté lui ordonnait de presser avec toute la diligence possible le jugement et la conclusion de cette affaire. On dit même dans le monde qu’il avait fait entendre au pape que le Roi ne se souciait pas beaucoup de cette affaire et qu’il lui importait peu que M. de Cambrai fût condamné ou absous, ce qui retenait le pape qui aimait beaucoup le Roi dans [une] très grande incertitude et ce qui faisait tout craindre à M. l’évêque de Meaux, qui ne pouvait pas s’empêcher quelquefois d’en faire paraître les agitations où ces délais et où ces nouvelles de Rome le mettaient. Il arriva même qu’on manda de cette ville que les affaires de M. l’archevêque de Cambrai y allaient très bien pour lui, et ce bruit, qui s’en répandit partout, donna de grandes alarmes à ceux qui étaient les plus ardents à combattre le livre de ce prélat.

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Mémoires du Curé de Versailles – L’arrestation du Père La Combe et de Madame Guyon

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VIII – La bataille Bossuet-Fénelon
L’arrestation du Père La Combe et de Madame Guyon

Peu de temps après le départ de ce prélat, le Roi ordonna qu’on arrêtât le Père La Combe et Mme Guyon. On mit le barnabite au château de Vincennes et la dame fut enfermée à la Bastille. On prit tous leurs papiers et livres, mais comme ils avaient eu le temps de se précautionner dès qu’ils virent arriver la disgrâce de M. l’archevêque de Cambrai, on ne trouva rien dans leurs chambres ou cabinets qui pût faire découvrir la moindre chose qui a rapport à cette affaire. On arrêta un ecclésiastique qui rendait visite à Mme Guyon dans le temps que l’exempt entra chez elle pour l’arrêter et la conduire à la Bastille, mais peu de jours après on le relâcha parce qu’on reconnut qu’il n’avait nulle part dans l’affaire dont il s’agissait.

On fut surpris de ne trouver dans la chambre de cette dame que de petits romans que la lie du peuple a coutume de lire ou quelques comédies de Scarron ou des historiettes qui courent les rues ; j’ai honte même de mettre ici les titres de ces livres, tant ils sont badins et puérils. Cette découverte donna d’abord un grand ridicule à cette dame, car on ne pouvait comprendre que cette femme, qui faisait profession d’une spiritualité sublime, qui croyait même avoir reçu le don d’interpréter les Saintes Écritures, s’amusât à des lectures si contraires à la gravité des mœurs, si peu chastes et remplies d’ordures. Cela, avec les autres choses qu’on débitait contre elle dans le monde, ne prévint pas en sa faveur ; au contraire, on forma contre elle des jugements qui lui furent très désavantageux, et on l’attaqua même du côté de son honneur et de sa réputation.

Ce qui donna principalement occasion au public d’avoir sur elle ces sentiments, ce fut l’examen juridique qui fut fait du Père La Combe, où il avoua tout ce qui s’était passé avec cette dame et lui, et même il lui écrivit un billet, que M. le cardinal de Noailles me montra en original, dans lequel il l’exhortait de se reconnaître, que pour lui il demandait très sincèrement et très humblement pardon à Dieu de toutes les familiarités immodestes qu’ils avaient prises ensemble. On porta ce billet à cette dame qui le lut ; on peut bien croire qu’elle en fut d’autant plus surprise qu’elle s’y attendait le moins, qu’elle avait toujours compté sur le secret inviolable de ce Père, et qu’elle n’avait jamais pu s’imaginer qu’il l’eût ainsi sacrifiée en découvrant des choses qu’il était de son honneur et de la fidélité qu’il lui avait promise de tenir très cachées.

Elle ne fit pas cependant paraître jusqu’où allait son étonnement ; elle répondit qu’elle connaissait par ce billet que la prison avait renversé la cervelle de ce barnabite et qu’il ne pouvait pas dire des choses aussi fausses et de cette nature sans avoir l’esprit entièrement démonté. On ne la crut pas néanmoins sur sa parole, car le Père La Combe était dans son bon sens, et il le fit paraître par l’austère pénitence qu’il entreprit dans sa prison sous la conduite d’un vertueux prêtre de l’Oratoire que M. le cardinal lui avait donné pour directeur et qui fut même obligé de modérer dans la suite les grandes mortifications qu’il embrassait. Cet état de pénitent dura pendant un temps assez considérable, pendant lequel il écrivit une longue lettre à M. le cardinal de Noailles, dans laquelle il reconnaissait ses égarements passés et promettait une soumission aveugle à ses décisions.

On avait été chercher ce religieux dans le château de Lourdes, diocèse de Tarbes, où il était relégué et où l’on s’aperçut de quelque commerce scandaleux qu’il avait avec une femme du pays, sur lequel fait M. l’évêque de Tarbes fit des informations qu’il apporta à la Cour. Il était à espérer que ce malheureux prêtre se reconnaîtrait dans sa prison et persévérerait de vivre dans l’esprit de pénitence qu’il avait embrassé de la manière que nous venons de le dire, mais enfin il se lassa de sa captivité et de la vie austère qu’il avait pratiquée pendant quelque temps ; il reprit ses premiers sentiments, il se crut en droit de se défendre, mais il prit une voie bien extraordinaire et qui fut encore infiniment plus préjudiciable à Mme Guyon que la déclaration qu’il avait faite de la privauté avec laquelle il avait vécu avec elle.

Car il entreprit de justifier toutes les actions mauvaises qu’il avait commises avec cette femme et voulut même prouver, par des passages de la Sainte Écriture, qu’il avait pu le faire sans aucun péché. Il ne se contenta pas de le dire à l’oreille de son directeur ; il l’écrivit fort au long à M. le cardinal de Noailles qui me prêta ce détestable écrit pour l’examiner. Il ne fallait pas beaucoup de lumières pour condamner des choses aussi horribles, mais il s’agissait de savoir si un homme dans un sens rassis avait pu écrire des choses aussi importantes. Je dis à M. le cardinal, ayant lu cette extraordinaire lettre, qu’il fallait conclure que ce pauvre homme était devenu fou. Il était aisé de le reconnaître par de vraies extravagances qu’il avait mêlées avec sa prétendue justification, car il assurait que Jésus-Christ lui avait parlé, qu’il était son prophète et que c’était pour lui obéir qu’il se voyait contraint de soutenir la vérité ; il y avait aussi dans cet écrit des avis au Roi et des prophéties, en un mot il était facile de voir que la tête lui avait entièrement tourné. L’événement confirma les sentiments qu’on en devait avoir à la vue de cet insolent écrit, car, quelque temps après, il perdit absolument la raison, et je ne sais s’il n’est pas mort dans un si triste et pitoyable état.

Mais, pour revenir à Mme Guyon, nous devons ajouter à ce que nous en avons dit qu’on arrêta avec elle des jeunes filles et entre les autres sa femme de chambre, qui furent interrogées sur sa conduite. Celle-ci garda toujours un très grand secret et ne dit rien ; il y eut quelqu’une des autres qui parla contre elle et qui découvrit de certaines choses que la pudeur empêche d’écrire. Il vint dans ces temps-là à Versailles une femme qui avait été à son service, où elle déclara n’être entrée que dans le désir de servir Dieu, croyant, par tout le bien qu’on lui avait dit de cette dame, trouver dans sa maison tous les moyens de travailler sûrement à son salut, mais qu’enfin elle avait cru être dans l’obligation d’en sortir, ayant vu des choses très abominables qui se passaient entre elle et le Père La Combe et d’autres immodesties qu’elle faisait elle seule sans se beaucoup cacher et dont, l’ayant reprise, elle en avait ri et s’était moqué d’elle.

Un gentilhomme de Son Altesse Royale feu Monsieur déclara, et me le dit ensuite à moi-même, que, sur la réputation de Mme Guyon, ayant eu la curiosité de la connaître parce qu’on lui avait dit que c’était une femme très spirituelle et qu’il faisait profession aussi d’une vie intérieure, il alla lui rendre visite et, lui ayant parlé son langage, elle crut qu’il pouvait être dans les mêmes sentiments qu’elle était et que, dans la chaleur de la conversation, elle lui avait pris la main et l’avait porté sur son sein ; que, lui ayant avoué que cela lui avait causé quelque accident que je ne puis nommer et qu’on peut entendre, elle s’était pris à en rire beaucoup, à en faire des plaisanteries et traiter cela de bagatelle, ce qui lui en donna tant d’horreur que depuis il n’avait voulu mettre le pied dans sa maison.

On en disait bien d’autres choses plus terribles. Ce qui est très certain est que cette dame n’était pas chaste. M. Pirot fut commis pour l’interroger ; elle désavoua tout ce qui pouvait être contre son honneur. On lui donna pour son confesseur un jésuite qui la voyait de temps en temps. Elle a demeuré quelques années à la Bastille, d’où, à la prière et par le crédit de M. le cardinal de Noailles, qui en fut sollicité par sa famille, [elle] obtint sa sortie, à la charge qu’elle irait demeurer à la campagne, près de Blois, où elle est encore à présent en 1711 et dont on n’a plus entendu parler depuis cette affaire, y vivant d’une manière très retirée, sous la conduite d’un jésuite qui va la visiter dans le temps qu’elle a besoin de se confesser et d’approcher des sacrements. Ceux qui en ont eu le soin à Paris pendant sa prison et à sa campagne ont témoigné d’en être contents. C’est ainsi que s’est terminé ce qui regarde cette dame.

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Mémoires du Curé de Versailles – L’appel au Pape

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VIII – La bataille Bossuet-Fénelon
L’appel au Pape

M. de Meaux s’y distingua plus que tous les autres. Comme il le prit sur un ton bien haut et que M. de Cambrai prévit bien qu’il allait engager les autres évêques du royaume en cette affaire, il crut pour se délivrer de son jugement qu’il devait en appeler au pape, lui dénoncer lui-même son livre et le supplier de le juger à la rigueur, promettant une parfaite soumission et une obéissance fidèle à ses décisions. Il fit pour ce sujet traduire son livre en latin, qu’il envoya avec son appel à Rome.

Pendant que cette affaire y fut examinée, ce qui dura près de deux ans, il n’est presque pas croyable combien M. de Meaux [Bossuet] et lui travaillèrent, l’un à attaquer, l’autre à se défendre. M. de Cambrai [Fénélon], quoique regardé comme l’accusé, ne laissa pas de reprendre son adversaire sur plusieurs choses qu’il croyait autant répréhensibles que celles qu’il jugeait lui-même dignes de toutes les foudres de l’Église. Ce qui surprit tout le monde était la promptitude extraordinaire avec laquelle M. de Cambrai répondait à M. l’évêque de Meaux : à peine un écrit était-il sorti de sa plume qu’on voyait paraître dans le public plusieurs réponses en même temps de M. de Cambrai à ce prélat.

Il faut avouer qu’il fit si fort briller son esprit dans ces sortes d’ouvrages, selon même l’aveu de M. de Meaux qui lui dit dans l’un des siens qu’il avait « de l’esprit à faire peur », que la plupart de ceux-là même qui, dans le commencement, avaient pris parti contre lui ou qui, ayant une très grande estime de M. l’évêque de Meaux et ne pouvaient pas croire qu’il y eût en France personne qui pût parier avec lui sur la doctrine, furent fort étonnés de la fécondité, de la subtilité et de la force des raisonnements de M. de Cambrai. On ne fut pas même content de la manière dure avec laquelle M. de Meaux attaquait ce prélat ; on était au contraire charmé de la justesse et agrément du style, de la modestie, de l’esprit qui brillaient en tout dans les écrits de l’archevêque, de sorte qu’on vit un si grand changement dans le monde à son égard que d’abord on le plaignit, ensuite on lui donnait mille louanges, puis on souhaitait que Rome lui fût favorable, enfin on blâmait ouvertement la conduite âpre et trop aigre de M. de Meaux à son égard. Les théologiens même avaient sur cela les mêmes sentiments, et partout on entendait dire que M. de Cambrai avait un esprit supérieur à celui de son adversaire, et, en lisant ces ouvrages qui se multipliaient chaque jour sous sa plume, on ne pouvait ne pas désirer pour lui qu’il eût eu une meilleure cause à défendre, parce qu’on aurait davantage profité de ses lumières et qu’on aurait eu le plaisir de lire des livres de sa façon qui auraient plu infiniment davantage que des dissertations, des écrits, des réponses sur des questions abstraites et qui ne pouvaient pas être à la portée de tout le monde.

Comme M. le cardinal de Noailles et M. l’évêque de Chartres crurent être aussi obligés de faire des mandements pour leurs diocèses à l’occasion de cette affaire, pour préserver les diocésains des illusions de la nouvelle spiritualité, M. l’archevêque de Cambrai leur répondit aussi par plusieurs lettres très fortes qu’il fit imprimer, auxquelles ces prélats firent de sages réponses. Je fus très affligé qu’il se fût résolu d’attaquer M. le cardinal de Noailles ; je lui en mandai mes sentiments par un de ses amis qui s’en retournait en poste à Cambrai, et depuis ce temps-là il demeura à son égard dans un exact silence.

Ces trois prélats avaient aussi écrit au Pape une lettre commune pour lui rendre compte de ce qui s’était fait dans cette affaire et, en même temps, avaient envoyé un écrit où ils faisaient voir quelle était la doctrine de M. de Cambrai sur ces matières disputées. Comme cet écrit fut rendu public, il ne demeura pas sans réponse, car, peu de temps après, l’archevêque fit un livre dans lequel, suivant pas à pas ses adversaires, il réfutait avec force ce qu’ils avaient avancé. On vit donc paraître pendant près de deux ans des écrits des uns et des autres, sans y comprendre d’autres livres que des particuliers qui cachaient leur nom firent pour ou contre M. de Cambrai.

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Mémoires du Curé de Versailles – Les quatre conditions de Fénélon

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VIII – La bataille Bossuet-Fénelon
Les quatre conditions de Fénélon

Chargé de cette commission par mon supérieur et d’ailleurs par le prélat du monde que j’honore davantage, dès que je vis M. l’archevêque de Cambrai, je lui en fis la proposition. Il me répéta toutes les raisons que j’ai alléguées ci-dessus et m’ajouta que M. de Meaux voulait être juge de sa doctrine malgré lui, qu’il s’étonnait de l’entreprise de ce prélat, qu’il n’avait aucune juridiction sur lui pour vouloir décider sur les affaires qui le regardaient, qu’il était trop attaché à ses sentiments pour ne pas vouloir que chacun s’y rendît, qu’il se croyait seul capable de connaître des affaires de la conscience ecclésiastique, qu’enfin M. de Meaux s’était déclaré si hautement contre lui qu’il ne pouvait en aucune manière se résoudre de lui donner la moindre entrée dans quoi que ce soit où il prît intérêt.

Après que ce prélat m’eut ainsi parlé et m’eut dit encore plusieurs autres choses dont j’ai maintenant de la peine de me souvenir, je lui répondis avec la confiance que donne une parfaite amitié que j’entrais volontiers dans toutes ces raisons qui me paraissaient solides, mais qu’il y en avait d’autres qui me semblaient plus fortes, qui devaient le déterminer à prendre le parti que je lui proposais ; que, s’il se fût agi seulement d’un différend de doctrine entre lui et M. de Meaux sur des matières secrètes, il aurait lieu de refuser d’en conférer avec ce prélat, par rapport au sujet de plaintes qu’il en avait, mais qu’il s’agissait en cette occasion d’une affaire qui était devenue publique par l’impression de son livre, par le bruit qu’il avait fait et qu’il faisait encore dans le monde, que ces bruits étaient mêlés de disputes et de partages de sentiments, qu’il serait très fâcheux pour lui de ne pas travailler autant qu’il le pouvait à calmer les esprits ; que, M. de Meaux ayant répandu partout la proposition qu’il lui avait fait faire d’entrer avec lui en conférence sur son livre et se plaignant amèrement du refus qu’il en faisait, il donnait sujet à des personnes qui ne le connaissaient pas de se persuader qu’il jugeait lui-même sa cause mauvaise, que je ne pouvais ni ne lui devais dissimuler que j’avais déjà entendu bien des gens murmurer de ce refus et que les simples même qui ne sont pas capables d’approfondir les questions dont on disputait en étaient mal édifiés ; qu’il devait au public ce bon exemple pour lui servir de preuve qu’il avait eu des intentions fort droites en composant son livre ; que d’ailleurs le Roi, qui était déjà très prévenu contre la doctrine de son livre, serait encore plus affermi dans les sentiments qu’on lui en avait inspirés, lorsqu’il le verrait ce roidir contre ces conférences, dans lesquelles il serait surpris qu’on n’eût pas admis M. l’évêque de Meaux, pour la capacité duquel il avait toute l’estime possible ; qu’il se devait à lui-même la victoire qu’il remporterait sur lui en étouffant dans son cœur tous les ressentiments qu’il pouvait avoir contre cet évêque, les sacrifiant au repos et à la paix de l’Église ; qu’il ne s’agissait en aucune manière de le reconnaître en cela juge de sa doctrine, mais uniquement de conférer amicalement des articles sur lesquels on croyait avoir sujet de se récrier dans son ouvrage ; que je savais de bonnes part que M. de Meaux avait assuré des personnes qui lui avaient parlé des sujets de chagrin qu’il avait contre lui et de l’éloignement dans lequel il était d’entrer avec lui en conversation sur ces questions épineuses, que tout se passerait de son côté avec toute la douceur et la tranquillité possibles ; que M. de Meaux n’y serait pas seul, mais qu’il y appellerait tous ceux qu’il lui plairait, qui seraient les témoins fidèles de tout ce qui s’y passerait ; que M. le cardinal qui désirait si passionnément de le servir souhaitait plus que toute autre chose de pouvoir examiner avec lui son livre dans des conférences réglées, dans lesquelles on pourrait, selon toutes les apparences, terminer au gré de tout le monde ce différend ; enfin il ne risquait rien de tenter ce moyen et qu’il me paraissait risquer beaucoup de le refuser.

Il me dit pour lors qu’il était bien éloigné de vouloir s’attacher à la doctrine de son livre, qu’il était prêt au contraire de la changer, de la corriger, de se rétracter même s’il était nécessaire, mais que je voyais bien que sa seule peine sur le sujet des conférences était la présence de M. de Meaux, dont il connaissait mieux que moi la vivacité du tempérament et que, lorsqu’il se laissait emporter par l’impétuosité de son esprit, rien au monde ne pouvait le retenir, et qu’il souffrait avec peine qu’on le contredît dans la moindre chose. Cependant, après avoir répliqué honnêtement à ce qu’il venait de me dire, il reprit la parole et, voulant bien déférer à mes raisons et à mes conseils :
« J’accepte donc les conférences que vous me proposez, mais je ne puis les accorder qu’à de certaines conditions :
1° Que non seulement Monseigneur le cardinal y assistera toujours, mais aussi des prélats que nous choisirons ;
2° Qu’on priera huit docteurs de s’y trouver ;
3° Qu’il y aura un secrétaire dans ces assemblées, qui écrira mot à mot les objections que M. de Meaux me fera contre mon livre et les réponses que je lui ferai, afin qu’on en ait des actes publics et qu’on ne puisse rien ajouter à ce que lui et moi aurons dit dans ces disputes ;
4° Que tout se fera dans un esprit de paix et de charité. »

Je lui promis de rendre compte de notre entretien et de ses dispositions à M. le cardinal de Noailles la première fois que j’aurais l’honneur de le voir, ce qui serait au premier jour. Ce qui me confirma dans la pensée que j’avais que ce prélat agissait de bonne foi et avec toute la sincérité que je lui ai toujours connue et qu’il avait déjà remis entre les mains du Père Le Valois, jésuite confesseur de Monseigneur le duc de Bourgogne, un écrit dans lequel il marquait sa situation à l’égard de son livre, marquant être prêt d’en donner telle explication qu’on voudrait, après qu’on lui aurait fait remarquer ce qu’on y trouvait de condamnable.

Cependant M. le cardinal de Noailles étant, selon sa coutume, venu à Versailles, je lui rendis un compte exact de ma conversation avec M. l’archevêque de Cambrai. Il en fut parfaitement satisfait, et il espéra même que, par le moyen dont on était convenu, les bruits cesseraient, la paix se rétablirait, le public serait édifié et le Roi très content de voir finir ces disputes. Mais lorsqu’on attendait le temps de ces conférences, dont apparemment Sa Majesté n’avait pas été informée, voyant que le fracas qu’avait causé ce livre des Maximes des Saints ne faisait qu’augmenter, elle fit donner ordre à cet archevêque de se retirer incessamment dans son diocèse. Ce prompt départ attrista tous ses véritables amis, qui avaient avec beaucoup de raison conçu de grandes espérances du succès des conférences qu’il avait acceptées, mais Dieu ne le permit pas pour des raisons qui nous sont inconnues.

Avant son voyage si précipité, il assura encore le père Le Valois qu’il allait travailler à Cambrai à des explications de son livre selon ce qui lui était revenu des choses qu’on y censurait et qu’il espérait qu’on en serait content. En effet, dès qu’il fut arrivé, il composa une longue lettre pastorale dans laquelle il tâchait de justifier ce qu’on avait jugé digne de condamnation dans son ouvrage. Il exposa le sens des propositions qui y avaient le plus fait de peine. Il crut que par ce moyen tous les trouble allaient cesser et qu’on le laisserait conduire en repos son troupeau. Il fut trompé dans son espérance, cette lettre excita de nouveaux bruits et donna occasion à tous les écrits, les lettres, les traités, les mandements, les livres et les censures qui se firent pour et contre sur ces disputes.

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Mémoires du Curé de Versailles – Projet de conférences

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VIII – La bataille Bossuet-Fénelon
Projet de conférences

Cependant Mme de Maintenon était fort inquiète de l’événement de cette affaire ; elle aurait bien voulu tirer d’intrigue M. de Cambrai, et de l’autre côté elle était animée par M. de Meaux, qui lui faisait entendre qu’il s’agissait des intérêts de l’Église. Elle parle à encore à l’archevêque, elle voulut même le voir avec M. le cardinal de Noailles, sur ce qu’il lui avait dit lui avoir montré son livre avant que d’être imprimé et qu’il l’avait approuvé. Elle eut donc sur cela avec ses prélats une fort longue conversation. On convenait en partie des faits, on demeurait d’accord que le livre avait été montré, lu et examiné autant que des occupations importantes et continuelles en avaient pu donner le temps, mais que pour cela on ne l’avait pas approuvé ; on avouait aussi que l’archevêque avait eu la docilité d’effacer ce qu’on avait cru répréhensible et de changer de certaines expressions qu’on avait trouvées ou impropres ou trop fortes ; mais on ne reconnaissait pas qu’on lui eût donné une approbation telle qu’on a coutume de la donner à des livres, que d’ailleurs on avait voulu engager l’archevêque à le montrer encore à diverses personnes habiles dans ces matières, ce qu’on avait pas jugé à propos de faire ; on ajoutait encore qu’on lui avait manqué de parole puisqu’on s’était engagé de ne faire paraître ce livre qu’un grand mois après la publication de celui de M. de Meaux sur les états d’oraison.

Cette conversation ne fit qu’augmenter les inquiétudes de cette dame, qui prévoyait de grandes difficultés de terminer cette affaire de la manière dont elle l’aurait désiré ; elle apprenait d’ailleurs que les esprits s’échauffaient beaucoup sur ces questions abstraites, qu’on aurait infiniment de peine à rapprocher des personnes si éloignées de sentiments comme l’étaient M. l’archevêque de Cambrai et M. l’évêque de Meaux. Cependant elle fut consolée par la promesse que l’archevêque lui fit d’expliquer ses sentiments et que même, pour donner une explication plus véritable et plus précise, il conférerait volontiers avec des personnes éclairées dont il recevrait volontiers les conseils et les avis.

M. le cardinal de Noailles désirait extrêmement ces sortes de conférences. M. l’archevêque de Cambrai, de son côté, ne les voulait pas moins que lui, mais à une seule condition, savoir que M. l’évêque de Meaux ne s’y trouverait pas. La vivacité de ce prélat, l’emportement qu’il avait fait paraître contre son livre dès qu’il avait commencé de paraître, le terme injurieux qu’il lui avait donné d’hérétique, l’affectation qu’il avait de vouloir être regardé juge de cette affaire, et en quelque manière le maître et le docteur de ce prélat, le firent déterminer absolument de ne le point admettre aux conférences qu’il voulait bien avoir sur son livre. Il laissait même à M. le cardinal le choix des personnes qui s’y trouveraient, il déclarait qu’il serait content de tout, pourvu que M. de Meaux ne se mêla point de cette affaire ; mais ce qui le révolta le plus contre ce prélat et qui l’engagea le plus fortement à vouloir toujours lui donner l’exclusion de ces conférences, fut une parole que ce prélat lâcha par imprudence et dont M. l’archevêque de Cambrai ne put jamais revenir.

C’est que cet évêque étant à Marly avec la Cour, pour convaincre ceux auxquels il parlait des mauvais sentiments qu’il prétendait qu’avait l’archevêque sur la mystique, il lui échappa de dire que ce prélat lui avait avoué qu’il était lui-même dans la pratique intérieure sur la contrition, qu’on avait reprochée aux quiétistes, ce qu’il expliqua dans le détail.

Comme j’étais intime ami de cet archevêque et que depuis son retour de Cambrai il venait tous les jours passer quelques heures avec moi au sujet de son livre et de son affaire, je ne pus m’empêcher de lui dire ce qui avait été dit à Marly et les mauvaises impressions que cela donnait contre lui et contre son ouvrage. Je vis bien que ce récit toucha au vif ce prélat, car, l’ayant toujours connu pour le plus patient et le plus modéré de tous les hommes, il ne put se retenir et me dis :
« Si M. de Meaux a tenu ce discours, il est le plus malhonnête homme du monde, car je ne lui ai jamais parlé qu’en confession de mes dispositions intérieures, et il s’en faut bien même que je lui aie exposé de la manière qu’il les a dites. »

Comme M. de Meaux eut dans la suite de la dispute une plus grande imprudence d’imprimer ce qu’il avait dit à quelques personnes sur ce même fait, M. l’archevêque de Cambrai lui répondit qu’il était étrange qu’il abusât de la chose du monde la plus sacrée et du secret le plus inviolable, qui est celui de la confession, sur un sujet pour lequel il lui demandait ses avis en le consultant sur les dispositions de sa conscience. On ne peut dire combien cette révélation faite par M. De Meaux causa de scandale dans le monde. C’est donc ce qui frappa davantage M. de Cambrai et ce qui lui fit prendre la résolution de ne vouloir, en quelque manière que ce pût être, l’admettre dans les conférences qu’on lui proposait pour terminer par des voies douces et tranquilles son affaire qui faisait un si étrange bruit dans le monde.

Cependant M. l’évêque de Meaux répandait partout qu’il fallait bien que M. de Cambrai jugeât lui-même la cause très mauvaise, puisqu’il refusait opiniâtrement de conférer avec ses confrères et des hommes habiles sur la doctrine de son livre. Comme la plupart des gens du monde ne savaient pas sur cela les dispositions de M. de Cambrai, on le blâmait ouvertement de ce refus qu’il faisait de traiter des questions dont il s’agissait avec ceux qu’on lui avait proposés. Ses véritables amis en avaient même beaucoup de peine ; M. le cardinal de Noailles, qui en était du nombre, qui aimait et estimait très sincèrement ce prélat qui désirait véritablement le tirer du mauvais pas où il était, en était plus affligé que les autres, il m’en parlait souvent et il m’engagea enfin, sachant que ce prélat avait beaucoup confiance en moi, de le porter le plus efficacement que je pourrais à le faire passer par-dessus la difficulté qu’il avait de voir assister aux conférences dont il s’agissait M. l’évêque de Meaux.

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Mémoires du Curé de Versailles – L’opinion de la Cour

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VIII – La bataille Bossuet-Fénelon
L’opinion de la Cour

On faisait néanmoins divers raisonnements à la Cour sur ce livre que tout le monde voulait avoir et que personne n’entendait, car en vérité la mystique n’est guère du goût ni de la portée des courtisans. Rendant en ces temps-là mes devoirs à Mme la princesse de Contidouairière, je la trouvai un livre à la main et m’ayant dit d’un air gracieux qui lui est naturel que je ne devinerais jamais quel livre elle lisait, elle m’ajouta :
« C’est le livre de M. l’archevêque de Cambrai, mais j’avoue n’y rien comprendre. Voilà un chapitre, où j’en suis, que j’ai déjà lu neuf fois, sans que je puisse parvenir à savoir ce qu’on y veut dire.
– Vous le liriez bien encore, Madame, lui répondis-je, plusieurs fois, que vous n’en seriez pas plus avancée. Tous les livres mystiques sont obscurs ; il faut être rompu à la lecture de ces sortes d’ouvrages pour en pouvoir pénétrer le sens. Au reste Votre Altesse ne doit pas se beaucoup mettre en peine de savoir ce qui est contenu dans ce livre ; il faut s’attacher à ceux qui peuvent être plus utiles selon l’état où la Providence vous a élevée. »

Plusieurs personnes de la Cour se réjouissaient surtout du chapitre qui traite du mariage de l’âme ; ce langage leur était très inconnu, et elles en faisaient mille plaisanteries. Ce qui fit en ce temps-là la matière plus sérieuse des conversations des courtisans fut d’approfondir les raisons que pouvait avoir M. l’évêque de Meaux de pousser à outrance son confrère, avec lequel il avait de tout temps été lié d’une amitié si étroite. Car, quoiqu’il y eût très peu de personnes qui ne blâmassent M. l’archevêque de Cambrai d’avoir entrepris un pareil ouvrage et de l’avoir donné au public, on ne blâmait pas moins la dureté, le feu et la vivacité avec laquelle M. de Meaux agissait contre M. de Cambrai et contre son livre. Comme les gens de Cour veulent pour l’ordinaire pénétrer jusque dans le cœur et deviner les vues et les intentions les plus secrètes, ils ne faisaient point de façon de dire que d’autres motifs que ceux de la gloire de Dieu et du zèle pour défendre la doctrine de l’Église poussaient l’évêque de Meaux à se déclarer si impitoyablement contre un prélat d’un si rare mérite. Ils croyaient qu’il devait le ménager davantage et prendre les moyens les plus doux et les plus honnêtes pour faire prendre à M. de Cambrai un meilleur parti. On le condamnait principalement sur les démarches précipitées qu’il avait pris à Marly d’avoir levé le bouclier tout d’un coup, de s’être expliqué au Roi de la manière qu’il avait [faite] et à quoi rien ne pouvait encore l’obliger. Ces réflexions des courtisans allèrent bien plus loin, car, comme ils pensent et parlent fort librement, ils ne dissimulaient pas de parler très désavantageusement de cette conduite.
« Ne voit-on pas, disaient-ils, ce qui fait agir M. de Meaux : le grand éclat de M. de Cambrai l’éblouit, il craint que sa grande réputation ne diminue la sienne ; il connaît l’estime qu’on en fait, il y a de la peine de voir qu’il ait eu un si grand succès dans l’éducation des princes ; les hommes sont toujours hommes. M. de Meaux l’est beaucoup en cette occasion. »

D’autres ajoutaient que M. de Meaux avait toujours plus aimé la Cour que son diocèse, dans lequel il allait rarement et où il demeurait peu lorsqu’il était contraint d’y aller, qu’il se présentait une place à remplir qui lui donnerait le moyen de rester à la Cour autant de temps qu’il voudrait sans qu’on pût y trouver à redire, que M. de Meaux n’était pas sans ambition, qu’ayant perdu la charge de premier aumônier de Mme la Dauphine par la mort de cette princesse il désirait passionnément à voir celle de Mme la duchesse de Bourgogne, qui naturellement devait appartenir à M. l’archevêque de Cambrai, que c’était pour l’en écarter qu’il avait commencé de le mettre mal dans l’esprit du Roi, ce qui était la chose du monde la plus indigne. Il y en avait quelques-uns qui, ayant su que cet archevêque n’avait jamais pu se résoudre de montrer son livre à M. de Meaux et d’en demander l’approbation, disaient hardiment que le chagrin qu’il en ressentait le faisait agir d’une manière si vive et si dure avec son confrère. Tels étaient les sentiments d’une grande partie des gens de la Cour, qui souvent [se] rencontrent dans les jugements qu’ils forment sur les affaires qui se passent sous leurs yeux.

Cependant beaucoup d’autres qui étaient amis de M. l’évêque de Meaux en pensaient et en parlaient d’une manière très différente. Ils attribuaient à son zèle et à son attachement pour la saine doctrine les grands mouvements qu’il se donnait contre le livre de M. l’archevêque de Cambrai, qui lui avait fait oublier ce qu’il devait à l’amitié pour ne se souvenir que de ce qu’il devait à l’Église et à son ministère. Ils disaient que c’était principalement aux évêques qu’il appartenait de se soulever avec vigueur contre qui que ce soit qui avançait des nouveautés qui sont toujours très dangereuses dans l’Église ; que M. l’évêque de Meaux s’étant toujours déclaré contre la nouvelle spiritualité qu’on voulait introduire et ayant déjà combattu souvent les sentiments de M. de Cambrai dans des conférences particulières qu’il avait eues avec lui et principalement dans celles qui avaient été faites à Issy sur ces sortes de matières, il était en quelque façon garant des sentiments de ses confrères et qu’il ne pouvait pas souffrir de les voir attaquer dans un livre qu’on avait rendu public ; qu’il y aurait de l’injustice et de la témérité de le condamner de jalousie à l’égard de cet archevêque, puisque sa réputation était si bien établie dans le monde, qu’il était d’ailleurs si agréablement à la Cour qu’il était plutôt en état de donner de l’envie aux [gens] que d’en avoir contre qui que ce soit de son état ; qu’on ne pouvait pas croire qu’il y eût encore des vues d’ambition dans un âge si avancé et ayant toujours fait profession d’une grande probité ; que d’ailleurs l’amitié très sincère et très cordiale qu’il avait toujours eue pour M. l’archevêque de Cambrai devait le mettre à couvert de ces sortes de reproches ; qu’il avait fait même paraître beaucoup de douleur de se voir contraint d’agir contre son ami, mais que l’amour de l’Église devait l’emporter dans un évêque sur toutes considérations humaines.

Tels étaient les raisonnements qu’on faisait à la Cour et qui partageaient tous les esprits. Les personnes vertueuses suspendaient le jugement qu’ils en devaient porter et abandonnaient le tout à celui de Dieu, qui seul ne peut se tromper. Et cependant ils ne laissaient pas de dire que, supposé même que M. de Meaux eût la meilleure et la plus droite intention du monde, il aurait été plus à propos pour l’édification de l’Église qu’il eût moins paru de feu et de vivacité contre un de ses confrères, et les prélats même qui se déclarèrent le plus contre ce livre dans la suite, et en particulier M. le cardinal de Noailles et M. l’évêque de Chartres, m’ont dit que M. de Meaux avait poussé trop loin cette affaire et son confrère qu’il devait davantage épargner. Il parut même dans la chaleur de la dispute un écrit imprimé, dans lequel on reprochait à M. de Meaux cette vivacité excessive qu’il employait contre un prélat d’une vie d’ailleurs et d’une conduite irrépréhensibles.

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Mémoires du Curé de Versailles – Le jugement de Bossuet

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VIII – La bataille Bossuet-Fénelon
Le jugement de Bossuet

Il n’y était pas encore lorsque son livre parut. Dès que M. l’évêque de Meaux eut lu cet ouvrage, il commença de déclamer furieusement contre la doctrine qui y était contenue ; il se plaignit amèrement que l’auteur eût abandonné celle dont on était convenu à Issy, qu’on y avait insinué les principes du quiétisme, que ce livre était plein d’erreurs. Ce jugement d’un évêque dans la vaste et profonde érudition imposait au public, qu’il prononçait partout et en toute sorte de compagnies, fut suivi en peu de jours de celui d’une infinité de personnes. Jamais livre ne fit plus de bruit que celui-là.

L’archevêque arriva de son diocèse dans le commencement des rumeurs publiques. Il alla voir Mme de Maintenon, qui lui dit d’abord ce qui lui revenait de tous côtés sur son nouvel ouvrage :
« Cependant, Monsieur, je me rassure contre tout cet éclat, sachant que vous en êtes l’auteur, étant persuadé que vous si sage, si prudent et si éclairé, n’aurez rien écrit qui soit exposé à la censure. »

Néanmoins, comme cette dame vit que non seulement ce bruit continuait mais augmentait de plus en plus, elle jugea bien qu’il n’était pas sans fondement. Huit jours après cette première entrevue, l’archevêque lui allant rendre visite, elle lui parla de nouveau des clameurs extraordinaires qui s’étaient levées partout contre son livre des Maxime des Saints ; elle lui en témoigna sa peine et sa douleur et lui dit :
« Mais, Monsieur, il n’est pas [possible] que vous n’ayez consulté de très habiles gens avant que de le faire imprimer et que vous n’ayez déféré à leur jugement.
– Oui, Madame, répondit M. de Cambrai, je l’ai fait voir à M. le cardinal de Noailles, qui l’a lu et crayonné et j’ai changé ce qu’il a jugé à changer, je l’ai fait lire et examiner par MM. Pirot, Tronson, Fleury et le curé de Versailles. »

C’est ainsi qu’il me mêla innocemment dans cette affaire, sans que j’y eusse d’autre part que celle dont j’ai parlé ci-dessus.

On faisait bien un autre bruit à Marly, où le Roi était pour lors, contre ce livre. M. l’évêque de Meaux y était et traitait hautement M. l’archevêque de Cambrai d’hérétique. Il en parla en ces termes en présence de plusieurs seigneurs de la Cour et en particulier de M. le duc de la Rochefoucauld, qui, étant ami du prélat si maltraité, eut de la peine à le souffrir. M. l’évêque de Meaux fit encore une démarche beaucoup plus désavantageuse à M. de Cambrai ; il alla trouver le Roi et lui demanda pardon de n’avoir pas averti plus tôt Sa Majesté des mauvais sentiments sur la doctrine qu’avait ce prélat, dont il avait tâché de le guérir, que la seule espérance qu’il avait eue de les lui voir abandonner lui avait fait croire qu’il devait garder le silence pour ne pas le perdre dans l’esprit de Sa Majesté, qu’il reconnaissait s’être trompé et se voyait dans l’obligation indispensable de lui donner avis que l’ouvrage qui venait de paraître sous le nom de cet archevêque était plein d’erreurs et renouvelait le quiétisme, et qu’on ne pouvait trop tôt et trop fortement prévenir les maux qu’il pouvait produire dans l’Église.

Il n’en fallut pas dire davantage au Roi pour l’indisposer contre cet archevêque ; il fut sensiblement touché de ce qui arrivait et de tout ce qui s’était passé sans qu’on lui en eût donné aucune connaissance. Sa Majesté en fit des reproches à plusieurs, à Mme de Maintenon, à M. le cardinal de Noailles et à d’autres. On représenta au Roi qu’on avait dû prendre les voies de la charité avant toutes choses, qu’on avait toujours compté sur le bon esprit et sur la docilité de ce prélat qui s’était effectivement rendu aux sentiments de ses confrères, qu’on espérait qu’il serait encore dans la même disposition à l’égard de son livre et qu’on allait y travailler. Le Roi approuva ce dessein, qui était très louable, et l’on fit ensuite ce qu’on put pour travailler à l’exécuter, de la manière que nous l’expliquerons dans la suite de ces mémoires.

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Mémoires du Curé de Versailles – Le jugement de M. Hébert

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VIII – La bataille Bossuet-Fénelon
Le jugement de M. Hébert

Cependant M. de Cambrai retourna dans son diocèse. Avant son départ il avait prié M. le duc de Chevreuse et M. le marquis de Blainville, beau-frère de ce duc, de donner le soin de l’impression de son ouvrage ; ils s’acquittèrent très exactement de cette commission. Il y en avait déjà une partie d’imprimé quand M. le duc de Chevreuse reçu une lettre de l’archevêque de Cambrai par laquelle il le priait instamment de me faire voir son livre et de s’en rapporter entièrement à mon jugement, l’engageant de changer, de corriger, d’effacer, d’ajouter tout ce que je croirais devoir se faire, lui marquant en particulier qu’il voulait à cet égard avoir pour moi la docilité d’un enfant. C’est ainsi que ce grand homme savait pratiquer l’humilité.

M. le duc de Chevreuse m’apporta promptement cette lettre avec l’original de ce prélat. Il me fit lire ce qu’il lui avait écrit par rapport à moi. Je reçus cet ouvrage et, le tenant entre mes mains, je dis en propres termes à ce seigneur ces paroles :
« Je suis très fâché, Monsieur, que M. l’archevêque de Cambrai ait pris enfin la résolution d’écrire sur la vie mystique : s’il était à la Cour, je le supplierais de ne le point faire achever d’imprimer. Il n’y a que peu de mois que, me faisant l’honneur de me demander si je conseillerais d’écrire sur ces sortes de questions abstraites, je lui répondis qu’on ne le pourrait faire sans une très grande imprudence. Ce que j’ai eu, Monsieur, l’honneur de lui dire, je vous le répète encore et, quoique je ne sache pas ce que contient ce livre et que je ne puisse pas douter que ce qui vient de la plume de ce prélat ne soit achevé et dans sa perfection, je crois vous devoir dire que je suis persuadé que cet ouvrage, tel qu’il puisse être, fera un très grand bruit dans le monde. J’ai cependant, Monsieur, une si grande déférence pour tout ce qui regarde M. l’archevêque de Cambrai que, quoique je ne puisse lui conseiller de donner au public cet ouvrage, je le lirai avec tout le soin possible ; j’y ferai mes remarques par écrit, je vous les communiquerai, nous en conférerons ensemble et vous ferez ensuite ce qu’il vous plaira. »

M. de Chevreuse voulut ensuite justifier la conduite de M. de Cambrai sur l’impression de ce livre, me disant entre autres choses que, comme on avait voulu soupçonner ce prélat d’avoir des sentiments trop favorables aux quiétistes et principalement à Mme Guyon, il avait cru être obligé d’écrire pour faire connaître qu’il était bien éloigné de donner dans les opinions des faux mystiques.
« C’est par cet endroit-là même, Monsieur, lui répliquai-je, qu’il me semble qu’il serait plus à propos de ne point parler de ces matières ; je souhaite que l’événement ne fasse point connaître que le conseil que j’ai donné et que je donne encore et à suivre. »

Nous nous séparâmes après cet entretien ; je pris ce livre manuscrit, j’aperçus qu’il était crayonné en bien des endroits ; j’y vis en marge plusieurs corrections et additions et je trouvai qu’on m’y avait mis quelques feuilles déjà imprimées. Je m’appliquais à le lire et à y faire mes observations un jour que, selon sa coutume, M. le cardinal vint à la Cour pour les audiences que le Roi lui donne chaque semaine. Il ne m’avait encore jamais parlé du livre de M. de Cambrai. Comme il vit qu’on se hâtait de le faire imprimer, il crut m’en devoir parler.

