La poutre dans l’eau

Deux paysans étaient venus de la campagne à la ville pour y vendre deux charretées de bois qu’ils avoient amenées. Leur vente faite, ils allèrent faire un tour sur le bord de la rivière. Là, ils virent une poutre dans l’eau, et un jeune homme qui d’une main poussait la poutre vers un endroit du rivage. De quel bois est donc cette poutre, disaient entre eux les deux paysans, pour être si légère qu’un enfant la conduise où il veut ? Le maître charpentier qui attendait que son garçon lui amenât cette poutre au bord de l’eau, entendant ce discours des deux paysans, s’approcha d’eux, et leur dit : Mes amis, si vous voulez savoir de quel bois est cette poutre, et comprendre combien elle est légère, faisons ensemble un marché. Quand mon garçon l’aura conduite au bord de l’eau, si tous deux ensemble vous la tirez hors de l’eau, et me la mettez ici à sec, je vous donnerai douze francs ; mais, si vous ne pouvez pas tous deux en venir à bout, vous y mettrez vos bœufs pour me la tirer, et vous me donnerez six francs, que nous irons manger ensemble à notre dîner. La proposition parut avantageuse. Si la poutre, dit l’un des paysans, est si mince et si légère, que ce garçon puisse seul la conduire ici, il y aura bien du malheur, si nous deux nous ne pouvons la tirer. La condition acceptée on mit l’argent de part et d’autre entre les mains de la cabaretière, qui était là à laver du linge, et qui admirait la simplicité de ces bons campagnards. La poutre étant arrivée à l’endroit marqué, les deux paysans, l’un d’un côté, l’autre de l’autre, se mettent en devoir de la tirer de l’eau ; mais tous leurs efforts furent inutiles ; et, après avoir travaillé long-temps, ils s’avouèrent vaincus. Il fallut appliquer les bœufs et payer le dîner.

Notre Seigneur, dans l’Évangile, appelle les péchés légers qu’on voit dans les autres, des pailles, des fétus ; et les péchés griefs qu’on a en soi et qu’on n’y voit pas, il les appelle des poutres. Une poutre qui nage sur l’eau ne paraît pas ce qu’elle est, ni par sa grosseur, ni par sa pesanteur. Quant à sa grosseur, la moitié de son volume est cachée sous l’eau ; et, quant à sa pesanteur, un enfant peut la remuer et la conduire ou il veut. Mais quand il s’agit de la tirer de l’eau, et lorsqu’elle en est tirée, c’est alors que l’on voit combien elle est grosse et que l’on sent combien elle est pesante.

Le siècle présent est une vaste mer, où nous nageons, et où nagent aussi avec nous les péchés dont nous sommes chargés. Ces péchés ne paraissent pas la moitié de ce qu’ils sont. Nous en cachons une partie à la vue des hommes, sous un extérieur trompeur, et nous nous en cachons beaucoup à nous-mêmes, en nous les dissimulant, en les excusant, en les oubliant. D’ailleurs ; ce que nous en apercevons nous paraît fort léger, parce que ces péchés nagent, pour ainsi dire, dans l’eau des fausses maximes du monde et dans le torrent des exemples pervers qui les autorisent. Mais, quand il faudra les tirer de cette eau pour les présenter au tribunal de Dieu, alors ils paraîtront ce qu’ils sont, d’une grosseur et d’une pesanteur énorme. Quand ces actions honteuses, ces fraudes secrètes, ces calomnies artificieuses, ces intentions perverses seront tirées de dessous l’eau ; qu’elles seront confrontées, non plus avec les usages du monde, mais avec la Loi de l’Évangile, non plus avec la corruption des hommes, mais avec la sainteté de Dieu : alors, oui alors, on en verra l’énormité, on en sentira le poids immense. Effaçons-les donc par la pénitence avant de sortir de ce monde, pour n’en être pas accablés quand nous paraîtrons devant Dieu.

Le péché paraît léger quand on le commet ; mais il paraît pesant et énorme, quand il faut seulement le porter à confesse. Que sera-ce donc, s’il faut le porter jusqu’au tribunal de Dieu ?

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Le preneur de vipères

Un homme de la campagne était très-adroit à prendre des vipères, qu’il envoyait ensuite à un apothicaire de la ville voisine, pour en faire de la thériaque. Une après-dînée, sa chasse fut si heureuse, qu’il en prit jusqu’à cent cinquante. Le soir, étant de retour à sa maison, il se trouva si las et si harassé, qu’il ne voulut point souper. Il monta dans sa chambre, et alla se coucher tout de suite. Il porta, selon sa coutume, ses vipères toutes en vie dans sa chambre, et les mit dans un baril qu’il eut soin de fermer, mais qu’il ne ferma pas bien. La nuit, tandis qu’il dormait, les vipères forcèrent leur prison, et cherchant la chaleur, elles allèrent toutes vers son lit, s’insinuèrent entre les draps, se glissèrent sur sa peau, et l’enveloppèrent de toutes parts sans lui faire aucun mal, sans qu’il s’éveillât et sentît rien. Comme c’était sa coutume de dormir les bras nus hors du lit : le lendemain, s’étant éveillé lorsqu’il faisait grand jour, il fut étrangement surpris de voir ses bras entourés de vipères. Ah ! dit-il, je suis mort : les vipères se sont échappées. Il eut la prudence de ne se point remuer, et il sentit qu’il en avait d’entortillées autour du cou, autour des jambes et des cuisses, et de tout le corps. Quel état ! Il ne perdit pourtant point la tête. Il se recommanda à Dieu ; et sans se donner le moindre mouvement, il appela sa servante.

Quand elle eut ouvert la porte de sa chambre :

« N’entrez pas, lui dit-il, mais descendez là-bas, prenez le grand chaudron, remplissez-le de lait à la moitié ; faites chauffer ce lait, en sorte qu’il ne soit que tiède. Vous m’apporterez ce chaudron, et vous le mettrez au milieu de ma chambre, le plus doucement et en faisant le moins de bruit que vous pourrez. Ne fermez pas la porte : allez ; faites vite ; ne perdez pas un instant. »

Quand le chaudron fut dans la chambre, les vipères sentant l’odeur du lait, commencèrent à quitter prise. Il vit celles de ses bras se désentortiller et se retirer. Il entendit passer celles de son cou. Il sentit que ses jambes et ses cuisses se dégageaient, et que tout son corps était libre. Quelle joie ! Il se posséda néanmoins : il ne se pressa pas, et donna le temps à toutes les vipères de sortir. Elles sortirent toutes, allèrent se jeter dans le chaudron, de sorte qu’il n’en resta pas une dans le lit. Notre homme alors se leva, et voyant les vipères presque noyées dans la liqueur, assoupies et comme enivrées, il les tira avec ses pinces l’une après l’autre et leur coupa la tête. Aussitôt, s’étant mis à genoux, il remercia Dieu de bon cœur de l’avoir délivré d’un si grand danger. Après cela, il descendit, où il raconta ce qui venait de lui arriver. Il fit frémir tout le monde, et il frémissait lui-même en le racontant. Il envoya ses vipères à l’apothicaire, lui faisant dire de n’en plus attendre de sa part. En effet, il renonça au métier, et il prit une si grande aversion pour les vipères, que non-seulement il ne pouvait pas en souffrir la vue, mais même le nom ni la pensée.

