Mémoires du Curé de Versailles – La théologie mystique

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VII – Les Quiétistes
La théologie mystique

On ne peut douter qu’il n’y ait une véritable théologie mystique, très bonne en soi, connue des saints, examinée par les plus habiles maîtres du monde, enseignée par les Pères, approuvée de l’Église et qui nous a été transmise par la tradition. Dieu, dans tous les siècles, a inspiré à quelques-uns de s’y appliquer, de s’en servir et de faire connaître par la sainteté de leur vie que les principes sur lesquels ils formaient leur spiritualité étaient solides et entièrement conformes à la doctrine de Jésus-Christ.

Il n’est pas moins certain aussi qu’il ne convient pas à tout le monde de s’attacher à la lecture de ces sortes de livres, qui peuvent être utiles à peu de personnes et très préjudiciables à plusieurs, comme l’expérience ne l’a fait que trop connaître. Ainsi, lorsqu’on se sent porté à en écrire, il faut être d’une circonspection infinie pour ne pas donner lieu, par des termes ambigus ou trop obscurs, de faire tomber des âmes simples dans des erreurs grossières. Il est même de la prudence chrétienne d’écrire très rarement de ces sortes de matières et se contenter, comme le disait Saint-Bernard, de sentir en soi les onctions de l’Esprit saint, sans vouloir trop approfondir les secrets de Dieu et ses admirables voies dans les âmes.

Il est vrai qu’il est à propos que les directeurs, et principalement ceux qui sont destinés à conduire des personnes spirituelles, doivent avoir la connaissance de cette divine théologie, pour être en état d’éprouver les esprits, s’ils sont de Dieu ou s’ils sont du démon, car, sans cette connaissance, il est à craindre ou qu’on ne fasse sortir une âme de l’état où Dieu l’a appelée ou qu’on ne la retienne dans de grands égarements qui ont souvent des suites très funestes. Il est aussi très constant qu’il y a une fausse théologie mystique, qui n’a pu être enseignée que par le Père du Mensonge qui, selon l’expression de saint Jean Chrysostome, contrefait autant qu’il lui est possible toutes les œuvres de Dieu, pour précipiter avec lui dans une perte commune ceux qui, pour le croire, donnent dans ses illusions et s’écartent de la voie droite, simple et unique de la vérité. Dans tous les temps, il y a eu dans l’Église de faux et de vrais gnostiques ou mystiques. Dès les premiers siècles, les uns et les autres ont fait paraître ce que pouvait être l’esprit de Dieu et l’esprit de malice dans les âmes.

Il n’est pas nécessaire de justifier ce que nous avançons, il ne faut être que médiocrement versé dans l’histoire ecclésiastique et dans la lecture des Pères pour en être entièrement convaincu. De là nous tirons cette conséquence que, comme il y aurait de l’ignorance, de la méchanceté, de la témérité de condamner toute sorte de théologie mystique, il y aurait aussi de la légèreté, de la surprise, de la grossièreté à donner dans les opinions des faux mystiques, dont les erreurs ont été si souvent et si solennellement condamnées dans tous les temps par la sainte Église.

Il faut avouer que, depuis près de deux siècles, Dieu a par sa miséricorde suscité de grands saints qui, par le zèle qu’il leur avait inspiré, ont travaillé à renouveler cet esprit intérieur à quoi il semble qu’on ne s’appliquait pas comme on le devait. Les bienheureux Jean de la Croix Avila, Sainte Thérèse, Saint Pierre d’Alcantara en Espagne, Saint Philippe de Néri, saint Ignace, saint François de Borgia en Italie, saint François de Sales, le cardinal de Bérulle, MM. Vincent et Ollier ont été les dignes instruments dont Dieu s’est servi pour porter les âmes à cette vie intérieure si conforme à l’esprit de l’Évangile et aux exemples que Jésus-Christ nous a donnés ; mais, dans le même temps que Dieu a procuré sa gloire et la perfection des âmes par une voie si sainte, il a permis au démon de se transfigurer en ange de lumière pour surprendre plusieurs personnes qui ont très funestement donné dans de furieux égarements. Les illuminés d’Espagne et ceux qui parurent en France il y a près de soixante et dix ans en sont des preuves bien sensibles, mais rien ne le fait voir plus évidemment que ce qui est arrivé de notre temps à Rome même, le centre de la religion, et dans la France.