Il s’en expliqua fort au long avec moi, il me parut inquiet sur cette affaire. Il me demanda si M. de Cambrai ne me l’avait point communiqué : je lui fis pour lors le récit de ce qui m’était arrivé dans la conversation dans laquelle je lui avais fait connaître l’imprudence d’écrire de ces sortes de matières.
« C’est donc la raison, reprit M. le cardinal, pour laquelle il n’a pas jugé à propos de vous le faire voir, quoique je l’en ai fort pressé, me disant pour ses raisons que vous étiez si occupé dans le soin de votre paroisse que vous ne pouviez pas avoir le temps d’examiner cet ouvrage.
– Il a depuis, répliquai-je, changé de sentiment. »

Et sur cela je lui rapportai ce qui venait de se passer entre M. le duc de Chevreuse et moi, et ajoutai à Son Éminence que j’avais maintenant en main l’original de ce livre dont il y avait des feuilles imprimées. Pour lors il me dit :
« Nos amis se pressent trop et j’ai peur qu’ils ne soient pas contents de cette précipitation. Vous me ferez un grand plaisir de lire très exactement cet écrit, de l’examiner à la rigueur, de corriger ce que vous jugerez nécessaire et de faire même mettre des cartons dans les endroits où vous le trouverez à propos. »

Avec de telles prières, qui étaient pour moi des ordres bien précis, je ne pensai plus qu’à me mettre tout entier à ce travail. Dès ce moment, je m’y appliquai tout entier. Je fus néanmoins peu d’heures après obligé de me rendre au château dans les grands appartements du Roi. M. le cardinal de Noailles sortait de l’audience : dès qu’il m’aperçut, il vint à moi et me dit que ces Messieurs chargés de l’impression du livre de M. de Cambrai se pressaient de le faire paraître, comme il venait de l’apprendre, et qu’ils ne croyaient pas devoir faire ce qu’on avait arrêté, qui était que le livre de M. de Cambrai ne serait débité qu’un mois après que celui de M. l’évêque de Meaux aurait paru et qu’il me recommandait fort de faire toute sorte de diligences pour le lire et l’examiner. Ce qui obligea ces Messieurs de si fort hâter cette impression de ce livre fut qu’ils craignaient que M. de Meaux, sachant qu’il était imprimé ou fort avancé d’imprimer, il n’en fit supprimer l’édition. Ils apprirent même, à ce qu’ils ont dit depuis, qu’ayant tut au libraire le nom de l’auteur, afin qu’aucun des garçons imprimeurs ne pût parler et découvrir ce qui se passait, ayant été obligés de donner la première feuille où le nom de M. de Cambrai paraissait, un de ces garçons en avait aussitôt été donner avis à M. de Meaux, qui en avait été surpris.

Ce que M. le cardinal venait de me dire m’engagea de m’enfermer ce jour-là dans ma chambre et de m’appliquer tout entier à le lire avec soin. J’en lus en effet la plus grande partie, sur laquelle je fis mes remarques et, dès le lendemain matin, je me remis encore à cette lecture et à cet examen, mais je fus très étonné lorsque, sur les sept heures de la matinée on me vint apporter un exemplaire relié de ce livre et me dire qu’on allait ce matin-là même en faire les présents au Roi et à toute la Cour. J’avoue que j’en ressentis une peine d’autant plus sensible que l’amitié qui était entre M. de Cambrai et moi me faisait entrer très vivement dans tous ses intérêts et que je voyais très évidemment que ce livre allait causer de mortels chagrins à son auteur et à tous ses amis. Je fis connaître la cause de ma peine à qui m’apporta ce livre et qui était l’un de ceux à qui on se fiait davantage sur cette affaire ; je l’ouvris en sa présence et lui montrait quelques endroits qui méritaient des corrections, mais il n’était plus temps d’y penser, et les précautions de M. le cardinal de Noailles et mon travail devinrent par cette précipitation absolument inutiles.

J’avais eu aussi quelques conférences avec M. le duc de Chevreuse sur de certains endroits de cet ouvrage qui devaient être ou retranchés ou retouchés ou corrigés. J’en eus une en particulier assez longue sur l’involontaire qu’il attribuait aux troubles de Jésus-Christ. Je le pressai très fortement sur cet article, lui disant que pas un théologien n’avait sur cela d’autre sentiment que celui que je lui marquais, que les troubles de Jésus-Christ avaient été très volontaires et que la proposition contraire était fausse et condamnable. Il n’eut rien de plus fort à me répliquer que l’autorité de M. Pirot.
« M. de Cambrai, me dit-il, a mis dans son original « trouble volontaire », et vous voyez qu’il a été effacé et qu’on y a substitué le terme d’« involontaire », qui est de la propre main de ce docteur. »

Cette autorité ne me fit point changer d’opinion, mais fut cause qu’on y laissa ce mot, qui a été aussi enveloppé de la condamnation du livre.

Je ne laissai pas de continuer d’en faire l’examen. Je fis mes remarques sur l’exemplaire même qu’on m’avait donné, qui étaient au nombre de soixante et quinze, et je ne voulus les montrer à personne, et je l’ai remis ensuite à M. l’archevêque de Cambrai à son arrivée à la Cour.

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Mémoires du Curé de Versailles – Un « livre d’or » : les « maximes des Saints »

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VIII – La bataille Bossuet-Fénelon
Un « livre d’or » : les « maximes des Saints »

Ce prélat, sollicité par ses amis et principalement par M. le duc de Chevreuse d’écrire sur la vie intérieure selon le dessein que j’ai marqué ci-dessus, ne put enfin se défendre de se rendre à leurs poursuites. Étant de retour de son diocèse à la Cour et le voyant un jour en tête à tête dans son appartement de Versailles, il me demanda, par forme de conversation, s’il ne serait pas à propos de composer quelque ouvrage sur la vie mystique, dans ce temps où il paraissait que, sous le prétexte de combattre les erreurs du quiétisme, on se déchaînait impitoyablement contre la vie intérieure et contre l’oraison simple, à laquelle quelques âmes étaient appelées et de laquelle on les détournait par ignorance ou par d’injustes préventions.

Je me doutai par ce qu’il me disait qu’il s’agissait de lui-même. Cependant, sans paraître m’en être aperçu je lui dis fort nettement que ce serait commettre la plus grande imprudence du monde d’entreprendre en ce temps d’écrire de ces matières, que, quand bien même en parlerait avec tous les plus sages tempéraments de cette vie mystique, il n’était pas possible d’éviter de se servir de certains termes qui pourraient donner prise sur soi, qu’ainsi je ne conseillerais jamais à mes amis de travailler à ces sortes d’ouvrages, qui assurément, tels qu’ils pourraient être, feraient beaucoup de bruit dans le public. Je lui parlai en ces termes parce que j’aurais bien voulu le détourner d’écrire, conjecturant qu’il voulait parler de lui-même, quoiqu’il ne crut pas pour lors devoir s’expliquer à moi qu’en ces termes généraux.

Il ne laissa pas de continuer son ouvrage, ne jugeant pas à propos de déférer à mes conseils, et après qu’il l’eut achevé, il le montra à ses amis pour en savoir leurs sentiments. Un de ceux à qui il crut devoir le montrer fut M. Pirot, chancelier de l’église de Paris et ancien professeur de Sorbonne. Ce docteur étant venu à Versailles, il s’enferma avec lui dans son cabinet et lurent ensemble ce livre. M. Pirot en fut enchanté et, après avoir quitté Monseigneur l’archevêque de Cambrai, il me vint rendre visite. Il m’entretint entre plusieurs choses de deux écrits qu’il venait de lire avec plaisir chez ce prélat, l’un desquels était une lettre de M. l’archevêque de Cambrai à M. l’évêque d’Arras, qui l’avait conseillé touchant l’autorité de l’Église sur le vrai sens des livres canoniques, à l’occasion d’une thèse soutenue à Douai, dans laquelle on avait avancé quelques propositions sur cette même autorité qui ne paraissaient pas assez correctes. Après avoir donné de grands éloges à cette lettre et au prélat qui l’avait écrite, il m’ajouta :
« Mais j’ai vu un traité de lui sur la plus élevée spiritualité à quoi rien n’est comparable ; on ne peut rien dire de plus beau sur ce sujet, c’est un livre d’or. »

Si ce docteur a oublié dans la suite en avoir parlé à d’autres personnes en ces termes, comme en effet il a nié l’avoir dit, pour moi je suis obligé de rendre ce témoignage à la vérité, car il me tint ce langage et m’en parla dans ces propres termes. Un défaut de mémoire est excusable, mais un manque de bonne foi ne peut se pardonner. Il aurait mieux convenu à M. Pirot de dire franchement qu’il avait loué ce livre en le nommant un livre d’or, avant qu’il eût eu le temps de l’examiner dans toute la rigueur de la théologie : on n’aurait pas trouvé mauvais qu’il se fut expliqué ainsi. Mais les hommes ont toujours de la peine d’avouer simplement qu’ils se sont trompés.

M. l’archevêque de Cambrai donna ensuite son livre à examiner à M. l’archevêque de Paris, avec lequel il était lié depuis plusieurs années d’une amitié très étroite ; il le garda pendant cinq ou six semaines ; ses grandes occupations ne lui laissant pas le loisir de s’appliquer à d’autres affaires qu’à celles de son diocèse, il ne put lire ce livre avec toutes les réflexions qu’il aurait pu y faire, s’il en eût pu avoir le loisir ; il y fit néanmoins quelques remarques, sur lesquelles M. l’archevêque de Cambrai changea ce qu’il avait trouvé à propos de corriger. Il le fit aussi lire à M. Tronso et à M. l’abbé Fleury, sous-précepteur de Messeigneurs les princes. Il crut ensuite qu’après la révision qu’en avait faite toutes ces personnes il pouvait en risquer l’impression ; ce qui l’y engagea davantage et qu’il se persuada qu’il avait écrit selon le sens des articles d’Issy.

Cependant M. l’archevêque de Paris jugea qu’il en fallait parler à M. l’évêque de Meaux ; il aurait même souhaité qu’on lui eût communiqué ce livre et qu’on s’en fut rapporté à ses lumières. Mais, quoique M. de Cambrai eût beaucoup de peine qu’on en parla à ce prélat, il ne voulut absolument point consentir qu’on lui montrât ni qu’on lui en demandât son sentiment. La peine qu’il en avait était fondé sur ce qu’il croyait s’être aperçu que cet évêque voulait toujours qu’on déférât à son jugement sur ce qui la doctrine, et que d’ailleurs il se plaignait qu’il ne l’avait pas assez ménagé dans les conférences qui avaient été tenues à Issy et craignait qu’en lui faisant voir son livre, cela donnerait encore de nouvelles occasions de dispute et de contestation qui ne finirait jamais.

Il pria donc seulement M. le cardinal de Noailles de dire à M. l’évêque de Meaux qu’il avait jugé nécessaire d’écrire de l’oraison et qu’il ne devait point être inquiet sur les sentiments qu’il avait pris, étant très conformes à ce qui avait été arrêté à Issy entre lui et les autres prélats. M. de Meaux fut donc averti du dessein de M. de Cambrai. Ce qu’on avait prévu arriva : Il fut alarmé de l’entreprise de l’archevêque il s’étonna qu’il voulut faire imprimer un livre sur ces matières sans lui en faire part ; il crut entrevoir dans cette réserve à son égard quelque mystère ; il s’en plaignit et pressa fort M. le cardinal de Noailles d’engager M. de Cambrai de lui en donner lecture il fut inutile d’exiger cela de lui ; il ne voulait pas ramper sous M. de Meaux comme un disciple aux pieds de son maître ; ainsi il refusa toujours constamment ce qu’on lui demanda on voit bien que ce refus mit M. de Meaux en mauvaise humeur contre M. de Cambrai, ce qu’il est bon de remarquer pour être plus au fait de ce qui arriva dans la suite. Tout ce que ce prélat put gagner fut que l’archevêque ne ferait paraître au jour son livre qu’un mois après que celui qu’il se préparait d’imprimer sur le même sujet aurait été donné au public.

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Mémoires du Curé de Versailles – La censure de M. de Chartres

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VIII – La bataille Bossuet-Fénelon
La censure de M. de Chartres

M. de Chartres fit une censure publique de certains traités qui n’avaient été lus que de peu de personnes, parce qu’ils n’étaient pas imprimés et qu’on avait la précaution de ne communiquer qu’à ceux qui étaient entièrement attachés à sa doctrine. L’un de ces écrits portait le nom de Torrents, dans lequel Mme Guyon expliquait les peines intérieures par lesquelles Dieu fait passer les âmes qu’il destine à la plus sublime oraison. Ce traité méritait par lui-même la condamnation, renfermant des choses très fausses, très absurdes, très dangereuses et qui ne pouvaient que jeter les âmes dans l’égarement et dans l’illusion. Cette dame fut obligée aussi de condamner ses propres écrits. On ne peut juger que par ce qu’elle continua de faire si elle avait parlé avec sincérité, car, pour le dire avec vérité elle ne cessa point de dogmatiser comme elle avait fait avant la condamnation de ces livres et de ces écrits.

Cependant il faut aussi l’avouer que, comme il est bien difficile de prendre en toute chose le juste milieu pour ne point donner dans les extrémités qui sont toujours blâmables, plusieurs personnes peu éclairées et même des directeurs des consciences prirent occasion de condamner en général la vie intérieure et la théologie mystique. Ils se croyaient autorisés par ces illustres prélats qui avaient eu le zèle de poursuivre vivement les erreurs des quiétistes et, en s’arrêtant à cette partie de leurs censures qui en proscrit les erreurs, ils avaient négligé de faire attention à ce qu’ils disaient de la véritable spiritualité, de l’oraison, de la contemplation, de la vie intérieure, des dons de Dieu, de ses voies dans les âmes. Cette négligence fit que, dès qu’on leur parlait de vie intérieure, ils traitaient tout d’illusion et jetaient ainsi les âmes dans des perplexités affreuses. Plusieurs personnes, touchées par un motif d’une vraie charité pour ces âmes presque abandonnées, crurent qu’il serait bon d’écrire sur ces matières, pour servir d’un côté de préservatif contre les égarements des quiétistes, et de l’autre pour distinguer la fausse spiritualité d’avec la véritable, donner des marques certaines par lesquelles ont les pût reconnaître, et prescrire des moyens pour aider les personnes spirituelles et attirées à la vie intérieure.

Le dessein était louable, mais d’une très difficile et hasardeuse entreprise dans un temps où les expressions sur la vie mystique pouvaient être si fort relevées. M. le duc de Chevreuse me proposa quelquefois d’entreprendre cet ouvrage ; je m’en excusai toujours sur mes grandes et continuelles occupations, mais d’ailleurs je lui disais, lorsqu’il m’en parlait, qu’il y avait assez de livres qui traitaient de ces sortes de matières sans en devoir encore augmenter le nombre. Il persévérait, lui et d’autres, à désirer qu’on écrivit, et c’est ce qui donna enfin l’occasion au livre que M. l’archevêque de Cambrai composa sur ce sujet et qui a fait ensuite tant de bruit dans le monde, dont il faut maintenant que je parle selon la plus exacte vérité.

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Mémoires du Curé de Versailles – Réapparition de Madame Guyon

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VIII – La bataille Bossuet-Fénelon
Réapparition de Madame Guyon

Madame Guyon était revenue de Meaux à Paris. Quelques avis qu’on lui eût donnés de demeurer cachée, de ne voir personne, de garder un profond silence sur les matières mystiques, et principalement de ne se mêler en aucune manière de diriger personne, ce qui ne convenait ni à son sexe ni à ses dispositions particulières après ce qui lui était arrivé, elle ne put s’empêcher de suivre son penchant, de voir beaucoup de monde, de faire la prédicante, de conduire des âmes, et en un mot faire tout ce qu’on lui avait défendu et ce qu’elle avait elle-même promis plusieurs fois de ne point faire. Sa conduite et son manquement de parole réveillèrent l’attention des évêques qui avaient déjà combattu et condamné ses erreurs ; cela les engagea de faire des recherches exactes de ses écrits et de sa vie : on n’en trouva que trop pour agir contre elle.

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Mémoires du Curé de Versailles – Monsieur de Noailles

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VII – Les Quiétistes
Monsieur de Noailles

Quand la Cour fut de retour à Versailles, j’allai rendre visite à Mme de Maintenon. Elle me parla d’abord de la mort de l’archevêque de Paris et me demanda ce qu’on disait dans le monde de son successeur.
« On devine, lui dis-je, Madame. Plusieurs pensent que, si M. l’archevêque de Cambrai n’avait pas été placé depuis trop peu de temps, il aurait eu bonne part à cette nomination ; un grand nombre ne laisse pas de le croire, peut-être, Madame, parce qu’on le désire.
– Vous savez bien, m’ajouta-t-elle, ce qui nous empêche de le proposer. Il y en a deux sur qui seuls on peut jeter les yeux, sur M. de Meaux et sur M. de Châlons. Dites-moi, continua-t-elle, sur qui vous croyez qu’on doive le plus s’arrêter ?
– Je ne balancerai pas, Madame, à vous dire mon sentiment, puisque vous le souhaitez. Il me paraît qu’on ne peut pas beaucoup délibérer sur le choix de l’une de ces deux personnes, il me semble que M. de Noailles, évêque de Châlons, doit être préféré. »

Je lui en dis les raisons, qu’elle approuva.

Le lendemain, le Roi ordonna au maréchal de Noailles d’écrire à Monsieur son frère de venir incessamment à la Cour, sans s’expliquer sur ce que le Roi lui avait dit. Il s’en défendit : Sa Majesté commanda qu’on lui envoyât de sa part un courrier pour l’obliger de faire ce voyage. Il fallut obéir. Il se rendit auprès du Roi, et il ne put se dispenser de se rendre à ses volontés, quelque répugnance qu’il ressentît de se charger de cet emploi où il prévoyait devoir trouver bien de la peine et encore plus de fatigues que d’éclat et d’honneur, quoique l’archevêché de Paris soit la première dignité ecclésiastique du Royaume.

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Mémoires du Curé de Versailles – La mort effroyable de l’archevêque de Paris

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VII – Les Quiétistes
La mort effroyable de l’archevêque de Paris

Quelque temps après arriva la mort de M. l’archevêque de Paris de la manière du monde la plus triste et la plus effroyable. Il avait eu tous les chagrins possibles dans l’Assemblée du Clergé de 1695, où il s’était passé bien des choses qui l’avaient jeté dans une amère tristesse. Il n’était plus, il y avait longtemps, estimé du Roi ; il était méprisé de tout le monde : il avait en tout sacrifié le Clergé à la passion qu’il avait de plaire à la Cour. S’étant retiré à sa maison de Conflans et voulant être seul dans l’appartement qu’il avait fait faire au bout de la galerie, il eut une attaque d’apoplexie. La défense qu’il avait faite à tous ses domestiques de venir l’interrompre quand il avait ordonné qu’on le laissât seul dans sa chambre fut la cause qu’il ne plus être secouru. Il avait pris cette précaution pour empêcher, comme il s’était imaginé, qu’on n’aperçût qu’il tombait quelquefois du haut mal ; mais cette même précaution lui fut enfin très préjudiciable, car, étant tombé, comme je viens de le remarquer, dans cet accident d’apoplexie, il demeura quelques heures sans que personne osât entrer dans sa chambre. Il fallut bien enfin aller voir ce qui s’y passait : on le trouva dans un état où l’on vit qu’il n’y avait plus rien à espérer et qu’il allait mourir ; on se pressa cependant d’envoyer à Paris pour avoir du secours ; on avertit Mme la duchesse de Lesdiguières qui avait une très étroite liaison avec ce prélat, dont on parlait beaucoup dans le monde ; elle y accourut, et cet archevêque, pour lequel on n’avertit point le curé de la paroisse de venir lui administrer l’extrême-onction, mourut entre ses bras, sans avoir eu le temps de se reconnaître et donner le moindre signe de pénitence, regretté de peu de personnes, laissant de lui une réputation très désavantageuse.

Le Roi était à Marly quand on vint lui apporter la nouvelle de sa mort. Il dit qu’on ne devait pas penser à lui demander cette place, qu’il ne voulait donner qu’au seul mérite. L’archevêque de Reims, qui avait toujours vécu mal avec ce prélat, était à Marly ; il s’échappa d’en dire tout le mal possible et on l’entendit avec indignation. Le comte de Grammont, l’un des courtisans les plus spirituels et qui avait un talent merveilleux de dire de bons mots et plein d’esprit, après avoir écouté comme les autres ce que M. de Reims disait contre son confrère qui venait d’expirer, lui adressant la parole lui dis :
« Monsieur de Reims, croyez-moi, il est bon de vivre ! [voulant lui faire comprendre qu’il devait faire attention à ne pas parler d’un prélat qui venait de mourir et qu’il arriverait la même chose après sa mort, qui donnerait occasion à bien des gens de parler contre lui.] »

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Mémoires du Curé de Versailles – L’archevêché de Cambrai

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VII – Les Quiétistes
L’archevêché de Cambrai

Toute cette affaire, tous ces examens, tout ce qui s’était passé à Saint-Cyr, à Versailles, à Issy, avait été caché au Roi, parce qu’on voulait ménager la réputation des personnes qui se trouvaient embarquées innocemment dans cette affaire. Cependant l’archevêché de Cambrai vint à vaquer par la mort de M. Théodore de Brias. Le Roi jeta les yeux sur M. l’abbé de Fénelon ; il voulut lui-même lui annoncer le choix qu’il avait fait de sa personne pour remplir cette place si importante. Ce digne et vertueux abbé, qui était pénétré de l’obligation qu’ont les évêques de résider dans leurs diocèses, après avoir très humblement remercié Sa Majesté de l’honneur qu’elle lui faisait, il prit la liberté de lui dire qu’il ne pouvait s’acquitter en même temps de deux emplois qui lui paraissaient incompatibles, qu’il ne pouvait être archevêque de Cambrai si Sa Majesté lui ordonnait de continuer ses services à Messeigneurs les princes, ou qu’il ne pourrait plus avoir cet honneur si Elle lui commandait de remplir cette place. Cependant, pour ne pas paraître trop attaché à son sentiment, il supplia le Roi de lui donner quelques jours pour y réfléchir, avec la liberté de consulter ceux dont il prenait les conseils sur les affaires de sa conscience. Le Roi approuva fort ce qu’il lui demandait et lui dit même d’une manière très douce :
« Je me doute bien de ceux de qui vous voulez prendre avis, j’y consens très volontiers. »

Cependant, quelques jours après, le Roi l’ayant fait venir dans son cabinet lui dit :
« J’ai pensé à ce que vous m’avez dit. Il y a un moyen d’accommoder les deux choses que vous trouvez incompatibles : votre résidence à Cambrai et vos services aux princes. Je sais que vous pouvez chaque année prendre deux ou trois mois pour vos affaires particulières : c’est ce temps-là que je vous demande pour l’éducation de nos petits-fils. Vous y aurez toujours la vue, vous pourrez, selon ce projet, résider dans votre diocèse et venir ici de trois en trois mois vous faire rendre compte de ce qui se passe à leur égard et régler ce qu’il faudra faire. »

M. l’abbé de Fénelon se rendit à la volonté du Roi, accepta l’archevêché et ne pensa plus qu’à se disposer à son sacre. Il donna d’abord l’exemple d’un parfait détachement des biens de ce monde. Dès qu’il fut nommé à cette éminente dignité, il crut ne pouvoir garder en sûreté de conscience l’abbaye de Saint-Valéry ; il supplia le Roi d’agréer qu’il lui en fit la démission, étant persuadé que, dans le cas où il se trouvait, ce bénéfice auquel il venait d’être nommé ayant un revenu très considérable, la pluralité des bénéfices ne pouvait lui être permise, quelque dispense d’ailleurs qu’il en pût obtenir. Dès qu’on eut appris à la Cour cette résolution, il eut à soutenir des attaques de la part de bien des gens, mais il s’en était mis à couvert par son extrême diligence à remettre au Roi son abbaye. L’archevêque de Reims, qui ne savait pas que l’affaire était terminée, le vint trouver et avec son air brusque lui dit :
« On m’a dit, Monsieur, que vous pensiez à quitter votre abbaye ? Quelle imagination !
– Cela est déjà fait, lui répondit M. de Fénelon d’une manière fort modeste.
– Vous avez mal fait, répliqua l’archevêque, que voulez-vous que le Roi pense ? Vous allez, par votre exemple, le détourner de donner des abbayes à des évêques.
– Je ne prétends pas, répondit M. l’abbé de Fénelon, condamner personne, mais j’ai cru ne pouvoir garder une abbaye avec un bénéfice d’un revenu aussi considérable que celui de Cambrai. »

Les gens de bien approuvèrent ce que cet archevêque avait condamné, et son exemple jusqu’à présent n’a pas été imité de beaucoup de personnes. Je ne connais guère que M. le cardinal de Noailles qui l’ai fait, lorsque, ayant été nommé à l’archevêché de Paris, il remit la domerie d’Aubrac entre les mains du Roi, pour la même raison qui avait engagé M. de Fénelon de se démettre de son abbaye.

Dès que ses bulles furent arrivées à Rome, il se fit sacrer dans l’église de la maison de Saint-Louis, établie à Saint-Cyr. M. l’évêque [de] Chartres, dans le diocèse duquel cette maison est située, crut que c’était à lui d’en faire la cérémonie. M. l’évêque de Meaux, comme ancien ami de M. de Fénelon, désira le faire. Il s’y offrit. Le nouveau prélat ne put s’en défendre et pria l’évêque diocésain de l’approuver. Il le fit avec quelque peine et ne s’y trouva pas, quoique lié avec lui depuis un temps infini d’une très étroite amitié. Voilà comment la chose se passa, ce qui est bien éloigné de ce qu’a dit et écrit M. de Meaux dans la chaleur des contestations qu’il eut depuis avec le nouvel archevêque.

Il alla peu de temps après son sacre à Cambrai ; il y fut reçu avec tous les applaudissements possibles. Les Flamands, qui n’aiment pas beaucoup les Français, ne purent refuser leur amour et leur estime à leur nouveau pasteur. Ils n’avaient jamais entendu la Parole de Dieu de la bouche de leurs archevêques : ils furent charmés, édifiés et touchés de voir leur prélat prêcher assidûment et même faire le catéchisme aux enfants. Ils étaient enchantés de ses manières honnêtes, de son affabilité, de la douceur avec laquelle il leur parlait et, pour tout le dire, ce qui me paraît être dire beaucoup, ils oubliaient qu’il était Français et l’aimaient au moins autant que s’il eût été de leur pays.

Il observa très exactement l’ordre qu’il avait reçu du Roi, car, après avoir demeuré quelque temps dans son diocèse, il revenait à la Cour pour satisfaire à ses autres devoirs.

Il lui arriva une chose en ces temps-là qui mérite d’être écrite. L’ayant un jour été voir, je le trouvai en conversation avec quelques-uns de ses amis avec lesquels il s’entretenait à son ordinaire, c’est-à-dire d’une manière aisée, franche, enjouée. L’abbé de Langeron, lecteur de Monseigneur le duc de Bourgogne, survint ; d’un air triste et abattu, il demanda à Monseigneur l’archevêque de Cambrai s’il avait reçu ses lettres de Flandre.
« Oui, dit l’archevêque, je les ai reçues.
– Mais vous mande-t-on, Monseigneur, ce qui est arrivé dans votre palais ?
– Oui, on me l’a écrit.
– Mais, ajouta l’abbé, vous a-t-on appris que tous vos papiers ont été brûlés avec votre bibliothèque, que la plus grande partie de vos bâtiments a été consumée par le feu et que cette perte va à des sommes considérables ?
– Oui, mon cher abbé, lui dit ce prélat d’un ton plaisant et agréable, je sais tout cela, et il faut s’en consoler. »

Ensuite il reprit le discours qui avait été interrompu avec la plus grande tranquillité du monde. Chacun se regardait et admirait cette fermeté d’âme ; pour moi, j’avoue que j’en fus si pénétré que je sentis en moi augmenter la vénération que j’avais de la vertu de ce digne archevêque, qui d’ailleurs m’était fort connue, ayant eu pendant tout le temps qu’il a demeuré à la Cour sa confiance pour ce qui regardait sa conscience.

Cependant Messeigneurs les évêques de Meaux et Chartres pensaient à condamner par une censure publique l’analyse du père La Combe, le Moyen Court et le Cantique des Cantiques de Mme Guyon. M. de Harlay en eut connaissance, ce qui le hâta d’en faire au plus tôt la condamnation, qui fut suivie de celle de ces prélats et de M. l’évêque de Châlons, comme ils en étaient convenus à Issy, donnant en même temps des instructions à leur peuple pour se garantir contre les erreurs des faux mystiques et des règles sûres pour marcher dans les voies droites de la vraie spiritualité. Celle de M. de Châlons fut la mieux approuvée, et il me paraît qu’elle le méritait.

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Mémoires du Curé de Versailles – Les conférences d’Issy

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VII – Les Quiétistes
Les conférences d’Issy

On convint donc de traiter amicalement de ces matières, d’y appeler M. l’évêque de Meaux, M. de Noailles, évêque de Châlons et depuis archevêque de Paris, M. l’évêque de Chartres et M. Tronson, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice. On convint aussi que, parce que ce vénérable prêtre, ne pouvant plus supporter tout le poids de cette grande et sainte communauté s’était retiré à Issy, village près de Paris, ce serait dans ce lieu-là même que les conférences se tiendraient, dans lesquelles on examinerait dans un esprit de paix les matières de l’oraison.

L’abbé de Fénelon, qui en était en partie la cause, s’y trouvait assidûment ; après plusieurs dissertations, examens, recherches et lectures des livres des saints, on convint de certains principes pour opposer à ceux des faux mystiques, et l’on dressa ces trente-trois articles qui ont été depuis si connus et si souvent cités sous le nom des articles d’Issy. Il paraissait que ce travail de tant de savants et vertueux prélats devait avoir un très heureux succès et mettre fin à toutes les contestations sur ces sortes de matières, qui sont à la portée de si peu de personnes ; mais nous verrons bientôt que l’événement en fut bien différent.

Cependant on obligea Mme Guyon d’aller se renfermer à Meaux dans un monastère, afin que M. l’évêque de ce diocèse l’examinât de près et pût ensuite rendre compte de sa conduite. Il la visita souvent, lui parla, l’instruisit, l’entendit sur ses principes, la redressa avec douceur sur les choses qu’il croyait s’éloigner de la vérité, la trouva toujours docile à ses avis, à ses instructions, à ses ordres, la reçut à la participation des sacrements et lui donna même un témoignage authentique signé de sa main, dans lequel il déclarait l’avoir trouvée très soumise à la doctrine de l’Église et en état de s’approcher de la sainte table. On ne peut ensuite pas s’étonner que l’abbé de Fénelon ait pu se laisser surprendre par les artifices de cette femme, puisque M. de Meaux, si éclairé et qui était entièrement occupé à l’examiner, y a été trompé ; ou, pour parler plus franchement, il faut admirer la conduite de Dieu qui a permis que ces deux grands hommes aient été trompés par une femme.

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Mémoires du Curé de Versailles – Fénelon et Madame Guyon

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VII – Les Quiétistes
Fénelon et Madame Guyon

On ne dut donc pas s’étonner que Mme Guyon, qui recherchait l’estime de tous ceux qui avaient du rapport à Mme de Maintenon, ne remuât tout pour acquérir celle d’un abbé si estimable. Diverses personnes qu’elle voyait lui en parlèrent, et on l’engagea de la voir. Il avait su qu’aux Nouvelles Catholiques, où elle avait demeuré, elle était assez estimée ; on lui fit voir le témoignage qu’en avait rendu M. l’évêque de Genève, qui était à la vérité en termes trop généraux pour pouvoir assez compter sur cette approbation ; il sut d’ailleurs qu’elle s’était comportée fort sagement dans le monastère des filles de la Visitation et, de plus, que toutes les personnes de la Cour qui l’avaient vue en lui disait mille bien. C’est ce qui le détermina de la voir, d’avoir de temps en temps des entretiens avec elle et de conférer surtout avec elle des états de la vie intérieure et de l’oraison.

Cette dame, très adroite, ne s’expliqua pas aussi nettement et sincèrement avec lui qu’il eût été à désirer. Je suis très sûr qu’elle enveloppa tellement ses mauvaises maximes des voiles de la vraie et solide piété et ses erreurs sur l’oraison des termes des saints mystiques qu’il ne faut pas être surpris que ce savant homme se laissât tromper par ces apparences d’une spiritualité très solide. Dieu le permit ainsi pour faire adorer la profondeur de ses jugements, selon la sagesse desquels il permet souvent que les plus grands esprits s’écartent, afin que, ne se glorifiant point dans leur sagesse, ils se trouvent toujours dans les sentiments d’une parfaite humilité en sa présence. C’est même par cette occasion que Dieu fit découvrir le venin caché sous les paroles emmiellées de cette femme.

On ne peut cacher aux yeux du public ce qui se passe à la Cour. On voyait que Mme Guyon y venait fréquemment, qu’elle affectait principalement de venir à Versailles dans le temps que le Roi était à Marly, afin d’avoir plus de liberté de voir ces personnes dont j’ai parlé. D’ailleurs, on reconnut qu’elle avait des habitudes avec d’autres jeunes dames de la Cour, qu’elle avait coiffées des principes de sa nouvelle spiritualité et qui, tout d’un coup, paraissaient être élevées à une contemplation sublime ; on savait même qu’elle se mêlait de les diriger et qu’elles avaient beaucoup plus de confiance en cette dame que dans leurs confesseurs et directeurs, ce qui était en entier renversement de l’ordre établi de Dieu dans son Église.

Tout cela, avec ce qui se passait à Saint-Cyr et dont M. l’évêque de Chartres était instruit, fit qu’on examina de fort près les sentiments, les principes, la conduite, les écrits et les livres de cette dame. L’abbé de Fénelon, qui la croyait innocente, simple et droite, entreprit de la défendre. Mme de Maintenon fut prévenue par M. l’évêque de Chartres ; elle comprit aussitôt l’importance de cette affaire, mais elle souhaita qu’elle fût secrète pour ne point alarmer le Roi sur ce qui regardait l’établissement de Saint-Cyr.

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Mémoires du Curé de Versailles – L’abbé de Fénelon

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VII – Les Quiétistes
L’abbé de Fénelon

Il est né dans le Périgord, d’une maison des plus nobles de ce pays, et élevé sous les yeux et par les soins de feu Monseigneur de Fénelon, évêque de Sarlat, très vertueux prélat et dont la mémoire est en bénédiction dans son diocèse et dans tout le pays. Comme son neveu avait un esprit très vif, il apprit en peu de temps les belles-lettres et réussissait dans toutes les sciences auxquelles il s’appliquait ; tant plus il s’avançait en âge, son esprit brillait davantage, personne n’en ayant plus que lui. Il vint ensuite à Paris pour se perfectionner dans les études, où il avança autant qu’homme du monde ; sa pénétration était extraordinaire ; son goût pour les bonnes choses était merveilleux et, sans s’amuser à la bagatelle, il crut ne devoir s’occuper qu’à ce qui était de plus sérieux. Son penchant et les exemples domestiques lui avaient de bonne heure donné de l’estime pour la solide piété dont il fit sa principale occupation.

Il se retira pour mieux réussir dans le séminaire de Saint-Sulpice et se mit sous la direction de Monsieur Tronson, qui était le digne supérieur, homme d’un très rare mérite et que sa grande piété et son talent pour la conduite des âmes rendait recommandable. Il demeura pendant quelques années dans la petite communauté de Saint-Sulpice, où il vivait tranquillement et dans la pratique des bonnes œuvres avec plusieurs abbés de vertu, entre lesquels était l’abbé des Marais, qui depuis a été évêque de Chartres, l’abbé Bertier, qui a été le premier évêque de Blois, et d’autres d’un mérite très reconnu. Il s’occupait en cette maison à étudier les Pères et la science de l’Église et principalement la sainte Écriture ; il travaillait aussi fort utilement pour le prochain, il prêchait de temps en temps à Saint-Sulpice et ailleurs. Il fut fait supérieur des Nouvelles Catholiques, emploi qu’il remplit très dignement et avec la satisfaction de tout le monde.

Il avait été aussi employé dans le temps des conversions générales dans les missions des diocèses de Luçon et de La Rochelle, lieux où il y a beaucoup d’hérétiques et très opiniâtres. Dieu donna beaucoup de bénédictions à ses travaux, ce qui le lia d’une étroite amitié avec Monseigneur de Laval, évêque de La Rochelle, et Monseigneur de Barillon, évêque de Luçon. Quelques personnes prirent occasion de cette liaison de l’abbé de Fénelon avec ces prélats de le soupçonner de donner un peu dans les nouvelles opinions, en quoi certainement on se trompait, car, en fait de matières de la grâce, il n’avait jamais eu d’autres sentiments que ceux de l’Église, aux décisions de laquelle il s’est toujours très fortement attaché et dont il a donné dans la suite des preuves très convaincante. Cependant on se servit de ce prétexte pour l’éloigner deux fois de l’épiscopat, y ayant même été nommé une fois, ce qui ne s’était pas encore déclaré dans le public ; mais on fit changer au Roi de résolution en lui faisant connaître que l’abbé de Fénelon était ami de Port-Royal.

Ces soupçons durèrent plusieurs années, pendant lesquelles il continua de s’appliquer aux sciences convenables à son état. Ce fut dans ces temps qu’il cultiva avec beaucoup d’assiduité la connaissance et l’amitié de Monseigneur Bossuet, évêque de Meaux, qui était regardé comme le plus savant prélat du royaume. Il allait même assez souvent passer des semaines entières à Meaux ou à Germiny avec cet évêque ; leur liaison ne pouvait être plus grande, la beauté du génie et l’étendue de l’esprit les unissant ensemble, et trouvant dans la conversation l’un de l’autre tout ce qui peut faire les plaisirs innocents de la vie des personnes doctes et qui aiment les sciences et la vérité. Il était en cet état, lorsque le Roi pensa au choix d’un précepteur pour Monseigneur le duc de Bourgogne, qui aurait aussi le soin principal des études de Messeigneurs les ducs d’Anjou et de Berry quand ils seraient en état d’étudier. Le Roi avait déjà nommé M. le duc de Beauvillier pour gouverneur de ces princes. On peut croire que la brigue pour donner ou pour en être précepteur fut très grande : je vis une partie de ce qui se passait pour lors à la Cour.

M. le duc de Beauvillier connaissait depuis longtemps l’abbé de Fénelon, qu’il avait souvent vu chez M. Colbert et M. le marquis de Seignelay, son fils, successivement ministres et secrétaires d’État ; il le connaissait aussi par M. Tronson, qui lui en avait toujours dit tous les biens du monde ; il vit bien que, comme le Roi l’avait chargé de chercher un précepteur d’un rare mérite, ne balançant point de son côté à proposer l’abbé de Fénelon, il devait commencer à écarter de lui tous les soupçons qu’on avait donnés au Roi contre lui sur le fait du jansénisme. Il prévint pour y réussir Mme de Maintenon, à qui il en fit le portrait du monde le plus au naturel et le plus avantageux ; j’eus occasion d’en parler aussi à cette dame dans les mêmes termes. M. l’évêque de Meaux fut consulté et dit nettement qu’il ne connaissait point d’ecclésiastique du second ordre d’un plus grand mérite que l’abbé de Fénelon. M. Tronson et le Père Le Valois, jésuite de réputation, en parlèrent de la même manière, ce qui suffisait au-delà de ce qui était nécessaire pour ôter jusqu’aux plus légères préventions qu’on avait données contre lui. Le Roi, après les assurances que Mme de Maintenon et M. le duc de Beauvillier lui donnèrent de la sagesse, de la vertu, de la piété, de la science et du Grand Esprit de ce digne ecclésiastique, ne délibéra pas davantage sur le choix qu’il devait faire d’un précepteur pour Messeigneurs ses petits-fils et le nomma pour remplir cet important emploi.

Le succès que Dieu a donné à son travail est une preuve très convaincante de la manière dont il s’en est acquitté. Le soin principal qu’il eut dans une si précieuse éducation, de laquelle dépend souvent le bonheur des peuples et du Royaume, fut de se gagner le cœur de M. le duc de Bourgogne, agissant toujours avec lui de la manière du monde la plus honnête, douce, enjouée, en quoi il réussit si parfaitement que, les autres enfants ayant souvent de la peine de voir leurs précepteurs, ce prince n’avait point de plus grand plaisir que d’être avec l’abbé de Fénelon, tant il était charmé et de tout ce qu’il lui disait et content de sa personne ; aussi avait-il trouvé le secret d’élever ce Prince d’une manière digne de son rang, en le divertissant dans le même temps qu’il l’instruisait, lui disant toujours des choses agréables lorsque même il lui enseignait les choses les plus sérieuses, afin de lui donner du goût pour l’étude et lui faire trouver du plaisir dans l’application aux sciences, desquelles souvent les précepteurs rebutent les enfants par la dureté avec laquelle ils agissent avec eux. M. l’abbé de Fénelon levait agréablement toutes les difficultés qui pouvaient arrêter ce prince. Il eut à la vérité le bonheur de trouver en lui un fond d’esprit admirable, une pénétration surprenante et infiniment au-dessus de son âge, une envie extraordinaire d’apprendre qui lui faisaient souvent proposer des questions qui donnaient de l’étonnement, un goût merveilleux pour les bonnes choses et la plus grande facilité du monde pour comprendre tout ce qu’on lui voulait enseigner.

La première vue de ce digne précepteur fut de former en Monseigneur le duc de Bourgogne un prince chrétien et tel qu’on peut le désirer pour honorer la pourpre et le diadème plutôt que d’en être honoré selon les droits de la naissance. Il ne cessait point de lui inspirer les grandes maximes de la religion, lui faisait connaître que la principale qualité qu’un grand prince devait acquérir était une piété solide, sans laquelle toutes les autres ne servent que de peu de choses et lui sont souvent très dommageables. Il lui faisait remarquer ces grandes vérités par l’étude de l’histoire sainte et de la profane ; il employait tout son savoir-faire pour cultiver autant le cœur de ce prince par l’amour de la vertu que son esprit par l’application aux sciences et aux belles-lettres. Ce que nous admirons maintenant dans M. le duc de Bourgogne, sa piété solide et son amour pour les sciences le faisant paraître un prince accompli, sera toujours l’éloge du principal instrument dont Dieu s’est servi pour former ce prince selon son cœur. Il a lui-même fait souvent connaître qu’il en conserverait une reconnaissance éternelle.

