L’impossible amour entre une jeune femme et un prêtre

Nous vous proposons de découvrir les extraits de la correspondance entre le futur pape Clément XIV et son ami Carlin, célèbre acteur de théâtre en son temps. Et quelle correspondance ! On y découvre un esprit très contemporain sur l’amour impossible entre une jeune femme et un prêtre, l’importance de la purification de ses pensées, une belle critique de la comédie selon la sainte Église, une dénonciation de l’effroyable danger de l’athéisme, une critique réaliste de Voltaire, le difficile conclave pour succéder à Clément XIII et la suppression de la Compagnie de Jésus. Comme il n’est pas possible de publier l’intégralité de la correspondance, nous publions, pendant cinq jours, sept lettres de Laurent Ganganelli (qui deviendra le pape Clément XIV de 1769 à 1774). Vous pouvez télécharger l’ouvrage dans son intégralité « Clément XIV et Carlo Bertinazzi, correspondance inédite. »

XIe lettre adressée à Carlo Bertinazzi
L’impossible amour entre une jeune femme et un prêtre

Rome, 16 novembre 1729.

Eh bien ! Je suis au port et je soupire. Il me semble que les trésors que j’ai obtenus ne contentent plus l’inquiétude de mon esprit. Mon ambition satisfaite, je m’étonne d’avoir si peu désiré. Oh ! Que l’esprit de l’homme est instable, et que Dieu le punit souvent avec rigueur en accomplissant les vœux qu’il avait formés ! On raconte que le sage Ulysse poursuivit longtemps à travers les écueils des mers son pauvre royaume d’Ithaque. Dans ses rêves, dans ses désirs, il se le représentait toujours couvert de fleurs et de moissons ; il y descendit enfin, et poussa un soupir de tristesse à la vue des roches noires et des stériles rivages qui l’environnaient de toutes parts.

Je me demande quelquefois ce que nous faisons sur la terre. Serait-il possible que Dieu nous eût placés ici pour remplir une si immobile destinée ? Même les plus laborieux parmi les hommes ne vivent en tous lieux que pour s’occuper de vivre ; ils n’ont qu’une seule idée : la vie. Elle nous a été donnée un jour, et on l’achète le reste du temps qu’on en jouit. J’avais espéré qu’il était de la condition de l’homme d’exercer son entendement et toutes les facultés qu’il a reçues. Est-ce que ce petit manège d’affaires, d’intérêts ou d’ambitions ne s’arrêtera pas tout court un matin, et à peu près comme un de ces paysages mécaniques dont on aurait cessé de monter les ressorts ?

Dieu sait bien que ce ne sont point les pompes et les richesses du monde que j’envie : il sait que j’ignore moi-même ce qui peut manquer à une existence qui lui est consacrée ; mais je surprends quelquefois et avec terreur ma pensée hors des attributions de mon état. J’erre dans les souvenirs du temps qui n’est plus, et je crois le sacrifice que j’ai fait peu méritoire, puisque je n’ai pas même connu le prix des biens que j’ai sacrifiés. Quand je suis à charge à moi-même, je me dis : Telle est la dépendance où nous sommes d’un corps qui n’est pas toujours en un parfait équilibre. Dieu veut nous faire sentir que cette vie n’est pas notre félicité, et que nous serons toujours mal jusqu’à ce que nous la quittions.

Je n’ignore point que le travail peut aider à supporter le poids de l’existence ; j’ai éprouvé autrefois que lorsque mes journées s’écoulaient sans avoir eu de communication qu’avec moi-même et mes livres, ma condition était au-dessus de toutes les joies, de toutes les fortunes des enfants du siècle ; mais il n’en est plus ainsi. Si je prends un livre, mon esprit ne perçoit rien. Je demeure dans un état qui tient de la vie végétative, jusqu’à ce que les signes tracés s’enflamment ou s’agitent pour former à mes yeux des combinaisons bizarres et un sens inattendu ; je suis distrait ou préoccupé jusqu’en présence de nos supérieurs : ils sont peut-être scandalisés de ce recueillement sans objet, et je n’ose avouer qu’il y a bien longtemps que je n’ai dormi !