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Mémoires du Curé de Versailles – Une malencontreuse partie de cartes ou l’évêché perdu

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
Une malencontreuse partie de cartes ou l’évêché perdu

Monseigneur l’archevêque de Reims qui, comme je l’ai remarqué ci-dessus, favorisait en tout ce qu’il pouvait le parti des jansénistes et chagrinait dans toutes les occasions qui se présentaient les jésuites par l’aversion déraisonnable qu’il avait conçue contre eux, était ravi d’en trouver de les mortifier. On lui rendait aussi la pareille ; de temps en temps on faisait courir des écrits contre lui. Un de ceux qui le mortifia le plus était intitulé « les Maroliques » : il y avait de certains faits et historiettes qui faisaient connaître le genre du personnage et faisaient de lui un portrait assez au naturel et qui lui déplaisait extrêmement. Il cherchait de son côté le moyen de s’en venger. Les jésuites du collège de Reims avaient fait soutenir une thèse dans laquelle il y avait des propositions propres à leur école. Le prélat résolut de les censurer, il le fit d’une manière humiliante pour ces Pères ; ceux-ci ne demeurèrent pas sans réplique. L’archevêque en porta sa plainte au Parlement de Paris. Il croyait que cet écrit serait traité de la même manière que l’avait été le « Problème » composé contre M. le cardinal de Noailles. Il fut trompé dans son espérance : M. de Harlay, premier président, ordonna que les jésuites feraient une espèce de satisfaction, mais elle était conçue en de certains termes qui donnaient gain de cause aux jésuites et piquaient au vif le prélat.

Le Père de La Chaise voulut reconnaître le plaisir que le premier président avait fait à sa Compagnie. Ce magistrat lui avait fort recommandé de Rodelet, parent de sa première femme, pour lequel il avait beaucoup de considération. L’évêché de Poitiers étant venu à vaquer, le père confesseur proposa au Roi pour remplir cette place l’abbé dont il est question ; le Roi le nomma sur la proposition du Père de La Chaise. Mais l’archevêque de Reims, pour faire de la peine aux jésuites et au premier président desquels il n’était pas content, parla fortement au Roi contre cet abbé, dit que c’était un mauvais sujet, et si attaché au jeu que, sans avoir égard à la sainteté du temps ni même aux bienséances, il avait passé toute la nuit du Jeudi au Vendredi saint à jouer aux cartes avec le sieur Bégon, commis de M. de Pontchartrain. Le Roi, qui depuis quelques années est fort attentif à ne donner ces premières places de l’Église qu’à ceux qui en sont dignes par leur capacité et par leur vertu, ne répondit rien sur l’heure, prit quelques jours pour se faire informer du fait, et ensuite raya le nom de cet abbé de la feuille des bénéfices, desquels on n’avait pas encore expédié les brevets.

On ne peut dire combien cet exemple fit de bruit à la Cour, dans Paris et dans toute la France. Il étonna d’autant plus qu’il était plus rare et fit faire de sérieuses réflexions à ceux qui prétendaient à ces dignités pour les engager à se conduire d’une manière irréprochable et qui ne put point leur attirer une semblable disgrâce. Cet abbé, si ignominieusement exclu de l’épiscopat, en conçut tout le chagrin qu’on peut s’imaginer ; voyant sa réputation si horriblement flétrie, il alla se confiner dans une Chartreuse pour se dérober à la vue du monde, non pas dans le dessein de s’y faire religieux, mais pour ne point paraître ; après quelque temps d’une retraite qui aurait pu lui être utile, il se retira dans l’abbaye de Sainte-Croix près d’Évreux et ensuite retourna à Vannes, sa patrie, où il avait un bénéfice considérable dans la cathédrale. Il conservait toujours dans son cœur la douleur de la disgrâce qui lui était arrivée. Une occasion se présenta d’en témoigner son chagrin.

Le Roi, pressé de tout côté par la guerre que les alliés, ses ennemis, lui faisaient à outrance, ne pouvait fournir aux immenses dépenses qu’il lui fallait faire sans trouver de nouveaux moyens d’avoir de l’argent. On s’en était servi d’un qui fut à la fin très préjudiciable à l’État et aux particuliers, qui était des billets de monnaie qu’on était obligé de recevoir dans le commerce. Le prodigieux nombre de ces billets causa de très grands désordres. Le Roi voulut y remédier et en supprimer au moins la plus grande partie. Pour y réussir, il fit tenir une Assemblée du Clergé en l’année 1707, dans laquelle il demanda au clergé de se faire caution pour la somme de trente-trois millions sur ces billets de monnaie, ce qui fut accordé et ce qui depuis n’a pas eu son effet. Comme il fallut tenir les assemblées diocésaines pour députer à l’assemblée des provinces, l’abbé de Rodelet se trouva à celle de Vannes. Il crut devoir en cette occasion se signaler, car lui seul, non seulement de vive voix mais aussi par écrit, protesta contre ce qu’on pourrait faire sur cet engagement du clergé avec le Roi pour l’affaire de ces trente-trois millions. On eut bien de la peine à croire que la vue des véritables intérêts du clergé l’eût porté à se distinguer seul de tous les autres ; on ne douta nullement que le ressentiment de l’affront qu’il avait reçu ne fût la cause d’une partie qu’il prit, et qui ne servit de rien qu’à le décrier encore davantage dans l’esprit du Roi et du public. Il ne convient jamais à un sujet de vouloir s’en prendre à son souverain, encore moins à un prêtre qui doit donner aux peuples l’exemple d’une soumission parfaite.