Il n’a pas eu moins d’honneur et de gloire dans l’éducation de Monseigneur le duc d’Anjou, qui est à présent Roi d’Espagne ; il trouva en ce prince un naturel porté à la vertu, doux, modéré, sans passions, très appliqué à ses devoirs, qu’il remplissait par raison, quoique souvent ils ne revinssent point à ses inclinations. Il ne put pas rendre longtemps service à Monseigneur le duc de Berry, parce qu’il était encore très jeune quand les affaires dont nous devons bientôt parler arrivèrent et qu’il se vit contraint de quitter absolument la Cour et de se retirer dans son diocèse.

Un mérite aussi rare que celui de l’abbé de Fénelon ne pouvait que faire à la Cour ou des admirateurs ou des envieux. Il en trouva aussi de ces espèces différentes. Il ne se prodiguait point indifféremment à tout le monde ; il avait un certain nombre d’amis choisis qu’il voyait régulièrement et avec lesquels il vivait avec cette honnête familiarité qui donne à l’amitié les plus doux agréments qu’elle puisse avoir en cette vie.

Quoiqu’il eût l’esprit très élevé et qu’il donnât un certain tour de noblesse et de sublime à tout ce qu’il disait, je n’ai guère vu de personnes agir avec une plus grande simplicité chrétienne. Il s’amusait avec les enfants et parlait avec une merveilleuse élévation d’esprit avec les personnes les plus éclairées. On voyait dans ses yeux un feu qui surprenait ; cependant il était maître de lui-même ; rarement l’a-t-on vu se laisser aller à des mouvements d’impatience. Son cœur était droit, ses intentions pures, sa conduite sans reproche et dans une continuelle pratique de la vertu, dont il estimait plus les trésors que tous les biens du monde. Aussi, quoique pressé par plusieurs de ses amis de demander ou faire demander au Roi des bénéfices, il n’écouta jamais leurs conseils et attendit que la Providence lui en procurât pour n’avoir pas à se reprocher de les avoir brigués, comme il est malheureusement d’usage, et principalement à la Cour, de le faire : il avait déjà servi les princes plusieurs années quand le Roi lui donne à l’abbaye de Saint-Valéry, en Picardie. Il s’appliquait à l’étude autant que ses occupations lui pouvaient permettre ; il s’occupait principalement à celles qui pouvaient être utiles aux princes de qui on lui avait fait l’honneur de lui confier l’éducation.

Il s’entendait si parfaitement avec M. le duc de Beauvillier qu’on aurait dit qu’ils n’avaient qu’un même esprit et une seule âme. Accord de volonté, de sentiments, de conduite si nécessaires dans ces sortes d’emplois, afin que l’un ne détruise pas ce que l’autre ferait et que, de concert, ils travaillent à former un prince capable de gouverner les peuples avec sagesse, qui puisse avoir toujours devant les yeux les exemples de modération qu’on leur a donnés dans les premières années de leur enfance et de leur jeunesse. Je ne crois pas qu’il soit rien arrivé de pareil dans l’éducation d’aucun prince. Comme j’avais souvent l’occasion d’être le témoin de ce qui se passait, je ne pouvais assez admirer la bonté de Dieu envers ces princes et je me persuadai dès lors très fortement que Dieu destinait Monseigneur le duc de Bourgogne à de grandes choses, lui ayant donné une prodigieuse étendue d’esprit et ayant fait mettre auprès de lui des personnes d’une sagesse consommée pour répondre aux desseins de son adorable providence. Nous parlerons dans la suite de ces mémoires de Monseigneur le duc de Bourgogne, dont je ne puis me lasser de penser et de dire beaucoup de bien, tant j’estime la France heureuse d’avoir un prince si accompli et dont j’espère que Dieu se servira un jour pour relever la gloire de ce Royaume, mais il faut revenir à l’abbé de Fénelon.

Étant tel que je viens de le décrire en peu de mots, il ne faut pas s’étonner qu’on s’empressât de le connaître et de lier amitié avec lui. Mme de Maintenon, qui ayant tout l’esprit possible aimait les personnes qui lui ressemblaient, conçut en peu de temps une grande estime pour ce vertueux abbé. Elle le voyait le plus souvent qu’il lui était possible et, afin de pouvoir être plus en liberté, elle allait passer deux ou trois demi-journées de chaque semaine dans les hôtels de Chevreuse et de Beauvillier, où l’on avait pratiqué de petits appartements et où même, pour être plus à portée de parler à son aise sans être interrompu ni entendu de personne, après qu’on avait fait garnir la table et le buffet pour le dîner, les laquais se retiraient. C’était dans ces endroits, où nul n’était admis que M. Et Mme de Chevreuse, M. et Mme de Beauvillier, où l’abbé de Fénelon faisait des conférences sur des matières spirituelles et de piété et où l’on traitait aussi de plusieurs affaires secrètes qui pouvaient regarder la gloire de Dieu. Depuis les affaires arrivées à l’occasion de Mme Guyon, Mme de Maintenon m’a dit qu’on y parlait aussi de l’oraison, par rapport à ce qui s’en disait pour lors dans le monde. Ces sortes de conférences durèrent assez longtemps ; on ne savait à la Cour ce que cela voulait dire, mais on voyait bien que ceux et celles qui en étaient étaient des personnes de la faveur.

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Mémoires du Curé de Versailles – La lettre de cachet

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VII – Les Quiétistes
La lettre de cachet

Cette dame, quelque temps après l’impression de ses livres, vint à Paris avec son Père La Combe. Elle crut y être bien cachée, ayant pris une maison assez écartée, mais elle se trompa. M. l’évêque de Genève, qui, après leur sortie de son diocèse, avait eu tout le temps d’examiner à fond les sentiments qu’elle avait inspirés à plusieurs personnes, se crut obligé, quand il apprit qu’elle était arrivée à Paris avec son directeur, d’en donner avis à M. l’archevêque, qui était M. de Harlay. Ce prélat en fit faire la recherche et fit examiner de près la conduite et les sentiments : il en rendit compte au Roi, qui, par lettre de cachet, la fit enfermer dans le couvent des filles de la Visitation de la rue Saint-Antoine. Elle sut si bien s’y contrefaire que ces religieuses la regardaient comme une sainte ; elles en parlaient en ces termes. L’archevêque, de son côté, chargea le sieur Chéron, son official, homme assez connu dans le monde par le dérèglement de ses mœurs, de la voir, d’examiner sa doctrine, de raisonner avec elle sur ses livres et de tâcher d’approfondir ses sentiments.

Pendant qu’elle était dans ce couvent, Mademoiselle sa fille fut adressée à un prêtre de la Mission nommé M. Jassault, qui était le Confesseur de Mme de Maintenon et de la plupart des dames de la Cour. Ce que cette jeune personne lui raconta du triste état de sa mère le toucha et l’engagea d’en parler à Mme de Maintenon ; cette illustre dame fut à son tour sensible à ce qu’on lui en dit et demanda sa liberté au Roi, qui la lui accorda. Cependant, avant que de sortir du couvent, Monseigneur l’archevêque de Paris lui fit désavouer ses livres et lui fit dire par son official qu’il lui défendait de parler jamais à qui que ce soit de ces matières de la nouvelle spiritualité, ce qu’elle promit et ce qu’elle n’eût pas la fidélité de tenir, comme nous allons le voir.

Dès qu’elle fut sortie du couvent de la Visitation, elle vint remercier Mme de Maintenon de la grâce qu’elle avait obtenue du Roi par son crédit. Comme elle était très insinuante et fort adroite, elle eut le don de plaire à cette dame ; elle lui faisait de temps en temps sa cour et le faisait toujours à son avantage, étant persuadée que si elle pouvait l’engager dans ses intérêts, elle n’aurait plus rien à craindre dans la suite et serait, à sa faveur, à couvert de toutes les poursuites qu’on pourrait faire contre elle. Une autre chose lui servit encore beaucoup pour se bien mettre dans son esprit et espérer sa protection. Mme de Maintenon avait cherché avec beaucoup de soin des filles capables de l’aider dans le gouvernement de la maison de Saint-Cyr, dont nous parlerons à fond dans la suite de ces mémoires : entre celles qu’on lui donna fut Mme de La Maisonfort, qui était chanoinesse et patente de Mme Guyon. M. l’abbé Gobelin, qui avait pour lors la conduite de cette maison et de ces filles, avait aussi toute la confiance de Mme de Maintenon, qui depuis plusieurs années et devant qu’elle fût à la Cour, l’avait choisi pour le directeur de sa conscience. Ce vertueux ecclésiastique était aussi le directeur de cette chanoinesse, et il en dit tant de bien à cette illustre dame qu’elle eut pour elle une fort tendre amitié. Elle avait, en effet, tout l’esprit possible et sa conduite était aussi bonne que son esprit ; douce, honnête, affable, toujours prête à rendre service, très propre à former les jeunes demoiselles, elle se faisait estimer de tout le monde. Comme elle avait toute la confiance de Mme de Maintenon, il ne lui fut pas difficile de lui donner des sentiments avantageux de Mme Guyon sa parente ; elle fut crue sur sa parole et sur son témoignage.

On voulut connaître par soi-même si ce qu’on en disait était bien véritable : on la fit venir à Saint-Cyr. Elle y fit divers voyage : elle y demeurait quelquefois deux, quelquefois trois ou quatre jours et souvent davantage. Pendant ce temps-là, elle fut et bien reçue et fort goûtée, mais on ne s’apercevait pas que peu à peu elle insinuait ses maximes à de jeunes dames de la maison, que la curiosité rendait attentives à ses instructions, qui leur plaisaient d’autant plus qu’on leur promettait une perfection très sûre et très facile. Je dois leur rendre ce témoignage que leur intention était bonne, mais qu’elles n’eurent pas assez de lumières pour distinguer l’illusion, dans laquelle on les jetait sans y penser, de la vérité à laquelle seule elles devaient s’attacher.

Une de celles qui fut le plus gagnées fut sa parente. Dieu permit que, pendant le temps que cette dame demeurait à Saint-Cyr, elle communiquât quelques écrits de sa façon à ces jeunes filles. M. l’évèque de Chartres en fut averti ; il voulut, comme il le devait, approfondir l’affaire ; il obligea ces filles à lui remettre ses papiers : on le fit avec peine, mais enfin il fallut obéir. Une d’entre elles lui remit un livre écrit à la main, tout relié. Elle avait pris la précaution de coudre quelques feuillets et avait, par grâce, supplié qu’on ne les décousît point et qu’on n’en fît point la lecture. J’ai lu une partie de ce livre où étaient les principes de la nouvelle spiritualité, et j’en dis mon sentiment à ce prélat qui me l’avait demandé. Mais, avant que nous écrivions la suite de cette histoire par rapport à la maison de Saint-Cyr, il est à propos de voir ce qui se passait à la Cour à l’occasion de cette dame.

Elle se servit de la faveur qu’elle avait pour se bien mettre dans l’esprit des personnes de qualité qui faisaient profession ouverte d’une piété distinguée à la Cour. Elle trouva assez de facilité pour y réussir.

M. le duc de Charost connaissait Mme Guyon depuis plusieurs années. Feu M. le duc de Béthune, son père, qui avait été capitaine des gardes du Roi, avait eu le malheur d’être enveloppé dans la disgrâce de M. Foucquet, dont il avait épousé la sœur ; il fut exilé à Montargis et logea chez le père de Mme Guyon, où il la connut. Mme de Charost, après la mort de son mari, conserva toujours beaucoup de reconnaissance pour cette famille, et M. le duc de Charost et MM. ses fils eurent pour elle les mêmes sentiments et les inspirèrent à plusieurs, et en particulier à ceux dont je parle. Il lui prêtait l’appartement qu’il avait à Versailles ; elle y venait très fréquemment, on la venait visiter, elle parlait à merveille et l’on ajoutait foi à ses paroles. Elle se servit de cette confiance qu’on avait en elle pour insinuer très adroitement ses sentiments. Cependant elle eut assez d’adresse pour les cacher sous le voile d’une spiritualité bien approuvée, car je suis obligé de dire que, si les personnes qu’elle voyait eussent aperçu qu’elle eût des opinions condamnables, elles l’auraient absolument abandonnée. C’est ainsi qu’elle se mit bien avant dans les bonnes grâces et l’amitié de M. et Mme de Chevreuse, de M. et Mme de Beauvillier, de quelques gentilshommes de Monseigneur le duc de Bourgogne, mais elle s’insinua encore plus dans l’esprit de M. l’abbé de Fénelon, qui fut peu après nommé à l’archevêché de Cambrai. Comme il a fait le principal personnage dans toute cette affaire, il est nécessaire de le faire connaître tel qu’il a été et qu’il est encore de l’aveu de tout le monde.

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Mémoires du Curé de Versailles – Succès du « Moyen Court »

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VII – Les Quiétistes
Succès du « Moyen Court »

Comme cette dame y rendait le chemin de la plus haute perfection et de la contemplation la plus sublime le plus aisé et le plus facile du monde, il n’est pas croyable combien de gens, sans s’apercevoir de l’illusion, donnèrent dans ces opinions erronées. On leur ôtait la pratique d’une infinité d’exercices usités parmi les personnes spirituelles pour les détacher d’elles-mêmes et les porter à la mortification intérieure de leurs passions et à la mortification extérieure de leurs sens ; on réduisait toute la spiritualité à un simple acte de la vue de Dieu en soi-même, en une indifférence parfaite sur toutes choses, sur la vertu même, et sur son propre salut et dans un abandon général à la volonté de Dieu à l’égard même de la réprobation ou de la félicité éternelles. Il ne fallait plus, selon ces principes, s’occuper à la méditation des grandes vérités de l’Évangile ou des mystères de la vie et de la mort de Jésus-Christ ; il ne fallait pas même s’appliquer à la considération de sa sacrée humanité, qui, selon ses faux mystiques, ne pouvait être l’objet de la pure contemplation ; il fallait rejeter tout autre objet que celui de l’être divin, qu’on devait même envisager si simplement en lui seul qu’on ne pensât pas même dans le détail à ses perfections adorables.

On voit bien que, sur ces principes, on retranchait toutes les pratiques extérieures, les prières vocales, et même celles d’obligation comme est la récitation du bréviaire aux ecclésiastiques, qui en étaient dispensés par les règles de la nouvelle spiritualité. Rien n’était plus commode à toute sorte de personnes, puisqu’on leur retranchait tout ce qui fait le plus de peine dans les exercices de la piété et qu’on les élevait tout d’un coup à une perfection très éminente. Les pécheurs même qui pensaient sérieusement à se convertir étaient invités, dès le commencement de leur conversion, à cette vie sublime ; on les introduisait d’un plein vol dans la chambre de l’Époux, avant même qu’ils eussent travaillé à apaiser sa juste colère par l’abondance de leurs larmes et par les pénibles travaux de la pénitence. Aussi ces voies de roses et de lis si douces à la nature, si faciles à pratiquer, si éloignées de toutes sortes d’austérités et de peines, furent du goût de bien des gens, et en peu de temps on vit de tous côtés des disciples de la nouvelle théologie mystique et des partisans des ouvrages et des sentiments de Mme Guyon.

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Mémoires du Curé de Versailles – Le Père La Combe

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VII – Les Quiétistes
Le Père La Combe

Ce père avait de la réputation pour sa capacité ; il passait aussi pour très vertueux. Cette jeune dame s’attacha à sa direction et ensuite, ce qui lui fut infiniment funeste, à sa personne. Il y a de l’apparence que ce prêtre avait déjà des sentiments outrés sur la théologie mystique et qu’il en portait trop loin les principes, et dont il en tirait de très mauvaises conséquences. Il conseilla à sa pénitente de s’appliquer à la lecture de ces livres mystiques, et je crois que ce fut l’une des sources de son malheur. Comme elle avait tout l’esprit du monde, ce genre d’écrire et de penser lui plut infiniment. Elle raffinait elle-même beaucoup sur ces ouvrages et sur les expressions de ces auteurs ; elle ne se regardait plus comme disciple de ces théologiens, elle crut en [savoir] au moins autant qu’eux et prit le parti et la résolution de s’en faire au moins la compagne et même de porter le plus de monde qu’elle pourrait à cette sorte de spiritualité sublime, dont très peu sont capables, je dis même de celle qui est la plus approuvée et qui a été pratiquée par les plus grands saints.

Le temps que le Père La Combe devait demeurer à Montargis étant près d’expirer, elle prit la résolution de le suivre où il serait envoyé par ses supérieurs. Elle se défit pour ce sujet de l’administration de ses biens, en laissa la jouissance à deux de ses enfants ; elle résolut de mener avec elle une seule fille qu’elle avait, qui était encore très jeune, et se réserva pour elle une pension, 2000 livres ou peu davantage, d’un très gros bien qu’elle possédait.

Pour empêcher qu’on ne crût que l’attachement qu’elle avait pour le Père La Combe fût la seule cause de la résolution qu’elle avait prise, elle alla, pendant quelque temps, demeurer à Paris, chez les Nouvelles Catholiques, qui avaient aussi des maisons dans le diocèse de Genève, où le père La Combe avait reçu ordre de se rendre. Elle fit comprendre aux demoiselles qui conduisaient cette maison que Dieu lui avait inspiré un ardent désir de travailler comme elles faisaient à la conversion des hérétiques de son sexe et qu’elle sacrifierait pour une si bonne fin le bien qui lui restait, son temps, ses soins, sa santé et sa vie. Elle proposa même adroitement l’envie qu’elle sentait sous ce spécieux prétexte d’aller dans le pays de Genève pour y combattre l’erreur dans les endroits où elle avait pris naissance et y avait fait des maux infinis. Son bel esprit, la vertu dont elle faisait profession, ce zèle apparent de travailler à la sanctification des âmes déterminèrent ces bonnes filles à consentir à ce qu’elle désirait, ne sachant rien de ces liaisons si étroites qu’elle avait avec ce barnabite et ne pouvant connaître quelle était la raison la plus forte qui l’engageait à entreprendre ce voyage et s’éloigner de sa famille et de son pays.

Elle partit donc de Paris avec son Père et alla demeurer dans la maison des Nouvelles Catholiques, dans le Chablais. Elle y acquit d’abord beaucoup de réputation ; elle avait le talent de se faire estimer par ses manières adroites, spirituelles et très insinuantes. Elle commença à y répandre sa doctrine et ses sentiments ; elle trouva le moyen d’avoir l’entrée dans quelques maisons de religieuses, et, parmi ces filles, elle en rencontra de propres à ses desseins ; elle ne manqua pas de leur insinuer ses opinions sur la vie mystique et engagea quelques-unes d’entre elles, portées par un esprit de curiosité ou de légèreté si ordinaire aux personnes de leur sexe. Elle eut aussi l’adresse de faire connaissance avec les Pères Carmes déchaussés de ce diocèse ; elle en fut estimée et, comme ces vertueux religieux travaillent beaucoup à la vie intérieure, ils y laissèrent d’autant plus facilement surprendre qu’ils ne purent s’apercevoir que sa doctrine s’écartait de celle de leur vénérable fondatrice et du bienheureux Jean de la Croix. Peut-être aussi qu’elle avait le soin, comme je n’en doute pas, de ne leur parler que le langage de ces saintes âmes dont elle avait lu souvent les ouvrages.

Monseigneur Jean d’Arenthon était pour lors évêque de Genève ; il était un des plus grands prélats de son temps, zélé, très vigilant, très docte, fort appliqué à tous les devoirs de la vie épiscopale, et, pour renfermer en un seul mot tous les éloges qu’il mérite, il était le très digne successeur de l’incomparable Saint-François-de-Sales. Ce vertueux prélat s’aperçut de ce qui se passait et, par sa vigilance ayant approfondi tout ce qu’on tenait fort secret, il donna de sages avis au Père La Combe et à Mme Guyon et conseilla à celle-ci de s’en retourner à Paris et d’être plus circonspecte dans sa conduite et dans ses sentiments sur des matières très abstraites d’oraison sur lesquelles on devait avoir des précautions infinies. Ce vénérable évêque ne laissa pas que de lui donner un bon témoignage sur sa vie et ses mœurs, et d’en écrire ensuite assez avantageusement lorsqu’on le pria de dire ce qu’il avait remarqué en cette dame.

Elle devait profiter des conseils que M. d’Arenthon lui avait donnés et revenir à Paris pour y demeurer cachée. Au lieu de les suivre, elle résolut d’aller en Italie, où les supérieurs du Père La Combe l’obligèrent de se rendre, et ils demeurèrent tous deux à Verceil, qui était le lieu de la résidence de ce Père. Ce fut là qu’il composa en latin son analyse sur la théologie mystique, qui fut quelques années après condamnée à Rome et à Paris, comme nous le verrons bientôt. C’est dans cette ville que Mme Guyon avoue, dans sa propre vie qu’elle a écrite et que j’ai lue, qu’ayant une grande compassion de l’état intérieur du Père La Combe, qui avait encore de certains attachements très difficiles à rompre qui regardaient la vertu (car dans ses principes il fallait être très indifférent sur cela même), elle fit le sacrifice de sa beauté en sa faveur. Il ne s’agissait pas de la beauté du visage, mais de celle de l’âme, dont elle ne prétendit faire qu’une perte apparente, conservant toujours devant Dieu la pureté de cœur lorsqu’elle avait un commerce déréglé avec son directeur. C’est ce qu’elle-même a expliqué dans son livre des cantiques, exposant ses paroles de l’époux : « Je me suis dépouillé de mes habits, comment les pourrais-je reprendre ! ».

Ce commerce ne fut pas si secret qu’on n’en aperçut quelque chose ; on en donna même avis à M. le duc de Savoie, qui fut sur le point de donner ses ordres pour les arrêter. Apparemment qu’on les avertit de la résolution de ce prince ; ils se dérobèrent à sa vigilance, se retirèrent du Piémont, revinrent en France, croyant y devoir être plus en sûreté. Mme Guyon passa à Grenoble, y fit quelque séjour, pendant lequel elle se glissa dans quelques communautés de filles, qu’elle infecta de ses erreurs : M. le cardinal Le Camus en eut connaissance et remédia très secrètement au mal qu’elle avait fait et la détermina quitter son diocèse. Elle vint à Lyon, où elle fit imprimer son Moyen Court et son explication du Cantique des Cantiques avec l’approbation de quelques docteurs. Elle ne mit pas son nom à ces deux ouvrages, mais personne n’ignorait qu’ils ne fussent de sa composition ; elle en distribua un grand nombre d’exemplaires ; les libraires de leur côté en vendirent encore davantage, de sorte qu’ils furent en peu de temps répandus dans toute la France.

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Mémoires du Curé de Versailles – Madame Guyon

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VII – Les Quiétistes
Madame Guyon

Il n’est pas nécessaire de parler ici dans le détail de tous ces livres qui donnèrent occasion assez abus et à ces égarements ; traitons ici plutôt ces sortes d’affaires historiquement. Mais il est à propos de faire le récit d’une aventure assez singulière et qui a fait le plus de bruit dans le monde, et particulièrement à la Cour. Comme j’ai été le témoin de tout ce qui s’y est passé, j’en puis parler plus certainement que bien d’autres qui ne l’ont su que par ouï-dire et sur la foi d’autrui.

Deux personnes se sont distinguées entre les quiétistes de notre temps, nom qui a été donné à ceux qui s’étaient engagés dans cette secte : le Père La Combe, barnabite, et Mme Guyon, veuve dont les aventures ont été connues de bien des gens. Cette dame était de Montargis, jolie ville du Gâtinais ; elle s’y maria avec M. Guyon, conseiller au Parlement de Paris, et qui, comme elle, avait beaucoup de bien. Elle ne fut pas longues années mariée ; son mari mourut et la laissa libre. Elle avait infiniment d’esprit, était parfaitement bien faite de sa personne et avait un grand penchant à la vertu, à la piété et à l’exercice des bonnes œuvres, et principalement envers les pauvres. Elle s’était appliquée, dès le temps de sa première jeunesse et ensuite pendant son mariage, à la dévotion. Devenue veuve, elle s’y donna tout entière et était l’exemple de Montargis et de tous les environs.

Lorsque je demeurais au séminaire de Sens, y enseignant la théologie, j’eus occasion de faire un voyage en cette ville, où je fis connaissance avec le frère de cette dame, qui en était Procureur du Roi et qui vivait d’une manière très exemplaire. J’appris par le témoignage de tous les plus honnêtes gens de Montargis combien la vertu de Mme Guyon et sa personne y étaient respectées. Tout le monde en général et en particulier en disait mille biens, et l’on ne pouvait se lasser de lui donner des louanges. Elle était pour lors sous la conduite du Père Archange ou Enguerrand, récollet, homme d’un rare mérite, de beaucoup de talent pour la prédication, très savant et encore plus vertueux, dont nous aurons occasion de parler dans la suite de ces mémoires. Comme elle était très bien conduite par un religieux si éclairé, elle fit sous sa direction de grands progrès dans la vertu. Par malheur pour elle, il fut ailleurs par l’obéissance ; cette dame se mit alors entre les mains de son curé, qui était chanoine régulier de Sainte-Geneviève. Comme elle ne remarqua pas en lui le même esprit intérieur du père Enguerrand, elle le quitta à l’arrivée du Père La Combe, qui fut envoyé malheureusement pour lui et pour elle dans la maison ou collège que les Pères barnabites ont à Montargis.

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Mémoires du Curé de Versailles – Le prêtre Molinos

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VII – Les Quiétistes

Le prêtre Molinos

Un prêtre espagnol nommé Molinos attira à lui une infinité de disciples de tous états, de tous sexes et de toute condition. Sa manière de vie, qui paraissait extérieurement très mortifiée, le détachement apparent de toutes créatures, des honneurs, des biens, des plaisirs, son air modeste et composé, sa vie retirée, ses paroles qui semblaient pleines d’onction le firent admirer et suivre dans la capitale du monde chrétien. Déjà sa réputation s’était répandue partout, et il était consulté de près et de loin par les personnes les plus éclairées ou celles qui se croyaient appelées de Dieu dans les exercices d’une vie plus intérieure. On recevait ses réponses comme des oracles, et l’on ne pouvait pas croire qu’un si rare homme fût trompé par le démon et lui servit pour tromper les âmes.

Mais Dieu, qui veille toujours à la conservation de ses élus, fît enfin découvrir le venin qu’il répandait et qu’il avait toujours caché avec une adresse merveilleuse, car il recommandait un secret inviolable aux âmes qu’il avait initiées à ces mystères d’iniquité et, pendant qu’il ne parlait aux autres que de perfection, de sainteté, de mortifications, de détachement universel de toutes choses, des voies de Dieu dans l’oraison et de la contemplation la plus sublime, il s’expliquait aux autres d’une manière bien différente. Il leur enseignait des abominables principes et souvent même, avec des femmes qu’il avait séduites, il commettait des abominations dont on ne peut parler avec pudeur.

M. le cardinal d’Estrées étant pour lors à Rome pour les affaires du Roi et du Royaume eut connaissance de cet affreux dérèglement capable de produire des maux infinis. Il en parla à Innocent XI, à qui le Roi en avait aussi écrit sur les mémoires, qu’il en avait reçus. Ce saint Pape, qui jusqu’alors sur le rapport de plusieurs personnes illustres par leur rang et leur piété avait eu beaucoup d’estime pour ce prêtre, eut de la peine à croire ce qu’on lui en dit de mal. Cependant il promit de s’en faire exactement informer et d’y apporter de prompts remèdes, en cas que les crimes dont on accusait cet imposteur se trouvassent véritables. Le temps de ces enquêtes et informations dura assez longtemps, car à Rome on est dans l’usage de ne pas se presser beaucoup dans la décision des affaires et principalement lorsqu’elles sont importantes, et en cela ils en usent avec beaucoup de sagesse.

On ne fut que trop clairement convaincu de la vérité des faits qu’on avait avancés tant sur la mauvaise et pernicieuse doctrine de Molinos que sur sa conduite personnelle et sur celle qu’il tenait à l’égard de ses disciples, et principalement avec ses pénitentes ou ses dévotes ; on ne put donc se dispenser de l’arrêter et de le faire enfermer à l’Inquisition. On instruisit son procès : outre son livre de la Guide spirituelle, qu’on fit examiner par les qualificateurs du Saint-Office, on eut plusieurs dépositions qui regardaient les principes qu’il enseignait et qui étaient horribles ; on entendit aussi grand nombre de témoins sur ce qui regardait ses actions, et l’on trouva de quoi le condamner à des peines très grave. On ne procéda qu’avec beaucoup de lenteur à son procès ; peut-être le nombre et le rang de ceux qui tâchaient de le tirer de ce mauvais pas étaient la cause de ces longs délais.

Le cardinal d’Estrées, d’un autre côté, employait toute sa vivacité à presser sa condamnation. Il informait le Roi de tout ce qui se passait. Enfin, comme on remettait de jour en jour le jugement de cette affaire, le Roi écrivit à ce cardinal pour représenter au Pape que tous les gens de bien étaient scandalisés de ces délais, qu’il était extraordinaire qu’à Rome, où l’on doit avoir plus de zèle qu’ailleurs pour s’opposer aux nouvelles doctrines, on eut été si longtemps à être informé de l’abomination de celles du prêtre Molinos et qu’on ne l’était pas moins des longueurs qu’on apportait à la finir, qu’il fallait que le Pape se déterminât promptement à prendre son parti, ou qu’il verrait ce qu’il lui conviendrait de faire dans une occasion où la religion était si fort intéressée. Le cardinal s’acquitta très exactement des ordres qu’il avait reçus. On vit bien qu’on ne pouvait plus reculer, on se hâta de finir les procédures et, pour abréger en peu de mots cette histoire, Molinos, atteint est convaincu d’une doctrine et d’une vie très abominables, fut condamné à une prison perpétuelle, ayant préalablement abjuré en pleine église ses erreurs. Il fit cette abjuration ; on assure qu’il y parut d’un air ferme et intrépide, après quoi il fut conduit en prison où, après plusieurs années, il a enfin fini ses jours.

Il y a quelque apparence qu’il avait des commerces de lettres avec quelques personnes de France. Son livre n’y était pas inconnu à plusieurs ; ses principes l’étaient encore moins. On était averti qu’il courait dans le monde quelques livres de mystique ou dont on a usé ou qui, n’étant pas bons et conformes aux sentiments de l’Église, produisaient de forts mauvais effets dans les âmes des simples qui n’avaient pas assez de pénétration et de lumière pour se garantir contre les erreurs et illusions. Les évêques s’en étant aperçus dans leur diocèse y apportèrent les remèdes convenables, mais ils ne suffirent pas pour arrêter le progrès du mal, qui était devenu considérable par le nombre des personnes abusées et par la facilité que ces auteurs mystiques prétendaient y avoir d’élever les âmes sans beaucoup d’efforts et de peine à la contemplation la plus simple et la plus élevée.

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Mémoires du Curé de Versailles – La théologie mystique

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VII – Les Quiétistes
La théologie mystique

On ne peut douter qu’il n’y ait une véritable théologie mystique, très bonne en soi, connue des saints, examinée par les plus habiles maîtres du monde, enseignée par les Pères, approuvée de l’Église et qui nous a été transmise par la tradition. Dieu, dans tous les siècles, a inspiré à quelques-uns de s’y appliquer, de s’en servir et de faire connaître par la sainteté de leur vie que les principes sur lesquels ils formaient leur spiritualité étaient solides et entièrement conformes à la doctrine de Jésus-Christ.

Il n’est pas moins certain aussi qu’il ne convient pas à tout le monde de s’attacher à la lecture de ces sortes de livres, qui peuvent être utiles à peu de personnes et très préjudiciables à plusieurs, comme l’expérience ne l’a fait que trop connaître. Ainsi, lorsqu’on se sent porté à en écrire, il faut être d’une circonspection infinie pour ne pas donner lieu, par des termes ambigus ou trop obscurs, de faire tomber des âmes simples dans des erreurs grossières. Il est même de la prudence chrétienne d’écrire très rarement de ces sortes de matières et se contenter, comme le disait Saint-Bernard, de sentir en soi les onctions de l’Esprit saint, sans vouloir trop approfondir les secrets de Dieu et ses admirables voies dans les âmes.

Il est vrai qu’il est à propos que les directeurs, et principalement ceux qui sont destinés à conduire des personnes spirituelles, doivent avoir la connaissance de cette divine théologie, pour être en état d’éprouver les esprits, s’ils sont de Dieu ou s’ils sont du démon, car, sans cette connaissance, il est à craindre ou qu’on ne fasse sortir une âme de l’état où Dieu l’a appelée ou qu’on ne la retienne dans de grands égarements qui ont souvent des suites très funestes. Il est aussi très constant qu’il y a une fausse théologie mystique, qui n’a pu être enseignée que par le Père du Mensonge qui, selon l’expression de saint Jean Chrysostome, contrefait autant qu’il lui est possible toutes les œuvres de Dieu, pour précipiter avec lui dans une perte commune ceux qui, pour le croire, donnent dans ses illusions et s’écartent de la voie droite, simple et unique de la vérité. Dans tous les temps, il y a eu dans l’Église de faux et de vrais gnostiques ou mystiques. Dès les premiers siècles, les uns et les autres ont fait paraître ce que pouvait être l’esprit de Dieu et l’esprit de malice dans les âmes.

Il n’est pas nécessaire de justifier ce que nous avançons, il ne faut être que médiocrement versé dans l’histoire ecclésiastique et dans la lecture des Pères pour en être entièrement convaincu. De là nous tirons cette conséquence que, comme il y aurait de l’ignorance, de la méchanceté, de la témérité de condamner toute sorte de théologie mystique, il y aurait aussi de la légèreté, de la surprise, de la grossièreté à donner dans les opinions des faux mystiques, dont les erreurs ont été si souvent et si solennellement condamnées dans tous les temps par la sainte Église.

Il faut avouer que, depuis près de deux siècles, Dieu a par sa miséricorde suscité de grands saints qui, par le zèle qu’il leur avait inspiré, ont travaillé à renouveler cet esprit intérieur à quoi il semble qu’on ne s’appliquait pas comme on le devait. Les bienheureux Jean de la Croix Avila, Sainte Thérèse, Saint Pierre d’Alcantara en Espagne, Saint Philippe de Néri, saint Ignace, saint François de Borgia en Italie, saint François de Sales, le cardinal de Bérulle, MM. Vincent et Ollier ont été les dignes instruments dont Dieu s’est servi pour porter les âmes à cette vie intérieure si conforme à l’esprit de l’Évangile et aux exemples que Jésus-Christ nous a donnés ; mais, dans le même temps que Dieu a procuré sa gloire et la perfection des âmes par une voie si sainte, il a permis au démon de se transfigurer en ange de lumière pour surprendre plusieurs personnes qui ont très funestement donné dans de furieux égarements. Les illuminés d’Espagne et ceux qui parurent en France il y a près de soixante et dix ans en sont des preuves bien sensibles, mais rien ne le fait voir plus évidemment que ce qui est arrivé de notre temps à Rome même, le centre de la religion, et dans la France.

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Mémoires du Curé de Versailles – Une malencontreuse partie de cartes ou l’évêché perdu

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
Une malencontreuse partie de cartes ou l’évêché perdu

Monseigneur l’archevêque de Reims qui, comme je l’ai remarqué ci-dessus, favorisait en tout ce qu’il pouvait le parti des jansénistes et chagrinait dans toutes les occasions qui se présentaient les jésuites par l’aversion déraisonnable qu’il avait conçue contre eux, était ravi d’en trouver de les mortifier. On lui rendait aussi la pareille ; de temps en temps on faisait courir des écrits contre lui. Un de ceux qui le mortifia le plus était intitulé « les Maroliques » : il y avait de certains faits et historiettes qui faisaient connaître le genre du personnage et faisaient de lui un portrait assez au naturel et qui lui déplaisait extrêmement. Il cherchait de son côté le moyen de s’en venger. Les jésuites du collège de Reims avaient fait soutenir une thèse dans laquelle il y avait des propositions propres à leur école. Le prélat résolut de les censurer, il le fit d’une manière humiliante pour ces Pères ; ceux-ci ne demeurèrent pas sans réplique. L’archevêque en porta sa plainte au Parlement de Paris. Il croyait que cet écrit serait traité de la même manière que l’avait été le « Problème » composé contre M. le cardinal de Noailles. Il fut trompé dans son espérance : M. de Harlay, premier président, ordonna que les jésuites feraient une espèce de satisfaction, mais elle était conçue en de certains termes qui donnaient gain de cause aux jésuites et piquaient au vif le prélat.

Le Père de La Chaise voulut reconnaître le plaisir que le premier président avait fait à sa Compagnie. Ce magistrat lui avait fort recommandé de Rodelet, parent de sa première femme, pour lequel il avait beaucoup de considération. L’évêché de Poitiers étant venu à vaquer, le père confesseur proposa au Roi pour remplir cette place l’abbé dont il est question ; le Roi le nomma sur la proposition du Père de La Chaise. Mais l’archevêque de Reims, pour faire de la peine aux jésuites et au premier président desquels il n’était pas content, parla fortement au Roi contre cet abbé, dit que c’était un mauvais sujet, et si attaché au jeu que, sans avoir égard à la sainteté du temps ni même aux bienséances, il avait passé toute la nuit du Jeudi au Vendredi saint à jouer aux cartes avec le sieur Bégon, commis de M. de Pontchartrain. Le Roi, qui depuis quelques années est fort attentif à ne donner ces premières places de l’Église qu’à ceux qui en sont dignes par leur capacité et par leur vertu, ne répondit rien sur l’heure, prit quelques jours pour se faire informer du fait, et ensuite raya le nom de cet abbé de la feuille des bénéfices, desquels on n’avait pas encore expédié les brevets.

On ne peut dire combien cet exemple fit de bruit à la Cour, dans Paris et dans toute la France. Il étonna d’autant plus qu’il était plus rare et fit faire de sérieuses réflexions à ceux qui prétendaient à ces dignités pour les engager à se conduire d’une manière irréprochable et qui ne put point leur attirer une semblable disgrâce. Cet abbé, si ignominieusement exclu de l’épiscopat, en conçut tout le chagrin qu’on peut s’imaginer ; voyant sa réputation si horriblement flétrie, il alla se confiner dans une Chartreuse pour se dérober à la vue du monde, non pas dans le dessein de s’y faire religieux, mais pour ne point paraître ; après quelque temps d’une retraite qui aurait pu lui être utile, il se retira dans l’abbaye de Sainte-Croix près d’Évreux et ensuite retourna à Vannes, sa patrie, où il avait un bénéfice considérable dans la cathédrale. Il conservait toujours dans son cœur la douleur de la disgrâce qui lui était arrivée. Une occasion se présenta d’en témoigner son chagrin.

Le Roi, pressé de tout côté par la guerre que les alliés, ses ennemis, lui faisaient à outrance, ne pouvait fournir aux immenses dépenses qu’il lui fallait faire sans trouver de nouveaux moyens d’avoir de l’argent. On s’en était servi d’un qui fut à la fin très préjudiciable à l’État et aux particuliers, qui était des billets de monnaie qu’on était obligé de recevoir dans le commerce. Le prodigieux nombre de ces billets causa de très grands désordres. Le Roi voulut y remédier et en supprimer au moins la plus grande partie. Pour y réussir, il fit tenir une Assemblée du Clergé en l’année 1707, dans laquelle il demanda au clergé de se faire caution pour la somme de trente-trois millions sur ces billets de monnaie, ce qui fut accordé et ce qui depuis n’a pas eu son effet. Comme il fallut tenir les assemblées diocésaines pour députer à l’assemblée des provinces, l’abbé de Rodelet se trouva à celle de Vannes. Il crut devoir en cette occasion se signaler, car lui seul, non seulement de vive voix mais aussi par écrit, protesta contre ce qu’on pourrait faire sur cet engagement du clergé avec le Roi pour l’affaire de ces trente-trois millions. On eut bien de la peine à croire que la vue des véritables intérêts du clergé l’eût porté à se distinguer seul de tous les autres ; on ne douta nullement que le ressentiment de l’affront qu’il avait reçu ne fût la cause d’une partie qu’il prit, et qui ne servit de rien qu’à le décrier encore davantage dans l’esprit du Roi et du public. Il ne convient jamais à un sujet de vouloir s’en prendre à son souverain, encore moins à un prêtre qui doit donner aux peuples l’exemple d’une soumission parfaite.

On ne peut dire avec quelle attention le Roi veillait sur son royaume pour empêcher toute mauvaise doctrine et pour procurer qu’on enseignât partout celle de l’Église. Quand il apprenait qu’il y avait dans les diocèses quelques personnes d’une doctrine suspecte, il en faisait aussitôt écrire aux évêques par ses Secrétaires d’État, ou s’il le voyait à la Cour, il leur disait lui-même. Quand il avait donné un évêché, si dans ce diocèse il y avait gens soupçonnés du jansénisme, il avertissait celui qui en était nouvellement pourvu d’y veiller et de lui en rendre compte. Il est certain que par cette vigilance extraordinaire le Roi a arrêté le cours et les progrès de cette hérésie.

Il ne fit pas moins paraître de zèle pour détruire absolument dans son royaume une nouvelle hérésie, l’une des plus dangereuses qui est paru et capable de corrompre entièrement les mœurs sous les apparences d’une grande piété et d’une oraison fort sublime. On peut connaître que je veux parler du quiétisme, dont il faut faire ici l’histoire en abrégé, et pour ce sujet reprendre les choses de plus haut.

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Mémoires du Curé de Versailles – La fin de Port-Royal

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
La fin de Port-Royal

Comme le Roi savait et apprenait tous les jours que les religieuses de Port-Royal étaient confirmées dans leurs premiers sentiments par la résolution qu’avaient donnée les quarante docteurs au cas de conscience touchant le silence respectueux, Sa Majesté crut devoir les faire expliquer sur cette matière.

On employa les mêmes moyens dont on s’était servi pour les engager à la signature du formulaire : toutes les tentatives qu’on fit pour cela furent absolument inutiles.

On exigeait de ces religieuses avec beaucoup de raison qu’elles se soumissent à l’ordonnance de Monseigneur le cardinal de Noailles, leur archevêque et leur supérieur légitime, par laquelle, en condamnant ce cas de conscience et les sentiments des quarante docteurs, il y disait clairement que ce respectueux silence sur la question de fait ne suffisait pas pour obéir aux constitutions des papes touchant la doctrine de Jansénius, mais qu’il fallait à l’égard du fait même avoir une véritable, sincère et intérieure soumission et obéissance de cœur, que l’Église avait le droit d’exiger de ses enfants et qu’on ne pouvait lui refuser sans se déclarer rebelles et opiniâtres. Ces filles obstinées ne se rendirent à cette autorité légitime.

Ce très digne prélat alla lui-même les exhorter à se soumettre à l’Église : il ne fut point écouté. Il leur ôta leur confesseur, homme très attaché au parti, qui avait des opinions et une conduite fort extraordinaires, duquel on a lu et écrit qu’à paine se confessait-il une fois l’an. Le curé de Chevreuse fut aussi relégué par lettre de cachet, parce qu’il donnait dans les nouveautés et était le conseil de ces religieuses.