Une histoire si terrible et si effrayante mérite bien que nous y revenions et que nous en examinions toutes les parties.

1) L’état de cet homme dans son lit. Quand je le considère, ayant le corps tout garni et entouré de vipères vivantes, je frissonne, et cette seule idée me fait trembler. Quelle situation ! Peut-il y en avoir de plus affreuse ? Oui, celle d’une âme en péché mortel est mille fois plus terrible. Quand je considère un pécheur, ou dormant tranquillement dans son lit, ou agissant librement pendant le cours de la journée, et que je pense que mille péchés mortels et mille démons pires que des vipères possèdent son âme et s’en sont rendus maîtres, que tout son corps et tous les sens de son corps en sont, non environnés, mais remplis et pénétrés, je suis saisi d’horreur et d’épouvante. Le malheureux ne sent point l’horreur de son état ; il est comme endormi. Mais l’homme dont nous parlons, ne le sentait point non plus, et dormait aussi. L’état de l’un et de l’autre en est-il pour cela moins épouvantable ?

2) Le danger de cet homme pendant son sommeil. Si cet homme, pendant son sommeil, se fut donné quelque mouvement, comme il arrive d’ordinaire ; si, en se tournant, il eut pressé quelqu’un de ces animaux ; si, par un souffle, par un soupir, par une parole, il eut effarouché ces monstres, il était perdu, et de mille vies, il n’en aurait pas sauvé une. Et si ce pécheur venait à mourir subitement dans l’état où il est, si quelqu’un de ces accidents, dont on entend parler tous les jours, lui arrivait, où en serait-il, où en sont tous ceux à qui ces accidents sont arrivés ? S’ils étaient en péché mortel, ils sont perdus pour jamais.

C’est sans doute une mort bien cruelle, que de mourir dévoré par cent cinquante vipères ; mais qu’est-ce que cela, après tout, en comparaison de l’enfer, où l’on est pour toujours la proie des démons, de ses péchés, de ses remords, de son désespoir, et des flammes éternelles !

3) L’effroi de cet homme à son réveil. Pécheurs, vous ne dormirez pas toujours ; vous vous réveillerez à la mort et au jugement de Dieu. Et quel sera votre effroi de vous voir ennemi de Dieu, rebelle à Dieu, semblable au démon ; un homme de péché, qui n’est bon que pour l’enfer, où il va être précipité pour y faire sa demeure éternelle ! Ah ! N’attendez pas à vous réveiller que ce moment soit venu ; ce serait trop tard pour vous. Réveillez-vous maintenant que vous pouvez encore ôter de votre sein les vipères que vous y recelez, que vous y entretenez, et prêtes à vous dévorer.

Vous avez vu le danger de cet homme, et vous ne pouvez nier que le vôtre ne soit encore plus grand. Considérez maintenant comment il s’en tira, afin de vous en tirer comme lui.

1) Sa prudence. Il ne perdit point courage, et imagina le seul expédient qui pouvait lui réussir, et qui lui réussit en effet. De même, en considérant l’état effroyable de votre âme, ne perdez pas courage, ne vous livrez pas au désespoir ; ne dites pas comme Caïn : « Mon iniquité est trop grande pour que j’en puisse espérer le pardon. » Fussiez-vous encore mille fois plus pécheur ; la miséricorde de Dieu étant infinie, sera toujours infiniment au-dessus de vos péchés. Vous n’avez pas besoin de chercher et d’imaginer le moyen de vous délivrer de vos péchés, ce moyeu est tout trouvé, et la miséricorde de Dieu vous le présente tout préparé. C’est le Sang de Jésus-Christ dans lequel il faut noyer tous vos péchés, par une bonne confession. Que ce mot ne vous trouble pas : tenez-vous tranquille : ne regardez pas cette opération. comme impossible ou trop difficile. Dieu ne demande pas de vous l’impossible, et il vous aidera à faire ce qui dépend de vous. Confessez d’abord les péchés dont vous vous souvenez. Prenez ensuite du loisir pour rechercher les autres, et donner le temps à toutes ces vipères de sortir. Ne craignez rien ; elles sortiront toutes.

2) Sa joie quand il se vit délivré. Elle fut grande sans doute ; mais elle n’est rien en comparaison de celle que goûte un pécheur converti et rentre en grâce avec Dieu. Mais qui peut comprendre quelle sera la joie de ce pécheur, lorsque délivré pour toujours de tous ses ennemis, il sera invité à entrer dans la joie même du Seigneur ? Ah ! Qu’il se félicitera alors de s’être défait de ses péchés, d’y avoir renoncé, de les avoir confessés, détestés et expiés !

3) Sa résolution. Il coupe la tête à toutes les vipères, sans en épargner aucune. Il renonce pour toujours à un métier qui a pensé le perdre. Enfin, il conçoit une aversion éternelle de ce qui l’a mis dans un si grand danger. Vous concevez tout ce que cela veut dire : mettez-le en pratique. Fuyez le péché comme vous fuiriez à la vue d’une couleuvre ou d’une vipère.

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L’astronome chez les lapons

Nous continuons avec plusieurs articles dédiés aux magnifiques histoires du père Bonaventure Giraudeau. Découvrons aujourd’hui « l’astronome chez les lapons », cinquième parabole de son ouvrage.