On ne peut dire avec quelle attention le Roi veillait sur son royaume pour empêcher toute mauvaise doctrine et pour procurer qu’on enseignât partout celle de l’Église. Quand il apprenait qu’il y avait dans les diocèses quelques personnes d’une doctrine suspecte, il en faisait aussitôt écrire aux évêques par ses Secrétaires d’État, ou s’il le voyait à la Cour, il leur disait lui-même. Quand il avait donné un évêché, si dans ce diocèse il y avait gens soupçonnés du jansénisme, il avertissait celui qui en était nouvellement pourvu d’y veiller et de lui en rendre compte. Il est certain que par cette vigilance extraordinaire le Roi a arrêté le cours et les progrès de cette hérésie.

Il ne fit pas moins paraître de zèle pour détruire absolument dans son royaume une nouvelle hérésie, l’une des plus dangereuses qui est paru et capable de corrompre entièrement les mœurs sous les apparences d’une grande piété et d’une oraison fort sublime. On peut connaître que je veux parler du quiétisme, dont il faut faire ici l’histoire en abrégé, et pour ce sujet reprendre les choses de plus haut.

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Mémoires du Curé de Versailles – La fin de Port-Royal

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
La fin de Port-Royal

Comme le Roi savait et apprenait tous les jours que les religieuses de Port-Royal étaient confirmées dans leurs premiers sentiments par la résolution qu’avaient donnée les quarante docteurs au cas de conscience touchant le silence respectueux, Sa Majesté crut devoir les faire expliquer sur cette matière.

On employa les mêmes moyens dont on s’était servi pour les engager à la signature du formulaire : toutes les tentatives qu’on fit pour cela furent absolument inutiles.

On exigeait de ces religieuses avec beaucoup de raison qu’elles se soumissent à l’ordonnance de Monseigneur le cardinal de Noailles, leur archevêque et leur supérieur légitime, par laquelle, en condamnant ce cas de conscience et les sentiments des quarante docteurs, il y disait clairement que ce respectueux silence sur la question de fait ne suffisait pas pour obéir aux constitutions des papes touchant la doctrine de Jansénius, mais qu’il fallait à l’égard du fait même avoir une véritable, sincère et intérieure soumission et obéissance de cœur, que l’Église avait le droit d’exiger de ses enfants et qu’on ne pouvait lui refuser sans se déclarer rebelles et opiniâtres. Ces filles obstinées ne se rendirent à cette autorité légitime.

Ce très digne prélat alla lui-même les exhorter à se soumettre à l’Église : il ne fut point écouté. Il leur ôta leur confesseur, homme très attaché au parti, qui avait des opinions et une conduite fort extraordinaires, duquel on a lu et écrit qu’à paine se confessait-il une fois l’an. Le curé de Chevreuse fut aussi relégué par lettre de cachet, parce qu’il donnait dans les nouveautés et était le conseil de ces religieuses.

Le Roi, voyant leur obstination, résolut enfin de faire ce qu’il avait toujours désiré et ce qu’il n’avait différé que pour donner du temps à ces filles de se reconnaître, qui était de détruire absolument leur maison et leur ôter par cet endroit toute espérance d’y jamais retourner. Cependant, afin de les mettre entièrement dans leur tort, il les en fit menacer plusieurs fois devant que de l’exécuter, afin que, lorsqu’il en viendrait à cette extrémité, elles l’imputassent elles-mêmes. Toutes ces menaces ne furent pas plus efficaces que les exhortations qu’on leur avait faites, ni que les ordres que leur archevêque leur donnait.

Comme il s’agissait d’éteindre une abbaye, le Roi ne le voulut point faire qu’après avoir consulté le Pape, qui non seulement approuva cette résolution mais la jugea absolument nécessaire. Quand le Roi vit donc qu’il n’y avait plus de moyen de réduire ces obstinées, il les fit toutes sortir de ce monastère et les envoya en différents couvents, où elles pourraient par l’exemple de vertueuses et humbles religieuses revenir de leurs égarements. Cela s’est fait l’an passé 1709.

Peu de temps après cette dispersion, une d’entre elles, âgé de plus de quatre-vingts ans, tomba malade dans le couvent de la Visitation d’Amiens ; elle se reconnut, fit abjuration de ses erreurs, témoigna beaucoup de douleur de ses égarements passés et mourut dans la paix du Seigneur. Les jansénistes, qui étaient dans le désespoir de voir la destruction entière de cette maison qui avait été leur asile, publièrent partout que cette fille, à cause de son grand âge, radotait et qu’elle était dans le délire lorsqu’elle parut renoncer au jansénisme, mais, depuis ce temps-là, quatre autres religieuses ont fait la même chose avec édification, dont quelques-unes ont survécu à leur profession de foi, ce qui les a déconcertés et jetés dans la confusion. Mais rien ne les a plus couverts de confusion que la découverte qu’on a faite de plusieurs secrets et papiers qui font connaître combien ces pauvres filles étaient dans l’aveuglement : on découvrit, entre les autres mystères d’iniquité, le culte qu’elles rendaient aux cendres de leur patriarche, M. Arnauld, car elles avaient fait, par le conseil sans doute de leurs patriarches, des croix de pâte dans lesquelles elles avaient mêlé de la chair, du sang, ou autres reliques de ce docteur, tant était grand leur aveuglement et leur entêtement pour la secte qu’il avait défendue jusqu’à sa mort.