Le Roi, voyant leur obstination, résolut enfin de faire ce qu’il avait toujours désiré et ce qu’il n’avait différé que pour donner du temps à ces filles de se reconnaître, qui était de détruire absolument leur maison et leur ôter par cet endroit toute espérance d’y jamais retourner. Cependant, afin de les mettre entièrement dans leur tort, il les en fit menacer plusieurs fois devant que de l’exécuter, afin que, lorsqu’il en viendrait à cette extrémité, elles l’imputassent elles-mêmes. Toutes ces menaces ne furent pas plus efficaces que les exhortations qu’on leur avait faites, ni que les ordres que leur archevêque leur donnait.

Comme il s’agissait d’éteindre une abbaye, le Roi ne le voulut point faire qu’après avoir consulté le Pape, qui non seulement approuva cette résolution mais la jugea absolument nécessaire. Quand le Roi vit donc qu’il n’y avait plus de moyen de réduire ces obstinées, il les fit toutes sortir de ce monastère et les envoya en différents couvents, où elles pourraient par l’exemple de vertueuses et humbles religieuses revenir de leurs égarements. Cela s’est fait l’an passé 1709.

Peu de temps après cette dispersion, une d’entre elles, âgé de plus de quatre-vingts ans, tomba malade dans le couvent de la Visitation d’Amiens ; elle se reconnut, fit abjuration de ses erreurs, témoigna beaucoup de douleur de ses égarements passés et mourut dans la paix du Seigneur. Les jansénistes, qui étaient dans le désespoir de voir la destruction entière de cette maison qui avait été leur asile, publièrent partout que cette fille, à cause de son grand âge, radotait et qu’elle était dans le délire lorsqu’elle parut renoncer au jansénisme, mais, depuis ce temps-là, quatre autres religieuses ont fait la même chose avec édification, dont quelques-unes ont survécu à leur profession de foi, ce qui les a déconcertés et jetés dans la confusion. Mais rien ne les a plus couverts de confusion que la découverte qu’on a faite de plusieurs secrets et papiers qui font connaître combien ces pauvres filles étaient dans l’aveuglement : on découvrit, entre les autres mystères d’iniquité, le culte qu’elles rendaient aux cendres de leur patriarche, M. Arnauld, car elles avaient fait, par le conseil sans doute de leurs patriarches, des croix de pâte dans lesquelles elles avaient mêlé de la chair, du sang, ou autres reliques de ce docteur, tant était grand leur aveuglement et leur entêtement pour la secte qu’il avait défendue jusqu’à sa mort.

Le Roi ordonna, après les avoir ainsi séparées les unes des autres, de raser entièrement tous les grands bâtiments de ce monastère, ce qui vient d’être exécuté, et celui qui les a achetés (à très bon marché, puisqu’on les lui a donnés pour 4 500 livres), s’est obligé d’aplanir tellement le terrain qu’on le puisse cultiver, afin d’ôter même pour les temps à venir la mémoire d’un monastère qui pendant tant d’années s’est rendu illustre par son insigne opiniâtreté et sa révolte contre l’Église. Cette entière destruction de ce couvent a été faite en 1710.

Pendant tous les temps dont j’ai parlé, il arriva plusieurs choses particulières qui regardent le jansénisme et qui grossiraient trop ces mémoires si je voulais entreprendre de les rapporter dans le détail. Je me contenterai de faire le récit de quelques-unes qui ont quelque relation à la Cour, ce que je me suis principalement proposé en les écrivant.

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Mémoires du Curé de Versailles – Un évêque qui se soumet et n’obéit pas

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
Un évêque qui se soumet et n’obéit pas

Un seul de notre corps se distingua dans cette occasion du reste de tous ses confrères. Monseigneur de Montgaillard, évêque de Saint-Pons de Tomières fit un très long mandement sur ce bref du Pape ; il employa toute son érudition pour prouver qu’il était contraire à ce que le Pape Clément IX avait autrefois fait pour rétablir la paix dans l’Église de France et aux sentiments des vingt-trois évêques qui, dans leur écrit qu’ils envoyèrent à Rome et dont lui-même avait été du nombre et le seul qui restât en vie, avaient fait connaître que pour le bien de la paix on devait, en faisant sincèrement condamner les cinq propositions, se contenter d’un respectueux silence sur la question du fait.

C’est ce que M. de Saint-Pons entreprit de traiter à fond dans son mandement, où il dit fort nettement que les questions de fait dont il s’agit maintenant n’étaient que des minuties et qui ne méritaient pas que l’Église s’y fût arrêtée pendant près de soixante ans qu’on les agitait de part et d’autre. Il ne pouvait d’ailleurs digérer que, parce dernier bref du Pape, les sentiments des vingt-trois évêques, et conséquemment les siens, fussent si solennellement condamnés. Cependant, après avoir longtemps disputé dans son vaste mandement pour soutenir ses premières opinions, sur la fin il déclare se soumettre à ce bref et en ordonne la publication dans son diocèse : c’était détruire d’une main et bâtir de l’autre, se soumettre et ne pas obéir, recevoir le bref du Pape et prouver qu’il ne devait pas être reçu, le reconnaître juste puisqu’il en ordonnait la publication et montrer qu’il était insoutenable puisqu’il était contraire à ce que lui et vingt-deux autres évêques avaient pensé, dit, écrit, et envoyé au Pape.

Ce mandement ne pouvait pas ne point faire beaucoup de bruit dans le monde ; je suis très persuadé que ce prélat en voyait mieux que personne les conséquences. On entreprit d’y répondre. Monseigneur l’archevêque de Cambrai composa cinq volumes pour montrer évidemment le pouvoir infaillible de l’Église sur la condamnation des propositions hérétiques, des livres et des sens de leurs auteurs. La lecture que le sieur de Lens, théologal de Rouen, fit de ces ouvrages de cet illustre prélat l’engagea de rétracter la signature du cas de conscience, ce qu’il n’avait point fait jusqu’alors ; il m’avoua, en revenant de Périgueux, lieu de son exil, et passant par Agen, que les forts raisonnements des livres de M. L’archevêque de Cambrai l’avaient absolument fait revenir de ses premiers sentiments. Ils ne produisirent pas les mêmes effets sur l’esprit de Monseigneur l’évêque de Saint-Pons. Il entreprit même de les combattre : Il le fit par des lettres qu’il écrivit à cet archevêque qui, soutenant la bonne cause, ne demeura pas sans réponse. Ces combats de plumes et d’écritures durèrent quelque temps ; l’archevêque y eut tout l’avantage.

Cependant le Roi fit connaître à l’évêque de Saint-Pons son mécontentement sur le mandement qu’il venait de faire. Sa Majesté était déjà depuis longtemps prévenue contre ce prélat, qui avait toujours paru donner dans les opinions nouvelles. Il avait eu de gros différends avec son chapitre sur des changements extraordinaires qu’il avait faits, dans le bréviaire, le calendrier et l’office ; il avait eu de furieuses disputes avec les récollets (note : les récollets sont des religieux franciscains réformés) sur ce qui regarde la dévotion à la Sainte Vierge. Il eut la douleur de voir tout ce qu’il avait écrit flétri à Rome par des censures et ses livres mis dans l’index ; cependant rien de tout cela n’avait pu l’arrêter et l’obliger au moins de garder un profond silence.

D’ailleurs le Roi avait ressenti ce qu’il avait fait dans quelques assemblées du clergé de sa province, par les protestations qu’il avait faites contre ce qui serait réglé par l’Assemblée Générale ; Sa Majesté était aussi très indignée que, pendant une assemblée des États du Languedoc, où il s’était trouvé en qualité d’évêque de cette province, il y eût donné quelques écrits extraordinaires. Ainsi le Roi, indigné contre la conduite et les sentiments particuliers de ce prélat, le fit menacer de lui faire faire son procès dans les formes. On avait chargé M. l’archevêque de Narbonne, son métropolitain, de le faire et de se joindre pour cela quelque autre prélat ; mais, soit que cet archevêque craignit d’entrer dans cette affaire, soit qu’il entrevoit qu’il aurait de la peine d’y réussir, ayant à faire à un évêque capable d’allonger à l’infini la procédure dont peut-être ne verrait-il pas la fin, il proposa de remettre la décision de cette affaire au jugement de l’Assemblée Générale du Clergé qui devait se tenir à Paris au mois de mars de l’année 1710. Il se tirait par ce moyen d’intrigue, mais ce n’était pas terminer ce différend qui faisait beaucoup de bruit dans le monde.

On voulut cependant tenter encore une autre voie de douceur pour ramener doucement ce prélat à son devoir. Monseigneur La Broue, évêque de Mirepoix, prélat très savant, fut chargé de conférer avec lui sur cette affaire ; ces conférences furent très inutiles. L’Assemblée était prête de se tenir et on ne doutait pas que le mandement de M. de Saint-Pons n’y fût examiné et condamné par les évêques : on était dans cette attente lorsqu’il parut un bref du Pape qui le condamnait très vivement, qui même menaçait cet évêque d’aller incessamment lui faire son procès.

Quoiqu’on fût très porté en France de condamner la doctrine du mandement de l’évêque de Saint-Pons, on ne pouvait approuver ce bref, entièrement contraire à nos usages. Le Parlement de Paris selon sa coutume en prit connaissance. M. Fleury, avocat général, fit sur cette affaire un plaidoyer très éloquent pour la défense de nos libertés et pour faire voir combien ce bref y était opposé, parce que le Pape y paraissait vouloir exercer une juridiction immédiate sur les évêques et les églises de ce royaume et qu’il voulait par lui-même faire le procès de M. de Saint-Pons, ce qui ne s’était point encore pratiqué. C’est aussi sur ses conclusions que le Parlement défendit la publication de ce bref, ordonna qu’on en supprimerait les exemplaires et qu’on rechercherait ce qui l’avait répandu en France.

Cependant on ne doutait pas que l’Assemblée du Clergé qui se tenait pour lors n’examinât l’affaire de ce mandement, M. l’évêque de Saint-Pons en était persuadé lui-même ; il fit imprimer plusieurs écrits, dans l’un desquels il montrait que dans nos Assemblées du Clergé on n’a pas le droit de faire le procès aux évêques, qu’il faut dans ces occasions importantes observer exactement les lois et la discipline de l’Église, qu’il y faut procéder selon les Saints-Canons, que par conséquent il faut renvoyer ces sortes de causes aux évêques de la province et au concile provincial. Il fit distribuer aux évêques de l’Assemblée, et à tous les autres qui n’y étaient pas, ces mêmes écrits. Je ne sais pas s’ils furent la cause de cette affaire ne fut point traitée dans cette Assemblée, dans laquelle on n’en parla pas, mais quelques prélats de ceux qui la composaient me mandèrent qu’on croyait que le Roi avait pris son parti dans écrire au Pape, pour avoir de lui une condamnation dans les formes et selon nos usages de ce fameux mandement de M. l’évêque de Saint-Pons. C’est l’état présent de cette affaire dans le temps que j’écris ces mémoires, auquel j’ajouterai ce qui aura été déterminé, si l’occasion s’en présente.

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Mémoires du Curé de Versailles – Le Bref du pape et les libertés de l’Église Gallicane

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
Le Bref du pape et les libertés de l’Église Gallicane

Dès qu’on eut appris à Rome ce qui se passait, le Pape Clément XI, qui tient encore aujourd’hui le siège de Saint-Pierre, condamna par un bref ce cas si fameux. Comme il n’avait pas observé ce qu’on exige en France pour la réception de ces sortes de brefs, ou principalement on n’y reçoit point ceux qui sont donnés « proprio motu », quelques évêques ayant en conséquence de ce même bref fait leurs mandements pour la condamnation de cet écrit, ils furent condamnés par le Parlement. Celui de Paris condamna ceux de Monseigneur l’évêque de Clermont et de M. de Poitiers, celui de Bordeaux prononça contre lui de Monseigneur l’évêque de Sarlat et le Parlement d’Aix porta un même jugement contre celui de Monseigneur l’évêque d’Apt.

Ce n’est pas que ces tribunaux différents approuvassent en rien la doctrine mauvaise du cas de conscience, mais ils se crurent obligés de maintenir par leurs arrêts les libertés de l’Église Gallicane, dont l’une est d’empêcher autant qu’il est possible que les papes usurpent une juridiction immédiate sur les églises de ce royaume, qui en cela même s’est toujours inviolablement attaché aux anciens canons dans l’observation desquels il veut et doit se maintenir. Ce n’est pas aussi qu’on veuille en rien manquer dans la France au respect qui est dû au Saint-[Siège] et aux Souverains Pontifes qui [y] sont élevés, puisque, dans les occasions et souvent par appel, on a recours à ce souverain tribunal, comme nous l’avons vu si souvent de nos jours et en particulier dans toute la suite de cette affaire qui regarde le jansénisme. Mais chacun est jaloux de conserver ses droits : de sorte qu’en France, conservant toujours la profonde vénération que nous devons avoir pour les successeurs de Saint-Pierre et l’obéissance que nous leur devons comme aux vicaires de Jésus-Christ, nous vivons selon nos anciens usages, desquels nous ne croyons pas devoir nous écarter, ce qui nous a été transmis par nos pères et desquels nous faisons gloire d’imiter la conduite.

Ç’a donc été pour se maintenir dans ces droits anciens et vénérables qu’après que les Parlements se furent opposés à l’introduction d’une coutume contraire à nos privilèges et eussent défendu de recevoir des brefs de Rome et de les publier lorsqu’ils n’étaient pas selon l’ordre établi par nos pères, le Roi, connaissant l’importance de l’affaire dont il s’agissait et qu’il voyait, comme on lui fit entendre, que s’il ne s’opposait pas avec toute la rigueur possible à la doctrine contenue dans ce cas de conscience et la décision des quarante docteurs, tous les soins qu’on avait pris d’extirper la doctrine de Jansénius allaient être absolument inutile, s’adressa pour lors au Pape, le priant de condamner dans les formes cet écrit captieux, l’assurant qu’on recevrait ses décisions et qu’il les ferait publier dans toute l’étendue de ses États.

Le Pape n’eut pas de peine à se rendre à la prière du Roi ; il expédia un bref très fort, dans lequel il condamne ce libelle en des termes les plus précis et les plus foudroyants dont on peut se servir et prie le Roi d’exterminer de la France ces esprits brouillons et inquiets qui continuent de troubler la paix de l’Église et emploient toujours de nouveaux moyens pour renouveler les contestations terminées par les bulles des papes ses prédécesseurs et pour éluder la condamnation qu’ils ont faite du livre, de la doctrine et des propositions de Jansénius. Quand le Roi eut reçu ce bref, il l’envoya aussitôt à tous les évêques de son royaume et les obligea de le recevoir et de le publier dans leurs diocèses. J’étais déjà dans le mien lorsque nous reçûmes ses ordres et nous y répondîmes tous par l’obéissance que nous devons à ces deux puissances ; on fit partout des mandements qui marquaient le respect avec lequel nous recevions ce bref du Pape, et nous condamnions l’écrit duquel il s’agissait.

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Mémoires du Curé de Versailles – Les quarante docteurs de Sorbonne

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
Les quarante docteurs de Sorbonne

On vit paraître, lorsqu’on y pensait le moins, un écrit dans le monde qui devait imposer par la signature de quarante docteurs de Sorbonne, entre lesquels il y en avait plusieurs distingués par leur érudition, leurs mérites personnels ou par les places qu’ils occupaient dans l’Église. C’était un cas de conscience, qu’on faisait croire être arrivé en province, et sur lequel on demandait la résolution des docteurs. Plusieurs crurent que ce cas était une pure supposition, d’autres le prirent pour véritable ; les uns le disaient arrivé en Normandie, d’autres publiaient s’être passé dans l’Auvergne, mais, comme il importe fort peu de savoir le lieu où ce cas s’est forgé et disputé, s’il est feint ou véritable, il faut venir au fond de l’histoire et en dire ce qui a été connu de tout le monde.

On suppose donc un confesseur qui consulte la Sorbonne sur l’état de la conscience d’un ecclésiastique, qu’on prétend être un homme vertueux et d’une conscience fort timorée. Cet honnête homme, tel qu’on veut le représenter, a plusieurs difficultés qui l’embarrassent ; sans nous arrêter à toutes celles qui ne font rien à notre sujet, on est en peine de savoir si cette personne scrupuleuse est en état de recevoir les sacrements dans la disposition où il se trouve sur l’affaire du jansénisme. On déclare qu’il condamne fort sincèrement les cinq propositions, dans leur sens naturel, sans restriction, mais qu’au regard du fait, il croit qu’il suffit d’avoir une soumission de respect et de silence à ce que l’Église a décidé, c’est-à-dire qu’il souhaite savoir si cet ecclésiastique est en sûreté de conscience qui, condamnant avec l’Église les cinq propositions, ne croit pas qu’elles se trouvent dans le livre de Jansénius, ni par conséquent qu’elle ait pu les condamner dans le sens de cet auteur, croyant franchement que, ne s’étant pas trompée dans la question du droit, elle s’est trompée dans le fait, ayant attribué à Jansénius un sens hérétique qu’il ne trouve pas dans son livre, étant persuadé que l’Église n’a pas reçu de Jésus-Christ l’infaillibilité à l’égard de ces sortes de faits, quoique cependant il pense devoir avoir une soumission de respect et de silence et ne point écrire ni parler contre ce qu’elle a décidé. Car c’est ainsi ce me semble, qu’on doit entendre ce prétendu cas de conscience.

Il était de l’intérêt du parti des jansénistes que la résolution des docteurs lui fût favorable, aussi employa-t-il tous les artifices possibles pour y réussir. Il se servit d’un jeune ecclésiastique du diocèse de Paris, nommé Bourlet, de race et d’inclination jansénistes. Il avait quelque accès à l’archevêché, parce qu’on en avait dit beaucoup de bien au prélat et qu’on lui avait caché avec soin son penchant vers la nouvelle doctrine. Il s’acquitta exactement de cet emploi, qui marquait la confiance qu’on avait en lui. Il porta ce cas de conscience de maison en maison à plusieurs docteurs. Il engagea d’abord quelques-uns d’entre eux de le signer, leur faisant entendre qu’ils feraient plaisir à M. l’archevêque de Paris ; il en surprit d’autres par ses premières signatures, leur faisant connaître qu’ayant été déjà signé par de très habiles docteurs de la Faculté ils pouvaient faire la même chose sans scrupules.

Quelques-uns plus prudents demandèrent du temps pour réfléchir sur ce qu’on demandait d’eux, d’autres voulurent qu’auparavant de se déterminer à cette signature, il leur laissât quelques jours l’écrit pour l’examiner à loisir et ne pas précipiter légèrement leur sentiment sur une affaire qui pouvait être de conséquence ; mais on ne jugea pas à propos de leur accorder ce qu’ils désiraient, de peur sans doute que, par un sérieux examen, on ne reconnût l’artifice qui était cachée sous ce prétendu scrupule de conscience. Il y en eut qui, sans tant de façons, donnèrent leur seing, leur suffisant de voir que d’autres docteurs n’avaient pas fait de difficultés de le signer. Enfin, par son savoir-faire, il obtint la signature de quarante docteurs de Sorbonne, qui ignoraient sans doute l’usage qu’on en voulait faire et qu’on avait eu le soin de dissimuler.

Le parti se crut pour lors au-dessus de ces affaires. Il se persuada que l’autorité de tant de personnes de distinction imposerait au public, qu’on reviendrait des préjugés que bien des gens avaient contre le jansénisme, qu’on les plaindrait dans leur malheur et qu’on reviendrait à leur égard. Ils ne manquèrent pas de faire imprimer cette consultation et la réponse des docteurs, avec leurs noms et leurs signatures, et on en répandit des exemplaires à l’infini dans tout le Royaume. Je ne sais comment il arriva que pendant un temps assez considérable on fut dans une espèce d’assoupissement sur cette affaire, je ne sais si on la regarda comme une chose assez indifférente.

Le premier qui enfin la releva fut M. de Champflour, vicaire général du diocèse de Clermont et abbé de la cathédrale de cette ville, qui est l’une des premières dignités du chapitre ; son zèle fut peu de temps après récompensé par l’évêché de la Rochelle, où il fut promu. Dès qu’on eut commencé d’entamer cette affaire, on se réveilla du profond assoupissement où il paraissait qu’on avait été. Les jansénistes avaient adroitement profité de ce silence, leur joie fut très courte et ils connurent par leur expérience que, si l’ennemi veille pour répandre de l’ivraie dans le champ du seigneur pendant que sont endormis ceux à qui le soin en a été confié, la vigilance du père de famille sur son héritage ne peut se laisser surprendre. Les pasteurs de l’Église, voyant le piège qu’on avait tendu aux simples, s’animèrent à ôter le scandale de la maison de Dieu ; on vit plusieurs mandements de ces vigilants évêques qui réprimèrent la témérité de ces ouvriers d’iniquité. L’archevêque de Paris fut un des premiers qui condamna vigoureusement ce cas de conscience et confondit par sa très sage censure ceux qui, sur le rapport du sieur Bourlet, avaient cru qu’il y avait eu part.

Le Roi, étant informé de ce qui se passait, relégua ce jeune homme dans le fond de la Bretagne et ordonna que les docteurs, qui avaient approuvé par leur seing cette consultation, en rétractassent leur signature. La plupart le firent sans peine, peut-être que la crainte des lettres de cachet détermina quelques-uns de se prêter de donner leur rétractation, d’autres le firent de bonne foi et reconnurent qu’on les avait trompés pour exiger d’eux ce qu’ils avaient fait sans assez de précautions et sans aucun attachement pour le parti.

Il était très véritable que plusieurs de ces docteurs lui avaient été toujours fort contraires, et de là on pouvait conclure que leur rétractation était sincère. Trois d’entre eux se distinguèrent par leur opiniâtreté : le sieur de Lens, théologal de Rouen, le sieur Petitpied, professeur de Sorbonne  et le P. Gueston, chanoine régulier de Saint-Victor. Ils ne portèrent pas loin la peine de leur désobéissance ; ils furent exilés. Les sieurs de Lens et Gueston se reconnurent dans la suite, le seul M. Petitpied refusa absolument de se reconnaître ; le lieu de son exil ne le changea point, quoiqu’on fît tout ce qu’il fût possible de pour le faire rentrer en lui-même. Il prit enfin le parti de sortir secrètement du royaume, il passa en Suisse et on ne sait enfin ce qu’il était devenu.

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Mémoires du Curé de Versailles – Le coup fourré

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
Un coup fourré

Ce coup fourré porté aux jansénistes par leurs adversaires leur fit prendre la résolution de s’en venger et de rendre la pareille. Il n’est pas fort difficile d’être fourbe, de mentir, de tromper : quand on le veut, on trouve toute sorte d’inventions d’y réussir. Elle se présenta par l’ordonnance que venait de publier M. l’archevêque de Paris, de laquelle ni les jansénistes ni les Jésuites n’avaient été contents, comme nous l’avons remarqué.

Ceux-là, pour attaquer en même temps l’ordonnance et les Jésuites, leurs ennemis, composèrent le « problème » et résolurent de le faire passer sous le nom des Jésuites pour les rendre odieux au prélat et à tout le monde. Ils surent que le P. Soatre était en Flandre et que par la simplicité flamande il ne pourrait apercevoir le piège qu’on lui allait tendre fort subtilement. Ils composèrent de leur façon une belle et longue lettre qu’on feignait venir des Jésuites de la province et des maisons de Paris : on lui faisait comprendre qu’ayant été fort maltraités par la dernière ordonnance de M. l’archevêque de Paris qui ne leur était pas favorable, ils ne pouvaient pour l’honneur de leur compagnie garder le silence dans cette occasion ; qu’ils avaient un beau champ d’attaquer ce prélat sans se découvrir ; que comme il les avait voulu faire passer dans sa censure comme des calomniateurs de très honnêtes gens, sous le prétexte du jansénisme, ils avaient pensé que rien ne serait plus propre pour faire une contre-batterie que de le faire passer lui-même pour janséniste, le fauteur et le chef de ce parti ; qu’ils avaient pour cela la plus belle occasion du monde ; que l’approbation qu’il avait donné au Nouveau Testament du P. Quesnel leur en fournissait la matière ; qu’on allait faire évidemment connaître que sa censure était manifestement contradictoire à ses premiers sentiments ; qu’on lui ferait par là une plaie mortelle dont il ne pourrait revenir ; qu’il ne pourrait jamais trouver une occasion plus favorable de témoigner son zèle pour la gloire de leur société que de faire incessamment imprimer l’écrit qu’ils lui envoyaient ; qu’il eût le soin d’en faire tirer le plus grand nombre d’exemplaires qu’il pourrait et de les envoyer par voie sûre dans leur collège de Paris ; qu’on n’avait point signé cette lettre, crainte de surprise, mais qu’il voyait bien tout ce qu’on lui demandait, de quelle part elle venait, et la foi qu’il y devait ajouter.

Ce jésuite, n’entrevoyant point le piège, y donna comme on l’avait souhaité, fit imprimer le « problème » et en envoya les exemplaires à Paris, où ils furent bientôt distribués.

Voilà deux histoires, savoir celle du faux Arnauld et celle du « problème », très semblables : on a trompé de part et d’autre et des deux côtés on a pris un parti peu soutenable. La religion ne permet jamais de pareils tours pour surprendre des personnes trop crédules ; il y a mille autres moyens font on peut se servir sans en chercher de si détournés et si capables de faire murmurer les gens de bien et de donner prise aux ennemis de l’Église. Elle n’a pas besoin de semblables inventions pour reconnaître ses vrais enfants avec ceux qui lui sont rebelles. La simplicité chrétienne convient aux ministres de Jésus-Christ ; dès qu’on s’en écarte, on tombe dans l’illusion et l’égarement.

On ne fut pas néanmoins désabusé de l’envie de se servir encore de nouveaux moyens pour surprendre la religion des simples. L’hérésie en tout temps a été très féconde à chercher, à inventer, à trouver des artifices pour se cacher quand il y va de l’intérêt de ses partisans de dissimuler, et pour se produire quand ils croient en avoir rencontré des occasions avantageuses. À peine était-on revenu de l’étonnement où l’histoire du faux Arnauld et celle du « problème » avait jeté tout le monde qu’on employa une autre voie plus subtile et plus dangereuse pour soutenir le parti du jansénisme, le fortifier et le mettre à l’abri des châtiments des Princes et des censures de l’Église.

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Mémoires du Curé de Versailles – Le bachelier de Douai

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
Le bachelier de Douai

Il y avait quelques années qu’on avait fait donner dans le panneau des ecclésiastiques et des docteurs de la faculté de théologie de Douai, donc on crut important pour le bien de l’Église et de cette Université de savoir au vrai les sentiments sur les disputes de la grâce et sur le jansénisme, dont on avait sujet de soupçonner qu’ils avaient embrassé la doctrine et le parti. Pour réussir dans cette découverte, un docteur de la faculté de théologie de Paris, de concert avec les Jésuites comme on le crut dans le monde, feignit d’être M. Arnauld, qui était l’oracle, le chef et le docteur des partisans de Jansénius. Il écrivit dans cet esprit une lettre au sieur de Ligny, bachelier de l’Université de Douai, dans laquelle il le félicitait d’avoir embrassé la bonne cause, le fortifiait dans une résolution si généreuse et lui marquait une estime particulière qu’on faisait de lui et des docteurs de Douai, par rapport à la défense des opinions qu’ils attribuaient faussement à saint Augustin. Ce jeune homme, ravi d’être connu par un si grand personnage dont il avait toujours estimé les ouvrages et la science, donna grossièrement dans cette embuscade qu’on lui avait dressé ; il alla trouver ses amis et ses collègues, leur fit part de l’honneur qu’il croyait avoir reçu et de la lettre de l’incomparable Arnauld qu’il venait de recevoir. On se réjouit beaucoup avec lui de cette aventure, on lui persuada d’en profiter, de faire de grandes ouvertures de cœur à ce prétendu Arnauld et de ne pas lui écrire seulement en son nom, mais au nom de tous les docteurs de Douai qui étaient sur la grâce dans les mêmes sentiments que lui.

Il n’eut pas besoin d’être fort pressé de prendre ce parti qu’il [était] par lui-même fort résolu de suivre. Il écrivit [à] ce faux Arnauld avec autant d’épanchement qu’il eût fait au véritable ; il expliqua à fond tout ce qu’il pensait sur le formulaire, sur les constitutions des papes qui avaient condamné le livre et les propositions de Jansénius, sur les mandements des évêques, sur les Jésuites ; enfin il écrivit comme l’un des plus outrés jansénistes aurait pu le faire, sans aucune retenue, sans modération, sans aucun ménagement pour personne, et paru par toutes les réponses qu’il fit au faux Arnauld ce qu’il était dans le cœur. Il n’eut jamais, pendant le temps que ce commerce dura, la précaution de s’informer de ceux qui auraient pu lui découvrir la vérité, si c’était véritablement M. Arnauld ou quelqu’un de sa part qui lui écrivait :  il envoyait exactement les réponses à l’adresse qu’on lui avait donnée.

Lorsqu’on eut toutes les preuves qu’on pouvait attendre pour le convaincre, lui et les autres docteurs, ses amis, de donner ouvertement dans le pur jansénisme, on crut à propos de terminer cette histoire par un épisode de plus plaisants. On lui manda qu’un homme de son rare mérite devait être occupé à de plus grands emplois que ceux auxquels il était appliqué, qu’il fallait faire valoir ses talents dans les premières charges de l’Église, qu’on avait jeté les yeux sur lui pour remplir un poste très honorable dans un diocèse où on lui donnerait un bénéfice très considérable qu’on lui avait destiné, qu’aussi bien il ne lui convenait pas de ramper toujours dans la poussière de l’École, qu’on lui conseillait de vendre ses meubles, de quitter sa classe et de partir incessamment, qu’on ne pouvait pas encore lui nommer ni le diocèse ni le bénéfice dont il est question, parce qu’on avait de fortes raisons de garder sur cela un profond secret, mais qu’assurément il trouverait à Carcassonne, où on lui donnait des adresses à des personnes qui n’avaient jamais été, des lettres et de l’argent, que ce voyage pressait et qu’il devait sans délai tout abandonner pour se rendre au lieu marqué, de peur que son retardement ne pût faire changer de résolution.

Ce jeune étourdi fit de point en point tout ce qui lui avait été ordonné. Il vendit tous ses meubles, renonça à sa régence et se mit promptement en chemin, plein des grandes espérances qu’on lui avait données. Dans ces vastes vues et désirs d’emplois honorables, il fait plus de deux cents lieues, arrive fort fatigué à Carcassonne, s’informe exactement des personnes qu’on lui avait désignées, cherche partout et fort inutilement à ces adresses ceux qu’il s’imaginait devoir le rendre heureux :  ce fut pour lors qu’enfin il s’aperçut, mais trop tard, qu’on l’avait joué, que l’emploi qu’on lui avait promis était une fable, le gros bénéfice qu’on lui offrait une pure chimère, l’Arnauld qui lui écrivait un fantôme du véritable Arnauld et qu’il n’y avait en toute cette histoire de réel que la simplicité qu’il avait eue de découvrir trop naturellement ses sentiments, la vente qu’il avait faite de tous ses meubles et le long et pénible voyage qu’il avait entrepris. Il fallut donc revenir. Ces Messieurs de Douai, avertis par leur confrère de la fourbe qu’on leur en avait faite, en firent donner sûrement des avis au véritable Arnauld. Il en fut touché sensiblement comme on en peut juger. Il porta sa plainte à M. l’évêque d’Arras. Ce prélat voulut commencer d’en connaître ; il cita un jésuite accusé, qu’on envoya fort loin de son diocèse. Le Roi fit défense à ce prélat d’en connaître et appela l’affaire à son conseil. Cependant on dédommagea secrètement le sieur de Ligny de tous les frais de son voyage et de la vente de ses meubles, mais le Roi lui fit faire un autre voyage plus humiliant, l’ayant banni de Douai par lettre de cachet et envoyé dans le Séminaire de Tours et relégué les autres docteurs ses confrères en diverses provinces.

On ne parla longtemps à Paris et à la Cour que de cette histoire. On blâma hautement ceux qui en étaient les auteurs ; les ennemis des Jésuites criaient plus haut que les autres, on ne pouvait comprendre qu’on eût pu en sûreté de conscience tenter la foi de ces ecclésiastiques et se servir d’un artifice si dangereux pour découvrir leurs sentiments. On regardait cette conduite comme très contraire au bien de la société publique, les amis même des Jésuites ne savaient que répondre pour justifier cette manière de reconnaître les jansénistes. On en parlait un jour en ces termes en présence du Roi, qui après avoir tout entendu, dit enfin :
« Les espions à la guerre sont regardés comme des fripons, cependant on profite de leur avis. »

Il voulut même qu’on lui découvrit qui était ce faux Arnauld, il lui parla même, et quelques années après, par ses ordres et la protection des Jésuites, on le fit professeur de Sorbonne et on lui donna une abbaye.

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Mémoires du Curé de Versailles – L’affaire du « problème »

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
L’affaire du « problème »

Il parut d’un autre côté un très court écrit contre le même archevêque, qui avait pour titre « Problème », dans lequel on opposait M. De Noailles, évêque de Châlons, à M. De Noailles, archevêque de Paris. On y prétendait montrer que ce prélat, étant évêque de Châlons, avait approuvé les remarques du P. Quesnel sur le Nouveau Testament, qui contenait la même doctrine que celle du livre qu’il venait de condamner, étant archevêque de Paris. On avait inséré quelques endroits de ces réflexions du P. Quesnel, qui paraissaient contenir la même doctrine que celle du livre contre lequel il venait de porter une très forte censure, on y disait qu’on ne savait à qui on devait plutôt croire ou à M. De Châlons ou à M. l’archevêque de Paris, et on concluait enfin qu’il devait faire beaucoup d’attention sur lui-même et sur ses propres intérêts, qu’il ne lui était pas fort avantageux de se mettre à la tête d’un parti qu’il savait que le Roi haïssait et qu’il ne souffrait à personne.

Ce libelle fut attribué par tout le monde aux Jésuites. M. le cardinal croyait avoir des raisons très essentielles pour le croire. Il avait appris que le P. Soatre, jésuite de la province de Paris, l’une des meilleures maisons de Flandre, qui était pour lors par la permission de ses supérieurs en son pays, l’avait fait imprimer à Bruxelles, qui en avait envoyé beaucoup d’exemplaires à Paris et qui avaient été distribués par les Jésuites en cette ville, à la Cour et par toute la France. Ce futlà l’origine du refroidissement de cet illustre cardinal avec ces Pères.

Il en aurait eu tous les sujets du monde, s’ils avaient été les auteurs de ce mauvais libelle. Cependant ils s’en défendaient et, comme il les pressait de lui en nommer l’auteur, ils firent mille protestations qu’ils ne le connaissaient point, l’assurant que, s’ils en avaient connaissance, ils le chasseraient très honteusement et sur le champ de leur compagnie. Cela ne contentait pas ce prélat : il avait devers lui des preuves, qu’on ne révoquait pas en doute de la part des Jésuites, qu’un de leurs Pères l’avait fait imprimer et ensuite envoyé de la manière que nous l’avons dit. Il survint ensuite depuis ce temps-là d’autres affaires qui augmentèrent cette division du prélat avec ces Pères. L’archevêque demandait toujours pour toute satisfaction la découverte de l’auteur du « problème », les Jésuites persévéraient à s’en défendre, protestant toujours qu’ils n’en avaient pas la moindre connaissance et assurant que, dès qu’ils le pourraient déterrer, ils le sacrifieraient tel qu’il fut et le puniraient d’une manière si sévère qu’il aurait tout lieu d’être satisfait de leur conduite.

Cependant ce libelle fut déféré au Parlement de Paris. M. Daguesseau dans ses conclusions fit un discours très fort et très éloquent contre ce libelle et ceux qui pouvaient en être les auteurs, qu’il dit devoir être recherchés avec tout le soin possible pour les punir ensuite très sévèrement s’ils venaient à être découverts, et conclut qu’il fallait que ce « problème » fut lacéré et brûlé en place de Grève par le bourreau, ce que le Parlement ordonna, suivant les conclusions de ce magistrat. On ne put cependant découvrir qu’assez longtemps après le véritable auteur de cet insolent écrit. On jetait cependant tantôt les yeux sur un, après sur un autre et tous les soupçons qu’on pouvait en avoir tombaient toujours sur quelque jésuite : on se trompait néanmoins dans toutes les conjectures qu’on en pouvait avoir, comme nous allons le voir en faisant connaître comment tout [ce] mystère d’iniquité fut découvert par une conduite très particulière de la Providence.

On avait depuis longtemps des preuves que des personnes du Royaume avaient des relations avec les jansénistes des Pays-Bas, et surtout avec les Français qui, de peur d’être arrêtés, s’étaient réfugiés en Flandre et en Hollande. On avait su en particulier que Dom Thierry de Viaixnes, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, entretenait des correspondances avec le P. Quesnel, qui était regardé comme le chef du parti après la mort de M. Arnauld, avec le P. Gerberon, qui était de son ordre comme nous l’avons dit, et avec tous ceux qui avaient quelque réputation parmi ces novateurs. Le Roi, informé de ses menées, ordonna qu’on irait se saisir de ce bénédictin qui demeurait pour lors dans le prieuré de Morillon, assez près de Pontoise, et qu’en même temps on enlèverait tous ses papiers pour être examinés. Ces ordres furent exécutés très exactement ; ce religieux fut conduit en prison, à la Bastille ou à Vincennes, et ses papiers furent emportés. Ceux qui furent chargés de les lire découvrirent bientôt tout ce qui avait été caché jusqu’alors sur l’affaire du « problème », car on y reconnut très évidemment que ce n’était point un jésuite qui en était l’auteur, mais un franc janséniste, et le P. Thierry lui-même.

Car, entre ces papiers dont on se saisit, on y trouva plusieurs lettres qui donnèrent des preuves très certaines de ce qu’on recherchait depuis quelques années. Entre ces lettres qu’on y trouva, il y en avait une de l’archevêque de Reims qui, écrivant à ce moine, lui demandait fort nettement que l’affaire du « problème » allait comme ils avaient pu le souhaiter, qu’il en avait fait imprimer une infinité d’exemplaires et répandu dans le Royaume, qu’on jetait tout le soupçon de la composition de ce libelle sur les Jésuites et qu’on ne pensait nullement à lui ni à aucun autre du parti, qu’ils avaient donc sujet de se réjouir de l’heureux succès de leur entreprise.

On peut juger de la surprise où on dut être quand on trouva et qu’on lut cette lettre de l’archevêque de Reims, qui paraissait dans toutes les occasions être absolument dévoué à M. l’archevêque de Paris, qui partout prenait hautement son parti et qui se déclarait contre tous ceux qui lui faisaient de la peine. Rien ne paraissait plus digne de l’indignation publique d’une tromperie si grossière et une trahison des plus maligne. On ne pouvait comprendre qu’un prélat eût pu choisir un si abominable moyen pour nuire aux Jésuites, à qui il en voulait beaucoup, les faisant soupçonner d’être les auteurs d’un libelle auquel ils savaient n’avoir nulle part.

Le Roi apprit cette insigne fourberie, il en eut de l’horreur, il en témoigna sa peine à cet archevêque. On le crut même pendant quelque temps disgracié à la Cour, où il fut plusieurs mois sans y oser paraître, prenant de là prétexte d’aller dans son diocèse où il demeura plus longtemps qu’il n’avait accoutumé de le faire. Cependant par ses amis, par ses sollicitations continuelles, par des soumissions forcées, il obtint son retour, mais je sais de bonne part que le Roi ne revint point de la disposition où cette perfidie l’avait mis à son égard et que cette aversion publique qu’il avait en toutes rencontres, et en particulier en celle dont je parle, lui nuisit beaucoup dans l’esprit de notre Prince qui d’ailleurs ne l’estimait pas beaucoup par rapport à ses mœurs et à sa conduite.

Cependant il était vrai que le P. Soatre, jésuite, en avait fait imprimer la première édition à Bruxelles et que par cette manœuvre il avait donné tout lieu de croire que les Jésuites en étaient les auteurs. Il fallait donc savoir qui en avait envoyé l’original à ce Père, comment on lui avait persuadé de le faire imprimer et comment lui-même avait donné si simplement dans le piège qu’on lui avait tendu. C’est ce que nous allons décrire, après avoir repris et chose de plus haut et dès leur origine.

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Mémoires du Curé de Versailles – Le venin du Père Gerberon

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
Le venin du Père Gerberon

Lorsque le Roi pouvait espérer de voir le calme dans son royaume à l’égard de toutes ces disputes sur la grâce, il eut la douleur d’apprendre que la paix qu’il avait procurée avec tant de peine était de nouveau troublée par plusieurs écrits qui renouvelaient les mêmes contestations et répandaient partout l’esprit de division et de discorde.

Il en parut de ce genre qui avait pour titre : « L’exposition de la foi » ; le P. Gerberon en était l’auteur. Il commençait à faire beaucoup de bruit dans le monde, les partisans de la nouvelle doctrine le répandaient partout, on le lisait avec empressement, le venin était caché sous de belles paroles, on y attaquait la vérité par les apparences de la vérité, les simples pouvaient très facilement se laisser séduire par les raisonnements de cet auteur qui sous de belles paroles cachait un venin très dangereux. Mais après qu’il eut paru, il fut condamné par le zèle de M. Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, qui en fit la censure.

Cette ordonnance de ce grand prélat ne plut ni à Messieurs de Port-Royal ni aux jésuites. Les premiers se voyaient flétris par cette condamnation d’un livre qu’ils regardaient comme la défense de leur prétendue innocence et capable de faire revenir bien des gens des sentiments qu’on avait de leurs opinions. Les autres n’en parurent pas satisfaits, parce qu’il semblait qu’on les y attaquait sur la facilité qu’ils avaient, comme on le disait, d’accuser bien d’honnêtes gens du jansénisme, ce qu’on y défendait très expressément, déclarant qu’il y avait une très grande injustice de donner le nom odieux de jansénistes à des personnes sages, vertueuses et habiles sans qu’elles eussent donné aucun fondement raisonnable de faire contre eux de si injustes accusations.

Rien ne paraissait à tous ceux qui aiment l’Eglise de plus sage que cette ordonnance, puisque d’un côté on y condamnait une très mauvaise doctrine et de l’autre on mettait à couvert la réputation de plusieurs ecclésiastiques à qui l’on imposait un crime dont ils n’étaient pas coupables. On vit peu de temps après des écrits sanglants contre cette sage censure. Le Père Gerberon, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, qui s’était sauvé en Hollande dans la crainte d’être puni sur le sujet du jansénisme dont il était un outré défenseur, écrivit d’un style très piquant contre M. le cardinal de Noailles dont il attaquait vivement la censure, donnant par cette satire une preuve indubitable que le jansénisme n’était pas un fantôme, puisqu’il y combattait cette ordonnance de ce très digne prélat uniquement parce qu’elle condamnait ce qui avait été déjà tant de fois condamné à Rome par les papes et par le consentement unanime des évêques.