L’astronome chez les lapons

Un astronome, par ordre du roi son maître, se transporta vers les pays du Nord, pour observer le passage de Venus sur le disque du soleil. Étant arrivé en Laponie, il trouva que les petits hommes habitants de ce pays, n’avaient pas encore quitté leurs appartements d’hiver. Ces appartements étaient des grottes profondes, creusées sous terre, et qui n’avaient d’autre ouverture que la porte par laquelle on y entrait. On entretenait dans ces cavernes un feu terrible et continuel. On y entraînait les arbres entiers, tout verts et avec tout leur feuillage. On les y brûlait ; et la fumée était si épaisse, qu’en se chauffant, on ne s’y voyait pas. Un soir que le temps était serein, et avant que les Lapons fussent descendus dans leurs trous, l’astronome, qui avait déjà fait ses observations, leur expliquait le cours des astres, leur nommait les étoiles et leur montrait les planètes. Les Lapons riaient de tout leur cœur, en l’entendant parler et en considérant les instruments dont il se servait. Les uns prenaient un quart de nonante, et n’y comprenaient rien. Les autres regardaient par un télescope, et n’y voyaient rien. Les noms de Descartes, de Newton, de Copernic, les faisaient étouffer de rire. Enfin, le plus considérable de la troupe, le prenant sur un ton plus sérieux, dit à l’astronome : en vérité, il faut que vous, votre roi et votre nation aient perdu la tête pour vous amuser à de pareilles chimères. L’astronome, qui se sentit piqué, lui répondit : Il n’est pas étonnant que vous, qui vivez dans les ténèbres ; qui n’habitez que des tanières, qui ne voyez que ce qui est dans vos cavernes, et ne connaissez pas les productions de la terre, vous ignoriez les phénomènes du ciel, et que vous vous moquiez de ceux qui les observent et qui vous en parlent. Entendant ces mots, tous les Lapons poussèrent un cri effroyable, firent de grandes huées, et peut-être se seraient-ils portés à quelque autre extrémité, si le prudent astronome ne se fût promptement retiré. Il se rendit peu après dans sa patrie, où il donna une relation exacte de ses observations, et un mémoire détaillé de ses aventures. Maintenant, dans le sein de sa famille, il jouit des bienfaits de son roi, et de l’estime de ses compatriotes.

J’observe trois choses dans ces Lapons :

1) Leurs ténèbres. Par rapport aux choses du salut, nous sommes tous dans ce monde-ci, comme dans une maison pleine de fumée. La corruption de nos sens et la vivacité de nos passions élèvent au-dedans de nous et autour de nous des tourbillons d’une vapeur épaisse, qui offusquent les plus pures lumières de notre esprit, et étouffent les plus nobles sentiments de notre cœur. Nous ne voyons ni ce qui est au-dedans de nous, ni ce qui est au-dehors de nous. Nous ne connaissons ni ce qui est dans ce monde, ni ce qui est hors de ce monde, ni ce qui est dans le temps, ni ce qui est au-delà, ni la grandeur de ce qui est éternel, ni la petitesse de ce qui est temporel. Nous donnons aux choses terrestres et périssables l’estime et l’attention que méritent les choses célestes et éternelles, et nous avons pour celles-ci le mépris que méritent celles-là. Cette erreur fait que les hommes appellent bien ce qui est mal, et mal ce qui est bien. Ils prennent les ténèbres pour la lumière, la voie pour le terme, le lieu de leur exil pour celui de leur patrie.

Avant que la mort vienne nous tirer d’une erreur si préjudiciable, prenons le flambeau de la foi, qui, comme dit saint Pierre, nous éclairera dans ce lieu de ténèbres. Écoutons ceux qui, guidés par cette lumière céleste, nous enseignent les vérités importantes du salut, en nous avertissant que les biens et les maux éternels sont seuls dignes de nos réflexions, et que les biens et les maux passagers de la terre ne méritent pas que nous nous en occupions, si ce n’est autant qu’ils ont rapport aux biens et aux maux de l’éternité.

2) Leurs railleries. Quand je vois des impies attaquer la religion, des hérétiques combattre l’église, des libertins censurer la dévotion, il me semble que je suis dans les pays du Nord, et que j’entends les Lapons juger de l’astronomie.

3) Leur colère. Le monde, de tout temps, s’est moqué des vrais Chrétiens, et de ceux qui voulaient s’instruire. Souvent il les a persécutés ; quelquefois il les a mis à mort. Mais eux, ils sont triomphants dans la céleste patrie, où ils jouissent des bienfaits éternels du Roi des siècles, dans la compagnie des Bienheureux immortels. Dieu nous fasse la grâce d’être un jour avec eux !

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L’esclave mal-avisé

Voici une histoire chrétienne du père Bonaventure Giraudeau qui est tout à fait édifiante en ce siècle de décadence organisée. Tout le monde devrait lire cette magnifique parabole qui nous rappelle toute la morale catholique qui est, originellement, une orthodoxie dans la lignée du Sauveur de l’humanité, c’est-à-dire Notre Seigneur Jésus-Christ.

À propos de l’œuvre du père Bonaventure Giraudeau

Auteur en latin d’une Introduction à la langue grecque [1739], d’ouvrages scolaires et d’un Abrégé de grammaire hébraïque [1758], le Père Bonaventure Giraudeau (1697-1774), de la Compagnie de Jésus, publie à Paris, en 1766, sans nom d’auteur : Histoires et paraboles. C’est un petit livre d’historiettes servant à l’édification moralisatrice de la jeunesse. Petit livre, mais grande fortune. Constamment réédité de 1766 à 1903, cet ouvrage connaît sur cent trente ans plus de cent tirages ou rééditions.

L’esclave mal-avisé

Un homme fort riche, nommé Ariste, prit de l’affection pour un de ses esclaves, nommé Afrenès. Il l’avait tiré des travaux de la campagne, pour le faire servir à sa maison, dans le dessein de l’affranchir bientôt. En effet, un jour il l’appela, et lui dit : Afrenès, j’ai une commission à te donner, et à t’envoyer à quelques lieues d’ici. Si tu fais bien ma commission, je t’affranchirai à ton retour ; et en te donnant la liberté, je te ferai encore une gratification dont tu auras lieu d’être content. Voici, continua-t-il, la commission dont il s’agit. Tu connais le seigneur Eusèbe, et tu sais où il demeure ; porte-lui ces trente talents d’argent qui lui sont dus, prends de lui un reçu et me l’apporte ; voilà tout ce que j’exige de toi. Tu sais bien que quand tu auras passé le monument d’Hébé, tu trouveras deux chemins dont l’un va à droite et l’autre à gauche ; prends à droite, celui-là te mènera chez Eusèbe. Si tu prenais à gauche, tu aboutirais chez Caquise. Je te défends de mettre les pieds chez lui. C’est un méchant homme, qui prétend que tout lui est dû, et qui se saisirait de ton argent. Prends bien garde à ce point, car si ce malheur t’arrivait, tout mon amour pour toi se changerait en haine, et au lieu de la liberté et des avantages que je te promets, je te ferais mettre les fers aux pieds, et te renverrais aux plus durs travaux de la campagne, d’où tu ne sortirais jamais.

