La Vérité du Christianisme accessible à tous

Article mis en ligne spécialement le jour de la saint Michel Archange

Abrégé de la doctrine chrétienne par M. l’abbé de La Hogue (1830)

Docteur et professeur de Sorbonne

Il existe un Dieu qui a créé le ciel et la terre par sa toute-puissance, qui gouverne le monde par sa sagesse, et qui, par sa justice, rendra à chacun selon ses œuvres.

Ce Dieu, éternel et tout-puissant, est infini dans ses perfections, indépendant, immuable, présent partout ; il connaît tout, jusqu’aux plus secrètes pensées de nos cœurs.

Dieu, en créant l’homme, l’a formé de deux substances : l’une matérielle, par laquelle il ressemble aux animaux ; l’autre, spirituelle, qui, par ses facultés l’élève beaucoup au-dessus d’eux, et le rend l’image de son créateur.

L’homme, par cette substance spirituelle, est capable de connaître Dieu, de l’aimer, de l’adorer, de le servir, et, par ce moyen, d’obtenir une récompense qui puisse satisfaire le désir et le sentiment que l’âme a de son immortalité, et, par conséquent, d’une autre vie.

Ces premières vérités, que la raison nous enseigne, ont été confirmées par la révélation, c’est-à-dire par le témoignage exprès que Dieu leur a rendu, d’abord en parlant lui-même aux patriarches avant la loi écrite ; ensuite par Moïse et les prophètes de l’ancienne loi ; enfin par Jésus-Christ son fils.

La révélation contient beaucoup d’autres vérités auxquelles la raison la plus saine et la plus éclairée ne pourrait jamais atteindre, et que nous appelons des mystères. Elle nous apprend aussi les moyens que Dieu, dans sa miséricorde, a choisis, et qu’il a offerts à l’homme coupable, afin qu’il pût rentrer en grâce, éviter les peines éternelles, et acquérir un bonheur sans fin, qui est la vue et la possession de Dieu même.

Ce Dieu, créateur du ciel et de la terre, et auteur de la révélation, existe en trois personnes distinctes, savoir : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Ces trois personnes sont égales en toutes choses : l’une n’est ni plus ancienne ni plus puissante que l’autre : elles sont de toute éternité. La seconde personne, qui est le Fils, s’est fait homme, en prenant un corps et une âme semblables aux nôtres dans le sein de la bienheureuse vierge Marie, où il a été conçu par l’opération du Saint-Esprit.

Ce Dieu fait homme, huit jours après sa naissance, fut nommé Jésus, c’est-à-dire Sauveur, parce qu’il venait délivrer les hommes de l’esclavage du péché et des peines de l’enfer.

Jésus-Christ, Dieu et homme tout ensemble, a paru sur la terre semblable aux enfants des hommes par la nature humaine qu’il avait prise. Après avoir passé plus de trente ans dans l’obscurité d’une vie privée, qui n’a pas été moins méritoire pour nous que le temps où il a opéré des prodiges, il a commencé à remplir son ministère public de sauveur des hommes, en prêchant sa doctrine et la confirmant par des miracles, en donnant l’exemple de toutes les vertus, en instituant des sacrements pour nous sanctifier, en mourant sur une croix pour la rédemption de tous les hommes, et en établissant son Église, pour durer jusqu’à la consommation des siècles.

Le troisième jour, après avoir été mis dans le tombeau, Jésus-Christ en est sorti glorieux, par sa vertu toute puissante ; et, quarante jours après sa résurrection, il s’est élevé par cette même vertu dans le ciel, en présence de ses apôtres et d’un grand nombre de disciples.