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Mémoires du Curé de Versailles – Les lettres de cachet

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre V – Jansénistes et Jésuites
Les lettres de cachet

Mais, sans nous arrêter à réfuter leurs opinions, pour justifier autant que nous en sommes capables la conduite du Roi, comme il paraît que cela convient à un évêque et à moi en particulier qui ai eu l’honneur de le voir de si près pendant plusieurs années, je puis dire qu’on a tort de blâmer la conduite de ce Prince à l’égard des lettres de cachet dont il a cru devoir se servir de temps en temps contre les jansénistes de son royaume.

Quand des personnes sages, éclairées, désintéressées et zélées pour le bien de l’Église lui ont représenté l’opiniâtreté de quelques-uns à soutenir de mauvaises opinions, à se soustraire à l’obéissance de l’Église, à introduire les erreurs dans le royaume, Sa Majesté a-t-elle fait mal de les croire et de punir les coupables par son autorité ? Lorsque des évêques, animés de l’esprit de leur saint ministère, n’ont pu réduire des esprits rebelles aux décisions de l’Église, qui voyaient avec douleur qu’ils répandaient dans leur diocèse avec une mauvaise doctrine des sentiments de révolte contre les puissances établies de Dieu, après les avoir avertis avec charité et les trouvant incorrigibles, ont-ils pu le dissimuler et n’ont-ils pas dû s’adresser à leur Prince pour réprimer par sa puissance ceux qu’ils n’avaient pu ramener à leurs devoirs par la douceur de leur conduite ou par des menaces souvent réitérées ? Le Roi n’a-t-il pas fait sagement de s’en rapporter à leurs sentiments ? Ces vertueux prélats n’ont-ils pas été en droit de suivre en cela les exemples de saint Ambroise et de saint Augustin qui se sont adressés aux princes de la terre pour procurer l’exil de quelques Ariens et Donatistes ? Le Roi n’a-t-il pas pu suivre la conduite du grand Constantin, du grand Théodose, qui ont en ces occasions écouté les évêques et ont puni par l’exil et d’autres peines sans les formalités de justice ceux contre lesquels ils portaient leurs plaintes à leurs tribunaux ?

Dès qu’une hérésie est condamnée dans l’Église, les rois sont en droit et même dans l’obligation d’en punir les sectateurs. Aurait-on pu blâmer le Roi d’exiler un ministre de la religion prétendue réformée par une lettre de cachet ? Pourquoi ne l’aura-t-il pu faire à l’égard d’un vrai janséniste ? Veut-on dire qu’il y a bien de la différence entre les uns et les autres, que les jansénistes ont des privilèges que ne peuvent avoir les sectateurs de Calvin ? Ne sont-ils pas également hérétiques ? Un poids et un poids, une mesure et une mesure sont également en abomination devant Dieu. Si un janséniste tel que nous le supposons est véritablement hérétique, comme nous n’en pouvons douter, il faut le traiter comme un hérétique, il faut le proscrire et le punir. Si l’Église le retranche de la société des fidèles, le Prince ne pourra-t-il pas le rejeter de ses États, ou le mettre en lieu où il ne puisse nuire à personne par sa mauvaise doctrine ?

On voudrait faire croire pour blâmer la conduite du Roi et celle de l’Église qu’il y a une différence infinie entre le calvinisme et le jansénisme, que le premier est une véritable hérésie digne de tous les anathèmes de l’Église et des châtiments des Princes catholiques et que le jansénisme au contraire n’est qu’un fantôme imaginé par les Jésuites, grossi par les ignorants et représenté par des personnes intéressées comme un horrible monstre qu’il faut détruire. Ceux qui parlent en ces termes sont les ennemis de l’Église de Jésus-Christ et de la vérité. Ce n’est que pour soutenir des erreurs très réelles qu’ils font tous leurs efforts depuis tant d’années de les faire passer pour des chimères.

Composeraient-ils tant de livres, d’écrits, de libelles, pour soutenir avec opiniâtreté leurs sentiments, s’ils se persuadaient qu’en eux on ne combat que des fantômes ? Est-ce un fantôme que leur obstination à tant crier, écrire, déclamer contre le formulaire par lequel on condamne la mauvaise doctrine de Jansénius et contre les papes qui l’ont dressé et ont obligé à le signer sans réserve ? Ils veulent que dans le formulaire on leur passe ce que les Ariens demandaient à l’égard de la profession de foi du concile de Nicée, c’est-à-dire que, comme les Ariens voulaient dresser une formule à leur mode, les jansénistes fassent la même chose dans le formulaire, afin que comme les Ariens par leurs formules se laissaient la liberté de soutenir l’Arianisme, ceux-ci, par le formulaire qu’ils voudraient réformer selon leurs faux principes, se conservassent le droit de défendre la doctrine de Jansénius. Une soumission sincère, parfaite, humble et sans restriction les mettrait à couvert de ces lettres de cachet qu’ils craignent et de la juste indignation de leur prince qu’ils se sont attirée par leur révolte. Mais, comme jusqu’à présent ils ont fait ce qu’ils ont pu pour se soustraire à l’obéissance qu’ils doivent à l’Église, ils ne doivent pas s’étonner que le Roi ait continué de les regarder comme des ennemis de la vérité et les ait punis comme ils l’ont mérité.

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Mémoires du Curé de Versailles – Le Roi est un tyran

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre V – Jansénistes et Jésuites
Le Roi est un tyran

Selon eux le Roi est un tyran qui persécute l’innocence, qui outrage les gens de bien, qui n’écoute que leurs ennemis déclarés, qui charge sa conscience d’une infinité de péchés parce qu’il ne peut et ne veut souffrir les jansénistes dans ses États, qui flétrit la gloire et le lustre de son règne par la manière avec laquelle il les a traités. Il a introduit une espèce d’inquisition dans la France, incomparablement plus rude et plus sévère que celle qui est établie en Italie, en Espagne, en Portugal et dans les Indes : on attaque toutes sortes de personnes sans qu’elles aient la moindre liberté de se défendre, on prononce leur condamnation sur la simple déposition d’un homme souvent prévenu et toujours ennemi de la vertu, sans examen, sans connaissance de cause, sans aucune formalité de justice ; on vit, ajoutent-ils, aujourd’hui tranquille dans sa maison, et demain une lettre de cachet les en retire et les relègue dans les extrémités du royaume.

J’ai entendu mille fois tenir ces sortes de discours et je les crois très injustes. Je me suis trouvé à la Cour dans le temps que ces sortes de lettres étaient fort en usage. Comme nous parlons maintenant du jansénisme, il faut nous restreindre à celles-là seulement qui ont été expédiées contre ceux qui ont été accusés de le soutenir.

Il faut d’abord reconnaître de bonne foi que, si quelques-uns pour des raisons d’intérêt, pour cause de vengeance ou pour d’autres pareils motifs ont employé leur crédit pour obtenir ces lettres de cachet contre des personnes innocentes, à qui pour y réussir ils ont imputé de faux crimes et surtout les erreurs du jansénisme dont elles étaient fort éloignées, on ne peut trop blâmer leur conduite et désapprouver leur témérité digne d’être très sévèrement punie. Je ne doute point que le Roi, naturellement juste et clément, n’eût châtié des gens assez hardis pour surprendre sa religion, si Sa Majesté en avait eu connaissance. L’abus qu’on fait souvent des meilleures choses ne leur doit en rien préjudicier et ne les rend pas mauvaises. C’est la coutume des esprits inquiets de blâmer tout ce qui ne revient pas à leur génie et à leurs lumières très bornées. Mais telle est la malignité de certains esprits qui, à les entendre parler, regardent comme insoutenables les formalités qu’on a introduites dans la justice et qui soupirent après les voies plus courtes comme les meilleures, qui cependant, lorsqu’on les emploie, sont les premiers à les condamner et à les traiter de l’injustice la plus criante.

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Mémoires du Curé de Versailles – La troisième espèce de jansénistes

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre V – Jansénistes et Jésuites
La troisième espèce de jansénistes

J’ai dit enfin qu’il y avait une troisième espèce de jansénisme que la seule vanité avait formée, composée de gens pleins d’eux-mêmes, et principalement des femmes qui se persuadent mal à propos qu’elles passeront pour avoir beaucoup d’esprit si on les croit être des amies de Messieurs de Port-Royal.

Ces différentes personnes ne savent pas seulement ce que c’est que le jansénisme. Cependant on ne leur entend prononcer que les noms de ceux qui ont le plus brillé dans la défense de ce parti, elles les soutiennent le mieux qu’elles peuvent, elles les appellent des hommes incomparables, les plus savants docteurs de l’Église de Dieu, les défenseurs de la vérité, les réformateurs zélés de la morale de Jésus-Christ et les ennemis du relâchement et de la corruption qu’on y avait introduits. Elles osent juger comme en dernier ressort des Papes qui les ont condamnés, des évêques qui ne peuvent les souffrir dans leurs diocèses, des prêtres et des religieux qui sont opposés à leurs sentiments. Elles vantent les ouvrages de ces Messieurs et les louent excessivement, souvent sans les avoir lus ou ne les ayant parcourus que fort superficiellement ; selon leur avis tous les autres livres sont insupportables, mal écrits, sans esprit, sans sûreté du langage. Le nombre de ces sortes de jansénistes est infini : j’en ai vu de toute condition, de tout âge et de tout sexe. La prévention, l’orgueil, le mépris du prochain, l’amour-propre, le désir d’une sotte réputation sont les principes de leur égarement. C’en est assez pour donner de l’aversion d’une secte qui cause tante de maux à l’Église.

Il ne faut donc pas s’étonner que le Roi qui a eu la douleur de la voir comme naître dans ses États, quoiqu’elle ait commencé en Flandre, qui a été le témoin de tout ce qui s’est passé pendant sa minorité et la régence d’Anne d’Autriche, sa mère, qui entendait dans sa jeunesse tous les jours les progrès et les maux qu’elle faisait dans son royaume, qui la vit condamner à sa sollicitation par les papes et par les évêques, ait conçu contre elle et ceux qui la soutiennent une si grande aversion.

Ce qui l’a confirmé le plus dans ce juste éloignement qu’il en a est ce qu’on lui a rapporté fort souvent et ce qu’il a connu par lui-même du mépris que font les jansénistes de toute puissance spirituelle et temporelle, comme cela ne paraît que trop évidemment par la multitude des écrits insolents qu’ils ont répandu dans le monde, plusieurs d’entre eux s’étant bannis volontairement de leur patrie et retirés dans des pays étrangers pour avoir plus de liberté d’écrire contre leurs supérieurs ecclésiastiques et contre le Roi même.

Il est vrai que quelques-uns de ces fameux jansénistes ont pris le prétexte de quitter la France pour éviter la persécution prétendue qu’ils souffraient, ou se mettre à couvert des menaces qu’on leur faisait avec justice, ou se dérober à la recherche qu’on faisait des auteurs des libelles qui sans nom étaient sortis de leurs mains et qui méritaient des punitions exemplaires. Ils craignaient, disaient-ils, les lettres de cachet par lesquelles on reléguait d’honnêtes gens et très innocents dans le coin de quelque province éloignée, selon le caprice et la mauvaise volonté de leurs ennemis. Chose admirable d’aller eux-mêmes chercher des retraites dans des pays hérétiques pour ne pas demeurer plus à leur aise dans une province de leur patrie où ils auraient en plus de commodités pour la vie et plus de soulagement dans leurs besoins ! Mais, il faut l’avouer sincèrement, ils craignaient beaucoup moins les lettres de cachet qu’ils n’aimaient la liberté de tout écrire et de tout dire. Ainsi les a-t-on vus composer dans leur séjour des pays étrangers les libelles les plus hardis du monde.

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Mémoires du Curé de Versailles – Les divisions de l’Église de France

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre V – Jansénistes et Jésuites
Les divisions de l’Église de France

L’autre effet que produisirent ces livres écrits contre les Jésuites fut que plusieurs confesseurs et directeurs d’un fort petit discernement embrassèrent sans presque connaissance de cause les principes d’une morale outrée, ne distinguant pas assez le relâchement de la morale avec la sage discrétion que la charité inspire pour la conduite et la sanctification des âmes. Personne n’est plus capable de nuire à l’Église que ces demi-savants ou pour mieux le dire qui ne le sont point du tout, qui sans presque aucune étude et sans nulle expérience se mêlent de décider hardiment des plus embrouillés cas de conscience, qui embarrassent assez ordinairement les plus habiles docteurs lorsqu’on les consulte pour en donner leur avis. Ceux-ci au contraire ne doutant de rien, il leur suffit d’être persuadés que l’opinion qu’ils veulent suivre est la plus sévère. Voilà leur règle sur laquelle ils établissent leur forme de gouvernement, sans que mille raisons leur puissent faire embrasser un autre parti.

Quoique je sois fort éloigné de donner dans tous les sentiments des nouveaux casuistes et que je sois convaincu qu’ils ont avancé plusieurs opinions insoutenables et qui ont été très justement censurées par les papes et par les évêques comme tendant à un renversement général de la morale de l’Évangile, cependant je crois que ceux qui pour éviter de donner dans ce relâchement ont donné dans une autre extrémité par une sévérité excessive, ont également été préjudiciables à l’Église de Jésus-Christ qui nous a assuré que son joug était doux et que sa charge était légère. Il faudrait, selon la sage explication de saint Chrysostome, qu’on se souvint toujours de la douceur de ce joug de Jésus-Christ et de la légèreté de la charge qu’il impose sur les épaules de ses enfants pour ne pas les accabler par le poids d’une austérité démesurée, se souvenant en même temps que la doctrine des mœurs qu’il nous a enseignée est un joug et une charge, pour ne pas trop adoucir les maximes qu’il nous a apprises et pour ne pas donner dans un affreux relâchement qui ouvre la [porte] à ce chemin large qui conduit à la perte irréparable des âmes.

J’ai connu à la Cour et ailleurs combien ces deux extrémités sont dangereuses. J’en ai vu plusieurs se rebuter entièrement des exercices de la piété et tomber dans le désespoir qui entraîne avec soi toutes sortes de dérèglements, suivant le saint apôtre, pour avoir trouvé des confesseurs d’une rigidité étonnante qui, bien loin de les attirer à une conversion sincère et véritable, leur en inspirant de l’horreur et de l’éloignement ; j’en ai vu aussi plusieurs que des confesseurs par une condescendance très lâche, entretenaient dans leurs mauvaises habitudes et laissaient endormir dans une fausse sécurité qui les conduisait à la perte de leur salut. Il est donc du bon ordre de la discipline de l’Église, en s’attachant aux règles qu’elle nous prescrit, d’éviter pour la conduite des âmes ces extrémités condamnables et se donner bien de garde dans une profession si sainte de suivre son caprice et son humeur et ne point écouter la charité qui doit animer en toute chose les ministres de Jésus-Christ.

De ces deux mauvais effets dont je viens de parler en est sorti un troisième qui a fait et qui fait encore une plaie très profonde dans l’Église, qui est un esprit de division et une espèce de schisme entre les uns et les autres et, par contre coup, entre les personnes qu’ils conduisent. Nous avons vu de notre temps se renouveler ce qui se passait autrefois dans l’Église de Corinthe et ce que saint Paul condamnait si fortement comme une chose absolument contraire à l’esprit du christianisme. On y disait, dans cette Église naissante : « Je suis à Paul » ; « moi je suis à Céphas » ; un autre disait : « Et moi je suis à Apollon ». On a tenu et on tient encore à peu près un même langage dans notre France : « Pour moi, dis l’un, je suis pour messieurs de Port-Royal » ; un autre dira : « Et moi je suis pour les Jésuites ». « Je n’aime point, ajoute un troisième, ces directeurs sévères » ; celui-ci s’écrira : « Je ne puis souffrir ces directeurs si commodes ». Les uns disent : « Je n’aime point absolument les religieux et les moines » ; d’autres publient qu’ils les préfèrent au clergé séculier, ceux-là prétendent que c’est aux seuls ecclésiastiques qu’il faut s’adresser. Ce langage n’est point le langage de la charité chrétienne, il la détruit absolument.

Il est vrai que, si l’on entend par Messieurs de Port-Royal ceux qui soutiennent encore les propositions de Jansénius, soit pour le fait soit pour le droit, on doit les éviter comme les ennemis de l’Église et malheur à ceux qui se soumettent à leur conduite ! Mais si on entend dire qu’on hait les directeurs d’une morale plus exacte, on se trompe et on pèche contre la charité. J’ai vu dans une même famille de la Cour des personnes conduites par ces différents directeurs dont elles épousaient le parti avec tant de vanité que la division et la discorde étaient le fruit de ces sortes de directions. On venait souvent aux reproches, on se faisait un plaisir de raconter des aventures arrivées à ces directeurs, on les exagérait, on les publiait, on décriait cruellement leur réputation dans le monde et on donnait occasion aux libertins et aux impies de mépriser la dévotion et ceux qui la pratiquaient. J’en ai vu souvent arriver de très mauvais effets, jusqu’à en venir à des séparations scandaleuses. La connaissance que j’avais de tous ces désordres m’a souvent obligé d’en parler dans mes prônes et de le faire aussi dans le particulier. C’est un mal auquel il est à propos que les évêques tâchent de remédier, comme étant une très funeste source de plusieurs péchés qui se commettent tous les jours.

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Mémoires du Curé de Versailles – L’invincible opiniâtreté de Guy de Sève, évêque d’Arras

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre V – Jansénistes et Jésuites
L’invincible opiniâtreté de Guy de Sève, évêque d’Arras

On voit par ce que je dis que je crois qu’on doit autant éloigner de l’Église les personnes sévères à l’excès et les autres qui tiennent une mauvaise doctrine, car l’Église a également condamné les hérésies et le pharisaïsme. Heureux ceux qui s’attachent purement, simplement et exactement aux décisions de l’Église tant sur ce qui regarde la doctrine de la Foi que celle qui appartient aux mœurs ! On n’aurait rien à leur reprocher, ou, si on leur imputait en cela quelque faute, ce ne serait pas eux mais ceux qui les accuseraient malicieusement qui seraient répréhensibles. Je sais que pour n’avoir pas suivi ces maximes et les principes d’une charité vraiment chrétienne on a nui à des personnes de grand mérite dans l’esprit du Roi et qu’on lui a fait regarder comme jansénistes des prélats même distingués par leur vertu et les services importants qu’ils rendaient à l’Église. Sa Majesté ne pouvait pas démêler par elle-même si les accusations étaient bien ou mal fondées. On savait qu’ayant de justes préventions contre le jansénisme, c’était assez de passer d’en être atteint pour n’être pas bien dans son esprit et ne plus rien espérer de sa bienveillance. On a en cela surpris quelquefois sa religion ; l’exemple que je vais en rapporter en sera une preuve démonstrative.

M. Guy de Sève de Rochechouart, évêque d’Arras, avait été élevé à l’âge de 27 ans à l’épiscopat ; la vie irréprochable qu’il avait menée dans sa jeunesse le rendait digne de ce rang dans l’Église. Il avait été élevé à Saint-Sulpice et s’était mis ensuite sous la direction du Père Amelot, prêtre de l’Oratoire qui s’est rendu très recommandable dans le clergé de France par le zèle qu’il a eu de combattre les nouvelles et dangereuses opinions sur la grâce. Il trouva son diocèse dans l’état du monde le plus pitoyable ; le clergé était dans une ignorance extrême, qui est presque toujours suivie du dérèglement des mœurs, le peuple n’était point instruit et vivait presque sans religion. Ce siège avait vaqué l’espace de plusieurs années parce que les papes refusaient de donner les bulles à ceux que le Roi y nommait, parce qu’ils [le] prétendaient n’être pas compris dans le concordat de François 1er et Léon X, Clément IX ayant accordé au Roi l’indult pour la nomination des évêchés des villes de Flandres qu’il avait conquises sur les Espagnols.

M. de Sève fut pourvu de cet évêché d’Arras. Dès les premières années de sa prélature, il s’appliqua à réformer son clergé et ses diocésains ; il connut par son expérience que le mal venait en partie par la trop grande indulgence des confesseurs qui ne s’appliquaient pas assez à l’étude de la morale ou qui suivaient des principes d’un affreux relâchement. Il se vit contraint pour remplir les devoirs de son ministère de faire des règlements et de donner des instructions sur le sacrement de Pénitence. Ce fut principalement à l’occasion de quelques propositions de morale qu’on avait enseignées dans quelques villes de son diocèse et qu’on avait soutenues ensuite dans des thèses publiques qu’il se crut dans l’obligation de s’expliquer et d’enseigner les maximes qu’il désirait qu’on suivît dans son diocèse pour la conduite des âmes. Ces instructions furent approuvées avec éloge de plusieurs évêques illustres par leurs vertus et par leur érudition ; elles ne laissèrent pas d’être contredites par quelques réguliers. Il échappait de temps en temps à quelques-uns d’entre eux des sentiments opposés à la pureté de la morale ; il les redressait quand cela venait à sa connaissance où il les condamnait par de fortes censures, si la chose en valait la peine. Il condamna pour ce sujet dans divers temps plusieurs propositions avancées par des religieux de différents ordres ou même aussi par quelques ecclésiastiques, car quand il s’agissait de son devoir il n’avait acception de personne : il n’en fallut pas davantage pour faire passer ce prélat pour janséniste.

J’allai à Arras dans ce temps-là et j’y demeurai pendant plus de 4 ans, étant supérieur du séminaire de ce diocèse. J’admirais l’injustice des hommes qui sans aucun fondement accusaient un si vertueux prélat de donner dans les opinions nouvelles du jansénisme et condamnées par l’Église, parce que lui-même condamnait des propositions insoutenables sur la morale. Cependant ces accusations allèrent si loin que le Roi même y ajouta foi sur les rapports qu’on lui en faisait.

Ce prélat avait d’ailleurs le malheur de n’être pas bien avec M. Le marquis de Louvois qui, dans les occasions qui s’étaient présentées, lui avait toujours fait ressentir le chagrin qu’il avait contre lui, sans qu’il lui en eût donné aucun sujet raisonnable ; mais ce qui fit contre lui plus d’impression dans l’esprit du Roi fut la fermeté qu’eut ce prélat à ne vouloir pas signer le procès-verbal d’une Assemblée Extraordinaire du Clergé qui s’était tenue à Paris sur l’affaire de la régale.

Innocent XI s’étant entièrement et ouvertement déclaré contre les droits du Roi, Sa Majesté, pour opposer aux brefs et bulles de ce Pape les sentiments des évêques de son royaume, les avait fait assembler à Paris et désira que tous les évêques qui étaient alors dans cette ville, quoiqu’ils n’eussent point de droit de se trouver en ces assemblées du clergé, étant évêque de villes conquises, y assistassent. Ainsi l’évêque d’Arras que les affaires de son diocèse avaient attiré à Paris ne put se dispenser de s’y rendre. On sait que en cette assemblée, les évêques firent tout ce que le Roi avait désiré et qu’on y reconnut, reçut et approuva la régale sur toutes les églises du royaume.

M. l’évêque d’Arras avec un autre ne furent pas du sentiment de l’assemblée. On dressa le procès-verbal et on pria tous les évêques de le signer, après cependant leur en avoir demandé leurs sentiments : ils s’offrirent tous de donner le seing qu’on leur demandait, excepté M. l’évêque d’Arras qui dit néanmoins qu’il ne le refusait pas absolument, mais qu’il ne pouvait en conscience le signer qu’après qu’on y aurait changé un mot qui paraissait de conséquence, pour le rendre conforme à la vérité. Cette difficulté consistait en ce qu’on avait mis que par un consentement unanime les évêques avaient prononcé sur l’affaire de la régale ; M. d’Arras soutenait qu’on ne devait pas se servir de ce terme d’unanime qui marquait que tous sans en excepter aucun avaient été d’un même sentiment, ce qui n’était pas véritable puisque lui et un autre évêque avaient [été] d’un avis contraire, mais que si on voulait au lieu de ce mot d’unanime mettre que c’était d’un commun consentement ou à la pluralité des voix que cette affaire avait été décidé, il signerait pour lors volontiers ce procès-verbal. Cette contestation fit remettre au lendemain cette signature. M. L’évêque d’Arras ne se trouva pas à l’Assemblée, on lui en fit un crime dans l’esprit du Roi, quoiqu’il s’en fût absenté à cause d’une incommodité qui lui était survenue : il eut ordre de se retirer sans délai dans son diocèse et de n’en pas sortir. La disgrâce de son Prince lui fut beaucoup plus sensible que la résidence dans son diocèse qu’il aimait et qu’il ne quittait que par nécessité. Je le trouvai dans cet embarras quand je fus envoyé pour prendre la conduite de son séminaire.

Il s’en présenta peu de temps après un autre qui lui fit beaucoup plus de peine. Le Roi, pour continuer de s’opposer aux brefs fulminants du Pape, indiquant une nouvelle assemblée du clergé l’année 1682, qui s’est rendue célèbre par les quatre articles qu’on y dressa dans la vue d’arrêter les entreprises de Rome et qu’on obligea ensuite d’enseigner dans toutes les facultés de théologie du royaume. Il fallut faire des assemblées provinciales pour nommer des députés pour se trouver à la générale à Paris. On prit la précaution à la Cour de désigner ceux des deux ordres qui lui étaient les plus agréables ; on souhaita pour la province de Flandre qu’on y députât M. de Brias, archevêque de Cambrai, M. Duplessis-Praslin, évêque de Tournai et M. Pierre Le Roy, abbé du Mont-Saint-Eloi, de l’ordre des chanoines réguliers de saint Augustin dans le diocèse d’Arras, et un autre dont le nom m’a échappé. M. L’archevêque de Cambrai ayant indiqué son assemblée provinciale, M. d’Arras ne put se dispenser de s’y trouver : deux choses l’arrêtèrent et lui firent prendre le parti de se retirer de cette assemblée sans en avoir voulu signer les délibérations et la procuration qu’on donnait aux députés.

La première regardait le choix qu’on obligeait de faire du sieur abbé de Saint-Éloi, qu’il regardait comme un sujet très incapable, pour bien des raisons, d’un emploi de cette importance ; l’autre, qui le touchait encore beaucoup plus, était de signer une procuration par laquelle on donnait aux députés tout pouvoir de délibérer et de décider dans l’assemblée générale, s’engageant d’accepter ces mêmes délibérations. Comme M. l’évêque d’Arras savait qu’on devait y traiter de matière de doctrine, il ne crut point convenir à un évêque de s’en rapporter aux sentiments d’autrui, ne croyant point qu’il y eût des exemples qui autorisassent une pareille conduite, d’autant plus que les évêques étant les juges de la doctrine, ils doivent examiner par eux-mêmes les matières dont on est en contestation, à moins que les conciles généraux ou la décision des souverains pontifes acceptée par les évêques ne les mettent dans l’obligation de se soumettre.

Les amis de M. d’Arras firent tout ce qui leur fut possible pour l’engager à signer et se conformer à ses confrères et à l’Assemblée. M. L’évêque de Tournai qui lui était entièrement dévoué employa tout ce que l’amitié la plus tendre put lui suggérer pour le porter à se rendre aux sentiments des autres ; il lui représenta qu’il allait achever de se gâter absolument dans l’esprit du Roi, qui le croirait trop opiniâtrement attaché à ses sentiments desquels mille raisons n’étaient capables de le faire démordre ; qu’il considérât que, quoique un évêque ne doive pas être courtisan et donner par flatterie dans les volontés de la Cour, cependant en de certaines occasions, comme était celle qui se présentait, on pouvait avoir de la complaisance quand rien ne paraissait contraire à l’Évangile ou à la discipline de l’Église ; qu’étant le seul qui se distinguât par les oppositions qu’il avait de donner son seing à des actes publics, il serait généralement blâmé de tout le monde, qu’il trouverait beaucoup plus de peine dans le gouvernement de son diocèse dans lequel on saurait qu’il ne serait point appuyé à la Cour, ce qui lui susciterait tous les jours de nouvelles affaires ; qu’il pouvait bien s’en rapporter à lui sur ce qui regarde les matières de doctrine qui seraient traitées dans l’assemblée, étant persuadé qu’il comptait assez sur ses capacités et sa probité pour le croire capable de consentir à quelque proposition que ce pût être qui serait tant soit peu contraire à la saine doctrine.

Ces raisons ne firent point changer de sentiment à ce prélat. La crainte qu’il avait qu’on ne prît dans cette assemblée quelque résolution qui pût tendre à la moindre désunion ou mésintelligence avec le Pape l’emporta dans son esprit sur toute autre considération. M. l’évêque de Tournai se jeta pour lors à ses pieds et, embrassant ses genoux avec larmes, le priait de se rendre à ses conseils. Il demeura toujours inflexible, sa conscience ne lui permettant pas de prendre un autre parti.

Il quitta l’assemblée, revint à Arras, me fit le récit de ce qui venait d’arriver à Cambrai et attendit avec beaucoup de tranquillité et de fermeté d’âme les événements de cette affaire. Cependant, quoiqu’elle augmentât dans l’esprit du Roi son indignation contre ce prélat, on ne lui en témoigna rien et on le laissa faire paisiblement ses fonctions dans son diocèse ; il y resta plusieurs années sans en sortir, quoiqu’il eût des affaires de conséquence qui le demandaient à Paris. Il était dans cette situation à la Cour quand j’y fus appelé.

Pendant la vie de M. de Louvois la prudence exigeait de moi de ne pas proposer au Roi qui le regardât, parce que ce ministre lui était entièrement opposé, comme je l’avais connu par ce qu’il m’a dit en quelques occasions. Je me contentai seulement d’en dire beaucoup de bien à Mme de Maintenon quand je trouvais les moments favorables de faire valoir tout ce qu’il faisait dans son diocèse pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, et d’attendre le temps dans lequel je pourrais rendre compte à Sa Majesté de tout ce que je savais de ce prélat.

La mort subite de M. de Louvois, qui arriva au mois de juillet 1691, me fit espérer que j’aurais en peu de temps le moyen de rendre service à un évêque dont j’estimais beaucoup la vertu ; mon espérance ne fut pas vaine, car, ayant eu l’occasion de rendre compte au Roi de quelques affaires, je ne sais comment ni pour quel sujet Sa Majesté me parla du clergé de son royaume dont elle me parut fort contente. Je répondis que le choix qu’elle faisait de bons évêques avait mis le clergé dans l’état où elle avait la consolation et la joie de le voir, que le clergé de France surpassait celui de tous les autres royaumes par la capacité, la vertu et le mérite des évêques et des autres ecclésiastiques, qu’il était aisé de s’apercevoir de la différence qu’il y avait entre eux quand on les comparait les uns avec les autres. J’ajoutai que je l’avais reconnu par mon expérience, qu’ayant demeuré en Flandre pendant plusieurs années j’avais vu de mes yeux les grands changements que les évêques français nommés par Sa Majesté avaient déjà faits dans le clergé de leurs diocèses et que, soutenus de Sa Majesté, ils continueraient encore de les pousser à une plus grande perfection et conforme à leur état.

Le Roi, d’abord que je parlai de Flandre, me demanda où j’avais été et lui ayant fait réponse que j’avais eu plaisir d’y voir les conquêtes qu’il y avait faites et d’être longtemps supérieur du séminaire d’Arras, il reprit tout d’un coup la parole :
« Vous connaissez donc l’évêque d’Arras ?
– Je le connais fort, Sire, car je l’ai pratiqué pendant un temps fort considérable.
Sur cela, le
Roi m’ajouta :
C’est un évêque fort extraordinaire, qui a des sentiments bien particuliers, et qui est d’une opiniâtreté invincible.
– Il est vrai, répondis-je au Roi, que je sais, Sire, qu’on en a donné ces impressions à
Votre Majesté. Feu M. de Louvois n’était pas de ses amis, il en a pu parler à Votre Majesté d’une manière à lui en faire concevoir des idées qui lui sont si désavantageuses, mais j’ose lui représenter avec respect qu’on ne lui a pas fait connaître ce prélat tel qu’il est. Je dois en avoir une connaissance plus parfaite que personne, puisque pendant tout le temps que j’ai demeuré en Flandre, il m’avait donné toute sa confiance, non seulement pour ce qui regardait la conduite de son diocèse, mais aussi de sa propre conscience.
– Mais vous m’avouerez, répliqua le
Roi, qu’il est fort attaché à son jugement et que, quand il a résolu quelque chose, il n’en revient jamais. »

Je répondis que je savais bien qu’on lui reprochait ce défaut, mais que cela n’était pas, comme on le pensait, que ceux qui ne pouvaient pénétrer dans son cœur le regardaient comme un homme entêté de ses opinions, mais qu’il s’en fallait bien qu’il en fût aussi coupable qu’on le croyait et qu’on le disait, que l’évêque d’Arras avait une conscience délicate, timorée et même timide et scrupuleuse, qu’il s’attachait par principe de conscience à la loi et qu’il devait beaucoup plus prendre sur lui que les autres quand on venait lui en demander dispense, que c’était cette difficulté qu’il avait en lui-même dans la crainte qu’il avait d’offenser Dieu qui le rendait difficile à accorder ce qu’on obtenait souvent sans peine des autres évêques.
« Mais puisque les autres prélats, reprit le
Roi, accordent ces sortes de dispenses, pourquoi l’évêque d’Arras ne le fait-il pas avec la même facilité ?
– On n’est pas obligé, Sire, à accorder ces dispenses, répondis-je pour lors, on ne pèche pas en suivant la loi. Si M. d’Arras pouvait accommoder cette facilité avec sa conscience, je puis assurer
Votre Majesté qu’il le ferait avec plaisir. Je puis même, Sire, lui rendre ce témoignage qu’en plusieurs rencontres différentes, m’ayant proposé ces difficultés, il a bien voulu passer par-dessus et suivre mes conseils.
– Vous jugiez donc, me dit le
Roi, qu’il ne devait pas s’y arrêter ?
– Je suis persuadé, Sire, répondis-je, que selon les principes de saint Augustin et de Saint-Bernard c’est la charité qui a fait les lois et que c’est la charité qui en peut et quelquefois qui en doit dispenser. Mais les personnes qui ont le malheur d’avoir une conscience trop scrupuleuse, quelque éclairées qu’elles soient d’ailleurs, comme l’est beaucoup ce prélat, toutes les peines du monde à bien distinguer ce qu’elles peuvent et ne peuvent pas. La crainte qu’elles ont de pécher les retient dans ce furieux embarras et de grandes perplexités ; elles sont en vérité, Sire, beaucoup à plaindre et on ne les peut condamner, d’autant plus qu’elles croient suivre la voie la plus sûre, où par conséquent elles sont persuadées de n’être point dans le danger d’offenser Dieu. Au reste, Sire, je suis obligé de prendre la confiance de dire à Votre
Majesté, à l’occasion des sentiments particuliers qu’on lui a fait entendre qu’il a, étant convaincu qu’on lui a voulu persuader qu’il est dans les opinions des jansénistes, que ce prélat en est non seulement très éloigné mais qu’il leur est entièrement opposé. Élevé par M. Tronson et le père Amelot, tous deux ennemis déclarés du jansénisme, il a à cet égard les même principes que ces vénérables prêtres et j’en ai mille preuves par-devant moi ; quand on n’en aurait point d’autres que ce qu’il vient de faire contre le sieur Gilbert dont il a condamné les écrits parce qu’ils contenaient les propositions de Jansénius, on devrait être, Sire, très convaincu de l’attachement qu’a ce prélat pour la saine doctrine et pour les décisions de l’Église.

Le Roi parut très content de ce que j’eus l’honneur de lui dire, m’ayant fait celui de me croire, et quelque temps après il lui laissa la même liberté qu’il avait eue avant toutes ces affaires et le reçut fort bien la première fois qu’il se présenta devant Sa Majesté. Ce fait que je viens de rapporter fait évidemment connaître qu’on a employé souvent pour décrier auprès du Roi des personnes d’une très bonne doctrine qu’on a voulu faire passer pour jansénistes, parce que leur morale était exacte et ne pouvait y souffrir de relâchement. »

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Mémoires du Curé de Versailles – le Furet des jansénistes

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre V – Jansénistes et Jésuites
Le Furet des jansénistes

J’ai connu un ecclésiastique habitué dans une paroisse de Paris qui était comme le Furet des jansénistes. Sa principale occupation était de dénoncer toute sorte de gens au Père Confesseur du Roi sous ce nom et cette qualité odieuse de jansénistes. Comme il n’avait nul mérite, nul talent, peu de capacité, il s’était fait cette voie pour parvenir à quelque bénéfice ; il n’a jamais manqué, pendant quatorze ans que je l’ai connu, par cet endroit que je viens de dire, de se rendre à Versailles dans les jours que le Roi devait communier. Il se mettait pour lors dans le rang des aspirants qui font une espèce de haie depuis le prie-dieu de sa majesté jusqu’aux balustres de l’autel ou le sanctuaire. J’ai eu souvent l’occasion de reprocher à cet ecclésiastique l’indigne métier qu’il faisait et de quitter sa paroisse les jours où il devait y être le plus assidu ; il me répondit un jour avec une simplicité très grossière qu’il ne faisait en cela rien que par le conseil de ses directeurs, à quoi je répliquai que je ne pouvais pas croire qu’il s’en trouvât qui lui eussent donné un si mauvais conseil, que d’ailleurs il fallait entrer dans les bénéfices par une bonne porte et non pas de la manière qu’il prétendait en obtenir.

Je n’ai jamais pu savoir si on ajoutait beaucoup de foi aux mémoires qu’il donnait ; j’ai même plutôt lieu de croire qu’on les méprisait autant que sa personne, comme l’événement l’a justifié, parce qu’après quatorze ans d’assiduité et d’exactitude à faire sa profession de dénonciateur, il n’eut enfin qu’un petit canonicat de deux cents livres de rente que je pense même que le Père de La Chaise ne lui fit donner que pour se défaire de ses importunités et l’éloigner de Paris. Encore ne jouit-il pas longtemps de la récompense de la pénible servitude qu’il s’était imposé, car après trois mois qu’il eut obtenu cette même prébende, il mourut et alla rendre compte à Dieu de toutes les dénonciations qu’il avait faites, paraissant pour lors devant un tribunal où la vérité est clairement connue et la calomnie terriblement punie.

Il m’a toujours semblé que pour ne point se laisser surprendre par de tels dénonciateurs qui pour l’ordinaire ne cherchent que leur intérêt dans une fonction si méprisable, il les faudrait renvoyer devant les évêques de ceux qu’ils dénoncent soit pour le jansénisme, soit pour la pratique d’une morale outrée et contraire à l’esprit de l’Église, afin que ces prélats examinassent les preuves de ces accusations et punissent ensuite selon la rigueur du droit les accusés s’ils sont véritablement coupables, où les calomniateurs si ceux qu’ils ont dénoncés se trouvent innocents.

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Mémoires du Curé de Versailles – la morale des Jésuites

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre V – Jansénistes et Jésuites
La morale des Jésuites

Les Jésuites sentirent ce coup, mais les jansénistes, enflés du succès de ce livre, crurent qu’il fallait leur en porter d’autres de même espèce qui approfondissent cette première plaie qu’ils leur avaient faite et les exposassent par ce moyen à la haine et au mépris du public. Ce dessein leur fit entreprendre l’ouvrage qui a pour titre « la morale des Jésuites » et, afin qu’on vit que leur conduite répondait à leurs opinions, on fit suivre ce volume de plusieurs autres à qui l’on donna pour titre « la morale pratique des Jésuites ». On y avait ramassé une infinité de faits historiques arrivés dans presque toutes les parties du monde ; on avait été déterrer jusque dans l’Amérique méridionale, dans le Japon, dans la Chine, tout ce qui pouvait, dit-on, faire connaître les Jésuites par ce qu’ils sont, suivant ces paroles qu’on y fait beaucoup valoir : Interest reipublica cognosci malos (traduction littérale ajoutée ce jour : il est de l’intérêt de la république que les méchants fussent connus). Aussi n’y a-t-on rien oublié de ce qui peut servir à donner à toute l’Église l’idée des Jésuites la plus désavantageuse.

Quelque soin qu’aient pris les auteurs de ces livres de vouloir justifier leur intention par l’utilité qu’en pouvait tirer l’Église, je n’ai jamais pu comprendre que la charité ait pu en inspirer la composition. Des ouvrages écrits pour faire haïr ses frères ne me paraîtront jamais être le fruit de cette aimable charité, qui ne croit pas aisément le mal et qui souffre tout avec patience, de cette charité, dis-je, qui est douce, tendre, compatissante. Je sais à la vérité qu’elle emploie quelquefois des termes durs en apparence pour faire sentir plus vivement le mal et pour en guérir les plaies mortelles, mais je sais aussi qu’elle n’a pas ce faux zèle qui engage à triompher des fautes de ses frères, à les publier par les toits, à en faire des railleries ou des satires mordantes, à les découvrir à toute la terre, à révéler les choses les plus secrètes où faire revivre celles que le temps avait fait oublier.

On pouvait prendre des voies au moins aussi sûres et plus conformes à l’esprit de l’Évangile pour préserver les enfants de l’Église de la corruption de la morale. Il y a par la miséricorde de Dieu grande abondance de baume précieux à Galand capables de guérir toutes les plaies des Israélites. Le corps des évêques, dépositaires de la vérité et de la Sainte doctrine, était rempli de zélés pasteurs, qui avaient le zèle de Dieu pour bannir de sa maison tous les scandales. On a même vu que quand on leur a dénoncé ou aux souverains pontifes ces sortes de propositions qu’on a jugées contraire à la pureté de la morale de Jésus-Christ, ils les ont, après un mûr examen, condamnées par leurs bulles et par leurs mandements. On pouvait aussi traiter de ces matières comme ont de coutume de faire les théologiens par des traités solides et dans lesquels on eût combattu les opinions dangereuses. Mais il n’était pas permis d’en venir aux invectives, d’allumer partout le feu de la division, apprendre mille choses qui n’étaient sues que de peu de personnes, en un mot de combattre la morale relâchée par le plus grand relâchement de la morale de Jésus-Christ fondée sur la charité qui en est le principe et la fin.

Ces livres produisirent deux effets différents.