Mon maître, répondit Afrenès, je n’ai pas besoin d’être soutenu, ni par l’espérance, ni par la crainte, pour exécuter vos volontés : mon devoir, et le désir de vous plaire, seront toujours les seuls motifs qui me feront agir. En disant cela, il prit l’argent et partit.

Quand il fut en chemin, il commença à s’écrier : ô heureuse liberté, pour qui j’ai tant soupiré ! Tu parais enfin, et le jour de demain me verra libre. Oh ! Pour moi l’heureux jour ! Ensuite il commença à raisonner en lui-même, et à dire : Quand je serai libre, avec le petit pécule que j’ai, et les autres gratifications que me fera mon maître, je pourrai encore faire quelque chose. Cependant, ajoute-t-il, si j’avais seulement dis talents de plus, je ferais bien mes affaires. Je suis bien fou, poursuivit-il, je demande dix talents et j’en porte trente ! Qui m’empêche de prendre dix talents de ces trente ? Qui le saura ? Le seigneur Eusèbe en aura bien assez de vingt. Cela dit, il ouvre le sac, en tire dix talents qu’il met à part, et reprend son chemin et son discours.

Je vais donc porter, se disait-il, ces vingt talents au seigneur Eusèbe. Je connais bien ce seigneur-là ; il est dure et avare : je gagerais bien qu’il ne me donnera pas même un grand merci pour ma peine. Ah ! Il n’en est pas ainsi du seigneur Caquiste : je suis bien sûr que si je passais chez lui, il ne me laisserait point aller sans me faire goûter de son vin. En disant cela, notre voyageur passa le monument d’Hébé, et les deux chemins se présentèrent à lui. Voilà ici, dit-il, le point de la difficulté : de quel côté prendre ? Après tout, continua-t-il, je puis bien d’abord passer chez Caquiste, et de là ensuite, quand je me serai un peu délassé, je pourrai également aller chez Eusèbe, et sur cela il prend à gauche. D’aussi loin que Caquiste le vit :
« Eh ! Te voilà, mon cher Afrenès, apportes-tu de l’argent ?
– Oui, monsieur.
– Combien ?
– Vingt talents. C’est bien peu ; mais n’importe, entre toujours, et bois un coup en attendant le dîner.
– Mais, monsieur, dit Afrenès, ce n’est pas pour vous que j’apporte cet argent.
– Pour qui donc ?
– Pour Eusèbe.
– Bon, reprit Caquiste, Eusèbe a bien besoin de cela ! Cet argent m’est dû à moi, et j’en ai besoin : donne seulement, mon enfant, et nous dînerons ensemble.
– Mais, reprit Afrenès, je dois rapporter à mon maître un reçu.
– Eh bien ! répliqua Caquiste, je t’en donnerai un, c’est la même chose pour ton maître. »

Afrenès, qui ne savait point lire, qui ignorait la valeur d’un Billet, et qui d’ailleurs avait faim, se laissa persuader, donna l’argent et prit le reçu. Après quoi on se mit à table, on dîna, on se divertit, on joua jusqu’à ce qu’il fut temps de partir et de retourner à la maison.

Afrenès se rendait au petit pas, un peu inquiet sur sa manœuvre, et ne sachant trop à quoi tout cela aboutirait. Quand son maître le vit :
« Tu te rends bien tard, lui dit-il.
– Monsieur, répondit Afrenès, c’est qu’on m’a fait dîner.
– Eusèbe se porte-t-il bien ?
– Oui, monsieur, ou du moins il ne m’a pas paru malade.
– Lui as-tu donné l’argent ?
– Oui, monsieur.
– As-tu son reçu ?
– Oui, monsieur, le voilà. »

Ariste ouvrit le billet, et vit d’abord le seing de Caquiste.
« Eh quoi ! s’écria-t-il, c’est Caquiste qui t’a donné ce billet ; c’est donc à lui que tu as porté l’argent ? Afrenès fut déconcerté : il se troubla, et resta muet. Ariste ayant parcouru le billet :
– Eh quoi, dit-il, tu n’as porté que vingt talents ? Où sont les dix autres ?
– Afrenès, voyant que tout était découvert, se jeta aux pieds de son maître, et lui dit : Seigneur, je suis un misérable qui ne mérite que votre colère. Je n’ai rien fait de ce que vous m’aviez ordonné, et j’ai fait tout ce que vous m’aviez défendu. Punissez-moi, je l’ai mérité.
– Ariste lui dit : Tu ne m’as pas tenu ta parole, je te tiendrai la mienne. »

Aussitôt il lui fit mettre les fers aux pieds, le fit transporter à sa campagne, pour y être employé aux travaux les plus pénibles, et ne voulut plus ni le voir, ni entendre parler de lui.

Peut-on imaginer une conduite plus folle que celle de cet esclave ? Reprenons-en les principaux traits, et voyons s’ils ne nous conviennent point en quelque chose.

I. Son ingratitude.

Rappelez-vous ici tous les bienfaits que vous avez reçus de Dieu. Il vous a tiré du néant, en vous faisant homme. Ensuite, par une bonté spéciale, il vous a tiré de la masse de perdition, en vous mettant dans sa maison, dans son Église, pour y éprouver quelque temps votre fidélité à le servir, et vous mettre bientôt après en possession du Paradis, pour y jouir d’une liberté, d’une félicité et d’une vie éternelle. Voilà la fin pour laquelle il vous a créé : en pouviez-vous souhaiter une plus noble et plus avantageuse ? C’est pour vous aider à parvenir à cette fin, qu’il a créé le monde et établi son Église. En vous donnant un corps et une âme, et laissant à votre choix l’usage de toutes les créatures, il n’exige de vous qu’une chose, il ne vous défend qu’une chose. Ce qu’il exige de vous, c’est que, lorsque vous serez parvenu à l’âge de raison, lorsque vous aurez passé les années de l’enfance, et que vous serez en état de distinguer le bien d’avec le mal, vous entriez dans les sentiers de la justice, de la piété, de la dévotion, et que vous marchiez dans les voies de ses commandements, n’usant de ses bienfaits que pour son service et votre salut, et rapportant tout à sa gloire. L’unique chose qu’il vous défend, c’est de ne pas entrer dans les routes de l’iniquité, de ne pas sacrifier au démon et au monde les talents qu’il ne vous a donnés que pour être employés à son service ; de ne rien dérober des biens qu’il vous a confiés, et de ne les pas faire servir à votre amour-propre, à votre avarice, à votre orgueil, à vos passions. Examinez maintenant ce que vous avez fait jusqu’à présent.