Lire la suite

Publicités

Le chien et le serpent

Un Indien était sorti de sa cabane pour chasser. Un énorme serpent s’y glissa pendant son absence, et alla droit à un berceau où dormait un enfant nouveau-né. Il l’aurait infailliblement dévoré, si un gros chien qui rôdait dans la cour n’eût entendu du bruit. C’était le berceau de l’enfant que le serpent avait fait tomber. Le fidèle surveillant accourt : il aperçoit le monstre, il s’élance sur lui, et après un combat opiniâtre, il l’étrangle. Il avait encore la gueule tout dégoûtante de sang, lorsqu’il entendit son maître qui revenait de la chasse. Il court au devant de lui avec empressement, et, par des démonstrations de joie plus vives qu’à l’ordinaire, il semble lui dire qu’il vient de lui rendre un important service. Cet homme, inquiet de lui voir la gueule ainsi ensanglantée, trouve, en rentrant dans sa cabane, le berceau de son fils renversé. Rapprochant rapidement ces deux objets dans son esprit, il en conclut sur-le-champ que son chien a dévoré cet enfant ; et, dans la fureur subite qui le transporte, il décharge sur lui son fusil, et le tue. Après cette expédition il s’avance vers le berceau de son fils ; et quelle surprise pour lui, lorsque l’ayant retourné, il aperçoit dessous son cher fils qui dort tranquillement ! Il reconnaît alors son injustice. Mais il se la reprocha bien plus vivement encore, lorsqu’à quelques pas du berceau il découvrit le cadavre sanglant du serpent que son chien avait étranglé. À ce spectacle, il comprit que son malheureux chien, bien loin d’avoir ôté la vie à son fils, la lui avait conservée ; et il ne peut s’empêcher de donner quelques larmes à sa mort.

1) Cet exemple nous apprend à ne pas nous presser de juger sur les apparences ; tous les jours on y est trompé. Il faut prendre le temps d’examiner les choses ; et la plupart du temps l’examen fait connaître qu’on aurait porté un jugement faux. Combien de jugements de cette espèce, fruits d’une indiscrète précipitation, ont eu les suites les plus tragiques !

2) Cet exemple nous apprend également à réprimer les premiers mouvements de la colère. Il n’est point de violence dont elle ne rende capable. Quels repentirs amers, mais trop tardifs, ne se prépare-t-on pas en s’abandonnant aux transports de cette aveugle passion !

Lien vers le fichier PDF : https://lafrancechretienne.files.wordpress.com/2017/09/le_chien_et_le_serpent_pere_bonaventure_giraudeau.pdf

Les oranges

Ariste avait un fils unique qu’il aimait tendrement et que les plus heureuses qualités rendaient digne de toute son affection. Cependant ce jeune homme lui causait depuis quelques jours une vive inquiétude, par la liaison qu’il avait imprudemment formée avec des jeunes gens dont la sagesse était plus que suspecte. Ce bon père l’avertit plusieurs fois du péril auquel il s’exposait : il lui représenta combien il était facile à son âge, et avec son peu d’expérience, de se laisser séduire ; et il l’exhorta fortement à rompre un commerce qui pouvait avoir des suites funestes. Eugène (c’était le nom du jeune homme) s’efforça de dissiper les craintes de son père ; il lui assura que les leçons de vertu qu’il avait reçues de lui étaient trop bien gravées dans son cœur, pour que les discours ou même les exemples de ses nouveaux amis pussent les lui faire oublier :
« J’ose même espérer, ajouta-t-il, que, bien loin d’être perverti par eux, je les convertirai moi-même : je l’essaierai du moins. »

Ariste voyait avec peine la téméraire confiance de son fils. Cependant, ne voulant pas user de l’autorité paternelle pour lui interdire cette dangereuse société, il imagina un moyen ingénieux de lui faire sentir combien son espérance était mal fondée.

Il remplit une boîte de très belles oranges, parmi lesquelles il en mit, à dessein, une qui était un peu gâtée ; ensuite ayant fait venir Eugène :
« Mon fils, lui dit-il, je vais vous faire un présent dont j’espère que vous me saurez gré. Je connais votre goût pour les oranges, en voilà de fort belles que je vous donne, pour en faire un tel usage que vous voudrez. »