L’un fut que ceux qui parlaient toujours contre la morale relâchée ou qui faisaient profession d’une morale sévère pour leur conduite ou celle du prochain passaient irrémissiblement pour jansénistes, quoiqu’ils n’eussent jamais eu aucune liaison avec eux, quoiqu’ils ne se fussent jamais appliqués à développer les questions épineuses de la grâce. J’en ai même vu quelques-uns qui, ayant toujours eu horreur du jansénisme, ayant été élevés dans les principes d’une théologie fort opposée à celle du parti, passaient néanmoins pour en être, uniquement parce qu’ils étaient sévères dans la conduite des âmes et fermes dans ce gouvernement spirituel. J’ai vu en de certains endroits que si un confesseur refusait deux ou trois fois l’absolution au même ou à divers pénitents, c’en était assez pour le mettre malgré lui dans le rôle ou catalogue des jansénistes, quelque protestation qu’ils fissent de leurs attachements très sincères et inviolables aux décisions de l’Église. C’est de là même qu’on leur a donné le nom odieux de rigoristes, et que plusieurs confondent mal à propos avec les disciples de Jansénius ; mais ce nom leur a été imposé, ou parce que les jansénistes font profession d’une morale outrée, ou parce que ceux qui n’aiment pas la morale étroite sont bien aises par une espèce de malignité que ceux qui en cela leur sont contraires passent pour des novateurs et les ennemis de l’Église, afin de diminuer par cet endroit leur crédit, les décrier parmi le petit peuple et retirer les simples de leur conduite.

Comme je fais profession et que je l’ai toujours fait de dire la vérité, je dois remarquer ici qu’on ne peut commettre une plus grande injustice et que c’est travailler de concert avec le démon à rendre inutile le zèle de plusieurs serviteurs de Dieu en détruisant leur réputation par cette vague accusation de jansénisme ; cependant il est arrivé plusieurs fois qu’on a confondu de très honnêtes gens et de très vertueux prêtres de Jésus-Christ avec les ennemis de sa grâce, parce qu’ils croyaient devoir être fermes et zélés dans l’administration des sacrements et particulièrement de celui de la pénitence.

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Mémoires du Curé de Versailles – la plume du sieur Pascal et les lettres provinciales

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre V – Jansénistes et Jésuites
La plume du sieur Pascal et les lettres provinciales

Rien ne fit plus de tort aux Jésuites que ce parti que prirent les jansénistes de déclamer en secret et en public contre les principes de leur morale. Ils employèrent pour y mieux réussir la plume du sieur Pascal, à qui ils fournirent tous les mémoires nécessaires pour venir à bout de ce qu’ils prétendaient. Ç’a été l’occasion du fameux livre « Les Lettres provinciales ». Il est vrai que dans les premières de ces lettres on y voit également rendre ridicules les sentiments des thomistes et des molinistes sur la grâce suffisante, ce qui fait connaître combien en ces premiers temps les jansénistes étaient éloignés du thomisme, dont ils ont voulu se couvrir dans la suite pour soutenir leurs opinions. Mais il est aisé de s’apercevoir que le but principal des ennemis des Jésuites dans ce livre a été de persuader à tout le monde que leur morale était abominable et qu’on devait regarder comme des directeurs très préjudiciables à la conduite des âmes.

Les Jésuites eux-mêmes s’aperçurent bientôt des effets que produisit ce livre, car ils avouent que leurs confessionnaux en devinrent moins fréquentés, que plusieurs personnes les abandonnèrent, que partout on les regardait comme gens d’une doctrine suspecte et qu’enfin les jansénistes avaient réussi à les faire mépriser et haïr. Il ne tint pas à ces messieurs que les princes les éloignassent de leurs cours par les idées qu’on inspirait de la conduite des Jésuites ; on les présentait comme gens ennemis des rois, favorisant dans leurs opinions celles qui permettaient d’attenter à leur vie.

Ce livre dont je parle fut d’autant plus propre à animer bien des gens contre ces pères qu’il est écrit de la manière du monde la plus agréable ; ses expressions en sont enjouées, le tour délicat, le langage pur, les railleries fines et piquantes, ce qui le faisait lire avec autant de curiosité que de plaisir. Quelques soins que les Jésuites prissent pour le faire condamner et brûler, ils ne purent venir à bout de le supprimer. Le sieur Nicole le traduisit en latin avec des notes sous le nom de Vendrock pour le faire plus aisément passer chez les étrangers; on le traduisit aussi en diverses langues, de sorte que de tous côtés on en trouvait un grand nombre d’exemplaires parfaitement bien imprimés et connus partout comme d’un livre très agréable à lire et capable de beaucoup divertir.

C’est aussi ce qui donna tant d’envie aux courtisans d’en faire la lecture. Comme on est ordinairement porté à écouter assez volontiers la satire, on trouvait en ce livre tout ce qu’on pouvait désirer en ce genre ; les traits satirique y étaient très adroitement ménagés et tournés d’une manière si réjouissante que dès qu’on avait commencé de le lire, on ne pouvait le quitter qu’on n’en eût entièrement achevé la lecture. Jamais les livres sanglants d’Hospinien, célèbre protestant, contre les Jésuites, ni tous ceux sortis de semblables hommes ne portèrent des coups plus vifs à ces pères que ces « lettres provinciales ».

C’est en partie à leur occasion qu’il vint à la mode de parler partout contre la morale relâchée. On entendait de jeunes prédicateurs plus hardis que savants en faire la matière de leurs invectives, quand ils se persuadaient se faire quelque réputation en déclamant contre les opinions des auteurs de cette morale. On ne parlait presque d’autre chose dans les compagnies, chacun se faisait mérite d’en condamner les principes, et j’ai été souvent le témoin qu’à la Cour ceux qui étaient les plus libertins en parlaient avec le même feu que si leur vie était une condamnation de ces opinions relâchées.

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Mémoires du Curé de Versailles – Une guerre implacable

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre V – Jansénistes et Jésuites
Une guerre implacable

À l’égard des jansénistes que j’ai dis qu’on pouvait dire ne l’avoir été ou ne l’être que par l’aversion qu’ils avaient pour les Jésuites, je puis assurer que leur nombre en était très grand à la Cour, comme il l’est dans plusieurs endroits du royaume.

Quoique en général on puisse dire que la jalousie avait pu donner occasion à cette haine qu’on a contre ces Pères qu’on voit depuis très longtemps être en grand crédit à la Cour, et que d’ailleurs il n’est pas possible que tous ceux qui demandent des bénéfices par leur canal les obtiennent, ce qui est une autre source de cette aversion qu’on a conçue contre eux, il y en a encore d’autres raisons qu’il faut développer en peu de mots.

Il est très certain que les Jésuites, qui se sont opposés le plus fortement au jansénisme que tous les autres ordres religieux, se sont attirés tous ceux de ce parti et ceux qui le favorisent, qui les ont toujours depuis regardés comme leurs ennemis les plus redoutables. Les écrits de part et d’autre, qui ont paru dans le monde dès le commencement de cette affaire et qui ont continué depuis, marquent assez la disposition des cœurs et des esprits et qu’ils se font une guerre implacable. Les Jésuites l’ont entreprise, cette guerre, pour soutenir la cause de l’Église et défendre la Saine Doctrine sur la grâce de Jésus-Christ, et les autres pour décrier les sentiments, la conduite, la morale de leurs adversaires. Les jansénistes traitent les Jésuites de pélagiens ; les Jésuites regardent les jansénistes comme des calvinistes. Tel est le sujet de leur discorde et de leur différend qui dure depuis plus de soixante ans dans l’Église.

Les jansénistes voyant bien que, tant que les Jésuites s’attacheraient à la défense des sages constitutions des papes contre la doctrine, le livre et les propositions de Jansénius, ils ne pourraient pas beaucoup leur nuire, s’avisèrent, pour les décrier dans le monde, de les attaquer du côté de la morale. Quoique les Jésuites aient prétendu qu’ils n’ont point été les inventeurs de la plupart des opinions qu’on leur reproche et qu’ils n’ont fait que suivre celle des écoles plus anciennes qu’eux et telles leur premier père trouvèrent être enseignés dès le commencement de leur institution, cependant les jansénistes les leur ont toujours attribuées, en quoi il faut avouer qu’ils leur ont causé un grand dommage et leur ont attiré un monde d’ennemis de tout âge, de tout sexe et de toute condition.

La compilation maligne qu’ils ont eu le soin de faire de plusieurs propositions extraordinaires pour les rendre odieux à toute la terre a beaucoup servi à leurs desseins. Ils ont ensuite travaillé à en faire condamner à Rome un très grand nombre, se persuadant que quand on considérait que, pour cinq propositions sur la grâce que les Jésuites avaient fait condamner si solennellement par les papes, on en verrait plus de cent sur la morale flétries à Rome par les censures, ils auraient leur revanche sur ces pères avec usure, comme si les différends de religion se devaient traiter comme les guerres entre les princes et que les cinq propositions tirées du livre de Jansénius fussent moins détestables parce que cent ou davantage sur la morale avaient subi le même sort.

Ce qu’on peut en dire raisonnablement et chrétiennement, c’est que, les unes et les autres ayant été condamnées par les puissances légitimes de l’Église, il faut avoir pour leurs décisions une soumission égale. C’est par cet endroit, je veux dire part cette sincère et humble obéissance, que toutes les contestations de part et d’autre cesseraient entièrement, que la paix serait rendue à l’Église, que les disputes finiraient et qu’on jouirait de cette parfaite tranquillité que tout le monde désir et estime, et qu’on travaille si peu à se procurer.

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Mémoires du Curé de Versailles – La disgrâce de Mme Gramont

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IV – Les jansénistes
La disgrâce de Mme Gramont

Mme la comtesse de Gramont était fort soupçonnée de donner dans ces nouvelles opinions. Elle avait été élevée à Port-Royal, y ayant été mise dès son enfance. Elle était de la noble et ancienne maison d’Hamilton en Écosse ; elle avait infiniment d’esprit et était fort estimée du Roi et de toute la Cour. Mme de Maintenon l’aimait beaucoup et était fort souvent avec elle. Pendant plusieurs années elle avait donné dans le grand monde, où elle était fort goûtée. Elle se convertit plusieurs années avant sa mort et dans les premiers temps que je demeurai à la cour, je la voyais souvent, et quoique j’eusse appris qu’on la soupçonnait d’aimer les jansénistes, elle était assez réservée sur ce chapitre, et je ne l’ai qu’une seule fois entendu s’en expliquer un peu trop clairement.

Ce fut à l’occasion d’une visite M. le cardinal de Noailles avait fait au Port-Royal, dont il avait rendu compte au Roi d’une manière très conforme à la vérité, mais qui n’était pas avantageuse à ces religieuses. Elle crut que ce digne prélat avait en cela suivi par complaisance les sentiments de Sa Majesté qui était depuis fort longtemps prévenue contre ces filles. Elle aurait été bien aise que M. le cardinal eût pris parti et se fut déclaré hautement en leur faveur pour, disait-elle, faire connaître au Roi leur innocence et travailler à lui ôter les fâcheux préjugés qu’on lui avait donnés contre cette abbaye. Je suis persuadé qu’elle me parlait ainsi plutôt par compassion de l’état où elle voyait ces religieuses que pour l’attachement aux sentiments et aux opinions nouvelles qu’on leur reprochait de suivre. En effet, je l’ai vue, au contraire, suivre des maximes entièrement opposées à ce qu’on appelle [celle de] Messieurs de Port-Royal : elle se confessait fort souvent, elle s’approchait aussi très fréquemment de la Sainte table ; elle désirait passionnément d’avoir plus de temps à elle pour ne s’occuper qu’à son salut.

Elle était fort dégoûtée de la vie de la Cour et aurait bien désiré que M. le comte de Gramont, son époux, qui était fort âgé, s’en fût retiré ou n’eût pas chez-lui été l’abord de tout le monde, ou bien lui eût laissé la liberté de ne pas se trouver dans ces compagnies où on ne gagne rien et où souvent on perd y beaucoup. Quand elle pouvait se dérober à cette vie tumultueuse, elle le faisait avec plaisir et allait passer quelques jours dans quelque communauté de religieuses à Paris. Elle conservait cependant toujours dans son cœur une grande amitié pour celles du Port-Royal ; comme elle y avait été élevée, elle avait pris chez elle ce penchant pour leur maison. Lorsqu’elle y demeurait, elle n’était capable de bien connaître le fond des questions dont il s’agissait. La vie dissipée de la Cour lui avait encore moins donner le loisir de les approfondir, mais comme on faisait dans ce monastère une profession d’une fort grande régularité extérieur, que la vie de ces filles était fort austère, elle en avait été touchée et conservait dans son cœur les premières impressions qu’elle avait eues de leurs exemples. Ainsi, lorsqu’elle le pouvait sans que cela parût, elle y allait s’enfermer un jour ou deux et en revenait toujours fort édifiée. Je suis persuadé que ces filles évitaient avec soin de lui parler de tout ce qui pouvait regarder le jansénisme.

Enfin, ayant pris sur elle d’y aller passer une octave de la Fête-Dieu, elle ne peut pas cacher sa retraite, on le sut, on en parla au Roi, et Sa Majesté à son retour lui fit paraître le mécontentement qu’il en avait en lui parlant moins qu’il n’avait de coutume, où le faisant d’une manière à lui faire entrevoir qu’il avait quelque chagrin contre elle.

Sa Majesté était déjà pour lors depuis quelques années dans l’usage d’aller de temps en temps passer quelques jours dans le château de Marly, où personne ne pouvait aller sans y être nommé ou sans y être absolument nécessaire. Le Roi avait chargé Mme de Maintenon de nommer un certain nombre de dames pour ces petits voyages. Il n’y en avait aucune à la Cour qui ne recherchât avec empressement d’être de ce nombre ; elles regardaient ce choix comme une marque certaine de leur crédit ou de leur faveur. Il y en avait entre elles quelques-unes qui étaient de toutes ces parties et la comtesse de Gramont était toujours, parce que le Roi l’estimait beaucoup et aimait son esprit qui était fort agréable et qui éclatait principalement dans la conversation. Quand le Roi eut appris ce qu’elle venait de faire, c’est-à-dire son séjour de huit jours à Port-Royal, il voulut lui faire sentir la peine qu’il en avait et la mortifier d’une manière qui lui fût sensible. Il défendit à Mme de Maintenon de la mettre sur le rôle des dames qui devaient aller à Marly. La comtesse ne fut pas fort longtemps sans s’apercevoir du froid du Roi à son égard. Après plus d’un mois ou six semaines que cela dura, elle s’en expliqua avec Mme de Maintenon :
« J’ai beau, lui dit-elle, Madame, m’examiner, je ne puis comprendre ce que j’ai pu faire au
Roi pour lui avoir donné occasion de me traiter avec froideur et indifférence.
Est-il possible, Comtesse, lui répondit cette dame, que vous qui avez tant d’esprit ne puissiez pas juger de la cause du refroidissement du Roi à votre égard ? Pouvez-vous ignorer combien le monastère de Port-Royal lui déplaît, et vous savez aussi les raisons de son éloignement pour cette maison de religieuses. Cependant vous y allez et vous demeurez des huit jours entiers ? Que voulez-vous que le Roi pense de vous à ce sujet ? Croyez-moi, expliquez-vous à Sa Majesté et je suis persuadée qu’il vous recevra à son ordinaire et vous dira lui-même les sujets de chagrin qu’il a contre vous. »

La comtesse s’excusa le mieux qu’elle put de ce qu’elle avait fait, remercia Mme de Maintenon du conseil qu’elle lui avait donné et peu de temps après elle parla au Roi, lui exposa sa peine, le supplia de lui dire la raison de son changement à son égard.
« Quoi ! Vous, Madame, lui dit le
Roi, qui savez mieux que personne mes intentions sur Port-Royal, qui ne pouvez douter combien je hais ce monastère au sujet du jansénisme, cependant, vous que j’ai toujours beaucoup estimée, vous y allez, vous y demeurez, vous y faites des retraites ? Je veux bien cependant oublier ce qui s’est passé, mais observez-vous mieux à l’avenir. »

Elle en fut quitte pour cette correction et depuis ce temps-là le Roi la traita toujours à sa manière accoutumée et cette comtesse n’eut plus ensuite l’envie de retourner dans cette abbaye.

Je trouvais encore à la Cour un certain homme élevé à Port-Royal qui se nommait Beaurepaire et qui dans le temps qu’il demeurait en ce monastère était appelé Saint-Hilaire. Il avait trouvé le moyen de se bien mettre dans l’esprit de M. Le marquis de Louvois, secrétaire et ministre d’État, qui lui avait donné des emplois où il avait amassé beaucoup de biens. Il s’était trouvé autrefois dans plusieurs affaires qui regardaient Port-Royal et qui avait rendu son nom célèbre dans le parti, et dans mille histoires qu’on en avait fait. Mais je crois qu’il oublia presque entièrement ce qu’il y avait appris pour se donner tout entier aux affaires dont il était chargé ; je sais bien du moins qu’il avait la prudence de ne point parler et de ne point donner lieu de croire qu’il lui restât rien de l’esprit et de la conduite de ces messieurs. Il demeura toujours assez tranquille à la Cour dont il ne sortit qu’après la mort de ce ministre.

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Mémoires du Curé de Versailles – Port-Royal et Racine, Boileau, Pomponne

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IV – Les jansénistes
Port-Royal et Racine, Boileau, Pomponne

Mais, pour revenir à notre sujet duquel nous nous sommes un peu écartés par cette digression qui peut-être ne déplaira pas, le sieur Racine, quelque politique qu’il vit bien qu’il fallait avoir à la Cour pour ne point passer pour janséniste, ne pouvait assez se cacher qu’on n’aperçut aisément ses inclinations pour ce parti. Quoique fort attaché à la Cour et plein de bienfaits qu’il avait reçus de Sa Majesté, qui, à la prière de Mme de Maintenon, lui avait donné une des charges de gentilhomme ordinaire de sa chambre, il sentait toujours son penchant vers Port-Royal où il avait été élevé et où il avait conçu une très grande estime pour ces messieurs qui y demeuraient, qui l’avaient pleuré longtemps sur ses engagements au théâtre et qu’il regardait toujours comme ses meilleurs amis. De leur côté ils lui envoyaient exactement tous les nouveaux ouvrages qu’ils composaient, qu’il lisait avec plaisir. Il se dérobait même quelquefois de la Cour pour leur aller rendre visite, ce qu’il faisait le plus secrètement qu’il lui était possible. Mais cependant on le sut, le Roi en fut averti et parut refroidi à son égard, car, de toutes les mauvaises qualités qu’un homme pût avoir, celle d’être janséniste était la plus capable de lui en donner de l’éloignement. Il s’aperçut bien du changement du Roi à son égard ; son cœur n’en fut pas changé pour cela, car en mourant peu de temps après, il fut enterré au Port-Royal comme il l’avait ordonné par son testament, ce qui confirma le Roi dans les impressions qu’on lui avait donné de ses sentiments et de sa forte inclination pour le jansénisme.

Le sieur Despréaux, cet auteur si connu par les satires qu’il a données au public, frère de ce fameux Boileau, doyen de Sens et depuis chanoine de la Sainte-Chapelle de Paris, auteur de l’impertinente « Histoire des flagellants », de l’impur livre de Marcel d’Ancyre, De tactibus impudicis, du séditieux traité : de jure antiquo presbyterorum, était poète comme Racine, quoique dans un autre genre, et dans les mêmes sentiments que lui, mais comme sa surdité l’obligea de se retirer de la Cour et d’aller s’enfermer dans une maison de campagne près Paris et que je l’ai vu peu à la Cour, je n’en dirai rien davantage.

On avait aussi soupçonné M. De Pomponne, parce qu’il était neveu du fameux M. Arnauld et fils du célèbre Arnauld d’Andilly, de donner dans le jansénisme. Je crois que c’était la seule raison qu’on en pouvait avoir, car c’était un homme très sage, très réservé dans ses discours, qui paraissait avoir beaucoup de piété et qui ne se déclarait point pour ce parti. La preuve la plus évidente qu’on peut donner pour écarter de lui ces soupçons du jansénisme et que le Roi qui l’avait éloigné de la Cour pour d’autres raisons que chacun a su et qui n’avaient nul rapport à ce parti, le rappela quelques années après, lui rendit ces premiers emplois, étant Secrétaire et ministre d’État, dans l’exercice desquels il mourut avec une réputation bien établie parmi les étrangers, des affaires desquels il était chargé, et les Français qui l’avaient beaucoup estimé, ayant toujours eu une conduite irréprochable. C’est le témoignage je dois à sa mémoire, l’ayant assez connu pour en parler en ces termes.

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Mémoires du Curé de Versailles – La grande révérence de M. Hébert

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IV – Les jansénistes
La grande révérence de M. Hébert

Il s’en présenta une sans l’avoir recherchée et, sans presque rien dire, j’eus le moyen de faire connaître ce que j’en pensais et ce que je croyais qu’on en dût penser. Car, pendant qu’on était le plus engoué à la Cour de cette tragédie, on fit à l’ordinaire l’assemblée des dames de la charité, qu’on a coutume de tenir une fois le mois et à laquelle assistent fort régulièrement les dames de la Cour les plus distinguées. Mme de Maintenon, qui n’en manque aucune, se trouva des premières à celle dont je parle. Comme ces dames, avant l’exhortation qu’on y fait, s’entretiennent de toute sorte d’affaires qui se passent à la Cour, le discours tomba bientôt sur la pièce d’Esther ; on ne pouvait assez la louer, on en disait les choses du monde les plus jolies, chacune enchérissait sur ce qui avait été dit par d’autres, et on ne croyait pas, à les entendre toutes discourir sur la tragédie d’Esther, qu’on pût jamais lui donner assez d’éloges. On n’épargnait pas aussi les louanges qu’on donnait à toutes les jeunes demoiselles qui faisaient quelque personnage ; on les comparait pour la déclamation aux plus renommées de toutes les comédiennes du temps et on les mettait infiniment au-dessus de toutes celles qui avaient le plus brillé sur le théâtre par le bon air qu’elles avaient, la noblesse qui s’y faisait paraître, leur bonne mine, leur beauté, leur taille et tout l’agrément de leurs personnes.

On prodiguait surtout les éloges en faveur de Mme la marquise de Caylus, nièce de Mme de Maintenon ; on disait que jamais personne n’avait fait de meilleure grâce un personnage semblable à celui qu’elle représentait dans la tragédie d’Esther.

Je ne disais rien pendant cette conversation qui fut très longue, et je pensais seulement en moi-même ce que j’aurais répondu si j’avais été interrogé ou si je pouvais trouver le moyen de parler, lorsque Mme de Maintenon, après avoir rapporté le nom de ceux du clergé soit régulier, soit séculier, qui y avaient assisté ou qui devaient y avoir place après l’avoir fort sollicitée l’après-midi de ce jour-là même, elle m’adressa la parole et me dit d’un air fort gracieux, qui lui est si naturel : « il n’y a plus que vous, monsieur, qui n’ayez pas encore assisté à cette pièce. N’y viendrez-vous pas bientôt ? »

À cela, je me levai et lui fis une grande révérence. Elle comprit bien, et toutes les dames qui étaient présentes, ce que mon silence voulait dire, et je ne crus pas devoir pour lors m’expliquer, que de cette manière qui en disait beaucoup plus que tous les discours que j’aurais pu tenir devant des personnes si prévenues en faveur de cette pièce et que, quand elles n’auraient point eu d’autre raison que celle de faire leur cour, la seule politique qui règne fort en ce pays leur persuadait d’approuver.

Cependant je vis peu après que Mme de Maintenon cherchait à me faire parler ou à m’engager d’assister ce jour-là même à cette tragédie, car, ayant parlé du père de Chauvigny, de l’Oratoire, célèbre pour sa piété, connu par ses bonnes œuvres et qui était pour lors un vénérable vieillard, s’adressant encore à moi, me fit la même proposition, y ajoutant que je voudrais bien y aller en si bonne compagnie. Il fallut pour lors répondre sans biaiser, puisqu’on ne se contentait pas de mon premier silence, qui, comme je le pensais, on avait dit plus que je n’aurais pu faire par mes paroles. Ainsi, en gardant le respect que je devais à cette illustre dame et ne pouvant me résoudre à trahir mes véritables sentiments, ce qui ne convient jamais à un ministre de Jésus-Christ et encore moins à un pasteur, je lui dis que je la suppliais très humblement de m’en dispenser, ayant de très fortes raisons de lui demander cette grâce. Après quoi, on n’en parla plus, ces dames se contentant de se regarder et de jeter sur moi quelques œillades, surprise d’un pareil compliment, ne pouvant comprendre que, tant de personnes de tous états faisant paraître de si grands empressements pour obtenir la grâce d’y assister et qui était refusée à plusieurs, j’eusse moi seul pris la liberté de ne pas l’accepter et en si bonne compagnie, lorsque, sans avoir fait paraître le moindre désir de m’y trouver, on me l’offrait avec une si grande distinction.

Cependant je fis mon exhortation à mon ordinaire et, dès qu’elle fut achevée et qu’on se retirait, quelques dames, et en particulier Mmes les duchesse de Chevreuse et de Beauvilliers, qui étaient beaucoup plus estimables par la grande piété dont elles avaient toujours fait une profession ouverte à la Cour que par le rang qu’elles y tenaient, m’abordèrent et, par les intérêts qu’elles voulaient bien prendre à tout ce qui me regardait, me parlèrent avec beaucoup d’épanchement de cœur et de confiance de ce refus public que je venais de faire.
« 
Savez-vous bien, monsieur, me dirent-elles, que vous avez fort mortifié Mme de Maintenon de n’avoir pas accepté l’offre qu’elle vous a faite, croyant vous faire beaucoup de plaisir ? Vous savez que tout le monde s’empresse de lui faire sa cour en lui demandant comme une grâce très particulière la permission d’assister à la tragédie d’Esther, et vous seul, vous y invitant de la manière du monde la plus honnête, non seulement le refusez, mais vous marquez avoir des raisons de ne pas approuver en cela sa conduite ! N’avez-vous pas peur que, par un refus si public et si extraordinaire, elle n’ait lieu de penser que vous avez des sentiments outrés sur la morale, puisque même plusieurs évêques et personne de piété y assistent et qu’il semble par là que vous condamniez leur complaisance ? D’ailleurs, ne pouvez-vous pas craindre que Mme de Maintenon ne diminue la confiance qu’elle a en en vous et qu’ensuite vous soyez hors d’état de faire tout le bien que vous pourriez, étant appuyé de son crédit ? Le Roi aura aussi les mêmes sentiments qu’elle : il nous paraît que vous devez faire réflexion et passer par-dessus vos scrupules et vous trouver comme les autres personnes du clergé à cette tragédie. »

Je me mis un peu à sourire et, après avoir remercié ces dames de leur bonne volonté à mon égard et leur avoir témoigné ma reconnaissance, je leur fis entendre que je ne pouvais suivre leurs conseils, ayant des raisons très fortes de ne m’y pas rendre.
« 
Mais afin, mesdames, que vous puissiez connaître que ce n’est point par entêtement ni par attachement à mes sentiments que je prends ce parti, je m’offre de vous rendre compte des raisons que j’ai d’agir comme j’ai fait, en présence de personnes très éclairées, et, dès ce soir, j’aurai l’honneur d’aller chez vous et je ne veux point d’autre juge de ma conduite que M. Le duc de Chevreuse, ou M. le duc de Beauvilliers, et je vous assure que, s’ils ont des sentiments contraires au mien, après leur avoir exposé ce que j’en pense, je me rendrai très volontiers à leurs sages avis. »

Elles ne purent pas ne point approuver ce parti. Je me rendis à l’appartement de M. Le duc de Chevreuse, et j’expliquai fort naturellement mes sentiments en ces termes :
« 
Vous pouvez bien croire qu’il faut que j’aie de puissantes raisons pour n’avoir accepté l’offre qui m’a été faite de la manière du monde la plus agréable et la plus honnête. J’ai toute la déférence possible et très respectueuse pour Mme de Maintenon, mais je suis persuadé que mon devoir et mon ministère doivent l’emporter en moi sur tout autre considération.

Vous n’ignorez pas, puisque vous êtes si exacts à assister à mes prônes, que je déclame souvent contre les spectacles, ce que je fais aussi dans nos assemblées des dames de la charité, lorsque l’occasion s’en présente, et il n’y a personne qui ne sache à la Cour que je suis très opposé à ces sortes de divertissements, que j’ai toujours été très fortement persuadé être absolument contraires à la piété et à l’esprit du christianisme.
Si j’assiste à cette tragédie de Saint-Cyr, le peuple qui m’a entendu si souvent prêcher contre les comédies n’aurait-il pas sujet d’être très mal édifié de ma conduite ? Il ne distinguera pas cette pièce de celles qui sont représentées par les autres comédiens ; il se persuadera qu’il faut qu’il n’y ait pas de mal d’assister à ces sortes de spectacles puisqu’on y aura vu m’y trouver, et on croira pour lors beaucoup plus à mes actions qu’à mes paroles, ou bien on aura sujet de dire que j’approuve par ma conduite ce que je condamne dans mes discours. La réputation d’un ministre de Jésus-Christ est trop délicate et lui est trop nécessaire pour la risquer pour si peu de chose, pour un léger divertissement de quelques heures et par un pur motif de complaisance.
Croyez-vous d’ailleurs qu’il soit fort décent à des personnes de notre caractère d’assister à une tragédie représentée par des jeunes filles fort bien faites et qu’on peut, pour lors, se défendre de regarder pendant des heures entières ? N’est-ce pas s’exposer à des tentations et le peut-on faire en conscience ? Sur cela je vous dirai franchement que quelques courtisans mon avoué que la vue de ces jeunes demoiselles faisait de très vives impressions sur leurs cœurs, que, sachant qu’elles étaient sages, ils en étaient incomparablement plus touchés que de la vue des comédiennes qui ne laissaient pas que d’être pour eux des occasions de chute, quoiqu’ils [ne] doutassent point que souvent elles étaient d’une vie très déréglée. »

Je leur ajoutai que je ne pouvais pas sans ces raisons générales ne pas condamner en soi ces sortes de représentations, comme très pernicieuses à ces jeunes demoiselles, à qui on désirait de donner une bonne éducation ; car quel doit être, disais-je, le principal soin qu’on doit avoir et la fin la plus raisonnable qu’on se doit proposer dans l’instruction des jeunes filles, sinon de les porter à une très grande pureté de mœurs, à conserver leur pudeur en toutes occasions et les éloigner de tout ce qui peut y être tant soit peu contraire. C’est pour cela qu’on les élève dans des maisons retirées, qu’on les enferme de bonne heure dans des couvents, qu’on veille de si près sur leurs actions, qu’on empêche qu’elles ne soient vues des hommes et qu’elles ne prennent du goût dans leur compagnie. On détruit donc ce qu’on veut faire en elles d’un autre côté quand on les fait monter sur un théâtre à la vue de toute sorte de personnes de la Cour. On leur ôte par ce moyen cette honte modeste qui les retient dans leur devoir, car une fille qui a fait un personnage dans une comédie aura beaucoup moins de peine de parler tête à tête à un homme, ayant pris sur elle de paraître tête levée devant plusieurs.

D’ailleurs, on sait combien la vanité et le vice dominant de leur sexe et en même temps combien il leur est dangereux d’être louées sur leur beauté, leur bonne grâce et leur belle taille. Cependant elles n’entendent rien que des louanges, que des applaudissements, dont les gens de la Cour qui assistent à ces spectacles qui leur plaisent sont très prodigues. Quel orgueil ne peut point inspirer à ces jeunes personnes la connaissance qu’elles n’ont que trop qu’elles ont contenté tout le monde, qu’on s’empresse de les entendre, qu’elles ont eu l’avantage de déclamer devant le Roi qui en a été fort satisfait et toute la Cour à qui elles ont été agréables ! Qu’il est difficile à quelque personne que ce puisse être de ne pas succomber à une tentation si dangereuse ! Car, si on y est très exposé quand on prêche devant Son Souverain et en présence de sa Cour lorsqu’on y est très applaudi et que souvent, en exerçant un si saint ministère dans lequel on doit combattre les passions et la cupidité, on est vaincu par cet orgueil secret qui donne de la complaisance sur les heureux succès qu’on a pu avoir, combien plus doivent être combattues par ces mouvements de vanité des jeunes filles peu en garde contre une passion qui leur est si naturel et sur lesquelles les grandes maximes de la religion et de l’Évangile non pas encore fait d’assez fortes impressions pour les préserver contre un ennemi qui entre dans le cœur avec tant d’agrément et qu’il est ensuite si difficile de vaincre.

J’ajoute que, si on peut permettre à de jeunes garçons dans le collège de s’exercer dans des tragédies à la déclamation, on ne doit pas se servir de cet exemple pour l’autoriser parmi les jeunes filles, car enfin les écoliers sont destinés pour remplir un jour dans l’Église ou dans la robe des emplois qui les obligent de parler en public et qu’ainsi il est à propos de les exercer de bonne heure à ces sortes de fonctions en leur faisant vaincre la peine que plusieurs naturellement de paraître en public, au lieu que les filles, devant pour être sages aimer la retraite et leurs maisons, doivent éviter de se faire voir et demeurer cachées.

De quelle utilité peuvent donc être ces sortes de tragédies dans les maisons dans lesquelles on ne doit leur enseigner que les principes d’une piété très solide, la fuite du monde, l’horreur des maximes du siècle, le mépris des louanges, et l’éloignement de tout ce qui peut être tant soit peu contraire à la pudeur qui doit toujours accompagner toutes leurs actions et leur conduite ?

Je vois encore dans ces sortes d’occasions plusieurs autres inconvénients très considérables, tels que sont la perte d’un temps infini, qu’elles emploient à apprendre leur rôle ; les distractions continuelles que le souvenir de leurs vers leur fournit, étant très rare qu’elles ne les repassent sans cesse dans leur mémoire dans le temps qu’elles ne devraient s’occuper qu’à leurs prières ou aux lectures publiques qu’on leur fait ou aux instructions qu’on leur donne ; la joie secrète que celles qui sont choisies pour actrices d’être préférées aux autres, se persuadant que leur mérite y a beaucoup plus de part que toute autre considération ; le mépris secret qu’elles font des autres, sur qui on n’a pas jeté les yeux pour leur donner des personnages ; la jalousie de celles-ci contre les autres, croyant qu’on leur a fait injustice, sans parler des airs de hauteur que celles qui ont réussi se donnent et d’un autre côté des moqueries de leurs compagnes qui veulent avoir le plaisir malin de les censurer et se dédommager par là de n’avoir pas été du nombre de celles sur qui le choix est tombé.

J’ajouterai à toutes ces raisons une autre qui ne me frappe pas moins que celles que j’ai marquées. Tous les couvents ont les yeux arrêtés sur la maison de Saint-Cyr. Les filles naturellement curieuses désirent passionnément de s’informer de tout ce qui s’y fait. Elles seront ravies dans plusieurs abbayes et autres monastère de filles d’imiter une chose qu’elles verront être au gré du Roi, de toute la Cour et d’une infinité d’honnêtes gens. Vous verrez qu’en peu de temps cet usage va s’introduire dans ces maisons religieuses, qu’on invitera toute sorte de personnes à s’y trouver, qu’on se croira fort autorisé par l’exemple de Saint-Cyr ; et de là, comprenez quels pourront être les maux qui en arriveront.

Au reste, il serait inutile de dire que Saint-François-de-Sales permet aux religieuses de la Visitation de représenter quelquefois des pièces de dévotion, car ce grand saint, pour donner de temps en temps quelque relâchement à ces chères filles, ne leur a permis ce petit divertissement qu’à condition que ce serait entre elles seules qu’elles pourraient le prendre et que cela se ferait dans l’intérieur de leur maison, où personne qu’elles ne pourraient s’y trouver, ce qui assurément fort différent de la manière que nous le voyons faire à Saint-Cyr, où on peut dire que c’est un spectacle public quand y donne au public.

Ces raisons et d’autres que j’omets convainquirent les personnes à qui je parlais de la conduite que j’avais tenue en n’acceptant point l’offre si obligeante qu’on m’avait faite en si bonne compagnie. Mais comme tout ceci se passa en secret, cela ne put pas encore contribuer à faire cesser ou rompre ce qui avait été commencé.

Le succès même de cette pièce d’Esther donna un si grand goût pour ces sortes de pièces de théâtre qu’on engagea le sieur Racine d’en faire une nouvelle, qui fut l’histoire d’Athalie. Elle ne fut pas représentée autant de fois que la première. J’eus occasion d’entretenir M. l’évêque de Chartres à fond de cette affaire : il se rendit à mes raisons et, sans se trop expliquer, il s’en servit dans la suite pour abolir entièrement ce mauvais usage, qui, comme je l’avais prévu, s’était déjà introduit à l’exemple de Saint-Cyr dans plusieurs couvents et abbayes.

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Mémoires du Curé de Versailles – Le sieur Racine

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IV – Les jansénistes
Le sieur Racine

Il y avait quelques autres personnes en petit nombre qui donnaient dans ces nouveautés. On y marquait entre les autres le sieur Racine, si connu par les pièces de théâtre dont il a été l’auteur. Il avait été élevé au Port-Royal-des-Champs dont nous venons de parler. Il était au service de quelques-uns de ces fameux directeurs qui lui trouvèrent beaucoup d’esprit et de la disposition à l’étude ; ils l’engagèrent de s’y appliquer : il y apprit les langues grecque et latine avec beaucoup de facilité et devint très habile ; on lui donna une grande teinture de la Sainte Écriture, qu’il étudia avec application, et des ouvrages des Saints Pères et surtout de saint Augustin.

Comme on s’occupait quelquefois au Port-Royal à autre chose qu’à ces études sérieuses de l’Écriture et des Pères et qu’on s’y divertissait quelquefois à faire des vers sur toute sorte de sujets, cela inspirait de l’émulation à ceux qui croyaient avoir le génie de la poésie pour se donner à ce genre d’écrire qui plaît davantage et qui coûte moins, ce que je dis sans vouloir faire injure à messieurs nos poètes. Ainsi vit-on sortir du Port-Royal ou du moins leur furent-ils attribués, le poème de « l’onguent à la brûlure », le poème « l’entreprise des Jacobins sur le Mont Valérien », les satires contre le formulaire et le Pape, contre feu M. De Péréfixe, sans compter ceux qui étaient plus dignes des Prêtres, comme la « vie de Jésus-Christ » en vers de M. Arnauld d’Andilly, la traduction des hymnes de l’Église et d’autres semblables ouvrages.

Le sieur Racine se sentit pour lors réveiller en lui l’esprit poétique. Il fit des vers, il réussit, il fut approuvé.

Ces premiers succès le firent penser à quitter la solitude pour avoir le moyen de faire valoir son talent, de se produire dans le monde, d’y faire fortune et de se faire beaucoup d’amis. Messieurs de Port-Royal furent très affligés de sa résolution, mais ils le furent bien davantage quand ils virent paraître ses premières pièces de théâtre, qui, de l’aveu de tout le monde, sont les plus tendres qu’on ait jamais faites en ce genre d’écrire. Ils étaient fort honteux qu’on sût dans le monde qu’il avait été leur élève et qu’on y dit qu’il avait cultivé son esprit et ses talents à Port-Royal, pour être ensuite en état de venir divertir le public par les pièces les plus galantes qu’on eût jamais entendues. Ils le regardaient comme un excommunié et comme un réprouvé, ils déploraient son sort dans la pensée que sa profession faisait un très grand déshonneur à leur corps et qu’on pouvait croire que, ayant été formé de leurs mains, ils s’appliquaient souvent eux-mêmes à composer d’autres livres de que des ouvrages de piété.

Cependant tout ce que les anciens amis de M. Racine lui dirent ou lui firent représenter ne le toucha pas beaucoup. Pendant plusieurs années, il s’occupa tout entier à composer ses tragédies et quelques comédies et, tant plus on y courait pour les admirer, tant plus Messieurs de Port-Royal en avaient de douleur et de confusion. Cependant, après un temps fort considérable, ce poète, se souvenant peut-être des premières instructions qu’on lui avait données, peut-être lassé de s’appliquer toujours, ou pour mieux dire, de perdre le meilleur temps de sa vie à travailler à des ouvrages si inutiles et si nuisibles et dommageables à la pureté des mœurs, peut-être aussi craignant qu’enfin sa réputation se diminuerait à proportion que le feu de l’âge se dissiperait et ne serait plus en état de continuer à faire toujours des pièces qui fussent également agréables au public, quitta cet emploi et résolut de s’appliquer à des choses plus sérieuses.

Il y avait déjà quelque temps qu’il avait abandonné le théâtre, lorsque Mme de Maintenon, qui était dans le crédit que chacun sait, le fit venir à la Cour. Elle avait toujours aimé les gens d’esprit, en ayant infiniment elle-[même] ; elle avait connu Racine, elle fut bien aise de pouvoir l’entretenir quelquefois : la maison de Saint-Cyr, près Versailles, qu’elle venait d’établir par les immenses libéralités du Roi et dont nous aurons l’occasion de parler dans la suite, lui donna celle d’employer le talent de ce fameux poète à des ouvrages de son métier.

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Mémoires du Curé de Versailles – Les trois sortes de jansénistes

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IV – Les jansénistes
Les trois sortes de jansénistes

J’ai toujours distingué trois sortes de jansénistes à la Cour comme ailleurs.

La première espèce est de ceux qui sont véritablement attachés à la doctrine de Jansénius, ou qui, n’osant pas ouvertement la soutenir, se font une gloire de condamner ce qui s’est fait contre son livre et se déclarent pour être du sentiment que l’Église pouvant errer sur les questions de fait, elle s’est effectivement trompée dans celui du livre de Jansénius, dans lequel, depuis la condamnation des cinq propositions, ils prétendent qu’elles ne s’y trouvent pas et défient hardiment de les y montrer.

La seconde classe ou espèce de jansénistes et de ceux qui favorisent en tout ce qu’ils peuvent ceux de la première espèce et sont bien aises qu’on croit qu’ils leur sont unis de sentiments, quoiqu’ils ne savent pas seulement pour l’ordinaire l’état des questions, agités uniquement par la haine et une aversion très déraisonnable et très injuste contre les Jésuites, qui se sont si fort distingués par la défense qu’ils ont entreprise partout de l’autorité de l’Église contre ces novateurs.

Enfin la troisième classe ou espèce de jansénistes, qui m’a paru faire partout le plus grand nombre, est de ceux qui, s’imaginant que parmi ces Messieurs de Port-Royal il n’y a que des personnes d’un très grand esprit ; ils se persuadent, quoique très ignorants dans les matières contestées et souvent dans toute autre science, qu’ils passeront pour avoir de l’esprit s’ils font paraître de l’estime et de l’inclination pour cette secte et pour ceux qui en font profession.

Ainsi pour abréger en peu de mots ce que nous venons de dire, j’ai toujours cru que l’esprit d’opiniâtreté, la haine contre les Jésuites et l’esprit de vanité faisaient ou composaient tout le corps des jansénistes qui sont dans le monde. Il y a peu de laïques dans le premier ordre ; beaucoup d’hommes et de femmes dans le second ; le nombre des femmes l’emporte de beaucoup dans le troisième. C’est ce que j’ai remarqué à la cour.