II. Sa désobéissance. Il est important de remarquer comment il en vint là.

1) Il compte sur la récompense promise à son obéissance, et il ne s’occupe point du soin d’obéir. Il ne songe qu’à sa liberté, et point au moyen de l’obtenir. De même, tout le monde prétend bien se sauver ; personne ne veut se damner ; cependant on ne songe point au seul moyen qu’il y a de se sauver et d’éviter la damnation, qui est d’obéir aux Commandements de Dieu.
2) Il prétend obéir, et il ne s’entretient que de pensées qui le détournent de l’obéissance. Comment prétendez-vous garder la loi de Dieu, si vous n’écoutez, si vous ne lisez, si vous ne recherchez, si vous n’aimez que ce qui y est opposé, si vous ne roulez dans votre esprit, dans votre mémoire, dans votre imagination, dans votre cœur, que des pensées, des projets, des affections qui y sont contraires ?
3) Il prétendait obéir et désobéir tout ensemble ; faire d’abord ce qu’on lui défendait, et ensuite ce qu’on lui commandait. Voilà le grand écueil : on veut commencer par servir le monde, et ensuite on servira Dieu ; mais, le plus souvent on meurt sans avoir servi Dieu, et n’ayant servi que le monde.

III. Sa témérité. Elle se fait remarquer en trois choses.

1) En ce qu’il se flatte que ses actions et ses démarches seront ignorées de son maître. Des philosophes peuvent-ils bien se persuader que Dieu ne sache pas leurs actions et leurs blasphèmes, ou que, les sachant, il ne les punisse pas ? Mais, nous, qui croyons que Dieu voit tout, comment osons-nous pécher en sa présence et sous ses yeux ? Oh ! Combien ce mot, personne ne le saura, a-t-il enhardi de cœurs à commettre l’iniquité ! C’est donc ainsi que parmi les hommes, on compte Dieu pour rien.
2) En ce qu’il est content avec le reçu de l’ennemi de son maître. Et nous, ne sommes-nous pas contents, pourvu que nous ayons le suffrage et l’approbation du monde ? Ne sommes-nous pas satisfaits dès que nous avons sauvé les dehors et les apparences ? Quand le monde nous applaudit dans nos désordres et dans les actions les plus contraires à la loi de Dieu, en demandons-nous davantage ? Ne nous félicitons-nous pas ? Ne restons-nous pas tranquilles ?
3) En ce qu’il ose présenter ce reçu à son maître. C’est-là le comble de la témérité. C’est pourtant en ce point que nous l’imitons le plus exactement. Nous avançons sans cesse, et malgré nous, vers le tribunal de Dieu, et nous osons paraître devant cette Majesté redoutable avec une conscience chargée de toutes nos iniquités, avec une conscience qui témoigne contre nous et qui porte en écrit le détail exact de tout ce que nous avons fait, dit, pensé, imaginé, aimé et désiré.

Mais trois choses nous rendent encore plus coupables que cet esclave :

1) Il ne savait pas lire, et ce n’était pas sa faute : au lieu que nous pouvons lire dans notre conscience, et examiner ce qu’elle contient ; que si vous dites que vous n’y pouvez pas lire, je réponds que c’est votre faute ; que c’est parce que vous ne vous y êtes jamais exerce, et que vous n’y êtes pas habitué. Vous évitez au contraire d’y jeter les yeux, pour ne pas prendre la peine de rentrer en vous-même, et de vous recueillir un moment, comme s’il ne valait pas mieux pour vous de prendre cette peine pour effacer et ôter tout ce qui est contre vous, que de le porter sans examen au tribunal de Dieu, pour en être éternellement puni.
2) Il ne savait pas la valeur d’un billet, et que ce billet découvrait tout ce qu’il voulait cacher. Mais pour vous, quand il serait vrai que vous ne sussiez pas lire dans votre conscience, vous savez bien au moins qu’elle contient tout le mal que vous avez fait, et qu’elle vous le reprochera au tribunal de Dieu. Vous êtes donc bien téméraire et bien insensé de l’y porter en cet état.
3) Il ne pouvait pas réformer ce billet, et, après la faute qu’il avait faite, il n’y avait plus de remède pour lui ; mais il y en a un pour vous, et vous seriez bien fou, si vous ne vous en serviez pas.

Ce remède, c’est que :

1) Vous appreniez à lire dans votre conscience : que vous feuilletiez exactement ce registre de votre vie, que vous sachiez au juste ce qu’il contient, que vous y effaciez par vos larmes, et en ôtiez par une bonne confession tout ce qui s’y trouvera contre vous.
2) Que si, malgré vos efforts et votre application, il se trouve quelque endroit que vous ne pussiez pas bien déchiffrer, vous l’abandonniez a la miséricorde de Dieu, vous tâchiez de le brûler dans les flammes de l’amour divin, et le fassiez servir de fondement à l’humilité, sans vous troubler, sans vous inquiéter, servant votre Maître avec confiance et amour, et en même temps avec crainte et tremblement ; vous souvenant que votre Maître est votre Père ; qu’il ne demande qu’un cœur droit et une bonne volonté ; qu’il n’aime pas qu’on le serve dans le trouble : que le scrupule outré l’offense, et que la confiance l’honore.
3) Que vous preniez bien garde, à l’avenir de ne rien laisser entrer dans votre conscience qui la charge et puisse témoigner contre vous ; et, si quelque chose de semblable venait à y entrer par votre négligence, examinez-le aussitôt, et l’effacez par la douleur, la pénitence et la confession. De cette manière, vous tiendrez votre conscience en bon état : vous la présenterez à Dieu avec confiance ; elle sera la preuve de votre fidélité : Dieu vous accordera la récompense promise au serviteur fidèle, et vous en jouirez pendant toute l’éternité.

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Les miracles posthumes de saint Louis de Gonzague

Voici des faits posthumes aussi extraordinaires qu’authentiques tirés de l’ouvrage du Père Virgile Cepari. Pour consulter la totalité des miracles méticuleusement reportés, vous pouvez consulter le livre gratuit à cette adresse : « vie de saint Louis de Gonzague ».

Des miracles opérés par intercession de saint Louis de Gonzague

« Mon dessein, en écrivant cette vie, n’a point été de rapporter tous les miracles et toutes les grâces accordées dans différents pays par les mérites et l’intercession de saint Louis après sa mort ; mais seulement de faire un choix de quelques actions saintes et vertueuses, qui, avec l’aide du Seigneur, peuvent être imitées de tout le monde. D’ailleurs, le récit d’un grand nombre de miracles n’ajouterait rien, dans l’esprit de ceux qui ont connu notre Saint, à l’idée qu’ils ont de sa singulière vertu ; parce que les personnes intelligentes n’ignorent pas que les dons surnaturels que Louis reçut de Dieu pendant sa vie, sont quelque chose de plus grand, de plus précieux, de plus désirable que la grâce des miracles. Cependant, afin qu’on sache que cette illustration ne lui a pas manqué, je rapporterai ici quelques-uns des miracles opérés depuis sa mort et confirmés par serment. Je laisse à d’autres le soin de parler de ceux qu’il peut avoir faits de son vivant.