Le jeune homme, bien reconnaissant d’un si agréable cadeau, s’empresse d’ouvrir la boîte. Il admire la beauté des oranges, il les contemple avec une vive satisfaction. Mais en les examinant de près, il en aperçoit une qui n’est pas aussi saine que les autres.
« Mon père, dit-il aussitôt, voilà une orange qui commence à se gâter ; il ne faut pas la laisser avec les autres.
– Pourquoi, mon fils ? répondit Ariste. Elle n’a qu’une petite tache qui disparaîtra bientôt.
– Ah ! Mon père, reprit Eugène, cette tache ne fera qu’augmenter : c’est un commencement de corruption, qui se communiquerait à toutes les autres oranges, si je n’y mettais ordre.
– Il ne faut rien déranger, dit Ariste ; mais soyez sans inquiétude, je vous réponds de vos oranges. Ne voyez-vous pas qu’une seule étant malade, toutes les autres, qui sont saines, la guériront infailliblement ?
– Ah ! Mon père, répliqua Eugène tout triste, je n’espère point cette guérison, et je tiens toutes mes oranges perdues, si vous ne me permettez de séquestrer celle-là.
– Eh bien ! Mon fils, reprit le père, je veux vous convaincre que ma conjecture est plus juste que la vôtre. Laissez vos oranges renfermées dans leurs boites et confiez-les-moi pendant huit jours : au bout de ce temps nous les visiterons ensemble, et vous verrez avec joie qu’elles seront toutes dans le meilleur état du monde. »

Eugène se soumit avec respect à la volonté de son père ; mais il se retira très-persuadé qu’il ne devait plus compter sur ses oranges.

Les huit jours lui parurent bien longs ; et à peine étaient-ils expirés, qu’il vola au cabinet de son père, pour assister à l’ouverture de la boîte qui renfermait son trésor. Ariste l’ouvre aussitôt. Mais quel triste spectacle ! Ces oranges, qui flattaient si agréablement la vue et l’odorat, ne sont plus qu’un amas de pourriture.
« Je vous l’avais bien dit, mon père, s’écrie Eugène en laissant échapper quelques larmes de dépit. Si vous aviez voulu m’en croire, mes pauvres oranges ne seraient pas dans l’état où je les vois.
– J’avoue, mon fils, répondit Ariste, que j’ai été trompé dans mon attente. Vous aviez raison de me représenter que la mauvaise orange infecterait toutes les bonnes, et que toutes les bonnes n’amélioreraient pas la mauvaise. Mais raisonnons un peu d’après cette expérience. Si une seule orange tachée a gâté toutes les autres qui étaient parfaitement saines, comment pouvez-vous espérer que plusieurs jeunes gens débauchés ne corrompront pas un jeune homme vertueux ? Et si plusieurs oranges saines n’ont pu corriger le vice naissant d’une seule, comment vous flattez-vous qu’un seul jeune homme sage réformera une société de libertins ? »

Eugène sentit la justesse de ce raisonnement. Il comprit que c’était à cette conclusion que son père avait voulu l’amener. Il le remercia d’une si utile leçon, qui le dédommageait avantageusement de la perte de ses oranges ; et il lui promit d’en profiter, en rompant sans retour avec ses nouveaux amis.

Lien vers le fichier PDF : https://lafrancechretienne.files.wordpress.com/2017/09/les_oranges_pere_bonaventure_giraudeau.pdf

Le capucin et l’officier

Dans une compagnie où se trouvait un Père capucin, survint un officier, homme brave, sachant bien son métier, mais qui passait pour avoir peu de religion. Le capucin se leva aussitôt pour se retirer. L’officier l’arrêta :
« Pourquoi fuyez-vous, mon Père ? lui dit-il ; est-ce que je vous fais peur ? Restez, je vous prie, et ne craignez rien. Je sais que mes pareils s’amusent quelquefois aux dépens des vôtres ; mais je n’approuve point ce procédé. Je trouve qu’il y a de la lâcheté à insulter des gens qui ne peuvent pas nous répondre sur le même ton, comme il y en aurait à tirer l’épée contre un homme sans armes. Ainsi, mon Père, n’appréhendez de ma part aucun mauvais propos. Bien loin de vouloir vous chagriner, je vous plains très sincèrement, car je ne connais point d’état plus dur que le vôtre. »