Le Roi ordonna, après les avoir ainsi séparées les unes des autres, de raser entièrement tous les grands bâtiments de ce monastère, ce qui vient d’être exécuté, et celui qui les a achetés (à très bon marché, puisqu’on les lui a donnés pour 4 500 livres), s’est obligé d’aplanir tellement le terrain qu’on le puisse cultiver, afin d’ôter même pour les temps à venir la mémoire d’un monastère qui pendant tant d’années s’est rendu illustre par son insigne opiniâtreté et sa révolte contre l’Église. Cette entière destruction de ce couvent a été faite en 1710.

Pendant tous les temps dont j’ai parlé, il arriva plusieurs choses particulières qui regardent le jansénisme et qui grossiraient trop ces mémoires si je voulais entreprendre de les rapporter dans le détail. Je me contenterai de faire le récit de quelques-unes qui ont quelque relation à la Cour, ce que je me suis principalement proposé en les écrivant.

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Mémoires du Curé de Versailles – Un évêque qui se soumet et n’obéit pas

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
Un évêque qui se soumet et n’obéit pas

Un seul de notre corps se distingua dans cette occasion du reste de tous ses confrères. Monseigneur de Montgaillard, évêque de Saint-Pons de Tomières fit un très long mandement sur ce bref du Pape ; il employa toute son érudition pour prouver qu’il était contraire à ce que le Pape Clément IX avait autrefois fait pour rétablir la paix dans l’Église de France et aux sentiments des vingt-trois évêques qui, dans leur écrit qu’ils envoyèrent à Rome et dont lui-même avait été du nombre et le seul qui restât en vie, avaient fait connaître que pour le bien de la paix on devait, en faisant sincèrement condamner les cinq propositions, se contenter d’un respectueux silence sur la question du fait.

C’est ce que M. de Saint-Pons entreprit de traiter à fond dans son mandement, où il dit fort nettement que les questions de fait dont il s’agit maintenant n’étaient que des minuties et qui ne méritaient pas que l’Église s’y fût arrêtée pendant près de soixante ans qu’on les agitait de part et d’autre. Il ne pouvait d’ailleurs digérer que, parce dernier bref du Pape, les sentiments des vingt-trois évêques, et conséquemment les siens, fussent si solennellement condamnés. Cependant, après avoir longtemps disputé dans son vaste mandement pour soutenir ses premières opinions, sur la fin il déclare se soumettre à ce bref et en ordonne la publication dans son diocèse : c’était détruire d’une main et bâtir de l’autre, se soumettre et ne pas obéir, recevoir le bref du Pape et prouver qu’il ne devait pas être reçu, le reconnaître juste puisqu’il en ordonnait la publication et montrer qu’il était insoutenable puisqu’il était contraire à ce que lui et vingt-deux autres évêques avaient pensé, dit, écrit, et envoyé au Pape.

Ce mandement ne pouvait pas ne point faire beaucoup de bruit dans le monde ; je suis très persuadé que ce prélat en voyait mieux que personne les conséquences. On entreprit d’y répondre. Monseigneur l’archevêque de Cambrai composa cinq volumes pour montrer évidemment le pouvoir infaillible de l’Église sur la condamnation des propositions hérétiques, des livres et des sens de leurs auteurs. La lecture que le sieur de Lens, théologal de Rouen, fit de ces ouvrages de cet illustre prélat l’engagea de rétracter la signature du cas de conscience, ce qu’il n’avait point fait jusqu’alors ; il m’avoua, en revenant de Périgueux, lieu de son exil, et passant par Agen, que les forts raisonnements des livres de M. L’archevêque de Cambrai l’avaient absolument fait revenir de ses premiers sentiments. Ils ne produisirent pas les mêmes effets sur l’esprit de Monseigneur l’évêque de Saint-Pons. Il entreprit même de les combattre : Il le fit par des lettres qu’il écrivit à cet archevêque qui, soutenant la bonne cause, ne demeura pas sans réponse. Ces combats de plumes et d’écritures durèrent quelque temps ; l’archevêque y eut tout l’avantage.

Cependant le Roi fit connaître à l’évêque de Saint-Pons son mécontentement sur le mandement qu’il venait de faire. Sa Majesté était déjà depuis longtemps prévenue contre ce prélat, qui avait toujours paru donner dans les opinions nouvelles. Il avait eu de gros différends avec son chapitre sur des changements extraordinaires qu’il avait faits, dans le bréviaire, le calendrier et l’office ; il avait eu de furieuses disputes avec les récollets (note : les récollets sont des religieux franciscains réformés) sur ce qui regarde la dévotion à la Sainte Vierge. Il eut la douleur de voir tout ce qu’il avait écrit flétri à Rome par des censures et ses livres mis dans l’index ; cependant rien de tout cela n’avait pu l’arrêter et l’obliger au moins de garder un profond silence.