L’an 1593, le marquis Rodolphe à qui notre Saint avait remis le marquisat et tous ses droits, étant mort au château de Jouffri, les habitants se soulevèrent contre la maison de Châtillon. La marquise sa mère fut si sensible à cette révolte, que sa douleur la fit tomber dangereusement malade ; en peu de jours elle fut à l’extrémité, et reçut les derniers sacrements. Elle était près de rendre le dernier soupir, lorsqu’elle aperçut près de son lit son saint fils Louis tout éclatant de gloire : sa présence fit une si douce impression sur la princesse, qu’ayant eu jusque-là le cœur flétri, de manière à ne pouvoir pas jeter une larme pour soulager sa douleur, elle en versa une grande abondance ; en même temps elle fut assurée, non-seulement de recouvrer sa santé, mais encore devoir les intérêts de ses fils prendre une tournure plus consolante. En effet, contre toute espérance la marquise guérit, et eut la consolation de voir la situation du marquis François, devenir plus florissante que n’avait été celle d’aucun de ses aïeux. Ainsi, le premier miracle que fit le Saint, après sa mort, fut un devoir de piété envers sa mère.

Antoine Urbain, de Sienne, âgé de seize ans, tailleur de profession, fut attaqué de maux de tête, accompagnés d’une distillation continuelle d’humeurs âcres et malignes : il avait le visage gonflé et les yeux si malades, qu’il ne pouvait supporter ni l’air ni la lumière. La fièvre qui se joignit à tous ces maux, l’obligea de se mettre au lit. Il souffrait depuis un mois, lorsqu’il lui survint à l’œil gauche une tumeur, qui, gagnant la paupière, la couvrit bientôt, de façon qu’il perdit tout à fait l’usage de cet œil. Le mal allant toujours en augmentant, fit craindre que le malade ne perdit encore l’autre œil. Un médecin essaya deux fois de lui appliquer quelques remèdes, qui ne firent qu’accroître le mal. Le médecin s’en aperçut, et, après avoir ordonné quelques autres remèdes, qu’on ne fit pas, il ne parut plus chez le malade ; ses douleurs aux deux yeux empiraient avec le mal, dont le principe restait fixé à la paupière, et il ne lui restait plus d’espérance de guérison. Ce malade avait un oncle potier : un jour, par hasard, cet oncle vit un enfant qui tenait en main une image de saint Louis de Gonzague. Le potier demanda à l’un de ses compagnons ce que c’était que ce Saint ? Celui-ci lui en ayant raconté plusieurs miracles, l’exhorta à lui vouer son neveu. Cet oncle ayant résolu de le faire, dit à sa sœur qu’elle prît cette image, et qu’au plus vite elle la portât au malade, afin qu’il eût soin de son côté de se recommander au Saint. À cet ordre de son frère, cette femme se sentit une vive foi ; elle ne douta point que par les mérites du Saint le malade ne guérît ; elle espérait même que ce serait la nuit prochaine. Il était déjà tard ; mais, sans perdre de temps, cette femme porta ce soir-là même l’image au malade. Elle lui raconta les miracles que faisait le Saint, l’exhorta à se vouer à lui, et se retira. Antoine reçut l’image avec dévotion : sur-le-champ il conçut l’espérance de guérir. Il se mit à genoux sur son lit, et tenant l’image en mains il promit de réciter cinq Pater et cinq Ave en l’honneur du Saint, si, par son intercession, il recouvrait la vue. Il récita tout de suite ces cinq Pater et ces cinq Ave, armé d’une vive foi dans les mérites du Saint, et il se fit, par trois fois, le signe de la croix sur ses yeux avec cette image ; ensuite il se recoucha, plaça cette image auprès de sa tête, et s’endormit. Sur les cinq heures de nuit, il songea qu’il était guéri, et qu’il pouvait retourner à son travail. S’étant éveillé et ne sentant plus aucune douleur aux yeux, il crut en effet qu’il était guéri : cependant ne pouvant encore s’en convaincre à cause de l’obscurité, il appela son oncle, et lui dit : Je crois que je suis guéri, car je ne sens plus de douleur aux jeux ; je les tiens ouverts sans peine, je les sens libres et desséchés. Quand il fut jour, la tante entra dans la chambre ; et Antoine revoyant la lumière, s’écria tout hors de lui-même : Ma tante, je vois ! je vois, je suis guéri ! À ces paroles la femme s’approche du lit, et son frère aussi, et tous les deux virent les yeux d’Antoine parfaitement nets : l’humeur ordinaire et l’inflammation avaient disparu, et la tumeur s’étant retirée vers la partie gauche de l’œil, était presque dissipée, et ne donnait plus d’écoulement sensible. Aussitôt ces bonnes gens remercièrent, avec toute la ferveur dont ils étaient capables, le Seigneur et saint Louis de Gonzague. Le jeune homme, qui ne pouvait auparavant supporter ni l’air, ni la lumière, se leva aussitôt, et alla entendre la messe. Après quoi il se rendit à son travail, et reprit son métier de tailleur. On dressa un procès-verbal de ce miracle au tribunal de l’archevêque de Sienne : les médecins y déclarèrent avec serment que cette guérison était surnaturelle et divine.