Là-dessus il se mit à faire le détail de tout ce qu’il trouvait d’incommode et de pénible dans le régime des capucins ; la nudité des pieds, la grossièreté et la rudesse de l’habillement, la mauvaise nourriture, qu’il faut encore mendier de porte en porte, etc.
Quand il eut tout dit :
« Monsieur, répondit le Père, je suis très flatté de l’intérêt que vous voulez bien prendre à ma situation, et je vous en remercie très affectueusement. Mais permettez-moi de vous dire que je ne suis pas si à plaindre que vous le pensez : j’ose même ajouter que vous êtes vous-même beaucoup plus à plaindre que moi. Cette proposition vous surprend ; peut-être même vous paraît-elle absurde ; il est cependant très facile de la prouver. Et d’abord ne trouvez-vous pas votre état bien rude, lorsque au premier signal de la guerre il faut vous arracher du sein de la famille chérie, sans savoir si vous la reverrez jamais ? Ensuite, pendant le cours de la guerre, vous paraît-il bien doux et bien agréable de camper quelquefois au milieu des neiges sous une simple toile, de faire des marches et des contre-marches continuelles, souvent par des chemins affreux ; d’essuyer tantôt un froid excessif, tantôt une chaleur accablante ; de passer les nuits entières à la belle étoile, quelque temps qu’il fasse ? Mais ce ne sont là que des bagatelles. Lorsque pendant un siège vous êtes commandé pour la tranchée ou pour l’assaut ; lorsque dans un jour de bataille vous êtes chargé d’attaquer l’ennemi ou de garder un poste exposé à tout le feu de son artillerie, sans qu’il vous soit permis de faire aucun mouvement ; en un mot, lorsque les balles, les boulets, les bombes, les grenades sifflent à vos oreilles, éclatent à vos côtés, renversent tout ce qui vous entoure, et vous menacent à chaque instant du même sort, sans parler des baïonnettes, des sabres, des épées que vous voyez briller devant vous, et qu’il faut affronter ; n’êtes-vous pas plus à plaindre que le plus misérable capucin ? Ce capucin, quelque rude que soit son régime, du moins ne risque point sa vie ; il ne risque pas même d’être blessé ou estropié. Et combien d’officiers reviennent dans leurs foyers, couverts de blessures, quelquefois même privés d’une partie de leurs membres !
– Et comptez-vous pour rien, reprit vivement l’officier, la gloire que l’on acquiert en s’exposant à tant de dangers pour son prince et pour sa patrie ? C’est le désir et l’espérance de cette gloire qui nous soutiennent, et qui nous font braver mille morts.
– Je m’attendais à cette réponse, répliqua le capucin, mais je la tourne contre vous ; car, en menant une vie bien plus dure que la nôtre, vous ne vous proposez pour récompense de vos travaux, de vos dangers, de vos blessures, qu’une gloire temporelle ; au lieu que, si le capucin se fait violence et se mortifie, c’est pour s’en assurer une éternelle. Donc, sous ce second rapport, vous êtes encore plus à plaindre que lui. »

Toute la compagnie convint que le raisonnement du Père était juste ; et l’officier n’y répondant pas d’une satisfaisante, on changea de discours. Combien de gens sur la terre à qui il en coûte plus. Je ne dis pas pour faire une fortune brillante, mais pour gagner du pain, qu’il ne leur en coûterait pour gagner le ciel ! Combien seraient de grands saints, s’ils faisaient pour plaire à Dieu et pour leur salut ce qu’ils font pour plaire au monde et pour leur bien-être temporel !

Que cet homme se condamne, pour expier ses péchés, au régime austère, à l’abstinence vigoureuse, aux privations de toute espèce, dont il a porté le joug pendant dix ans pour rétablir sa santé, et je le mettrai au rang des plus saints anachorètes.

Que cette jeune femme donne tous les jours à la prière, à la méditation des vérités saintes, à la lecture des livres de piété, autant de temps qu’elle en a donné jusqu’ici au soin de sa parure ; qu’elle s’impose des mortifications qui équivalent seulement à l’ennui, à la gêne, à la contrainte, au martyre d’une toilette complète ; et je la regarderai comme une personne d’une haute vertu.