D’ailleurs le Roi avait ressenti ce qu’il avait fait dans quelques assemblées du clergé de sa province, par les protestations qu’il avait faites contre ce qui serait réglé par l’Assemblée Générale ; Sa Majesté était aussi très indignée que, pendant une assemblée des États du Languedoc, où il s’était trouvé en qualité d’évêque de cette province, il y eût donné quelques écrits extraordinaires. Ainsi le Roi, indigné contre la conduite et les sentiments particuliers de ce prélat, le fit menacer de lui faire faire son procès dans les formes. On avait chargé M. l’archevêque de Narbonne, son métropolitain, de le faire et de se joindre pour cela quelque autre prélat ; mais, soit que cet archevêque craignit d’entrer dans cette affaire, soit qu’il entrevoit qu’il aurait de la peine d’y réussir, ayant à faire à un évêque capable d’allonger à l’infini la procédure dont peut-être ne verrait-il pas la fin, il proposa de remettre la décision de cette affaire au jugement de l’Assemblée Générale du Clergé qui devait se tenir à Paris au mois de mars de l’année 1710. Il se tirait par ce moyen d’intrigue, mais ce n’était pas terminer ce différend qui faisait beaucoup de bruit dans le monde.

On voulut cependant tenter encore une autre voie de douceur pour ramener doucement ce prélat à son devoir. Monseigneur La Broue, évêque de Mirepoix, prélat très savant, fut chargé de conférer avec lui sur cette affaire ; ces conférences furent très inutiles. L’Assemblée était prête de se tenir et on ne doutait pas que le mandement de M. de Saint-Pons n’y fût examiné et condamné par les évêques : on était dans cette attente lorsqu’il parut un bref du Pape qui le condamnait très vivement, qui même menaçait cet évêque d’aller incessamment lui faire son procès.

Quoiqu’on fût très porté en France de condamner la doctrine du mandement de l’évêque de Saint-Pons, on ne pouvait approuver ce bref, entièrement contraire à nos usages. Le Parlement de Paris selon sa coutume en prit connaissance. M. Fleury, avocat général, fit sur cette affaire un plaidoyer très éloquent pour la défense de nos libertés et pour faire voir combien ce bref y était opposé, parce que le Pape y paraissait vouloir exercer une juridiction immédiate sur les évêques et les églises de ce royaume et qu’il voulait par lui-même faire le procès de M. de Saint-Pons, ce qui ne s’était point encore pratiqué. C’est aussi sur ses conclusions que le Parlement défendit la publication de ce bref, ordonna qu’on en supprimerait les exemplaires et qu’on rechercherait ce qui l’avait répandu en France.

Cependant on ne doutait pas que l’Assemblée du Clergé qui se tenait pour lors n’examinât l’affaire de ce mandement, M. l’évêque de Saint-Pons en était persuadé lui-même ; il fit imprimer plusieurs écrits, dans l’un desquels il montrait que dans nos Assemblées du Clergé on n’a pas le droit de faire le procès aux évêques, qu’il faut dans ces occasions importantes observer exactement les lois et la discipline de l’Église, qu’il y faut procéder selon les Saints-Canons, que par conséquent il faut renvoyer ces sortes de causes aux évêques de la province et au concile provincial. Il fit distribuer aux évêques de l’Assemblée, et à tous les autres qui n’y étaient pas, ces mêmes écrits. Je ne sais pas s’ils furent la cause de cette affaire ne fut point traitée dans cette Assemblée, dans laquelle on n’en parla pas, mais quelques prélats de ceux qui la composaient me mandèrent qu’on croyait que le Roi avait pris son parti dans écrire au Pape, pour avoir de lui une condamnation dans les formes et selon nos usages de ce fameux mandement de M. l’évêque de Saint-Pons. C’est l’état présent de cette affaire dans le temps que j’écris ces mémoires, auquel j’ajouterai ce qui aura été déterminé, si l’occasion s’en présente.

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Mémoires du Curé de Versailles – Le Bref du pape et les libertés de l’Église Gallicane

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
Le Bref du pape et les libertés de l’Église Gallicane

Dès qu’on eut appris à Rome ce qui se passait, le Pape Clément XI, qui tient encore aujourd’hui le siège de Saint-Pierre, condamna par un bref ce cas si fameux. Comme il n’avait pas observé ce qu’on exige en France pour la réception de ces sortes de brefs, ou principalement on n’y reçoit point ceux qui sont donnés « proprio motu », quelques évêques ayant en conséquence de ce même bref fait leurs mandements pour la condamnation de cet écrit, ils furent condamnés par le Parlement. Celui de Paris condamna ceux de Monseigneur l’évêque de Clermont et de M. de Poitiers, celui de Bordeaux prononça contre lui de Monseigneur l’évêque de Sarlat et le Parlement d’Aix porta un même jugement contre celui de Monseigneur l’évêque d’Apt.