J’y trouvai très peu de gens qui soutinssent le jansénisme à cru, s’il m’est ainsi permis de parler. Il y en avait cependant quelques-uns. On croyait, et je pense qu’on n’avait pas tort de le croire, que l’archevêque de Reims, s’il ne donnait pas ouvertement dans la mauvaise doctrine, en favorisait publiquement ses partisans. Son diocèse était leur refuge. Ils y étaient bien venus, on les y recevait à bras ouverts, on les y employait, on leur y donnait les bénéfices les plus considérables et les premières places dans la cathédrale. C’était à ces messieurs que le prélat avait le plus de confiance et, quoique tout le monde sût et qu’il ne s’en cachât pas lui-même qu’il vivait d’une manière très mondaine pour ne rien dire de plus, il se déclarait partout l’ami, le protecteur et le patron de ceux qui se croyaient par la rigueur et l’austérité de leur morale les réformateurs du genre humain. On pensait que ce prélat avait un peu puisé cette bonne volonté qu’il avait pour eux dans le sein de sa famille, car il est constant que M. Le chancelier Le Tellier, son père, n’était pas de leurs ennemis. Je sais au moins à n’en pouvoir douter qu’ils s’adressaient à lui dans leurs affaires, dans lesquelles ils y trouvaient de l’appui et de la protection.

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Mémoires du Curé de Versailles – La révolte de Port-Royal

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IV – Les jansénistes
La révolte de Port-Royal

On en donna une preuve bien éclatante quand il s’y agit de faire signer le formulaire prescrit par Alexandre VII et reçu par les évêques. M. Hardouin de Péréfixe, archevêque de Paris, qui s’était déclaré hautement l’ennemi de cette nouveauté, ayant fait son mandement sur cette signature, donna occasion de faire connaître le véritable esprit de l’hérésie et des hérétiques et celui de ceux qui avaient une entière et parfaite soumission pour les décisions de l’Église. C’est-à-dire qu’après seulement ce mandement on connut dans le diocèse de Paris la différence des véritables enfants de l’Église avec ceux qui étaient des enfants rebelles et révoltés, car ceux-ci refusèrent absolument de signer ce formulaire, les autres au contraire en le signant furent bien aises de donner des preuves de leur parfaite obéissance aux ordres de l’Église et de leurs supérieurs légitimes.

On vit pour lors courir dans Paris et dans toutes les provinces du royaume mille écrits très scandaleux contre la constitution d’Alexandre VII, le mandement de M. l’archevêque de Paris et des autres évêques qui ordonnaient cette signature. Quel autre esprit que celui du prince orgueilleux pouvait-il inspirer cette opiniâtreté à ne pas vouloir se soumettre aux puissances spirituelles établies de Dieu dans son Église ou à exciter toutes sortes de personnes à mépriser leurs ordonnances et à se révolter aussi contre les édits de leur souverain qui, en conséquence des bulles du Pape que Sa Majesté avait sollicitées pour faire cesser ces scandaleuses contestations, et l’acceptation solennelle qu’en avaient faite les prélats de son royaume, avait ordonné cette signature du formulaire.

On peut aisément comprendre que ces écrits du Port-Royal, qui avaient été comme le son du tocsin pour animer plusieurs personnes à se révolter contre le Pape, les évêques et le Roi, furent mieux entendus que des autres par les religieuses du Port-Royal qui se signalèrent, plus que pas un autre, par leur horrible désobéissance. Rien ne fût capable de les ramener à leur devoir, sous le faux prétexte qu’elles prirent de n’avoir pas lu le livre de Jansénius qui avait été condamné à Rome, et l’ignorance où elles disaient être du véritable sens des écrits de cet évêque : elles ne pouvaient en conscience faire un serment par lequel elles condamneraient les cinq propositions dans le sens de cet auteur, comme s’il était nécessaire aux enfants de l’Église qui ont une parfaite soumission à ses décisions d’avoir lu tous les livres des hérétiques pour les condamner avec elle. Je ne sais si ces religieuses auraient eu la même témérité de ne vouloir pas condamner Luther et Calvin sous une raison si méprisable.

Feu M. de Péréfixe, leur archevêque, fit de son côté ce qu’il pût pour faire revenir ces filles à elles-mêmes ; il les fit exhorter à se soumettre par des personnes habiles et vertueuses, et en particulier par feu M. De Chamillard, docteur de Sorbonne et très distingué par sa piété et par sa science, qui ne put réussir à dompter ces esprits révoltés et prévenus en faveur des nouvelles opinions. Il y alla lui-même et se servit de tous les moyens que son zèle et l’autorité pastorale pouvaient lui inspirer pour les engager à cette soumission : prières, menaces, exhortations, censures ecclésiastiques, rien ne put être capable de les fléchir. Tant plus on les pressait de se rendre, tant plus elles se roidissaient contre toute puissance, attachées aux mauvais sentiments qu’on leur avait inspirés.

Cet archevêque fut enfin contraint de rendre compte au Roi de la triste et funeste disposition où il avait trouvé ces religieuses obstinées. C’est de là qu’il conçut contre elles toute l’indignation qu’il pouvait avoir contre des filles si étrangement désobéissantes et contre leur monastère qui était la pépinière des jansénistes, et que Sa Majesté se résolut d’employer son autorité ou pour les engager à se soumettre, ou pour les châtier de leur obstination.

Il leur fit savoir ses volontés. Bien loin de s’y rendre, elles prirent la liberté de lui écrire une longue lettre ou, pour mieux dire, donnèrent leur nom à celle que leurs directeurs avaient composée, qu’ils rendirent ensuite publique dans tout le royaume avec plusieurs écrits qui portaient pour titre : « la défense des religieuses de Port-Royal », dans lesquels on regardait l’obligation qu’on leur imposait de signer le formulaire comme la chose du monde la plus injuste, la plus inouïe et la plus tyrannique qu’on pût s’imaginer.

Le rapport qu’on en fit au Roi ne fit que l’aigrir davantage contre ces filles et leurs directeurs. Il ordonna, voyant qu’on ne pouvait venir à bout autrement, qu’on leur ôtât ces directeurs qui leur inspiraient cet esprit de révolte, et qu’on leur en substituât d’autres qui leur enseignassent quelles devaient être leur soumission à l’Église ; il exila quelques-unes des plus opiniâtres et, entre les autres, les deux mères Arnauld, dont l’une était abbesse, et les fit conduire dans des monastères éloignés pour y apprendre la parfaite obéissance qu’elles devaient rendre à leurs supérieurs. Il leur fit défense de recevoir des novices, et fit sortir toutes les pensionnaires qu’elles avaient avec ordre de n’en plus recevoir. Il commanda que tous ceux qui demeuraient dans le dehors du monastère, dans ces grands bâtiments dont j’ai parlé ci-dessus, se retirassent sans délai, enfin il fit paraître en cette occasion combien cette maison lui déplaisait et fit connaître qu’à la fin il se verrait contraint de la détruire sans ressource.

Toutes ces sages et justes punitions ne firent pas un grand effet sur ces esprits révoltés, et, à l’exception de peu d’entre ces religieuses qui reconnurent humblement leurs fautes, les autres persistèrent dans leur opiniâtreté. On y vit pour lors ce que l’attachement à l’erreur est capable de produire dans un cœur qui a été assez malheureux pour s’en laisser prévenir. Car, soit celles qui étaient sorties de ce monastère, soit celles qui y étaient restées aimèrent beaucoup mieux passer les années entières dans l’excommunication et la privation des sacrements que de prendre le parti de l’obéissance, et plusieurs d’entre elles moururent dans cet état et ces terribles dispositions. Rien ne peut montrer plus évidemment ce que l’esprit d’erreur peut causer de maux dans une communauté de filles, et combien on doit prendre de précautions pour éloigner de leur conduite toutes personnes soupçonnées de donner dans les nouveautés, étant certain que les filles, naturellement curieuses, pleines de vanité et d’amour-propre, très opiniâtres à se soumettre, se laissent facilement séduire et reviennent très difficilement de leur séduction.

Tout ce que le Roi avait ordonné fut exécuté fort exactement et cette maison, qui avait été jusqu’à ce temps-là l’abord de tous les gens du parti, fut tout d’un coup très déserte. On ne laissait pas de les fortifier dans leurs mauvais sentiments. Leurs directeurs, éloignés d’elles de corps, s’en approchaient par leurs écrits qu’on leur faisait tenir par des voies très secrètes. On prétendait même que de temps en temps ils leur rendaient visite sous des habits déguisés. Mais, d’ailleurs, comme il était très facile de jeter des papiers et des écrits par-dessus les murs de cette abbaye, ils pouvaient se servir sans être aperçu de ce moyen, comme en effet ils l’employèrent plusieurs fois, ce qui retenait ces pauvres filles dans leur obstination.

Avant que nous disions ce qui est enfin arrivé à cette abbaye, peut-être ne sera-t-on pas fâché de savoir quelle était la disposition de la Cour à l’occasion de ces contestations sur le jansénisme. Je ne m’arrêterai sur cet article que sur ce que j’en sais sûrement et ce que j’ai principalement connu par moi-même pendant le séjour que j’y ai fait.

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Mémoires du Curé de Versailles – Les filles de Port-Royal

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IV – Les jansénistes
Les filles de Port-Royal

Dès que les bâtiments du couvent furent en état d’y loger, on y reçu un grand nombre de filles pour y être religieuses. On y reçut aussi plusieurs pensionnaires, entre lesquelles la plupart étaient de jeunes enfants et les autres étaient des dames ou demoiselles qui, affectionnées à la nouvelle doctrine, se faisaient bienfaitrices de cette maison et par cette vocation pécuniaire croyaient avoir le droit d’y passer le reste de leurs jours.

On apprenait avec grand soin aux jeunes filles les principes de la nouvelle doctrine. Le catéchisme de la grâce de Saint-Cyran était le premier livre qu’on mettait entre les mains de ces jeunes enfants ; on leur faisait apprendre par cœur, on leur en expliquait les questions, on imprimait ainsi dans ces âmes tendres le dangereux poison de la nouveauté. Quand elles étaient plus grandes et que leur esprit commençait à se former, on leur développait le mystère obscur de la grâce, en leur faisant bien remarquer que c’était la pure doctrine de l’incomparable docteur de l’Église saint Augustin, et leur donnant une aversion infinie des Jésuites et de tout ceux qui combattaient leurs erreurs. Ils apprirent si parfaitement à ces filles les éléments de leurs mauvaises opinions qu’ils eurent la témérité de faire soutenir à quelques-unes d’entre elles des thèses sur les matières de la grâce.

On peut juger de la conduite qu’ils tenaient à l’égard des pensionnaires de celle qu’ils observaient envers les religieuses, qui, étant presque toutes fort jeunes quand ils firent de cette maison leur lieu de retraite et leur place d’armes, étaient fort susceptibles de toutes les impressions qu’on leur voulait donner. On se servit aussi de la faiblesse de leur sexe et de l’estime qu’on leur inspirait pour leurs directeurs pour leur insinuer les sentiments avantageux de la nouvelle secte, leur en donner du goût et un souverain mépris pour les opinions contraires et pour tous ceux, fussent-ils évêques ou papes, qui condamnaient la nouvelle doctrine. Les conférences que leur faisaient continuellement ces directeurs jansénistes, les livres du parti qu’on leur faisait lire, l’application qu’on se donnait de les instruire sur la célèbre question du droit et du fait, sur l’infaillibilité de l’Église, sur le dogme, sur sa faillibilité sur le fait, se donnant bien de garde de leur apprendre qu’il y avait des faits dogmatiques qui renfermaient en même temps le fait et le droit, le soin en un mot qu’on prenait sans relâche de les entretenir de toutes ces matières si épineuses, dans lesquelles la seule foi et la soumission à l’Église nous peuvent servir de règle pour ne nous point égarer, firent sur leurs esprits et sur leurs cœurs tous les effets qu’on s’était proposés dans une éducation si dangereuse.

Des filles se crurent en savoir davantage que les plus habiles docteurs qui étaient de sentiments contraires, elles se jugèrent plus capables que leurs pasteurs, elles se persuadèrent qu’on avait injustement condamné Jansénius parce qu’on n’avait pas compris sa doctrine qu’on ne s’était pas même donné le temps d’examiner et qu’on n’avait censurée que par la cabale puissante des Jésuites. C’est ainsi que cette maison se déclara, tant par les religieuses que par leurs directeurs et ceux du parti les plus considérables qui s’y retirèrent, le centre du jansénisme, le fort de l’hérésie nouvelles et l’asile de toutes les personnes qui voulait se mettre à couvert des poursuites de leurs évêques leur faisaient à l’occasion de ces nouveautés. C’était de ce lieu que sortaient la plupart des écrits qu’on répandait dans le monde pour défendre la nouvelle doctrine ou pour attaquer par des libelles ceux qui avaient le courage de la combattre. C’était là qu’on composait tous ces différents ouvrages, ces traductions des Pères, ces livres de différente espèce qu’on avait tant de soin de faire ensuite valoir dans le monde. Ainsi donna-t-on pour cette raison à ce parti le nom de Port-Royal ou de Messieurs du Port-Royal, tant on était convaincu que dans cette maison on faisait une profession ouverte d’être disciple de Jansénius.

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Mémoires du Curé de Versailles – Port-Royal-des-Champs et la « vie à la janséniste »

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IV – Les jansénistes
Port-Royal-des-Champs et la « vie à la janséniste »

Ce monastère, situé dans le diocèse de Paris, à cinq petites lieues de cette grande ville et à deux de Versailles, est de l’ordre de Saint-Bernard. Il est bâti dans un lieu fort solitaire et assez marécageux, environné de coteaux qui l’enferment presque de tous côtés.

La fameuse Mère Angélique Arnaud y établit la réforme, non pas selon les statuts observés par les religieuses réformées de son ordre, mais selon son esprit particulier, ayant pour cela dressé ou peut-être, pour mieux parler, adopté des constitutions faites par quelques-uns de sa famille entièrement dévoués au parti des jansénistes.

Cette maison fut regardée par eux comme très propre à leurs desseins. Ils eurent le soin de faire de grands bâtiments pour les religieuses qu’on y recevait sans dot et en grand nombre et pour les pensionnaires filles du parti qu’on y devait élever. Ils eurent aussi le même soin de faire faire plusieurs grands corps de logis dans l’avant-cour de cette abbaye, qui étaient destinés pour ceux du parti qui voudraient se retirer du monde pour faire pénitence ou pour goûter la douceur de la solitude.

Il ne leur fut pas difficile de réussir dans leurs desseins. Car, dès que des personnes riches s’adressaient à eux pour leur direction, on les instituait à cette société de Port-Royal, on les engageait de contribuer [à la] dépense de ces vastes bâtiments, ou on les portait à se faire à eux-mêmes des appartements commodes. Il y en eut quelques-uns qui s’y bâtirent des petites maisons semblables à celles de nos chartreux et j’en ai vu quelques-unes qu’avaient occupées des personnes qui avaient été fort célèbres dans la nouvelle secte et dont on ne manquait pas de faire l’éloge à tous ceux qui allaient par différents motifs visiter ce monastère.

C’est là, me disait-on une fois, ayant eu l’occasion et l’obligation d’y aller, que M. N versait des torrents de larmes. Ici était son oratoire, là était l’endroit où il travaillait de ses mains à des ouvrages humiliants, comme à faire des sabots, des cuillères et des fourchettes de bois ou de buis. Vous voyez ici son petit jardin qu’il cultivait lui-même.

Et, rentrant dans la petite maison, on y montrait où il couchait, où il étudiait, où il recevait ceux qui venaient lui rendre visite.

Dans tous ces différents bâtiments que j’y ai vus, je puis assurer que tout était fort propre, très bien entendu, très commode, bien boisé et où rien ne manquait. C’est de ces messieurs qu’on a beaucoup appris à se donner toutes les commodités de la vie, malgré la morale sévère dont ils avaient toujours le nom dans la bouche et qu’on prétend qu’en secret ils ne pratiquaient pas si rigoureusement qu’ils semblaient vouloir le faire entendre, ce qui fit dire d’eux avec raison : rigide sentimus, libere vivimus. Ce qui est très certain, c’est que, par rapport à cette grande propreté qu’ils affectaient et toutes ces commodités de la vie qu’ils se procuraient, quand une chose était de bon goût, propre, bien faite, on l’appelait « à la janséniste ». C’est de ces messieurs que les doubles châssis aux fenêtres pour se garantir du moindre vent coulis ont principalement tiré leur origine. Il faut l’avouer qu’ils s’appliquaient dans leur solitude à plusieurs ouvrages de mécanique et à perfectionner les arts. On y montrait, quand j’y allai, une machine hydraulique de l’invention du célèbre Monsieur Pascal, qui, comme plusieurs autres du parti, y avait choisi sa demeure au moins pour un temps assez considérable.

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Mémoires du Curé de Versailles – Le babil des belles jansénistes

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IV – Les jansénistes
Le babil des belles jansénistes

Cependant les jansénistes qui paraissaient gens réformés et qui ne parlaient que de la pureté des mœurs et de la discipline ancienne des premiers siècles de l’Église attiraient une infinité de monde à leur parti, car tel est l’esprit de l’homme qu’il embrasse volontiers la nouveauté.

Les femmes plus que les autres donnent dans ces sortes de faiblesse. Comme elles ont plus de curiosité, beaucoup plus de vanité et plus d’ignorance que les autres, elles se laissent facilement tromper par les apparences extérieures et sans rien examiner donnent grossièrement dans les pièges qui leur sont tendus. Elles eurent à leur tête en cette occasion Mme la duchesse de Longueville, princesse du sang et sœur du fameux prince de Condé, si connu par ses différentes aventures et si digne d’être loué par son très sincère retour vers le roi et par toutes les actions éclatantes de valeur qu’il fit dans les guerres de Hollande, de Flandre et d’Allemagne. Cette princesse qui avait beaucoup d’esprit, qui autrefois avait en différentes manières fait parler d’elle, se signala encore davantage par la protection qu’elle donna au parti de la nouvelle doctrine. La pénitence publique que ses directeurs jansénistes lui firent faire de leur autorité, quoiqu’il n’appartienne qu’aux évêques d’en prescrire la manière, la retraite au Port-Royal-des-Champs, les règles d’une grande austérité qu’on lui prescrivit et qu’elle observa, le zèle qu’elle faisait paraître pour la pureté de la morale, les soins qu’elle se donnait de faire élever auprès d’elle plusieurs filles dans ces mêmes sentiments, les louanges infinies que les défenseurs de Jansénius lui donnaient en toutes occasions accréditèrent beaucoup leur faction et [ils] surent s’en prévaloir en toutes sortes de manières.

Les femmes jansénistes, glorieuses d’avoir pour chef une personne si illustre par sa naissance, s’attachèrent plus fortement à la doctrine de leurs directeurs sans être capables de l’approfondir. Exactes à lire les différents ouvrages qu’ils composaient sans interruption, qu’ils faisaient imprimer très correctement et en beaux caractères et relier très proprement et dont ils faisaient beaucoup de présents, [elles] s’estimaient très habiles parce qu’elles, qui ne voulaient point par orgueil se soumettre aux décisions de l’Église, croyaient aveuglément leurs faux prophètes. On les entendait raisonner sur ces matières de la grâce avec plus de hardiesse et d’assurance que n’auraient osé le faire les docteurs les plus consommés dans la lecture et l’étude des Pères et de la vénérable antiquité. Partout, dans les compagnies, dans les cercles, dans les promenades, dans les assemblées, elles tenaient sur ces matières un même langage. Dès que leurs orgueilleux directeurs avaient composé quelque libelle contre les Jésuites, qui s’étaient déclarés le plus hautement contre cette détestable doctrine, ou contre les évêques qui la combattaient le plus vigoureusement dans leurs diocèses, ou contre les sages constitutions que les souverains pontifes avaient fait publier contre le livre de Jansénius, elles les faisaient valoir par leur babil, et personne qui eût été d’un sentiment contraire à celui qu’elles avaient embrassé n’était à l’abri des coups malins de leurs langues médisantes.

On voyait souvent dans une même famille le mari divisé contre sa femme, la mère opposée à ses filles, les enfants contre leurs parents, parce que les uns étaient attachés aux décisions de l’Église et les autres s’élevaient contre les règles qu’elle avait prescrite : c’est ce que nous avons eu le malheur de voir de notre temps, ce qui fait aisément comprendre combien est dangereuse toute nouveauté dans l’Église et combien ceux à qui Dieu a confié le sacré dépôt de la foi et de la saine doctrine doivent s’y opposer avec zèle dès le moment qu’elle ose paraître, et combien les princes catholiques doivent les soutenir de leur autorité pour empêcher que ces sortes de contestations ne s’établissent dans leurs États ou certainement tôt ou tard elles ne peuvent servir qu’à en troubler la paix et causer des désordres effroyables et souvent même des séditions et des guerres civiles, qu’on voit souvent naître d’une petite étincelle et qui produisent dans la suite de si grands et de si dangereux embrasements qu’il est très difficile de les éteindre.

Mais puisque nous avons dit ci-dessus un mot en passant du Port-Royal-des-Champs, il ne sera pas hors de propos d’en parler ici un peu plus au long, d’autant plus que cela regarde ce que je me suis proposé dans ces mémoires, je veux dire quelques réflexions sur le Roi et la Cour.

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Mémoires du Curé de Versailles – les cinq propositions

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IV – Les jansénistes
Les cinq propositions

Il n’est pas nécessaire que je décrive ici dans le détail l’histoire de tout ce qui s’est passé sur le sujet de cette nouvelle hérésie. Il suffira que j’en marque ce qui peut être nécessaire à la fin que je me suis proposée dans ces mémoires, c’est-à-dire de parler de ce que le Roi, pour le bien de la religion et de l’Église, a fait pour empêcher que cette nouveauté dangereuse ne fit des progrès dans son royaume ou pour la détruire entièrement, autant qu’il lui a été possible.

Dès que les évêques de France s’aperçurent qu’on tâchait de répandre ces erreurs dans le royaume, ils crurent que leurs devoirs et leur conscience les engageaient indispensablement de s’y opposer de toute leur force. Ils agirent pour cela de concert dans les assemblées du clergé qui se tinrent dans ces mêmes temps. Ils s’adressèrent successivement aux souverains pontifes Innocent X et Alexandre VII pour avoir sur ces matières importantes les décisions du Saint-Siège, ou, après avoir obtenu la condamnation des cinq fameuses propositions, avoir une déclaration précise qu’elles avaient été condamnées dans le sens de Jansénius, et pour engager à signer un formulaire dans lequel on exprimait en termes formels qu’on les condamnait dans ce même sens de l’auteur.

Les papes, après de longs et sérieux examens de ce livre et des demandes si justes que les évêques leur avaient faites, accordèrent ce qu’on avait jugé nécessaire pour rétablir la paix dans l’Église et faire rentrer dans leur devoir ceux qui s’en étaient écartés. Le Roi de son côté avait demandé par ses lettres et fait demander par ses ambassadeurs les mêmes choses aux souverains pontifes. Ainsi, Sa Majesté, après que Rome eut prononcé, ce qui devait faire finir toute dispute, se crut dans l’obligation de faire exécuter très exactement leurs constitutions. Lédit qu’elle fit publier partout dans son royaume pour la signature du formulaire fit connaître quelle était sa volonté et qu’on ne s’y opposerait pas impunément. Il ne voulut de sa part donner aucun des bénéfices qui sont à sa nomination qu’après qu’on aurait signé le formulaire. Les évêques le firent signer par tous les ecclésiastiques et les religieux de leurs diocèses.

Les seuls jansénistes contredirent aux ordres des papes et de leur Prince. Pour donner quelque couleur à leur désobéissance, eux, qui avaient dans les premiers temps que cette affaire fut agitée à Rome, reconnus que la doctrine qu’on attaquait était celle de Jansénius, voyant qu’elle avait été condamnée dans les cinq propositions qui sont toute la matière de son Augustinus, ne pouvant sans passer pour hérétiques la soutenir, cherchèrent un faux-fuyant pour se mettre à l’abri des censures l’Église. Ils inventèrent à ce sujet cette fameuse distinction du droit et du fait.

Ils convenaient à la vérité un peu malgré eux que la doctrine des cinq propositions était condamnable et déclaraient la condamner sincèrement ; mais ils ajoutaient qu’elle n’était point celle de Jansénius, que ses ennemis lui avaient injustement attribuée, que le sens dans lequel il avait traité ces questions était entièrement différent de celui qui avait avec justice mérité la condamnation de Rome, que c’était plutôt la doctrine horrible de Calvin que celle de cet évêque d’Ypres qui avait été flétrie par ces différentes constitutions des papes.

Ils firent pour réussir dans leurs projets et pour jeter de la poussière aux yeux de ceux qui n’examinent que superficiellement ces sortes de question l’écrit à trois colonnes, dans lequel on voyait le sens de Jansénius, celui de Calvin et celui de Molina. Ils crurent par cet endroit se garantir de la juste punition que méritait leur désobéissance à l’Église, car ils disaient d’un côté qu’ils condamnaient les cinq propositions et qu’en cela ils étaient près de signer un formulaire qui ne contiendrait que simple condamnation, mais qu’ils ne pouvaient en conscience signer le formulaire dans lequel on reconnaissait avec serment qu’on condamnait ces mêmes propositions dans le sens de Jansénius, puisqu’ils étaient parfaitement convaincus que Jansénius n’avait jamais enseigné ces propositions dans le sens dans lequel elles avaient été condamnées ; qu’en tout cas, que ces mêmes propositions fussent ou ne fussent pas contenues dans le livre de l’évêque d’Ypres, ce n’était qu’une question de fait, sur lequel l’Église ne pouvait obliger les fidèles à une créance intérieure, puisque Jésus-Christ ne lui avait donné sur les faits une infaillibilité ; qu’ainsi elle pouvait se tromper sur ces sortes de questions de fait même dans un concile général ; qu’il s’ensuivait de ce principe qu’ils ne pouvaient signer le formulaire sans un parjure, puisqu’en se soumettant à cette signature ils paraissaient reconnaître que le sens condamné dans les cinq propositions était celui de Jansénius, quoiqu’ils fussent très évidemment convaincus du contraire.

Ces nouvelles disputes partagèrent les esprits, mais ne firent pas changer de résolution au Roi ni aux évêques, si l’on excepte leur nombre, quatre d’entre eux qui se signalèrent en cette occasion et favorisèrent ouvertement le parti et les sentiments des jansénistes. Le Roi continua de faire exécuter sa déclaration et les constitutions des souverains pontifes, les évêques firent très exactement signer le formulaire dans leurs diocèses. Le roi punit sévèrement les opiniâtres et en exila plusieurs ; les évêques firent le procès à ceux qui refusèrent de signer et en privèrent quelques-uns de leurs bénéfices.

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Mémoires du Curé de Versailles – La prodigieuse lecture d’Antoine Arnauld

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IV – Les jansénistes
La prodigieuse lecture d’Antoine Arnauld

L’abbé de Saint-Cyran, qui avait eu de grandes liaisons avec cet évêque flamand, était à leur tête. Après sa mort, le sieur Antoine Arnauld devant leur chef, et, par un si mauvais parti qu’il prit contre son devoir et sa conscience, rendit presque inutiles les grands talents que Dieu lui avaient donnés pour écrire et une science fort étendue qu’il avait des Pères de l’Église et de la vénérable antiquité. Heureux s’il avait, par une si prodigieuse lecture, appris à se soumettre avec respect aux décisions de l’Église et à n’employer sa plume que pour écrire en sa faveur contre les hérétiques ! Quelle gloire n’eût-il pas acquise, si au lieu d’entreprendre de soutenir le livre et les sentiments de Jansénius, il en eût composé plusieurs de la force, de la solidité, de la beauté de ceux de la perpétuité de la foi et de l’apologie des catholiques ! Son nom serait à présent respecté de tout le monde et sa mémoire serait en bénédiction dans l’église.

Au lieu de prendre un parti si juste et qui convenait si bien à un docteur, il a employé toute sa vie, ou au moins la plus grande partie, à ces sortes de disputes sur la grâce qu’on peut dire avec l’apôtre être plus propres à produire la dissension dans l’Église que l’édification de ses enfants. Une opinion qu’il voulut soutenir sur la chute de Saint-Pierre, prétendant que toute grâce lui avait manqué, se fondant sur quelques passages de saint Augustin et de saint Jean Chrysostome, qu’il voulut ensuite défendre avec opiniâtreté, ne déférant point au jugement qu’en porta la faculté de théologie de Paris, après différentes monitions qui lui furent faites, le fit chasser de Sorbonne où on effaça son nom du catalogue des docteurs. Cette humiliation ne le rendit point plus énervé, il s’attacha toujours à la même doctrine sur la grâce et à défendre le livre de Jansénius.

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Mémoires du Curé de Versailles – le livre de Jansénius

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre IV – Les jansénistes
Le livre de Jansénius

Ce n’est pas seulement contre les calvinistes que le Roi a fait éclater son zèle pour la religion et son attachement pour les sentiments de l’Église ; il l’a également fait paraître contre les jansénistes qui, depuis plus de 60 ans, troublent la paix de l’Église par la nouveauté de leurs sentiments et par l’opiniâtreté qu’ils ont à soutenir une très mauvaise doctrine.

L’auteur de ces nouveautés profanes a été Jansénius, évêque d’Ypres, qui composa contre la France un livre très malin, intitulé Mars Gallicus. Ce docteur de Louvain, disciple de Baïus et depuis élevé à l’épiscopat, enchérit beaucoup sur les sentiments de son maître ; il devait plutôt imiter la rétractation qu’il avait faite de ses erreurs que de les embrasser. Son animosité contre les Jésuites ne fut pas le moindre des motifs qui l’engagea à soutenir son système de la grâce dans son fameux livre à qui il donna le titre pompeux d’Augustinus, y prétendant expliquer ce grand et saint docteur par ses propres principes, le prenant pour garant d’une doctrine contraire à celle de l’Église et qui avait déjà mérité ses censures plus d’une fois. Dès que ce livre parut après la mort de son auteur qui fut emporté de peste à Ypres, il fit un très grand bruit et causa mille disputes. Les uns en voulaient soutenir la doctrine que les autres résolurent de combattre. Ces contestations allèrent si loin qu’il fût nécessaire d’y apporter des remèdes. Ce livre fut déféré d’abord à Urbain VIII.

Les députés de la faculté de théologie de Louvain allèrent à Rome pour le défendre : il y fut condamné, et cette condamnation devait imposer silence et engager les vrais enfants de l’Église à condamner ce qu’elle jugeait digne de ses censures. Cependant, bien loin de se soumettre à un jugement si légitime, les partisans de Jansénius continuèrent leurs disputes et leur révolte. Plusieurs docteurs français prirent parti les uns contre les autres dans ces contestations.

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Mémoires du Curé de Versailles – Si j’étais en état de donner des conseils au Prince

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre III – Le Pape
Si j’étais en état de donner des conseils au Prince

Si j’étais en état de donner des conseils aux princes, je les porterais toujours à éviter par toutes sortes de moyens et pour toutes sortes de raisons tous démêlés avec la Cour de Rome et avec le Pape. Il est rare qu’on réussisse de pareilles affaires et il est très ordinaire qu’à la fin on y succombe. Comme ils sont à Rome très sages et très réservés, ils ne se font point une affaire de gagner du temps, de différer le plus qu’ils le peuvent la conclusion des affaires sur lesquelles on les presse le plus vivement. Ils tiennent principalement cette conduite à l’égard des Princes à qui tout réussit, qui peuvent leur nuire par leur puissance et qui sont redoutés et de tout le monde par les heureux succès des armes. Quand ils remarquent que les affaires ont changé de face, pour lors ils prennent leur parti et obtiennent ce qu’ils veulent.

Il ne faut pas chercher bien loin des exemples qui servent de preuve à ce que j’avance : les affaires dont je viens de parler le prouvent très évidemment. Car enfin Innocent XII qui aimait beaucoup le Roi et la France, pressé par Sa Majesté d’accorder des bulles aux évêques nommés ou transférés à d’autres sièges, fit paraître la meilleure volonté du monde de donner au Roi toute la satisfaction qu’il pouvait désirer ; à condition néanmoins que ceux qui s’étaient trouvés à l’assemblée de 1682 donneraient leur rétractation de ce qu’ils avaient signé et que le Roi renoncerait à ces prétendus droits d’immunités dans ces quartiers de ses ambassadeurs. On fit ce que le Pape demandait, on se relâcha sur ce qu’on avait si constamment refusé à Innocent XI. Le Pape de son côté fit expédier les bulles pour les évêchés vacants. On fit d’ailleurs un accommodement secret sur l’affaire de la régale, c’est-à-dire qu’on demeura d’accord de part et d’autre qu’on garderait sur cela le silence. Cependant les sentiments de Rome ne changent point sur la régale, quoique le Pape Clément XI qui est aujourd’hui assis sur la chaire de Saint-Pierre ne s’y oppose pas ouvertement ; néanmoins il le fait d’une manière à faire connaître qu’on attend à Rome le temps propre pour donner une décision authentique sur cette affaire. Car afin qu’on ne puisse point dire qu’il y ait un jour prescription en faveur du Roi, le Pape ne manque pas d’adresser des brefs aux évêques élus des provinces qui avaient été exemptes de la régale, dans lesquels il leur recommande très fortement de ne rien faire qui puisse autoriser ce droit de régale dans leur province. Je suis d’autant plus instruit de cette conduite du Pape dans cette affaire que peu de temps après ma nomination à l’évêché d’Agen, j’ai reçu par M. Le nonce Gualterio, qui est à présent cardinal et très attaché aux intérêts de la France, un bref dans lequel est contenu ce que je viens de dire. L’ayant porté à M. De Torcy, ministre d’État pour les affaires étrangères, il le lut et en parut surpris, me disant qu’on était convenu de part et d’autre de ne plus parler de cette affaire.

On pourra connaître un jour plus précisément la fin pour laquelle on tint cette conduite à Rome, avec laquelle il sera toujours de l’intérêt de la France et de nos rois de se maintenir dans une grande paix et une très étroite union, puisqu’enfin Rome est et sera toujours le centre de l’unité de la foi. J’avoue que nos rois étant les défenseurs de nos libertés et les protecteurs de l’Église gallicane, ils doivent en soutenir les droits. Saint-Louis l’a fait avec vigueur ; quand ses successeurs le feront dans l’esprit et de la manière dont l’a fait ce très saint Roi, il n’y aura rien à craindre ; nos droits et nos privilèges seront conservés, sans que la religion et le respect que nous devons toujours avoir pour le Saint-Siège et les successeurs de Saint-Pierre en souffrent jamais aucune atteinte. Il serait pour cela à souhaiter que les évêques ne soufflassent jamais cet esprit de division aux oreilles et aux cœurs des Princes ; ils sont même obligés par leur état et leur profession de procurer et de conserver la paix entre ces deux puissances ; il leur sera toujours honteux de n’y pas travailler, comme il leur sera toujours honorable et glorieux de s’être efficacement employés pour la maintenir et pour éloigner tout ce qui pourrait l’altérer ou la détruire. Quand les évêques ne seront point gens de Cour, mais uniquement attachés à leur devoir et qu’ils aimeront sincèrement leur État et l’Église, ils entreront dans ces sentiments. Plaise à la bonté infinie de Dieu d’en donner toujours de tels à l’Église de France, qui, par sa miséricorde, à la consolation d’en avoir plusieurs qui honorent la sainteté de leur ministère par une vie sainte et irréprochable.

Le Roi, qui avait fait paraître l’amour qu’il a pour la religion par la destruction de l’hérésie de Calvin dans son royaume, qui y avait causé des maux infinis pendant l’espace de 150 ans, fit en cela aussi éclater la grandeur de son courage. Il avait prévu toutes les suites dangereuses que pouvaient avoir la résolution qu’il avait prise de l’abolir entièrement. Il savait qu’une infinité de ses sujets de toute condition se réfugieraient chez les princes protestants et que, n’ayant point d’ennemis plus déclarés que ces hérétiques, ils se joindraient aux troupes de ces princes et prendraient les armes contre lui à la première occasion de la rupture de la paix. Il était persuadé d’ailleurs qu’en quittant leur pays, ils emporteraient avec eux une haine implacable contre lui, qu’ils composeraient mille libelles contre sa réputation, qu’ils le traiteraient de tyran, de persécuteur cruel, de mauvais prince, qu’ils seraient partout des boutefeux de la guerre et amèneraient des princes à se déclarer contre lui. Il ne s’était pas trompé dans ces vues et c’est en cela que ce grand Roi a fait paraître la grandeur de son âme, puisqu’il a préféré l’honneur de la religion à ses propres intérêts.

Je parlais un jour, dans le temps de la guerre que le prince d’Orange, pour lors l’usurpateur du royaume d’Angleterre, faisait au Roi, avec Mme de Maintenon de cette affaire, et après que je lui eus dit tout ce que les Français réfugiés tâchaient de faire contre le Roi, qu’ils étaient un nombre infini dans les troupes des ennemis, que c’étaient leurs meilleurs soldats, d’autant plus braves qu’avec le génie de la nation ils avaient la haine dans le cœur, elle me répondit :
« Le
Roi savait tout cela quand il a chassé leurs ministres de ses états et quand il a détruit cette hérésie. »

Rien n’est guère plus grand dans la vie de ce Prince et donne lieu d’espérer que Dieu, après l’avoir éprouvé par les disgrâces qui lui sont arrivées depuis quelques années et qui lui arrivent encore tous les jours, le comblera de bénédictions et lui donnera de plus heureux succès dans les affaires contre l’espérance de tout le monde et contre les apparences humaines, eu égard à la situation de l’état où se trouve à présent la France. Mais Dieu a ses moments qu’il faut attendre. C’est ce que j’ai souvent dit, pendant que j’étais à la Cour et ce que j’ai souvent écrit depuis que je suis dans mon diocèse à cette illustre dame, ne doutant nullement qu’elle n’en ait ainsi parlé au Roi, étant assuré qu’elle lui fait voir les lettres que j’ai l’honneur de lui écrire.

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Mémoires du Curé de Versailles – Un nonce bien gardé

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre III – Le Pape
Un nonce bien gardé

Pendant que ces choses se passaient à Rome, il en arriva une autre à Paris à l’égard du nonce, qui dut beaucoup chagriner le pape.

Car, soit que le Roi eût appris par des avis secrets que ce nonce qui était le Seigneur Ranuzzi eût des ordres de Rome de sortir du royaume, ou qu’on eût le dessein de donner quelque mortification au pape, ou qu’on crût devoir s’en assurer pour mettre à l’abri M. De Lavardin des insultes qu’on pourrait lui faire à Rome, il ordonna au sieur de Saint-Olon, gentilhomme ordinaire, de demeurer auprès de ce prélat, de le garder à vue, de l’accompagner partout et de veiller jour et nuit sur toute sa conduite.

Ce gentilhomme exécuta les ordres de Sa Majesté et se rendit près de ce prélat qui en fut très fâché. Il résolut pour lasser ce garde qui lui était fort à charge de se retirer dans une communauté où il aurait au moins autant de peine de demeurer enfermé qu’il était lui-même gêné d’une compagnie qui lui était si pesante. Il jeta les yeux sur la maison Saint-Lazare ; sans faire connaître son dessein à ce gardien incommode, il prit le prétexte d’aller prendre l’air, et, y étant arrivé, il déclara à M. Jolly, supérieur général de la Congrégation de la Mission, qu’il voulait absolument y rester.

Cela surprit ce vénérable prêtre, qui, étant très sage et fort prudent et d’ailleurs fort estimé du Roi, avait quelque appréhension que cette résolution du nonce ne déplût à Sa Majesté. Il fit d’abord tout ce qu’il put pour engager le nonce à prendre une autre résolution : il ne put y réussir, car il demeura toujours ferme dans celle qu’il avait prise de demeurer dans cette maison. Alors ce général lui dit de ne pas trouver mauvais qu’il en rendît compte au Roi, pour recevoir ensuite ses ordres. Le nonce lui dit de faire ce qu’il jugerait à propos, lui insinuant qu’il ferait plaisir au Pape de lui donner retraite à Saint-Lazare, ce qu’il devait faire d’autant plus volontiers qu’il savait que sa sainteté avait beaucoup d’affection pour la mission.

M. Jolly dépêcha en poste un frère qui porta à Fontainebleau, où le Roi était pour lors, une lettre au ministre d’État dans laquelle il lui rendait compte de ce qui venait d’arriver, lui mandant qu’il n’avait plus engagé M. le nonce de changer de sentiment, mais qu’il lui avait déclaré qu’il allait avertir Sa Majesté pour ensuite exécuter les ordres qu’Elle lui ferait l’honneur de lui donner. Ce ministre en ayant rendu compte au Roi, Sa Majesté fut très contente que M. Le nonce eût prit ce parti et fit écrire à M. Jolly qu’il approuvait la conduite qu’il avait tenue en cette occasion, lui faisant ajouter qu’il était plus content que le nonce demeurât en cette maison que partout ailleurs, par l’estime qu’il faisait de sa prudence. Ainsi ce prélat demeura longtemps en cette maison où le sieur de Saint-Olon avait tout le temps de s’ennuyer et de beaucoup se promener dans son grand enclos.

Cependant le Roi, qui désirait trouver quelque moyen d’accommoder cette affaire et les autres qu’il avait avec le Pape et le disposer à consentir à l’élection de M. De Fürstenberg pour l’archevêché de Cologne, lui envoya le sieur de Chamlay avec des lettres de créance, qui en était chargé d’autres pour le Pape, ayant ordre de lui demander une audience secrète dans laquelle il devait lui faire des propositions de la part du Roi qui aurait pu faire terminer tous ces différents et produire un bon accommodement entre ces deux puissances. Cet envoyé étant arrivé à Rome fit tout ce qu’il put pour obtenir cette audience ; jamais il n’y put réussir. Ainsi, après bien des tentatives qui furent toutes inutiles, il fut contraint de s’en revenir sans avoir rien conclu, tant était grande l’indignation du Pape contre le Roi à l’occasion de tout ce que nous venons de rapporter.

Quelque temps après, M. De Lavardin eut ordre de quitter Rome et de revenir en France. Il fut très aise de se voir délivré d’une si épineuse ambassade ; il ne rapporta de Rome que beaucoup de dettes qu’il avait contractées et une excommunication qui avait été solennellement publiée contre lui. Il mourut peu après son retour. Le nonce reprit aussi le chemin d’Italie, ayant été fait cardinal et archevêque de Bologne, mais il n’eut pas le temps de jouir longtemps de ces deux grandes dignités, car peu après son arrivée en Italie il mourut avec la réputation d’avoir été un très homme de bien et de beaucoup de patience.