Lien vers le fichier PDF : https://lafrancechretienne.files.wordpress.com/2017/09/le_capucin_et_l_officier_pere_bonaventure_giraudeau.pdf

L’avare

Il y avait dans une certaine ville un fameux avare qui donnait tous les jours au public les scènes les plus révoltantes. Il avait été marié, et sa femme, qui détestait l’avarice, avait eu soin de bien monter la garde-robe de son cher époux. Elle mourut sans lui avoir donné d’enfants. Dès quelle eut les yeux fermés, ce misérable se livra sans contrainte à sa passion. Il voulut d’abord se défaire de tous ses habits et de tous ses meubles : mais, comme on ne lui en offrit pas assez au gré de sa cupidité, il prit le parti de serrer tout bien soigneusement, en attendant l’occasion d’une vente plus avantageuse ; et il se promit bien de ne s’en point servir, de peur d’en diminuer la valeur. En effet, on le voyait parcourir la ville avec une souquenille sale et déchirée, des bas troués, des souliers percés, un vieux feutre jadis noir, une perruque qu’un cheval lui arracha un jour de dessus la tête, la prenant pour du foin ; tandis qu’il avait chez lui et souliers, et chapeaux, et perruques, et habits à choisir. La rigueur de la saison ne changeait rien à son costume : aussi essuyait-il souvent des rhumes affreux. Mais ne croyez pas qu’il y apportât quelque remède : il aimait mieux tousser jour et nuit à se déchirer la poitrine, que d’acheter la moindre chose pour se soulager. On le voyait quelquefois tout gelé : il se réchauffait au soleil, ou bien en montant et descendant l’escalier du galetas où il s’était confiné ; et il épargnait ainsi son bois. Pour épargner pareillement son linge, il n’en portait jamais quoique ses armoires en fussent pleines. Il était maigre, sec, hâve à faire peur, parce qu’il se laissait mourir de faim. Il couchait toutes les nuits sur la paille, pour ménager un très bon lit et de très beaux draps qu’il avait. Il ne s’asseyait jamais sur ses chaises de peur de les user. La vie misérable qu’il menait lui avait causé des plaies et des ulcères dont il était fort incommodé ; mais il n’avait garde d’y remédier ; il lui en aurait coûté de l’argent.

Voilà sans doute, mes enfants, une conduite bien absurde et bien ridicule. Cependant tel qui la condamne va être convaincu de l’imiter. Vous dites que cet homme est bien fou de préférer ses habits et ses meubles à son corps. Et vous, l’êtes-vous moins de préférer votre corps à votre âme ? Où plutôt ne l’êtes-vous pas infiniment davantage , puisque l’âme est infiniment plus par rapport au corps, que le corps par rapport à tout ce qui sert à le vêtir et à l’entretenir ?

Vous vous récriez contre ma supposition, et vous prétendez aimer beaucoup plus votre âme que votre corps.

1) Lorsque votre corps est attaqué de quelque maladie, ou qu’il a reçu quelque blessure, ou qu’il éprouve seulement quelque incommodité, vous avez recours aussitôt au médecin, au chirurgien ; vous faites des remèdes ; vous vous assujettissez à un régime ; vous vous privez des choses qui vous flattent le plus ; vous vous soumettez à celles dont vous avez le plus horreur. En usez-vous ainsi à l’égard de votre âme ? Recourez-vous au médecin, au chirurgien spirituel, dès que votre âme est blessée par le péché, dès qu’une passion déréglée l’a fait tomber dans une maladie grave ? Hélas ! Ne laissez-vous pas vieillir et s’envenimer ses plaies sans y mettre aucun appareil ? Ne languit-elle pas pendant des années entières dans les maladies les plus dangereuses, sans que vous songiez à y apporter remède ! Ne négligez-vous pas toutes les précautions qui seraient nécessaires pour la conserver en santé, ou pour la garantir de rechutes après la guérison ? Donc vous aimez plus votre corps que votre âme.

2) Vous avez bien soin de nourrir votre corps ; vous ne voulez pas qu’il souffre de la faim ni de la soif ; souvent même vous vous affranchissez des lois de l’abstinence et du jeûne, de peur qu’il ne perde quelque chose de son embonpoint ; et vous ne vous inquiétez point de l’état où votre âme est réduite par le défaut de nourriture spirituelle. Privée de la parole de Dieu et du pain eucharistique, qui la soutiendraient et lui donneraient des forces, elle tombe en défaillance, et vous n’en avez aucune pitié. Donc vous aimez plus votre corps que votre âme.