Charles, où est l’innocence de nos premières années ? Paolo Dazzi veut se faire moine ; il m’a consulté : je lui ai répondu pour l’en dissuader. On doit bien réfléchir quand on se surcharge d’obligations. C’est une voie extraordinaire que celle qui nous tire de la vie commune ; et malheur à qui n’aurait pas une vocation bien éprouvée pour la solitude ! Nous ne naissons pas moines, et nous naissons citoyens. Le monde a besoin de sujets qui concourent à son harmonie. Renoncer au commerce de ses semblables, c’est descendre dans un tombeau, et saint Antoine, qui vécut si longtemps dans les déserts, n’avait pas fait vœu d’y rester toujours. Il vint au milieu d’Alexandrie combattre l’arianisme, tant il était persuadé qu’on peut servir la religion autrement que par des prières.

Hier on m’a fait demander au parloir : c’était sir Edouard C***, le père de miss Jenny. Il m’a remercié de n’avoir point, disait-il, abusé de l’autorité qu’il suppose à un prêtre catholique dans le pays que nous habitons. Il voulait me faire une vertu d’avoir respecté dans un cœur pur des croyances pour ainsi dire natives et le culte de l’enfance. Tant que ses éloges étaient un reproche indirect à notre clergé qu’il juge intolérant, et que cet étranger semblait, en vantant ma conduite, faire la satire de l’Église romaine, j’ai été gêné, importuné de sa visite ; mais je n’ai pu retenir d’affectueuses paroles quand il m’a confié qu’il tremblait pour la santé, pour les jours même de sa fille. « Ces climats, disait-il, où sa mère a pris naissance ne la sauveront pas. Depuis deux mois elle dépérit encore ; et si cette saison, ordinairement favorable à son mal, la respecte, je crains le retour et la périlleuse action du printemps. Je sais, par quelques mots que m’en a dits la personne qui avait eu recours si imprudemment à votre zèle, que Jenny regrette de ne plus vous voir. Pourquoi ne viendriez-vous pas quelquefois encore à la villa Pamphilj ? Ce serait mieux qu’un religieux, ce serait un ami que nous accueillerions. »

J’ai voulu, je ne sais par quel sentiment, opposer à l’émotion d’attendrissement et de plaisir que me causait sa confiance, les occupations de ma place et la règle de mon cloître. Il m’a répondu avec raison que l’usage permettait quelque sortie aux frères Mineurs, et que, s’il ne s’agissait que de demander à nos supérieurs cette permission pour moi, il la ferait solliciter par un ambassadeur. Je me suis hâté, comme tu peux le croire, de le faire renoncer à cette démarche, beaucoup trop solennelle pour un obscur religieux comme je le suis, et j’ai vu qu’il prenait mon refus comme un engagement de vaincre moi-même des obstacles qui, en effet, ne me seront peut-être pas opposés. Quand il m’a serré la main, comme pour m’en remercier, je me suis trouvé obligé à faire ce qu’il désire.

J’irai donc, Charles : j’irai de nouveau, non pas édifier cette vierge qui se meurt, mais la consoler, s’il se peut, de se séparer de son vieux père, et apprendre moi-même, à l’aspect de ses souffrances tranquilles, comment on renonce à la vie, à la jeunesse, à tous les biens de cette terre. Oh ! Si la grâce descendait dans cette âme si bien faite pour la comprendre, si cette jeune créature entrait enfin dans les voies du salut, quel autre asile que le sein de Dieu mériterait de la recevoir puisqu’elle ne rencontrera jamais sur la terre un être qui soit digne de lui être associé ! Je ne sais plus quel poête chrétien suppose que deux âmes créées l’une pour l’autre, et séparées ici-bas par des malheurs ou des préjugés, se réunissent au ciel pour ne plus former qu’un seul ange : c’est là une belle idée, n’est-ce pas ?

Lire la suite

Publicités