On voit bien maintenant par ce que je viens de raconter la raison pour laquelle le Pape garda un grand silence sur ce que le Roi venait de faire en faveur de l’Église et contre les hérétiques. Dans tout autre temps, les papes n’auraient pas manqué de féliciter le Roi d’une si grande entreprise et on aurait mis cette action au nombre de celles qui avaient attiré le plus de gloire à un prince chrétien. D’ailleurs on ajoutait dans le monde que le Pape n’ayant pas été consulté sur cette affaire, il n’avait pas paru y prendre beaucoup de part, parce qu’on n’avait pas eu la confiance de la lui communiquer.

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Mémoires du Curé de Versailles – L’affaire des quartiers

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre III – Le Pape
L’affaire des quartiers et l’épineuse ambassade de M. De Lavardin

Une troisième affaire qui brouilla le Roi avec Innocent XI fut celle qu’on appelle des quartiers.

Les ambassadeurs des têtes couronnées à Rome avaient fort étendu leurs privilèges touchant les immunités qu’ils croyaient leur appartenir. Ils étaient dans l’usage non seulement de ne souffrir pas que les sbires vinssent enlever des criminels dans leurs palais, mais ils étendaient ce droit sur plusieurs autres maisons et rues qu’ils prenaient sous leur protection. Cette étendue d’immunité était la source funeste de l’impunité de plusieurs crimes, car, dès qu’un scélérat en avait commis qui exigeaient pour le bien public une punition publique, dès qu’ils se réfugiaient dans ces quartiers d’ambassadeurs, ils y étaient en sûreté, ou si on entreprenait de les y aller arrêter, on s’exposait à toutes les violences, les batteries, les meurtres qu’on peut s’imaginer.

Le Pape se crut obligé en conscience d’apporter quelque remède à ces désordres ; il en parla à tous ces ministres étrangers, ceux-ci en écrivirent à leurs maîtres : on leur fit réponse qu’on consentirait volontiers à la volonté du pape, si le Roi de France voulait de son côté y donner les mains. Le Pape le fit solliciter puissamment par son nonce de vouloir bien [se] rendre à un règlement si nécessaire pour le repos de la ville de Rome ; le Roi, qui avait les autres sujets de chagrin dont nous avons parlé, n’y voulut jamais entendre. Le Pape se résolut enfin de le faire faire par autorité, et le Roi de son côté prit la résolution de maintenir à force ouverte ses ambassadeurs dans ces sortes de droits qu’ils s’étaient imaginés leur appartenir. On prit des criminels dans leurs quartiers : le Roi envoya le marquis De Lavardin à Rome en qualité d’ambassadeur extraordinaire, avec ordre de soutenir avec hauteur ce privilège des immunités. On fit partir en même temps plusieurs gardes-marines et d’autres officiers de guerre, qui se rendirent au rendez-vous qui leur avait été marqué, et précisément dans le temps assigné.

Ce marquis entra dans Rome, accompagné de toute cette troupe de gens de guerre qui avaient l’épée nue à la main, prêts à se défendre si on les eût attaqués. Ainsi il parut y entrer comme dans une ville de conquête et dans la résolution de soutenir par les armes ces droits prétendus d’immunités de leurs quartiers. Le Pape ne fut point ébranlé par une conduite si extraordinaire, quoiqu’il en fût sensiblement touché. Il ne balança point sur le parti qu’il avait à prendre dans une conjoncture d’affaire si délicate : il excommunia M. De Lavardin et défendit dans toutes les églises de Rome qu’on fit aucun office en présence de cet ambassadeur et fit afficher dans la ville la sentence de cette excommunication. L’ambassadeur qui peut-être ne s’attendait pas à cela fit de son côté une protestation contre cette excommunication qu’il fit aussi afficher de tous côtés, dans laquelle il appelait à qui il appartenait de cette censure prononcée contre lui. On n’avait pas fait faire cette défense de la part du Pape à l’église de Saint-Louis qui est l’église nationale des Français : M. De Lavardin y assistait à la messe et aux offices.

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Mémoires du Curé de Versailles – Les abbesses des urbanistes

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre III – Le Pape
Les abbesses des urbanistes, l’archevêché excommunié

Un des plus considérables arriva à l’occasion des urbanistes.

Ces religieuses de l’Ordre de Saint-François ont été ainsi appelées du nom du Pape Urbain qui, adoucissant les premières austérités de l’ordre, approuva des règlements plus mitigés que ce qui jusqu’alors y avait été observés. Il ordonna par la bulle qu’il publia en leur faveur qu’elles éliraient tous les trois ans une abbesse dans chaque monastère. Comme ce Pape leur permit d’avoir des biens à fond et des rentes, plusieurs de ces maisons religieuses acquirent beaucoup de bien et devinrent riches. Ce dernier état de ces couvents porta des religieuses ambitieuses à désirer d’être faites abbesses perpétuelles. Elles trouvèrent bien des gens disposés à favoriser leur orgueil ; il y eut des courtisans, et en particulier M. De Harlay, archevêque de Paris, toujours prêt à chercher des affaires qui pussent être agréables au Roi, qui les entretinrent dans ces détestables désirs ; ils le proposèrent au Roi comme une espèce de droit de sa couronne et une suite naturelle du concordat fait autrefois entre François 1er et Léon X, qui a changé toute la face de la discipline dans l’Église gallicane et que pour ce sujet jusqu’à présent le clergé de France n’a voulu ni reconnaître ni recevoir.

On prétendit donc que, le Roi ayant acquis le droit de nommer aux abbayes d’hommes et de filles par la concession du Pape, il n’y avait pas de raison que ces filles qui avaient dans chaque couvent une abbesse à leur tête fussent exemptes de la loi générale et conservassent la liberté de l’élection. On ne manqua pas d’appuyer ce sentiment de raisons apparentes. On fit surtout valoir qu’il arrivait souvent dans ces monastères des brigues et des cabales qui en troublaient la paix, que pendant un triennal on était occupé à penser au choix de celle qui succéderait à l’abbesse qu’on venait d’élire, et que plusieurs prétendantes à ces premières places se faisaient par toutes sortes de voies des amies qui leur promettaient leur suffrages, ce qui pouvait être cause que souvent la simonie entrait dans ces élections. On ajoutait que des abbesses ainsi élues permettaient tout à des filles à qui elles devaient leur élévation, ce qui avait causé un très grand relâchement dans plusieurs maisons de cet ordre.

Comme on trouve toujours assez de raisons pour soutenir les entreprises qu’on a envie de faire, celles que je viens de rapporter parurent suffisantes ou du moins fort spécieuses à ceux qui engagèrent le Roi dans cette affaire. Il se rendit aux propositions qu’ils lui en firent, il nomma des abbesses perpétuelles dans ces couvents.

Ces filles, se voyant dépouillées dans un instant de leurs privilèges, refusèrent de reconnaître les abbesses qui leur furent ainsi données. On employa toute l’autorité du Roi pour les contraindre d’obéir à ses ordres ; la plupart y résistèrent toujours avec beaucoup de fermeté ; elles ne voulaient pas ouvrir la porte de leurs cloîtres à ses nouvelles abbesses qu’elles déclaraient ne pouvoir et de devoir jamais reconnaître pour leurs légitimes supérieures.

Il fallut en venir à de grandes violences dans plusieurs de ces maisons pour les forcer d’y donner entrée à celles qui avaient été ainsi nommées. On rompit pour cela en quelques endroits la clôture, on brisa les portes des monastères pour vaincre les oppositions de ces filles qui voulaient combattre jusqu’à la mort pour la défense de leurs constitutions. On employait des soldats pour les faire retirer ; ils entraient dans ces maisons consacrées à Dieu à main armée et menaçaient les religieuses de toutes sortes de mauvais traitements, si elles n’obéissaient aveuglément à la volonté du Roi.

Ces institutions de supérieures faisaient des maux infinis dans ces couvents ; elles voulaient se maintenir dans leurs places, les religieuses les méprisaient ouvertement, de sorte que n’y ayant plus de subordination dans ces monastères, il est aisé de juger que tout y était dans un affreux désordre. On exila plusieurs de ces religieuses qu’on éloigna de leurs maisons, mais ces précautions n’empêchèrent pas les troubles qui depuis ce temps-là y ont toujours duré.

Ces filles ainsi traitées qui se voyaient enlever un droit que les papes leur avaient accordé et dont elles avaient joui paisiblement pendant quelques siècles, sans qu’on eût jusqu’alors pensé à les troubler, portèrent leurs plaintes à Rome, ne pouvant avoir de recours qu’au Saint-Siège dans cette occasion, de qui elles avaient reçu cette grâce.

Le Pape, très sensiblement affligé de cette nouvelle entreprise de la cour de France, fit ce qu’il put pour y remédier. Il en écrivit au Roi ; il en fit parler plusieurs fois à Sa Majesté par ses nonces, il déclara nulles et abusives les nominations de ces abbesses, il se plaignit amèrement à quelques évêques et en particulier à l’archevêque de Toulouse de ne s’être pas opposés très fortement à une entreprise si contraire aux saints canons, aux bulles de ses prédécesseurs et à l’équité naturelle. Il reprocha en particulier à l’archevêque de Toulouse non seulement d’avoir consenti à cette dangereuse nouveauté, mais d’avoir été lui-même à la tête des gens armés faire enfoncer les portes d’un monastère pour y introduire par violence une abbesse élue ou nommée contre toutes les règles de l’Église. C’est dans ce bref adressé à cet archevêque, qui était de la maison de Carbon de Montpezat, prélat peu instruit de la science des canons et de la discipline de l’Église, qui n’avait été élevé à cette dignité que par la faveur de son frère qui était archevêque de Sens, que le Pape le menaça très sérieusement d’une prochaine excommunication, s’il ne réparait le mal et le scandale qu’il avait fait dans cette occasion et dans l’affaire de la régale, dans laquelle pour plaire à la Cour il avait agi fortement contre l’évêque de Pamiers, Pavillon, son suffragant.

Le Pape n’avait pas menacé en vain cet archevêque, car après quelques autres monitions il prononça contre lui la sentence d’excommunication. Nos évêques de France s’en plaignirent, déclarèrent qu’elle était nulle, étant entièrement contraire à nos usages et à nos libertés, les évêques ne devant être jugés que dans le royaume par les conciles de la province, et en cas d’appel au Saint-Siège, par des évêques in partibus nommés par le Pape. Ces déclarations n’ébranlèrent pas Innocent XI dans sa résolution ; il tint ferme, sans vouloir rien relâcher de sa première rigueur.

J’ai su que cet archevêque ne laissa pas, avec toutes ces assurances qu’on lui donnait en France de la nullité des censures portées à Rome contre lui, d’être toujours dans une grande frayeur de les avoir encourues ; il s’en fit même absoudre, étant près de mourir. Ce n’est pas à nous d’examiner si, sans avoir réparé ce que le Pape lui avait reproché d’avoir fait contre les libertés de l’Église et les règlements d’un ordre religieux approuvé dans ses constitutions par le Saint-Siège, cette absolution pourra lui avoir servi devant le tribunal de Jésus-Christ. Ce que je sais, c’est que, selon Saint-Grégoire, on doit craindre les censures, quand même elles seraient injustes, à plus forte raison quand rien ne peut convaincre qu’elles ne soient pas justes et qu’elles sont prononcées par une puissance légitime et avec connaissance de cause.

Je ne veux pas cependant, en expliquant en ces termes, m’écarter en rien des sentiments de l’Église gallicane, ayant l’honneur d’être du nombre de ses évêques, qui sommes dans l’obligation de soutenir nos droits et nos libertés fondées sur les anciens canons, mais ce que je prétends dire et ce que je pense en effet est qu’il est très douloureux d’encourir la disgrâce d’un souverain pontife, d’en être menacé de censure, de les voir prononcées contre soi et de mourir dans cet état ; car enfin, quelques sentiments dans lesquels nous puissions et nous devions être dans notre Église, ils ne peuvent nous soustraire à la soumission que nous devons au premier siège et à celui qui le remplit. Heureux ceux qui ne se trouvent ni à leur vie ni à leur mort engagés dans ces mauvaises affaires, qui ne peuvent toujours avoir que de très mauvaise suite ! Malheureux au contraire ceux qui se font un plaisir de les inventer et de porter les princes, par leurs conseils flatteurs, de les entreprendre ! Il aurait été fort à désirer que le Roi n’eût pas trouvé de gens qui lui eussent inspiré ces sortes de prétentions. S’ils eussent eu un véritable et sincère attachement pour leur Prince, tel que la religion nous oblige de l’avoir et que notre ministère nous y engage, ils se seraient bien donné de garde de charger la conscience du Roi d’un nouveau fardeau, en lui conseillant de nommer des abbesses dans ces maisons des urbanistes ; ils auraient au contraire eu le courage, le zèle de le détourner d’une pareille entreprise qui ne lui est pas fort avantageuse pour les intérêts de sa couronne ni pour l’étendue de son pouvoir, mais qui peut être très préjudiciable à sa conscience et à son salut.

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Mémoires du Curé de Versailles – Un patriarche de Gaulle

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre III – Le Pape
Un patriarche de Gaulle

C’était avant la fin du pontificat d’innocent XI que se leva le bruit en France qu’on y allait élire un patriarche auquel on aurait recours dans les affaires ecclésiastiques, de la même manière que les Orientaux l’avaient pratiqué à l’égard des patriarches d’Antioche, d’Alexandrie, de Constantinople et de Jérusalem. On ne parlait partout que de cette nouvelle érection d’un premier siège en France.

Quelques évêques, et en particulier M. de Saint-Georges, nommé à l’évêché de Clermont, puis à l’archevêché de Tours et enfin à l’archevêché de Lyon, qui s’étaient trouvés à l’Assemblée de 1682, en parlaient assez hautement et, j’ose dire, avec beaucoup d’imprudence.

Les esprits brouillons qui aiment les changements autant dans l’Église que dans l’État et ceux qui s’attachent aux nouveautés, étaient ravis de cette affaire ; on se donnait la liberté de dire tout ce qu’on pensait sur une affaire si délicate ; on louait ce projet comme le plus juste et le plus merveilleux du monde, on le regardait, disait-on, comme une barrière insurmontable à toutes les entreprises de la cour de Rome, on s’imaginait que l’Église de France, qui est déjà très brillante, en recevrait un nouvel éclat. On se persuadait mal à propos que par ce moyen l’Église gallicane soutiendrait avec plus de facilité ses libertés et ses privilèges ; qu’ainsi on se contenterait de recourir à Rome pour les causes majeures et que, conservant toujours l’union avec le Saint-Siège par l’unanimité de la foi, on ne dépendrait plus d’elle pour toutes les autres choses.

C’était une ridicule idée qu’on se faisait d’une érection d’un siège patriarcal dans le royaume. Les gens les mieux sensés, les plus sages, les plus attachés à l’Église, les plus versés dans la science des saints canons et de la discipline voyaient bien que c’était une chimère qu’on se formait à plaisir et une espèce d’épouvantail qu’on voulait donner à Rome, comment et par quelle autorité aurait-on pu élever un patriarche en France ? Les évêques ont-ils le pouvoir de le faire ? Le saint concile de Nicée n’est-il pas opposé à ces dangereuses nouveautés ? Ne sait-on pas que c’est dans des conciles généraux que les patriarches de Constantinople et de Jérusalem ont été établis avec toute la peine imaginable, qu’ils n’ont été tolérés que pour des raisons essentielles et qui ne se trouvent pas à l’égard de la France ? Mais se pouvait-on persuader que toute l’autorité du Roi eût pu déterminer tous les évêques de son royaume d’accepter sans résistance un établissement si inouï ? D’ailleurs, quand les évêques y auraient consenti, auraient-ils pu y faire donner le consentement à tous les ecclésiastiques de leur diocèse ? Combien ne s’en serait-il pas trouvé qui y eussent ouvertement contredit, qui aurait écrit contre cette nouveauté si étrange, qui aurait inspiré au peuple leurs mêmes sentiments, qui par cet endroit aurait conçu du mépris et peut-être de l’aversion de leurs évêques ? Qui sait même si cela n’aurait pas causé des révoltes et des séditions dans le royaume, car rien n’est plus capable de produire ses mauvais effets que les moindres changements dans la religion, comme on ne le connaît que trop par l’expérience de tous les siècles !

Mais d’ailleurs ne pouvait-on pas être convaincu que, quand bien même, ce qui cependant n’aurait pas été, tout le clergé séculier de France eût donné dans cette nouveauté, jamais les religieux et principalement les mendiants, qui ont autant d’intérêt d’être toujours parfaitement soumis au Saint-Siège, n’auraient pu se résoudre de s’y rendre !

Quels maux n’en fussent-ils pas arrivés ! Combien de personnes, conduites par ces religieux, n’auraient pas embrassé leur parti, ce qui aurait causé d’infinis désordres et aurait infailliblement produit un schisme des plus dangereux qu’eût jamais souffert l’Église de Jésus-Christ. Rome n’aurait pas dans une occasion de cette importance dissimuler son juste ressentiment ; les papes auraient procédé par les censures ecclésiastiques et auraient peut-être pris la terrible et funeste résolution de mettre le royaume à l’interdit, auquel plusieurs auraient obéi et contre lequel d’autres se seraient révoltés, ce qui sans doute aurait causé dans l’État la plus fatale de toutes les divisions. Enfin quel privilège aurait eu l’Église de France au-dessus de celle d’Espagne, d’Allemagne, de Pologne et de toutes les autres d’Europe ? Ou quel mauvais exemple ne leur aurait-elle pas donné pour les engager dans de pareilles occasions de faire la même chose ? Les hérétiques d’un autre côté en auraient triomphé, eux qu’on sait avoir une haine aussi injuste qu’implacable contre le souverain pontife.

Je ne doute nullement que toutes ces raisons, et peut-être de plus fortes que je ne connais pas, firent prendre au Roi la résolution de ne rien changer en cette matière dans l’Église de France et de rejeter le conseil que des flatteurs lui auraient voulu donner sur une entreprise si préjudiciable à la paix de son royaume.

J’ai cru devoir parler de cette affaire dans ces écrits, afin que, si un jour il plaît à la Providence qu’ils soient publiés, on ait de l’éloignement pour un projet aussi injuste que déraisonnable et presque impossible à exécuter. Il n’y aura jamais que des esprits inquiets et amateurs de nouveauté qui osent le proposer au Prince dans quelque situations que puisse se trouver ce royaume avec Rome, avec laquelle il sera toujours très préjudiciable à la France, de quelque manière qu’on le considère, de se brouiller. Les exemples passés et ceux que nous avons vus pour ainsi dire, de nos yeux et qui sont malheureusement arrivés de notre temps en sont une preuve très évidente.

Ce droit de régale, comme nous l’avons déjà remarqué, dans l’étendue que le Roi l’a prétendu et que Rome n’a pas voulu reconnaître, a été la cause des fâcheuses affaires qu’on s’est attiré dans notre pays.

Personne n’ignore qu’Innocent XI traversa à ce sujet et pour cette raison plusieurs desseins du Roi, et en particulier celui de faire élire le cardinal Fürstenberg archevêque et électeur de Cologne, ce qui aurait fort contribué aux affaires du Roi en Allemagne ; mais Dieu permis cette mésintelligence du Roi avec le Pape en cette occasion pour éloigner de ce poste si important un prélat que sa mauvaise vie connue de tout le monde rendait absolument indigne de toute dignité ecclésiastique.

Ce n’a pas été le seul différent que le Roi a eu avec Rome. Il y en eût plusieurs autres.

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Mémoires du Curé de Versailles – L’affaire de la régale

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre III – Le Pape
L’affaire de la régale

Il faut avouer de bonne foi qu’on aurait rendu un service très important au Roi de l’avoir détourné par de sages conseils d’entreprendre cette affaire de la régale et de ne pas le porter à la soutenir d’une manière si vive, le sujet ne le méritant pas assez et d’ailleurs la possession dans laquelle étaient les églises des quatre provinces étant un titre plus que suffisant pour les maintenir dans leur exemption.

Il est fâcheux qu’on ait à reprocher à des évêques une lâche complaisance en de pareille occasions, leur étant très facile de faire de très humbles remontrances au Roi qui assurément a de grands sentiments de religion, et ne devant pas se livrer, comme ils le firent, à la volonté de M. De Harlay, archevêque de Paris, que tout le monde savait être vendu à la cour et qui cherchait beaucoup moins les intérêts de l’Église que les siens, n’y ayant eu personne de son temps qui recherchât avec plus d’empressement la faveur de son prince.

Chacun sait que cette conduite de nos évêques français attira sur eux l’indignation du Pape qui leur écrivit un bref très véhément et qui est capable de les flétrir dans l’esprit des pays étrangers catholiques. Ce Pape poussa plus loin son ressentiment, car il prit la résolution de refuser des bulles pour des évêchés et pour des abbayes à tous ceux qui s’étaient trouvés à cette assemblée, à moins qu’ils ne rétractassent ce qui s’y était fait. Il exécuta en effet ce qu’il avait résolu, car depuis longtemps il n’y avait eu dans l’Église un Pape d’une fermeté plus inflexible.

Le Roi ne voulut point aussi que ceux qui ne s’étaient pas trouvés à cette assemblée et qu’il nomma à des évêchés prissent des bulles de Rome à moins qu’on ne les accordât également aux autres, ce qui causa de grands désordres dans les églises particulières qui se trouvèrent pendant plusieurs années privées de leurs Pasteurs. On y voulut suppléer par un moyen qui jusqu’alors ne s’était point pratiqué, car le Roi voulut que les chapitres de ces églises vacantes choisissent pour grands vicaires ceux qu’il avait nommés à des évêchés. Ainsi l’on vit dans l’Église de France des évêques transférés à d’autres évêchés quitter leurs propres églises et aller recevoir des chapitres les pouvoirs de vicaires généraux dans celles dont ils n’étaient pas encore pourvus, ce qui paraissait être un renversement de la discipline de l’Église.

Le successeur d’innocent XI, qui fut Alexandre VIII, tint la même conduite, car, quoique élevé sur le Saint-Siège par la faction des cardinaux français et qu’il en eût l’obligation au Roi, promettant toujours, il ne fit jamais rien de ce qu’on souhaitait, et même, peu de jours avant sa mort, ayant déclaré qu’il ne pouvait se résoudre à aller paraître devant le tribunal de Jésus-Christ ayant cette affaire sur la conscience, il fit publier une bulle très forte contre la régale, confirmant tout ce que son prédécesseur avait fait à cette occasion.

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Mémoires du Curé de Versailles – La mauvaise intelligence du Roi et d’Innocent XI

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre II – Les protestants
La mauvaise intelligence du Roi et d’Innocent XI

Peut-être qu’on sera bien aise de savoir ce qu’on pensa et dit à Rome sur ce que le Roi venait de faire pour détruire l’hérésie dans son royaume. Personne ne peut douter que le Pape n’ait eu beaucoup de joie de cette bonne résolution de notre Prince, mais tout le monde fut surpris qu’il ne lui en écrivit aucun bref pour lui témoigner combien cette conduite lui avait été agréable et lui était glorieuse. Ce parti du silence qu’observa le souverain pontife en cette occasion venait de la mauvaise intelligence qu’il y avait depuis quelques années entre le Roi et lui sur quelques affaires.

Innocent XI était un grand Pape, irréprochable dans ses mœurs et très ferme dans les affaires qu’il entreprenait pour le bien de l’Église. Quelques-uns de nos évêques, et entre les autres feu M. De Pavillon, évêque d’Alet, et M. de Caulet, évêque de Pamiers, dont les diocèses étaient situés dans une des quatre provinces jusqu’alors exemptes du droit de régale, s’étaient adressés à ce Pape pour les soutenir contre les entreprises du Roi qui, en suivant le projet du feu Roi son père, avait par un édit étendu ce droit de régale sur toutes les églises de son royaume. Innocent XI prit leur défense, la croyant nécessaire, juste et d’obligation pour maintenir les droits et les immunités de l’Église et l’observation d’un canon du deuxième concile général de Lyon, par lequel il est défendu expressément à qui que ce soit, aux princes et aux rois même, d’étendre la régale sur les églises qui jusqu’alors n’y avaient point été soumises.

Il écrivit à ce sujet des brefs très pressants, très vif et très vigoureux au Roi et à quelques prélats du royaume, il ne ménagea point en particulier l’archevêque de Toulouse, parce que, le diocèse de Pamiers étant dans le ressort de sa province, les pourvus en régale sur le refus de l’évêque de Pamiers s’étaient adressés à lui, à qui il avait donné des provisions et dans ce prélat avait interjeté appel à Rome. Il avait aussi menacé les évêques qui s’étaient assemblés à Paris par ordre en 1682 de procéder contre eux par les voies de censure et leur avait adressé un bref fulminant pour avoir, disait-il, contre l’honneur de leur caractère et leur devoir, accordé au Roi le droit de régale dans toutes leurs églises, ce qu’ils n’avaient pu faire qu’en agissant contre les décisions d’un Concile général. Il avait aussi la douleur de voir que dans cette assemblée on y avait fait passer quatre propositions qui n’étaient pas favorables au Saint-Siège, dont les principales étaient que le Pape était soumis aux Conciles et que ces décisions pouvaient être réformées, propositions que le Roi voulut ensuite être enseignées en Sorbonne et dans tout son royaume, et à l’occasion desquelles il y eut de vénérables docteurs qui avaient toujours passé pour très sage et très zélés pour la défense de la Sainte doctrine envoyés en exil, parce qu’ils avaient parlé avec liberté dans une assemblée de Sorbonne dans laquelle il s’agissait de recevoir ces propositions du clergé de France.

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Mémoires du Curé de Versailles – Les partisans de la violence et saint Augustin

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre II – Les protestants
Les partisans de la violence et saint Augustin

J’avoue que je fus très surpris de voir que des évêques, qui doivent plus que les autres avoir des sentiments de douceur et de clémence, étaient d’avis qu’il fallait employer les voies les plus rigoureuses pour engager les mal convertis à remplir les devoirs de catholiques et s’approcher même des sacrements. Ils croyaient être appuyés de l’autorité de saint Augustin qui paraissait avoir changé de sentiment sur la conduite qu’on devait tenir à l’égard des donatistes, car, ayant employé d’abord tout son crédit pour engager les gouverneurs d’Afrique à les traiter avec bonté et de les ramener par la douceur à leur devoir, il avait connu par son expérience que cette manière d’agir avait été fort inutile, et, changeant de sentiment, il les avait priés d’employer contre eux toute la rigueur des lois et la puissance qui leur avait été confiée par les empereurs ; ils citaient principalement pour faire valoir leurs sentiments les lettres que ce grand docteur de l’Église avait écrit aux comtes Boniface et Marcellin.

Je fus surpris que de si savants évêques voulussent employer dans la conjoncture présente le nom, l’autorité et les termes de saint Augustin presque aussi connu dans l’Église de Jésus-Christ par le fonds inépuisable de sa douceur et de sa patience que par l’étendue de son esprit, la profondeur de sa science et la sublimité de son génie. J’en dis mon sentiment fort ouvertement à M. L’archevêque de Paris ; je lui dis que je m’étonnais que d’aussi habiles gens qu’étaient ces évêques, qui penchaient si fort du côté de la sévérité, voulussent se servir de l’autorité de saint Augustin pour la soutenir, qu’il était vrai que ce saint évêque avait prié ses comtes, ses amis, de réprimer l’insolence de plusieurs donatistes et principalement des circoncellions qui persécutaient à outrance les catholiques, et de rétablir dans l’Afrique la sûreté des chemins publics ou ces malheureux commettaient des désordres affreux, où ils attendaient les catholiques pour les assommer de coups, les égorger ou les mutiler, qu’il n’y avait point d’autres moyens à employer dans ces sortes d’occasions dans lesquelles il était nécessaire de réprimer par la force une si grande violence, que d’ailleurs saint Augustin et les autres évêques d’Afrique avaient employé pendant plusieurs années les voies les plus douces et les plus charitables, qui leur avaient été inutiles par l’opiniâtre fureur des donatistes, qu’enfin quand il serait bien véritable que Saint-Augustin et ses confrères eussent été contraints de recourir à des moyens si extrêmes, il y avait dans nos affaires et celle des schismatiques d’Afrique une si grande différence que saint Augustin même, s’il eût vécu de notre temps, n’eût pas pris un même parti à l’égard de nos religionnaires de France.

Je remarquai encore qu’on ne trouvait ni dans saint Augustin ni dans les autres pères aucun vestige de la conduite qu’on voulait inspirer envers nos frères séparés, qu’on n’y verrait point par exemple qu’on les eût voulu forcer de s’approcher du Sacrement de la Pénitence et encore moins de celui de la Sainte Communion, qu’au contraire cette manière d’agir était absolument opposée à la discipline de l’Église, non seulement de celle des premiers siècles, mais encore de celle qui s’observait de notre temps, qu’on avait qu’à consulter nos rituels sur ce qui regarde les excommunications dès qu’elles ont frappé en particulier les hérétiques, lesquels par conséquent doivent être chassés de nos églises dans le temps de la célébration de nos saints mystères, et qu’en tout cas, si maintenant on les y tolérait, ce n’était que parce qu’on ne les connaissait pas ou par une pure condescendance dont on croyait devoir user envers eux pour les attirer plus doucement à la vérité, mais qu’il était inouï qu’en quelque temps que ce fût, on n’eut jamais contraint les excommuniés d’entrer dans nos églises, assister à la messe et les forcer de participer aux Sacrements ; qu’il était inutile de dire que, puisqu’ils avaient fait abjuration, ils n’étaient plus liés des censures de l’église, étant très certain que la plupart de ces abjurations faites à la hâte n’avaient point été sincères, mais feintes et trompeuses, que tous les jours on les entendait dire qu’ils ne croyaient rien de ce que l’Église romaine leur enseignait sur tout ce qui regarde la doctrine des Sacrements, le sacrifice et la réalité du sang de Jésus-Christ dans l’Eucharistie, et qu’ainsi ils devaient être retardés et traités comme des hérétiques, puisqu’on ne pouvait dissimuler de savoir qu’ils étaient dans ses sentiments qu’ils déclaraient ouvertement à tous ceux qui voulaient les entendre.

La plus grande partie des évêques du Languedoc étaient dans cette opinion qu’il fallait agir avec ses hérétiques dans toute la rigueur. M. Godet des Marais, évêque de Chartres, qui était beaucoup en crédit à la Cour par le moyen de Mme de Maintenon, était aussi du même avis, mais il y en avait un plus grand nombre qui pensaient autrement. M. l’archevêque de Paris et feu M. Bénigne Bossuet, évêque de Meaux, si connu dans l’église par sa capacité et par ses doctes écrits, étaient à la tête de ces derniers et ne croyaient pas qu’on pût employer ces paroles de Jésus-Christ parlant au serviteur qui avait été envoyé pour inviter de la part du père de famille aux noces de son fils : Compelle intrare, étant persuadés que c’était détourner le sens de ces paroles que de vouloir s’en servir pour faire violence à ceux de nos frères séparés et les contraindre d’assister à nos mystères et participer à nos Sacrements.

Le Roi ayant donné jour à M. l’archevêque pour lui rendre compte de cette affaire et pour examiner les sentiments des évêques, pour le faire plus notamment ce prélat avait fait un extrait de leur avis. Il les porta au Roi, qui voulut voir, malgré leur longueur, tous les mémoires en particulier. Comme M. l’archevêque n’avait pu prévoir que Sa Majesté voulût se donner la peine de lire et d’examiner tous ces papiers et ces écrits dont quelquesuns étaient fort longs et chargés d’un grand nombre de citations, il ne les avait pas apportés ; ainsi il fut obligé d’envoyer en poste les chercher à Paris. Le Roi les lut tous pendant une après dîner avec ce très digne prélat. Le résultat de cette discussion fut qu’on envoya à tous les évêques un écrit par lequel on marquait ce qui pourrait s’observer pour la parfaite conversion de ces mal convertis, mais Sa Majesté n’autorisa en rien la conduite outrée et sévère qui avait été du goût de quelques évêques.

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Mémoires du Curé de Versailles – L’attitude des évêques

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre II – Les protestants
L’attitude des évêques

Il y a une chose qui fit au moins autant de peine au roi que tout ce qui s’était passé à l’égard des Religionnaires, qui était la diversité de conduite des évêques du royaume envers ces nouveaux convertis. Les uns souhaitaient qu’on employât contre eux toute la force et la puissance du Roi pour les contraindre de venir à l’église, d’entendre la messe, de se rendre assidus aux instructions, d’approcher des sacrements et même de celui de la Sainte Eucharistie ; les autres croyaient qu’on pouvait à la vérité les contraindre de venir aux instructions publiques, mais que, pour ce qui regarde la messe et la fréquentation des sacrements, on ne devait y employer que la voie des exhortations, de peur qu’en les forçant de communier on ne fît que des hypocrites et on ne les exposât à commettre une infinité de sacrilèges.

Des sentiments si différents qui étaient souvent rapportés au Roi lui faisaient de la peine avec beaucoup de sujets et donnaient lieu à beaucoup de plaintes et de murmures. Car ces nouveaux convertis voyant que dans les diocèses voisins on agissait avec ces nouveaux réunis avec patience et douceur et qu’on les traitait dans leurs diocèses d’une manière bien contraire, ils en murmuraient hautement ; ils approuvaient la conduite des pasteurs doux et modérés et condamnaient hautement la conduite des autres qui agissaient avec sévérité et quelquefois même avec une dureté qui les révoltait et leur donnait un grand éloignement pour l’Église.

Le Roi aurait bien désiré qu’on eût observé partout une conduite uniforme, mais il voyait que la chose était fort difficile à cause de cette variété de sentiments, d’autant plus que des évêques très vertueux et très zélés étaient partagés sur ce qu’on devait faire. Sa Majesté chercha néanmoins les moyens qu’il crut les plus propres et les plus efficaces pour apporter quelque ordre dans un point si essentiel à la religion.

Pour y réussir et venir à la fin qu’il s’était proposée, il fit écrire à tous les évêques et leur ordonna de mettre par écrit leurs sentiments et de les adresser à Mgr de Noailles, archevêque de Paris et ensuite cardinal. Cela fut exécuté très ponctuellement. Ce prélat, très zélé pour le bien de l’Église et avec lequel j’avais l’honneur d’avoir de grandes relations, ayant reçu tous ces mémoires, me les communiqua.

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Mémoires du Curé de Versailles – L’exode des ministres

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre II – Les protestants
L’exode des ministres

Le roi fut informé que la sortie des ministres causait beaucoup de maux dans son royaume, par de fréquentes lettres qu’ils nommaient pastorales, et qu’ils adressaient à leurs frères pour les consoler dans cette prétendue persécution et les fortifier dans leurs premiers sentiments. On faisait courir partout ces dangereux écrits qui faisaient de fâcheuses impressions sur les esprits des personnes faibles et très chancelantes dans la foi. On y découvrit cependant le venin de la plus horrible doctrine du monde, qui ne pouvait avoir été inspiré que par le prince des ténèbres, car on leur y marquait en des termes bien précis qu’ils pouvaient extérieurement faire profession de la religion catholique pour obéir au Prince et conserver dans le cœur les sentiments dans lesquels ils avaient été élevés et instruits.

Ces méchantes lettres produisirent l’effet que les ministres avaient prévu, car on s’aperçut bientôt de la profonde dissimulation et de l’exécrable hypocrisie avec laquelle ces nouveaux et mal convertis agissaient.

Cet événement donna lieu à beaucoup raisonner sur la conduite que le roi avait tenu à l’égard de ses ministres. On disait qu’il eût mieux valu pour le bien du royaume et pour procurer à ceux qu’ils avaient trompés en leur enseignant des erreurs les faire tous arrêter, les faire enfermer séparément dans les prisons ou citadelles et prendre le temps d’entrer avec eux en conférence sur les matières de religion, leur faire entendre qu’on ne leur rendrait la liberté que lorsqu’on serait pleinement convaincu de leur véritable conversion, que, s’ils en donnaient des marques ou des assurances, outre qu’ils jouiraient de la liberté qu’on leur avait ôtée, on leur ferait des pensions au moins aussi considérables et même beaucoup plus fortes que celles qu’ils avaient sur les biens de leurs consistoires ; on ajoutait que par ce moyen les ministres ou plusieurs d’entre eux étant parfaitement convertis, ils attireraient les peuples qui avaient été séduits par leurs discours à une conversion sincère.

J’entendais tous les jours à la Cour et ailleurs de pareils discours. Je me souviens en particulier qu’un jour, rendant une visite à feu M. de Harley, archevêque de Paris, il s’en expliqua en ces termes. Il fit comprendre la raison pour laquelle ils étaient de cet avis, car il protesta que le Roi ne lui avait pas demandé ses conseils sur cette affaire, ajoutant qu’il en aurait donné à Sa Majesté de contraires à ce qui avait été fait et surtout sur ce qui regarde les ministres, qu’il aurait, dit-il, souhaité qu’on n’eût pas laissé sortir du royaume. Je suis néanmoins persuadé qu’il ne parlait en ces termes que par la peine qu’il avait de n’avoir pas été consulté sur cette affaire qu’il croyait qu’on ne devait pas entreprendre sans sa participation, étant une affaire de religion ; car il était si courtisan et en avait si fort l’esprit et les manières qu’il était le premier en parlant au Roi de ce qu’il avait fait pour l’extirpation de l’hérésie en France de le louer plus qu’aucun autre de l’édit qu’il avait publié contre eux et en particulier sur ce qui regardait les ministres. Mais le Roi ne jugea pas à propos de le consulter, soit parce qu’il voulait tenir cette affaire très secrète, soit parce qu’il y avait déjà du temps qu’il n’avait ni estime pour ce prélat ni confiance en lui, à cause de sa conduite peu réglée.

On n’avait pas, ce me semble, sujet de censurer ce que le Roi avait ordonné, touchant l’expulsion des ministres de son royaume. Sa Majesté connaissait mieux que personne le génie, le caractère, la malice et l’opiniâtreté de ces prédicants. Il savait par une longue expérience que ces sortes de gens étant attachés par intérêt et par un misérable point d’honneur à défendre et soutenir un mauvais parti dans lequel ils étaient engagés dès leur naissance, ils avaient plus de peine que les autres à changer de sentiment, qu’ils avaient eu d’ailleurs tout le temps de faire de sérieuses réflexions sur ce qu’ils avaient à faire, puisque depuis plusieurs années ils avaient pu facilement prévoir qu’il était dans la résolution d’extirper entièrement leur hérésie. Ils avaient été sondés plusieurs fois de sa part sur leur changement, on leur en avait fait plusieurs fois la proposition, ils avaient vu d’un autre côté que le Roi traitait bien ceux d’entre eux qui par connaissance de cause étaient sincèrement rentrés dans l’Église, leur ayant donné de bonnes pensions ; enfin Sa Majesté était convaincue que, quand il les aurait tous fait arrêter, si quelques-uns eussent paru vouloir se convertir, leur abjuration n’aurait été que grimace et qu’ils auraient ensuite continué de répandre le venin de leur pernicieuse doctrine. Toutes ces considérations l’engagèrent à aimer mieux qu’ils se retirassent dans les pays étrangers que de les souffrir dans son royaume, dans lequel ils auraient fait des maux infinis et n’auraient pas manqué à la première occasion qui se serait présentée d’exciter des troubles et peut-être des révoltes et des séditions dans la France.

L’événement n’a que trop clairement justifié la conduite de notre Prince, puisque, malgré toutes les précautions qu’on avait prises et dans l’assurance qu’ils avaient qu’il faisait très mauvais pour eux de repasser dans le royaume, quelques-uns ont été assez téméraires pour y revenir en cachette et parcourir en habit déguisé les provinces pour soulever les peuples contre leur souverain et fortifier leurs frères dans leur opiniâtreté à ne se point rendre à la vérité et à la juste volonté de leur Prince.

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Mémoires du Curé de Versailles – Les deux jurades de Sainte-Foy-la-Grande

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre II – Les protestants
Les deux jurades de Sainte-Foy-la-Grande

Quoique je ne me sois pas proposé d’entrer dans un grand détail de toutes les affaires particulières, je ne puis m’empêcher d’écrire ici un fait qui regarde une des principales villes de mon diocèse, qui a été longtemps le boulevard de l’hérésie et qui s’est signalé par ses révoltes contre son souverain.

Sainte-Foy-la-Grande, située sur la rivière de Dordogne, à l’extrémité du diocèse d’Agen, avait toujours été considérée comme l’une des villes de la France la plus attaché aux dogmes et aux erreurs de Calvin. Dans le temps que cette infâme secte s’établissait dans le royaume, les habitants de cette ville, entendant parler de cette prétendue réforme qui admet en tout le joug de l’Évangile et retranche ce qui peut faire de la peine à l’homme sensuel, s’assemblèrent un jour en jurade, qui est le terme dont ils se servent en ces pays pour exprimer une assemblée de ville ; ils y délibérèrent sur le parti qu’ils avaient à prendre dans les conjonctures présentes. Leur délibération roulait à savoir s’ils persisteraient dans la profession de la religion catholique, apostolique, romaine ou s’ils embrasseraient la nouvelle et fausse religion : cette matière fut fort longtemps débattue ; on y dit les raisons de part et d’autre, et enfin il fut conclu à la pluralité des voix que toute la ville embrasserait le parti de Calvin. Il est étonnant qu’en moins d’une heure une ville toute catholique changeât si précipitamment de sentiments qu’en sortant de leur assemblée ces aveugles et insensés devinrent tout d’un coup hérétiques et, sans aucun examen ni preuves des dogmes de cette fausse religion, en furent les plus outrés défenseurs. Ils sortirent comme des furieux de leur jurade, qui fut à cet égard une vraie synagogue de Satan, allèrent abattre les églises, firent souffrir la mort aux prêtres qu’ils rencontrèrent, massacrèrent plusieurs religieux dont ils jetèrent les corps dans un puits et persécutèrent cruellement ceux qui voulurent persévérer dans la sainte religion de leurs pères, dont le nombre cependant fut très peu considérable en le comparant à celui de ceux qui se déclarèrent pour la nouvelle secte. Ce qui m’a donné occasion de faire en peu de mots le récit de cette histoire est que, lorsque le Roi eut donné cet édit par lequel il révoquait celui de Nantes et abolissait la religion protestante dans son royaume, les habitants de Sainte-Foy, exhortés par les missionnaires et pressés par les gens de guerre de faire leurs abjurations, demandèrent la permission de tenir une assemblée de ville ou leur jurade pour délibérer sur ce qu’ils avaient à faire, ce qui leur fut accordé.

Il y fut résolu par un consentement unanime qu’ils abjureraient les erreurs de Calvin et embrasseraient la religion romaine. Ce qui est à remarquer est que cette assemblée se tint le même jour que cent ans auparavant s’était faite celle par laquelle ils s’étaient eux-même retranchés volontairement de son sein, de sorte que, par jurade, ils s’étaient faits hérétiques et, par jurade, ils se firent catholiques. Le lecteur me pardonnera cette petite digression que j’ai cru utile pour connaître par les caractères de l’hérésie l’esprit des novateurs.

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