3) Vous êtes très attentifs à fournir à votre corps des vêtements commodes et élégants : vous, en particulier, jeunes personnes du sexe, quelle étude ne faites-vous pas de tout ce qui peut contribuer à parer ce corps dont vous êtes idolâtre ! Quelles dépenses, quels soins pour relever ses grâces et cacher ses défauts, pour le décorer de tout l’attirail de la vanité, de tous les colifichets (futilités) à la mode ! Combien la tête seule ne coûte-t-elle pas d’embarras, de peines, de tourments, pour varier sans cesse et la matière et la forme des ornements dont on la surcharge ! Êtes-vous aussi soigneuses de parer votre âme, de conserver sans tache cette robe d’innocence dont elle a été revêtue sur les fonts sacrés, et d’y ajouter les ornements de l’humilité, de la modestie, de la charité, de la piété, en un mot de toutes les vertus chrétiennes ? Non sans doute. Donc vous aimez plus votre corps que votre âme.

4) Si pour goûter un plaisir criminel il devrait vous en coûter la vie corporelle, ou seulement l’amputation d’un de vos membres, vous ne voudriez pas faire un tel sacrifice ; et vous sacrifiez la vie votre âme ! Donc vous aimez plus votre corps que votre âme.

Lien vers le fichier PDF : https://lafrancechretienne.files.wordpress.com/2017/09/l_avare_pere_bonaventure_giraudeau.pdf

Aristhène, ou le faible vengé

Un philosophe, nommé Aristhène, passant tranquillement, dans la grande rue de Thèbes en Béotie, se sentit frappé d’un coup de pierre. Il se retourna aussitôt, et alla droit à celui qui lui avait lancé la pierre : mais voyant que c’était un jeune artisan vigoureux et résolu, il tira de sa poche une petite pièce d’argent, et la lui donna, en disant :
« Excusez, mon ami, si je ne vous donne que cela pour le service que vous venez de me rendre ; si j’étais plus riche, je vous récompenserais mieux ; mais, ajouta-t-il, voilà un monsieur qui marche devant nous : si vous lui rendiez le même service, il n’y a pas de doute qu’il ne vous payât comme il faut, et pour lui et pour moi. »

Ce monsieur, au reste, c’était le roi lui-même, c’était le fameux Epaminondas, le plus grand guerrier, le plus habile capitaine de toute la Grèce. Il se rendait de son pied au palais, accompagné seulement de deux officiers généraux, et précédé de six hallebardiers. Notre jeune Béotien, attiré par l’appât du gain, se laissa persuader. Il ramasse une pierre, court vers Je monsieur, et, quand il fut à portée, il lui lança la pierre dans le dos, et resta là, attendant sa récompense. Il la reçut. Deux hallebardiers se détachèrent, et, après quelques coups de hallebarde qu’ils lui déchargèrent sur les épaules, ils le conduisirent aux prisons royales. Notre philosophe ne manqua pas de se trouver sur le passage. Quand le jeune homme le vit :
« Ah ! perfide, lui cria-t-il, vous m’avez trompé ; voyez la belle récompense qu’on me donne.
– Tu l’as telle que tu l’as méritée, répliqua le philosophe. C’est toi, insolent, qui t’es trompé, en croyant que tu pouvais insulter impunément les passants, et jeter la pierre à d’honnêtes gens qui ne te disaient rien, et qui ne t’avaient jamais fait aucun mal. Ne te l’avais-je pas dit que ce monsieur te payerait pour lui et pour moi ? »

Le jeune homme, avouant sa faute, voulait prier le philosophe d’intercéder pour lui auprès du roi ; mais on ne lui en donna pas le temps : on le traîna aux prisons, où il subit le dernier supplice. Il y a ici trois choses à observer :

1) La ruse du philosophe. Le Chrétien faible et opprimé n’a pas besoin de l’employer : la chose est réglée. Tout le mal qu’on lui fait est fait à son Roi. Tout ce qu’il lui reste à faire, c’est de prendre patience, de se réjouir de la récompense qui lui est promise, et de prier pour celui qui la maltraite, afin que, par un sincère repentir une juste réparation, il détourne de dessus sa tête les sévères châtiments que le Roi de l’éternité lui prépare.