Marc-Antoine Gussone, noble Vénitien, était entré dans la Compagnie de Jésus, à Padoue. À sa seconde année de noviciat, vers les derniers mois de 16o3, il tomba malade d’une fièvre maligne accompagnée de pourpre. En peu de jours, le mal vint au point que la langue au malade enfla, sa bouche se remplit d’une matière putride et grasse, qui forma autour de ses dents une espèce de tartre, de façon que le malade ne pouvait ni ouvrir la bouche, ni parler ; il avait même, de temps en temps des délires. Comme le mal augmentait de plus en plus, les médecins déclarèrent que leur art n’y pouvait rien, et que le jour suivant on ferait très-bien d’administrer le saint Viatique au malade. Plusieurs des Pères qui se trouvaient là, et quelques autres encore, pensèrent qu’il serait à propos de faire faire a ce novice un vœu à saint Louis de Gonzague, auquel il avait une dévotion particulière. Un Père, qui était absent, écrivit la même chose Père recteur ; et un autre qui, sur les cinq heures de nuit, était en oraison devant une relique de saint Louis de Gonzague, se sentit aussi inspiré de parler au père recteur ; espérant fortement que Dieu, par les mérites de son saint serviteur, rendrait la santé au malade. Celui-ci ayant quitté subitement son oraison, vint proposer au Père recteur son inspiration. Le père recteur y consentit, et prenant la relique du Saint, que ce Père avait, il la remit au Père ministre, lui recommandant de la porter de sa part au malade, le lendemain matin, après qu’il aurait reçu le saint Viatique, et de lui faire vouer un pèlerinage en l’honneur du Saint à Notre-Dame de Lorette, ou en quelque autre lieu. Le Père ministre n’attendit pas jusqu’au matin à exécuter les ordres du Père recteur ; il se rendit tout de suite auprès du malade, lui présenta la relique, lui proposa le vœu selon les intentions et la volonté du Père recteur. Le malade prit la relique, la baisa avec beaucoup de dévotion, fit le vœu qu’on lui proposait, dans la ferme persuasion que c’était là son seul remède, et se recommanda avec instance à l’intercession du Saint. Dans le moment même on s’aperçut du mieux ; il passa si bien le reste de la nuit, que le matin les médecins déclarèrent qu’ils le trouvaient hors de danger ; de façon que n’étant pas dans la nécessité de recevoir le saint Viatique, il ne communia que pour satisfaire sa propre dévotion. L’évêque de Padoue fit dresser procès-verbal de cette guérison miraculeuse, et l’on envoya par reconnaissance, au tombeau du Saint, un tableau relatif à cette guérison.

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La sainteté de Louis de Gonzague

Voici deux magnifiques lettres rédigées après la mort de saint Louis de Gonzague par l’éminent cardinal Bellarmin (en 1601) et la très-sainte Madeleine de Pazzi (en 1600).

Première lettre

J’ai déjà eu occasion de citer le témoignage du saint cardinal Bellarmin, en parlant dans cette histoire des vertus de Louis. J’avais prié cette Éminence de vouloir bien mettre par écrit tout ce qu’il savait de ce saint jeune homme, dont il avait dirigé la conscience. En conséquence, voici le récit qu’il traça de sa propre main et qu’il m’envoya du palais du Vatican, où il demeurait depuis qu’il était cardinal.

« Mon très-révérend père, c’est avec plaisir que je répondrai à ce que vous me demandez ; d’autant plus qu’il me parait qu’il est de la gloire de Notre-Seigneur qu’on sache les dons accordés par sa divine Majesté à ses fidèles serviteurs. J’ai confessé long- temps notre très-cher et saint frère Louis Gonzague, et je l’ai confessé une fois généralement de toute sa vie.

C’était lui qui me servait la messe, et il s’entretenait volontiers avec moi des choses de Dieu. De ses confessions et de ses conversations, il me paraît que je puis assurer avec vérité ce qui suit ;

1. Qu’il n’a jamais commis de péché mortel ; et je le tiens pour certain, depuis l’âge de sept ans jusqu’à sa mort ; mais pour ce qui regarde les sept premières années, je le tiens par conjecture, parce qu’il n’est pas vraisemblable qu’il péchât mortellement, puisqu’il était appelé par le Seigneur à une si grande pureté.
2. Que depuis la septième année de sa vie, à laquelle, comme il disait, il se convertit du monde à Dieu, il a mené une vie parfaire.
3. Qu’il n’a jamais éprouvé aucune révolte de la chair.
4. Que dans l’oraison et la contemplation, il n’a pour l’ordinaire souffert aucune distraction.
5. Qu’il a toujours été un modèle d’obéissance, d’humilité, de mortification, d’abstinence, de prudence, de dévotion et de pureté. Dans les derniers jours de sa vie, il eut pendant une nuit une extrême consolation dans l’idée qu’il se faisait de la gloire des bienheureux ; et quoique cette consolation eût duré toute la nuit, il croyait qu’elle n’avait été que d’un quart-d’heure.

Dans ce temps mourut le père Corbinelli ; et interrogé sur ce qu’il pensait de cette âme, il répondit avec certitude ces paroles : Elle a seulement passé par le Purgatoire. Et moi, réfléchissant sur le naturel de Louis, si attentif à ses paroles, et à ne point assurer les choses qui pouvaient être douteuses, je ne balançai pas à croire qu’il avait su par révélation divine ce qu’il me disait ; mais je ne voulus pas lui faire d’autre question, pour ne pas donner lieu à la vaine gloire. Je pourrais rapporter encore quantité d’autres choses, que je passe sous silence, parce que je ne les ai pas si présentes.

Enfin, je suis persuadé qu’il est allé droit au ciel, et j’ai toujours prié pour lui avec quelque scrupule, craignant de faire injure aux grâces de Dieu que j’ai connues en lui. Au contraire, je n’ai jamais eu de scrupule à me recommander à ses prières, dans lesquelles j’ai beaucoup de confiance.

Que votre révérence prie aussi pour moi. Des chambres du Vatican, le 17 octobre 1601. Votre frère très-affectionné en Notre-Seigneur, Robert, cardinal Bellarmin. »

Ce saint cardinal s’explique encore plus au long sur les vertus et les louanges de ce jeune saint, dans le procès fait pour sa canonisation, et dans une exhortation qu’il fit à sa louange dans l’église du collège romain, l’an 1628.

Seconde lettre

Sainte Madeleine de Pazzi a donné un témoignage illustre de la gloire à laquelle Louis est élevé dans le ciel. Voici ce qu’en dit l’auteur de sa vie : L’an 1600, le 4 avril, la sainte étant dans un de ces ravissements qu’elle avait coutume d’avoir, vit dans le ciel la gloire du bienheureux Louis de Gonzague, de la Compagnie de Jésus. Surprise d’une chose qui lui paraissait extraordinaire, elle commença à parler posément, mettant de temps en temps quelque intervalle entre ses paroles.