Ce n’est pas que ces tribunaux différents approuvassent en rien la doctrine mauvaise du cas de conscience, mais ils se crurent obligés de maintenir par leurs arrêts les libertés de l’Église Gallicane, dont l’une est d’empêcher autant qu’il est possible que les papes usurpent une juridiction immédiate sur les églises de ce royaume, qui en cela même s’est toujours inviolablement attaché aux anciens canons dans l’observation desquels il veut et doit se maintenir. Ce n’est pas aussi qu’on veuille en rien manquer dans la France au respect qui est dû au Saint-[Siège] et aux Souverains Pontifes qui [y] sont élevés, puisque, dans les occasions et souvent par appel, on a recours à ce souverain tribunal, comme nous l’avons vu si souvent de nos jours et en particulier dans toute la suite de cette affaire qui regarde le jansénisme. Mais chacun est jaloux de conserver ses droits : de sorte qu’en France, conservant toujours la profonde vénération que nous devons avoir pour les successeurs de Saint-Pierre et l’obéissance que nous leur devons comme aux vicaires de Jésus-Christ, nous vivons selon nos anciens usages, desquels nous ne croyons pas devoir nous écarter, ce qui nous a été transmis par nos pères et desquels nous faisons gloire d’imiter la conduite.

Ç’a donc été pour se maintenir dans ces droits anciens et vénérables qu’après que les Parlements se furent opposés à l’introduction d’une coutume contraire à nos privilèges et eussent défendu de recevoir des brefs de Rome et de les publier lorsqu’ils n’étaient pas selon l’ordre établi par nos pères, le Roi, connaissant l’importance de l’affaire dont il s’agissait et qu’il voyait, comme on lui fit entendre, que s’il ne s’opposait pas avec toute la rigueur possible à la doctrine contenue dans ce cas de conscience et la décision des quarante docteurs, tous les soins qu’on avait pris d’extirper la doctrine de Jansénius allaient être absolument inutile, s’adressa pour lors au Pape, le priant de condamner dans les formes cet écrit captieux, l’assurant qu’on recevrait ses décisions et qu’il les ferait publier dans toute l’étendue de ses États.

Le Pape n’eut pas de peine à se rendre à la prière du Roi ; il expédia un bref très fort, dans lequel il condamne ce libelle en des termes les plus précis et les plus foudroyants dont on peut se servir et prie le Roi d’exterminer de la France ces esprits brouillons et inquiets qui continuent de troubler la paix de l’Église et emploient toujours de nouveaux moyens pour renouveler les contestations terminées par les bulles des papes ses prédécesseurs et pour éluder la condamnation qu’ils ont faite du livre, de la doctrine et des propositions de Jansénius. Quand le Roi eut reçu ce bref, il l’envoya aussitôt à tous les évêques de son royaume et les obligea de le recevoir et de le publier dans leurs diocèses. J’étais déjà dans le mien lorsque nous reçûmes ses ordres et nous y répondîmes tous par l’obéissance que nous devons à ces deux puissances ; on fit partout des mandements qui marquaient le respect avec lequel nous recevions ce bref du Pape, et nous condamnions l’écrit duquel il s’agissait.

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Mémoires du Curé de Versailles – Les quarante docteurs de Sorbonne

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
Les quarante docteurs de Sorbonne

On vit paraître, lorsqu’on y pensait le moins, un écrit dans le monde qui devait imposer par la signature de quarante docteurs de Sorbonne, entre lesquels il y en avait plusieurs distingués par leur érudition, leurs mérites personnels ou par les places qu’ils occupaient dans l’Église. C’était un cas de conscience, qu’on faisait croire être arrivé en province, et sur lequel on demandait la résolution des docteurs. Plusieurs crurent que ce cas était une pure supposition, d’autres le prirent pour véritable ; les uns le disaient arrivé en Normandie, d’autres publiaient s’être passé dans l’Auvergne, mais, comme il importe fort peu de savoir le lieu où ce cas s’est forgé et disputé, s’il est feint ou véritable, il faut venir au fond de l’histoire et en dire ce qui a été connu de tout le monde.

On suppose donc un confesseur qui consulte la Sorbonne sur l’état de la conscience d’un ecclésiastique, qu’on prétend être un homme vertueux et d’une conscience fort timorée. Cet honnête homme, tel qu’on veut le représenter, a plusieurs difficultés qui l’embarrassent ; sans nous arrêter à toutes celles qui ne font rien à notre sujet, on est en peine de savoir si cette personne scrupuleuse est en état de recevoir les sacrements dans la disposition où il se trouve sur l’affaire du jansénisme. On déclare qu’il condamne fort sincèrement les cinq propositions, dans leur sens naturel, sans restriction, mais qu’au regard du fait, il croit qu’il suffit d’avoir une soumission de respect et de silence à ce que l’Église a décidé, c’est-à-dire qu’il souhaite savoir si cet ecclésiastique est en sûreté de conscience qui, condamnant avec l’Église les cinq propositions, ne croit pas qu’elles se trouvent dans le livre de Jansénius, ni par conséquent qu’elle ait pu les condamner dans le sens de cet auteur, croyant franchement que, ne s’étant pas trompée dans la question du droit, elle s’est trompée dans le fait, ayant attribué à Jansénius un sens hérétique qu’il ne trouve pas dans son livre, étant persuadé que l’Église n’a pas reçu de Jésus-Christ l’infaillibilité à l’égard de ces sortes de faits, quoique cependant il pense devoir avoir une soumission de respect et de silence et ne point écrire ni parler contre ce qu’elle a décidé. Car c’est ainsi ce me semble, qu’on doit entendre ce prétendu cas de conscience.