2) La bêtise du Béotien. Vous vous regardez sans doute comme bien plus sage que lui, et vous vous flattez que vous n’auriez jamais donné dans le panneau où il donna : je le crois. Je crois bien que vous ne voudriez pas faire à un grand, à un homme en place et capable de se venger, ce que vous faites tous les jours aux petits et à ceux dont vous ne craignez rien, mais vous êtes plus fou que ce stupide Béotien, puisque vous savez bien que tout le mal, toute l’injustice, toute la peine, tout le chagrin que vous faites au moindre de ces petits, vous le faites au Roi du Ciel, puisqu’il a déclaré qu’il se le tenait comme fait à lui-même.

3) La rigueur du supplice. Si la punition vous paraît exorbitante, songez qu’une offense légère, si elle est faite à un roi, devient énorme, et mérite le plus sévère châtiment. Craignez donc d’offenser le moindre de vos frères, puisque ce serait offenser le Roi même du Ciel, qui a, pour vous punir, des cachots de feu, et d’un feu éternel. Au contraire, empressez-vous de donner à vos frères tous les secours dont vous serez capable, de leur faire tous les plaisirs que vous pourrez ; parce que tout le bien que vous leur ferez, le Roi du Ciel a déclaré qu’il se le tiendrait comme fait à lui-même : et c’est sur ce pied-là qu’il le récompensera d’une félicité et d’une gloire éternelle.

Oh ! Que cette vérité doit nous inspirer de douceur, de patience, d’égard, de condescendance et de charité envers notre prochain !

Lien vers le fichier PDF : https://lafrancechretienne.files.wordpress.com/2017/09/aristhene_ou_le_faible_venge_pere_bonaventure_giraudeau.pdf

Le microscope

Le cardinal de Sfrondrate, auteur célèbre de l’ordre de saint Benoît, rapporte un fait comique arrivé à la mort d’un Jésuite allemand. Ce Jésuite, nommé le père Tanner, homme également pieux et savant, allait de Prague à Inspruck, pour prendre l’air natal, et tâcher de rétablir sa santé. Le voyage acheva de le déranger, et il mourut en route, dans un bourg ou village qu’on ne nomme point. La justice du lieu se rendit aussitôt dans la maison ou il était mort. En faisant l’inventaire de son bagage, on y trouva une petite boîte, que sa structure extraordinaire fit d’abord regarder comme mystérieuse et suspecte ; car elle étoit noire et composée de bois et de verre. Mais on fut bien plus surpris, lorsque le premier qui regarda dans la boîte par le verre d’en haut, s’écria tout effaré et en reculant de quatre pas : « Abrenuntio tibi , Satana » (Je renonce à toi, Satan). Autant en dirent tous ceux qui regardèrent après lui. Effectivement ils virent dans cette boîte un animal vivant, noir, énorme, épouvantable, avec des cornes menaçantes et d’une longueur prodigieuse. On était saisi d’effroi, et on ne savait que penser d’un monstre si horrible, lorsqu’un jeune homme, qui ne faisait que d’achever son cours de philosophie, fit observer à l’assemblée que la bête qui était dans la boîte était beaucoup plus grosse que la boîte elle-même ; que dans le cas présent, le contenu était plus grand que le contenant, ce qui était contraire à tout principe de physique, et ne pouvait, ajouta-t-il, se faire naturellement : d’où il concluait que l’animal de la boîte n’était pas un animal matériel, et que ce devait être un esprit sous la forme d’un animal. Tout le monde applaudit à cette remarque, et il n’y en eut aucun qui ne fut persuadé que c’était le diable en personne qui était dans la boîte. Pour celui qui avait cette boîte et la portait avec lui, on en concluait, avec la même évidence, qu’il ne pouvait l’avoir qu’à mauvaise fin, et ne pouvait être qu’un sorcier et un magicien. Le bruit de cet événement diabolique ne tarda pas à se répandre. Tout le bourg accourut à la maison. Chacun voulut regarder dans la boîte, et tous se disaient les uns aux autres avec frayeur et étonnement : « Aujourd’hui nous avons vu le diable. »

Tandis qu’on montrait la boîte au peuple, pour satisfaire sa curiosité, le juge, de son côté, instrumentait. Il condamna le mort à être privé de la sépulture ecclésiastique, et laissa un ordre au curé de faire un exorcisme de l’église, pour faire sortir le démon de la boîte et le chasser hors de tout le pays. La sentence du juge ne s’étendait pas plus loin ; mais les politiques du village poussaient leurs réflexions bien au-delà. La magie du père Tanner devait, selon eux, être regardée commune à tous ses confrères, et une sentence de proscription générale, aurait dû les renfermer tous, suivant cet oracle de Virgile : « Crimine ab uno disce omnes » (Par le crime d’un seul connaissez-les tous).