« Ô quelle gloire, dit-elle, est la gloire de Louis, fils d’Ignace ! Je ne l’aurais jamais cru, si mon Jésus ne me l’avait fait voir ! Je n’aurais jamais imaginé qu’il y eût autant de gloire dans le ciel, que j’en vois dans Louis ! Je le dis, Louis est un grand Saint. Nous avons des Saints dans l’église, que je ne crois pas être aussi élevés. Elle voulait parler des reliques qu’on révérait dans l’église de son monastère. Je voudrais pouvoir parcourir tout l’univers, et dire que Louis, fils d’Ignace, est un grand Saint ; et je voudrais faire connaître sa gloire à tout le monde, afin que Dieu en fût glorifié. Il n’est si élevé en gloire, que parce qu’il a mené une vie intérieure. Qui pourrait jamais apprécier le mérite et la vertu de la vie intérieure ? Non, il n’y aura jamais aucune comparaison à faire entre les actes intérieurs et les extérieurs…

Louis fut un martyr inconnu. Quiconque vous aime, ô mon Dieu, vous connaît si grand, si infiniment aimable ! Quel martyre ne fut-ce pas pour lui de voir qu’il ne pouvait vous aimer autant qu’il désirait vous aimer ! de voir que vous n’étiez pas connu de toutes vos créatures, que vous n’en étiez pas aimé ; qu’au contraire, vous en étiez offensé ! Ô combien Louis aima-t-il sur la terre ! Et maintenant dans le ciel, il jouit de Dieu dans une grande plénitude d’amour. »

Ici la Sainte voyant que le bienheureux Louis priait pour ceux qui, pendant sa vie, l’avaient aidé dans les choses spirituelles, ajouta ces paroles : « Et moi aussi, je veux m’appliquer à aider les âmes : afin que si quelqu’une va au paradis, elle prie pour moi, comme fait Louis pour quiconque lui a été sur la terre de quelque secours. »

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Lettres de saint Louis de Gonzague, 10 juin 1591

Voici les deux dernières lettres rédigées par saint Louis de Gonzague à sa mère Marta Tana de Santena, grand saint du 16e siècle décédé à l’âge de 23 ans en soignant les pauvres malades de la peste. Son histoire mérite d’être connue. Nous recommandons la lecture de l’excellent ouvrage « vie de saint Louis de Gonzague » du père Virgile Cepari.

Première lettre

Quand Louis fut revenu du grand danger où il s’était trouvé au commencement de sa maladie, il écrivit deux lettres à la marquise, sa mère. Dans la première, après l’avoir consolée et exhortée à la patience dans les adversités, il ajoutait ces paroles :

« Il y a un mois que je fus sur le point de recevoir de Dieu Notre-Seigneur la plus précieuse des grâces, celle, comme je l’espérais, de mourir dans son amour : j’avais reçu le saint Viatique et l’extrême-onction. Mais la maladie s’est changée en fièvre lente. Les médecins ne savent pas quand elle finira ; ils sont tous occupés à me faire des remèdes pour rétablir ma santé corporelle, et moi, je prends plaisir à me persuader que Dieu Notre-Seigneur veut me donner une santé bien plus précieuse que celle que les médecins travaillent à me procurer.

Ainsi je vis content, et j’espère que dans quelques mois il plaira à Dieu Notre-Seigneur de m’appeler de cette terre des morts à celle des vivants, de la compagnie des hommes d’ici-bas à celle des anges et des Saints du ciel ; enfin de la vue des choses terrestres et périssables à la vision et à la contemplation de Dieu qui est le souverain bien. En cela vous pourrez trouver des motifs de consolation, puisque vous m’aimez et que vous souhaitez mon plus grand avantage. Je vous prie de prier pour moi, afin que, pendant le peu de temps que j’ai à naviguer sur cette mer du monde, le Seigneur daigne, par l’intercession de son Fils unique et de sa sainte Mère, noyer dans la mer Rouge de sa très-sacrée passion, toutes mes iniquités ; pour que, libre de mes ennemis, je puisse arriver à la terre de promission, voir Dieu et en jouir. »

Seconde lettre

La seconde lettre fut écrite peu avant sa mort, quand il eut appris par révélation le temps précis auquel il quitterait la terre pour le ciel. Voici comment il consolait la marquise :

« Madame et très vénérée mère en Jésus-Christ. Pax Christi.

Que la grâce et la consolation de l’Esprit-Saint soient toujours avec vous.

Votre lettre m’a trouvé encore vivant dans cette région des morts, mais prêt à partir pour aller à jamais louer Dieu dans la terre des vivants. Je croyais avoir à cette heure déjà fait le pas ; mais la violence de la fièvre, comme je l’ai déjà dit, ayant un peu diminué, je suis heureusement parvenu jusqu’au jour de l’Ascension. Depuis ce temps, un rhume a fait redoubler la fièvre ; de sorte que je vais peu à peu au-devant des doux et chers embrassements du Père céleste, dans le sein duquel j’espère pouvoir me reposer en sûreté et pour toujours. Et ainsi s’accordent les diverses nouvelles données à mon sujet, comme je l’écris encore au seigneur marquis (son frère Rodolphe). Or, si la charité, comme dit saint Paul, fait pleurer avec ceux qui pleurent, et se réjouir avec ceux qui sont dans la joie, votre consolation sera donc bien grande, ma très chère mère, pour la grâce que le Seigneur vous fait dans ma personne, me conduisant au vrai bonheur, et m’assurant contre tout danger de le perdre. Je vous avoue que je m’égare et me perds dans la considération de la bonté divine, mer immense, sans rivage et sans fond. Cette divine bonté m’appelle à un repos éternel après de bien légères fatigues. Elle m’invite du ciel à ce souverain bonheur que j’ai cherché si négligemment. Elle me promet la récompense du peu de larmes que j’ai versées. Prenez donc garde de faire injure à cette infinie bonté ; ce qui arriverait sûrement, si vous veniez à pleurer comme mort votre fils, qui doit vivre en la présence de Dieu, et qui vous servira plus par ses prières qu’il le ne faisait ici-bas.

Notre séparation ne sera pas longue, nous nous reverrons au ciel ; et unis ensemble pour ne plus nous séparer, nous jouirons de notre Rédempteur, nous le louerons de toutes nos forces, et chanterons éternellement ses infinies miséricordes. Je ne doute pas que, méprisant tout ce qu’inspirent la chair et le sang, nous ne donnions aisément accès à la Foi et à cette pure et simple obéissance que nous devons à Dieu, lui offrant librement et promptement ce qui lui appartient, et d’autant plus volontiers que ce qu’il prend nous est plus cher ; tenant pour certain que tout ce qu’il fait est bien fait, puisqu’en nous enlevant ce qu’il nous avait donné, c’est pour le mettre en lieu sûr et nous rendre ce que tous nous désirons davantage.

Je vous écris tout cela uniquement, par le désir que j’ai que vous, ma très-chère mère, et toute la famille, receviez ma mort comme une grande faveur. Que votre bénédiction maternelle m’accompagne et me dirige dans le passage de la mer de ce monde, et me fasse arriver heureusement au port de mes désirs et de mes espérances. Je vous écris avec d’autant plus de plaisir, qu’il ne me restait plus d’autres preuves à vous donner de mon amour et du profond respect que je vous dois.

Je finis en vous demandant de nouveau humblement votre bénédiction.

Rome, le 10 juin 1591.
Votre fils en Notre Seigneur très-obéissant, Louis Gonzague. »

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