Il était de l’intérêt du parti des jansénistes que la résolution des docteurs lui fût favorable, aussi employa-t-il tous les artifices possibles pour y réussir. Il se servit d’un jeune ecclésiastique du diocèse de Paris, nommé Bourlet, de race et d’inclination jansénistes. Il avait quelque accès à l’archevêché, parce qu’on en avait dit beaucoup de bien au prélat et qu’on lui avait caché avec soin son penchant vers la nouvelle doctrine. Il s’acquitta exactement de cet emploi, qui marquait la confiance qu’on avait en lui. Il porta ce cas de conscience de maison en maison à plusieurs docteurs. Il engagea d’abord quelques-uns d’entre eux de le signer, leur faisant entendre qu’ils feraient plaisir à M. l’archevêque de Paris ; il en surprit d’autres par ses premières signatures, leur faisant connaître qu’ayant été déjà signé par de très habiles docteurs de la Faculté ils pouvaient faire la même chose sans scrupules.

Quelques-uns plus prudents demandèrent du temps pour réfléchir sur ce qu’on demandait d’eux, d’autres voulurent qu’auparavant de se déterminer à cette signature, il leur laissât quelques jours l’écrit pour l’examiner à loisir et ne pas précipiter légèrement leur sentiment sur une affaire qui pouvait être de conséquence ; mais on ne jugea pas à propos de leur accorder ce qu’ils désiraient, de peur sans doute que, par un sérieux examen, on ne reconnût l’artifice qui était cachée sous ce prétendu scrupule de conscience. Il y en eut qui, sans tant de façons, donnèrent leur seing, leur suffisant de voir que d’autres docteurs n’avaient pas fait de difficultés de le signer. Enfin, par son savoir-faire, il obtint la signature de quarante docteurs de Sorbonne, qui ignoraient sans doute l’usage qu’on en voulait faire et qu’on avait eu le soin de dissimuler.

Le parti se crut pour lors au-dessus de ces affaires. Il se persuada que l’autorité de tant de personnes de distinction imposerait au public, qu’on reviendrait des préjugés que bien des gens avaient contre le jansénisme, qu’on les plaindrait dans leur malheur et qu’on reviendrait à leur égard. Ils ne manquèrent pas de faire imprimer cette consultation et la réponse des docteurs, avec leurs noms et leurs signatures, et on en répandit des exemplaires à l’infini dans tout le Royaume. Je ne sais comment il arriva que pendant un temps assez considérable on fut dans une espèce d’assoupissement sur cette affaire, je ne sais si on la regarda comme une chose assez indifférente.

Le premier qui enfin la releva fut M. de Champflour, vicaire général du diocèse de Clermont et abbé de la cathédrale de cette ville, qui est l’une des premières dignités du chapitre ; son zèle fut peu de temps après récompensé par l’évêché de la Rochelle, où il fut promu. Dès qu’on eut commencé d’entamer cette affaire, on se réveilla du profond assoupissement où il paraissait qu’on avait été. Les jansénistes avaient adroitement profité de ce silence, leur joie fut très courte et ils connurent par leur expérience que, si l’ennemi veille pour répandre de l’ivraie dans le champ du seigneur pendant que sont endormis ceux à qui le soin en a été confié, la vigilance du père de famille sur son héritage ne peut se laisser surprendre. Les pasteurs de l’Église, voyant le piège qu’on avait tendu aux simples, s’animèrent à ôter le scandale de la maison de Dieu ; on vit plusieurs mandements de ces vigilants évêques qui réprimèrent la témérité de ces ouvriers d’iniquité. L’archevêque de Paris fut un des premiers qui condamna vigoureusement ce cas de conscience et confondit par sa très sage censure ceux qui, sur le rapport du sieur Bourlet, avaient cru qu’il y avait eu part.

Le Roi, étant informé de ce qui se passait, relégua ce jeune homme dans le fond de la Bretagne et ordonna que les docteurs, qui avaient approuvé par leur seing cette consultation, en rétractassent leur signature. La plupart le firent sans peine, peut-être que la crainte des lettres de cachet détermina quelques-uns de se prêter de donner leur rétractation, d’autres le firent de bonne foi et reconnurent qu’on les avait trompés pour exiger d’eux ce qu’ils avaient fait sans assez de précautions et sans aucun attachement pour le parti.