Dans le temps que tout le monde était occupé de cette merveille, ou plutôt de ce scandale, que chacun en raisonnait à sa façon, et que les esprits étaient dans une agitation et une fermentation inexprimables, voilà qu’un philosophe prussien passa par ce village. On ne manque pas de le régaler de la nouvelle du jour : mais quand il entendit parler d’un Jésuite sorcier et d’un diable enfermé dans une boîte, il se moqua et de la nouvelle et des nouvellistes. Cependant les notables de l’endroit étant venus le saluer, ils le prièrent instamment de venir voir lui-même de ses yeux les faits étonnants qu’il ne pouvait croire sur leur rapport. Il ne put se dispenser de céder à leurs instances : mais quand on lui montra la boîte magique, il jeta un grand éclat de rire. « Est-il possible, s’écria-t-il, que dans ce pays-ci on ne connaisse pas encore la nouvelle invention du microscope ? C’est un microscope, vous dis-je, c’est un microscope. »

Mais on ne savait ce qu’il voulait dire ; le terme était aussi inconnu que la chose ; il commençait même à devenir suspect à plusieurs, et on l’eut pris lui-même pour un sorcier s’il ne se fût pressé de détruire le charme et de dissiper le prestige. Il prit donc la boîte, et en ôta le couvercle, dans lequel la lentille était enchâssée, et, ayant renversé la boîte, on en vit sortir un petit cerf-volant qui se promena sur la table. Le philosophe expliqua ensuite ce mystère d’optique, qu’il mit à la portée des spectateurs. Alors une nouvelle admiration succéda à la première, et l’animal sur la table parut aussi risible qu’il avait paru épouvantable dans la boîte. Alors les soupçons se dissipèrent : le juge déchira sa sentence, la mémoire du père fut rétablie, et chacun en riant s’en retourna dans sa maison. Il se trouva pourtant là une sorte d’honnêtes gens qui publièrent partout l’aventure du père Tanner, ne parlant que de la boîte et de la sentence du juge, sans faire mention ni du philosophe ni du microscope.

Cette histoire, toute ridicule qu’elle est, nous fournit une instruction bien sérieuse, qui devrait nous corriger sur trois défauts.

1) Sur notre précipitation à juger mal d’autrui. Nous ne voyons les défauts des autres que dans un microscope qui grossit étonnamment les objets. Ce microscope est notre cœur, et la lentille notre propre malignité. Qu’est-ce que tous ces crimes, ces horreurs, ces monstres que nous voyons dans le prochain ? C’est un chef-volant dans le microscope. Ôtez la lentille ; et il ne restera tout au plus que quelque ridicule, digne de compassion et d’indulgence.

2) Sur notre facilité à croire le mal qu’on dit d’autrui. Soyez bien persuadé que ceux qui disent du mal d’autrui, n’en parlent que d’après le microscope. S’ils parlent de ce qu’ils ont vu, ils ont vu dans le microscope. S’ils parlent d’après les autres, c’est microscope sur microscope. Plus un fait est répété par plusieurs bouches, plus il est dénaturé et augmenté, plus les microscopes sont multipliés. Ôtez toutes ces lentilles, que trouverez- vous ? Un cerf-volant dans le microscope.

3) Sur notre démangeaison à rapporter le mal que nous savons d’autrui. Ne soyez pas d’assez mauvaise foi pour parler de l’animal monstrueux dans la boîte, sans parler du microscope, ou, si vous ne vouez pas parler du second, ne parlez donc pas du premier, qui n’en vaut pas la peine, et laissez-le pour ce qu’il est, un cerf-volant dans le microscope. Hélas ! Qu’il y a encore de pays, de villes et de maisons où l’on ne connaît pas l’invention et l’illusion du microscope !

Lien vers le fichier PDF : https://lafrancechretienne.files.wordpress.com/2017/09/le_microscope_pere_bonaventure_giraudeau.pdf