Il était très véritable que plusieurs de ces docteurs lui avaient été toujours fort contraires, et de là on pouvait conclure que leur rétractation était sincère. Trois d’entre eux se distinguèrent par leur opiniâtreté : le sieur de Lens, théologal de Rouen, le sieur Petitpied, professeur de Sorbonne  et le P. Gueston, chanoine régulier de Saint-Victor. Ils ne portèrent pas loin la peine de leur désobéissance ; ils furent exilés. Les sieurs de Lens et Gueston se reconnurent dans la suite, le seul M. Petitpied refusa absolument de se reconnaître ; le lieu de son exil ne le changea point, quoiqu’on fît tout ce qu’il fût possible de pour le faire rentrer en lui-même. Il prit enfin le parti de sortir secrètement du royaume, il passa en Suisse et on ne sait enfin ce qu’il était devenu.

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Mémoires du Curé de Versailles – Le coup fourré

Mémoires du Curé de Versailles

Chapitre VI – Jansénistes et Jésuites (suite)
Un coup fourré

Ce coup fourré porté aux jansénistes par leurs adversaires leur fit prendre la résolution de s’en venger et de rendre la pareille. Il n’est pas fort difficile d’être fourbe, de mentir, de tromper : quand on le veut, on trouve toute sorte d’inventions d’y réussir. Elle se présenta par l’ordonnance que venait de publier M. l’archevêque de Paris, de laquelle ni les jansénistes ni les Jésuites n’avaient été contents, comme nous l’avons remarqué.

Ceux-là, pour attaquer en même temps l’ordonnance et les Jésuites, leurs ennemis, composèrent le « problème » et résolurent de le faire passer sous le nom des Jésuites pour les rendre odieux au prélat et à tout le monde. Ils surent que le P. Soatre était en Flandre et que par la simplicité flamande il ne pourrait apercevoir le piège qu’on lui allait tendre fort subtilement. Ils composèrent de leur façon une belle et longue lettre qu’on feignait venir des Jésuites de la province et des maisons de Paris : on lui faisait comprendre qu’ayant été fort maltraités par la dernière ordonnance de M. l’archevêque de Paris qui ne leur était pas favorable, ils ne pouvaient pour l’honneur de leur compagnie garder le silence dans cette occasion ; qu’ils avaient un beau champ d’attaquer ce prélat sans se découvrir ; que comme il les avait voulu faire passer dans sa censure comme des calomniateurs de très honnêtes gens, sous le prétexte du jansénisme, ils avaient pensé que rien ne serait plus propre pour faire une contre-batterie que de le faire passer lui-même pour janséniste, le fauteur et le chef de ce parti ; qu’ils avaient pour cela la plus belle occasion du monde ; que l’approbation qu’il avait donné au Nouveau Testament du P. Quesnel leur en fournissait la matière ; qu’on allait faire évidemment connaître que sa censure était manifestement contradictoire à ses premiers sentiments ; qu’on lui ferait par là une plaie mortelle dont il ne pourrait revenir ; qu’il ne pourrait jamais trouver une occasion plus favorable de témoigner son zèle pour la gloire de leur société que de faire incessamment imprimer l’écrit qu’ils lui envoyaient ; qu’il eût le soin d’en faire tirer le plus grand nombre d’exemplaires qu’il pourrait et de les envoyer par voie sûre dans leur collège de Paris ; qu’on n’avait point signé cette lettre, crainte de surprise, mais qu’il voyait bien tout ce qu’on lui demandait, de quelle part elle venait, et la foi qu’il y devait ajouter.

Ce jésuite, n’entrevoyant point le piège, y donna comme on l’avait souhaité, fit imprimer le « problème » et en envoya les exemplaires à Paris, où ils furent bientôt distribués.

Voilà deux histoires, savoir celle du faux Arnauld et celle du « problème », très semblables : on a trompé de part et d’autre et des deux côtés on a pris un parti peu soutenable. La religion ne permet jamais de pareils tours pour surprendre des personnes trop crédules ; il y a mille autres moyens font on peut se servir sans en chercher de si détournés et si capables de faire murmurer les gens de bien et de donner prise aux ennemis de l’Église. Elle n’a pas besoin de semblables inventions pour reconnaître ses vrais enfants avec ceux qui lui sont rebelles. La simplicité chrétienne convient aux ministres de Jésus-Christ ; dès qu’on s’en écarte, on tombe dans l’illusion et l’égarement.

On ne fut pas néanmoins désabusé de l’envie de se servir encore de nouveaux moyens pour surprendre la religion des simples. L’hérésie en tout temps a été très féconde à chercher, à inventer, à trouver des artifices pour se cacher quand il y va de l’intérêt de ses partisans de dissimuler, et pour se produire quand ils croient en avoir rencontré des occasions avantageuses. À peine était-on revenu de l’étonnement où l’histoire du faux Arnauld et celle du « problème » avait jeté tout le monde qu’on employa une autre voie plus subtile et plus dangereuse pour soutenir le parti du jansénisme, le fortifier et le mettre à l’abri des châtiments des Princes et des censures de l’Église.

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